SDF - CONFÉRENCE DE CONSENSUS

Publié le par alain laurent-faucon



 

Comme chaque année, avec la première vague de froid et les décès de SDF, les pouvoirs publics et les médias découvrent qu'il y a des gens qui vivent et meurent dans la rue ! Dans la presse, c'est ce qu'on appelle des « marronniers ». L'été, l'on parle d'orgies sexuelles, de naturisme, des couples échangistes, ou, faute de mieux, des jeunes des quartiers, ça fait vendre, et l'hiver l'on fait la Une avec les SDF, ça fait vendre aussi. L'émotion est bel et bien devenue un enjeu médiatique et une valeur marchande.

Nous sommes passés d'une économie de marché à une société de marché, où tout s'achète et tout se vend, le bonheur comme le malheur, le développement durable comme l'éthique – ce qui avait conduit la revue Esprit à poser cette question, numéro de février 2002 : « Y a-t-il encore des biens non marchands ? » Ce qui explique également les recherches de la Revue du MAUSS sur le geste du don « qui arrache les sujets à la naturalité et à l'instrumentalité pour les ouvrir à l'altérité et à la liberté », et son interrogation, dans le n°19, premier semestre 2002 : « Y a-t-il des valeurs naturelles ? »

L'année passée, s'est tenue à Paris, les 29 et 30 novembre 2007, une conférence de consensus (sic) consacrée aux personnes sans abri. Selon les propres termes de l'avant-propos du livret rédigé après la tenue de cette conférence, « l'intention de ses organisateurs était de connaître pour mieux agir : rassembler l'essentiel des connaissances sur le sujet, confronter les expertises et contribuer, in fine, à la construction d'une politique publique cohérente et efficace. »

Tous les mots importent et il faudrait tous les questionner : « connaître pour mieux agir » - cela voudrait-il laisser entendre que souvent les pouvoirs publics agissent sans connaître ? -, « rassembler l'essentiel des connaissances » - cela voudrait-il signifier qu'il n'y a aucune vision d'ensemble, aucune coordination, que chaque acteur du social agit à sa guise, selon ses propres présupposés ou ses approches idéologiques ? -, ce que pourraient effectivement suggérer les ultimes remarques : « confronter les expertises », et surtout, « contribuer à la construction d'une politique publique cohérente et efficace ».

Dit autrement et, surtout, plus crûment, pour l'instant règne un certain amateurisme et l'argent dépensé comme les mesures prises au coup par coup se font en dépit du bon sens. Sans approches globales. Sans véritables réflexions sur les multiples causes de la marginalité, de la précarité et de l'exclusion. En ne faisant que très rarement appel à des équipes pluri-disciplinaires. Bref, on agit et on pense ensuite ! Quand on pense ... Suffit de discuter avec certains éducateurs travaillant dans les CHRS ouverts aux jeunes majeurs (18-25 ans) pour s'en convaincre : ils sont vraiment « formatés » et ne savent pas « écouter ». Ce qui pourrait expliquer les stratégies d'évitement de nombreux jeunes et leur extrême méfiance à leur égard. La conférence de consensus – décidemment même ce libellé mérite d'être questionné ! -, note d'ailleurs que les CHRS sont « par trop infantilisants et bureaucratiques ».

Heureusement pour comprendre plus précisément ce que l'on entend par « conférence de consensus » et répondre à notre questionnement précédent, il suffit de lire le rapport lui-même qui définit ce qu'il entend par ce terme dans ses « éléments de méthode » :


« Utilisée jusqu’ici par le milieu médical, la conférence de consensus vise à trancher entre plusieurs traitements proposés, à identifier le plus performant et à établir un consensus des praticiens sur la meilleure réponse thérapeutique. Cette méthode a été largement utilisée dans les pays anglo-saxons et nordiques sur des sujets autres que médicaux, et en particulier des sujets de société. Cette transposition dans le champ social est inédite en France. « Sortir de la rue » est une première. Ce qui est en jeu ici, c’est de déterminer des objectifs clairs de politique publique en direction des personnes sans abri et une stratégie pour mettre en œuvre ces objectifs. »


Et il y avait comme toujours un voeu pieux : « Ce qui est en jeu ici, c’est de déterminer des objectifs clairs de politique publique en direction des personnes sans abri et une stratégie pour mettre en œuvre ces objectifs. » Mais pour qui s'intéresse un peu à la vie politique, le constat s'impose d'évidence : les rapports comme les commissions ad hoc sont là pour évacuer le problème et satisfaire le « bon peuple » ! Les réactions actuelles de nos dirigeants le prouvent. Hélas ! Du coup, je repense sans cesse aux terribles analyses de Zygmunt Bauman : de nos jours, les rebuts - « secret sombre et honteux de toute production » - sont les « déchets humains », cette population en surnombre d'êtres, ces surnuméraires qui sont rejetés, exclus, et qui ne peuvent rien faire de leur existence [1] ... Malheureusement ces « déchets humains » font parfois désordre dans nos sociétés dites civilisées et démocratiques, surtout quand ils meurent dans la rue ! « Les cons » pourrait titrer Charlie Hebdo, si Reiser vivait encore. Ou Coluche !

Après avoir lu et relu le rapport de la conférence de consensus je vous propose de retenir les extraits suivants, étant entendu que ces choix n'engagent que moi, et qu'il est toujours bon d'aller voir par soi-même de quoi il retourne. Tout choix est, par définition, subjectif. Alors je vous invite aussi à questionner mes choix, ce qui vous permettra de penser par vous-même. Je ne suis qu'un « passeur » et je ne connais pas toutes mes « chaînes » - car nous sommes tous enchaînés par nos habitus, nos hexis corporelles, ou, en d'autres termes : nos milieux d'appartenance, nos préjugés, nos modes d'être.


NOTES :

[1] Zygmunt Bauman, Vies perdues - La modernité et ses exclus, traduit de l'anglais par Monique Bégot, Manuels Payot, Paris, 2006.

Lire aussi sur mon blog : VISAGES DE LA PAUVRETÉ et le dossier sur la PRÉCARITÉ.

 

 



RAPPEL CONCERNANT CETTE CONFÉRENCE


"Sortir de la rue", conférence de consensus


La Fnars (Fédération nationale des associations d’hébergement et de réinsertion sociale) organise une conférence de consensus sur les sans-abri, s’inspirant du modèle utilisé dans le secteur médical pour définir les meilleures pratiques professionnelles en fonction de l’état des connaissances un jour donné. Il s’agira donc de ré-interroger les politiques publiques, les dispositifs d’accueil et les interventions sociales.

Le jury, présidé par Jean-Marie Delarue, conseiller d’Etat, entendra pendant deux jours en audience publique (29 et 30/11/07) une quarantaine d’experts (universitaires, professionnels, personnes sans abri, élus, etc.). Christine Boutin, ministre du logement et de la ville, ouvrira les travaux de la conférence le 29 novembre au matin.

Réuni ensuite durant deux jours en huis clos, le jury élaborera une série de recommandations qui seront remises au gouvernement.

Pour alimenter cette conférence nationale de synthèse, s’étaient tenus trois forums locaux en région : Pays de Loire (25/10/2007, Angers), Ile de France (26/10/2007, Paris), et Provence Alpes Côte d’Azur (8/11/2007, Avignon). Ces forums avaient pour objectif de confronter et mettre en évidence les points de vue des personnes sans abri et des professionnels, que ces points de vue soient consensuels, complémentaires ou même divergents : « l’idée, c’est d’interroger les sans-abri sur leur vie quotidienne, leur histoire, leur regard sur la rue et sur les dispositifs d’aide, leurs attentes ; et de rendre compte d’une diversité d’expériences alors qu’on a tendance à les penser comme une catégorie homogène ».


Contact :

Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale, 76 rue du faubourg Saint Denis, 75010 PARIS. Tél : 01 48 01 82 00


Sur le web :



- La FNARS

- La conférence de consensus

- Le blog de la FNARS, liste des intervenants






LES POINTS ESSENTIELS DE LA CONFÉRENCE


« Un point clé : être privé de chez soi »


« Quel que soit le terme utilisé, les personnes sans domicile forment une population hétérogène aux contours extrêmement variés, faiblement définis juridiquement et difficilement quantifiables. »

« Est qualifié de sans abri une personne privée de chez soi. Un chez soi ne se limite pas seulement à un statut juridique et une forme matérielle (des murs, une maison au sens classique du terme), mais renvoie à tout ce que permet « un logis », à la garantie sociale et personnelle qu'il octroie. »

« A contrario, être privé d'un chez-soi ou d'un logis ne permet pas d'exercer pleinement tous ses droits de citoyen et de garantir ce qu'on a pu appeler le « droit à la ville », qui se traduit en termes de protection et d'épanouissement personnels, de possibilité d'exercer ses droits (domiciliation), de sécurité (protection des biens), de santé (suivre un traitement), de mobilité (un lieu pour entreposer ses biens), d'emploi, de culture (les biens culturels sont largement accessibles depuis le domicile : lecture, image, musique, arts, etc.), de vie relationnelle (recevoir des personnes choisies). »

« Par conséquent, être privé d'un logement, c'est aussi ne pas disposer d'espace privé, de « chez soi » différent de l'espace public, c'est ainsi livrer son intimité au regard des autres, perdre la maîtrise de son rythme de vie (sommeil, repas, etc.), de sa vie relationnelle, dépendre d'autrui pour soigner son corps et sauvegarder ses biens. »

« L'absence de « chez-soi » rend ainsi inévitable l'existence ou l'aggravation de difficultés de tous ordres, la plupart graves : santé – l'espérance de vie des sans-abri est très sensiblement inférieure à la population générale ; affections mentales ; addictions de divers ordres ; difficultés d'emploi. Il doit être clair que la plupart des formes d'hébergement (accueil d'urgence, dortoirs, CHRS par trop infantilisants et bureaucratiques) ne sauraient être considérées comme un véritable chez-soi, à la différence de solutions telles que les maisons-relais. Ces premières ne peuvent donc, sans mesures complémentaires, être constitutives d'une solution durable, c'est-à-dire d'une sortie « par le haut » de la rue. »


« Un dispositif d'aide de moins en moins efficace »


« Selon le rapport de la Cour des comptes, un tiers des hébergés en CHRS trouve une sortie par le haut. [...] Comme on l'a noté dans d'autres pays, le système fonctionne donc de manière inefficace ou même pire : en renforçant chez les personnes sans abri le sentiment d'impuissance et en diminuant leurs possibilités de s'en sortir. Ce sont les fameuses « revolving doors », les portes tournantes. On entre dans le dispositif et on en sort dans le même état, ou plutôt, comme on l'a indiqué lors de la Conférence, non pas dans la même case, mais à la « case d'en dessous » (perte de confiance ...). A ce jeu de l'oie des pauvres, la grande majorité est perdante et avec elle, naturellement, les acteurs sociaux qui s'essoufflent et désespèrent. »


« Le point nodal : la politique du logement »


« L'insuffisance du nombre de logements sociaux pénalise au premier rang les personnes sans domicile : elle bloque leur parcours d'insertion en les maintenant dans le système de « portes tournantes » (revolving doors), récurrent dans les structures d'accueil ou d'hébergement. »

« Une enquête de la Mipes (Mission d'Information sur la Pauvreté et l'Exclusion Sociale en Ile-de-France) note qu'un tiers des personnes hébergées de la capitale ont un emploi. Travailleurs pauvres, souvent femmes et immigrés employés précaires, ils sont rejetés du parc privé mais également des logements sociaux. La précarisation d'un nombre croissant de ménages et la flambée des prix à la location et des charges locatives ont pour conséquence de faire basculer les plus vulnérables dans l'errance, le « squat » et les circuits de l'urgence. »

« Tout citoyen en difficulté doit pouvoir accéder à un logement de qualité adapté à ses ressources et s'y maintenir, comme y invite l'article 1er de la loi sur le droit au logement opposable. »

« La loi sur le droit au logement opposable (DALO), qui garantit un droit susceptible de faire l'objet d'un recours en justice, en ajoutant le droit au logement aux deux autres droits opposables fondamentaux que sont la santé et l'école, est certainement une avancée dont on ne peut nier l'effet dynamique sur la crise du logement. »

Mais il ne faut pas que le droit au logement opposable se réduise « à maintenir les personnes sans abri dans les dispositifs d'hébergement, notamment par la mesure « anti-remise à la rue » qui prévoit qu'une personne en hébergement d'urgence pourra y rester jusqu'à ce qu'on lui propose un hébergement ou un logement stable (article 4) »


« L'accueil doit être immédiat, inconditionnel,

dans le respect de la dignité des personnes »


« Toute personne démunie, quelle que soit sa situation administrative, doit pouvoir être accueillie sans discrimination, et sans aucune condition, dans les dispositifs d'hébergement d'urgence et de stabilisation, y compris les étrangers déboutés de leur demande d'asile, les sans-papiers, ou les toxicomanes. Il en va de la santé publique et d'une approche humaine de la question des personnes sans abri. Patrick Rouyer, directeur des missions sociales chez Emmaüs, évoque un principe proche de celui du droit d'asile politique, au sens où « être à la rue, c'est être en danger ».

« Le cas des usagers de drogue ou d'alcool, celui des personnes souffrant de troubles psychiatriques, mérite d'être souligné. Les chances d'amener ces personnes à retrouver un trajet d'insertion seront d'autant plus grandes qu'elles sortiront de la rue, et rencontreront dans les lieux d'accueil et de vie des personnes susceptibles de les écouter et de les aider. »

« La société ne peut abandonner ses citoyens, quelles que soient leurs différences. »

« L'accueil doit également être digne. Comme en ont témoigné, lors des débats de la Conférence de consensus, plusieurs acteurs sociaux et personnes sans logement, l'accueil reste hélas, dans de nombreux centres, infantilisant. Les horaires et le règlement de fonctionnement sont souvent très stricts, la singularité des personnes n'est pas toujours respectée, sans compter, parfois, des conditions matérielles indignes de notre temps. Naturellement l'accueil n'est pas simple, compte tenu des conditions des personnes accueillies. Mais c'est précisément pour cette raison que l'exigence d'humanité, de dignité, de patience, avec les conditions matérielles qui en permettent l'usage, doit être forte et permanente : « On te propose un toit, mais tu ne peux pas te sentir chez toi » a témoigné Marie, une jeune femme sans domicile, « ils veulent qu'on s'adapte à eux, pourquoi ce ne sont pas eux qui s'adaptent à nous ? »


« Développer l'écoute, le droit à l'expression individuelle ou collective,

la participation des personnes »


La loi du 2 janvier 2002 rénovant l'action sociale et médico-sociale constitue le socle à partir duquel on peut construire une approche fondée sur les droits des personnes, par tout moyen approprié : conseils de la vie sociale ou autres formes de participation et d'expression des personnes hébergées (réunions sur des thématiques concrètes d'accès aux droits et à l'insertion, enquêtes de satisfaction, etc.), formation et accompagnement des personnels à l'accueil et à l'écoute, etc.

« RECOMMANDATION : La réalisation de ces objectifs d'expression et de participation des personnes sans abri doit constituer l'élément central des processus d'évaluation des structures, du moins dans ses aspects qualitatifs. »


« Exiger le respect du droit à la vie personnelle,

à l'intimité et à la sûreté »


« Les personnes sans abri ont certes perdu beaucoup de leur être : ils sont « sans toit ni soi » ; ils restent avant tout des personnes. Les premiers de leurs droits ont donc trait à la sauvegarde de leur vie personnelle (y compris affective et sexuelle sous réserve des règles de protection contre d'éventuelles violences), à l'intimité, à la sûreté. Droit à l'intimité comme droit à la sûreté imposent l'appropriation d'un espace privé ; c'est un premier élément du « chez soi » dans un habitat collectif et donc un des éléments essentiels du parcours de sortie de la rue. »

« RECOMMANDATIONS »

« 1°) Une révision générale des règlements de fonctionnement, pour intégrer un respect exigeant des droits à la vie privée (au minimum un droit à des meubles personnels), à l'intimité et à la sûreté. »

« 2°) Pas d'habilitation et de financement de nouvelles structures qui ne soient pas organisées autour d'un modèle de chambres individuelles (ou studios pour familles ou groupes de personnes restreints). »

« 3°) La promotion d'un plan de modernisation des structures pour éliminer les obstacles physiques (structure du bâti, etc.) à la réalisation des droits à l'intimité et à la sûreté. Cette modernisation ne doit pas consister seulement à construire l'intimité là où elle n'existe pas. La conception des hébergements doit intégrer tous les principes mis en avant par le jury, par exemple l'accueil à tout instant, la possibilité de dialoguer avec les intéressés, le recueil de leurs doléances ... ou tout simplement l'existence d'une armoire fermée pour y mettre ses affaires. »




DOCUMENTS ANNEXES



  La mise en oeuvre du droit opposable au logement

Le Monde - article paru dans l'édition du 28.11.08.


A partir du 1er décembre 2008, les personnes considérées comme prioritaires pourront saisir le tribunal administratif si les services de l'Etat ne leur ont pas proposé un logement ou un hébergement. Début 2012, cette possibilité de recours sera étendue aux ménages qui attendent une solution depuis "un délai anormalement long". Le dispositif a été institué par la loi relative au droit au logement opposable. Promulgué en mars 2007, ce texte prévoit par ailleurs que "toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée". Mais de nombreuses associations ne peuvent pas offrir une telle prise en charge, car elles ne fonctionnent qu'en hiver ou se limitent à un accueil de nuit, explique Patrick Doutreligne, délégué général de la Fondation Abbé-Pierre.


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