ISRAËL AU SALON DU LIVRE

Publié le par alain laurent-faucon



Il y a eu le juif, le peuple juif, véritable bouc émissaire, le juif frappé du sceau de toutes les turpitudes, porteur de toutes les infâmies, artisan de tous nos malheurs, le juif traitre à sa patrie d'adoption, le juif dont l'extermination dans les chambres à gaz est constamment minimisée, voire niée, le juif, le peuple juif liquidé par balles ... et il y a désormais Israël, le peuple israélien, qui est devenu le nouveau bouc-émissaire dont on a tant besoin pour alimenter et justifier notre
haine de l'autre, humaine, trop humaine, nos ressentiments et nos aigreurs si malsaines ; ce nouveau bouc-émissaire qui permet d'exhaler notre haine atavique du juif, du peuple juif, sous couvert d'antisionisme et sans risquer de tomber sous le coup de la loi et d'être traité d'antisémite, moi le défenseur des droits de l'homme ; ce nouveau bouc-émissaire qui permet aux pouvoirs arabes de se défausser de tous leurs manquements politiques, économiques et sociaux en disant que la cause de tous les maux, de toutes les « humiliations » que subissent leur pays et la population, c'est : Israël !

Mon propos n'est pas, ici, de dire de quel côté sont les bons ou les salauds dans ce terrible conflit qui oppose deux peuples, l'israélien et le palestinien - je n'ai ni autorité ni compétence pour oser parler, oser juger, oser trancher, et de toute façon, pour moi, un mort est toujours un mort de trop, quel que soit le côté et quel que soit l'âge, et une guerre est toujours une sale guerre – même s'il existe, à l'évidence, des guerres justes -, mon propos est tout simplement de poser une question gênante, particulièrement inconoclaste et non conforme par rapport aux discours bien pensants, mon propos est de naïvement demander si, par-delà ce dramatique conflit, la haine d'Israël ou l'antisionisme ne serait pas un retour du refoulé, ne participerait pas de cette haine quasi éternelle à l'égard du juif, du peuple juif.

Il y a constamment des formules qui me gênent et qui ne sont pas neutres, vraiment pas neutres, tant elles masquent et démasquent l'impensé. Du style « Je ne suis pas antisémite mais Israël ... ». Pourquoi ne dit-on jamais par exemple : « Je ne suis pas anti-arabe mais la Lybie ... » Cela me rappelle trop la phrase : « Je ne suis pas raciste mais les jeunes des quartiers ... » Aucune expression n'est neutre. Jamais. Et les mots sont toujours plus que de simples mots ... Visions du monde, idéologies, stéréotypes et préjugés se profilent derrière chaque formule, chaque sentence définitive. Conclure c'est déjà faire preuve d'une prodigieuse sottise. Sur ce point, je vous soumets les réflexions de Patrick Kéchichian, parues dans le Monde du vendredi 7 mars 2008, à propos de l'essai d'Alain Roger, Bréviaire de la bêtise, un ouvrage salutaire qu'il faut lire d'urgence :



« Mais voilà, la conviction de sa propre valeur, l'autoaffirmation péremptoire de sa propre intelligence, la capacité à juger de tout du haut de soi-même sont précisément les signes indubitables de la bêtise la plus ostentatoire. Celle à laquelle Baudelaire donnait un "front de taureau". Celle qui est d'autant plus triomphante et glorieuse qu'elle s'ignore. »

« [...] tout désir de conclure est un symptôme de bêtise, parfaitement signifié par la formule "un point c'est tout". Principe d'identité, tautologie ou "logique du même" et obsession de conclure sont donc bien les trois mamelles de la bêtise. »

« [...] la bêtise est un démon qui veille au plus intime de nous-même. Nos pensées, émotions, affections, nos comportements et réactions ne lui sont jamais totalement étrangers. Ce n'est pas une instance parmi d'autres, c'est un absolu, et même, selon Kierkegaard, "le seul absolu contraire à l'absolu". »



Heureusement qu'il existe quelques belles exceptions, des hommes et des femmes de très grande qualité, qui osent braver les discours tout faits, qui n'hésitent pas à se remettre en cause, à chercher d'autres chemins. Ce sont ces gens-là qu'il convient d'écouter. « Imagine autrui », nous dit le célèbre écrivain israélien Amos Oz à propos du conflit qui oppose Juifs et Arabes, « imagine autrui », dit-il dans un entretien accordé à Philosophie Magazine à l'occasion d'un dossier intitulé : « Israël – Palestine, métaphysique d'un conflit ». Écoutons ce qu'il nous dit :



« Les Arabes nous voient comme une continuation de l'Europe coloniale, qui est revenue d'une manière plus complexe et plus forte. Les Juifs regardent les Arabes et ne les voient pas comme des partenaires dans un destin commun, mais comme des cosaques, des nazis ou des personnes commettant des pogroms. Cela fait peser une responsabilité très forte sur l'Europe qui doit aider les deux côtés. Ma requête envers l'Europe est la suivante : ne soyez ni « pro »-Palestiniens ni « pro »-Israéliens, soyez pour la paix, et aidez les deux côtés avec le plus d'empathie et de volonté possible. » 

 

 





DOSSIER DE PRESSE




Israël invité d'honneur du Salon du livre de Paris,

les appels au boycott se multiplient


LEMONDE.FR | 04.03.08

L'initiative du prochain Salon du livre de Paris de mettre à l'honneur Israël, pour les soixante ans de la création de l'Etat hébreu, a provoqué une vive polémique dans le monde arabe. Et à une dizaine de jours de l'ouverture de la manifestation, le 14 mars, les appels de pays et organisations arabes au boycott continuent à se multiplier.

Le Liban, pierre angulaire de la francophonie dans le monde arabe, a ainsi refusé de s'y rendre. Idem pour l'Egypte, où le président de l'Union des écrivains, Mohamed Salmawy, a dénoncé un "choix inacceptable alors qu'Israël se livre comme jamais aux violations des droits de l'homme". "Il n'est pas digne de la France, le pays de la Révolution et des droits de l'homme, d'accueillir dans son Salon du livre un pays d'occupation raciste", a déclaré de son côté le président de l'Union des écrivains palestiniens, Al-Moutawakel. Des éditeurs marocains et algériens indépendants se sont également désistés, ainsi que l'Iran et l'Arabie saoudite.

Face aux critiques, le ministère des affaires étrangères français a justifié l'invitation faite à Israël et jugé tout boycott "extrêmement regrettable".  Pour le Syndicat national de l'édition (SNE), organisateur du Salon, c'est "la littérature israélienne" qui est invitée et non l'Etat d'Israël en tant que tel. Christine de Mazières, déléguée générale du SNE, rappelle que ce sont trente-neuf écrivains israéliens, dont le Prix Nobel de littérature Amos Oz et David Grossman, qui sont attendus au Salon. Pour elle, il était naturel de braquer le projecteur sur les écrivains de la langue hébraïque, même si ce choix excluait la production littéraire israélienne en langue arabe.

En Italie, où la même polémique a eu lieu avec la Foire du livre de Turin, dont Israël est également l'invité d'honneur en mai, l'idée de boycotter cette manifestation a provoqué des réactions indignées de tous les bords politiques, au nom de la liberté d'écrire et de débattre. De même pour le Salon de Paris. Si l'islamologue Tariq Ramadan a refusé de s'y rendre, dénonçant une "provocation", l'écrivain égyptien Alaa Al-Aswani, auteur du best-seller L'Immeuble Yacoubian, ou l'Américaine d'origine palestinienne Susan Abulhawa, qui ont violemment dénoncé le choix des organisateurs, ont affirmé qu'ils se rendraient malgré tout au Salon. 

Raphaëlle Besse Desmoulières




Israël, le sens d'un boycottage


Tariq Ramadan,
islamologue, professeur à l'université d'Oxford, Saint Antony's College


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 29.02.08.9

Depuis des semaines, les médias italiens se sont mobilisés autour de la question du boycottage de la Foire du livre de Turin, qui célèbre Israël à l'occasion de son soixantième anniversaire. Nous avons tout entendu, des contre-vérités et des déclarations qui ont semé la confusion sur les termes du débat et les positions respectives.

Je ne suis pas l'initiateur de cet appel au boycottage et, lorsque j'ai été appelé par un journaliste de l'agence ATIC, j'ai effectivement soutenu cette action en affirmant que cette célébration était une provocation et que l'on ne pouvait pas tout accepter de l'État d'Israël (je n'ai jamais dit : qu'"on ne pouvait rien accepter d'Israël" : cette mauvaise traduction de la langue arabe est due à l'ATIC, qui a reconnu son erreur).

Le boycottage ne signifie pas nier l'existence d'Israël : je ne nie pas cette dernière, mais je m'oppose à la politique d'occupation et de répression des gouvernements israéliens successifs. J'ai combattu et je continuerai à combattre l'antisémitisme et le racisme : je participe à des cercles de réflexion judéo-musulmans, mais je n'accepte pas le chantage auquel des politiciens, des intellectuels et certains médias nous soumettent.

Confondre la critique de la politique d'Israël avec l'antisémitisme est une imposture. Une injure à la conscience humaine et à la dignité des Palestiniens qui consiste à se mettre aveuglément du côté des plus forts en considérant que la vie des plus faibles n'a pas de valeur. La célébration des 60 ans d'un État, sauf à nous prendre pour des imbéciles, est éminemment politique.

S'y opposer ne veut pas dire nier la culture et la liberté d'expression des écrivains israéliens. Leur invitation est légitime même si l'absence d'invitation aux auteurs israéliens arabes, chrétiens ou musulmans, est bien étrange : quelle idée les organisateurs de la Foire se font-ils de la composition de la société israélienne ? On a affirmé que mon soutien s'apparentait à une fatwa ! Non content d'avoir déformé ma position, voilà que l'on veut y ajouter le scandale et la frayeur en utilisant le mot "fatwa", qui rappelle la triste "affaire Salman Rushdie".

Outre le fait que j'ai condamné dès le début la fatwa contre ce dernier, il faut préciser que ce soutien au boycottage n'a rien d'un avis religieux. En panne d'arguments, mes adversaires veulent me diaboliser : "Tariq Ramadan est un antisémite qui a lancé une fatwa !" Un tel propos est indigne de gens qui disent respecter la culture et le dialogue. Je n'ai rien à ajouter sur ce point.

Le boycottage est le moyen que les défenseurs des droits des Palestiniens ont choisi, en Italie, pour faire entendre une voix de protestation dans l'hymne d'une célébration d'Israël qui cache la sombre réalité des territoires occupés.

J'ai appris récemment que les organisations de défense des Palestiniens avaient, en France, fait un choix inverse : elles ont décidé de s'installer fermement au prochain Salon du livre (du 14 au 19 mars), d'y commémorer les soixante années de l'autre réalité, celle de la Nakba (catastrophe) des Palestiniens, et d'inviter des intellectuels et des auteurs arabes, palestiniens et israéliens à en débattre. Je soutiens cette initiative sans aucune réserve : il s'agit, ici aussi, de défendre la dignité des Palestiniens et de ne pas permettre que la célébration des 60 ans d'Israël puisse faire l'impasse sur le sort d'un peuple réprimé et sacrifié.

Boycottage à Turin, présence critique à Paris, il n'y a rien là de contradictoire. Ce qui compte aujourd'hui, au-delà des stratégies employées, c'est de rompre le silence, de faire entendre des voix qui refusent les manipulations politiques et exigent que la politique des gouvernements israéliens successifs soit jugée comme toutes les autres quand elle est indigne et qu'elle ne respecte pas les résolutions de l'ONU et le droit international.

Il s'agit de rappeler les soixante années de colonisation, de déplacement de populations, d'exil et de morts palestiniens qui sont le miroir négatif de la célébration d'Israël. Contrairement à ce qu'affirme Marek Halter (Le Monde du 15 février), je n'ai jamais appelé à la destruction d'Israël et je ne suis l'idéologue d'aucun État ni d'aucune organisation dont ce serait le programme. Ces propos sont consternants et malhonnêtes.

Je continue de penser que le choix d'Israël comme invité d'honneur, au moment où le peuple palestinien se meurt à Gaza, est une maladresse et une faute. Ce geste est exactement à l'image du positionnement politique de l'Europe : on célèbre Israël, on maintient constamment la confusion entre critique politique et antisémitisme et, surtout, on entretient une "conspiration du silence" vis-à-vis de la politique d'apartheid d'Israël. Ce choix "culturel" fait écho au silence "politique" en contribuant à déplacer le problème comme les partisans aveugles de la politique de l'État d'Israël savent si bien le faire.

Au moyen du boycottage, ou en organisant une autre célébration, un "autre Salon" au coeur du Salon du livre, l'objectif est le même : dénoncer l'injustice ! Qui donc pourrait aujourd'hui nous reprocher d'utiliser tous les moyens pacifiques que nous avons à notre disposition ? Les excès des réactions verbales auxquelles nous avons eu affaire prouvent que la violence n'est pas du côté que l'on croit.

Notre silence, dans les pays majoritairement musulmans comme en Occident, est l'une des causes de la violence au Moyen-Orient ! Nous sommes nombreux, et parmi nous des Israéliens et des juifs, à avoir décidé de ne pas nous taire à l'heure où l'on célèbre l'anniversaire d'un État qui pratique les assassinats politiques ciblés et affame tout un peuple. Je participerais sans aucune hésitation à des panels de discussions et de débats avec des auteurs israéliens sur des questions littéraires et philosophiques ou encore, par exemple, sur le sens et le droit de critiquer Israël.

Je serais le premier à répondre à une telle invitation et à encourager les auteurs arabes, palestiniens, chrétiens et musulmans à y répondre positivement. Néanmoins, de toute la force de ma conscience et de mon intelligence je m'opposerai aux manipulations politiciennes quand certains célèbrent de façon festive et que d'autres se meurent en silence et sans dignité.

Tariq Ramadan




Tempête sur la Foire du livre de Turin

LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 22.02.08.


Pour la première fois de son histoire, la Foire du livre de Turin, qui se tiendra du 8 au 12 mai, sera inaugurée par le président de la République italienne. Un tel honneur ne doit pas seulement au succès grandissant de Librolandia, une manifestation devenue en vingt ans l'un des moments forts du calendrier international, derrière le Salon du livre de Paris ou la Foire de Francfort. En apportant sa caution morale à l'événement, le chef de l'Etat, Giorgio Napolitano, a voulu désamorcer la polémique qui secoue l'Italie depuis que les organisateurs de la Foire ont choisi Israël comme invité d'honneur de la XXIe édition.

L'invitation des écrivains israéliens, à l'occasion du soixantième anniversaire de la fondation de l'État d'Israël, a entraîné une avalanche de protestations de la part de défenseurs de la cause palestinienne. Un appel au boycottage de la manifestation, lancé début janvier par une association d'écrivains arabes et appuyé par Tariq Ramadan, a été repris par plusieurs intellectuels italiens. "Les partisans d'un boycottage ne veulent pas empêcher les écrivains israéliens de parler, mais ils refusent qu'ils viennent comme représentants d'un État qui fête son anniversaire par le blocus de Gaza", a argumenté le philosophe Gianni Vattimo.

De nombreux écrivains italiens et israéliens ont condamné "une attitude stupide et présomptueuse". Pour l'écrivain israélien David Grossman, qui sera à Turin avec Amos Oz et Avraham Yehoshua, "la culture et le boycottage sont incompatibles". En revanche, le poète Aharon Shabtai comprend la position des boycotteurs. Il a refusé l'invitation du Salon du livre de Paris (14-19 mars), qui aura également Israël comme invité d'honneur : "Je ne considère pas qu'un État qui maintient une occupation en commettant quotidiennement des crimes contre des civils mérite d'être invité à une semaine culturelle quelle qu'elle soit."

L'idée de boycotter la manifestation turinoise a divisé la gauche radicale italienne, pourtant globalement propalestinienne. Durement attaquée par la section piémontaise du Parti des communistes italiens (PDCI), puis par Refondation communiste (PRC), l'invitation de la direction de Librolandia à Israël a reçu le soutien de Fausto Bertinotti, le président sortant de la chambre des députés, ancien leader de PRC et candidat au poste de premier ministre à la tête d'une liste commune "Gauche-L'arc-en-ciel" : "Israël n'est pas seulement un pays, c'est le lieu de l'âme de tous les juifs du monde", a-t-il justifié.

Le quotidien de gauche Il Manifesto, très favorable à la cause palestinienne, s'est également prononcé contre l'appel au boycottage : "Profitons de cette Foire internationale du livre pour discuter, pour critiquer la politique de l'État d'Israël, pour défendre les droits des Palestiniens, a écrit son fondateur, Valentino Parlato. Discutons, affrontons-nous, mais envoyons le boycottage au diable, car le boycottage est muet, c'est un non sans arguments."


« Liste noire »

Accusé par de nombreux intellectuels d'alimenter l'antisémitisme, Tariq Ramadan a nié avoir affirmé "qu'on ne peut rien approuver qui vienne d'Israël". Il a précisé aux agences de presse italiennes : "J'ai dit et répété que toutes les femmes et tous les hommes de conscience - et cela ne concerne pas seulement les Palestiniens et les Arabes - devaient, à mon sens, boycotter la Foire (comme le Salon de Paris d'ailleurs) dont l'invité d'honneur est un pays qui ne respecte pas le droit et la dignité des peuples."

Devant le refus des responsables turinois de modifier leur programme, les esprits se sont échauffés, au point que des graffitis dénonçant "l'holocauste palestinien" ont recouvert les murs du Lingotto, le bâtiment qui doit accueillir la manifestation. Un groupe de militants altermondialistes a occupé symboliquement les bureaux de la Foire du livre, le 4 février, promettant d'autres actions pour le 10 mai.

La tension a monté d'un cran, le 8 février, en raison d'un événement étranger à l'affaire : la découverte d'un blog publiant une liste de 162 noms de professeurs d'université accusés de "faire de la propagande en faveur d'Israël et d'en défendre les intérêts au mépris du peuple italien". Cette "liste noire", dont l'auteur devait être arrêté quelques jours plus tard, a suscité une forte émotion dans le pays, bien au-delà de la communauté juive.

C'est dans ce contexte que Giorgio Napolitano a solennellement accepté l'invitation des organisateurs de la Foire "d'intervenir pour souligner le message de paix et de tolérance qui est le devoir de la culture et de la littérature". Quelques jours plus tôt, un appel identique avait été adressé au chef de l'État par une quarantaine d'artistes, intellectuels et hommes politiques, du chef d'orchestre Riccardo Muti au philosophe et maire de Venise (centre gauche) Massimo Cacciari.

Jean-Jacques Bozonnet



Les écrivains arabes choqués et divisés


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 07.03.08.


L'appel au boycottage du Salon du livre de Paris (14-19 mars) sera-t-il entendu et, surtout, massivement suivi par les auteurs du monde arabe ? Le choix d'Israël comme invité d'honneur, en cette année anniversaire de la création de l'Etat hébreu (1948), a provoqué la colère dans les pays du Proche-Orient et du Maghreb, où certains déplorent qu'une telle faveur soit accordé au "bourreau" des Palestiniens, selon le mot du président de l'Union des écrivains palestiniens, Taha al-Moutawakel.

"Il n'est pas digne de la France, pays de la Révolution et des droits de l'homme" d'accueillir un pays "occupant" et "raciste", a-t-il estimé, à Ramallah (Cisjordanie). Ce choix est "inacceptable" au moment où Israël se livre "comme jamais" aux "violations des droits de l'homme", a renchéri, au Caire, l'Union des écrivains égyptiens, allusion à la dernière opération de l'armée israélienne à Gaza. A Rabat (Maroc), l'Organisation islamique de l'éducation, des sciences et de la culture a demandé à ses cinquante pays membres de ne pas faire le voyage de Paris, pour éviter des "effets négatifs" sur les relations "entre la France et les pays musulmans". Le Liban, place forte de l'édition au Proche-Orient, s'est également rallié à ce mot d'ordre de boycottage.

"A ce jour, quatre stands collectifs, ceux de la Tunisie, de l'Algérie, du Maroc et du Liban" resteront vides, a précisé au Monde, mercredi 5 mars, la déléguée générale du Syndicat national de l'édition (SNE), Christine de Mazières. Ce qui n'empêchera pas la venue, "à titre individuel", de professionnels du livre du monde arabe, a-t-elle ajouté. Du côté des écrivains de ces pays, les positions sont plus contrastées. Pour tous, le Salon représente une "vitrine indispensable", pour faire connaître - et vendre - leurs livres, souligne Mme de Mazières. Mais la "pression morale" est lourde, souligne-t-elle. Surtout pour ceux qui vivent dans leur pays d'origine.

En Algérie, où le Syndicat national des éditeurs a rallié le mot d'ordre de boycottage - comme l'a fait le directeur du centre culturel algérien à Paris, le romancier Yasmina Khadra -, des écrivains connus, tels Boualem Sansal ou Maïssa Bey, seront pourtant au Salon du livre. De même, les Marocains Fouad Laroui ou Youssef Jebri. "Je viendrai au Salon, non pas comme citoyenne algérienne, mais comme écrivain", a expliqué au Monde Maïssa Bey, jointe par téléphone.

« Il faut les écouter »

"Si le choix d'Israël n'avait pas coïncidé avec l'anniversaire de la création de cet Etat, y aurait-il eu appel au boycottage ?", s'interroge la romancière, qui vit à Sidi Bel Abbès. "Si tous les auteurs israéliens représentaient la ligne du gouvernement, sans doute ce boycottage aurait été justifié. Or ce n'est pas le cas. Nombre d'entre eux ne sont pas d'accord avec la politique menée par Israël ; il faut donc les écouter. Ce sont des écrivains, il faut les prendre ainsi. Je regrette que l'on confonde écrivain et citoyen", conclut l'auteur de Bleu, blanc, vert (L'Aube).

"Tout boycottage de la littérature est, non seulement inutile, mais stupide. Je ne vais pas boycotter la littérature hébraïque !", réagit, de son côté, la romancière libanaise Hoda Barakat, citant ses auteurs israéliens préférés, Amos Oz, David Grossman et Itamar Levy. Néanmoins, Hoda Barakat n'ira pas au Salon du livre. "Qu'Israël célèbre l'anniversaire de sa création, je m'en fiche. Mais le Salon du livre n'est pas le lieu pour ça, explique-t-elle. Je déplore, comme mes amis juifs, la politique menée par le gouvernement israélien, qui les expose une nouvelle fois à la haine." En écho, la romancière israélienne Michal Govrin regrette "l'amalgame fait entre politique et littérature". Plus inattendu : l'historien israélien Ilan Pappe a annoncé qu'il ne viendra pas à Paris. Il se sent "dans l'impossibilité morale de prendre part à un Salon dont le thème principal est le soixantième anniversaire de l'Etat d'Israël".

Au Proche-Orient comme au Maghreb, les intellectuels sont divisés, voire déchirés. En Egypte, selon l'AFP, Gamal Ghitani a qualifié d'"infantilisme politique" l'appel au boycottage. Au Liban, Charif Majdalani estime que participer ou pas au Salon du livre n'est pas l'essentiel. Ce boycottage, explique-t-il dans L'Orient-Le Jour, montre bien que les pays arabes n'ont "toujours pas compris qu'Israël se nourrit largement de nos démissions et de notre inexistence culturelle sur la scène internationale".

Quel que soit le résultat de cet appel, le SNE, qui prend "très au sérieux" les questions de sécurité, a prévu de "renforcer" le dispositif policier.

Christine Rousseau et Catherine Simon





Israël au Salon du livre,

le non-sens d'un boycottage,


par David Chemla


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 11.03.08.

Dans ces colonnes (Le Monde du 28 février), Tariq Ramadan prétend ne pas nier l'existence de l'Etat d'Israël et ne pas appeler à sa destruction. Certes, ce n'est pas la présence d'un stand israélien au Salon du Bourget, où chaque année se pressent acheteurs d'armes de tous pays, y compris arabes, qu'il condamne, mais la présence de l'Etat hébreu, en tant qu'invité d'honneur cette année, celle de ses soixante ans d'existence, au Salon du livre de Paris. Il est vrai que le livre est une arme bien plus redoutable pour garantir la sécurité d'un pays que ses avions et ses tanks.

Effectivement, M. Ramadan n'écrit nulle part qu'il condamne l'existence d'Israël. Il se contente de "rappeler les soixante années de colonisation" qui accompagnent son histoire. Si c'est, selon lui, depuis soixante ans et non pas quarante qu'Israël occupe un territoire et colonise un peuple, n'est-ce pas là une remise en question fondamentale de son droit à l'existence ? Sur quel territoire lui reconnaît-il aujourd'hui le droit à exister ?


Les meilleurs avocats

En joignant sa voix à la voix de ceux qui, à Turin, appellent au boycottage d'Israël, ou qui, à Paris, en critiquent la présence au Salon, c'est bien à la culture de ce pays que s'attaque M. Ramadan, contrairement à ce qu'il prétend. Que véhicule en effet un livre, sinon une langue et une identité ?

Une langue, d'abord, celle dans laquelle doivent écrire, conformément aux critères de sélection retenus par le Centre national du livre, les écrivains invités à représenter Israël. Contrairement d'ailleurs à ce que prétendent M. Ramadan et ceux qu'il soutient, n'en sont pas exclus des écrivains arabes israéliens, comme l'atteste la présence de Sayed Kashua et de Naim Araidi au sein de cette délégation. Une identité multiple, enfin, à l'image de ce pays, et qui ne se définit en aucun cas comme la négation de l'autre, celle du Palestinien, ce dont témoignent la majorité des écrits des auteurs invités.

Et là se situe sans doute le paradoxe étonnant de la position défendue par M. Ramadan : la plupart de ces écrivains se trouvent être les meilleurs avocats de la cause palestinienne au sein de la société israélienne. Beaucoup d'entre eux sont les porte-parole de ceux qui, depuis des années, se battent pour la fin de l'occupation et la création d'un Etat palestinien à côté d'Israël, certains appelant à négocier avec le Hamas pour mettre fin à la tragédie qui ensanglante actuellement les rues de Gaza et de Sdérot.

Mais, comme me l'ont souvent dit mes amis palestiniens, il arrive fréquemment que certains défenseurs de la cause palestinienne à l'étranger soient plus maximalistes que ne le sont les Palestiniens eux-mêmes. M. Ramadan ne nie donc pas à Israël le droit à l'existence, il se limite à lui contester le droit à un territoire, le droit à une langue et à une identité !

David Chemla est président de l'association La paix maintenant.




Les écrivains israéliens à Paris, une chance

par Olivier Rolin et Olivier Rubinstein


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 12.03.08.


L'invitation d'Israël au Salon du livre de Paris suscite une vague de commentaires habituels dès lors qu'il s'agit de ce pays. L'appel au boycottage de cette manifestation culturelle par la plupart des pays arabes est certes regrettable mais tout à fait attendu, Israël y est rompu depuis belle lurette, quel que soit le contexte politique du moment. Le boycottage, au-delà des faux-semblants, est un appel à la négation pure et simple d'une identité, d'un Etat dont l'existence ne cesse d'être remise en question.

Ce qui surprend en revanche, c'est le silence assourdissant de l'ensemble de la communauté des écrivains et éditeurs français qui participe de fait au Salon du livre. Pas un mot, pas une ligne pour souligner que cette manifestation offre justement la possibilité de se parler par-delà les pesanteurs diplomatiques habituelles. Pas un mot, pas une ligne pour dire la formidable opportunité que nous donne cette manifestation pour découvrir, échanger, polémiquer, voire comprendre ! Pas un mot, pas une ligne pour rappeler que ce ne sont pas des représentants officiels d'un Etat qui sont invités, mais des écrivains !

Nous regrettons profondément aussi l'attitude (devrions-nous dire la posture ?) de la plupart des écrivains arabes appelant au boycottage d'un pays coupable, selon eux, de "crimes contre l'humanité". La belle affaire ! Outre que ces écrivains ont l'indignation sélective, nous aurions aimé entendre, par exemple, l'écrivain égyptien Alaa El Aswany nous donner son sentiment sur les centaines de milliers de Darfouris assassinés sur le territoire d'un pays voisin du sien, le Soudan, dont nombre de survivants, comble de l'ironie, se réfugient en Israël après avoir été traités comme du bétail humain par l'Egypte !

Le monde arabe est malheureusement criblé d'exemples de ce genre. Les intellectuels arabes qui ont le courage de les dénoncer sont menacés physiquement dans leurs propres pays. Qui en parle ?


Le salon n'est pas l'Onu

On a tout à fait le droit de critiquer la politique du gouvernement israélien, nombre d'auteurs de ce pays n'ont pas attendu les contempteurs habituels, c'est même un sport national et c'est plutôt la preuve d'une vigueur démocratique assez rare dans la région. Regardez, lisez les romans, les témoignages, les livres d'historiens publiés sur les différentes guerres qu'a connues Israël aussi bien que sur la société civile et ses injustices, vous y trouverez les critiques, les interrogations, les oeuvres les plus aiguës, les plus talentueuses. On aimerait en lire d'équivalentes provenant de l'autre camp. Faut-il ici rappeler que les vingt-deux pays arabes réunis traduisent moins de titres étrangers que la Grèce ?

Ce Salon du livre n'est pas l'ONU ou un TPI, c'est, ce devrait être, le lieu de tous les possibles. Mais l'écrivain qui se fait porte-voix de son gouvernement, quel qu'il soit, est un idéologue, non un créateur ; l'écrivain égyptien, par exemple, qui entend profiter de cette manifestation pour "distribuer des photos d'enfants palestiniens victimes de la politique israélienne" instrumentalise grossièrement le malheur au lieu d'essayer de le penser, ce qu'on serait en droit d'attendre de lui.

Aussi nous saluons nos confrères arabes qui bravent courageusement les menaces et interdiction qui leur sont faites de participer au Salon du livre par leurs gouvernements respectifs, qu'ils soient ici les bienvenus. Et nous serons ravis, demain, nous l'espérons, de participer à un Salon du livre où l'Etat palestinien, libre et démocratique, sera l'invité d'honneur de la France, où toutes les sensibilités littéraires et intellectuelles de ce pays en devenir seront représentées et pourront s'exprimer en toute liberté.

Olivier Rolin est écrivain.

Olivier Rubinstein est éditeur (Denoël).

 





A CONSULTER


Akadem.org
Le campus numérique juif



Regards sur la littérature israélienne

Akadem - Magazine culturel n° 6 - Mars 2008



Akadem, le campus numérique juif, en partenariat avec l’Ambassade d’Israël et le Centre national du livre, propose en exclusivité sur le net, le diaporama officiel des 39 écrivains israéliens invités. Et propose aussi, pour chaque auteur, une courte biographie ainsi que la liste de leurs ouvrages traduits en français. Une initiative qui permet d'avoir une première vue d'ensemble sur cette littérature israélienne encore trop peu connue en France.

 

 

Bibliobs

 

Les écrivains israéliens sur Bibliobs.com

http://bibliobs.nouvelobs.com/

Un dossier complet ainsi que des entretiens d'Aharon Appelfeld, Ron Barkaï, Orly Castel-Bloom, Michal Govrin, David Grossman, Amir Gutfreund, Alon Hilu, Sayed Kashua, Etgar Keret, Eshkol Nevo, Igal Sarna et Boris Zaidman.



Israël : au pays du livre


Le Nouvel Observateur
http://hebdo.nouvelobs.com/

 

 

Je vous signale, également, un très bon dossier proposé par le Nouvel Observateur, n° 2262, du 13 au 19 mars 2008, consacré à la vie littéraire israélienne, et réalisé par Bernard Loupias : Au pays du livre

 

 

 

 

 
A LIRE


Israël Palestine, métaphysique d'un conflit

in Philosophie Magazine, n°17, mars 2008



Introduction générale au dossier

Soixante ans après la création d'Israël, le 14 mai 1948, la coexistence pacifique des Juifs et des Arabes sur cette étroite bande de terre semble toujours impossible. Tout se passe comme si les solutions politiques et pragmatiques, dessinées au travers des grands cycles de négociation de Camp David à Annapolis, se révélaient incapables de traiter l'essentiel, ce qui fait le rayonnement quasi universel de ce conflit. Car cet affrontement comporte des dimensions « métaphysiques » - symbolique, mémorielle, identitaire, religieuse -, dont on ne peut pas faire l'économie. Tenter une approche philosophique, c'est donc s'interroger sur ce qui en lui excède le politique. Nous livrons d'abord un aperçu de la façon dont chaque camp élabore sa version de l'histoire, en s'inspirant de la démarche de la fondation Prime (Peace Research Institute in the Middel East) et du livre codirigé par le Palestinien Sami Adwan et l'Israélien Dan Bar-On. Un débat oppose ensuite le philosophe Alain Finkielkraut et le délégué de la Palestine à l'Unesco, Elias Sanbar. Rentrant d'un voyage en Terre sainte, le philosophe et médiologue Régis Debray livre son analyse du retour du religieux. Dans un dialogue à distance, l'écrivain israélien Amos Oz et le philosophe palestinien Sari Nusseibeh racontent comment la littérature et la philosophie permettent d'imaginer l'autre. Enfin, les philosophes et essayistes Yirmiyahu Yovel, Khaled Hroub, Michael Walzer, Pierre Hassner, Théo Klein et Alexis Keller exposent les types de paix envisageables.


 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

isabelle 16/05/2008 01:44

le début de votre article me redonne un peu de baume au cœur, enfin un qui donne la même atroce valeur à un mort quelque soit sa race et son appartenance religieuse, c'est rassurant, un peu d'humanisme sur une toile parfois terriblement violente et partisane.

alain laurent-faucon 21/05/2008 11:25


Bonjour Isabelle
Je vous remercie pour votre commentaire et j'avoue qu'il est bien triste d'être parfois obligé de rappeler des vérités premières. Mais sous savons toutes et tous, hélas, que la haine est une
spirale sans fin, et que la violence engendre encore plus de violence.
Très cordialement à vous,
Alain Laurent-Faucon