L'IDÉE EUROPÉENNE PAR DUROSELLE [2]

Publié le par alain laurent-faucon



Suite et fin de l'article de Jean-Baptiste Duroselle sur l'idée européenne, de l'Antiquité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Avec les analyses de l'historien Eric Hobsbawm, vous avez là l'essentiel de ce qu'il faut savoir sur la genèse de l'idée européenne et de la construction de l'Europe.

Il me faut mettre en ligne la synthèse que je suis en train de rédiger sur la construction de l'Europe, du Marché Commun à nos jours, afin que vous ayez une vue d'ensemble suffisamment exhaustive pour l'épreuve de culture gé, à l'écrit comme à l'oral.


RAPPELS IMPORTANTS :


D'abord la parution d'un numéro de L'Histoire, dans « Les Collections de l'Histoire », sur Les Européens d'Hérodote à Erasmus. Ensuite, le fait que le magazine « Les Mercredis de l'histoire », sur Arte, ait programmé six émissions sur « L'invention de l'Europe ».

 



Histoire de l’idée européenne


suite et fin


Article de Jean-Baptiste Duroselle

in Encyclopædia Universalis


4. L’ère des nationalités (1789-1919) 


Légitimité et nationalité sous la Révolution française


Pendant plus d’un siècle, de 1789 à 1919, l’idée d’Europe va se trouver aux prises avec un bouleversement révolutionnaire du droit international.

Selon le principe de la légitimité, un territoire appartient à un souverain, lequel a le droit, par traité en bonne et due forme, de le céder à un autre souverain. Les adversaires de la France révolutionnaire, puis impériale, les traditionalistes ont lutté pour le maintenir. Leur plus brillant théoricien, l’Anglais Edmund Burke, estime que les « prétendus droits de l’homme » et les tentatives faites « pour les introduire dans toutes les nations d’Europe » risquent de briser la légitimité et l’équilibre. La France n’annexe-t-elle pas des territoires sans traités, sous prétexte qu’elle obéit aux vœux des populations ? On ne peut négocier avec une telle France. Il faut qu’elle revienne à « l’ensemble de la politique et de l’économie de tous les pays de l’Europe », c’est-à-dire qu’on y restaure la monarchie. Alors, il ne faudra pas trop la diminuer, car elle est indispensable à l’équilibre européen.

Au contraire, les révolutionnaires et leurs partisans veulent faire accéder tous les peuples à la « liberté » contre les tyrans. La première annexion, opérée en 1791, est typique : Avignon et le comtat Venaissin, qui appartenaient au pape, sont réunis à la France à la suite non d’un traité, mais d’un plébiscite. Toutefois, en promettant de « porter fraternité et secours à tous les peuples désireux de recouvrer leur liberté » (décret du 19 novembre 1792), la France se lance dans une guerre qui devient bientôt une guerre d’« expansion révolutionnaire ». Sous prétexte d’apporter la liberté à certains peuples, on les annexe à la France, la « grande nation ». De même apparaît dans un discours de Danton du 31 janvier 1793 l’idée ambiguë de « frontières naturelles ». Or « l’agrandissement d’une nation excite l’envie et la haine » (F. Pagès, Histoire secrète de la Révolution française, t. II). Le nationalisme expansionniste et révolutionnaire de la France va non seulement aboutir à la diffusion du principe des nationalités, mais encore susciter par réaction des passions nationalistes ardentes.

Napoléon et l’Europe

Napoléon poursuit les conquêtes révolutionnaires, mais dans un tout autre esprit : par ambition de conquérant. Un problème reste posé. A-t-il été un impérialiste à l’état pur, rêvant de conquêtes, où qu’elles se dirigent ? A-t-il été un patriote et un nationaliste français avide d’agrandir son pays, alors le plus peuplé ? Ou a-t-il songé à unifier l’Europe ? Dans les faits, il la domine de façon éphémère. « Il est le souverain de l’Europe », écrit Metternich en 1809. Dans la doctrine, cela est moins sûr, car il n’en a traité qu’à Sainte-Hélène et a pu reconstruire après coup un plan qui n’avait pas été le sien lors de ses succès. « Une de mes grandes pensées, dit-il à Las Cases le 11 novembre 1816, avait été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu’ont dissous, morcelés les révolutions et la politique [...] J’eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation. » Mais cette conception d’une Europe fondée sur la conquête se heurta non seulement aux rois, mais à leurs peuples.

Nationalisme et idée d’Europe au XIXe siècle

C’est au moment même où le nationalisme s’étend en intensité et en surface que les penseurs, sinon les hommes politiques, se mettent à réfléchir le plus intensément sur l’idée d’Europe. Le schéma général de l’évolution est la montée du nationalisme dans les milieux bourgeois libéraux, républicains et populaires. Les traités de 1815 tentent de restaurer la légitimité. Mais, par étapes successives – 1820-1823, 1830-1831, 1848-1850, et surtout à partir de 1859 – l’ancien ordre se désagrège. Les nations divisées, Italie et Allemagne, s’unifient. Les nations dominées par l’Empire d’Autriche ne parviennent pas à acquérir leur autonomie avant 1918, non plus que la Pologne. Mais l’Empire ottoman se désagrège en Europe. Les États de Serbie, Grèce, Montenegro, Roumanie, Bulgarie apparaissent tour à tour.

C’est là le germe des terribles luttes du XXe siècle. Prévoyant celles-ci, quelques penseurs cherchent d’avance à les éviter. On ne les trouve pas du côté de Karl Marx et de ses disciples, qui cherchent à développer contre les États et leur nationalisme l’internationalisme prolétarien, mais plutôt chez les réformateurs utopistes tels que Saint-Simon, dont le projet de 1814 tend à « rassembler les peuples d’Europe en un seul corps politique en conservant à chacun son indépendance nationale », Philippe Buchez, dont la revue s’appelle L’Européen, ou Mazzini qui propose de satisfaire d’abord les sentiments nationaux et républicains, puis de créer une fédération des républiques européennes. L’expression « États-Unis d’Europe » apparaît, en 1848, chez Henri Feugueray, disciple de Buchez, chez l’Italien Cattaneo, chez Victor Hugo qui déclare : « Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique, les États-Unis d’Europe, se tendant la main par-dessus les mers » (Douze Discours, 1850).

Mais la victoire de l’Allemagne sur la France, en 1871, arrête ce mouvement. L’Europe se divise en deux systèmes d’alliances dont le concert des grandes puissances n’élimine pas les rivalités. C’est la paix armée. « Qui parle d’Europe a tort », dit Bismarck. L’Europe, certes, connaît alors sa dernière grande vague de colonisation. Elle conquiert l’Afrique et l’Asie du Sud-Est. Mais, au lieu d’unir les Européens dans un effort commun, la conquête coloniale ne fait que transposer au-delà des mers l’âpreté des rivalités européennes.

Et l’« équilibre européen », poussé jusqu’à l’absurde, va, de 1914 à 1918, se traduire par l’affrontement sanglant de deux groupes d’États le long de la ligne infranchissable des tranchées.


5. Le drame de l’Europe (1920-1945)


La guerre, a dit Romain Rolland en septembre 1914, est un « crime contre l’Europe ». De fait, la guerre, les traités, l’après-guerre sont le signe de son déclin. La guerre, parce que les Européens s’entre-tuent, se ruinent et ont besoin de l’intervention américaine pour trancher leur épuisante querelle. Les traités, parce que le président américain Wilson y impose la substitution d’un organisme mondial, la Société des Nations, au vieux « concert européen » générateur de guerre. L’après-guerre, parce que rien n’est fait pour empêcher le nationalisme allemand de chercher une revanche. La Russie, devenue bolchevique en 1917, est tenue à l’écart et ne cache d’ailleurs pas qu’elle veut détruire les régimes bourgeois. Une terrible crise économique, de 1929 à 1933, achève de renfermer les peuples d’Europe dans un égoïsme peureux, ou suscite des régimes de violence, en particulier celui de Hitler, qui arrive au pouvoir le 30 janvier 1933.

Les intellectuels et le déclin de l’Europe

De ce déclin, tout le monde est conscient. C’est le « crépuscule de la civilisation », écrit Jacques Maritain. Des hommes aussi divers que Jules Romains, Julien Benda, Henri Massis, Pierre Drieu La Rochelle, Lucien Romieu en France, Huizinga aux Pays-Bas, Guglielmo Ferrero en Italie, Ziegler dans les pays de langue allemande, sir Arthur Salter et Hilaire Belloc au Royaume-Uni décrivent la décadence et, pour la plupart, ne voient le salut que dans une union européenne.

Mais, sur le plan politique, on a des vues moins larges. Certes, Aristide Briand parle, en juillet 1929, d’ « États-Unis d’Europe », et tente, en 1929-1930, de créer « une sorte d’union fédérale » des vingt-sept États européens membres de la S.D.N. Mais en aucun cas, dit-il, les États ne perdront leur souveraineté. Et d’ailleurs, si modeste soit-il, son projet échoue, principalement devant les résistances anglaises. De même, le comte Coudenhove-Kalergi, diplomate autrichien, lance l’idée d’une « Paneurope » qui groupe de nombreux parlementaires. L’avènement de Hitler balaie tous ces efforts.

L’«Europe nouvelle» de Hitler

Comme Napoléon, Hitler s’est lancé à la conquête de l’Europe. Comme lui, il l’a contrôlée pendant une période brève aux yeux de l’historien, interminable pour ceux qui en ont souffert. Mais la ressemblance s’arrête ici. Napoléon n’a pas exécuté six millions de juifs. L’Europe de Hitler, dont les ressources et les hommes étaient exploités par la machine de guerre nazie, était conçue comme une pyramide dominée par le Grand Reich allemand de cent millions d’habitants, supérieur aux autres peuples. À ses côtés, des alliés qui sont surtout des satellites. En dessous, des vaincus, occupés par la Wehrmacht. Puis viennent les protectorats ou gouvernements généraux de Bohême, de Pologne, des territoires de l’Est, habités par la race inférieure des Slaves et constituant le Lebensraum ou espace vital. Plus bas encore, les juifs, systématiquement exterminés.

C’est au nom de l’« Europe nouvelle » que Hitler lança la « croisade antibolchevique ». Les Allemands, dit-il, seront « capables de fournir à toute l’Europe sa classe dirigeante [...] Les générations qui nous suivront accepteront certainement l’unification de l’Europe que nous sommes en train d’accomplir. »

Mais l’Europe de l’esclavage conçue par Hitler fut vaincue par les Alliés et par la résistance des peuples. Il faut noter que, parmi des préoccupations plus immédiates, les mouvements de résistance occidentaux élaborèrent pour l’avenir divers projets d’union dont le plus remarquable fut un « Projet de déclaration des résistances européennes » (1944) prévoyant « une union fédérale entre les peuples européens ».


6. Le réveil de l’Europe


L’Europe ruinée et divisée et les projets d’union

Amorcée par la Première Guerre mondiale, la décadence de l’Europe atteint son comble en 1945. Ruinée, dévastée, elle doit, pour se nourrir et se rééquiper, soit faire appel à l’aide américaine (plan Marshall de juin 1947, voté en avril 1948), soit se condamner à maintenir pendant de longues années un niveau de vie à peine tolérable. La première solution est adoptée par les pays occidentaux ; la seconde par les pays socialistes, qui disposent, surtout à l’époque de Staline, de régimes dictatoriaux seuls capables d’exiger un sacrifice durable. Car l’Europe est aujourd’hui divisée, de part et d’autre de l’Elbe et de l’Adriatique, par une ligne de partage idéologique et politique que Churchill appelle le « rideau de fer ». Le monde est dominé par deux puissances en quelque sorte extérieures à l’Europe, les États-Unis et l’U.R.S.S.

L’idée vient donc tout naturellement que désormais, l’échelle de la puissance ayant changé, les États petits et moyens d’Europe occidentale doivent s’unir pour garder, collectivement, leur indépendance. D’ailleurs, pour de longues années, ils ne sauraient seuls assurer leur défense, même unis. Les régimes socialistes, créés, sauf en Yougoslavie, par l’intervention de l’Armée rouge (entre 1945 et 1948), s’allient bilatéralement à l’U.R.S.S., puis concluent le pacte de Varsovie en mai 1955. La plupart des autres États adhèrent à partir d’avril 1949 à l’« alliance atlantique ». Si certains songent à unifier l’Europe occidentale pour créer une « troisième force », beaucoup de réalistes en viennent à penser qu’elle dépendra longtemps encore de la protection américaine.

Le caractère le plus frappant de l’immédiat après-guerre, c’est qu’aux projets individuels de théoriciens bien intentionnés se substituent des mouvements politiques collectifs qui ont la ferme volonté d’aboutir à des résultats concrets. En attendant que leur action pénètre au sein des gouvernements, ces mouvements se multiplient, surtout en 1947: Union européenne des fédéralistes, Comité international d’études et d’action pour les États-Unis socialistes d’Europe qui deviendra la Gauche européenne, United Europe Movement (1947) fondé par Winston Churchill, alors leader de l’opposition. De 1947 datent également la Ligue européenne de coopération économique, les Nouvelles Équipes internationales (de tendance démocrate-chrétienne) et la reconstitution de l’Union parlementaire européenne du comte Coudenhove-Kalergi. Dès décembre 1947, une coordination est établie entre ces mouvements.

Le Mouvement européen et les gouvernements

Le tournant décisif est marqué par le Congrès de l’Europe, tenu à La Haye du 7 au 10 mai 1948, qui rassemble huit cents personnalités favorables à l’unification européenne et appartenant à tous ces groupements. Il en sortit deux réalisations : d’abord la création du Mouvement européen, présidé par Winston Churchill, Léon Blum, Paul-Henri Spaak et Alcide De Gasperi, vaste organisme de coordination; ensuite une initiative gouvernementale. Le ministre français des Affaires étrangères, Georges Bidault, certainement impressionné par la conférence de La Haye, proposa, le 19 juillet 1948, aux pays signataires du pacte de Bruxelles (France, Royaume-Uni, pays du Benelux), la création d’une Assemblée européenne à laquelle seraient invités d’autres pays. Son successeur, Robert Schuman, suivit cette voie de façon plus systématique et peut donc être considéré comme l’un des « pères de l’Europe ».

On se heurta à une difficulté de principe. La France et le Benelux souhaitaient profiter d’un courant d’opinion alors puissant pour créer un pouvoir supranational, émanant d’une assemblée élue au suffrage universel. Les Britanniques, hostiles à cette thèse, proposaient la création d’un simple conseil des ministres prenant les décisions à l’unanimité. On trouva un compromis : création d’une assemblée consultative, désignée par les parlements nationaux, et d’un conseil des ministres. En fait, ce compromis, en refusant tout pouvoir réel à ces organismes (appelés globalement Conseil de l’Europe), se rapprochait plus des vues anglaises que de celles exprimées par la France.

La première session du Conseil de l’Europe eut lieu en août 1949, groupant douze nations (plus tard seize). Elle attira l’attention, mais on s’aperçut vite qu’aucun progrès réel n’avait été accompli en vue d’une unification, et l’opinion s’en désintéressa.

Intégration fonctionnelle

Troublé par le conflit de la Sarre qui divisait la France et l’Allemagne de l’Ouest récemment constituée, Robert Schuman, inspiré par Jean Monnet, proposa une solution beaucoup plus hardie dans son célèbre plan du 9 mai 1950 : placer la production française et allemande de charbon et d’acier « sous une haute autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe ». La Haute Autorité étant indépendante des États, on aurait enfin, dans un secteur limité, un abandon de souveraineté nationale en faveur d’un pouvoir supranational. Tenant à cette formule, Robert Schuman et le chancelier Adenauer refusèrent d’admettre l’Angleterre si celle-ci n’acceptait pas le principe de la supranationalité. L’Italie, les pays du Benelux, la France, l’Allemagne de l’Ouest – Londres ayant refusé – constituèrent donc une communauté restreinte géographiquement et fonctionnellement (traité du 18 avril 1951). À la Communauté européenne du charbon et de l’acier (C.E.C.A.) on essaya bientôt d’en ajouter une autre. La guerre de Corée ayant amené les Américains à préconiser le réarmement allemand, le gouvernement français (plan Pleven d’octobre 1950) proposa de l’accomplir au sein d’une armée européenne groupant les Six de la C.E.C.A. Un traité instituant une Communauté européenne de défense (C.E.D.) fut signé à Paris le 27 mai 1952. Mais, alors que le charbon et l’acier ne posaient guère de problèmes passionnels, il n’en fut pas de même pour les armées. Après de longues et pénibles hésitations, l’Assemblée nationale française, le 30 août 1954, refusa de ratifier le traité de Paris, ouvrant la première des grandes crises qu’ait connue la politique « européenne » après 1945.

La « relance européenne » : Marché commun et Euratom

Une fois passée la tourmente suscitée par le rejet de la C.E.D., les dirigeants des Six s’orientèrent à nouveau vers l’intégration économique. Jean Monnet, qui avait été le premier président de la Haute Autorité de la C.E.C.A., démissionna et constitua un Comité d’action pour les États-Unis d’Europe, groupant les représentants de tous les partis et syndicats européens favorables à l’unification de l’Europe. Sous son impulsion, les ministres des Affaires étrangères des Six se réunirent à Messine et envisagèrent une fusion des économies nationales, ainsi que des industries atomiques non militaires. Toujours dans le cadre des Six, le traité de Rome du 25 mars 1957 institua la Communauté économique européenne (C.E.E., ou Marché commun) et la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom), qui devaient commencer à fonctionner par étapes, à partir du 1er janvier 1959.

Sans exposer les détails des institutions, on peut noter que la supranationalité est moins évidente dans ces deux nouvelles communautés que dans la C.E.C.A. Il n’y a plus de Haute Autorité, mais une Commission exécutive, laquelle dépend d’un Conseil des ministres représentant les États et décidant à l’unanimité (plus tard seulement à la majorité).

Le général de Gaulle, l’Angleterre et l’intégration

Jusqu’en 1958, deux tendances s’affrontaient : partisans de l’unification européenne (sous des formes diverses : centralisation, fédération), qui pensaient y parvenir par étapes, et adversaires. Ceux-ci groupaient les communistes, hantés par l’idée d’une « Europe des trusts », d’une Europe antisoviétique, et les nationalistes favorables au maintien de la souveraineté des États. On l’avait bien vu avec le rejet de la C.E.D. où les votes des opposants avaient été essentiellement ceux des communistes et des gaullistes pourtant divisés sur la plupart des autres points.

L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle (1er juin 1958) allait rendre le problème beaucoup plus complexe. Sa conception de l’Europe n’a pas été entièrement négative. Du reste, elle ne s’est formulée que progressivement.

En 1958, à la surprise générale, de Gaulle s’associe avec Adenauer pour sauver le Marché commun d’une vaste offensive diplomatique des Britanniques qui essaient de le diluer dans une zone de libre-échange s’étendant à toute l’Europe occidentale. Ainsi, grâce au Général, la Communauté économique commence à fonctionner le 1er janvier 1959.

Une fois libéré de la guerre d’Algérie, le Général proclame avec netteté qu’il est hostile à toute intégration politique où disparaîtrait la souveraineté de la France. Il préconise, par contre, une coopération étroite avec des États, pouvant aboutir à une confédération. Tel est l’objet du plan Fouchet, proposé en octobre 1961, et qui ne fut pas accepté par les partenaires de la France.

En juillet 1961, le Royaume-Uni, pressé par les Américains, posa sa candidature au Marché commun ; toujours peu favorable à la supranationalité politique, Londres voulait néanmoins bénéficier des avantages économiques de la Communauté. Or, le 14 janvier 1963, le général de Gaulle manifesta son opposition à l’entrée de la Grande-Bretagne, sous des prétextes économiques, mais certainement avec des raisons politiques : voulant rendre l’Europe « indépendante » des États-Unis, il craignait que l’Angleterre ne fût le cheval de Troie de cette puissance.

Il ouvrit ainsi la seconde grande crise de l’idée européenne, crise que son départ (28 avril 1969) n’a pas entièrement apaisée. Considérant qu’il était de l’intérêt de la France de développer des structures communautaires agricoles, il introduisit dans la diplomatie européenne, grâce à l’habileté de son ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, une technique réaliste, conforme à l’intérêt national, mais éliminant totalement le sentiment communautaire, et le Marché commun est devenu, en 1969, un forum où se débattent âprement les intérêts, et non plus le premier élément d’une construction européenne.

Les deux Europes

Aujourd’hui, les Européens optimistes croient que ces crises seront surmontées, car l’intérêt de l’Europe (vastes marchés, sécurité, monnaie) imposera l’union. Les pessimistes insistent sur l’ampleur des obstacles : résistance des entreprises marginales menacées par la concurrence internationale, difficultés pour la reconversion des ouvriers de ces entreprises, persistance du sentiment nationaliste même si ses symboles changent.

Vaut-il mieux continuer à développer l’Europe des Six avant d’y admettre d’autres membres ? Faut-il l’élargir avant d’en accentuer la supranationalité ? En fait, au moment où le « rideau de fer » s’ouvre plus largement que dans le passé, ne faut-il pas tendre vers une Europe groupant les pays de l’Est, allant même, selon la formule du général de Gaulle, de l’Atlantique à l’Oural ? Ce sont les lentes évolutions de l’opinion publique, elle-même liée aux structures économiques et aux grandes forces politiques, qui seules peuvent résoudre ces problèmes.

L’idée d’Europe a suscité des débats entre historiens, mais surtout des débats politiques. Certains, tel Denis de Rougemont, présentent l’Europe comme une entité existant depuis des millénaires : « L’Europe est beaucoup plus ancienne que ses nations [...] L’Europe a exercé dès sa naissance une fonction non seulement universelle, mais de fait universalisante. Elle a fomenté le monde [...] L’Europe unie n’est pas un expédient moderne [...] mais c’est un idéal qu’approuvent depuis mille ans tous ses meilleurs esprits » (Vingt-huit Siècles d’Europe). Nous avons pour notre part critiqué cette thèse, estimant inexact que l’Europe ait « précédé » les nations. Il y a eu, à notre avis, une série de conceptions de l’Europe : notion géographique, Chrétienté, Europe des États, Europe des nationalités, Europe unie ou États-Unis d’Europe, en liaison avec les conditions politiques, socio-économiques et culturelles de chaque époque.

Sur les caractères communs distinguant l’Europe du reste du monde, il existe essentiellement deux grandes thèses – avec mille variantes : celle qui a été soutenue avec éclat, par exemple par Gonzague de Reynold ou Denis de Rougemont, selon laquelle on discerne une communauté de civilisation (sur l’étude de laquelle on peut disserter à l’infini) ; celle, plus pessimiste, selon laquelle l’originalité européenne vient de ce que seuls les Européens ont su conquérir le reste du monde. Comme l’a écrit Jean Monnet : « L’Europe a été pendant des siècles le centre de la culture, du pouvoir et de la domination universels. »

Sur le plan politique, on ne peut que signaler les principales divergences. L’idée d’unité de l’Europe a deux types d’adversaires : les partisans de l’indépendance absolue de l’État-nation, d’une part, qui refusent toute forme d’intégration, sinon de coopération (telle était l’attitude du général de Gaulle) ; les marxistes-léninistes, d’autre part, qui posent comme préalable la conquête du pouvoir par le prolétariat (cf. Lénine : « À propos du mot d’ordre des États-Unis d’Europe », août 1915, in Œuvres complètes, t. XXI, Moscou-Paris, 1960).

Les communistes, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, ont combattu les projets d’unification européenne en les accusant de préparer un « bloc occidental » hostile aux États socialistes.

Les partisans de l’unification appartiennent à de nombreuses écoles : socialistes, libéraux, démocrates-chrétiens. Les fédéralistes veulent de larges pouvoirs locaux et acceptent la notion d’États-Unis d’Europe. Certains pensent que la création d’une confédération d’États souverains est une étape nécessaire vers la création d’un gouvernement fédéral : l’unification que seule permet l’existence d’un pouvoir fort. Pour d’autres, l’unification doit commencer par l’intégration économique ; ils estiment qu’une union politique en résultera nécessairement. D’autres encore veulent s’en tenir à une coopération. Sur les limites de l’Europe intégrée, des débats opposent les partisans de l’achèvement préalable de l’Europe des Six aux partisans de l’entrée immédiate de la Grande-Bretagne et aux partisans d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural ». Enfin, l’Europe peut être une « troisième force », avec son équipement nucléaire propre (thèse du général Beaufre), ou se fier, comme le pense Jean Monnet, à l’armement américain et insister sur le partnership atlantique.



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