LES MOTS : JEUX ET ENJEUX

Publié le par alain laurent-faucon



Poursuivons la revue des blogs avec celui de Jean Véronis, professeur de linguistique :
"Technologies du langage". En effet, comme toute dissertation de culture générale passe d'abord par un travail sur les mots – le questionnement des mots qui est déjà un questionnement du sujet -, consulter régulièrement ce blog est une façon de se familiariser avec les jeux de sens à travers les mots.


Un mot est toujours plus qu'un mot

Le moindre mot renvoie déjà, selon l'éclairante analyse du philosophe et herméneute Paul Ricoeur, au monde du texte et au monde du lecteur (nous aurons l'occasion d'y revenir). Mais ce n'est pas tout : le sens d'un mot est également tributaire de l'usage que l'opinion dominante en fait et du mode - ou de la forme - de vie dans lequel il s'inscrit (Wittgenstein). Aussi est-il nécessaire d'être attentif à tous les champs d'interprétation possibles, si vous voulez élargir votre horizon de sens, et mieux cerner le sujet de la dissertation de culture générale.


 



LE BLOG DE JEAN VÉRONIS


Technologies du langage




Jean Véronis décortique "la France qui se lève tôt"



Cette expression « apparaît dans le discours de Nicolas Sarkozy début mars 2005 au Conseil national de l’UMP. Elle va devenir pour lui une expression clé, qui sera martelée tout au long de la campagne. Elle se durcit au fil des mois, entrant progressivement dans la rhétorique sarkozienne qui consiste à opposer des classes de Français entre eux. Il y aura donc « ceux qui se lèvent tôt » et les autres, dont on va voir qu’ils peuvent regrouper des catégories assez différentes, dans un flou savamment entretenu. L’évolution de l’expression au fil des discours constitue pratiquement un cas d’école, qui illustre le fonctionnement et la mise en place du discours sarkozien. On va voir que l’expression change progressivement de signification, partant du presque consensuel (le travail doit rapporter plus que les aides publiques) jusqu’à un discours qui rejoint (et, comme on le verra, paradoxalement dépasse) celui de l’extrême-droite. »


Remarque : Jean Véronis va ensuite analyser les différents discours de Nicolas Sarkozy dans lesquels son slogan « la France qui se lève tôt » est employé et il va dévoiler les sous-entendus, les sens et glissements de sens qu'un tel slogan recèle. Il s'agit-là d'un vrai travail de questionnement – et c'est ce travail-là que l'on attend dans une dissertation de culture générale.


« Dans une première phase, l’expression est un peu pléonastique (« se lève tôt le matin »), et illustre l’idée que le travail doit être récompensé et être plus payant que l’ « assistanat ». L’opposition avec d’autres groupes n’est pas encore explicitement marquée dans le discours, bien qu’on sente déjà poindre la France « qui n’en peut plus de l’assistanat »

[...]

« En juin 2005, le discours se précise. Les travailleurs pauvres passent au second plan : « Notre politique sociale ne peut se résumer à la seule question des exclus », et l’on voit que dans la question des droits de successions, qu’il s’agit de ceux qui ont tout de même au moins un peu à transmettre et ne sont donc pas dans la plus grande pauvreté. Le discours est d’ailleurs explicite : « L'UMP doit faire des classes moyennes, du monde des salariés, des Français du milieu, un sujet de préoccupation constant. ».
[...]
« La vision socialiste est celle du nivellement, la nôtre est celle qui reconnaît comme naturel que celui qui travaille plus que les autres, gagne davantage que les autres.
[...]
« En mars 2006, l’expression se transforme : le pléonasme disparaît, et elle se complète : La France qui se lève tôt et travaille dur. On voit exprimée pour la première fois l’idée qu’à côté de cette France des travailleurs, il y a une France paresseuse, celle des chômeurs qui ne recherchent pas véritablement un emploi. Mais le mot paresse n’est pas prononcé, et l’opposition n’est pas explicite. Elle est laissée, comme souvent chez Sarkozy, à la reconstruction subliminale de l’auditeur. Les expressions sont mises côte à côte, mais rien n’est vraiment dit. On fait simplement appel à la responsabilité. Qui peut être contre ?
[...]
« En contrepartie, car il n'y a pas de droits sans devoirs, il faut exiger des demandeurs d'emploi qu'ils recherchent véritablement une activité, et en reprennent une quand ils le peuvent, sous peine de voir leurs droits à indemnisation réduits voire supprimés. C'est en luttant contre les abus de la générosité qu'on protège la générosité. La France qui se lève tôt et travaille dur, veut bien être au rendez-vous de la solidarité, mais elle attend en retour que ceux qui sont aidés soient au rendez-vous de leur responsabilité.

[...]

« Que chaque Français, d'où qu'il vienne et quel qu'il soit, le sache : nous avons quelque chose à lui dire. Nous voulons l'écouter, le comprendre, lui parler. La France qui s'entasse dans le métro à 18 heures, la France qui se lève tôt pour rejoindre l'usine ou le bureau, la France des fonctionnaires qui aiment leur métier, la France des parents qui se serrent la ceinture pour leurs enfants, la France des campagnes qui ne veut pas renoncer à son avenir, la France des cités qui rêve de réussite sociale, la France qui a du mal à finir les fins de mois, bref la France qui est à la peine et qui mérite sa réussite, c'est la France que nous voulons représenter, incarner, entraîner. »


Remarque : lire c'est tout lire, rappellent les herméneutes, et c'est ce qu'a fait Jean Véronis. Ce qui permet de constater combien la notion d'assistanat est importante pour stigmatiser les [1] chômeurs et autres exclus du marché du travail. C'est parce qu'ils n'assument pas leur responsabilité que les chômeurs sont ... des chômeurs ! Du coup, ce sont eux, et eux-seuls, qui sont responsables de leur situation actuelle, et, en optant pour l'assistanat, non seulement ils abusent de la générosité de « la France qui se lève tôt », mais ils s'imaginent qu'ils n'ont que des droits.


Note :

[1] Notez, au passage, les dangers sémantiques, à forte connotation idéologique, de toute généralisation : les chômeurs, les femmes, les Arabes, les Juifs, les Noirs ...




Jean Véronis encore
...

Lexique : Maroquin pour une Maghrébine – extraits

« Maroquin. Avez-vous remarqué qu’on a beaucoup entendu ce mot depuis quelque temps ? Le maroquin désigne un portefeuille en cuir du même nom, dans lequel les ministres rangeaient leurs papiers il y a bien longtemps. Et puis, par un de ces artifices dont la langue a le secret, qu’on appelle métonymie, l’objet a fini par désigner la fonction.

« En ce qui concerne Rachida Dati, de père marocain, le mot maroquin nous fait un petit clin d’œil amusant. Il vient en effet du mot Maroc, en passant par l’espagnol où il s’écrivait marroquin et désignait le cuir : les Arabes ont amené pas mal de choses en Espagne, et notamment la technique du tannage des peaux. Le mot Maroc vient lui-même de la ville de Marrakech, qui signifiait, paraît il, en berbère « terre de Dieu » (amur = Dieu, akuch = terre). En Arabe, Maroc se dit Maghreb ou plus exactement Al-Maghrib, le pays du Couchant. Mais comme le mot s’applique aussi à tout le Maghreb, quand il faut préciser on l’appelle Al-Maghrib Al-Aqsa, le Couchant lointain. [...] »

 

 

Remarque : Non seulement Jean Véronis a décortiqué le vocabulaire des candidats à l'élection présidentielle de 2007, mais il propose aussi une analyse du vocabulaire des constitutions française et européenne. Ce qui est fort intéressant, et riche d'enseignement. Par ailleurs, il offre aux internautes la possibilité d'utiliser un outil de navigation dans le TCE (Traité pour la Constitution Européenne).

 


... et Alain Rey aussi !

A mots découverts (éd. Robert Laffont)

Vous connaissez ce linguiste et lexicographe français né à Pont-du-château en 1928 (Puy-de-Dôme) – je vous en ai parlé à propos de la polémique liée à la définition des mots colonisation et coloniser dans Le Robert, édition 2007. Il a tenu pendant des années, le matin, entre 1993 et 2006, une chronique sur France Inter, intitulée Le mot de la fin et dans laquelle, en quelques phrases bien senties, il décortiquait les vocables de notre langue. Avec beaucoup de brio et un malin plaisir. Comme l'écrivait le journaliste de Libération au moment de la polémique, « les mots sont enjeux de pouvoir et de mémoire ». Ce sont « des explosifs ».

Plus que de longs discours et avant d'entreprendre de savantes études sur les questions d'actualité qui peuvent faire l'objet d'un sujet de dissertation de culture générale, la lecture attentive des chroniques d'Alain Rey, rassemblées dans A mots découverts, vous sera d'un grand secours.

Parmi les termes décortiqués, citons : repentance, discrimination, affrontement, principe de précaution, bioéthique, IVG, les affaires, retraite, délinquance, régression, incivilité, les jeunes, quelqu'un, galère, pluriel, travailleur, émeute, épidémie, nation, écologie, justice, risque, urbain, climat, libéralisme, victime, acharnement, exception culturelle, métissage, misère, immigration, crise, santé, vérité, altermondialisme, racisme, laïcité, école, populisme, emploi, ostentatoire, euthanasie, précarité, riche, industrie, témoignages, développement durable, exclusion, solidarité, le conflit des mots, écouter-entendre, pauvreté et misère, le trou, ascenseur social ...

A la lecture de tous ces mots, vous découvrez que vous avez presque fait le tour de toutes les questions qui font l'actualité. Et si vous vous imprégnez vraiment des façons de faire – des savoir-faire - d'Alain Rey, vous aurez alors quasiment acquis la technique de questionnement d'un sujet de dissertation de culture générale.

A LIRE ABSOLUMENT : A mots découverts, d'Alain Rey, aux éditions Robert Laffont, Paris, 2006.


 

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