L'IDÉE EUROPÉENNE PAR DUROSELLE [1]

Publié le par alain laurent-faucon


En prélude aux "Rendez-vous de Blois" (9 - 12 octobre 2008), l'historien britannique Eric Hobsbawm avait donné une conférence sur « L'Europe : mythe, histoire, réalité », publiée par le Monde et mise en ligne sur mon blog de culture gé – cf. L'EUROPE VUE PAR ERIC HOBSBAWM

A présent, je vous propose une autre excellente synthèse sur l'histoire de l'idée européenne, de l'Antiquité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, due à ce grand historien que fut Jean-Baptiste Duroselle et publiée dans l'Encyclopædia Universalis. J'en profite, au passage, pour vous inviter toutes et tous à consulter régulièrement cette encyclopédie de très haute tenue intellectuelle et qui réunit généralement les auteurs les plus prestigieux.

Sans faire la moindre publicité - mon blog se veut TOTALEMENT libre et indépendant, et entend le rester ! -, l'Encyclopédie Microsoft Encarta peut être, elle-aussi, fort utile : ses articles, très bien conçus, proposent l'essentiel et suffisent pour avoir une bonne vision d'ensemble sur tel ou tel sujet.

 


Histoire de l’idée européenne


Article de Jean-Baptiste Duroselle
in Encyclopædia Universalis


Le mot « Europe » a fait son apparition, dans un sens géographique, dès le VIIe siècle avant J.-C. Simple péninsule de l’Asie, ses limites orientales restent arbitraires. On peut même discuter de ses limites occidentales et accepter ou non d’y rattacher certaines îles. Mais ces débats de frontières resteraient académiques si, au cours des siècles, le concept d’Europe ne s’était pas chargé d’idées et de passions politiques. Parler de l’« idée européenne », c’est évoquer le problème de savoir si, au-dessus des peuples, des langues, des religions, des États, il n’existe pas une « communauté supérieure », distinguant des continents massifs qui, de près ou de loin, l’entourent, la petite presqu’île découpée par les mers.

Les Grecs dispersés sur trois continents se considéraient comme différents des « barbares ». L’unité de l’Empire romain était la Méditerranée et non l’Europe. Les Arabes, en envahissant l’Espagne, l’Italie du Sud et la Gaule, auraient pu, comme les Romains, dominer le pourtour méditerranéen. C’est leur reflux, de la bataille de Poitiers (732) à la Reconquista espagnole (achevée au XVe siècle), qui a mis en lumière une idée « politique » de l’Europe, fondée sur la Chrétienté. Une seule fois, sous Charlemagne, une unité politique a coïncidé pratiquement avec la zone d’influence de l’Église romaine. Pendant le reste du Moyen Âge, le rêve a persisté d’unifier l’Europe sous la direction soit de l’empereur, soit du pape.

L’apparition, dès le XVe siècle, d’États modernes structurés a détruit les perspectives d’unité par la religion. L’idée européenne a alors pris – jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale – trois formes principales : Europe de l’équilibre ou du « concert », admettant l’indépendance des États (surtout des grands), garantie par l’observation du droit des gens et de règles traditionnelles (balance of power) ; Europe unifiée par la conquête : tel a été l’objet des deux entreprises fort différentes de Napoléon et de Hitler ; Europe volontairement unifiée, mais celle-ci n’a pas dépassé le stade des projets et des rêves : c’est tardivement, au XXe siècle, que des hommes politiques ont paru admettre la perspective d’une unification concertée.

La fin de la Seconde Guerre mondiale marque une coupure absolue. Le monde est devenu « bipolaire » et la puissance s’est concentrée en deux États dont l’un est partiellement européen et l’autre peuplé pour 90% par l’immigration européenne. Les « puissances » européennes, à force de s’être combattues, ont perdu une prépondérance technique et politique qui leur avait permis de conquérir en quatre siècles la quasi-totalité du monde. L’idée d’unité cesse alors d’être affaire d’écrivains pour devenir l’une des préoccupations essentielles des hommes d’État. Robert Schuman, Alcide De Gasperi, Konrad Adenauer, souvent inspirés par Jean Monnet, appuyés par les États-Unis et en opposition avec l’U.R.S.S., ont réussi à créer des institutions communautaires, soit pour l’ensemble de l’Europe non communiste, soit, sur le plan économique, pour six pays occidentaux. De l’unification économique, passera-t-on à l’unification politique ? On se heurte là à des résistances imprévues, dont le général de Gaulle, hostile à l’« intégration », a été le symbole. Le problème politique est posé, mais non résolu.


1. L’Europe « géographique » de l’Antiquité


L’Europe est une héroïne mythologique, l’une des trois mille Océanides ou une Phénicienne enlevée par Zeus qui avait pris pour la séduire la forme d’un taureau. Pourquoi son nom a-t-il été donné à un territoire ? Hérodote, au Ve siècle avant J.-C., se posait déjà la question : « Le plus curieux, c’est que la Tyrienne Europe était de naissance asiatique et n’est jamais venue sur cette terre que les Grecs appellent maintenant Europe. » Et, conclut-il avec philosophie, « nous utiliserons les noms établis par la coutume » (Histoires, VII, 185).

Le mystère n’a pas été percé. Dès la fin du VIIe siècle, un contemporain d’Hésiode, dans le poème À Apollon pythien, évoque « ceux qui vivent dans le riche Péloponnèse et ceux de l’Europe et tous ceux des îles baignées par les vagues ». On applique alors le mot « Europe » à une partie de la Grèce continentale. Puis il en arrive à désigner, dans la mesure des connaissances géographiques d’alors, l’ensemble de la péninsule rattachée à l’Asie, Hérodote en fixant la limite orientale au Tanaïs (le Don). Aujourd’hui, l’Europe s’étend jusqu’à l’Oural. Mais il s’agit là d’une définition arbitraire, les limites entre Europe et Asie n’étant pas tranchées par une frontière géographique incontestable.

Les Grecs

C’est, dit Hérodote, une « terre excessivement belle, qui porte toutes sortes d’arbres fruitiers » (VII, 5). Mais ni lui ni aucun des auteurs grecs n’attache à l’Europe une signification politique quelconque. Un Grec est fier d’être grec, se sent supérieur aux autres peuples, qu’il appelle uniformément « barbares ». Or les Grecs habitent l’ouest de l’Asie Mineure, les archipels de la mer Égée, l’actuelle Grèce continentale, le sud de l’Italie et de la Sicile. Ils ont d’importantes colonies au nord-est de l’Afrique, en Méditerranée occidentale, sur les côtes de la mer Noire. Divisés politiquement en cités qui se font la guerre, les Grecs sentent le monde hellénique qui les groupe tous comme une « communauté supérieure », et diverses institutions – tels les jeux Olympiques – attestent cette unité profonde.

Aristote estime que « les nations habitant les endroits froids et celles de l’Europe sont pleines de courage, mais parfois déficientes en intelligence », que « les peuples d’Asie sont intelligents et habiles de tempérament, mais manquent de courage [...] ».

« Mais la race grecque participe aux deux caractères, précisément parce qu’elle occupe la position géographique médiane, de sorte qu’elle est à la fois courageuse et intelligente » (Politique, VII, 6, 1327 b sqq.). Il y a donc un « pan-nationalisme » grec, et aucune notion d’une solidarité des Grecs d’Europe avec d’autres peuples du même continent.

Les Romains

Certes, Rome est une ville européenne. Mais l’extraordinaire conquête des Romains a pour axe la Méditerranée, mare nostrum, dont elle atteint et dépasse tous les rivages dès le 1er siècle après J.-C. En revanche, elle ne s’étend pas à toute l’Europe. Selon le géographe Strabon, qui écrivit peu avant l’ère chrétienne, les Romains « tiennent presque toute l’Europe, excepté la partie qui se trouve au-delà de l’Ister [Danube] et les parties bordant l’Océan entre le Rhin et le Tanaïs [Don] ». Cependant, deux grandes zones européennes lui sont à peu près inconnues : les Pays scandinaves – on a vu qu’il confond Baltique et Océan – et les vastes plaines du Nord entre le fond de la Baltique et le Don. Les Romains ne pourront jamais conquérir la Germanie, et c’est sous Trajan seulement (98-117 apr. J.-C.) qu’ils dépasseront notablement le Danube en s’emparant de la Dacie (Roumanie).

Le mot « Europe » apparaît peu dans la littérature gréco-latine. Il est presque réservé aux écrivains géographes, lesquels ont d’ailleurs pour elle une certaine prédilection. Avant de décrire les autres continents, Strabon s’exprime ainsi : « Je dois commencer par l’Europe parce qu’elle est à la fois variée de formes et admirablement adaptée par la nature au développement de l’excellence en hommes et en gouvernements et aussi parce que, grâce à ses ressources, elle a contribué à l’amélioration des autres continents » (Géographie, II, 5, 8). Pline l’Ancien, écrivant son Histoire naturelle moins d’un siècle après Strabon, l’imite : « Je parlerai d’abord de l’Europe qui a engendré le peuple vainqueur de toutes les nations, qui est de beaucoup la plus belle des terres » (III, 1).

Ce sont là de brefs élans d’enthousiasme, non des vues politiques.

Les Barbares

L’énorme machine administrative romaine imposait à l’Empire des institutions communes. Elle fut ébranlée au IIIe siècle par les premières invasions barbares, reconstituée au IVe sous la forme nouvelle d’un Empire divisé en quatre, la tétrarchie de Dioclétien, anéantie au Ve siècle. Dès 395, l’Empire d’Orient se sépara définitivement de l’Empire d’Occident. Celui-ci s’effondra en 476 sous les coups des Barbares. Certes, au VIe siècle, Justinien, à l’apogée de l’Empire de Byzance, réussit à reconquérir une partie de l’Occident. Son succès fut éphémère. Des royaumes barbares, incertains et mouvants, s’établirent, Francs en Gaule du Nord, Wisigoths en Aquitaine et en Espagne, Vandales en Afrique, Ostrogoths en Italie du Nord, etc. La vie intellectuelle se dégrade sous les coups de ces peuples vigoureux, mais frustes, et, au VIe siècle, elle n’existe plus guère que dans les monastères de la lointaine Irlande.

Pendant cette ère tourmentée, le mot même d’Europe a presque disparu. On le voit mentionné, sans commentaire, par Procope, l’historien de Justinien, et c’est à peu près tout.

Curieusement, tandis que se développe, à partir de Grégoire le Grand (590-604), l’influence de l’Église de Rome qui lance partout des missions évangélisatrices, en rivalité avec les Églises d’Orient, un nouveau phénomène va imposer aux Européens la conscience de leurs particularités : la conquête arabe.


2. L’Europe aux dimensions de la Chrétienté (VIIe-XVe siècle)


C’est en 622 qu’a lieu l’hégire, fuite de Mahomet de La Mecque à Médine. Cet événement, absolument ignoré des Européens d’alors, marque symboliquement la fondation d’une religion nouvelle, mais aussi la prochaine conquête d’un empire.

En 711, Tariq franchit les colonnes d’Hercule devenues, grâce à lui, le détroit de Djabal al-Tariq (Gibraltar). L’Espagne byzantine s’écroule. Les Arabes traversent les Pyrénées, et le reflux ne commencera que lorsque Charles Martel les aura arrêtés à Poitiers (732).

C’est la conquête arabe qui fait resurgir le mot même d’Europe et qui, surtout, pour la première fois, lui donne un sens politique. Le moine britannique Bède le Vénérable (673 env.-735) l’emploie deux fois. Mais surtout, en 769, trois décennies après Poitiers, l’Espagnol Isidore le Jeune, racontant la bataille, appelle l’armée de Charles Martel l’armée « des Européens » : « Sortant le matin de leurs maisons, les Européens aperçoivent les tentes bien rangées des Arabes ».

Par quels cheminements intellectuels en est-on venu là ? On l’ignore. L’important est de comprendre que la lutte contre les envahisseurs arabes a été celle des chrétiens contre les musulmans et qu’elle a révélé, partout où elle se produisait (Espagne, Gaule franque, Italie du Sud), une nouvelle solidarité, renforcée par l’action des papes à un moment où les communications avec le monde byzantin étaient bien réduites et malgré les luttes intestines.

Charlemagne

La solidarité atteignit un éphémère apogée avec les conquêtes de Charlemagne, roi franc couronné empereur par le pape en 800. Dès le début de son règne, un clerc du nom de Cathulf lui recommande de remercier Dieu qui lui a donné la domination sur l’« Europe ». En 799, le poète Angibert appelle Charlemagne « chef vénérable de l’Europe », « roi, père de l’Europe » : « Charles, savant, modeste [...] maître du monde, bien aimé du peuple [...] sommet de l’Europe [...] est en train de tracer les murs de la Rome nouvelle. »

Il y a alors à peu près coïncidence entre la notion d’Europe et celle de Rome nouvelle, c’est-à-dire d’Empire d’Occident reconstitué. Charles, béni et sacré par le pape, exerce sur celui-ci une influence déterminante. L’Europe, c’est alors la Gaule, l’Espagne non musulmane, les Pays-Bas, la Germanie, l’Italie où Charlemagne triomphe des Lombards. L’Empire coïncide avec les pays de l’actuel Marché commun, non compris les aires de mission des catholiques romains. Mais il est bien distinct de l’Empire d’Orient. D’ailleurs, en 863, l’Église d’Orient se sépare de celle de Rome (le schisme définitif date de 1058).

L’empire de Charlemagne ne lui survit guère. Le partage de Verdun s’opère en 843. L’empire des Othons, aux Xe et XIe siècles, aura des dimensions bien plus modestes, ce qui n’empêche pas l’auteur des Annales de Quedlinburg, évoquant le couronnement d’Othon III en 996, d’écrire avec quelque exagération : « Cette intronisation, accomplie par le Siège apostolique, a consacré comme empereur auguste notre seigneur Othon, jusqu’alors appelé roi, aux acclamations non seulement du peuple romain, mais aussi des peuples de toute l’Europe. »

Le rêve du Moyen Âge : la reconstitution de l’unité

Dès lors, Charlemagne a sa légende. Dans l’histoire fort compliquée d’un Moyen Âge où l’autorité s’éparpillait à l’infini, on n’examinera que les projets d’union, œuvre d’intellectuels, de partisans.

D’abord, le mot « Europe » se raréfie de nouveau. L’empire de Charlemagne était, selon l’historien Nithard († 858), tota occidentalis Europa. Le mot Occidens disparaît comme le mot Europa, et on y substitue celui de Christianitas, Chrétienté. Mais qui va gouverner la Chrétienté, le pape ou l’empereur ? Un conflit de plusieurs siècles se déclenche, surtout à partir du pontificat de Grégoire VII (1073-1085), entre les partisans du sacerdotium – le pape supérieur à l’empereur et aux autres princes – et ceux du regnum – l’empereur se réservant la domination temporelle. Ainsi, il y a deux façons de concevoir l’unité, qui seule permettra d’achever la grande tâche des croisades et de la Reconquista : celle des partisans du pape, que l’on appellera guelfes, et celle des partisans de l’empereur, les gibelins. Parmi les projets impériaux, il faut citer celui du moine allemand Engelbert d’Admont, écrit en 1307 et 1310, et surtout le De monarchia de Dante (entre 1310 et 1313). Parmi les projets favorables au pape, celui d’Aeneas Sylvius, Piccolomini, le futur pape Pie II, en 1445. Enfin, en 1464, le roi de Bohême Georges de Podebrady propose une troisième voie : l’unification par une ligue des princes chrétiens.

Mais le mot « Europe » n’apparaît guère. Il est devenu un raffinement de savants, au moins jusqu’au XIVe siècle. On le trouve une douzaine de fois dans l’œuvre de Dante, qui parle d’Europae nobilissima regio (De monarchia, II, 2). Notons, de la même époque, cette prophétie de Jordan de Séverac (XIVe siècle) qui revient de l’Inde où, écrit-il, les habitants lui ont dit : « Un jour viendra où les Européens conquerront le monde. »

En fait, les royaumes, qui, à travers le système féodal, accroissaient lentement leur puissance, ne voulaient être dominés ni par le pape ni par l’empereur. Les clercs et les doctes qui les entouraient, influencés par le droit romain, en déduisaient les idées qu’on traduira plus tard dans la formule célèbre : « Le roi est empereur en son royaume. »


3. L’Europe moderne, ses conquêtes et ses lois (du XVIe siècle à 1789)


La formation d’États modernes, à partir du XVe siècle, se manifeste concrètement par l’apparition d’armées permanentes, d’impôts permanents et d’administrations organisées se substituant aux simples serviteurs personnels du roi. L’Angleterre, la France, puis l’Espagne reconquise, le Portugal en furent les premiers modèles, encore encombrés de survivances féodales et seigneuriales.

Au moment même où ils se constituent, les progrès techniques (poudre à canon, boussole, gouvernail, etc.) vont permettre les grandes découvertes : côtes de l’Afrique avec le prince portugais Henri le Navigateur, découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492, accès direct à l’Inde par le Cap grâce à Vasco de Gama en 1498, etc. Soudain, le monde s’élargit sur les plans économique et culturel, et les Européens sont amenés à prendre conscience de leur originalité. La révolution intellectuelle qu’a été la Renaissance accroît en quelque sorte les audaces de la pensée. Le cadre de la Chrétienté craque de toutes parts. La Réforme protestante, à partir de 1517, divise même la Chrétienté en plusieurs partis qui s’entre-déchirent.

L’Europe face aux Turcs

Pourtant, l’expansion des Turcs ottomans aurait pu créer une vaste coalition européenne. C’est en 1453 qu’ils prennent Constantinople, anéantissant ainsi le vieil Empire romain d’Orient. Dans la notion de croisade contre les Turcs, l’Europe s’assimile à nouveau à la Chrétienté. On trouve cette idée chez le poète portugais Camões, qui parle de la « pauvre Europe » combattant le « féroce Ottoman ». De même, le Tasse considère la lutte contre les Turcs comme celle de l’Europe contre l’Asie. De même Érasme. Quant à Luis Vives, il écrit : « Nous tenons, de Gadès à l’Ister, une zone qui s’étend entre les deux mers et qui est la très courageuse et très puissante Europe. Là, si nous nous unissions, nous ne serions pas seulement égaux à la Turquie, mais supérieurs à toute l’Asie. »

La croisade ne put se faire. Les querelles des États modernes l’empêchèrent. Entourée de trois côtés par l’énorme royaume de Charles Quint, la France de François 1er alla jusqu’à s’allier aux Turcs contre son ennemi, pourtant catholique. D’ailleurs, grâce à celui-ci et à ses successeurs, le reflux ottoman commence. La victoire de Lépante (1571) est le grand tournant après lequel la Turquie ne cessera de reculer jusqu’en 1919.

L’Europe face à l’Amérique

L’Amérique, prétendument peuplée de « sauvages », pose de tout autres problèmes. Elle est aisée à conquérir, mais les conquérants avides d’or entretiennent le mystère pour ne pas informer les rivaux. Ses habitants, si différents des Européens, sont-ils bons ? La légende du « bon sauvage » existe dès le XVIe siècle, avant d’être reprise par Jean-Jacques Rousseau ; Ronsard, dans les Îles fortunées (1553), rêve de s’y rendre « Loin de l’Europe et loin de ses combats ». L’Amérique fournit aux Européens des sujets de réflexion, de comparaison. Mais elle leur apparaît comme un prolongement de l’Europe, ainsi que l’indiquent beaucoup de noms (Nouvelle-France, Nouvelle-Espagne, Nouvelle-Angleterre, Nouvelle-Grenade, Nova Scotia, Nouvelle-Amsterdam ou New York, etc.). À la fin du XVIIIe siècle, grâce à la révolution américaine, l’Amérique deviendra l’asile de la liberté et l’américanisme fleurira dans les milieux intellectuels européens.

L’Europe et la Russie

Considérés comme semi-barbares, les Russes font leur entrée en Europe avec le règne de Pierre le Grand (1682-1725). Sur des cartes que Montesquieu fait dresser par Robert de Vaugondy en 1756, figure une « Russie européenne » qui s’étend jusqu’à la Volga. On négligera encore longtemps la frontière de l’Oural. Et, surtout, un grand débat s’instaure, en Europe occidentale comme en Russie, pour savoir si les Russes sont ou non des Européens à part entière. « Les Russes ne seront jamais policés », écrit Rousseau (Contrat social, chap. VIII). Voltaire hésite. L’Italien Domenico Caracciolo, dans son Europe française (1777), dit au contraire que « la Moscovie autrefois barbare est aujourd’hui civilisée ». Mais, civilisée ou non, la Russie est admise au XVIIIe siècle dans le « concert européen ».

L’Europe de l’équilibre et de la légitimité

En face d’un monde élargi qu’elle va conquérir, l’Europe doit se donner une organisation. La dislocation de la Chrétienté médiévale et la formation des États modernes créent la coutume de l’« équilibre européen » et des règles de droit.

Imitant l’équilibre instauré par les princes italiens au XVe siècle, les puissances européennes, animées par la « raison d’État », considèrent en général que leur intérêt supérieur exige une certaine « balance » entre les principaux royaumes. François 1er l’a fait spontanément face à Charles Quint. Le cardinal Wolsey, ministre britannique, sut faire passer alternativement son pays de l’alliance espagnole à l’alliance française. C’est, dit William Robertson dans son History of the Reign of Charles V (1770), « la méthode pour empêcher tout monarque de s’élever à un degré de puissance qui serait incompatible avec la liberté générale ». De plus en plus, les traités mentionnent dans leurs préambules que leur but est de restaurer « la paix de l’Europe ». De plus en plus, les grandes puissances constituent un «concert», gérant les affaires des petits États, et ceux-ci cherchent leur survie en se plaçant sous la protection d’un grand, ou, parfois, bénéficient de la nécessité qu’il peut y avoir à créer un « État tampon ». Mais, dans certains cas, l’équilibre européen aboutit au partage. L’exemple le plus célèbre est celui de la Pologne.

Progressivement s’établit, surtout à partir du De jure belli ac pacis (1625) de Grotius, un ensemble de règles qu’on appelle le droit des gens. Certains voudraient aller plus loin et élaborent des projets d’organisation européenne qu’on a appelés, du nom du livre de Thomas Morus (1516), des utopies. Les plus célèbres sont celles d’Émeric Crucé (1623), de Sully (1620 à 1635), de William Penn (1693), de l’abbé de Saint-Pierre (1713 à 1717), de Rousseau (1761), de Jeremy Bentham (1786 à 1789) et finalement le Projet de paix perpétuelle (Zum ewigen Frieden, 1795) d’Emmanuel Kant.


4. L’ère des nationalités (1789-1919)


Au moment où les États ne se souciaient que de balance of power et où les intellectuels pratiquaient le cosmopolitisme, on vit apparaître, d’abord en Europe occidentale, puis en Europe centrale et enfin dans les Balkans, une tendance nouvelle qui devait, aux XIXe et XXe siècles, gagner le monde entier: le sentiment national. Certes, le patriotisme est de toutes les époques ; on aime le pays de ses pères et on cherche à en expulser les envahisseurs étrangers. Mais, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce sentiment fruste se transforme en un concept élaboré : celui selon lequel chaque État, au lieu d’être délimité selon le hasard de la légitimité dynastique, doit coïncider avec une vaste communauté, la « nation ». Du principe des nationalités va surgir le « nationalisme » (le mot apparaît pour la première fois en 1798 dans un texte de l’abbé Barruel). Pour le nationaliste absolu, la nation devient la valeur suprême (et non l’humanité, ni une religion, ni évidemment l’Europe). Donc le souci de chaque nation est d’accroître sa puissance, même au détriment des autres, considérées comme inférieures. Si le principe des nationalités s’adapte fort bien à l’idée d’une communauté européenne, il est évident que le nationalisme constitue pour l’Europe une force de dissociation, un ferment de guerres d’autant plus puissant que les opinions publiques prennent conscience d’elles-mêmes et que de grandes passions collectives enveniment les conflits déclenchés par les princes.

Même sans volonté d’impérialisme, le principe des nationalités est générateur de luttes car il a des sources diverses. Avec Herder, puis Fichte, Jahn, Arndt, en Allemagne, l’idée de nation est fondée sur la langue et les traditions populaires. Avec la notion britannique de la self-determination, utilisée par les colons américains en 1776 pour réclamer leur indépendance, avec les principes de la Révolution française, la nation est déterminée par la volonté collective des habitants. Ainsi l’Alsace, de dialecte germanique, est allemande pour le premier principe (dit allemand ou romantique). Elle est française selon le second, car ses habitants ont clairement manifesté leur volonté d’être français.

SUITE : L'IDÉE EUROPÉENNE PAR J.-B. DUROSELLE [2]

en construction

Commenter cet article