L'APPROCHE DE « GENRE » [1]

Publié le par alain laurent-faucon




Le site de l'association Adéquations propose une très bonne définition : « L’approche de "genre" étudie les rôles et les stéréotypes attribués à chaque sexe. Ces rapports sociaux entre femmes et hommes varient selon les sociétés et les époques, mais ils restent en grande majorité fondés sur des inégalités au détriment des femmes, notamment en matière de pouvoir et de prise de décision politique et économique. Le "genre" est à la fois un concept sociologique, un objectif en matière de respect des droits humains [1] et une méthodologie pour des actions plus efficaces, notamment en matière de développement durable et de solidarité internationale ».

En fait, il y a plusieurs approches possibles du concept de « genre ». Et de grandes querelles sont nées à ce sujet ! J'y reviendrai quand je vous parlerai des analyses de Judith Butler, l'une des pionnières avec Gender Trouble (1990), dont la traduction française n'est parue qu'en 2005 [2], et quand je vous parlerai aussi des analyses de Christine Delphy réunies dans Classer, dominer [3] - mais, dès à présent, je vous invite à lire ou relire sa conférence : RACE, CASTE ET GENRE EN FRANCE.

Pour paraphraser Marx qui entendait non seulement penser le monde mais le transformer, je dirai que l'objectif de l'association Adéquations est non seulement de penser le genre mais de transformer aussi les relations femmes-hommes par des actions politiques très concrètes. Et cela est salutaire.

Le grave danger qui menace, en effet, la philosophie et les philosophes, surtout la philosophie académique, c'est d'avoir tendance à couper l'être humain de ses racines économiques, sociales, culturelles, et à occulter sa corporéité, en un mot : tout ce qui constitue la vie de l'être humain.

Bien sûr, comme l'ont écrit Deleuze et Guattari, la philosophie est une fabrique à concepts [4], mais elle ne peut être uniquement cela. Car je suis d'abord un être de chair qui connaît le monde avant de l'avoir vu (Lippman), bourré de préjugés, écartelé par mes passions et qui, malgré cela, essaye parfois de penser, c'est-à-dire essaye de mettre un écart, un intervalle entre moi et moi, mon moi subjectif et mon moi objectivé (le moi et le soi dirait Paul Ricoeur) pour tenter de savoir pourquoi je vis et j'agis ainsi. A l'aveugle. Porté ou chahuté par mes sens. Conditionné par mes milieux d'appartenance, ces fameux habitus (de Bourdieu à Lahire), et mes socio-styles et styles de vie (Yankelovitch, Burke, Cathelat, etc.) - ou peut-être, plus prosaïquement, par mes préjugés de classe,  même si cette expression heurte, de nos jours, nos clercs bon chic, bon genre, phagocytés par le discours lisse, mollasson et paresseux de l'idéologie néo-libérale [5].

Et c'est vrai que la philosophe et sociologue Christine Delphy offre, sur tous ces points là, des points de vue vraiment intéressants et qui nous donnent à réfléchir. C'est tellement rare ! Non ! en fait, j'écris une sacrée bêtise ! ce n'est pas si rare que ça ! Je devrais plutôt dire qu'il faut sortir des sentiers battus (Nahman de Braslav), qu'il faut aller débusquer par soi-même, à force de lectures et de patience, ces auteur(e)s qui ne font pas la « une » des médias, qui restent, de ce fait, peu connus ou mal connus du « grand public » mais qui sont, intellectuellement, des avant-gardes. Promis-juré, peu à peu, je vous parlerai d'elles et d'eux – tant elles, et ils, peuvent nous apprendre à penser autrement. En un mot : à penser !

Juste pour le plaisir – le fun comme vous dites peut-être encore ! - et en avant-goût des fortes réflexions de Christine Delphy, je mets en ligne ce très court extrait, que j'ai tiré de Classer, dominer :



« Dans la philosophie occidentale , « le je incarne la conscience, et du moment où il existe une conscience humaine pour voir le monde et se voir en train de le voir, nul besoin qu'il existe une autre conscience. Cette conscience première et unique, uniquement nécessaire, dit avec Descartes : je pense donc je suis, mais ne se demande jamais quelles sont les conditions de possibilité de sa pensée.

« Descartes par exemple, nonobstant le désopilant récit qu'il fait de son enfance dans la première Méditation, n'a pas été mis au monde, nourri, le langage lui est venu tout seul, il a su écrire sans que personne ne le lui apprenne – et on ne sait pas pourquoi il écrit, puisqu'il n'écrit apparemment pour personne. Les conditions de possibilité de son existence, qui font qu'au jour "J" il peut prendre une plume, du papier et écrire Cogito ergo sum, et que pendant ce temps il n'a ni faim, ni soif, ni froid ("on" y veille), lui sont parfaitement indifférentes, il n'y voue pas une demi-pensée. Plus d'une femme d'universitaire reconnaîtra son mari dans ce portrait. C'est donc une philosophie de dominants, pour lesquels la vie matérielle se déroule à leur bénéfice – les nécessités de leur survie sont remplies – mais en dehors d'eux. Ce dédain des conditions de possibilité de sa propre existence et de sa propre pensée est même poussé plus loin ; c'est l'ensemble de la société qui est nié. Or aucun individu ne peut exister en dehors de la société. Il ne peut exister d'être humain sans société, il ne peut exister de pensée sans langage ; une collectivité, même réduite à quelques dizaines de personnes, est indispensable pour que des individus existent. La notion même d'individu est linguistique et donc sociale. L'hyperindividualisme de la philosophie occidentale confine au solipsisme et à l'autisme. » [6]



NOTES :

[1] Actuellement l'expression « droits humains » aurait tendance à remplacer celle des « droits de l'homme », ceci pour éviter une nomination qui apparaît, de plus en plus, comme étant trop « sexiste ». Toutefois, cette nouvelle appellation ne relève pas d'un simple « politiquement correct », comme l'affirment certains. Car les mots ne sont jamais totalement neutres et ils dévoilent toujours l'opinion dominante et, dans le cas présent, la prédominence du masculin sur le féminin.

[2] Judith Butler, Trouble dans le genre – Pour un féminisme de la subversion, préface de Éric Fassin, traduit de l'anglais (États-Unis) par Cynthia Kraus, éd. La Découverte, Paris, 2005, pour la traduction française.

[3] Christine Delphy, Classer, dominer – Qui sont les « autres » ?, éd. La fabrique, Paris, 2008.

[4] Gilles Deleuze et Felix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, éd. de Minuit, Paris 1991, rééd. 2003.

[5] C'est dans son livre non traduit en français, L'Opinion publique, que Walter Lippman a montré que nous connaissions le monde avant de l'avoir vu, puisque ce sont nos parents et le milieu dans lequel nous naissons qui disent ce qu'est le monde. Quant à la référence à Paul Ricoeur, je vous renvoie à Soi-même comme un autre (Seuil - 1990), réédité dans la collection « points/essais, éd. du Seuil, Paris, 1996. Enfin, pour une première approche des socio-styles et styles de vie, je vous conseille l'ouvrage de Brochand et Lendrevie, Le Publicitor, éd. Dalloz, Paris, 1985, régulièrement réédité. Pour l'édition de 1985, voir les pages 145 à 150 notamment.

[6] Christine Delphy, Classer, dominer – Qui sont les « autres » ?, éd. La fabrique, Paris, 2008. L'extrait mis en ligne est tiré de l'article « Les Uns derrière les Autres », pp. 12-13.


REMARQUE :

Association à but non lucratif, créée en 2003, Adéquations offre une mine d'informations et ouvre des pistes de réflexions intéressantes sur les thèmes suivants : développement durable, solidarité internationale, droits humains (en particulier égalité des femmes et des hommes), diversité et création culturelles …






L'approche de « genre »






Dossier de l'association "Adéquations"


extraits



http://www.adequations.org/


 





1


Le concept de « genre »



Les rapports sociaux entre hommes et femmes sont à la base de l’organisation des sociétés humaines. Contrairement aux différences biologiques, qui sont innées, la répartition des rôles, des fonctions, des pouvoirs, etc. sont des constructions sociales, politiques, symboliques et culturelles. Les rôles socialement construits qui en découlent sont généralement basés sur des positionnements différenciés et inégalitaires.

Ainsi, presque partout dans le monde, les femmes ont un accès plus limité à l’espace public, aux responsabilités, à l’éducation. Leurs salaires sont moindres et elles occupent majoritairement des postes à moindre responsabilité, avec un éventail de professions moins large que celui des hommes. Dans la plupart des pays, la division du travail reste sexuée : gestion des ressources naturelles, agriculture, alimentation, soins aux enfants et à la famille, postes de secrétariat, d’infirmières pour les femmes, de techniciens et ingénieurs pour les hommes…

L’action publique, comme les actions de développement ou de solidarité mises en oeuvre par des acteurs de la société civile, doivent tenir compte de ces « rapports de genre », qui évoluent dans le temps et l’espace, varient d’une culture à l’autre, entre groupes sociaux au sein d’une même culture, se combinant à la classe, à l’âge, au statut politique… Des facteurs internes et externes les transforment en permanence : nouvelles technologies, politiques économiques, marché du travail, conflits armés, crises alimentaires, déséquilibres démographiques …

Transposé de l’anglais « gender », le « genre », terme qui est maintenant largement utilisé par les acteurs francophones, les ONG et les milieux de la recherche, se réfère à la prise en compte de ces rôles socialement construits. L’approche du genre est à la fois :



 un concept sociologique analysant ces rapports sociaux et leur caractère inégalitaire ;

 un objectif politique de mise en œuvre des droits fondamentaux ;

 une méthodologie proposant des outils pratiques pour agir plus efficacement.




2



Genre = hommes et femmes



Il est essentiel de garder à l’esprit que la démarche de genre ne se réduit pas à "s’occuper des femmes". Elle vise à prendre en compte, simultanément la situation, les besoins et les objectifs des femmes et des hommes, dans leur inter-action. Ainsi, dans le domaine des projets de coopération et de solidarité internationale, la démarche de genre s’applique à toutes les actions et concerne autant les hommes que des femmes puisqu’il s’agit de tenir compte des dynamiques sociales dans lesquels chacun se situe.

Exemples : une association latino-américaine organise des ateliers pour les hommes chômeurs en vue de prévenir les risques de violence engendrés par leur mise en échec quand ils ne parviennent plus à se conformer au stéréotype social du chef de famille. Un projet Sud-Sud de planification familiale au Niger s’adresse notamment aux responsables religieux.



RESSOURCES WEB

 


Genre, développement et solidarité internationale

Le réseau Genre en Action, lancé en 2003 avec l’appui du ministère des Affaires étrangères, rassemble de nombreux acteurs francophones au Sud et au Nord. Son portail offre informations, ressources, débats sur le thème "genre et développement" : http://www.genreenaction.net/


Etudes de genre

L’Institut Emilie du Chatelet sur les femmes, le sexe et le genre a été créé 2006 à l’initiative du Conseil régional d’Île-de-France - http://www.mnhn.fr/iec

Réseau Inter-universitaire et inter-disciplinaire national sur le Genre, créé en 2001 à l’initiative d’un collectif d’universitaires et de différents centres de recherches : Paris VII (CEDREF, organisateur initial du projet), Paris VIII, Lyon 2, Toulouse le Mirail), en association avec le Gers (CNRS) - http://www.univ-paris8.fr/RING/

Groupement de recherche européen Marché du travail et genre en Europe - http://www.mage.cnrs.fr/

Equipe Simone-Sagesse, genre et rapports sociaux de sexe, Université de Toulouse - http://w3.univ-tlse2.fr/simone/spip/0start.php3

Plate-forme d’information et de communication pour les études genre et l’égalité dans les universités et hautes écoles spécialisées de la Suisse - http://www.gendercampus.ch/F/default.aspx

Etudes de genre, Université de Genève - http://www.unige.ch/etudes-genre/index.html




3



Les différents rôles sociaux




L'approche "genre" prend en compte et analyse les différents rôles sociaux et la façon dont ces rôles sont assumés par les femmes et les hommes.

Les femmes assument l’essentiel des activités reproductives. Ainsi dans la plupart des pays du monde, même en ayant une activité professionnelle ou de production informelle (rôle « productif »), les femmes assument les tâches ménagères (rôle « reproductif »). Ces tâches dites reproductives sont nécessaires pour permettre le rôle productif - rôle qui sans elles s’effondrerait rapidement - mais elles ne sont pas comptabilisées dans les richesses nationales. En France, en moyenne, les femmes consacrent près de 3h30 par jour aux tâches domestiques contre moins de 2 heures pour les hommes.

Dans de nombreux cas, les femmes assument également une part importante des activités communautaires bénévoles, notamment les activités d’exécution.

Parallèlement, d’une manière générale, les femmes sont beaucoup moins représentées dans les activités politiques et les processus décisionnels, où elles occupent généralement des postes moins élevés. Dans la sphère des activités productives, elles occupent des postes moins élevés et, à compétences et responsabilités égales, elles ont une moindre rémunération.

Les évolutions sont lentes, dans la mesure où les rôles sont intériorisés culturellement et où les inégalités sont confortés par le fonctionnement d’institutions, voire, dans certains cas par des législations.



4



Besoins pratiques / intérêts stratégiques



Pour parvenir à corriger les inégalités femmes-hommes dans le cadre d’une stratégie prenant en compte le genre, pour être efficace et entrainer des changements sociaux, il est nécessaire de faire en sorte que les changements, les évolutions sociales, s’effectuent en même temps en s’articulant à deux niveaux :



Satisfaire des besoins pratiques des femmes à court terme. Ces besoins pratiques sont l’amélioration des conditions de vie en matière d’accès à des soins de santé, à l’habitat, aux revenus, garde des enfants … ;

Viser leurs intérêts stratégiques à plus long terme. Ces intérêts stratégiques sont la progression en matière de statut social et d’égalité : gestion du patrimoine, changements législatifs, droits, meilleure participation aux décisions …


Les besoins pratiques peuvent généralement être satisfaits par des apports matériels. La satisfaction de ces besoins ne modifie pas forcément les situations d’inégalités.

Les intérêts stratégiques sont liés aux contextes politiques, culturels, sociaux-économiques, qui fondent des situations inégalitaires. Les avancées dans la satisfaction des besoins stratégiques des femmes (réduction des inégalités de salaires, des violences envers les femmes, de la représentation politique…) est de nature à réduire les inégalités.

La satisfaction des besoins pratiques tout en favorisant les intérêts stratégiques repose sur une analyse de l’accès différencié des hommes et des femmes aux richesses et ressources.


Ressources naturelles : eau, terres (foncier), énergie…

Accès à la propriété et/ou au locatif

Accès à l’emploi, au crédit

Accès aux infrastructures, aux systèmes de déplacement

Accès à l’éducation, la formation initiale et continue

Accès à l’information, aux technologies de l’information et de la communication (TIC)

Accès aux techniques et technologies.



Dans de nombreux pays du monde, l’accès des femmes est moindre que celui des hommes en ce qui concerne la propriété, le foncier, le crédit, l’Internet, l’éducation, etc.



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Quelques définitions



« Empowerment ». Ce terme, issu d’analyses et d’actions menées notamment par des mouvements sociaux en Inde et en Amérique du Sud, désigne le processus de renforcement du pouvoir, de la participation, des capacités de choix et de négociation, de l’autonomie… Les textes onusiens traduisent parfois « empowerment » par « accroissement du pouvoir d’action des femmes ». Les québécois-es utilisent le terme "empouvoirement".

Intégration transversale du genre ("gender mainstreaming"). Mise en œuvre d’une stratégie de prise en compte des relations sociales et des inégalités entre les sexes dans l’élaboration des politiques, stratégies, projets, leur mise en œuvre, leur évaluation, et au sein des pratiques institutionnelles, avec la participation de tous les acteurs et actrices. L’inverse constitue une démarche « aveugle au genre » (« gender blindness »), ignorant les spécificités de genre.

 Ecarts de genre - « Gender gap ». Ce sont les différences sociologiques liées au fait d’appartenir à tel ou tel genre. Ex. : l’espérance de vie moyenne des hommes est partout moindre que celle des femmes, la proportion de femmes élues à des fonctions politiques est largement inférieure, les rémunérations moindres à travail égal, le nombre quotidien d’heures de travail (tâches non rémunérées comprises) des femmes est supérieur à celui des hommes.



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