LA FRANCE ET SES CULTURES

Publié le par alain laurent-faucon



Athènes et Jérusalem : tels sont les deux pôles de la culture occidentale et française. D'un côté, le fameux « matin grec » avec l'émergence du questionnement philosophique et la fascination pour le logos ; de l'autre, la pensée sémitique ancienne et ces textes sacrés que sont la Torah et la Bible, sources de sens même pour les non-croyants.

 

Sans oublier, bien sûr, Rome et le christianisme, et sans oublier, également, l'incroyable « moment » d'al-Andalus - cet « âge d'or » pour les trois religions abrahamiques - avec les brillants penseurs de langue arabe qui vont faire connaître la philosophie grecque à l'Occident ; et sans oublier, enfin, cette part toujours voilée, encore obscure - pour ne pas dire ce « point aveugle » - que représente, dans la France d'aujourd'hui, le versant arabe et musulman de sa composante nationale. Pourtant, il s'agit-là d'un apport essentiel dans notre société devenue pluri-culturelle et pluri-confessionnelle.

 

Voilà pourquoi je vous propose cette revue de presse consacrée aux livres  de deux femmes écrivains, Assia Djebar et Leïla Sebbar, et à un travail de tout premier plan, effectué sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, pour mieux faire connaître ce texte sacré qu'est le Coran. Une façon d'aller à contre-courant d'une pensée du sens commun, souvent paresseuse, qui a tendance à réduire l'islam à quelques stéréotypes plutôt négatifs.


Je vous invite aussi à lire et relire le texte de Robert Solé juste pour le plaisir des mots et des phrases, tant la plume de ce journaliste est de belle facture. Comme quoi - et malgré les propos éternellement malveillants concernant la presse - il n'y a pas que des « beurreurs de papier » sans grâce ni talent ! Et tous les journalistes ne sont pas aux ordres, même si la plupart le sont. Mais il en va de même dans toutes les professions : rares sont celles et ceux qui, de nos jours, savent encore qu'ils ont une colonne vertébrale qui leur permet de se tenir droit - et leur permet de dire, au risque de se perdre, le mot de Cambronne. Qui, aujourd'hui, aurait la suprême insolence de dire - comme le fit Diogène à l'égard d'Alexandre le Grand : « ôte-toi de mon soleil ! ». Qui ? Quasiment tout le monde dirait plutôt, l'échine recourbée : « protège-moi de ton ombre ».

 



REVUE DE PRESSE

Une jeune Algérienne qui rêvait en français

 
LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 23.11.07.

 

Nom : Assia Djebar. Pays de naissance : Algérie. Profession : écrivain. Profession du père : maître d'école. Langue maternelle : arabe.

Nom : Leïla Sebbar. Pays de naissance : Algérie. Profession : écrivain. Profession du père : maître d'école. Langue maternelle : français.

Comment ne pas rapprocher deux ouvrages, de nature et de taille différentes, qui racontent l'un et l'autre une enfance algérienne tiraillée entre deux langues et deux cultures, sous le regard du père ? Si Leïla Sebbar a rassemblé différents textes très personnels dans un petit livre, qualifié de "récit", Assia Djebar, membre de l'Académie française, publie le premier volet d'une vaste fresque autobiographique, qu'elle a pudiquement appelé "roman".

"Je suis la fille d'un Arabe et d'une Française", écrit Leïla Sebbar. Dans l'Algérie coloniale, le père dirige une "école de garçons indigènes" où enseigne la mère. Pour sa part, la petite Leïla va à l'école des filles du quartier européen et se fait insulter sur son passage par des garçons, qui se moquent de ses socquettes blanches, de sa jupe écossaise et des boucles dans ses cheveux. Elle se fait insulter en arabe, la langue de son père, qu'elle ne comprend pas. Et la voilà prise au piège, dans ce pays colonisé, "fille d'un victime et d'une bourreau", entre "un masculin féminin et un féminin masculin".

La petite fille modèle, nourrie des romans de la comtesse de Ségur, finira par se réfugier de l'autre côté de la mer, dans le silence des bibliothèques. Mais, un jour, renonçant à cette "protection meurtrière", elle ira à la rencontre des Algériennes exilées, dans les squares et les cafés arabes de Paris : ces mères "musulmanes, analphabètes, séquestrées", qui deviendront les héroïnes de ses propres livres.

Leïla Sebbar écrit en français sur l'Algérie, le pays meurtri. "J'écris le corps de mon père dans la langue de ma mère." Ces femmes, qu'elle n'a plus cessé de rencontrer, sont en quelque sorte ses "mères premières". Elle les entend parler arabe sans les comprendre. "J'ai le son, je n'ai pas besoin du sens, il est pour ainsi dire déjà là." La langue du père, qui était dangereuse sur le chemin de l'école, devient alors "comme une musique, une langue sacrée"...

Le parcours d'Assia Djebar est différent, même si elle connaît, elle aussi, l'épreuve de la rue dans les différentes villes d'Algérie où son père exerce successivement son métier de maître d'école : l'arabe est sa langue maternelle... et paternelle. Encore toute petite, elle traverse la rue du village colonial, chaque jeudi, tenant la main de sa mère, qui se rend au hammam. Une mère voilée de blanc, déshabillée par les regards des Européens attablés aux terrasses des cafés. La fillette lui sert en quelque sorte de garant et de protection.

Qu'est-ce qu'une langue maternelle ? La réponse se trouve 300 pages plus loin, dans ce livre pudique, délicat comme une porcelaine, à l'écriture ciselée : "Doux diminutifs de la prime enfance, tendresse chuchotée, mots chuintés, glissés entre les dents, tout l'amour de ma mère me caressant naguère la peau, les joues, palpant mon corps de fillette au bain maure quand elle m'essorait, moi, nue et grelottante, entre d'épaisses serviettes, en plein coeur ombreux et brûlant du hammam."

A l'âge de 5 ans, la fillette tente de tenir en équilibre sur un vélo et s'élance dans la rue, quand elle est stoppée net par le regard scandalisé de son père. Ce père algérien, défenseur de la Révolution française, au service de la langue de Voltaire, mari amoureux, époux modèle, n'en est pas moins un gardien du gynécée. "Je ne veux pas que ma fille montre ses jambes en montant à bicyclette !" La narratrice sera blessée à jamais par cet interdit. Un demi-siècle plus tard, elle s'en souvient, comme d'une obscénité verbale, une griffure sur ses jambes, un tatouage. "La seule blessure que m'infligea jamais mon père."

Qui s'exprime ? On a du mal à ne pas confondre Assia Djebar avec la narratrice. De "roman", ici, il ne semble y avoir que les hésitations de la mémoire ou le refus de se mettre soi-même en scène.

C'est en classe de sixième que la jeune Algérienne reçoit, comme un coup en pleine poitrine, son premier vers français. Beau de l'air ? Baudelaire. Une enseignante inoubliable - "de longs doigts aux ongles écarlates" - lui fait découvrir L'Invitation au voyage. Les vers sont prononcés avec lenteur et gravité, comme l'étaient jusqu'ici les versets du Coran :

Mon enfant, ma soeur, Songe à la douceur...

Dès lors, la lecture sera son ivresse. Et les poches de sa blouse bleue de pensionnaire, à l'internat de Blida, chargées de livres, ne cesseront plus de bâiller. Magie de la littérature : la correspondance d'Alain-Fournier et de Jacques Rivière, jeunes gens d'avant la première guerre mondiale, qui n'appartiennent ni à son monde ni à son époque, lui fera découvrir d'autres auteurs (Rimbaud, Gide...) et nourrira son amitié livresque avec une camarade européenne. L'adolescente mêlera désormais ses rêves à ceux des héroïnes de Claudel ou de Giraudoux, alors qu'elle baigne toujours parmi "les murmures des femmes de la tribu". Deux langues, deux cultures. Et toujours, en arrière-plan, le regard du père.

C'est en français qu'auront lieu ses premiers rendez-vous amoureux avec un jeune compatriote, qui lui a fait connaître des vers arabes de la poésie antéislamique. La voilà amoureuse... de "la langue perdue", si bien maîtrisée par ce garçon moustachu, à qui elle ne s'adresse surtout pas en arabe dialectal : le français, langue neutre, lui tient lieu, en quelque sorte, de voile. Et il la protégera tout autant dans les rues d'Alger, la faisant passer pour étrangère : un seul mot d'arabe dans la bouche de cette jeune fille à l'allure si libre déchaînerait des gestes d'hostilité.

Et puis un geste fou, boulevard Sadi-Carnot, à Alger, face à la mer, un soir d'octobre 1953... "Si mon père sait, je me tue", s'était-elle dit. Assia Djebar a attendu plus d'un demi-siècle pour révéler ce drame évité de justesse et adresser en quelque sorte, par ce livre, une longue lettre à son père. Un demi-siècle pour rompre un mutisme étouffant, sortir de "la fausse pudeur, cette lâcheté qui se farde" et esquisser "le premier pas de l'autodévoilement". On attend les suivants avec beaucoup de curiosité. Loin de la langue maternelle, loin du regard paternel...

Robert Solé

NULLE PART DANS LA MAISON DE MON PÈRE d'Assia Djebar. Fayard, 408 p., 22 €.

L'ARABE COMME UN CHANT SECRET de Leïla Sebbar. Ed. Bleu autour, 78 p., 10 €.




Le coran décrypté


LE NOUVEL OBSERVATEUR

Semaine du jeudi 22 novembre 2007 - N° 2246


Il a enfin son dictionnaire. Pour la première fois, un ouvrage aborde scientifiquement les notions clés du Livre saint de l'islam.

Entretien avec Mohammad Ali Amir-Moezzi. Elève de l'orientaliste Henry Corbin, dont il occupe la chaire de théologie islamique classique à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, Mohammad Ali Amir-Moezzi est aussi directeur adjoint du laboratoire d'études sur les monothéismes du CNRS.

Le Nouvel Observateur . - Depuis les attentats de 2001, le Coran n'a cessé d'être scruté, disséqué, disputé. Pourquoi ce « Dictionnaire du Coran » dans ce déluge de commentaires ?

Mohammad Ali Amir-Moezzi. Parce que tout en attisant les curiosités, le Coran reste profondément méconnu. Sa composition décousue, son contenu souvent obscur et le caractère archaïque de la langue interdisent même aux arabophones de pouvoir le lire et le comprendre. Je n'exagère pas en disant que moins de 5% des musulmans peuvent avoir une intelligence du Coran dans le texte. Le rapport du fidèle ordinaire avec le Livre relève finalement beaucoup plus du sentiment, de la dévotion que du savoir. Depuis le tour dramatique qu'a pris l'islam sur la scène mondiale, tout le monde, en effet, parle du Coran. Ou bien en s'en réclamant de manière apologétique, ou bien en le dénonçant comme un manuel de conquête et de violence. Et les deux images sont fausses. Avec ce travail, entrepris il y a cinq ans, j'ai voulu proposer pour la première fois au grand public le résultat d'un examen critique rigoureux, scientifique et distancié du texte lui-même. Il s'agissait également de dire toute la dette de l'islam à l'égard des religions antérieures, du judaïsme surtout, du christianisme, mais aussi du zoroastrisme et du manichéisme. On oublie souvent que quatre des cinq piliers de l'islam sont d'origine manichéenne.

N. O. - Comment imaginez-vous la réception d'un tel ouvrage dans le monde musulman ? Peut-il trouver sa place dans toutes les librairies ?

M. A. Amir-Moezzi. - Il y a une trentaine d'années encore, la question ne se serait même pas posée. Cela donne une idée de l'imprégnation de l'idéologie fondamentaliste dans les mentalités. Bien sûr, les plus orthodoxes pourront se trouver heurtés, mais je ne suis pas certain que ce livre soulève tant de difficultés pour le monde musulman. Ne cédons pas à l'inquiétude. Ce serait donner raison au monolithisme réducteur d'une infime minorité, en négligeant des siècles de débats. Les savants musulmans s'ouvrent à la pensée moderne. Depuis le XIXe siècle, il existe toute une tradition d'études historiques, philologiques et critiques du Coran. Et l'esprit de cet ouvrage n'est pas polémique. Les contributeurs eux-mêmes sont de diverses nationalités (iranienne, israélienne, algérienne, italienne...) et appartiennent aux différentes écoles islamologiques.

N. O. - Il est rare, du reste, de voir accordée autant de place au courant chiite.

M. A. Amir-Moezzi. - C'est vrai, l'islamologie occidentale s'est surtout intéressée au sunnisme jusqu'à ces vingt dernières années. Pourtant, les chiites représentent plus de 200 millions de fidèles. Il s'agit d'une minorité importante, quantitativement, mais aussi intellectuellement. On n'a peut-être pas cette vision du chiisme iranien, parce qu'on l'a découvert après la révolution islamique, mais le débat d'idées est extrêmement riche et bouillonnant en Iran, même sur des questions aussi délicates que les fondements doctrinaux de la foi.

N. O. - Dans ce dictionnaire, tes plus longs articles portent davantage sur l'exégèse ou la mystique que sur le droit, alors que l'on se représente plus communément le Coran comme un corpus juridique, normatif. Est-ce un parti pris ?

M. A. Amir-Moezzi. - Non, je pense au contraire que nous sommes restés collés au texte. En réalité, les données proprement juridiques y sont extrêmement minces. Le droit musulman s'est largement développé hors du cadre coranique, il est même parfois anti-coranique. La lapidation en cas d'adultère, par exemple, ou les règles d'héritage et de succession vont à rencontre de ce qui se trouve à l'état potentiel, de manière fragmentaire, dans le Livre. Les juristes musulmans se sentaient très libres à cet égard et se fondaient plutôt sur ce qu'ils connaissaient du droit iranien ancien, du droit sassanide ou du droit romain, par l'intermédiaire des Byzantins, ou même du droit juif.

N. O. - Il est tout de même étonnant que vous éludiez carrément la notion de djihad pour renvoyer à l'article « Guerre et Paix ».

M. A. Amir-Moezzi. - C'est un choix politique, pour le coup, j'étais certain que les lecteurs iraient directement regarder là. Mais si l'article n'y figure pas, c'est aussi par rigueur scientifique. Le jihâd, dans le sens de la guerre sainte, est assez tardif et marginal dans l'évolution du Coran. Le combat sur le chemin de Dieu a le plus souvent la signification d'une ascèse. L'histoire des rapports entre l'islam et le monde occidental travaille l'inconscient collectif, mais il faut regarder les choses sereinement. L'actualité ne doit pas occulter la culture.

Marie Lemonnier - Le Nouvel Observateur

Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, Robert Laffont, coll. «Bouquins», 982 p., 30 euros.


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