CULTURE GÉNÉRALE - RÉFLEXIONS [1]

Publié le par alain laurent-faucon


Mon entreprise est hasardeuse, vraiment hasardeuse, puisqu’il me faut sans cesse sortir des discours habituels et convenus sur l'épreuve de culture gé pour convaincre étudiant(e)s et candidat(e)s qui viennent consulter mon blog, que seul le questionnement du sujet peut les aider à se sortir des situations, même les plus délicates, à l'écrit comme à l'oral. Ce ne sont pas tant les connaissances accumulées qui importent que la façon dont on sait faire parler le texte ou le sujet soumis à la réflexion.

D'où ce long, ce très long silence. Et cette envie tenace de tout arrêter. Et de fermer définitivement mon blog. Et d'écrire, avec une personne que j'estime et dont j'apprécie les grandes qualités intellectuelles et la pensée en mouvement, toujours aux aguêts, faisant surgir du nouveau, un ouvrage de culture gé qui serait totalement différent de ce que l'on peut trouver actuellement en librairie. Souvent je me demande si les auteurs de ces ouvrages ennuyeux et indigestes n'entendent pas surtout étaler leurs savoirs livresques pour épater la galerie ou leurs collègues universitaires ! Le regard de l'autre, mais entendu comme un « même ». Le plaisir de l'entre-soi. L'onanisme cérébral porté à sa quintessence. Bon ! J'ai l'humeur mauvaise, diront certains, mais je l'assume. Et, en plus, je ne leur demande pas de me lire. Mon blog est « ailleurs » et il n'a besoin de personne. Encore moins de reconnaissance !

Tout commentaire-explication est une approche spéculaire – en miroir – qui nous permet d'aller du monde du texte, selon la célèbre formule du philosophe Paul Ricoeur, au monde du lecteur. En effet, toute lecture est une suite de re-lectures et nous avons déjà, avec tel article soumis à notre analyse ou tel sujet à traiter, au moins deux re-lectures possibles : d'abord celle de l'auteur de l'article ou du sujet, qui relit les événements dont il parle, et, ensuite, la nôtre quand nous re-lisons à notre tour ce texte ou ce sujet comme des réponses possibles à une question posée qui nous concerne hic et nunc. Sans jamais oublier que lire c'est se lire et que lire c'est aussi rendre lisible.



Le monde du texte lu comme un fragment



Puisqu'il s'agit d'un fragment – article de presse ou extrait d'une oeuvre ou phrase à commenter -, il est, par définition, tiré de son contexte et, de ce fait, possède sa propre logique interne. Il est, en effet, un Tout qui fait sens par sa mise en scène – ses circuits de lecture : titre, intertitres, typographie, s'il s'agit d'un article de presse (donné souvent au grand oral de culture gé) - et par sa construction/démonstration interne.

Mais comment convaincre des étudiant(e) et des candidat(e)s qui s'imaginent que l'épreuve de culture générale, à l'écrit comme à l'oral, n'est qu'une affaire de chance et de mémoire : tomber sur un sujet ou un texte (oral) sur lequel ils, ou elles, possèdent une vague fiche !

Car il est toujours très difficile de se faire entendre en ce qui concerne cette épreuve au si fort coefficient dans les concours de la fonction publique et si mal enseignée. Et là, je reprends ce que j'ai déjà dit dans mon introduction générale, tant la répétition est la « mère des études » !



La « culture gé » méprisée : dans tout cursus universitaire, la culture générale est la matière la moins considérée ; pire que ça, elle est même l'objet d'un réel et profond mépris. Du coup, ce sont les jeunes doctorants, les apprentis profs, ou les ratés du système qui enseignent cette matière chargée d'un si fort coefficient dans les concours de la fonction publique. Et c'est pour cela que la plupart des préparations à l'épreuve de culture générale sont si mauvaises ou si peu efficaces. Celles et ceux qui l'enseignent ne savent pas, eux-mêmes, questionner le sujet, alors ils se contentent de proposer des types de plans que l'on trouve dans les livres consacrés à la « culture gé », de recopier des fiches de lecture – totalement calibrées, formatées, stéréotypées - sur les thèmes qui sont « dans l'air du temps », et de donner des citations fourre-tout qu'il faut apprendre par coeur, histoire de faire croire aux candidat(e)s qu'ils paraîtront intelligent(e)s en les recasant dans leurs copies.

De toute façon, pourquoi se fatiguer ? Car tout le monde en convient : il est impossible de faire carrière dans cette matière. Pourtant, ce pourrait être la « mère de toutes les disciplines », tant elle oblige à sortir des chemins balisés, des idées toutes faites, des poncifs de la pensée dominante, cette pensée du sens commun, affligeante et paresseuse. Elle oblige d'abord et avant tout à réfléchir, à penser par soi-même, avant de faire « monter » les connaissances. Elle oblige aussi à rester sans cesse éveillé – ne pas être un « dormeur » comme dit Héraclite – et à s'ouvrir en permanence sur le monde, sur tout ce qui fait sens, tout ce qui fait l'humain.



Voilà pourquoi mon entreprise est hasardeuse, car, pour vous convaincre, je n’ai que la force des mots ! Et je cours toujours le risque de passer pour un aigri ou un prétentieux ou les deux ! Et voilà aussi pourquoi je n'ai pas tenu mon blog depuis plusieurs mois. A quoi bon aller à contre-courant ? Je viens d'avoir soixante ans - je l'ai suffisamment répété ! - et j'ai donc trop de choses à faire dans ma dernière ligne droite, avant de me baver dessus et de finir complètement gâteux, pour gaspiller mon temps et mon énergie à convaincre celles et ceux qui affirment que la culture gé, c'est du baratin et de l'esbrouffe. Ces gens-là ne m'intéressent pas, tout comme la plupart des profs de culture gé pour lesquels je n'ai qu'une formule : courage fuyons ! J'ai d'ailleurs décidé de ne plus enseigner cette matière - un « lâcher prise » définitif et salutaire - pour m'inventer d'autres chemins, selon l'heureuse formule de Nahman de Braslav que je cite souvent, et pour me consacrer à l'écriture d'une thèse qui me tient particulièrement à coeur, et ce d'autant plus que mon "patron" est le philosophe Pierre Gire : Quand la forme en une autre s'en va - Processus et métamorphoses. Alors si d'aventure je poursuis mon blog, ce ne sera plus que pour une minorité : celles et ceux qui veulent autre chose que des fiches stéréotypées et des plans préfabriqués. 



Une mise en mouvement du dire contre le déjà-dit

 

Il m’a fallu du temps, beaucoup trop de temps - dans ce tourbillon où était constamment happée mon attention depuis la mise en place de ce blog voici un an à présent - pour comprendre que je faisais fausse route ; et j’ai fini par comprendre que cette fameuse « veille » de culture générale phagocyte les heures et les jours en vain, que peu, très peu d'articles de presse sont dignes d'intérêt : depuis l'arrêt définitif de mon blog, depuis plus de trois mois (dans les faits depuis le 30 mars, jour de mon anniversaire), je n'ai absolument plus consulté les quotidiens en ligne, y compris le Monde, la référence (?!), et je suis allé à l'essentiel :



Alternatives économiques

Le Magazine littéraire

Le Monde diplomatique

Sciences Humaines

Philosophie magazine



sans oublier quelques ouvrages de référence, ceux qui paraissent dans les collections ci-après :



La République des Idées / Seuil

La collection universitaire de poche – Armand Colin

Que sais-je ? - PUF

Chemins philosophiques - Qu'est-ce que ? – Vrin



Au contact de mes étudiant(e)s et lors des tout récents oraux de culture gé d'un concours ouvrant l'accès à une école prestigieuse, j'ai définitivement compris que, pour les membres du jury, quoi qu'on dise - et « on » dit tant de choses sur les jurys ! -, j'ai définitivement compris que toute pensée est mouvement, recherche, altérité permanente, que, dans toute démarche intellectuelle, l’éthique de la parole est - pour reprendre une très belle formule de la méditation hassidique -, une mise en mouvement du dire contre le déjà-dit.

Dans le passé, je m'étais déjà aperçu que mes étudiant(e)s qui présentaient le concours de l'ENSP de Rennes (école des directeurs d'hôpitaux qui a aujourd'hui changé de nom), que mes étudiant(e)s faisaient un « véritable tabac » grâce aux techniques de questionnement du sujet et il y a même eu, coup sur coup, deux majors du concours d'entrée qui ont eu l'audace ou l'honnêteté de reconnaître que c'était gràce aux épreuves écrites et orales de la culture gé.

Il s’agit, dans cette mise en mouvement du dire contre le déjà-dit, d’une véritable ouverture herméneutique et surtout d’une belle option heuristique pour qui veut approcher les sciences humaines, économiques et sociales – en un mot : la culture générale -, souvent enfermées dans des chapelles et des dogmatismes, des modes médiatiques et des querelles mercantiles – sans parler de cette gesticulation permanente aussi vaine que stérile qui caractérise le temps présent.

C’est en enseignant la culture gé que je me suis aperçu que les étudiant(e)s – paradoxalement mes « compagnons » d’études puisque je suis moi-même toujours étudiant à soixante ans pour ne jamais m'enkister dans mes savoirs et mes savoir-faire, pour me remettre sans cesse en cause et bouculer mes inévitables certitudes ! - n’ont pas ou très peu de notions en sciences humaines et sociales, que ce soit en sociologie, anthropologie, psychologie sociale, ou économie politique … sans parler de l'histoire et de la philosophie. Et pourtant il ne leur faudrait pas grand'chose, il leur suffirait de quelques clefs pour avoir les bases essentielles et pouvoir ensuite penser par eux-mêmes.



Un « outillage intellectuel » indispensable au dialogue

 

Et ce « manque » - ces clefs essentielles non maîtrisées - est d’autant plus regrettable qu’il n’est pas possible, pour un candidat(e), de faire l’impasse sur ce qui se passe « ici et maintenant » ; et ce « manque » est d’autant plus dommageable qu’il risque de conduire celles et ceux qui s’engagent dans la voie des concours à commettre un certain nombre d’erreurs ou de contresens, ou à ne pas percevoir ce qui se joue dès qu’il est question de dynamique de groupe, de la pression de conformité, de déliaison sociale, de déclassement, de globalisation, d’individualisme, d’anomie, de société holiste, hétéronome, autonome, de représentations mentales, de préjugés et de stéréotypes, de précariat, d'identité nationale, de mémoire et d'oubli, d'Etat-providence, etc.

Un exemple parmi tant d'autres : quand il est question de l’islam et surtout de l’islamisme, je m’aperçois que l’on raisonne avec ses propres catégories sociologiques pour expliquer ce que l’on ne saisit pas. Ce que dit aussi l’essayiste Mezri Haddad : « […] on a pris l'habitude de plaquer sur cette réalité complexe [l’islamisme] des concepts tirés de la sociologie politique occidentale : vote sanction, contestataire, islamisme centriste, islamistes modérés – par opposition aux islamistes intégristes ... Un tel placage de concepts exogènes peut altérer l'analyse et dissimuler les véritables enjeux que recèle la déferlante islamiste ».

Tout cela pour rappeler combien une réflexion dans le domaine des sciences humaines, économiques et sociales est nécessaire et combien cette réflexion se doit d’être prudente, ouverte, sans aucun parti pris ni dogmatisme.

Il s’agit, en effet, d’échapper à la tyrannie de l’instant avec ses tics langagiers, ses mots chocs, ses généralités hâtives et molles, ses concepts « poudre aux yeux » ; et il s’agit également de ne rien absolutiser – la science idole - pour éviter ce risque de fermeture et d’obscurantisme, maladie infantile et congénitale de toutes les sciences sociales, dérives obligées de l’univers médiatique cherchant sans cesse des parts de marché.

Il s’agit d’acquérir un « outillage intellectuel » permettant de mieux « saisir » le temps présent et ce bagage conceptuel n’est pas là pour entrer en compétition avec les autres enseignements dispensés à l'université – ce qui pourrait être la crainte de certains philosophes face à l’arborescence et au foisonnement des sciences sociales, à leur emprise et leur mainmise sur les façons de penser et les modes d’être de nos concitoyens. Cette attitude de peur et de rejet, trop négative et frileuse, va à l’encontre de ce que doit être vraiment une pensée dynamique et ouverte, ne craignant pas l’autre et son étrangeté.



Une herméneutique dans l’ombre portée des anciens ...

 

Pour éviter toute dérive dogmatique, il suffit de « grimper sur les épaules » de tous ceux qui nous ont précédés afin d’aller au-delà de nos certitudes du moment et pour ne jamais oublier qu’une pensée ne peut être un temps arrêtée, figée.

Et c’est déjà le courant herméneutique, de Schleiermacher à Heidegger et Paul Ricœur – sans oublier la lecture hassidique si sensible à la construction et déconstruction des mots – qui peuvent nous aider à éviter les écueils de toute approche monomaniaque et purement idéologique. Toute pensée interprétative devient alors une « lecture aux éclats et une philosophie de la caresse où il n’y a jamais de prise, d’emprise de manière définitive, où, au contraire, il y a production d’à venir – la seule certitude étant celle du risque de l’absolu » (d’après Marc-Alain Ouaknin, in Tsimtsoum).

Parmi ces « anciens » qui éclairent, alimentent, transcendent toute réflexion sur les « grandes questions du moment », il convient de citer également les historiens de l’École des Annales, Marc Bloch, Lucien Febvre, et Fernand Braudel – car il n’est pas possible de penser les faits sociaux sans les inscrire dans l’espace et dans le temps.

Ou alors nous risquons de commettre ces graves erreurs d’interprétation dont sont trop souvent victimes quelques sociologues du « fait religieux » qui auraient d’abord dû lire les travaux d’un Le Goff ou d’un Michel de Certeau pour ne jamais oublier que le croire est la plupart du temps – dans ses expressions populaires notamment, mais pas uniquement …- un « bricolage » religieux que les institutions/autorités – Église, Tradition, Magistère - tentent de contrôler, de canaliser.

 

et dans la mouvance heuristique

d’un Michel de Certeau

 

Parmi tous ces « anciens », il en est un qu’il faut également citer : Michel de Certeau, que je considère comme un passeur tant sa quête intellectuelle, son ouverture d’esprit et ses interrogations permanentes permettent d’échapper à toutes les fermetures de la pensée.

En lisant et relisant les textes de ce jésuite, théologien, historien, psychanalyste (il a travaillé avec Jacques Lacan), je me dis que celles et ceux qui cherchent à appréhender notre monde actuel autrement que par des réflexes conditionnés dus aux prismes réducteurs de quelques « experts » médiatiques et versatiles, je me dis que toutes ces personnes-là – et j’en suis – ont quelques guides qui leur montrent le chemin des vrais questionnements.

 

Une « grammaire du temps présent »

où s’entrecroisent disciplines et méthodes

 

C’est d’ailleurs en suivant les traces de ce chercheur hors pair que l'épreuve de culture générale a sa raison d'être, éclairée à la fois par l’histoire, l’anthropologie philosophique, les courants herméneutiques et les tournants linguistiques initiés par Wittgenstein tout au long de ses propres recherches.

Étudier le temps présent – le ce qui se passe - en entrecroisant les disciplines et les méthodes, afin de garder la « bonne distance » grâce à l’histoire – c’est-à-dire : replacer dans toute leur épaisseur historique « les questions d’aujourd’hui », quand on analyse les tendances et les changements en cours -, et grâce à l’anthropologie philosophique et politique – c’est-à-dire : replacer dans leur épaisseur humaine et sociale « les questions du temps présent », en faisant appel aux théories, modèles et cadres mentaux qui éclairent ou explicitent toute réflexion sur la longue durée, sans oublier l’apport trop souvent occulté de l’anthropologie biblique (vétéro-testamentaire), et sans négliger cette part irréductible de l’humain - ce il y a, ce es gibt - engluée dans le maintenant et l’immédiateté.

Non seulement il n’y a pas de je sans le tu et le nous, ce qui oblige à tenir ensemble l’être et le monde de l’être - la société qui l’a fait naître -, mais il n’y a pas, non plus, d’épistémè possible du fait social, de ce qui se passe vraiment en nous et autour de nous, sans une immersion dans la complexité circulaire et croissante dont Edgar Morin a montré les enjeux heuristiques.

Cette complexité cybernétique - comme cet entrecroisement des disciplines et des méthodes – renvoie à cette heureuse formule utilisée dans les années 1920 par le sociologue Paul Bureau quand il entendait s’inscrire en faux contre une vision réductrice et monolithique de certains disciples de Durkheim. Paul Bureau écrivait ceci (in Introduction à la méthode sociologique, éd. Bloud et Gay, Paris, 1923) : « […] reliés les uns aux autres par des liens aussi ténus qu’innombrables, les phénomènes sociaux ne peuvent être étudiés isolément, sans une connaissance suffisante de la structure des autres compartiments de la vie collective ; comme en un immense filet, on ne peut exercer une traction sur une maille sans qu’aussitôt toutes les autres participent au mouvement ».

 

Une immersion du « fait social »

dans l’espace et le temps

 

Cette immersion du fait social dans le temps et l’espace permet de ne jamais prendre l’instant – l’immédiateté - pour l’éternité et la moindre gesticulation médiatique pour un déplacement de sens ; elle permet aussi d’échapper à la tyrannie de la grille de lecture unique qui entend réduire la complexité à deux ou trois concepts particulièrement ronflants : l’ère du vide, puis l’ère de l’éphémère, puis l’ère du simulacre, puis l’ère du soupçon, puis …

En revanche, il est absolument nécessaire de savoir pourquoi et comment surgissent tous ces pseudo concepts. De se demander sans cesse ce qu’ils voilent ou dévoilent.

Car rien n’arrive comme ça et, comme l’a fort bien montré Malebranche, le hasard n’est que la rencontre de plusieurs déterminismes.

Dans cette « grammaire du temps présent », je voudrais notamment m’aventurer sur certains chemins qui me semblent essentiels pour comprendre ce qui se passe hic et nunc – même si le mot « comprendre » est mal venu dans la mesure où il laisse entendre que l’on peut tout « saisir » - à l’instar d’une main qui se ferme pour prendre justement – alors que l’esprit de ce blog évoquerait plutôt une main dont les doigts lentement et progressivement se déplieraient comme les pétales d’une fleur s’ouvrant à la vie : « Ainsi fleurit l’intelligence », disait alors un maître du Talmud en inaugurant sa première leçon.



L’esprit et la méthode

 

Chaque thème abordé en culture gé renvoie à cet immense filet évoqué par le sociologue Paul Bureau (cité plus haut) : « on ne peut exercer une traction sur une maille sans qu’aussitôt toutes les autres participent au mouvement ».

Une série de problèmes emboîtés dès que l’on cherche à expliquer ce qui se passe :

Tous les thèmes abordés sont autant de problèmes emboîtés qui font émerger d’autres thèmes. Cette approche, attentive aux enchevêtrements d’instances, de niveaux, et de facteurs, offre d’indéniables capacités heuristiques, puisqu’elle invite à toujours reprendre, pousser plus loin, affiner, en un mot « complexifier » l’analyse. Car : lire, c’est relire. Et relire, c’est dé-lire.

Les mots et les choses – enjeux sémantiques et fait social total :

Si comme Flaubert l’a dit et répété, les phrases sont des aventures, les mots, quant à eux, sont des histoires qui s’inscrivent dans l’espace et le temps. Certains surgissent pour exprimer les soubresauts d’une époque, son épaisseur tragique, ses espoirs, ses vertiges, alors que d’autres marquent des évolutions et des ruptures, ou bien renvoient à l’air du temps, à l’opinion du moment : ces vérités que les générations suivantes appellent parfois des préjugés.

Chaque époque a ses « saisons » qui la fractionnent en autant d’épisodes. Mais par delà cette histoire turbulente, éphémère, se profile une autre histoire, ultime palier en profondeur, dont les coordonnées secrètes se lovent entre les mots ou les événements. Voilà pourquoi la chose écrite ressemble à un palimpseste : derrière les mots se profilent les centres de gravité ou les opinions d’une époque et les signes avant-coureurs des évolutions futures. Comme l’a noté l’historien Louis Chevalier dans sa remarquable étude sur les classes populaires : « Il est des mots qui meurent, avec des situations qui ont cessé d’être, avec des croyances évanouies, ou parce qu’ils ne correspondent plus aux croyances et aux situations nouvelles. La vie et la mort des mots résument de lentes évolutions et ne sont pas moins significatives de ces évolutions que les plus minutieuses descriptions et les efforts les plus précis de mesure. »

Les mots sont également des lieux de mémoire et des points d’ancrage pour les cultures et les pensées, les anciennes comme les nouvelles. A l’image de la langue dont ils sont l’instrument et le produit, ils sont par ailleurs des « faits sociaux » (cf. Ferdinand de Saussure, in Cours de linguistique générale). Ils sont aussi des miroirs qui nous renvoient l’histoire des hommes et de leurs représentations (cf. Claude Hagège, in Halte à la mort des langues). Voilà pourquoi certains changent de sens quand ils ne meurent pas. Voilà également pourquoi ils sont une série de problèmes emboîtés.

Enfin il est des mots dont il faut se méfier, des mots qui présentent comme évident ou objectif ce qui est là. Des mots qui épousent le consensus ambiant, l’opinion dominante ; des mots qui sont conformes aux croyances ou vérités véhiculées par nos cercles d’appartenance. Des mots qui ne posent jamais la bonne question, c’est-à-dire la question qui dérange, oblige à réfléchir et surtout à douter, à rechercher les intentions cachées, à se heurter à l’épreuve des faits, à décrypter les non-dits et les silences.

Tout n’est – du début à la fin - qu’une affaire de mots ! Ce qui nous permet un certain nombre de réflexions concernant le langage performatif (J.L. Austin, Quand dire c'est faire) … et ce qui nous renvoie à la Genèse :



rAa-yhiy>w: rAa yhiy> ~yhil{a/ rm,aYOw: [1, 3]

Dieu dit : "Que la lumière soit" et la lumière fut.



Topographie de questions,

abécédaire et mouvement d’ensemble

 

Cette « grammaire du temps présent » est sans cesse traversée par cette taraudante question : « qu’est-ce qui se passe ? ». Et c’est en cherchant à y répondre que sont convoqués toutes les disciplines faisant partie des sciences humaines et sociales, et leurs méthodes, et leurs grilles de lecture, et leurs doutes, et leurs silences. Et c’est en cherchant à y répondre que peut être convoquée aussi cette anthropologie biblique qu’un petit nombre d’universitaires a su mettre en avant – l’un des premiers ou des plus connus étant René Girard.

Mais avant toute question préjudicielle, commençons par interroger les mots, par les triturer pour les faire parler ! Et, parmi les mots susceptibles de retenir notre attention, il y en a un qui surgit quand on parle de l’individu ou du social, de la liberté ou du marché, du quotidien ou du soi, c’est le mot invention, – résultat et substantif du verbe d’action : inventer.

Parler d’invention théorique, historique et sémantique :

Bien sûr, parler d’invention quand il s’agit de l’individu, du social, de la liberté, du marché, du quotidien et du soi, « c’est déjà soutenir une thèse provocatrice » – comme l’écrit Serge Latouche dans L’invention de l’économie (Albin Michel) -, car c’est poser d’emblée que tous ces mots / concepts ont une histoire - ils ne sont pas là comme ça - et aussi qu’ils sont une histoire. Voilà bien une « déconstruction » au sens heideggerien du terme et une « archéologie du savoir » comme dirait Michel Foucault, étape nécessaire pour éviter certains égarements de la pensée sociologique, ou économique, ou anthropologique, qui a tendance à absolutiser des concepts comme s’ils représentaient des vérités en soi. Et c’est ainsi que l’on parle du marché, du capitalisme, de l’individu, du social, etc.

Une lecture aux éclats :

Mais commençons d’abord par faire parler le mot inventer en faisant appel à une autre forme de déconstruction, la « lecture aux éclats », c’est-à-dire l’éclatement du mot en ses lettres, ou groupes de lettres, voyelles et consonnes, sans s’inquiéter, une nouvelle fois, de soutenir une thèse provocatrice pour nos esprits cartésiens. 

« Même un homme simple, s’il prend le temps de lire […] pourra voir de nouvelles choses, de nouveaux sens ; c’est-à-dire que, par un regard intensif sur les lettres, celles-ci commenceront à faire de la lumière, à se mélanger, à se combiner et il pourra voir de nouveaux arrangements de lettre, de nouveaux mots  » (Rabbi Nahman de Braslav).

Déconstruisons simplement le mot en trois groupes de mots et voyons ce que nous laisse voir cette « lecture aux éclats » :


in – vent - er


1°) inventer c’est mettre dans le vent, mettre en avant, - et c’est en cela que toute invention est un événement, c’est-à-dire un avènement, une mise en avant ; et c’est pour cela que cette mise en avant est l’un des possibles parmi les possibles, qu’elle est un discours parmi les discours, une construction parmi les constructions ; et c’est ce qui peut nous faire dire en paraphrasant le philosophe Michel Foucault, qui avait un goût certain pour la provocation : l’économie, ou le marché, ou l’individu, etc., n’existent pas, il n’y a que des discours sur l’économie, ou sur le marché, ou sur l’individu, etc. 

2°) pourtant cette mise en avant / mise dans le vent - une fois acceptée, bien établie - est quelque chose qui s’impose à nous, qui nous domine, qui nous saisit comme le vent qui nous prend et nous emporte, - et c’est pour cela qu’il y a toujours, quand on parle d’invention, d’autres mots qui se profilent à l’horizon : le sens de l’histoire et le Progrès qui « gagne un point après l’autre, et court contagieux » (Victor Hugo). Et c’est pour cela qu’apparaissent toujours un certain fatalisme, un discours dominant – une idéologie ? - qui phagocyte le sens commun et devient la « vox populi », ou la pensée unique pour reprendre une expression bien « dans le vent » !

3°) mais cette domination – impossible d’échapper au vent ! – laisse toutefois à celui qui subit le vent une certaine marge de manœuvre : soit il se laisse porter ou pousser par le vent ; soit il utilise le vent pour tirer des bords et se créer ainsi, grâce à (ou à cause de) cette domination, un espace de liberté, de dés-ordre, de libre-arbitre. Et c’est dans ce sens-là, en s’intéressant au territoire de l’intime, que Michel de Certeau a étudié l’« invention » du quotidien. Par delà la passivité des consommateurs, véritable postulat interprétatif des « experts » de son époque, il a cherché à savoir si « les gens ordinaires » ne faisaient pas preuve d’une certaine créativité « cachée dans un enchevêtrement de ruses silencieuses et subtiles, efficaces, par lesquelles chacun s’invente une manière propre de cheminer à travers la forêt des produits imposés. »


in – vent - er


Peut-être y a-t-il d’autres sens possibles quand on déconstruit/reconstruit ce mot … mais c’est en utilisant ces trois interprétations qui m’ont fait sens que j'envisage cette « grammaire du temps présent » dont l’archéologie du fait social tient ensemble trois séries d’« inventions » :



1°) l’invention de l’individu et du social ;

2°) l’invention de la liberté et du marché ;

3°) l’invention du quotidien et du soi.



De l’individu au social, de la liberté au marché, du quotidien au souci de soi :

Toutes ces « inventions », de l’individu et du social, de la liberté et du marché, du quotidien et du soi, s’imbriquent étroitement et participent d’une « invention » matricielle : la modernité.

Mais prenons un exemple, l’individualisme - cet « individualisme » qui n’est pas un simple « souci de soi » et qui ne peut être confondu avec de l’égoïsme ou de l’égotisme.

Le fait d’ériger sa propre vie en norme suprême a une histoire, ce n’est pas une préoccupation « naturelle » et universelle, c’est véritablement une construction sociale, une invention liée à l’émergence de la modernité - les Lumières - et à la première révolution industrielle.

Bien sûr, l’histoire de l’individu et de l’individualisme est tributaire de l’étude de l’intériorité, de l’intimité – et saint Augustin fut l’un des premiers à introduire le « je » dans le récit - , mais elle dépend aussi des mutations économiques, juridiques et sociales. L’avènement, ou le « sacre » de l’individu, ne peut être dissocié d’un mouvement plus général, qui passe par la propriété privée et la propriété de soi. Hobbes, déjà, l’avait laissé entendre. Puis Locke, mais de façon moins vigoureuse. Puis, au cours du XXe siècle, le philosophe américain C.B. Macpherson – La théorie politique de l’individualisme possessif -, ou le sociologue Louis Dumont – Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne -, puis de nos jours, Robert Castel et Claudine Haroche - Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi.

C’est ainsi qu’une nouvelle « civilisation des mœurs » est en train de s’édifier sur l’individualisme et la société de marché, de plus en plus globalisée – une « civilisation des mœurs » qui n’a plus grand chose à voir avec celle qu’avait fort bien décrite N. Elias et dont H. Mendras avait déjà pressenti la fin (cf. La Seconde Révolution française, 1965-1984).

Les métamorphoses de la question sociale, avec l’effritement de la société salariale, sont l’un des signes tangibles de ce changement (Robert Castel, in Les métamorphoses de la question sociale). Mais il y en a d’autres : l’écart entre l'époque où "être soi" signifiait échapper à son individualité pour tendre vers un idéal collectif, et notre « temps présent » où "être soi" c'est d’abord revendiquer sa différence sociale, ethnique, cultuelle, sexuelle, et vouloir qu'elle soit protégée – reconnue - par la loi. Avec des dérives possibles : du repli sur soi à l’entre-soi, etc. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a plus de « lien social », plus de « sens », plus de « repères ». Il y aurait plutôt des « déplacements » : du lien, du sens, des repères …

Et ce malaise de la modernité – évoqué notamment par Charles Taylor – serait peut-être dû au fait que nous entrons dans une autre « civilisation des mœurs », et, partant, dans une autre modernité. Qui serait plutôt une sur-modernité (Beck) qu’une post-modernité (Lyotard).

La boucle est ainsi bouclée. Edgar Morin, le penseur de la « complexité », serait content et Paul Bureau pareillement.

Toute complexité est circulaire et fait penser à une immense toile d’araignée : on tire un fil et tout vient.

Mais les herméneutes et Ricœur aussi seraient contents, et les exégètes également : toute lecture est bien une relecture et on ne cesse de lire. Car il y a le monde du lecteur et le monde du texte. Et ces mondes sont toujours en mouvement. Comme la pensée. Et le fait social.

 

En guise de conclusion


Comme l'a fait remarquer Maurice Blanchot dans L'Entretien infini, toute réponse reste le désespoir de la question dans la mesure où elle peut devenir une fermeture, clôturant par là-même la pensée par un point c'est tout, un c'est ainsi ... - et ceci est encore plus vrai pour les sujets ou les articles que vous avez à expliquer/commenter, car généralement la réponse s'ouvre sur un paradoxe, ou un compromis, ou un entre-deux, ou une tension. En cela, toute conclusion devrait satisfaire à la fois Maurice Blanchot et le Platon des dialogues, lesquels se terminent souvent de façon aporétique, ce qui relance à nouveau le débat - car une pensée est toujours en train de se faire ; elle est, comme la vie et la société dans laquelle nous vivons, un processus permanent qui fait sans cesse surgir du nouveau. Même si, instinctivement (?!), nous cherchons tous à reproduire du même - l'angoisse liée au changement ?!


Alain Laurent-Faucon

SUITE : CULTURE GÉNÉRALE - RÉFLEXIONS [2]


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