SDF : HÉBERGEMENT D'URGENCE

Publié le par alain laurent-faucon




 

Dès qu'un grave problème surgit, c'est toujours la faute de l'autre et les pouvoirs publics - comme les partis politiques d'ailleurs ! - cherchent toujours un bouc émissaire avant de proposer sans cesse des mesures purement coercitives. L'avez-vous remarqué, face au moindre désordre, la mort d'un SDF, la délinquence des mineurs, le gouvernement propose constamment des mesures d'ordre public, pour ne pas dire policières et répressives. On enferme au lieu de s'attaquer à la racine du mal. Et l'on oublie que derrière chaque « cas », il y a un être humain et que chaque être humain est un « cas » particulier.

Concernant les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), la Conférence de consensus des 29 et 30 novembre 2007 dressait déjà un bilan plutôt mitigé, voire pessimiste. D'après le rapport de la Cour des comptes, « un tiers des hébergés en CHRS trouve une sortie par le haut ». Et la Conférence remarquait qu' « en l'état actuel des choses, on doit porter un diagnostic sévère [...] le système fonctionne de manière inefficace ou même pire : en renforçant chez les personnes sans abri le sentiment d'impuissance et en diminuant leurs possibilités de s'en sortir. Ce sont les fameuses « revolving doors », les portes tournantes. »


« On entre dans le dispositif et on en sort dans le même état, ou plutôt, comme on l'a indiqué lors de la Conférence, non pas dans la même case, mais à la « case d'en dessous » (perte de confiance). »


D'après la Conférence, « la plupart des formes d'hébergement (accueil d'urgence, dortoirs, CHRS par trop infantilisants et bureaucratiques) ne sauraient être considérées comme un véritable chez-soi ». Souvent les personnes hébergées dans les CHRS sont « sans toit ni soi » et les « premiers de leurs droits ont donc trait à la sauvegarde de leur vie personnelle ». Or, notait la Conférence, « droit à l'intimité comme droit à la sûreté imposent l'appropriation d'un espace privé ; c'est un premier élément du chez soi dans un habitat collectif ».

Pourtant la fameuse loi du 2 janvier 2002, qui rénove l'action sociale et médico-sociale et met l'accent sur « les droits des personnes », n'est pas toujours respectée. Il n'est pas rare que dans les CHRS accueillant des jeunes de 18 à 25 ans, les éducateurs s'arrogent le droit d'entrer dans leurs chambres ou leurs studios, notamment en leur absence. Ce que les jeunes vivent très mal, considérant une telle intrusion comme un manque de respect et un abus de pouvoir.

Qu'il faille des contrôles pour éviter toute dérive est compréhensible, c'est la façon de les exercer qui est contestable et contestée. En fait, les jeunes n'ont que rarement droit à la parole - une parole vraiment libre bien sûr ! -, et il n'y a pas, au sein de nombreux CHRS - comme le recommande la loi du 2 janvier 2002 - de véritables « conseils de la vie sociale ou autres formes de participation et d'expression : réunions sur des thématiques concrètes d'accès aux droits et à l'insertion, enquêtes de satisfaction, etc. »

 

REMARQUE : Pour de plus amples informations sur cette Conférence de consensus qui s'est tenue à Paris, les 29 et 30 novembre 2007, voir sur mon blog : SORTIR DE LA RUE.

 





REVUE DE PRESSE


La Croix - 26/11/2008


Comment améliorer l’hébergement d’urgence


La mort d’un quatrième sans-abri en région parisienne (dont trois dans le bois de Vincennes) a fait réagir les pouvoirs publics.


Mercredi 26 novembre 2008, lors du conseil des ministres, Nicolas Sarkozy a engagé le débat sur la responsabilité des services spécialisés face aux personnes qui refusent les centres d’hébergement. « Je vais lancer une réflexion pour voir si on ne pourrait pas rendre obligatoire l’hébergement des personnes sans abri quand la température devient trop froide en France », a déclaré Christine Boutin, ministre du logement, à l’issue du conseil. La Ville de Paris a pour sa part annoncé un plan de renforcement de la prise en charge des sans-abri avec l’ouverture de 120 places nouvelles d’hébergement d’urgence. Un délégué chargé de la grande exclusion sera nommé d’ici à la fin de l’année à la mairie. En ce qui concerne la situation particulière du bois de Vincennes, où 200 personnes environ ont installé leur abri de fortune, le maire de Paris a lancé une « mission bois de Vincennes » à laquelle s’est associée la mairie de Vincennes. Elle sera chargée en particulier de rejoindre les 150 SDF « très désocialisés » qui y vivent. Cette année, 265 personnes sans abri sont mortes dans la rue en France, a révélé hier Didier Cusserne, délégué général d’Emmaüs. L’association demande au préfet de « réquisitionner des logements vides » pour les personnes qui vivent dans le bois, « car il n’y a plus de place dans les hébergements d’urgence », a assuré Xavier Vandromme, porte-parole d’Emmaüs.


Quels sont les hébergements d’urgence existants ?

 

Reprenant les conclusions du rapport annuel de la Fondation Abbé-Pierre, gouvernement et associations évaluent à près de 100 000 le nombre de sans-abri en France. Dans le même temps, le ministère du logement recense 99 600 places d’hébergement (dont 29 800 destinés aux seuls demandeurs d’asile).

La majorité des places proposées le sont en centre d’hébergement d’urgence (CHU) et en centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS). Les premiers ont pour vocation d’accueillir tout public de manière inconditionnelle. Les seconds sont destinés, eux, à aider des personnes considérées comme prioritaires : familles, femmes victimes de violence, etc. Les CHU comptent aujourd’hui 26 800 places. Les CHRS en dénombrent, eux, 37 700, soit 10 600 de plus qu’il y a deux ans.

À ces deux types d’accueil s’ajoutent désormais les places dites « de stabilisation ». Elles ont pour vocation de permettre aux SDF accueillis de rester dans les lieux jusqu’à ce qu’une orientation leur soit proposée. La loi du 5 mars 2007, qui institue le droit au logement opposable (Dalo), prévoit la généralisation de ce type d’accueil. Pour l’heure, on recense 7 100 places de ce genre.

S’ajoutent encore des dispositifs destinés à des populations spécifiques. Depuis 2002, les « maisons relais », qui reprennent l’idée des « pensions de famille », accueillent des individus ne pouvant accéder à un logement ordinaire, pour des raisons sociales ou psychologiques. Elles sont en mesure, aujourd’hui, d’accueillir 5 300 personnes et devraient en recevoir 12 000 d’ici à fin 2009. Enfin, depuis 2006, 671 lits « halte soins de santé » (LHSS) sont attribués à des sans-abri nécessitant des soins, sans toutefois relever d’une hospitalisation.

Au total, le ministère annonce avoir créé 12 900 places d’hébergement supplémentaires par rapport à 2006. Le « plan hivernal » prévoit, si nécessaire, l’ouverture de 1 300 lits supplémentaires au sein de casernes.


Comment faire mieux ?

 

Le plus important centre d’hébergement d’urgence de France se trouve dans le 13e arrondissement à Paris. La Mie de Pain peut actuellement accueillir jusqu’à 440 personnes dans trois dortoirs divisés en boxes de huit personnes. L’association, qui existe depuis plus de 120 ans, a entrepris un chantier pour accueillir à l’avenir les sans-abri dans des chambres de deux, trois ou quatre personnes maximum.

[...]

Il ne suffit pas d’avoir de l’argent, encore faut-il le dépenser. Sur le budget 2008, 50 millions d’euros étaient réservés à l’humanisation des centres. Mais seulement 17 millions ont été dépensés, faute d’organisation entre les différentes administrations concernées. La nomination d’Alain Régnier, en février dernier, au poste de « super-préfet » chargé de coordonner les actions en faveur des sans-abri, devrait à terme améliorer les choses.

Au-delà des conditions matérielles, c’est aussi la qualité des relations humaines qui est au cœur de l’accueil collectif. Ainsi, « à la Mie de pain, nous pratiquons l’accueil “inconditionnel et anonyme” mais chaque personne hébergée a autant d’importance qu’un bénévole ou un salarié », indique Ève Roffiaen, vice-présidente de l’association.


Y a-t-il assez de places pour accueillir tous les sans-abri ?

 

Dès l’arrivée des premiers froids, le Samu social ou les différentes associations présentes en Île-de-France ont alerté les pouvoirs publics sur le manque de places disponibles en hébergement d’urgence. La situation en région parisienne a toujours été très tendue. Les statistiques font état de taux d’occupation de plus de 95 %. Cette année, de nouvelles places ont encore été créées. Selon les chiffres de la région, la capacité d’hébergement représente 21 796 places (réparties en 12 154 places d’hébergement d’urgence, 6 173 en centres d’hébergement et de réinsertion sociale, 3 469 places de stabilisation en maisons relais et résidence sociale). Quels sont les besoins exacts ? Difficile à dire car les pouvoirs publics n’arrivent pas à évaluer avec précision le nombre de sans-abri dans et aux abords de la capitale. La saturation de l’hébergement d’urgence est aussi le résultat d’un effet pervers du plan d’aide aux sans-abri (Parsa) adopté en 2007. Des places d’hébergement d’urgence ont été transformées en places de stabilisation.

« Il faut arrêter de raisonner en nombre de places comme le font les gouvernements depuis des années », souligne cependant Nicole Maestracci, présidente de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars). « On pourra multiplier par quatre la capacité de l’hébergement social, cela ne résoudra rien. L’actualité du bois de Vincennes prouve que l’on a affaire à des personnes qui refusent le logement collectif. » La solution ? La Fnars insiste sur l’accompagnement individualisé des personnes sur le terrain. « Les maraudes ne suffisent pas, explique Nicole Maestracci. Il faut mettre en place des équipes pluri-professionnelles capables d’orienter les gens en fonction de leurs besoins spécifiques. Et par ailleurs développer les solutions d’hébergement individuel. Il faudra, à terme, en finir avec l’hébergement collectif. » Dans son rapport rendu en octobre, le député Étienne Pinte proposait de développer les différents types de logements temporaires ou maisons relais.

Marie BOETON et Bernard GORCE



La Croix - 26/11/2008


La difficile prise en charge des SDF « désocialisés »


Face aux sans-abri qui refusent de se rendre dans des foyers, la réponse se limite souvent à l’organisation de maraudes


On aura beau humaniser les foyers d’accueil, nécessité sur laquelle chacun s’accorde, certains SDF refuseront toujours de s’y rendre, préférant s’éloigner chaque jour davantage d’une société où ils ne trouvent pas leur place. Comment les aider ? Doit-on les contraindre, quand chute le mercure, à rejoindre les centres d’hébergement ? Cette question s’est invitée, mercredi 26 novembre dans la matinée, au conseil des ministres. « Je vais donc lancer une réflexion pour voir si on ne pourrait pas rendre obligatoire l’hébergement des personnes sans abri quand la température devient trop froide en France », a indiqué la ministre du logement, Christine Boutin.

Les associatifs se montrent, eux, circonspects. Pour Christophe Deltombe, président d’Emmaüs France, il faut « respecter la liberté de chacun ». À ses yeux, on ne peut user de la contrainte que si la personne est « en danger immédiat, en cas d’hypothermie, notamment, ou de crise de délire ». Mieux vaut, pour les équipes au contact de ces SDF guettés par une désocialisation, privilégier une relation de confiance, bâtie au gré des maraudes.

« Peu à peu, on peut alors proposer à ces personnes de passer dans nos centres prendre une douche ou un café, bavarder un moment, et si possible amorcer un parcours individuel de réinsertion », souligne Christophe Deltombe, convaincu que la problématique du logement n’est, dans le cas des sans-abri, que l’un des éléments du casse-tête.


"Il faut organiser des maraudes toute l’année"

 

Faut-il, comme alternative aux centres d’hébergement, recourir à ces mêmes bungalows que la ministre du logement souhaite mettre à la disposition de certains mal-logés ? « Cela peut être une réponse à des besoins ponctuels et individuels. Mais il ne serait pas bon de pérenniser de l’habitat précaire », estime le patron d’Emmaüs, organisme qui intervient notamment au bois de Vincennes. Didier Piard, directeur de l’action sociale à la Croix-Rouge, ne voit en pareille solution « aucune hérésie », à condition qu’elle s’intègre dans un dispositif plus vaste et qu’elle inclue un accompagnement semblable à celui qu’effectuent un peu partout en France les 65 équipes de Samu social que compte son organisation.

Celles-ci se rendent dans la rue, sous les ponts, dans les bois, pour distribuer à ceux qui refusent de bouger des repas, des habits, des couvertures, des kits d’hygiène … « Si l’on veut connaître personnellement chacun d’eux, il faut organiser des maraudes toute l’année, et pas seulement l’hiver », soutient Didier Piard.

Il faut aussi « professionnaliser » les équipes de rues et mieux coordonner leurs actions, propose le député UMP des Yvelines Étienne Pinte. Mercredi, la Ville de Paris a annoncé qu’elle financerait deux nouvelles équipes de maraudes associatives, dont l’une s’intéressera en particulier aux addictions et aux troubles psychiatriques.

Denis PEIRON



Avec les "clodos célestes" du bois de Vincennes


LEMONDE.FR | 28.11.08 |


« On est très demandés. Même la Boutin a fait le déplacement ! ». Emmanuel et Philippe campent dans le bois de Vincennes depuis le mois de juin. En temps normal, cyclistes et joggeurs passent sans les voir. Mais ces jours-ci, les buissons grouillent de journalistes. C'est l'effervescence. Mardi 25 novembre, un sans-abri est mort de froid de l'autre côté du chemin. Le troisième en une semaine. Alors ce soir, mercredi, Emmanuel et Philippe font l'ouverture du "20 heures".

Leur coin est boueux et tapissé de feuilles mortes. Pas de table, pas de chaise. Au sol, une pile de journaux et deux toiles kaki. Les deux hommes ont planté leurs tentes le long de l'allée Royale, à quelques centaines de mètres du château. Mine grise et mains terreuses, ils se fondent dans le paysage. Entre eux, ils se surnomment les "bonobos". "Parce que c'est le chimpanzé le plus proche de l'homme". Ils sont une dizaine dans les parages et près de 200 éparpillés dans le bois, selon le collectif Les Morts de la rue.

Emmanuel, 46 ans, est originaire du Calvados. Il a "pas mal galéré dans des foyers et des hôtels pouilleux" avant d'atterrir à Vincennes. Ici, il a creusé son trou. Depuis leur rencontre place du Châtelet, à Paris, les "bonobos" partagent tout : café, journaux, conserves. Autour d'un petit noir, servi dans des tasses en plastique bleu, ils racontent leur quotidien de "clodos célestes". L'un lit la Bible, l'autre, Charlie Hebdo. Entre deux interviews, ils discutent de l'avenir du PS, s'engueulent comme au bistrot.

S'ils pensent souvent à la mort, les hommes du bois en parlent peu. Tous ont un camarade dans une fosse commune. "Mon ami Marco, un Belge, est enterré à Thiais", raconte Philippe. "Il est décédé à 200 mètres de moi. L'alcool… ça faisait 23 ans qu'il était dans la rue. Il avait 42 ans." Philippe, lui, en a 49. Né à Quimperlé, il a été chef cuisinier pendant vingt ans, avant d'être atteint d'une sclérose en plaque. "J'allais pas servir les steaks en fauteuil roulant. La Sécu m'a versé de l'argent pendant un moment, puis plus rien", se souvient-il. Comme ses amis, aujourd'hui, il touche le RMI.

En hiver, "ça arrive qu'on ait très très froid, alors on se recroqueville dans notre duvet avec le manteau et les gants et on en met un deuxième par dessus", explique Emmanuel. La veille, il a accepté de passer la nuit dans un gymnase d'accueil d'urgence. "C'était l'horreur : un dortoir de cinquante, les mecs puent, impossible de dormir, expulsion à six heures…". Il préfère encore le bois.

Et pourtant, "cette vie est intenable". Emmanuel écoute la radio, il sait "que des gens crèvent pendant que le gouvernement injecte des centaines de milliards d'euros dans les banques et qu'il faudrait beaucoup moins d'argent pour tous nous sortir du trou". Il sait aussi que les médias se désintéresseront vite de leur cas. "Si le taux de mortalité baisse, ce qu'on ne peut que souhaiter, tout va s'arrêter", dit-il sans illusions. Mais en attendant, les caméras se bousculent au bois. Alors il rajuste sa casquette, s'adosse au tronc, et visse un regard noir dans l'œil de la caméra : "Dans dix ans, je ne serais peut-être plus de ce monde."

Elise Barthet



Nicolas Sarkozy veut clore la polémique

sur l'hébergement obligatoire des sans-abri


LEMONDE.FR avec AFP et Reuters | 28.11.08 |


Après le tollé provoqué cette semaine par le projet de rendre obligatoire l'hébergement d'urgence des sans-abri par période de grand froid, Nicolas Sarkozy s'est employé, vendredi 28 novembre, à désamorcer une polémique qu'il a jugée "extrêmement délicate". Prônant une solution "d'équilibre" et de "bon sens", il a affirmé, dans un discours prononcé à Meaux, en Seine-et-Marne, vouloir préserver à la fois la liberté individuelle et les devoirs de l'Etat.

La question est de savoir, d'après le chef de l'Etat, si une personne sans domicile "est lucide pour décider de sa vie ou de sa mort". "Est-ce qu'un homme ou une femme en pleine nuit dans le bois de Vincennes, malade, peut-être ayant bu, vivant dans des conditions épouvantables depuis des semaines, est-ce qu'il a la lucidité de savoir s'il veut ou s'il ne veut pas [être hébergé] ?", a-t-il demandé. "Je propose que cette personne-là, on lui donne à manger, on lui propose de la soigner, on lui permette de prendre une douche ou un bain, on lui montre la chambre ou le lit qu'on lui propose. Si elle n'en veut pas, elle s'en va, elle reprend la rue, c'est le respect de la dignité de la personne" de son "autonomie" et de sa "liberté", a-t-il dit. Selon lui, il s'agit finalement de "mettre les personnes en situation de décider".


« On concilie tout le monde »

 

"Avec cette formule, on concilie tout le monde", a-t-il affirmé pour répondre aux "intégristes de la liberté" et aux "intégristes de la mise d'office en centre d'urgence". "L'hébergement d'urgence ce n'est pas la prison", a encore déclaré le chef de l'Etat accueilli par le patron des députés UMP, Jean-François Copé, dans sa ville.

La ministre du logement Christine Boutin avait déclenché mercredi une polémique en annonçant le lancement d'une réflexion sur l'opportunité de rendre obligatoire la mise à l'abri des SDF quand la température descend sous les 6 degrés, avant d'indiquer que ce seuil restait à affiner. Cette proposition de la ministre, qui a soulevé l'indignation de l'ensemble des associations d'aide aux sans-abri, était directement inspirée par Nicolas Sarkozy, qui l'avait évoquée à plusieurs reprises, et notamment en conseil des ministres.



Sans-abri : Nicolas Sarkozy relance la polémique


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 28.11.08.



Unanimes, les associations de solidarité ont vivement condamné la proposition du gouvernement de contraindre les sans abris à rejoindre les foyers d'hébergements d'urgence lors des nuits de grand froid. Après la découverte d'une troisième victime, morte dans le bois de Vincennes - la quatrième en un mois en Ile-de-France -, Nicolas Sarkozy a justifié cette initiative, mercredi 26 novembre lors du conseil des ministres : "Les pouvoirs publics ont une responsabilité et un devoir, c'est de ne pas laisser mourir les gens", a rapporté le porte-parole du gouvernement, Luc Chatel. A l'Assemblée nationale, Christine Boutin, ministre du logement, a confirmé l'injonction présidentielle en annonçant "une étude de façon à ce qu'on examine l'hébergement obligatoire lorsqu'on sera en dessous de - 6 °C".

Déjà évoquée en 2003, l'idée d'un hébergement forcé des sans-abri révulse les associations. Elle traduit "une méconnaissance des réalités", commente Didier Cusserne, délégué général d'Emmaüs en Ile-de-France. "Au nom de quoi les prendrait-on de force ? Qui prendra la décision ? Pour faire quoi et où ? Je pense que c'est une régression", renchérit Xavier Emmanuelli, président du SAMU social de Paris. Pour plusieurs acteurs, l'hypothèse avancée par Mme Boutin renvoie à la période - révolue depuis 1994 - où le vagabondage était assimilé à un délit et valait aux SDF d'être embarqués manu militari par les "bleus", surnom donné à une brigade spécialisée de policiers à Paris.

"Au lieu d'envisager le recours à la contrainte, il faut d'abord se mettre à l'écoute des personnes à la rue, cerner leurs besoins et identifier leurs attentes", observe Nicole Maestracci, présidente de la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (FNARS). Si ce préalable n'est pas respecté, "on va tout droit à l'échec", ajoute-t-elle. Les SDF pris en charge de force risquent, à l'avenir, "de se cacher" dans des lieux peu fréquentés, de manière à préserver leur tranquillité, ajoute Patrick Doutreligne, délégué général de la Fondation Abbé-Pierre.

Pierre Micheletti, président de Médecins du Monde, admet qu'il puisse y avoir, comme en Grande-Bretagne, un débat sur les mesures contraignantes pour des raisons "thérapeutiques et d'injonctions de soins."  En fait, les associations se disent agacées que le gouvernement envisage ces "fausses bonnes idées" alors que des propositions "adaptées" à la complexité du problème ont été émises, notamment sous l'égide d'une conférence de consensus réunie fin 2007.

Juste après la condamnation de Droit au logement (DAL) pour avoir installé des campements sauvages sur la voie publique, la polémique survient alors que les associations reconnaissent les efforts faits par les pouvoirs publics en faveur des plus démunis, même si elles les jugent encore très insuffisants. En février dernier, le gouvernement avait annoncé le déblocage de quelque 250 millions d'euros. Un peu moins du quart de cette enveloppe est allé à la résorption de l'habitat indigne tandis que le solde a permis de développer 12 000 places dans les centres d'hébergement. Depuis la mise en place du plan d'action renforcé pour les sans-abri (Parsa), en janvier 2007, de nombreux lieux d'accueil ont été transformés de manière à recevoir les SDF pendant plusieurs mois.

Nommé en avril préfet délégué à la coordination de l'hébergement et de l'accès aux sans abris et des mal-logés, Alain Régnier a, lors d'une réunion mercredi à Matignon avec tous les correspondants départementaux, dressé un premier bilan du "chantier 2008-2012". Le diagnostic établi dans les 1 400 structures existantes a mis en évidence l'aggravation, à la veille de l'hiver, de la situation pour les jeunes errants en rupture, les SDF vieillissants et les personnes en souffrance psychique et psychiatrique. La crainte est aussi réelle que la crise amplifie la précarité d'un nombre croissant de travailleurs pauvres, contraints de vivre dans les campings ou dans la rue.

Bertrand Bissuel et Michel Delberghe



« Ratisser ? Ce sont les feuilles mortes qu'on ratisse »


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 28.11.08.


Il y a des petites bougies, posées par terre, qui brillent dans la nuit noire, et des dizaines d'affichettes avec des noms dessus comme celle-là : "Joe N'Tomo, 22 ans, février 2008, Sannois." Ou, parfois, pas de nom, comme celle-ci : "Un homme, juillet 2008, Créteil." Autour, la foule est silencieuse, plutôt sexagénaire, sagement rangée en arc de cercle ; certains portent des affichettes à la manière des hommes-sandwiches. Les projecteurs éclairent la tribune, vide pour l'instant, dressée à côté de la fontaine du square des Innocents, dans le 1er arrondissement de Paris. Les caméras de la télévision sont là, qui attendent ; les photographes et les radios aussi. C'est ça qui les a intriguées, les trois gamines de Villeneuve-la-Garenne, quand elles sont sorties du Forum des Halles, mercredi 26 novembre, en fin d'après-midi. Shelsy, 16 ans, Tayana et Shalnis, 17 ans, ont cru qu'on tournait un film ou une émission de télé.

Elles ne sont pas déçues, juste un peu perplexes. "C'est bien de leur rendre hommage, aux SDF", souffle Shelsy. Les deux grandes approuvent. "En bas de chez nous, on en a un, de SDF. Un vieux. Il se débrouille bien : il a sa soucoupe, les gens mettent des pièces", ajoute la petite, avec un brin de fierté. Mais elles n'en savent guère plus. " Où il dort ? Alors ça...", répondent-elles en choeur, avant de disparaître dans la foule.

A la tribune, Christophe Louis, le président du collectif Les morts de la rue, évoque Francis, l'une des victimes du bois de Vincennes, "décédé seul", comme des dizaines d'autres anonymes, naufragés des grandes villes. Depuis le début de l'année, ils sont plus de deux cent soixante-cinq à avoir été emportés avant l'âge, dans un coin de rue, au fond d'un cabanon ou d'une voiture, "dans des conditions indignes d'un pays comme la France", s'insurge d'une voix calme le président de l'association à l'initiative de ces cérémonies d'hommage annuelles, organisées à l'entrée de l'hiver, afin d'honorer la mémoire de "celles et ceux qui sont morts d'avoir vécu dans la rue".

Après les mots de la colère, contre la "cécité" des pouvoirs publics et le "regard indifférent de la société", les noms des disparus sont lus au micro, un à un. Des morts de toutes les saisons, car on meurt en été autant qu'en hiver, des morts de tous les coins de France. "On meurt plus souvent d'isolement et d'épuisement, que de froid ou de faim", martèle Danièle, fervente catholique âgée de 62 ans, "dont 37 au service des pauvres". L'idée que la police ait été envoyée, à la demande de Christine Boutin, "ratisser le bois de Vincennes"  la met hors d'elle : "Ratisser ? Ce sont les feuilles mortes qu'on ratisse, ce sont les rats qu'on chasse ! Comment peut-on parler ainsi de nos frères humains ?" Peu avant 19 heures, la cérémonie s'achève, certains vont boire un café ou une soupe, offerts à quelques mètres de là, par les militants des Restos du coeur. Les groupes de jeunes, hôtes habituels de ce coin du quartier des Halles, reprennent possession des lieux. Certains sont eux-mêmes des SDF. Ils s'installent avec leurs chiens. Pour quelques heures ou pour la nuit...

Catherine Simon


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