MAI 68 : ZIZEK, NANCY, ETC.

Publié le par alain laurent-faucon

 

« Les soixante-huitards ont quarante ans de plus. On est sincèrement désolés pour eux. Avec l’âge leur sont venues des rides, une tendance au radotage et une douloureuse graphomanie. Ils se souviennent, ils témoignent, ils écrivent. Mais comme à soixante et quelques années le poignet n’est plus très souple, ils souffrent », écrit avec humour Edouard Launet dans Libération du jeudi 27 mars 2008.

Nous sommes bien obligés, en culture gé, de faire une revue de presse sur Mai 68 ... alors il est peut-être opportun de ne retenir que le strict minimum et d'oublier sans le moindre regret cette agitation éditoriale et politique tout aussi anecdotique que bavarde.

Les textes proposés ont ce double avantage : ils vous donnent quelques idées tout en étant décalés, ce qui permet de parler de Mai 68 tout en ayant un discours un peu moins convenu. Car ne l'oubliez jamais : les jurys, même s'ils sont immergés dans le sens commun, se réveillent subitement quand ils lisent ou entendent des propos différents, surtout quand ils proviennent de philosophes ou de journalistes que personne ne conteste - même si leurs analyses peuvent être discutées !




REVUE DE PRESSE - UN AUTRE REGARD



La véritable leçon à tirer de Mai 68

par le philosophe Slavoj Zizek


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 03.06.08.


L'un des plus célèbres graffitis apparus sur les murs de Paris en Mai 68 disait : "Les structures ne défilent pas dans la rue !" - autrement dit : on ne saurait expliquer les grandes manifestations étudiantes et ouvrières de 1968, selon les termes du structuralisme, comme des phénomènes déterminés par les changements structurels de la société.

Or la réponse de Jacques Lacan a été d'affirmer que c'est précisément ce qui s'est passé en 1968 : les structures sont bel et bien descendues dans la rue. Les explosifs événements visibles étaient au bout du compte le résultat d'un déséquilibre structurel - le passage d'une forme de domination à une autre, que Lacan définissait comme le passage du discours du maître à celui de l'université.

Une vision aussi sceptique n'est pas sans fondement. Comme l'ont souligné Luc Boltanski et Eve Chiapello dans leur livre Le Nouvel Esprit du capitalisme (Gallimard, 1999), une nouvelle forme de capitalisme a peu à peu émergé à partir des années 1970 : elle a développé une forme d'organisation en réseaux fondée sur l'initiative et l'autonomie des employés sur le lieu de travail. Ce faisant, le capitalisme a détourné la rhétorique autogestionnaire anticapitaliste d'extrême gauche pour en faire un slogan capitaliste : le socialisme se vit rejeté comme conservateur, hiérarchique et administratif. La véritable révolution était celle du capitalisme numérique...

Ce qui a survécu de la libération sexuelle des années 1960 est cet hédonisme tolérant qui s'est si bien intégré à notre idéologie hégémonique : aujourd'hui, la jouissance sexuelle n'est pas seulement autorisée, elle est quasiment obligatoire - celui qui ne jouit pas se sent culpabilisé. Cette quête de formes radicales de plaisir a surgi à un moment politique précis : celui où "l'esprit de 68" a épuisé ses potentiels politiques. A cet instant critique (le milieu des années 1970), la seule option qui restait était une poussée brutale et directe vers le réel, laquelle se manifesta sous trois formes principales : la recherche de formes extrêmes de plaisir sexuel ; le virage vers le réel de l'expérience intérieure (le mysticisme oriental) ; et enfin le terrorisme politique gauchiste (la Fraction armée rouge en Allemagne et les Brigades rouges en Italie, etc.).

Les conséquences de ce retrait se font sentir aujourd'hui encore. Ce qui était frappant lors des émeutes dans les banlieues françaises de l'automne 2005, où l'on a vu brûler des milliers de voitures dans une vaste éruption de violence, c'est l'absence totale de toute perspective utopiste positive chez les émeutiers. Si le cliché usé selon lequel nous vivons dans une époque post-idéologique a un sens, il se situe là. Cela nous en dit long sur notre situation actuelle : dans quel genre de monde vivons-nous, où la seule alternative possible au consensus démocratique forcé est l'explosion de violence (auto-) destructrice ?

Souvenons-nous du défi adressé par Lacan aux étudiants contestataires : "En tant que révolutionnaires, vous êtes des hystériques qui réclament un nouveau maître. Vous en aurez un." Et nous l'avons eu, en effet - sous la forme du maître postmoderne "permissif" dont la domination est d'autant plus forte qu'elle est moins visible. Si de nombreux changements positifs ont accompagné ce passage, on doit pourtant se poser la question de fond : toute cette ivresse de liberté n'aura-t-elle été que le moyen de substituer une nouvelle forme de domination à l'ancienne ? Si nous considérons notre situation actuelle avec le regard de l'année 1968, nous ne devons pas oublier le véritable héritage de cette époque : le coeur de Mai 68 était le rejet du système libéral-capitaliste, un non adressé au système dans son ensemble.

Il est facile de se moquer de la notion de fin de l'Histoire développée par Fukuyama, mais, aujourd'hui, la majorité des gens sont fukuyamistes : le capitalisme libéral-démocratique est accepté comme la formule enfin découverte de la meilleure société possible, tout ce que nous pouvons faire est de le rendre plus juste, plus tolérant, etc.

C'est pourquoi, une fois encore, la seule véritable question aujourd'hui est : devons-nous prendre acte de cette acceptation généralisée du système, ou bien le capitalisme global actuel produit-il en son sein des contradictions suffisamment puissantes pour empêcher sa reproduction perpétuelle ?

Ces contradictions sont au moins au nombre de quatre : la menace d'une catastrophe écologique ; l'inadaptation de la notion de propriété privée appliquée à ce que l'on appelle la "propriété intellectuelle" ; les implications socio-éthiques des nouveaux développements techno-scientifiques (notamment en biogénétique) ; enfin, et ce n'est pas le moins important, l'apparition de nouvelles formes d'apartheid, de nouveaux murs et bidonvilles. Le 11-Septembre sonne le glas des heureuses années clintoniennes et symbolise l'époque qui s'ouvre, dans laquelle de nouveaux murs surgissent partout, que ce soit entre Israël et la Cisjordanie, autour de l'Union européenne ou à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.

Les trois premières de ces contradictions concernent les domaines que Michael Hardt et Toni Negri appellent les "communs", la substance partagée de notre être social dont la privatisation est un acte violent auquel on devrait résister, si nécessaire, par des moyens violents. Parmi eux, on distingue les communs de nature extérieure, menacés par la pollution et l'exploitation ; les communs de nature intérieure ; et les communs de la culture, les formes immédiatement socialisées de capital "cognitif", au premier rang desquels le langage, notre principal outil de communication et d'éducation, mais aussi les infrastructures partagées des transports publics, de l'électricité, de la poste, etc.

Si on laissait Bill Gates s'assurer une position de monopole, nous nous retrouverions dans la situation absurde où un individu particulier posséderait littéralement la texture logicielle de notre principal réseau de communication. Nous prenons peu à peu conscience des potentiels destructeurs, pouvant aller jusqu'à l'auto-annihilation de l'humanité elle-même, qui se déchaîneraient si on laissait la logique capitaliste s'emparer de ces communs.

Ce besoin d'établir une organisation et un engagement politiques globaux capables de neutraliser et de canaliser les mécanismes du marché ne revient-il pas à adopter une perspective communiste ? La référence aux "communs" justifie par conséquent la résurrection de la notion de communisme : elle nous permet de considérer la privatisation progressive des communs comme un processus de prolétarisation de ceux qui se trouvent ainsi exclus de leur propre substance.

Mais seule la contradiction entre inclus et exclus est véritablement à même de justifier le terme de communisme. A travers différentes sortes de bidonvilles, nous assistons dans le monde entier à la croissance rapide de populations échappant à tout contrôle étatique, vivant dans des conditions de semi-illégalité, et qui manquent de façon criante des formes minimales d'auto-organisation.

Bien que cette population soit composée de travailleurs marginalisés, de fonctionnaires licenciés et d'ex-paysans, ces derniers ne constituent pas pour autant un surplus inutile : ils sont intégrés par bien des aspects dans l'économie globale, puisque beaucoup d'entre eux travaillent comme salariés au noir ou entrepreneurs individuels, privés de toute espèce de couverture médicale ou sociale adéquate.

Il ne s'agit pas d'un accident malheureux, mais du résultat inévitable de la logique intime du capitalisme global. Un habitant des favelas de Rio de Janeiro ou d'un bidonville de Shanghaï n'est pas différent de l'individu qui vit dans une banlieue parisienne ou un ghetto de Chicago. La tâche essentielle du XXIe siècle sera de politiser - en les organisant et en les disciplinant - les "masses déstructurées" des bidonvilles.

Si nous ignorons ce problème des exclus, toutes les autres contradictions perdront de leur pertinence subversive. L'écologie se limitera à un problème de développement durable, la propriété intellectuelle à un problème juridique complexe, la biogénétique à une question éthique.

Bref, sans la contradiction entre inclus et exclus, nous pourrions fort bien nous retrouver dans un monde où Bill Gates bénéficierait de l'image d'un grand travailleur humanitaire luttant contre la pauvreté et les maladies, et Rupert Murdoch celle d'un champion de l'environnement capable de mobiliser des centaines de millions d'individus grâce à son empire médiatique.

Ce qui nous menace, c'est de nous voir réduits à des sujets cartésiens abstraits et vides, privés de tout contenu substantiel, dépossédés de notre substance symbolique, contraints de subir la manipulation de notre base génétique et de végéter dans un environnement invivable. Cette triple menace à l'égard de notre être tout entier fait de nous tous, d'une certaine façon, des prolétaires potentiels, et la seule façon de nous y opposer est d'agir de façon préventive.

La véritable utopie est de croire que le système global actuel peut se reproduire indéfiniment ; la seule façon d'être vraiment réaliste est d'envisager ce qui, au regard des critères de ce système, ne peut apparaître autrement qu'impossible.

Traduit de l'anglais par Gilles Berton.



Jean-Luc Nancy, Vérité de la démocratie


Jean-Luc Nancy voit dans l’effervescence du quarantième anniversaire le symptôme d’un malaise toujours actuel : la déception démocratique.

 

ÉRIC AESCHIMANN - LIBÉRATION : jeudi 29 mai 2008


On enroule le tapis rouge, on décroche les images souvenirs, on éteint les sunlights : le quarantième anniversaire de Mai 68 est fini. Et il aura fallu attendre la toute dernière longueur pour en avoir le meilleur, en connaître le fin mot, l’ultimo ratio. « Il y a un rapport très étroit et très profond entre l’évocation du quarantième anniversaire de 68 et l’effervescence actuelle autour de la question de la démocratie », écrit Jean-Luc Nancy, dans un essai aussi court que dense et lumineux. Comme souvent, la solution crevait les yeux : 68 nous travaille parce que 68 traduisait le malaise de la démocratie, et ce malaise n’a pas cessé de croître depuis.

Limite. Nancy ne garde pas le temple. « 68 n’a été ni une révolution, ni un mouvement de réformes (bien que tout un train s’en soit suivi), ni une contestation, ni une rébellion, ni une révolte, ni une insurrection. » A l’adresse de « l’autorité qui préside à l’Etat français », il fait valoir qu'« il n’y a pas d’héritage » à liquider ou à honorer puisqu’« il n’y a pas eu de décès. L’esprit n’a pas cessé de souffler ». C’est cela qui l’intéresse, cet esprit toujours présent, qui détermine notre rapport à la politique. Il se trouve qu’il a pris forme il y a quarante ans. 68 (que, par ailleurs, il a vécu de l’intérieur) n’a pas d’autres fonctions dans ce texte. Ni anecdotes, ni lamentos, ça fait du bien.

Les événements de mai ont marqué, dit-il, le début d’un processus, encore en cours aujourd’hui, dans lequel la démocratie fait l’expérience de sa propre limite, de son « manque constitutif », de l’« inadéquation » de sa fin à ses moyens. Sa fin ? C’est la possibilité de l’« assomption », le mouvement par lequel l’homme se dépasse, devient présence de « l’infini dans le fini », que ce soit dans « l’art ou l’amour, l’amitié ou la pensée, le savoir ou l’émotion » - « mais non la politique », précise-t-il. Ses moyens ? Règne de la médiocrité, emprise de l’argent, équivalence de toutes choses… D’un côté, « l’incalculable », de l’autre, la république des petits calculs. Déception assurée.

Ce qui a précédé 68 et l’a rendu possible, dit Nancy, fut « une déception peu visible, mais insistante, le sentiment tenace d’un manque », l’absence de « ce dont les lendemains de la Seconde Guerre mondiale avaient cru pouvoir annoncer le retour triomphal : précisément, la démocratie ». La chute du mur de Berlin en a apporté la confirmation, puisque c’est au moment même où elle est devenue sans rival que la fragilité démocratique, à l’œuvre depuis longtemps, fut avérée pleinement. Mais, au contraire du chantage moralisateur qui a cours depuis (« vous critiquez la démocratie ? C’est que vous êtes totalitaires »), le génie de 68 a été de regarder en face cette aporie, de l’assumer, d’en faire un marchepied : être « à côté de la politique, tout contre, mais aussi contre elle, où à travers elle ». D’où s’explique que, quoique décrétant que « tout est politique », on refusa par exemple le pouvoir.

Longtemps, pour se donner des airs d’absolu et se remplir d’un contenu, la politique a proposé de s’identifier à une image - n’importe laquelle, celle « d’un roi, d’un Père, d’une Nation, d’une République, d’un Peuple, d’un Homme ou d’une Humanité, voire d’une Démocratie ». En réalité, la démocratie ne peut avoir de contenu, et la seule relation qu’elle doit entretenir avec l’absolu, c’est d’en « ménager l’espace », d’en dessiner « pas plus que le contour », « voilà ce que, depuis 68, il nous est demandé de comprendre ». « La démocratie exige qu’il n’y ait pas de dernier mot, […] pas d’arrière-monde. » Cela n’empêche pas, au contraire, « la possibilité pour tous et chacun de s’identifier […] comme ayant place, rôle et valeur - inestimable - dans l’être-ensemble ». La démocratie est « le lieu à partir duquel […] il est possible de dessiner, de peindre, de rêver, penser », le théâtre où le « tout se vaut » se mue en « rien ne s’équivaut ».

Empreinte. On comprend mieux que 68 et l’ébullition politique, intellectuelle et artistique qui s’en est suivi aient laissé une si forte empreinte. En ces années-là s’est énoncé le projet d’une autre démocratie, que Nancy qualifie de « nietzschéenne », d’« aristocratie égalitaire », et que l’on peut regarder comme la première alternative non totalitaire à la démocratie parlementaire classique. Un tel projet est une affaire de longue haleine, transgénérationnelle, et 68 n’est donc pas prêt de nous quitter. Suggérons tout de même, pour le 50e anniversaire, un moyen de gagner du temps : partir directement de la leçon de Nancy.


A LIRE :

Jean-Luc Nancy, Vérité de la démocratie, éd. Galilée, 62 pp, 12 euros.

 




1968 ou la tyrannie des millésimes


par Bertrand Le Gendre, éditorialiste

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 30.05.08.


En 1968, les baby-boomers avaient 20 ans. Ils en ont 60 aujourd'hui, et, à la veille de quitter la scène, ils jouissent une dernière fois du miroir qu'ils se tendent à eux-mêmes. Essayistes, éditeurs, journalistes, politiques : 1968 est leur grande guerre. Ils s'en disputent l'héritage, l'interprètent et le réinterprètent, sous le regard perplexe de ceux qui se demandent pourquoi, tous les dix ans, livres et journaux célèbrent avec tant d'éclat les erreurs de jeunesse de Daniel Cohn-Bendit, Henri Weber et Serge July, pour ne parler que des plus notoires.

Partout dans le monde, 1968 fut le théâtre de révoltes étudiantes inédites. Il n'y a qu'en France qu'on les commémore avec une telle ferveur. Au point d'éclipser ou presque d'autres anniversaires : la naissance d'Israël en 1948 et celle de la Ve République en 1958.

En 1958, les baby-boomers avaient 10 ans. Ils n'en étaient pas. Ceci expliquant cela, la mémoire collective n'a retenu que des bribes des événements d'alors, le retour au pouvoir de De Gaulle sous la pression des insurgés d'Alger.

Petit à petit, les querelles suscitées par ces événements se sont éteintes. Les opposants les plus résolus aux institutions de la Ve République ont fini par leur trouver des mérites (François Mitterrand). Et ceux qui prédisaient, comme Pierre Mendès France, que "ce système né de la rue (...) finira dans la rue" se sont trompés.

Si 1958 ne fait plus débat, 1968 a la vertu d'attiser les passions. C'est Nicolas Sarkozy lui-même qui, devançant les docteurs ès 68, a donné le coup d'envoi aux célébrations du quarantième anniversaire en déclarant, en avril 2007, qu'il fallait liquider l'héritage de Mai 68. Indignations. Réfutations. Frissons des siens devant tant de témérité. Un beau lever de rideau.

Evénement miroir, 1968 ne se résume pas, cela va de soi, au narcissisme de ses héritiers. La force de ce millésime, c'est sa plasticité. Sa capacité à susciter des interprétations contradictoires. Raymond Aron parle de 1968 comme d'un "grand défoulement". Il ne lui accorde guère d'importance. Sceptique lui aussi, Régis Debray voit dans les soubresauts de Mai une ruse du capital. A leur corps défendant, les gauchistes auraient facilité la mutation du capitalisme hexagonal en s'en prenant aux rigidités de la société française.

De décennie en décennie, la variété des points de vue perpétue le mythe. Daniel Cohn-Bendit affirme que si les "soixante-huitards" ont échoué politiquement, culturellement ils ont gagné. Le sociologue Louis Chauvel voit dans les mêmes "soixante-huitards" des jouisseurs égoïstes, des privilégiés, indifférents au sort des générations suivantes. L'Humanité continue de célébrer "la plus grande grève générale de l'histoire de France". Tandis que l'historien Pierre Nora parle d'un "soulèvement" victorieux contre deux orthodoxies sclérosées, le gaullisme et le communisme.

Chacun voit 1968 à sa porte. Cette profusion de sens rejette du coup dans l'ombre d'autres millésimes qui ont compté : 1958 ou 1962, par exemple. Historiquement et psychologiquement, 1962 a marqué en profondeur la société française, davantage peut-être que 1968, en tout cas à long terme. C'est en 1962 qu'est inscrite dans la Constitution, par référendum, l'élection du président de la République au suffrage universel direct. Une réforme qui structure, depuis, la vie politique.

1962, c'est aussi l'indépendance de l'Algérie, l'ultime chapitre de la décolonisation, la fin de l'empire. Après avoir régné des décennies durant sur des territoires qui s'étendaient de Hanoï à Dakar, la France est ramenée à ses frontières hexagonales. Elle ne peut plus compter que sur elle-même pour être un grand pays - et sur l'Europe, nouveau mythe compensatoire. C'est un changement radical de perspective.

« Copains » et « camarades »

1962, c'est enfin la naissance du "couple" franco-allemand, appelé à durer. C'est l'année où le chancelier Konrad Adenauer et le général de Gaulle se rendent visite pour préparer le traité de coopération, qu'ils signent le 20 janvier 1963 à l'Elysée. Lorsque le chancelier Adenauer traverse la capitale à son arrivée à Paris, le 2 juillet 1962, des cris fusent : "Oradour ! SS !" (Oradour-sur-Glane est cette commune où une division SS a massacré 642 civils en 1944). C'est dire si de Gaulle force l'inconscient national en proclamant que l'Allemagne est désormais une amie, un partenaire privilégié.

1962, millésime sous-estimé. Plus long en bouche que 1958. Moins "mousseux" que 1968. Les comparer, soupeser leurs mérites, ce n'est pas sacrifier à la tyrannie des millésimes, mais constater une évidence : il n'y a pas d'année qui vaille isolément, sans référence aux précédentes et aux suivantes.

1968 ne s'explique que par son contexte, les années 1960, marquées par trois événements majeurs : une croissance forte dont les grévistes de mai et juin revendiquent à cor et à cris les bénéfices ; une vigoureuse poussée démographique, dont l'université est la première à faire les frais ; et une remise en cause de l'autorité - de l'Église, de l'école, du père - dont de Gaulle est la victime symbolique en 1968 ("Dix ans, ça suffit !", crient les manifestants).

Apogée d'une décennie riche en bouleversements, 1968 n'est finalement qu'un maillon de la chaîne. La révolution des moeurs dont on lui prête la paternité s'étale sur vingt ans, de 1955, date des premiers débats sur le contrôle des naissances, à 1975, avec la loi Veil sur l'avortement. En passant par la légalisation de la pilule contraceptive, en 1967. Comparée à ces dates clés de l'histoire du féminisme, 1968 fait pâle figure. Il n'est guère question de l'émancipation des femmes en Mai, fertile pourtant en exigences. Le Mouvement de libération des femmes (MLF) ne naît que deux ans plus tard, comme un surgeon vaillant mais tardif.

L'éveil des baby-boomers ne date pas non plus de 1968. Leur cristallisation comme classe d'âge distincte de celle des adultes - une révolution historique, celle-là - remonte au début des années 1960. Avant d'être des "camarades", les baby-boomers ont été des "copains". Des fans de "Johnny" et de "Sylvie". Des auditeurs assidus de "Salut les copains !", l'émission phare d'Europe n°1. On pourrait multiplier les exemples qui plaident, comme ceux-là, pour un regard grand angle sur les années 1960 plutôt que pour un zoom sur la seule année 1968.

Bertrand Le Gendre



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