REFUSER LA POLITIQUE DE LA PEUR

Publié le par alain laurent-faucon




A toutes les époques, les pouvoirs en place ont inévitablement joué sur la peur et le sentiment d'insécurité pour domestiquer les corps et les âmes, et imposer « leur » ordre. Plus que jamais je vous invite à lire les analyses du philosophe Michel Foucault sur ce qu'il a appelé le « grand renfermement » dans son Histoire de la folie et sur ce qu'il nomme le « bio-pouvoir ». Et je vous invite aussi à lire les pertinentes réflexions d'Hannah Arendt sur le totalitarisme « qui ne tend pas à soumettre les hommes à des règles despotiques, mais à un système dans lequel les hommes sont superflus ».

Voilà d'ailleurs pourquoi je relaie, sur mon blog de culture générale, la pétition parue dans le Monde du samedi 13 décembre 2008, et intitulée « Nous refusons la politique de la peur ».

Celles et ceux qui consultent mon blog le savent, je ne « roule » pour personne, j'entends rester seul, sans attaches ni fil à la patte, loin des partis politiques et des réseaux d'appartenance, et je hais ce « on » qu'a tant fustigé Heidegger. Mais ce n'est pas pour cela que je ne me sens pas citoyen à part entière et que je ne m'engage pas quand les libertés individuelles, tributaires des libertés publiques, sont menacées.

Plus que jamais nous vivons sous le règne de la bêtise, cette « raison suffisante » qui ne fonctionne que par des « c'est comme ça » ou des « un point c'est tout », et qui flirte en permamence avec ce qu'il y a de plus vil et de plus abject en nous et, de ce fait dans nos sociétés, le populisme. Car c'est un mal qui nous guette toutes et tous. Et les pouvoirs en place le savent bien ! Le pire ennemi de l'homme c'est l'homme et risquons une tautologie : l'homme relève de l'humanité et ce qu'il a de plus poisseux en lui participe de son humanité. Cessons – comme certains théologiens aux discours écoeurants de dogmatisme – d'avancer que c'est, en nous, notre part d'animalité.

Je vous invite enfin à lire deux chroniques de Frank Nouchi parus dans le Monde et que je reproduis ici, l'une s'intitule « Politique du fait divers » et l'autre « Un air du temps délétère ». A méditer !

 




Nous refusons la politique de la peur


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 13.12.08.


En assimilant maladie mentale et danger social, le président de la République amplifie une politique sécuritaire inquiétante


Les annonces de Nicolas Sarkozy, le 2 décembre, au centre hospitalier spécialisé Erasme, à Antony, sont en remarquable continuité avec les décisions prises depuis l'époque où il était ministre de l'intérieur : loi sur la prévention de la délinquance, amputée de ses articles portant sur les malades mentaux, mais finalement réintroduits dans leur essence dans la loi de rétention de sûreté, fichier Edvige, et maintenant loi sur l'hospitalisation psychiatrique.

L'amalgame organisé depuis la loi du 30 juin 1838 entre ordre public et obligation de soins trouve aujourd'hui son achèvement en une identification du soin à la seule mesure d'ordre public au nom d'une dangerosité potentielle. Il s'inscrit dans un ensemble liberticide. Depuis environ trois ans, à chaque victime exemplairement médiatisée, répond une nouvelle loi répressive.

Cette logique démagogique ose avec arrogance déclarer ne connaître que les droits de l'homme pour la victime et subordonner les droits des "autres" à leur dangerosité. Logique de juriste besogneux qui se doit d'étalonner le droit à une justice d'élimination. Logique de violence sociale qui condamne la psychiatrie à repérer, contrôler et parquer à vie les marginaux, déviants, malades, désignés potentiellement dangereux. Logique de l'abus rendu légal, enfin, puisque cette dangerosité n'est ni définie ni précisément limitée, ouvrant la voie à une extension indéfinie des mesures qui la visent. Obsession qui transforme tout accident en événement intolérable, la moindre erreur en défaillance monstrueuse, légitimant des précautions sans cesse durcies et toujours condamnées à se durcir car on ne supprimera jamais la possibilité d'un risque.

 

A terme, nous ne serions même pas dans la mise en place d'un système de défense sociale - historiquement institué et toujours présent dans de nombreux pays européens - à côté d'un système de soins psychiatriques "civil", mais dans le formatage d'une "flic-iatrie" dans les murs d'un asile d'aliénés postmoderne comme dans la ville.

 


« Au plan de la liberté individuelle, ce projet placerait le sujet sous un régime de liberté surveillée »


Nous tenons à alerter du danger les familles et leurs associations, les associations de patients et ex-patients. Le projet du président de la République n'est pas une obligation de soins ambulatoire, mais bel et bien une détention ambulatoire qui sur le plan des soins se résumerait à l'injection bimensuelle ou mensuelle d'un neuroleptique à action prolongée ou à la prise forcée d'un thymorégulateur. Sur le plan de la liberté individuelle, ce projet placerait le sujet sous un régime de liberté surveillée : tutelle à la personne, assignation à résidence, bracelet électronique. Tout cela sous l'égide des services préfectoraux, des services de psychiatrie publique... et de la famille.

Pourquoi, alors, pour les soignants rechercher et travailler le consentement libre et éclairé ? Pourquoi pour les services de psychiatrie se mettre dans l'obligation d'accueillir, d'écouter, de prendre soin, de soigner, d'accompagner un sujet souffrant, c'est-à-dire de le considérer dans sa dignité et sa singularité de personne, d'individu social et de sujet de droit ?

Disons aussi aux usagers et à tous les citoyens que le soutien affiché par le chef de l'Etat à la ministre de la santé pour son projet de loi "hôpital, santé, patients et territoire", son chantage public au soutien à ses réformes, confirme qu'il n'y a pas contradiction entre politique sécuritaire et politique de réduction des moyens pour la santé et le social. De plus, il semble aussi mettre fin à la psychiatrie de secteur comme psychiatrie généraliste.

Que de vigilance obligée, que d'énergie perdue pour défendre les moyens existants face au bulldozer administratif et comptable. Pour les internés, nous savons : des moyens pour des cellules d'isolement, des unités pour malades difficiles, des vigiles et des caméras de surveillance. Quant aux personnes qui seraient soumises au traitement psychiatrique ambulatoire contraint, selon quels critères une telle mesure serait-elle prise, ou levée ?

Que nous soyons contraints de répéter une fois de plus qu'il n'y a pas à assimiler crime ou délinquance et "maladie mentale", dangerosité et "maladie mentale", nous blesse au regard des décennies de luttes et de pratiques de progrès dans le champ de la santé mentale.

Que nous soyons contraints de répéter qu'il n'y a pas de risque zéro, que les politiques dites de "tolérance zéro" n'éliminent pas la dangerosité sociale, nous fait craindre que nous tendions - loi d'attaque sociale après loi d'élimination, outrances policières ou politiques après outrances policières - au système décrit et dénoncé par Hannah Arendt : le totalitarisme ne tend pas à soumettre les hommes à des règles despotiques, mais à un système dans lequel les hommes sont superflus.

Le type de pouvoir exécutif à l'oeuvre ne laisse rien échapper, intervient sans cesse sur les professionnels pour les sanctionner et les corriger au moindre accident. Il conduit ceux-ci à l'excès de zèle pour prévenir les risques de ce qui n'est même plus excusé en tant que "bavures". Au mieux, nous avons droit aux phrases compassionnelles du chef de l'Etat.

La banalité du mal s'installe en même temps que les scandales s'accumulent : pour les sans-papiers, il faut faire du chiffre ; pour éduquer les collégiens contre la drogue, il faut faire une descente musclée de gendarmes ; pour que "justice soit faite", il faut l'affaire consternante du journaliste de Libération ou encore la menace de centres de rétention pour SDF récalcitrants.

Il ne s'agit donc guère de sagesse populaire et de vertu républicaine, mais bien d'une idéologie populiste et d'une politique sécuritaire dangereuses, qui dans le même temps poursuivent au pas de course la démolition des services publics et une politique de santé entrepreneuriale et de paupérisation. Nous nous déclarons opposants résolus à cette idéologie et à cette politique. Nous déclarons que nous continuerons d'y résister concrètement et solidairement. Nous appelons tous ceux qui agissent à élaborer un manifeste constituant d'un front du refus.


Francine Bavay, vice-présidente de la région Ile-de-France chargée des solidarités et du développement social, les Verts ;
Alain Buzaré, psychiatre, responsable de service, Angers ;
Alain Chabert, psychiatre responsable de service, Chambéry ;
Franck Chaumon, psychiatre, psychanalyste, association Pratiques de la folie ;
Jean Danet, universitaire, Nantes ;
Gilles Devers, avocat, Lyon ;
Claude-Olivier Doron, philosophe et anthropologue de la santé, université Paris-VII ;
Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des droits de l'homme ;
Dominique Friard, vice-président du Serpsy, cadre de santé ;
Jean Furtos, psychiatre, directeur scientifique de l'Orspere/Onsmp ;
Claire Gékière, secrétaire de l'Union syndicale de la psychiatrie ;
Serge Klopp, cadre de santé, militant du PCF, Paris ;
Pénélope Komites, adjointe au maire du 12MD+eMD arrondissement chargée de l'action sociale, les Verts
Olivier Labouret, psychiatre responsable de service, Toulouse ;
Jean-Claude Laumonier, responsable du secteur santé de la LCR, cadre de santé retraité ;
Christian Laval, sociologue, Orspere/Onmsp, Lyon ;
Anne-Marie Leyreloup, psychiatre, présidente du Serpsy ;
Claude Louzoun, président du Comité européen : droit, éthique et psychiatrie, membre de l'Union syndicale de la psychiatrie ;
Jean-Pierre Martin, psychiatre, vice-président du Cedep ;
Jacques Michel, Institut des sciences politiques, Lyon ;
Marie Napoli, présidente de l'Union syndicale de la psychiatrie ;
Pierre Paresys, psychiatre responsable de service, Lille ;
Marie Rajaplat, vice-présidente du Serpsy ;
Pauline Rhenter, politologue, groupe de recherche en sciences sociales ville et santé mentale, Paris ;
Jean Vignes, secrétaire fédération SUD Santé-Sociaux.


 


Politique du fait divers


par Frank Nouchi


LE MONDE | 12.12.08 |


En finira-t-on jamais avec l'affaire Grégory, du nom de ce petit enfant de 4 ans retrouvé, le 16 octobre 1984, pieds et mains liés dans la Vologne, une rivière des Vosges ? Vingt-quatre ans après le début de cette énigme criminelle qui mit la France en émoi, la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Dijon vient, on le sait, d'ordonner la réouverture du dossier de manière à le faire bénéficier des derniers progrès de la police scientifique.

Dans l'attente des résultats des nouvelles expertises génétiques, comment ne pas repenser à ces débats, livres et autres téléfilms qui durant toutes ces années ont tenté de mettre au jour les mécanismes de l'emballement médiatico-judiciaire auquel a donné lieu cette affaire ? On se souvient bien sûr de l'article de Marguerite Duras, publié dans Libération le 17 juillet 1985, avec sa célébrissime chute : "Christine V. est sublime. Forcément sublime." Article inouï dans lequel l'auteur de Moderato cantabile écrivait ceci : "La justice paraît insuffisante, lointaine, inutile même, elle devient superfétatoire du moment qu'elle est rendue. Pourquoi la rendre ? Elle cache. Plus que le secret, elle cache. Elle cache l'horizon du crime et, disons le mot, son esprit."

En cette fin d'année 1984, de l'autre côté des Alpes, un autre grand écrivain s'intéressait au fait divers. Rien à voir avec les grandes envolées de Duras, rien à voir avec la folie médiatique qui déferlait sur le petit village de Lépanges-sur-Vologne (Vosges). Non, tout au contraire, il s'agissait pour Primo Levi, puisque c'est de lui qu'il s'agit, de rendre hommage au "journaliste de fait divers inconnu". Cet article, nous l'avons découvert dans Feuillet épars, un passionnant recueil de textes écrits entre 1973 et 1987 qui vient d'être publié chez Robert Laffont.


Maturité


On y retrouve toute la maturité, toute la sagesse de l'auteur de Si c'est un homme, cette manière si distanciée de rendre compte des sujets les plus brûlants. A ce journaliste fait-diversier, il se permet quelques recommandations : "Qu'il ait toujours bien présent à l'esprit le pouvoir qu'il a entre les mains […]. Qu'il ne flatte pas la morbidité du lecteur. Qu'il le traite comme un adulte responsable, même s'il ne l'est pas toujours. Qu'il évite les extravagances de saison, douteuses et aussitôt oubliées. Qu'il ne feigne pas d'avoir compris ce qu'il n'a pas compris […]. Et surtout : qu'il n'oublie pas qu'apparaître dans le journal est, pour presque tous les citoyens, un événement désagréable, nuisible ou tragique, qui peut léser des intérêts légitimes, violer la vie privée, blesser la sensibilité."

Ces lignes pleines de bon sens concernent évidemment l'activité journalistique, mais pas seulement. Comment en effet ne pas également penser aux pratiques politique, judiciaire et policière. Un exemple entre dix ces jours-ci : l'affaire du collège de Marciac dans le Gers, ce contrôle antidrogue en forme de fouille au corps opéré dans une classe de troisième par des gendarmes avec l'aide de chiens. Qu'en a pensé la procureure de la République ? "Les élèves ont peur de ces contrôles ; ça crée de la bonne insécurité, satisfaisante en termes de prévention."

"De la bonne insécurité…" Primo Levi concluait ainsi son article : "Des faits divers citoyens et adultes sont à la fois le miroir et le fondement d'une société citoyenne et adulte." Tout le contraire d'une conception populiste de l'action publique et de la société infantilisée qui en résulte.

Franck Nouchi



Un air du temps délétère


par Franck Nouchi


LE MONDE 2 | 05.12.08 |


Il peut arriver qu'une chronique ne serve qu'à saisir un certain air du temps dans la plus totale subjectivité. Autant dire que ce qui va suivre n'est qu'accolement de faits sans rapport les uns avec les autres ; juste une sorte de droit au parti pris dès lors que l'on sent poindre quelque chose qui pourrait mettre à mal en ces temps de crise l'espace public démocratique. Tous ces événements, on va le voir, ont pour seul point commun un lien avec la justice.

Premier d'entre eux : l'arrestation et l'inculpation "pour association de malfaiteurs en vue d'une entreprise terroriste" de neuf personnes accusées de sabotage de caténaire. Pour l'heure, pas la moindre preuve, mais, selon le procureur, la certitude que "le but de leur entreprise est bien d'atteindre les institutions de l'Etat, et de parvenir par la violence – je dis bien par la violence et non pas par la contestation qui est permise – à troubler l'ordre politique, économique et social". Rien de moins. Comme l'ont écrit plusieurs intellectuels de renom dans une tribune publiée par Le Monde (daté 28 novembre), dans ce dossier "l'absence de preuve elle-même devient une preuve : le refus des inculpés de se dénoncer les uns les autres durant la garde à vue est présenté comme un nouvel indice de leur fond terroriste".

Deuxième affaire : la condamnation de l'association Droit au logement (DAL) à une amende de 12 000 euros pour avoir installé un campement de mal-logés sur la voie publique et "en y laissant des objets". Le texte du code pénal dont s'est servi pour cette condamnation le tribunal de police de Paris concerne d'ordinaire l'abandon de gravats et de détritus. Cette fois, il s'applique aux tentes, sacs de couchage, couvertures et autres bâches en plastique fournis par le DAL, d'octobre à décembre 2007, aux 374 familles mal logées qui campaient rue de la Banque à Paris, dans le 2e arrondissement. Seuls, parmi les membres du gouvernement, Martin Hirsch et Bernard Kouchner ont pris la défense du DAL. "On ne met pas à genoux ce genre d'associations en les condamnant à des amendes parce qu'elles ont fait ce type d'action", a déclaré le haut-commissaire aux solidarités actives.

Troisième affaire enfin : l'interpellation sur réquisition de la vice-présidente du tribunal de grande instance de Paris, vendredi 28 novembre à l'aube, de notre confrère Vittorio de Filippis. Menotté, humilié, insulté devant ses enfants – " Vous, vous êtes pire que la racaille ", lui a dit un des policiers qui l'interpellait –, fouillé, déshabillé, interrogé sans la présence de son avocat, mis en examen, pour diffamation, l'ancien directeur de la publication de Libération est accusé d'avoir hébergé sur le site du quotidien un commentaire d'internaute qui pourrait avoir – la justice le dira – un caractère diffamatoire. "Je suis l'avocat de Libération depuis 1975 et c'est la première fois que je vois un directeur de publication faire l'objet d'une interpellation et d'un mandat d'amener", constatait Me Jean-Paul Lévy.

Drôle d'ambiance qui rappelle des temps que l'on croyait révolus. Les crises, on le sait, servent souvent de prétexte pour mettre à mal les libertés publiques. Dans le cas présent, pourtant, ce sont sans doute moins les difficultés économiques et sociales qui encouragent ce type de dysfonctionnements judiciaires que la politique pénale aveuglément répressive du gouvernement.

Franck Nouchi

 

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