UN BANC TOUT MOCHE ... [5]

Publié le par alain laurent-faucon



Suite et fin du récit d'Andéol. 

 

 

 

 

Un banc tout moche sur la côte

 

 




3 NOVEMBRE



 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur.
Celle des tambours.
TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur.
Celle des huit jours.

 

Assis sur le banc – son banc
Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche

Olivier erre en lui-même et ne s'habite plus. Une lumière intense brille dans son crâne et le moindre effort lui fait chaud dans les veines. Il n'aurait pas dû boire, - à nouveau ! Et, pourtant, il a bu. Pour oublier. S'oublier. Pour ne plus penser aux huit jours. Ne plus entendre des voix grouillantes lui répéter : « Tu n'es rien ! PLUS RIEN ! », - tandis que des formes indécises vont et viennent, se pressent autour de lui.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Olivier veut se lever. Échapper aux tambours qui palpitent dans ses veines au rythme des alertes. Échapper aux rumeurs du banc et de la nuit. Échapper à ses folies. Mais le sol semble spongieux. Ses jambes sont trop incertaines. Il retombe sur le banc.
Son banc.
Et ferme les yeux.

Les présences sont toujours là.
Avec la mort qui veille.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Il se souvient ... la première fois ... quand elle lui avait tendu la main et l'avait embrassé ... Isha ... sa belle Orientale ... Ironie désastreuse, ce soir-là, il aurait voulu durer auprès d'elle plus longtemps que les êtres, plus longtemps que les rêves.

 




4 NOVEMBRE


 

Les huit jours ! Maintenant !

 

Olivier est seul dans la pénombre. Il est seul dans boutique-le-cul. Il est seul et il somnole en attendant l'arrivée des premiers couples. Il est seul et pourtant, dans son sommeil chaotique, toujours à la limite du conscient, il entend des soupirs, il sent des mains qui le frôlent, la chaleur d'un bassin. Puis, l'instant d'après, il court sur la plage. Nu. Totalement nu. Il court vers cette fille qui l'a déshabillé. Il court à perdre haleine et plus il se rapproche de la belle inconnue, plus sa respiration devient saccadée, son regard voilé, son désir intense. Douloureux.

 

Il court, court au-devant de celle qui l'appelle, puis se perd en elle, et il gémit, et il crie, et il la désire encore, et il se retire, et il la renverse sur le sable, et il plonge en elle, loin, très loin, et alors, subitement, il aperçoit son visage qui se transforme. Se décompose. Tandis qu'un son lugubre – l'appel des agonisants ? - lui perce les tympans.

 

Saisi d'effroi, Olivier tente de se dégager, mais la « chose » s'accroche à lui, le fixant de ses yeux morts. Il veut hurler. Appeler à l'aide. Mais ses lèvres, crispées de dégoût, restent inertes. Une sueur glacée l'envahit et il se sent partir.
Partir.
Chute vertigineuse au creux de l'estomac
Chute vertigineuse qui le réveille en sursaut
Le cerveau brusquement vide
Une sourde angoisse au fond du coeur.

 

...

 

La nuit, durant tout son service dans boutique-le-cul, un bras décharné, cadavérique, surgit de la pénombre, à intervalles réguliers, et s'avance vers lui pour l'agripper. Et une bouche édentée, pestilentielle, immense, laisse échapper ce ricanement bestial : « La mort est ta fiancée ! »

 




5 NOVEMBRE




TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur.
Celle des tambours.
TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur.
Celle des huit jours.
TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur qui l'envahit et s'enfuit. S'épanouit. Se replie. Et revient comme un cri : Olivier ! Tu es dans la mort ! La mort !
LA MORT !
Et il est temps, maintenant, il est temps de faire aniwawaoh !

 


TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !


Olivier ! Regarde ! Ils sont tous là ! Tes frères des îles ! Marie Pirogue ! Baba Coquille ! Les vieilles tantines ! Ils sont tous là ! Sur le banc ! Ton banc ! Ils sont tous là ! Dans ton coeur ! Dans ta tête ! Ils sont tous là ! Avec les tambours qui pulsent dans tes veines ! Avec les tambours qui t'appellent pour le dernier rituel !

 


TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !


 

Cris. Lamentations. Soupirs.
Les femmes pleurent. Les hommes battent séga, sarabande effrénée, rythmée par les tambours de plus en plus nerveux ...

 


TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK !


... tandis que le sorcier décapite, avec ses dents, un poulet vivant ...

 


TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !


 

... et que l'assistance se met à hurler : « Ki fer to alé ? Pourquoi es-tu partie ? »

 


TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK !


 

Instant critique. Les tambours s'excitent. L'heure a sonné. Les îles basculent sur leurs reflets. C'est le moment de faire aniwawaoh ... Chasser le malheur, - la mofinn. Chasser le passé. Chasser les souvenirs. Chasser la femme qui t'a fait souffrir. La Dame Blanche de Salomon. Sinon son âme – so name – continuera à chevaucher les corps. A fatiguer les têtes. A tracasser les coeurs.

 


TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !
TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK !
TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !


 

Les tambours ordonnent :
Vite ! Vite ! Vite !

 


TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !
TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK !
TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !


 

Plus vite ! Encore plus vite !

 


TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !
TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK !
TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !


 

Déchire tout ! Olivier ! Déchire ton cahier à spirales ! Déchire ton cahier d'écolier ! Déchire tout ! Olivier ! Déchire les mots ! Déchire le passé ! Et pars. Pars ! PARS ! Pars sans te retourner ! Oublie tes souffrances ! Car à présent tu as Isha. Elle est LA VIE. Elle est TA VIE.

 


TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !
TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK !
TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !


 

Olivier se lève et quitte le banc. Son banc. Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche. Olivier se lève et s'en va dans l'aube naissante. Ombre parmi les ombres. Quand, brusquement, il sent une main qui touche la sienne, - c'est Isha qui lui murmure : « Je te suis ! »

 


TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !
TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK-TOUK-TOUK ! TOUK !
TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK ! TOU-OU-TOUK !


 

Les feuilles de son cahier déchiré virevoltent un instant dans la brise légère. Et sanglottent, - papillotes en larmes. Avant de s'évanouir dans le silence revenu. Le silence des tambours. Angoisse latente. Avant de s'évanouir de-ci de-là. Seules. Oubliées. Comme Aimée. A présent.

 

 





ÉPILOGUE



Et ils crient maintenant c'est fini !



Voilà ! Tout est fini ! Bel et bien fini ! Le train quitte la gare et Olivier a tout quitté. Le banc. Son banc. Boutique-le-cul. Aimée.

 

Des larmes passent sous ses paupières et, au bord de l'iris, font la farandole. Puis disparaissent.

 

Bercé par le broun-roun-roun des roues, il sourit à Isha, qui est juste là, tout contre lui, et il se demande si un jour il reverra celle qui l'a tant fait souffrir ... Et, soudain, il a la réponse. Il vient de l'entendre. OUI ! Il vient de l'entendre. Se mêlant aux broun-roun-roun des roues :

 


« Und sie riefen : jetzt ist's vorbei
»

 

Il se met à bredouiller : « Isha ! L'entends-tu ? Entends-tu la mélopée du Voltigeur Hollandais ? Dis : l'entends-tu ? » - Mais il comprend, il sait, que lui-seul peut l'entendre :

 


« Et ils crient : maintenant c'est fini »

 

 





ANDÉOL


 

 

 

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