QUESTIONNER LE QUESTIONNEMENT

Publié le par alain laurent-faucon



En culture générale, puisqu'il s'agit d'acquérir une vue d'ensemble sur l'actualité politique, économique, sociale et culturelle au sens large du terme (de la littérature à l'histoire des idées, des courants picturaux aux nouvelles expressions musicales ou cinématographiques, etc.), il est parfois suffisant de lire certains articles de presse ou comptes rendus de livres. Il suffit de les lire et de les relire en prenant des notes afin de bien s'en imprégner - avant de développer sa propre réflexion.

Encore une fois je me répète et je le sais hélas : lire ce n'est pas lire beaucoup, à tort et à travers, en faisant du zapping sur Internet, ou en accumulant des documents qu'on ne lira peut-être jamais, mais bien lire. Ainsi, certains propos développés dans les pages « Débat » du Monde, quelques articles du « Monde Economie » du mardi, ou du « Monde des Livres » du vendredi, sont-ils d'excellentes sources d'informations dont il faudrait user et abuser.

Pour l'heure, je vous conseille de lire les deux articles ci-joints relatifs à la rhétorique et à la pratique du questionnement, telles que les conçoit le philosophe Michel Meyer. La synthèse proposée par Roger-Pol Droit permet d'avoir une approche des problèmes soulevés par l'auteur De la problématologie et de Principia Rhetorica. Une théorie générale de l'argumentation.

Voici les principales réflexions du philosophe Michel Meyer – je me suis permis de souligner, dans les articles de Roger-Pol Droit, les points qui semblaient les plus importants. Je vous rappelle combien j'insiste sur le questionnement : du sujet de dissertation, des mots du sujet ... Pour un sujet aussi passe-partout que « Les femmes et la société », c'est bien dans le questionnement de ce « et » que se dévoilent la problématique et le plan. Ce n'est qu'après avoir interrogé ce « et », en articulant les questions et les réponses qu'une telle interrogation suscite, que vous faites « monter » vos connaissances afin d'étoffer votre démonstration. Car toute dissertation est une démonstration, une pensée en train de se faire, la vôtre. Mais, là-aussi, je rabâche !



MICHEL MEYER : « Le questionnement constitue le socle indépassable de l'activité intellectuelle. Evidemment, les hommes préfèrent les certitudes et les réponses à ce qui est problématique, même s'ils ne peuvent échapper à cette problématique. Comme l'Histoire rend  problématiques même les réponses les mieux établies, il faut théoriser cette problématicité, "questionner le questionnement". Car philosopher n'est pas seulement questionner, c'est réfléchir à l'articulation des questions et des réponses. »

« Nous vivons dans une société où, de fait, tout est devenu problématique : le rapport à autrui, les valeurs, la famille, l'histoire, sans compter ce que nous sommes. La réalité elle-même est devenue problématique, car sa structure microphysique est quantique, et donc tissée d'alternatives. Il faut prendre conscience du fait que, dans un monde fragmenté comme le nôtre, les questions sont partout - du langage à la littérature, de l'histoire à la morale, de la science à la rhétorique et à l'argumentation. »

« Publicité, politique, vie privée ... on retrouve la rhétorique partout où il importe de séduire, de convaincre et de communiquer. Et même dans les sciences humaines, dont la rhétorique est devenue la nouvelle matrice, il ne s'agit pas à proprement parler de démontrer, mais de persuader du bien-fondé de son point de vue. J'ai donc voulu dégager les lois d'unité à l'oeuvre dans ces usages au premier regard dissemblables. Or, effectivement, on découvre que des principes identiques sont à l'oeuvre dans ces domaines différents. »

« Dans les usages actuels de la rhétorique, il s'agit toujours, en fin de compte, soit de faire admettre une question, soit de tenter de faire disparaître un problème. Bien souvent, on argumente pour justifier qu'une interrogation demeure valable, alors même que l'accélération de l'Histoire semble disqualifier la plupart des réponses. Un usage inverse de la rhétorique, en particulier dans la publicité, est d'escamoter la question, dans le but de nous faire croire qu'elle est résolue. »



« Il nous faut questionner le questionnement »

par le philosophe Michel Meyer


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 14.11.08.


Philosophe atypique, il s'était fait le théoricien de la « problématologie » : à ses yeux, les interrogations sont plus importantes que les réponses qu'on peut y apporter


Sous un air jovial, presque nonchalant, Michel Meyer est un philosophe hyperactif. Il ne se contente pas d'être professeur de philosophie à l'Université libre de Bruxelles (rappelons que « libre », ici, veut dire laïque, à l'inverse de l'usage français), de piloter la collection « L'interrogation philosophique » aux Presses universitaires de France, de diriger la remarquable Revue internationale de philosophie - ce qui pourrait suffire à être bien occupé. De surcroît, au fil d'une vingtaine de livres, il s'est attaché à éclairer philosophiquement des sujets aussi divers, en apparence, que l'art romain, les passions ou le théâtre d'Ibsen. Cette disparité de façade explique peut-être que l'on ait tardé à reconnaître que Michel Meyer occupe, dans la pensée contemporaine, une place profondément originale.

Pourtant, l'essentiel de son travail, le noyau dur de l'oeuvre, réside dans l'élaboration d'un projet fort ambitieux qui se développe depuis une vingtaine d'années. Objectif : inventer une façon différente de philosopher, rien de moins. Son nom : problématologie. Les livres qui l'expliquent : De la problématologie (paru en 1986, republié en 2008) et Principia Rhetorica. Comme souvent en philosophie, le point de départ peut se formuler simplement : au lieu de nous intéresser aux réponses, prêtons attention à l'existence même de l'interrogation, car elle constitue le fondement ultime de la pensée. Toute réponse y renvoie. Or, depuis toujours, l'attention s'est focalisée sur les réponses, les jugements, les propositions - vraies ou fausses - énoncées par les penseurs, par les scientifiques ou par les gens de la rue. Au lieu de considérer l'interrogation comme la base de l'activité intellectuelle, on cherchait systématiquement des certitudes, c'est-à-dire des réponses définitives capables de faire disparaître les questions.

On constate aujourd'hui qu'une telle disparition est impossible. Michel Meyer précise : « Le questionnement constitue le socle indépassable de l'activité intellectuelle. Evidemment, les hommes préfèrent les certitudes et les réponses à ce qui est problématique, même s'ils ne peuvent échapper à cette problématique. Comme l'Histoire, en s'accélérant, rend désormais problématiques même les réponses les mieux établies, il nous faut aujourd'hui théoriser cette problématicité, et donc "questionner le questionnement". Car philosopher n'est pas seulement questionner, c'est réfléchir à l'articulation des questions et des réponses. »

N'est-ce pas, pour les philosophes, leur tâche de toujours ? Qu'y a-t-il donc à faire de nouveau ? « Socrate questionnait les thèses de ses adversaires, mais sans offrir lui-même de réponse. Platon, au contraire, avec sa théorie des idées et du monde suprasensible, répondait, mais en finissant par renoncer à questionner. En fait, les philosophes n'ont pas vraiment réfléchi au questionnement en tant que tel. C'est pourquoi nous devons trouver un nouveau langage, propre à capturer ce qui est problématique. »

On pourrait se demander ce qui prédispose notre époque à un tel changement de regard. Pourquoi maintenant ? « Nous vivons dans une société où, de fait, tout est devenu problématique : le rapport à autrui, les valeurs, la famille, l'histoire, sans compter ce que nous sommes. La réalité elle-même est devenue problématique, car sa structure microphysique est quantique, et donc tissée d'alternatives. Il faut donc prendre conscience du fait que, dans un monde fragmenté comme le nôtre, les questions sont partout - du langage à la littérature, de l'histoire à la morale, de la science à la rhétorique et à l'argumentation. »

Arrêtons-nous à « rhétorique et argumentation ». Il s'agit là du domaine de prédilection de Michel Meyer. Il est en effet le disciple et successeur du philosophe Chaïm Perelman, qui a notamment publié, en 1958, un Traité de l'argumentation devenu ouvrage de référence. En publiant un demi-siècle plus tard la somme intitulée Principia Rhetorica, Michel Meyer réactualise le sujet et en renouvelle les perspectives. Car la rhétorique n'a rien d'une discipline ancienne, restreinte ou dépassée. En tant qu'art de la persuasion, elle se révèle au contraire omniprésente. « Publicité, politique, vie privée ... on retrouve la rhétorique partout où il importe de séduire, de convaincre et de communiquer. Et même dans les sciences humaines, dont la rhétorique est devenue la nouvelle matrice, il ne s'agit pas à proprement parler de démontrer, mais de persuader du bien-fondé de son point de vue. J'ai donc voulu dégager les lois d'unité à l'oeuvre dans ces usages au premier regard dissemblables. Or, effectivement, on découvre que des principes identiques sont à l'oeuvre dans ces domaines différents. »

Comme on s'en doute, il n'y a pas d'un côté « la problématologie » et de l'autre « les travaux sur la rhétorique ». Au contraire, le lien est étroit, dans la pensée de Michel Meyer, entre les analyses concernant les dispositifs contemporains de persuasion et l'attention portée au questionnement. « Dans les usages actuels de la rhétorique, il s'agit toujours, en fin de compte, soit de faire admettre une question, soit de tenter de faire disparaître un problème. Bien souvent, on argumente pour justifier qu'une interrogation demeure valable, alors même que l'accélération de l'Histoire semble disqualifier la plupart des réponses. Un usage inverse de la rhétorique, en particulier dans la publicité, est d'escamoter la question, dans le but de nous faire croire qu'elle est résolue. »

Ainsi voit-on mieux la cohérence du parcours de Michel Meyer. Autour de la place fondatrice du questionnement, qu'il considère comme l'« oxygène de la pensée », ce philosophe agence les études relatives à ce qui aiguise et transforme, ou au contraire raréfie ou escamote les interrogations. Cet homme n'interroge donc pas seulement les questions que nous nous posons. Il s'ingénie avant tout à comprendre ce que nous faisons de ces questions, et ce qu'elles font de nous. Pas étonnant qu'il soit très occupé.

Roger-Pol Droit


De Platon à la pub


Principia Rhetorica. Une théorie générale de l'argumentation
Michel Meyer, Fayard, "Ouvertures", 330 p., 22 €.


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 14.11.08.


Si vous croyez encore que la rhétorique est seulement une affaire ancienne, un art antique de l'éloquence aujourd'hui disparu, détrompez-vous. Elle ne cesse au contraire de renaître, de se transformer, d'inclure de nouveaux registres. S'agit-il de convaincre ? De séduire ? De persuader ? D'argumenter ? Pas moyen d'y échapper ... Multiforme, la rhétorique infiltre la sphère politique comme la vie privée.

Premier grand mérite de cette véritable somme que constituent les Principia Rhetorica : elle embrasse tous les aspects de la rhétorique - de Platon à la pub. En effet, Michel Meyer retrace et synthétise l'histoire des conceptions antiques : Platon mettant l'accent sur la manipulation de l'auditoire, Aristote sur le raisonnement vraisemblable, Cicéron sur les vertus personnelles de celui qui parle. Il expose également, avec une précision maîtrisée, les théorisations contemporaines des procédures argumentatives - jusqu'à Perelman et Habermas.

Toutefois, ce livre qui devrait faire date est loin d'être simplement un remarquable cours d'histoire des idées. Il déplace les perspectives habituelles et renouvelle profondément l'approche théorique de l'argumentation, en proposant une définition inédite de la rhétorique comme « négociation de la distance entre des individus à propos d'une question donnée ». L'accent est ainsi mis sur les questions plutôt que sur les réponses, mais surtout sur les stratégies de prise de distance, ou de rapprochement, entre les individus.

Ainsi entendue, la rhétorique apparaît comme une pratique complexe des interrelations, sociales aussi bien que psychologiques, dont l'exploration ne fait que commencer. D'une lecture exigeante, mais toujours aidée par de nombreux tableaux et schémas récapitulatifs, ce travail laisse présager quantité de développements.

Roger Pol-Droit


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Loana. 20/11/2008 23:09

Merci pour ces précieux conseils de lecture.

Si l'on ne peut qu'apprécier la facilité avec laquelle tout à chacun peut écrire et publier (sur internet surtout), il faut toutefois déplorer une surabondance d'articles trop souvent de piètre qualité qui escamotent l'essentiel. Grâce à vous, nous nous égarerons moins dans cette multitude de papiers. Vous êtes la torche qui éclaire le chemin (de la réussite) et qui brûle les inepties, les idées reçues qui l'entravent.

Bien à vous.

alain laurent-faucon 22/11/2008 17:23



Loana


Je vous remercie infiniment, Loana, pour vos mots d'encouragement, même si je ne mérite pas autant de compliments.
Mais, je l'avoue, cela fait toujours plaisir à lire ou à entendre. L'éternel ego ! Hélas ... Ces réserves faites, qui ne sont pas qu'un effet de style – car il faut savoir désespérer jusqu'au
bout et de soi et de ses éventuelles (?!) compétences, sinon l'on tombe inéluctablement dans la bêtise, celle des « c'est comme ça » et des « un point c'est tout » ! -, je suis vraiment content
de découvrir qu'il existe encore quelques rares étudiant(e)s et candidat(e)s qui recherchent autre chose que du prêt-à-penser et qui ont compris que la culture générale c'est d'abord un
questionnement permanent sur les sujets qui sont « dans l'air du temps » (sic).


En vous souhaitant plein de joies et de succès dans ce que vous entreprenez, prochains concours et vie professionnelle,
je vous remercie pour vos encouragements et cette note d'espoir,


Très cordialement à vous,


Alain Laurent-Faucon