AFFRONTER L'INCERTITUDE – E. MORIN

Publié le par alain laurent-faucon



Poursuivons notre réflexion sur la culture générale avec cet entretien que le philosophe et sociologue Edgar Morin – pour qui j'ai beaucoup d'estime intellectuelle – a accordé à la revue Sciences Humaines, une revue que je vous conseille de consulter régulièrement. Les propos de l'auteur ont été publiés dans le Hors-Série de mars/avril 1999, intitulé : « La dynamique des savoirs » et ont été recueillis par Martine Fournier et Jean-Claude Ruano-Borbalan .

Penser l'épreuve de culture générale, c'est non seulement penser à questionner le sujet, les mots du sujet, y compris les « pauvres de la grammaire » (Stanislas Breton), mais c'est également questionner le questionnement (Michel Meyer, De la problématologie, rééd. 2008), réfléchir à ce qu'est une argumentation (Ch. Perelman, M. Meyer) et penser enfin les caractéristiques de la connaissance dans notre monde actuel qui sont, d'après Edgar Morin :


« l'explosion des savoirs, la complexité du réel et l'incertitude ».


D'où, pour le philosophe et sociologue, auteur de la Méthode, la nécessaire mise en place d'une nouvelle « organisation de la pensée » qui commencerait dès l'école. Au passage, ses réflexions peuvent aussi vous donner des idées et des pistes de recherche quand il s'agit de penser les savoirs et leur transmission, ou de penser le rôle de l'éducation – et, partant, de l'école - dans nos sociétés actuelles.

Comme le note la revue Sciences Humaines, la démarche de la complexité – toujours selon Edgar Morin - doit relever plusieurs défis, sur lesquels je vous invite à réfléchir :



1°) penser l'articulation entre le sujet et l'objet de la connaissance ;

2°) penser l'enchevêtrement des divers facteurs (biologique, économique, culturel, psychologique etc.) qui se combinent dans tout phénomène humain ; penser les liens indissolubles entre ordre et désordre ;

3°) aborder les phénomènes humains en prenant en compte les interactions, les phénomènes d'émergence ;

4°) penser l'événement dans ce qu'il a de créateur, de singulier.



N'est-ce pas là, ramassée en QUATRE POINTS, la raison même de tout questionnement du sujet ?! Quant aux objectifs de la culture générale, son bien-fondé, ne devraient-ils pas être ceux énoncés par Edgar Morin à propos de l'organisation de la pensée dès l'école ?! « Je pense que le système devrait être réformé en fonction de CINQ PRINCIPES », nous dit, en effet, le philosophe :



a) le premier nous vient de Montaigne : « Mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine. » Donc, une tête qui sait organiser la connaissance ;

b) le deuxième est de Rousseau disant dans L'Emile : « Je vais lui enseigner la condition humaine. » Donc, faire converger les différentes connaissances scientifiques, humanistes, artistiques pour éclairer la condition humaine ;

c) le troisième principe est également de Rousseau qui disait aussi : « Il faut lui apprendre à vivre. » : les arts, la poésie, le roman sont de merveilleuses écoles de la vie ;

d) le quatrième, c'est d'apprendre à être citoyen, ce qui entre autre doit passer par la connaissance de l'histoire, de la philosophie politique ou des sciences juridiques ;

e) le cinquième principe est celui qui manque le plus à notre enseignement : apprendre à affronter l'incertitude ... Le déterminisme s'est effondré et toute l'aventure du cosmos et l'aventure de l'humanité doit être conçue comme un affrontement avec l'incertitude.



QUATRE POINTS et CINQ PRINCIPES : vous avez là tout ce que vous devez absolument assimiler si vous voulez à la fois comprendre ce que sont l'épreuve de culture générale et le questionnement du sujet, à l'écrit comme à l'oral. Ce n'est pas tant l'accumulation des connaissances qui fait la différence, que la façon de les questionner, de les organiser, de les rechercher ... D'où cet autre grand principe que je ne cesse de rabâcher au fil du temps et de mon blog :


lire c'est peu lire, mais lire c'est bien lire !


D'où mon sempiternel rejet vis-à-vis des étudiant(e)s et des candidat(e)s qui ne cherchent qu'un savoir pré-formaté, pré-digéré, qui entassent les documents et les « copier-coller » en zigzaguant sur le Net, qui ne viennent ici, sur mon blog, que pour consommer !

Horreur et désespoir, il y a même des ouvrages de culture générale qui proposent des dissertations totalement rédigées en suivant des plans convenus – comme si cela pouvait servir à quoi que ce soit ! Comme s'il y avait qu'une seule manière d'aborder et de traiter un sujet ! Comme si le corrigé-type ne relevait pas de la pire des bêtises, celle qui laisse entendre que « c'est comme ça et pas autrement » ! Car voilà, tous ces ouvrages oublient l'essentiel : les quatre points et les cinq principes ci-dessus énoncés. Et ils ramènent le questionnement à l'inévitable : qui, quand, , quoi, comment, pourquoi ... A pleurer ! D'ailleurs, je comprends cette lassitude qui submerge étudiant(e)s et candidat(e)s, dès qu'ils ouvrent l'un de ces ouvrages. J'éprouve le même ennui rien qu'en les consultant dans les bonnes librairies. Et je songe à Paul Verlaine quand je les feuillette : « un grand sommeil noir tombe sur ma vie, dormez tout espoir, dormez toute envie » !

Trêve d'humeur chagrine, laissons maintenant la parole à ce très grand penseur qu'est Edgar Morin ! Au moins, lui, nous réconcilie avec le monde des clercs. Et nous donne envie de penser ...



Sciences Humaines

http://www.scienceshumaines.com/





Hors-série N° 24 - Mars/Avril 1999

La dynamique des savoirs




Affronter l'incertitude



Entretien avec Edgar Morin



Philosophe et sociologue, Edgar Morin s'est employé à construire des outils mentaux destinés à affronter l'irréductible complexité du réel.


Sciences Humaines : Vous menez depuis longtemps déjà une réflexion sur la connaissance et le rapport que l'homme entretient avec les sciences. Comment, selon vous, peut-on caractériser le savoir aujourd'hui ?

Edgar Morin : Répondre à votre question suppose un détour historique, en remontant au moins à l'époque des Lumières. En effet, on peut raisonnablement estimer que, jusqu'au XVIIIe siècle en Europe, le stock de connaissances était limité ... Même si les sciences avaient déjà commencé à se développer depuis le début du XVIIe, il est correct de supposer que, de Montaigne à Pascal et à Diderot, un esprit cultivé aurait pu appréhender l'essentiel du savoir de son époque et réfléchir dessus.

Cependant, la croissance du savoir faisait problème. Dès la deuxième partie du XVIIIe siècle. A ce moment, le projet d'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot a constitué un véritable tournant, en ce sens qu'elle fut organisée de façon alphabétique et non pas logique. Ainsi, les connaissances ont alors été amassées et mises bout à bout. Rappelons que c'est encore le cas dans nos dictionnaires et encyclopédies actuelles. Nous sommes plus que jamais dans cette formidable expansion de l'univers du savoir. Cependant, l'organisation encyclopédique, pour nécessaire qu'elle ait été et soit encore, pose aujourd'hui un énorme problème. La révolution encyclopédique permettait l'accroissement des connaissances grâce au fractionnement et la réduction en unités simples.

Ceci permet une mise en place collective, et donc infiniment plus vaste, du savoir humain. Mais ce morcellement, accrû aujourd'hui par un nombre toujours croissant de spécialistes défendant des micro-territoires, interdit de penser les liens et les interactions entre les différentes sphères de la connaissance humaine, comme de la réalité des sociétés ou de la nature. J'ai, comme on le sait, développé toutes mes recherches dans une direction opposée au morcellement et au fractionnement des savoirs. Je plaide pour la possibilité de réunifier les connaissances en mettant en rapport les sciences physico-mathématiques et les sciences humaines et en intégrant l'homme comme sujet de la connaissance et membre du système de la nature et de l'Univers.

SH : Comment peut-on permettre aux individus de s'approprier un savoir scientifique toujours plus vaste et toujours plus disséminé ?

E.M.: Le grand problème moderne est celui de l'organisation des savoirs. Prenons l'exemple de la biosphère, qui dépend à la fois des sciences de la terre, des sciences physiques, biologiques, etc. Pour mieux comprendre la biosphère, une science nouvelle a dû émerger : l'écologie. Cette science a produit la notion d'écosystème, c'est-à-dire une organisation spontanée entre les êtres vivants (la biocénose) et les conditions physiques du milieu (le biotope).

Sans être sommé de tout connaître sur tout, l'écologue se concentre sur un savoir organisateur : savoir comment les éléments de cet ensemble entrent en interaction, comment l'écosystème se régule et se dérégule... Même si le savoir des écologues est encore imprécis (en ce qui concerne par exemple le réchauffement de la planète), il s'organise. De même, les sciences de la terre, sismologie, vulcanologie, géologie, météorologie, etc., se sont articulées les unes aux autres pour étudier la Terre en tant que système complexe.

SH : Articuler les savoirs venus d'horizons divers : est-ce possible, compte tenu de l'organisation disciplinaire et institutionnelle actuelle ?

E.M.: L'organisation des savoirs est actuellement aux prises avec un conflit fondamental entre la fermeture disciplinaire et la réorganisation polydisciplinaire. Les disciplines, instituées au XIXe siècle, morcellent la connaissance selon des frontières arbitraires mais tenaces. Cependant, depuis les années 60, un regroupement de disciplines tend à s'opérer pour rendre compte des réalités complexes. C'est par exemple le cas en cosmologie, dans les sciences de la terre, en écologie comme je viens de le dire, mais aussi pour l'étude de la préhistoire. Parfois, un même champ scientifique est l'objet d'un conflit entre des compartimentations et des unifications réductrices : par exemple, la biologie est partagée entre un courant réductionniste, celui de la biologie génétique qui veut tout expliquer par les molécules et les gènes, et d'autres secteurs comme l'éthologie et la parasitologie qui ne peuvent se satisfaire de cette explication unique par le jeu des molécules. Pour les sciences humaines, on observe très peu de communication entre l'économie, la psychologie, la sociologie ...

De manière générale, que l'on se place dans les sciences sociales, les sciences humaines, la biologie, les sciences de la nature ou les sciences physico-mathématiques, on constate que la machine institutionnelle, elle, reste essentiellement organisée en universités disciplinaires ; il n'existe pas de faculté d'écologie ou du cosmos, et aucune « faculté de l'être humain » : l'homme biologique est étudié en biologie et l'homme psychique en psychologie... L'homme social est lui-même morcelé selon ses activités et croyances, économiques, politiques, culturelles ; selon son espace ou son histoire, etc.

Les savoirs spécialisés ne communiquent que très insuffisamment entre eux, chacun restant enfermé dans son propre langage. Il existe fort heureusement des esprits indisciplinés qui évoluent d'une discipline à l'autre. Mais ces transgressions restent individuelles.

Hubert Curien disait d'ailleurs que, de manière générale, les scientifiques sont comme les loups : ils urinent pour marquer leur territoire et mordent tout intrus qui y pénètre.

SH : S'il est une institution qui joue un rôle dans la formation de la culture, c'est bien l'école. Vous avez conduit une réflexion sur les savoirs au lycée. Quelles sont vos propositions pour réformer le système éducatif sur le plan des connaissances ?

E.M.: Je pense que le système devrait être réformé en fonction de cinq principes :


- le premier nous vient de Montaigne : « Mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine. » Donc, une tête qui sait organiser la connaissance et comme je l'ai montré dans mes livres sur La Méthode, je pense que c'est possible ;

- le deuxième est de Rousseau qui disait dans L'Emile : « Je vais lui enseigner la condition humaine. » Donc, faire converger les différentes connaissances scientifiques, humanistes, artistiques pour éclairer la condition humaine ;

- le troisième principe est également de Rousseau qui disait aussi : « Il faut lui apprendre à vivre. » : les arts, la poésie, le roman sont de merveilleuses écoles de la vie. Le roman du XIXe a été l'école de la complexité humaine, alors que toutes les sciences, à cette époque, éliminaient l'individu, le sujet et tout ce qui était concret ;

- le quatrième, c'est d'apprendre à être citoyen, ce qui entre autre doit passer par la connaissance de l'histoire, de la philosophie politique ou des sciences juridiques. L'Histoire, discipline très prisée en France quoique beaucoup moins invoquée dans d'autres pays comme les Etats-Unis par exemple, doit enseigner à nous sentir citoyens de notre pays, mais aussi de l'Europe et de la Terre. Il est utile qu'un adolescent construise une représentation et des savoirs concernant l'histoire nationale, mais aussi l'histoire de l'humanité où l'on découvre l'existence d'autres identités collectives, d'autres points de vues ;

- le cinquième principe est peut-être celui qui manque le plus à notre enseignement : apprendre à affronter l'incertitude. La cosmologie nous montre que l'aventure du cosmos n'est pas écrite d'avance ; la paléo-biologie, ainsi que l'histoire des empires nous enseigne qu'il y a eu des destructions massives dans les espèces vivantes. Le déterminisme s'est effondré et toute l'aventure du cosmos et l'aventure de l'humanité doit être conçue comme un affrontement avec l'incertitude. C'est à cela qu'il faut préparer les esprits. A la fin de notre siècle, deux grandes conceptions du monde ont disparu : celle des civilisations traditionnelles comme les Aztèques ou les Egyptiens qui croyaient en un temps cyclique et en un recommencement permanent du monde ; celle du XIXe siècle, où l'on s'est mis à penser que le monde avait un sens : celui de la marche du progrès comme loi inéluctable.


Aujourd'hui, nous ne pouvons pas dire si le progrès continuera, nous sommes affrontés à l'incertitude et cela doit être une des finalités de l'éducation que de préparer les individus à s'attendre à l'inattendu. Ce message était déjà celui des Bacchantes d'Euripide, il y a 2500 ans !

SH : Il est certainement crucial de faire communiquer les différents ordres du savoir, d'apprendre la citoyenneté universelle, d'enseigner l'incertitude ... Mais que valent les savoirs s'ils ne permettent à l'homme de définir son action et ses valeurs ? Comment l'homme peut-il se comporter, s'il ne se réfère qu'à des savoirs scientifiques, même s'ils sont complexes et acceptent l'incertitude ?

E.M.: C'est en effet une question clé, car aujourd'hui, il y a une coupure entre jugement de fait et jugement de valeur ; entre la culture scientifique qui, en outre, est morcelée et celle des humanités, qui pouvait nourrir la vie, les existences et les comportements. La science n'a qu'une seule valeur : la recherche de la connaissance pour la connaissance. On en connaît aujourd'hui les limites : les nazis ont décidé que, puisqu'il fallait connaître, on pouvait expérimenter sur les humains. L'utilisation de l'énergie nucléaire, les manipulations génétiques ont montré aussi des limites que seule la morale peut percevoir. La science ne secrète pas de morale. Les anciens prêtres étaient conjointement maîtres de la connaissance et de la morale. Ce n'est plus le cas pour les scientifiques aujourd'hui.

Il faut donc connecter les deux cultures : la culture des humanités se dessèche si elle n'est pas alimentée par la culture scientifique. C'est à mon sens le cas de la philosophie aujourd'hui qui, depuis Bergson, s'est coupée des apports de la science, y compris des sciences humaines. La culture scientifique en revanche n'a pas le pouvoir de réflexion de la culture philosophique et humaniste.

En outre, la culture des humanités devrait elle aussi être régénérée par la littérature dont on fait un usage très appauvri : on abreuve les étudiants et les lycéens de théories sémiotiques, syntaxiques, psychanalytiques, etc., qui dégoûtent de la lecture, alors que la littérature introduit à la connaissance de la condition humaine et à l'apprentissage de la vie.

L'honnête homme d'aujourd'hui ne doit donc pas se nourrir uniquement de sciences, mais aussi de romans et poésies. La qualité poétique de l'existence est fondamentale et la littérature nous aide à mieux réfléchir sur le destin humain.


Edgar Morin

Propos recueillis par Martine Fournier et Jean-Claude Ruano-Borbalan


NOTES :

1 Edgar Morin, La Méthode, Seuil ; tome I : La Nature de la nature, 1977 ; tome II : La Vie de la vie, 1980 ; tome III : La Connaissance de la connaissance, 1986 ; tome IV : Les Idées, 1991 ; tome V : L'Humanité de l'Humanité, 2001 ; tome VI, Ethique, 2004.


REMARQUE :

Les six tomes de la Méthode, dont la publication s'est échelonnée sur presque trente ans, viennent d'être rassemblés en un coffret de deux volumes, aux éditions du Seuil, en 2008. Prix du coffret : 59 euros.

 


ATTENTION !

Je sais, par expérience, que les QUATRE POINTS énoncés pour expliciter la démarche de la complexité sont loin d'être évidents – tant ils bouleversent les schèmes mentaux de la plupart d'entre nous. Pourtant ils sont essentiels pour qui veut comprendre enfin nos sociétés. Certains relèvent de l'herméneutique ou de la phénoménologie, d'autres d'une approche très héraclitéenne du devenir, de l'ordre et du désordre qui ne font qu'un, d'autres encore, notamment à propos de l'événement – comme d'ailleurs de la crise qui en est l'une des expressions paroxystiques – participent de cette pensée du processus à laquelle je consacre une thèse de philosophie pour maintenir en activité mon ultime neurone ! Bon, le problème – mon problème ! - est d'expliquer et de commenter ces quatre points en étant accessible au plus grand nombre. Ce qui n'est pas évident, mais il faut que je le fasse. Et je le ferai – croix de bois, crois de fer ...



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