GLOBALISATION DE LA TERREUR

Publié le par alain laurent-faucon


Peurs, fureurs et ressentiments : telles sont les maladies de l'Occident pour l'anthropologue René Girard et le philosophe Peter Sloterdijk, qui observent une globalisation de la terreur. Rencontre croisée avec ces deux penseurs, réalisée par Jean Birnbaum pour le supplément "Livres" du Monde.

Vous connaissez déjà René Girard. Nous avons abordé la pensée de cet auteur en cours, notamment à propos du désir mimétique – souvenez-vous : notre désir passe par le désir de l'autre – et lorsque nous avons évoqué le thème du bouc-émissaire et parlé de la violence telle qu'il l'a décryptée à travers les Dix Paroles de la Bible. C'est justement le désir de posséder ce qui appartient à mon voisin qui est source de violences. Mais je ferai, sur le blog, une synthèse de ce qui a été analysé, trop rapidement, en cours.

Beaucoup de choses sont dites dans ce dossier de presse, et, même si vous n'avez pas le temps de consulter les deux ouvrages dont il est question ici – Achever Clausewitz de René Girard ; Colère et temps de Peter Sloterdijk –, vous pouvez tirer grand profit des articles fort intelligents de Jean Birnbaum.



DOSSIER DE PRESSE


L'Occident entre colère et ressentiment

LE MONDE DES LIVRES - Article paru dans l'édition du 23.11.07


Terreurs de l'Occident

Escalade de la violence, guerres diffuses et fureur religieuse : chacun à sa manière, l'anthropollogue René Girard et le philosophe Peter Sloterdijk élaborent une géopolitique du ressentiment. Le journaliste du Monde Jean Birnbaum les a rencontrés, à Paris et à Vienne

A mesure que l'horizon s'obscurcit, et alors que notre monde semble entraîné dans une nouvelle montée aux extrêmes, les grilles de lecture traditionnelles sont souvent impuissantes à saisir les périls du temps. Si les outils classiques des sciences humaines continuent d'éclairer l'époque, ils se révèlent néanmoins décevants, dès lors qu'il s'agit de penser le déchaînement autonome de la violence en ses formes à la fois politiques et irrationnelles, high-tech et archaïques. Pour appréhender ce phénomène inédit, il faut se tourner vers des francs-tireurs du concept, vers ces outsiders qui tentent d'affronter ce que l'écrivain Georges Bernanos nommait "la furie religieuse consubstantielle à la part la plus obscure, la plus vénéneuse de l'âme humaine".

Chacun à sa manière, René Girard et Peter Sloterdijk sont de ceux-là, comme en témoignent les livres qu'ils viennent de publier. Aussi sommes-nous allés successivement à leur rencontre, à Paris puis à Vienne, dans l'idée de confronter leurs intuitions. Bien sûr, ces deux oeuvres sont fort différentes, ne serait-ce que par leurs sources d'inspiration - chrétienne et freudienne pour l'anthropologue français, nietzschéenne et heidegerrienne pour le philosophe allemand. A y regarder de plus près, toutefois, les deux intellectuels ont plus d'un point commun. Sur la forme, d'abord : ils partagent une même écriture, à la fois brûlante et contemplative, un même souffle prophétique, une même manière de se placer au coeur de l'arène pour observer l'accélération du pire. Sur le fond, ensuite, ils sont unis par une semblable démarche : comprendre le monde où nous vivons, ses dérèglements et sa férocité, affirment-ils, c'est décrire la logique propre à la violence humaine, l'infinie spirale du ressentiment et de la colère, bref le désastre qui vient.

Car cette fois nous y sommes. Il n'y a pas si longtemps, dans Je vois Satan tomber comme l'éclair (Grasset, 1999), René Girard croyait encore pouvoir définir la mondialisation comme un triomphe général du christianisme : regardez autour de vous, disait-il, partout règne désormais le "souci des victimes" ! Quelques années plus tard, c'est une tout autre nouvelle qu'il vient annoncer : la globalisation de la terreur. A ses yeux, l'unification du monde débouche sur une escalade de la jalousie, des "comparaisons venimeuses" et de l'esprit de représailles. Si bien que l'humanité tout entière aurait maintenant rendez-vous avec sa propre sauvagerie : "Je suis devenu plus pessimiste, c'est vrai. J'avoue un soubassement apocalyptique de ma pensée, qui restait un peu enfoui dans mes précédents livres. Mais enfin, à New York, 60 % de la population pense qu'elle verra la fin du monde. Ce que les intellectuels et l'élite ne veulent pas entendre, les masses l'ont compris. Aujourd'hui, il n'y a pas besoin d'être religieux pour sentir que le monde est dans une incertitude totale", confie le penseur du "mimétisme", qui vit aux Etats-Unis depuis 1947.

La première fois qu'une telle angoisse l'a étreint, Girard était très jeune : son souvenir politique le plus ancien remonte aux émeutes "ligueuses" de février 1934. Agé de 11 ans, il n'avait encore jamais quitté son Avignon natal : "J'ai grandi dans une famille de bourgeois décatis, qui avait été appauvrie, au lendemain de la première guerre mondiale, par les fameux emprunts russes. Mon père, qui était conservateur à la bibliothèque, avait une conscience très nette de la montée du nazisme en Allemagne, et aussi de la guerre à venir", raconte Girard, qui fait précisément de la relation franco-allemande l'un des fils conducteurs de son dernier livre, Achever Clausewitz. Pour lui, le long antagonisme entre les deux pays peut être envisagée comme le rapport "rivalitaire" par excellence, celui qui a déclenché, en Europe, l'interminable cycle de la guerre et de la vengeance.

Et voici qu'un demi-siècle après la seconde guerre mondiale, assure-t-il, la violence "mimétique" domine désormais la planète entière. Bien plus : elle s'est retournée contre l'Europe et plus largement contre l'Occident, et elle s'exerce à nouveau explicitement au nom de la religion. "Quand le mur de Berlin est tombé, si vous aviez dit que quinze ans plus tard la situation serait redevenue une opposition jumelle entre deux forces, et que l'une de ces forces serait nommée "islam", les gens vous auraient ri au nez. Or l'islam est infiniment plus fort que ce qui reste de christianisme. A sa manière, celui-ci était une anti-religion, il introduisait le scepticisme vis-à-vis de la violence sacrificielle et des religions archaïques, qui reportent tout sur leurs boucs émissaires. La force et en même temps la faiblesse de l'Occident, c'est qu'il ne croit plus à ses boucs émissaires. L'islam, lui, est sourdement miné par le ressentiment, il y reste un élément de cet archaïsme qui n'a pas été défait par le biblique et le christianisme. En ce sens, l'islam fait plus que remplacer le communisme, qui était déjà un succédané de religion sacrificielle", observe René Girard.

Ce passage de témoin entre deux époques, celle de la guerre froide et celle des conflits contemporains, Peter Sloterdijk l'interprète aussi en termes d'affects primordiaux et d'économie libidinale - désir, orgueil, ressentiment. A ses yeux, l'histoire doit se lire comme l'épopée des "énergies combatives et vengeresses". Hasard ou coïncidence ? Quand il nous accueille dans son appartement, à Vienne (il enseigne à l'Académie des Beaux-Arts), situé en contrebas du gigantesque Stefansdom, près de la maison où demeurait Mozart, le philosophe a un livre et un seul sur son grand bureau de verre : le dernier ouvrage de René Girard. "Je viens de proposer qu'Achever Clausewitz soit traduit dans la nouvelle encyclopédie des religions publiée aux éditions Suhrkamp", précise-t-il.

« Hier, l'homme occidental était l'émetteur absolu [...]. Désormais, il est devenu destinataire : il a reçu une lettre ouverte qui lui déclare la guerre (Peter Sloterdijk). »

Séduit par la théorie girardienne des passions humaines, dont il a naguère salué l'importance décisive, Sloterdijk s'en sépare pourtant sur deux points : l'anthropologie chrétienne et l'influence de la psychanalyse. "Girard est un grand naturaliste de la fierté, mais il s'est laissé prendre par l'érotisme de la psychanalyse. Pour lui, la rivalité mimétique est un érotisme dégénéré, une expression du vouloir avoir, bref du péché originel. Dans sa conception de la psyché humaine, il n'y a pas de place pour la dynamique de la colère, du "thymos" grec, qu'il ne faut pas confondre avec le désir érotique. Il ne prend pas en compte cette bipolarité platonicienne entre érotisme et thymothisme. Or même si toutes les questions sociales étaient résolues, la dimension de l'orgueil et de l'ambition demeurerait", assure le professeur, qui vient de publier en France Colère et temps. Dans ce nouvel essai, il propose une véritable géopolitique du ressentiment dans ses tensions avec l'élan religieux, à l'heure où le monde renoue avec une "cruauté pré-chrétienne".

D'un côté, l'espace occidental. Selon Sloterdijk, la rébellion n'y trouve plus d'exutoire politique crédible et se transforme en malaise interne à la société de consommation : "La colère occidentale n'est plus ce qu'elle était. Dans une civilisation tiède comme la nôtre, les passages dangereux des Ecritures saintes n'inspirent plus le fanatisme de ceux qui cherchent un prétexte pour exprimer leur colère. Par contre, l'Occident est la cible de toutes les colères. Et s'il fait l'objet d'une réaction planétaire, c'est parce qu'il a lui-même planétarisé la planète. Hier, l'homme occidental était l'émetteur absolu, qui envoyait ses messages aux autres. Désormais, il est devenu destinataire : il a reçu une lettre ouverte qui lui déclare la guerre. "Occident", aujourd'hui, c'est l'adresse d'une déclaration de guerre."

D'un autre côté, donc, les expéditeurs de ce courrier très spécial. C'est-à-dire les multiples "collectifs thymotiques" qui s'efforcent de mobiliser les "agents de l'impatience historique" et autres "extrémistes du dégoût", en exploitant l'amertume universellement accumulée : "Al Qaeda signifie "la base", voilà la nouvelle façon de collecter la colère. Le feu brûle pour des raisons non religieuses, mais le Coran contient des passages chauds qui peuvent toujours alimenter une révolte non religieuse. Aujourd'hui sont déjà nés presque 200 millions de jeunes gens en colère, qui ne trouveront aucune place dans leur société. A ceux-là, on n'offre qu'une mystique de combat, une religion du suicide. L'islamisme, c'est le triomphalisme des perdants...", remarque Sloterdijk, qui revient sur les tragédies franco-allemandes, comme René Girard, pour affirmer qu'à l'origine de l'islamisme, comme jadis du nazisme, il y a encore et toujours une redoutable humiliation.

Quand on prétend faire oeuvre de philosophe, comment se tenir au milieu du front ? Attablé au fond du célèbre café Engländer, qui lui tint longtemps lieu de salon viennois, Peter Sloterdijk répugne à parler de lui, de son propre ressentiment, de son rapport à la violence. Contrairement à René Girard, et bien qu'élevé en partie dans un internat catholique bavarois, il se dit parfaitement athée. Sa seule conversion, il l'a vécue lors d'un séjour en Inde, en 1974, dans la secte du gourou Bhagwan Shree Rajneesh. "Je suis parti là-bas comme lecteur de Valéry et de Rilke, j'étais un peu la version allemande de M. Teste. Là-bas, j'ai appris la force du témoin intérieur. Les Indiens disent que la violence ne résiste pas au témoin. Un beau matin, au cours d'une conférence, un jeune homme s'est jeté sur Rajneesh avec un couteau. Les gardiens l'ont arrêté. Le maître a continué sa conférence avec un calme accablant, parlant de la jalousie et de la violence, interrompant toutes sortes de réactions brutales. C'était une autre Pentecôte...", se souvient Sloterdijk.

Plus de trente années ont passé, et le philosophe a gardé en mémoire cet idéal contemplatif. Là où René Girard exhorte ses lecteurs à entendre l'annonce chrétienne (unissez-vous dans la non-violence !), le philosophe allemand voudrait changer la vie par la pure force de l'observation : "Mon livre porte sur la colère, mais il n'est pas colérique. Plutôt un effort pour entrer dans ce domaine contaminé avec l'âme la plus tranquille possible. De ce point de vue, le théoricien ressemble un peu à un employé de la Croix-Rouge qui se rend sur le champ de bataille. C'est un peu l'application du principe chrétien, selon lequel les saints vont en enfer...", conclut-il.

Jean Birnbaum



René Girard : la vérité cachée de Clausewitz

 

LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 23.11.07.

René Girard a toujours considéré les Lumières européennes comme un mythe parmi d'autres. S'inspirant à la fois des Evangiles et des textes freudiens, il n'a cessé de traquer les failles propres à l'humanisme occidental, d'y guetter les traces précaires d'une autre rationalité, susceptible de penser la destinée humaine.

Dans son nouvel essai, l'anthropologue demeure fidèle à ce projet et accomplit un geste périlleux. Lui dont on connaît l'agilité dans l'exégèse des textes littéraires ou sacrés, s'empare cette fois du célèbre traité De la guerre, écrit par le général Carl von Clausewitz (1780-1831), qui ne s'était jamais remis de la défaite prussienne à Iéna. Cette oeuvre classique, mille fois commentée, Girard prétend en délivrer la vérité occultée : "Tout se passe comme si on n'avait pas encore voulu comprendre l'intuition centrale que ce texte cherche à cacher. Ce déni constant nous a intéressés. Clausewitz est possédé, comme tous les grands écrivains du ressentiment. C'est parce qu'il veut être plus rationnel que les stratèges qui l'ont précédé, qu'il touche soudain du doigt un réel absolument irrationnel. Alors il recule, et commence à ne pas vouloir voir...", affirme-t-il.

Dialoguant ici avec Benoît Chantre, son éditeur et ami, René Girard met au jour ce qu'il considère comme le sens profond du texte clausewitzien. Contre ceux qui n'ont voulu en retenir qu'une définition toujours ressassée ("la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens"...), et notamment contre la lecture rationaliste qu'en a faite Raymond Aron, il affirme sa portée "mimétique" et prophétique : le pressentiment que la guerre se suffit à elle-même, qu'elle provoque une "violence absolument imprévisible, proprement indifférenciée", face à laquelle la politique est totalement désarmée.

De cette montée aux extrêmes, qui "se sert aujourd'hui de l'islamisme comme elle s'est servie hier du napoléonisme ou du pangermanisme", René Girard médite les leçons. Soulignant l'actualité des textes apocalyptiques, revisitant la poésie d'Hölderlin ou saluant l'écriture de Germaine de Staël, il mêle réflexion sur le passé et angoisse quant au présent. Ecrit d'une plume claire et alerte, cet entretien peut se lire de deux manières. Soit comme une belle initiation à l'univers girardien. Soit comme un essai conclusif, qui vient exaspérer les élans apocalyptiques d'un auteur hanté par la fin du monde, et qui place plus que jamais ses lecteurs devant un choix typiquement chrétien : céder aux pulsions "rivalitaires" (religieuses, nationales, idéologiques...) et hâter ainsi le désastre intégral, ou bien imiter le Christ en renonçant à toute violence, selon la lettre et l'esprit des Evangiles.

"Dire que le chaos est proche n'est pas incompatible avec l'espérance, bien au contraire. Mais celle-ci doit se mesurer à l'aune d'une alternative qui ne laisse d'autre possibilité que la destruction totale ou la réalisation du Royaume", conclut-il.

Jean Birnbaum

ACHEVER CLAUSEWITZ de René Girard. Ed. Carnets nord, 368 p., 22 €.



Girard, anthropologue du désir

 

LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 23.11.07.

Né en 1923, diplômé de l'Ecole des chartes et longtemps professeur à l'université Stanford (Etats-Unis), René Girard a bâti une oeuvre originale, à mi-chemin entre réflexion savante et prédication chrétienne. Il est l'auteur de nombreux ouvrages de style flamboyant, qui sont lus et commentés un peu partout dans le monde, par des chercheurs de divers horizons, dans le domaine des études littéraires comme dans celui des neurosciences.

Au fil des années, il a élaboré une anthropologie de la violence humaine, telle qu'elle se déploie dans ses liens avec le religieux. Puisant aussi bien dans la psychanalyse que dans les textes littéraires (Cervantès, Proust ou Dostoïevski), sa théorie est fondée sur des concepts désormais fameux comme ceux de "désir mimétique" et de "mécanisme victimaire".

"Ces instruments d'analyse ne sont pas des idées philosophiques ; ce ne sont pas non plus des concepts sociologiques ou philosophiques reconnus. Ce sont des rapports humains très simples", résume Girard dans la préface du volume qui vient de paraître sous le titre De la violence à la divinité ("Bibliothèque" Grasset, 1 504 p., 29 €), qui réunit quatre de ses livres fondateurs, depuis Mensonge romanesque et vérité romantique (1961) jusqu'au Bouc émissaire (1982).

Chacun désire toujours ce que désire autrui : tel est, selon Girard, le ressort fondamental des conflits. De cette concurrence "rivalitaire" naît le cycle de la haine et de la vengeance, que les religions archaïques parviennent à résoudre en désignant un bouc émissaire : seul le sacrifice de celui-ci permet à la foule de se réconcilier, comme en attestent maints épisodes de lynchages à travers l'histoire.

De ce point de vue, loin d'être un mythe parmi d'autres, la Passion du Christ vient rompre la logique infernale. En proclamant que le Christ est innocent, la révélation chrétienne fait événement : elle disculpe la victime, et dévoile ainsi le mensonge sanglant qui soutient toute culture archaïque. Bien plus : elle révèle aux hommes le mécanisme intime de la violence, et leur propose d'y renoncer une fois pour toutes. Là est le grand "scandale" des Evangiles, celui dont René Girard se fait le propagandiste opiniâtre, entre prophétie apocalyptique et solitude résignée.

Jean Birnbaum


Sloterdijk, penseur de l'impulsion


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 23.11.07.

 

Né à Karlsruhe en 1947, Peter Sloterdijk est un original. Une de ces figures inclassables qui suscitent simultanément la fascination et la perplexité. Silhouette colossale, écriture incandescente et délices de la provocation : depuis la parution de son best-seller intitulé Critique de la raison cynique (Ed. Christian Bourgois, 1987), où il disait adieu à la gauche allemande, le philosophe a produit une oeuvre prolifique, volontiers ésotérique, où le concept se nourrit de sarcasmes, sur le mode de l'élan instinctif. "Au fond de mes impulsions, je trouve une vénération enfantine pour ce qui s'appelait, dans un sens grec, la philosophie", écrivait-il.

FILS SULFUREUX

Impulsion, tel est le maître mot, qu'il s'agisse d'explorer la spiritualité indienne ou le capitalisme occidental. Quant à la méthode, elle s'appelle scandale. On se souvient de la tempête provoquée par Sloterdijk, en Allemagne et à travers toute l'Europe, durant l'été 1999. Intervenant au château d'Elmau, en Bavière, lors d'un colloque consacré à Heidegger, il avait mêlé références philosophiques (Platon, Nietzsche) et considérations biotechnologiques (lois de l'évolution, "réforme" génétique, "sélection prénatale") pour annoncer la mort de l'humanisme et exhiber son mensonge primordial : "La domestication de l'homme est le grand impensé devant lequel l'humanisme s'est voilé la face depuis l'Antiquité..."

Au fil des années, la ligne de front s'est stabilisée : aux inconditionnels, qui saluent en Sloterdijk un nouveau Nieztsche, s'opposent les sceptiques, qui le fustigent comme un bonimenteur ambigu. Quoi qu'il en soit, il faut constater que l'universitaire de Karlsruhe est traduit et discuté aux quatre coins de la planète, et que sa présence est devenue incontournable, sur le papier comme sur les écrans - en Allemagne même, il a pris la suite du célèbre chroniqueur littéraire Marcel Reich-Ranicki à la télévision. Sa montée en puissance marque le déclin de toute une génération "morale", celle de l'après-guerre, incarnée par le sociologue Jürgen Habermas. Avec Sloterdijk triomphe la cohorte des fils sulfureux, à la fois "déshérités" et déculpabilisés, bien décidés à se laisser de nouveau "intoxiquer" par leur époque : "Tout auteur qui vaut quelque chose se contamine lui-même avec les matériaux qu'il traite. (...) Tous les grands noms du siècle ont été des maîtres de la pensée dangereuse", notait le philosophe dans son texte le plus autobiographique, Essai d'intoxication volontaire (Calmann-Lévy, 1999).

Jean Birnbaum



Peter Sloterdijk : politique de la colère

 
LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 23.11.07.

 

Autrefois, la révolte avait ses débouchés. Partis et organisations tentaient de la canaliser pour la transformer en énergie politique. L'exaspération des humiliés était le moteur de l'Histoire, leur juste courroux allait briser le cercle de l'oppression. Désormais, constate Peter Sloterdijk, la fureur qui sature notre planète ne trouve plus aucun exutoire universel. Puissance éparpillée, elle tourne à vide. "S'il fallait exprimer en une phrase la caractéristique forte de la situation psychopolitique actuelle du monde, ce devrait être la suivante : nous sommes entrés dans une ère dépourvue de points de collecte de la colère", écrit-il dans Colère et temps.

Le philosophe y décrit les aventures de la "colère", envisagée comme "force fondamentale dans l'écosystème des affects". Son enquête commence avec L'Iliade et la colère ("thymos") homérique ; elle se poursuit avec ces deux grandes "banques de la colère" qu'ont été, selon lui, l'Eglise chrétienne et l'Internationale communiste ; elle s'achève à l'horizon de l'islamisme, lequel croit pouvoir prendre le relais aujourd'hui, alors qu'il ne fait que semer la frayeur en Occident, là où toute colère authentique semble avoir déserté : "Pour partisans de l'idylle libérale, la terreur islamiste reste un invité malvenu - en quelque sorte un tagueur fou, qui défigure avec ses messages obscènes les façades des sociétés sans ennemis."

Le chemin de Sloterdijk croise celui de Platon, de Nietzsche et d'Heidegger. Il lui fournit aussi l'occasion de discuter Georges Bataille ou Jacques Derrida. Contre celui-ci, il se livre à une réhabilitation du politologue américain Francis Fukuyama et de son livre La Fin de l'Histoire (1992). "La référence moqueuse au titre de Fukuyama est devenu un running gag (blague à répétition) du feuilleton politique en Europe", déplore le philosophe, qui affirme que l'auteur américain, en élaborant une "psychologie politique" des sociétés postmodernes, a touché au nerf de l'époque : "Ce qu'on appelle le terrorisme global, en particulier, est un phénomène totalement posthistorique. Son heure vient lorsque la colère des exclus s'associe à l'infotainment des inclus pour former un système de théâtre de la violence destiné aux derniers hommes. Vouloir accoler un sens historique à cette entreprise de terreur serait abuser de façon macabre de réserves lexicales épuisées", prévient-il.

Jean Birnbaum

COLÈRE ET TEMPS (ZORN UND ZEIT) de Peter Sloterdijk. Traduit de l'allemand pas Olivier Mannoni, Libella/Maren Sell, 320 p., 26 €.


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