Attendre ! Il faut toujours attendre ! Et c'est laminant. Usant. Nerveusement éprouvant. Surtout que, pendant ce temps, les échéances courent et les créanciers s'énervent. Déjà il faut attendre au minimum un mois, voire davantage, avant d'obtenir un rendez-vous avec une assistante sociale. Puis il faut attendre encore trois à quatre semaines, sinon plus, avant de savoir ce qu'il en est du dossier. Et encore un mois, dans les circonstances les plus favorables, avant que l'aide – si le dossier est accepté – n'arrive. Et c'est ainsi que l'on se retrouve dans des situations de plus en plus inextricables et que l'on risque de finir vraiment dans la rue.

Cette attente participe – même si elle ne relève pas d'une stratégie - de cette négation de soi, de cette chosification qui met le Rmiste, l'assisté, dans un état de totale servitude : il est là, la main tendue, et il attend, il attend le bon vouloir de tous ces gens qui, eux, ont justement le temps, un salaire, pas de craintes urgentes ou immédiates. En fait, tous ces gens s'en foutent. Toi, moi, lui, nous ne sommes qu'un dossier parmi tant d'autres ... Mais un de plus ou un de moins, pour tous ces gens qui vivent grâce à notre précarité – sans nous ils seraient au chômage, faudrait pas qu'ils l'oublient ! - un de plus ou un de moins ne change pas leur propre condition sociale qui fait d'eux des aigris, des petits, des sans grades, détestés par les Rmistes et méprisés plus ou moins ouvertement par leur hiérarchie, les politiques, les classes moyennes et supérieures.

Il y a toujours eu un profond mépris pour tout ce qui relève du social, du socio-culturel – les
« socios culs » ! Et il ne faut jamais oublier cette règle essentielle que j'ai déjà évoquée : le Pouvoir s'appuie toujours sur les gens de peu, les petits, les prolétaires, pour écraser les mouvements de révolte, contrôler la société, maintenir les citoyens dans un état de servitude. C'est l'éternelle histoire du flic de base et du CRS qui chargent celles et ceux dont ils sont si proches, consubstantiellement si proches. Et c'est aussi pourquoi tous les discours officiels tendent à nous faire oublier la lutte des classes, à ranger ce concept marxien dans le placard des ringardises, afin que notre servitude devienne plus totale, plus volontaire.



Il suffit de rencontrer les personnes qui sont dans le social pour découvrir combien elles paraissent ternes ou tristes ou pas franchement bien dans leur peau ... Physiquement, elles n'ont vraiment rien de très palpitant, de lumineux, de bien sympathique ... ou alors c'est l'exception ... Et souvent les locaux, dans lesquels elles travaillent, sont comme elles, gris, ternes, sans âme.

Positivement, ce monde est déprimant, franchement déprimant, et j'imagine que, parmi ces personnes, beaucoup frôlent la précarité, ou, du moins, sont proches, très proches des
« travailleurs pauvres » pour reprendre un terme à la mode. Ce sont des « petits Blancs » en quelque sorte, qui craignent en permanence le déclassement et qui souffrent, comme nous, d'un manque évident de reconnaissance. Ce qui pourrait expliquer, justifier la « haine » - sans exagérer ! ou, pour atténuer la dureté du propos, l'agressivité - que je perçois chez mon référent RMI chaque fois que je le rencontre pour faire le point. Il déteste tout ce que je suis.

Une fois la tension était telle et j'ai tellement senti que, si je ne mettais pas les points sur les « i », il allait me rayer du dispositif, de rage et de dépit, que j'ai été obligé de lui rappeler que je m'étais payé
« mes » études, toutes mes études, et que j'avais effectué tous les boulots possibles, éboueur, gardien de cimetière, manoeuvre, pion, etc. Et que je ne devais rien à personne. Et que, si j'étais actuellement dans le dispositif du RMI, c'est parce que j'avais eu, au même moment, des revers successifs : des contrats de vacations qui n'ont pas été honorés, des piges comme concepteur-rédacteur qui n'ont pas été réglées, divers travaux et projets pour le compte d'un Institut, fort connu en France, qui ont été annulés faute de crédits. Et que je suis toujours payé au cachet, ce fameux cacheton qui rend dingues, complètement dingues, les indépendants, les pigistes, les vacataires et les intermittents du spectacle. Ce putain de cacheton qui fait que l'on peut très vite basculer de l'autre côté, là où l'on n'est plus rien, RIEN, qu'un rebut, qu'un déchet humain, qu'un ... Rmiste !

Mais il y a toujours des cons qui disent : les Rmistes sont des assistés, des fainéants, des parasites, des profiteurs ... Mais ce sont ces mêmes cons qui parlent de la femme, comme si la femme existait. Bien sûr, ils n'ont pas lu Lacan. D'ailleurs, ils ne lisent pas. Ils ne peuvent donc pas savoir que la généralisation est le point culminant de la bêtise.



Je vais finir par croire que c'est lorsque nous avons un pouvoir, du pouvoir, que les gens sont, avec nous, les plus sincères ou les plus fidèles. Car, à nous mentir, ils auraient trop à perdre. Mais dès que nous dégringolons dans les abîmes de l'anonymat, de la précarité, mentir ou simplement faire de fausses promesses devient, pour eux, sans risque : que pouvons-nous leur faire, nous ne sommes plus rien.

Il faut posséder une réelle et évidente capacité de nuisance pour avoir de « bonnes relations ». Et une salutaire dose de cynisme pour ne pas se faire abuser par toutes ces « bonnes paroles », les « mon cher Andéol » par-ci, les « mon cher Andéol » par-là. Oui ! il ne faut jamais oublier cette évidence obscène qui résume bien les rapports humains et ce, depuis que le monde est monde – et cela n'a rien à voir avec l'individualisme, ce concept mou de toute pensée paresseuse et de tous ces sociologues bas de gamme qui n'ont rien à dire mais le font savoir - : dès que le vent tourne, nos « bonnes relations » tanguent et disparaissent.

Et dévoilent leur vrai visage, ce qu'elles ont toujours été et ce qu'elle seront toujours : un simple malentendu.


[à suivre]

 

RMI - LES MOTS DES MAUX

 



 

Remarque : c'est la généralisation qui est la « mère » de toutes les dérives, de tous les abus, de tous les mépris, de tous les populismes, de tous les racismes, de toutes les exclusions. Et c'est un point qu'il ne faudrait jamais perdre de vue.

Jamais.

En refusant de voir en chaque Rmiste un être singulier, un cas humain particulier, on le rejette définitivement dans un anonymat qu'autorise la généralisation. Ce qui rassure le sens commun et évite de penser. Il n'est plus qu'un assisté. D'où l'échec des mesures prises et les incohérences du dispositif. On ne peut pas traiter de la même façon, avec les mêmes grilles d'analyse, les mêmes présupposés, tous les dossiers.

Déjà, le mot « dossier » est exécrable, car ce n'est pas un dossier que l'on « traite » ! Il exite - eh oui ! - un être humain dont le nom et les coordonnées figurent dans ce dossier, un être humain dont il faudrait peut-être comprendre l'itinéraire afin de savoir pourquoi il se retrouve dans le dispositif, un être humain avec qui il faudrait réellement discuter pour tenter de trouver avec lui ce qui serait nécessaire et utile pour qu'il puisse s'en sortir.

Or il n'en n'est rien.

Le référent RMI a ses cases à remplir, ses objectifs et ses réponses. Et il dit, à la fin du premier entretien, l'entretien le plus important, celui qui pourrait mettre en confiance, qui pourrait permettre au Rmiste de se sentir accepté, écouté, compris, reconnu dans sa dignité même, il dit : signez ici ! En fait, le seul souci du référent, c'est le contrôle, car le Rmiste est, par essence, un margoulin, un resquilleur, un profiteur, et, quand il ne fait pas du trafic de drogue, il travaille au noir. « Tout le monde le sait mais ne dit rien ». N'est-ce pas ? Vous-même l'avez dit un jour ou l'autre.

Encore une fois, nous voyons à l'oeuvre les méfaits de la généralisation ... et le retour du refoulé : ce racisme latent qui ne dit pas son nom et qui vise les gens des quartiers défavorisés et les pauvres en général. Tout cela est abject, positivement aberrant. Et il serait temps de faire sienne, cette remarque du philosophe Gaston Bachelard :



« Les idées générales sont assez floues pour qu'on trouve toujours le moyen de les vérifier. Les idées générales sont des raisons d'immobilité. C'est pourquoi elles passent pour fondamentales. » [1]



Plus je m'efforce de comprendre comment fonctionnent nos systèmes économiques et sociaux, et plus je me demande si toutes les sociétés humaines et, plus précisément, si les économies et sociétés de marché n'ont pas besoin de « déchets humains » [2], d'un sous-prolétariat, d'un précariat [3] de plus en plus important, pour se maintenir grâce à une peur coercitive et souterraine : la peur d'être à son tour déclassé, la peur de se retrouver dans la case des assistés. Des historiens et des sociologues se sont posé la même question à propos des villes et des ghettos urbains. Dit autrement et très crûment : le précariat n'est-il pas aussi nécessaire que les ghettos urbains [4] – même si « le rebut est le secret sombre et honteux de toute production » [5], de toute société, de tout développement urbain.

 

Cela dit, il faut encore et toujours se garder de toutes les généralisations ... comme des conclusions, qui sont des fermetures, des simplications, des « un point c'est tout ». Dans C'est pour cela qu'on aime les libellules [6], le philosophe Marc-Alain Ouaknin a fort bien noté que « la réponse est le malheur de la question ». Car, explique-t-il, « l'essence de la question est d'ouvrir et de laisser ouvertes des possibilités ... » Ce que dit, d'une autre façon, le philosophe Alain Roger, dans Bréviaire de la bêtise, quand il constate que la capacité à juger de tout à partir de soi-même, la propension à prendre son point de vue pour une vérité qui s'impose à tous et l'obsession de conclure sont précisément les signes indubitables de la bêtise la plus ostentatoire [7].

Alors, ayons au moins une fois cette lucidité désespérée, cette honnêteté décapante, et demandons-nous, urbi et orbi, si tous autant que nous sommes, et l'auteur de ces lignes en premier lieu, nous ne vivons pas de déséquilibres, en frôlant en permanence la plus crasse des bêtises.


ALF

NOTES :

[1] Gaston Bachelard, L'activité rationaliste de la physique contemporaine, PUF, Paris, 1951, p. 12.

[2] C'est l'hypothèse du philosophe Zygmunt Bauman, in Vies perdues – La modernité et ses exclus, coll. « Manuels Payot », éd. Payot et Rivages, Paris, 2006, pour la traduction française.

[3] Cf. les analyses du sociologue Robert Castel à ce sujet.

[4] Cf. les analyses de Mike Davis, Le pire des mondes possibles – De l'explosion urbaine au bidonville global, éd. La Découverte, Paris, 2006, pour la traduction française.

[5] Zygmunt Bauman, op. cit.

[6] Marc-Alain Ouaknin, C'est pour cela qu'on aime les libellules, coll. « points/essais », éd. Calman-Lévy, Paris, 2001.

[7] Alain Roger, Bréviaire de la bêtise, coll. « Bibliothèque des idées », éd. Gallimard, Paris, 2008.

 






A LIRE



RMI, l'état des lieux – 1988-2008

Michème Lelièvre et Emmanuelle Nauze-Fichet (dir.)


éd. La Découverte, Paris, 2008, 286 p., 28 €.


Compte-rendu de l'ouvrage par Denis Clerc,
in Alternatives Économiques, n° 267, mars 2008

 

http://www.alternatives-economiques.fr/



Vingt ans après, qu'est devenu et qu'a produit le RMI ? On pensait que les familles nombreuses en seraient les principales bénéficiaires, ce furent surtout des adultes isolés. On pensait que cela concernerait 500 000 personnes, le million a été allégrement franchi. On espérait beaucoup de l'insertion, elle est loin d'avoir produit les effets attendus et même, dans un cas sur deux, le contrat prévu n'est pas signé. Alors, le RMI est-il un échec ?

Loin s'en faut, nous disent les auteurs de ce très intéressant état des lieux. Car le RMI doit beaucoup de ses difficultés à la situation dégradée de l'emploi et aux réformes à contre-courant de l'indemnisation du chômage, au point qu'il est devenu le mode d'indemnisation de près de 600 000 demandeurs d'emploi non pris en charge par ailleurs, nous explique Jean-Luc Outin. Et si, de temps à autre, les médias se font l'écho complaisant de cas de fraudes, la réalité que nous décrit Anne Pla, enquêtes à l'appui, est bien différente : « Logement stable et décent, emploi, confiance en soi, santé correcte apparaissent liés les uns aux autres. » La pauvreté abîme les hommes qui en souffrent.

Quant à la trappe à inactivité que le RMI représenterait, c'est, là aussi, largement une vue de l'esprit quand on mesure les efforts que les allocataires font, en grande majorité, pour revenir à l'emploi, nous disent Thomas Deroyon, Marie Hennion, Gautier Maigne et Layla Ricroch. On trouvera aussi dans ce livre les premières analyses des conséquences de la décentralisation, un livre que tous les contempteurs de l'aide sociale – et les autres – seraient bien inspirer de méditer, tant sa lecture est instructive.

Denis Clerc


Publié dans : RMI - LES MOTS DES MAUX - DIALOGUE ALF/ANDÉOL - Par alain laurent-faucon
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La dissertation de "culture gé" est une épreuve à fort coefficient dans les concours de la fonction publique d'Etat, terriroriale, hospitalière, et je me suis aperçu que rares étaient les étudiant(e)s qui savaient QUESTIONNER LE SUJET. Le réflexe est d'utiliser des plans pré-formatés et des fiches stéréotypées. D'où la raison d'être de ce blog : QUESTIONNER LE SUJET et PENSER à partir des savoirs exigés.

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