RMI - LES MOTS D'ANDÉOL [5]

Publié le par alain laurent-faucon


Je n'ai pas un rond et souvent je saute des repas et, quand je mange, midi et soir ce sont des pâtes, mais je suis libre – la vraie liberté, celle de l'esprit. Je ne me suis jamais couché devant le moindre pouvoir, y compris quand j'étais journaliste free-lance, et je n'ai jamais été un de ces clebs attendant sa gamelle, comme le sont la plupart de mes semblables. Même mon RMI je le chie à la gueule des donneurs de leçon et des nantis, car c'est, pour moi, un dû : il n'y a pas que les patrons qui sont, parfois, des « patrons voyous » (sic), il y a d'abord et surtout l'État, l'éducation nationale, les universités qui profitent de vacataires comme moi, archi diplomés, souvent plus diplômés que les présidents et les doyens d'université réunis, et qui sont payés à coup de lance-pierre, sans que leur soit versée la moindre cotisation sociale et sans que leur soit ouvert le moindre droit aux indemnités chômage liées à la fin d'un contrat ou à la perte d'un emploi. Alors, la seule issue quand tout foire, c'est le dispositif du RMI. Mais allez faire comprendre cela à celles et ceux qui gèrent ce dispositif ! Ce sont des « petits blancs » qui ont peur de la déqualification.


De toute façon, ce qui agace tout le monde, c'est que je ne me suis jamais compromis avec quiconque, pas plus avec les politiques que j'ai côtoyés en tant que journaliste qu'avec les clercs à la fac, dit autrement : je n'ai jamais été un porte-plume ou un porteur de cartable – et ça, ça emmerde tous ceux qui sont arrivés là où ils sont parce qu'ils ont été des larbins. Le pouvoir aime les larbins, car ils sont aux ordres. Ne dit-on pas que pour être un bon chef, il faut avoir appris à obéir ?


La liberté de l'esprit se paye très cher, je le sais, j'en paye le prix fort, mais je préfère les loups et les tigres noirs, même s'ils sont en voie de complète disparition, aux clébards repus et gras du bide. Jadis, au temps du premier matin grec, des Socrate et des Diogène étaient des modèles et des maîtres, aujourd'hui ce ne serait plus que de pauvres types, des clochards, des moins que rien. De nos jours, la vertu c'est le compte en banque ; les honneurs et la gloire, la position sociale.


En fait, nous vivons dans une société d'esclaves. Même notre libido et nos modes d'être sont façonnés par cette pensée unique, celle qui est totalement phagocytée par la société de marché. Même la baise, chez mes étudiant(e)s, est conditionnée par les images de la pub et les films de cul. Une nana doit avoir le pubis rasé, sinon c'est une pétasse, une baba cool, une toquarde. Et le mec vise les positions multiples, comme les hardeurs, croyant que c'est ainsi qu'il pourra faire jouir sa partenaire et qu'il sera un mâle. J'ai tenu, dans une vie antérieure – mais j'ai tellement eu de vies antérieures ! -, une boîte échangiste et je sais de quoi je parle : c'est la misère sexuelle dans la gesticulation des corps. Mais c'est également un raccourci de notre sexualité actuelle. Plus que jamais l'orgasme devient une « petite mort » et la vie conjugale un malentendu. Plus que jamais on baise position sociale. Et si tu n'a pas d'argent, dégage ! Alors, vive la branlette ! L'onanisme finirait par être le dernier refuge des rêves improbables : l'espoir d'aimé et d'être aimé sans avoir à justifier sa position sociale, sans avoir le moindre sou en poche. Rêves improbables ? Bien sûr !


On me dit : la liberté passe par l'argent. C'est vrai ! Je suis le premier à préférer la grande cuisine à mes pâtes, et une bouteille d'Aloxe Corton à un Viognier de l'Ardèche que je m'offre exceptionnellement. On me dit : tu aurais dû être fonctionnaire. C'est vrai ! C'est la garantie de l'emploi et la retraite assurée. Mais j'ai toujours exécré les chemins tout tracés et la mentalité des gens bien placés – même si ma gamelle c'est justement de préparer les étudiant(e)s aux concours de la fonction publique ! Les motifs ne sont pas conparables, pourtant je dirai, comme Hugo, l'un des héros des Mains sales de Jean-Paul Sartre : « irrécupérable ! »


Je suis irrécupérable, car, pour moi, la liberté ne passe pas par l'argent. J'ai eu, parfois dans ma vie, beaucoup d'argent et je me suis fait chier, à sortir tout le temps, à baiser à tout va, à flamber, à jouer les grands ducs. Et alors ? Que reste-t-il de tout cela ? Un corps de plus ? Un restau de plus ? Une bringue de plus ?


Mes meilleurs souvenirs, de ma jeunesse à la cinquantaine passée, date de mes derniers grands voyages, sont tous ces périples, y compris en Afrique, réalisés avec très peu d'argent, sac au dos, vivant au jour le jour, empruntant les transports en commun des pays traversés, mangeant dans des « bouis-bouis » ou des « maquis par terre » où aucun Blanc n'allait, et dormant là où aucun Blanc n'aurait osé dormir.


Et les voyages qui m'ont laissé du vague à l'âme et un ennui existentiel plutôt poisseux furent ceux que j'ai réalisés quand j'avais une « bonne situation » (sic) et que je voyageais en première classe et que je descendais dans les grands hôtels ou, même, les palaces. L'ennui haut de gamme parmi des Blancs repus et sans charme qui n'étaient là que pour épater la galerie et leurs amis une fois revenus au pays. C'est sûrement à l'île Maurice que j'ai frôlé le dégoût le plus vertigineux. Heureusement que je n'ai pas été riche longtemps ! Et, du coup, je n'ai pas connu les autres « lieux idylliques » aussi catastrophiques ... Évidemment, ma compagne de l'époque m'a plaqué dès que j'ai connu des revers financiers ! Car, au risque de passer pour quelqu'un de complètement gâteux, on baise toujours et toujours position sociale. C'est un truisme, mais il ne faut surtout pas le dire. Non seulement, en le répétant sans cesse, je passe pour un gâteux mais aussi pour un aigri, un mal baisé, un pauvre type, un has been. Et un goujat ! Mais j'accepte d'être tout cela à la fois.


Alors qu'est-ce que la liberté ? Un gros mot ... et une insulte au sens commun, à la pensée paresseuse, à notre condition de prolétaire. Car, par-delà notre condition sociale, nous sommes tous devenus des prolétaires. Et le prolétaire des temps actuels c'est celui qui s'est vu confisquer sa libido, c'est-à-dire tous ses désirs, ses modes d'être, par les stratégies mercatiques et publicitaires. Je dois être mince, sans belles rondeurs, parce qu'une certaine vision du corps s'impose à moi – et Marilyn Monroe passe désormais pour une grosse pouffe. Je dois sortir pour sortir, parce que les images véhiculées me disent que, pour être branchés, il faut sortir pour sortir. Et je ne peux pas réellement aimer un mec qui ne me sort pas comme tout le monde. Et je ne peux pas durablement l'aimer s'il n'a pas de voiture. Continuons encore un peu dans les poncifs et les « c'est comme ça » du moment : je dois avoir un soutien-gorge qui me remontent les nichons parce que la pub me fait comprendre que c'est là un critère de la « vraie » féminité – au point que certains jeunes femmes n'osent plus se montrer seins nus devant leur jules, de crainte de ne pas correspondre aux canons imposés, même si leur poitrine est superbe et voluptueuse. Et charnelle. Et arrogante. Une vraie damnation ! Et un somptueux frisson !


La liberté, la vraie, celle qui est la plus insupportable, c'est la liberté de l'esprit, celle qui refuse cette « raison suffisante » et cette « bêtise identitaire » fort bien décrites par le philosophe Alain Roger (in Bréviaire de la bêtise, éd. Gallimard, 2008) – même si je trouve parfois ses analyses un peu courtes, voire approximatives, mais c'est là un autre débat qui relève de la philosophie, de l'herméneutique comme de l'exégèse biblique.


Oui ! La liberté c'est ce questionnement permanent qui refuse les « un point c'est tout », les « c'est comme ça », les « c'est évident », les « il va sans dire » ... Et cette liberté-là, personne ne peut me l'ôter. Et cette liberté-là n'a rien à voir avec la position sociale, l'état de mon compte en banque ... Et cette liberté-là, je la partage avec mes « amis écrits », ceux de Guillaume Francoeur, le héros d'André Fraigneau. Mais qui lit de nos jours André Fraigneau ? Et qui le connaît ? Et cette liberté-là, même si je suis tricard et que je mange des pâtes midi et soir, personne ne peut me l'enlever. Lire une pensée de Marc Aurèle, même le ventre creux, est le luxe, un luxe absolu. Comme lire Parménide ou Héraclite ou Spinoza ou Whitehead ... ou Joyces ou Maurice Blanchot ou Marc-Alain Ouaknin ou Edmond Jabès ou Derrida ou Michel Foucault ... ou suivre les cours du philosophe Pierre Gire sur Plotin et Maître Eckhart ...


Parfois, des amis fortunés m'invitent dans de très bons restaurants, c'est agréable, c'est plaisant, et je leur en suis reconnaissant, mais j'avoue que j'éprouve encore plus de plaisir quand je mange mes pâtes en compagnie d'un grand penseur, d'un poète, d'un écrivain.


Cette liberté-là ne se négocie pas. C'est, de tous les biens immatériels, le plus précieux. Surtout quand on arrive au seuil de la vie et qu'on a pu, de façon imprécise et maladroite, en faire un peu le tour. Je viens d'avoir soixante ans, c'est l'âge le plus catastrophique, l'avant-veille de toutes les déchéances, et c'est l'âge le plus merveilleux : celui de l'épure au sens plotinien du terme – si l'on ne sombre pas trop vite dans la bêtise et le ressentiment du petit vieux ...


Alors ?

Irrécupérable !



[à suivre]

 

RMI - LES MOTS DES MAUX

 


 


 

Remarque : je voudrais revenir sur l'une des réflexions d'Andéol concernant le premier matin grec. EN CONSTRUCTION - De nos jours : à la place de Socrate, des intellocrates en réseaux copins-coquins. Et fini le panache : de nos jours, la meilleur position est la position couchée devant tous les pouvoirs. De la servitude volontaire ...


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Elyzabeth 08/06/2008 16:12

Bonjour Andéol.

Respect pour votre bataille. Je suis de la partie. Une guerrière insoumise qui ne se laisse pas guider par d'autres, qui croient pouvoir détenir les rênes de notre vie. R.M.I ? Ce n'est pas une mince affaire. Dans mon dernier entretien avec ma référente et l'assistance sociale qui était là pour bien enfoncer le clou de mon insoumission, et face à leurs menaces, je les ai regardés, j'ai souri de façon cynique et j'ai répondu : " Nous allons nous arrêter ici. Je n'ai rien à faire de votre R.M.I, de vos pressions, de vos implications d'incompétentes. Moi je m'arrête ici, vous pouvez me supprimer tout ce que vous voulez, je m'en "tape" complètement.

Elles s'attendaient à tout sauf à cette réponse et j'ai cru qu'elles allaient tomber de leur chaise ! Hé oui , prenez les au mots ! Je refuse qu'on piètine ma LIBERTE pour 401 euros par mois ! Alors qu'elles se les gardent ! Je saurai me démmerder. Je ne tolère pas qu'on vienne me dire ce que je dois faire à mon âge et je préfère dormir sous les ponts plutôt que de devoir quoi que ce soit à ces idiotes écervelées. Je suis en pleine création de mon futur cabinet de Consultante Mentaliste/ Psychanalyste (j'ai ai les compétences), et ces dames, alors que je suis en plein dans mon projet, me demandent d'aller travailler le temps de mon istallation. Comme si j'avais le don d'ubiquité... C'est vraiment hallucinant !!! On me demande de me couper en deux, afin dans un premier temps être disponible pour m'occuper de mes démarches administratives (urssaf et tralala), et gentiment, sortir du dispositif R.M.I en travaillant, le temps que mon installation se fasse. Il est vrai que j'ai des juristes et des secrétaires qui iront s'occuper de tout à ma place pendant que je réduis les chiffres du chômage... Abérrant ! J'ai envie de les découper comme des confettttiiisss !!! En attendant, je les emmerde et je poursuis ma voie, quitte à tout perdre, je perdrais, mais elles, n'auront pas mon âme, ni ma liberté !

alain laurent-faucon 09/06/2008 03:47


Bonjour Elyzabeth,
Andéol vous remercie pour votre long commentaire qui l'a profondément touché. Il vous répond dans son nouveau billet que je viens de mettre en ligne : RMI - LES MOTS D'ANDÉOL [6].
Personnellement, j'ai également été très touché par les difficultés que vous rencontrez et je vous souhaite, de tout coeur, de pouvoir réaliser votre projet : créer votre cabinet de consultante
Mentaliste / Psychanalyste.
Bon courage et très cordialement à vous,
Alain Laurent-Faucon