A. RONELL : MENTALITÉ CALCULATRICE

Publié le par alain laurent-faucon



Dans sa critique de Socrate, Nietzsche dénonçait l’importance accordée à la rationalité au détriment du sentiment tragique et de l’imagination créatrice. Comme le rappelle le philosophe Pierre Gire dans son cours sur la phénoménologie de la religion [1], pour Nietzsche, Socrate est celui qui a « condamné la tragédie, la pensée théâtrale, identifié vérité et rationalité, dévalorisé l’expérience sensible » et qui a « mortifié les instruments de la vie au profit de la raison ». Pour Nietzsche, « Socrate a été le créateur de l’homme occidental, d’un nouvel homme, théorique, d’un homme de l’évidence rationnelle [...]. Socrate est le meurtrier de Dionysos, de l’homme héroïque. D’où le mépris de l’homme occidental pour les puissances de la vie ». [2]


Dans Le principe de raison, Martin Heidegger [3] opposait, quant à lui, la « pensée calculante » - pensée technicienne qui exige des comptes -, à la « pensée méditante » qui habite poètes, artistes et mystiques. Une réflexion fort intéressante, même si le philosophe éprouve une méfiance radicale vis-à-vis de la technique qui tend à être un nouvel « habiter », et même s’il se montre très critique vis-à-vis de la science en général et des mathématiques en particulier.


Selon Heidegger « la science ne pense pas », ce qui est plutôt court comme analyse. « Il la réduit à  un pur calcul quantitatif. Il ne voit pas que le formalisme mathématique est une formidable syntaxe à produire de la pensée nouvelle, une puissance d’agencement des signes inédite », note fort justement Philippe Petit dans un article de Marianne [4].


Ces réserves faites et il était important de les faire, il est vrai qu’il y a une pensée scientifique et technique - la technologie ou la technoscience - qui a tendance à multiplier les enchaînements rationnels - procédures -, enfermant ainsi l'être humain dans la seule dimension de contrôle de ses actes. Et cela ne peut être nié.


Comme ne peut être niée l’importance heuristique de la pensée de  Martin Heidegger qui ouvre de nombreux chemins de réflexion et de sens, et ce, malgré son écœurante fascination pour l’idéologie nazie. Comme quoi la raison est faillible, même chez un grand philosophe, et peut conduire aux pires des abjections. Mais il faut avoir l’audace de distinguer l’œuvre de l’homme. Il en va, par exemple, de même avec ces très grands écrivains que furent Céline, Knut Hansum et Panaït Istrati ... pour ne citer qu'eux !


Pour en revenir à notre propos, dans son entretien accordé à Marianne, n°634, 13-19 juin 2009, la philosophe américaine Avital Ronell, qui se dit nietzschéenne, évoque « cette volonté d’évaluation et de vérification » qui « trahit une conception comptable de l’activité professionnelle ».


A l’heure où il est fort bien vu en France et « politiquement correct » de vouloir soumettre la plupart des activités relevant des services publics - celles des chercheurs, magistrats, hospitaliers, enseignants, policiers, etc. – à des protocoles d’évaluation quantitatifs, les mises en garde de cette philosophe méritent toute notre attention. Voilà pourquoi je me suis permis de mettre en ligne quelques extraits significatifs de son entretien accordé au journaliste Alexis Lacroix de Marianne (pages 80-82).


Pour la petite histoire, la philosophe Avita Ronell a été qualifiée par Research Magazine de « femme la plus dangereuse des États-Unis » ! Quel beau titre de gloire intellectuelle ! J’avoue que j’aimerais bien que nos penseurs trop hexagonaux soient ainsi montrés du doigt par le Figaro ou Valeurs actuelles ! Mais voilà, ils sont tellement englués dans une pensée molle et sans éclat - est-ce cela l’exception française ?! - que le vent du large vient de plus en plus d’outre-Atlantique. Avec, tout récemment encore, l'ouvrage iconoclaste de l’anthropologue américain Marshall Sahlins, paru en France sous le titre La nature humaine, une illusion occidentale [5]. Sans oublier celui de Walter Benn Michaels, La diversité contre l'égalité, contre-pensée salutaire sur un thème très à la mode et qui nous permet d'avoir une autre approche que celle proposée par la doxa officielle [6].

 

NOTES :


[1] GIRE Pierre, auteur de nombreux ouvrages dont Maître Eckhart et la métaphysique de l'Exode, Paris, Cerf, coll. "Patrimoines", Paris, 2006. Professeur à l’Université Catholique de Lyon, l’auteur enseigne la philosophie grecque et la philosophie classique (Pascal et Leibniz, Descartes et Spinoza), Plotin et le néo-platonisme, Maître Eckhart et la mystique rhénane, l’épistémologie des sciences de la religion et la phénoménologie de la religion. Autant de cours magistraux auxquels j’ai eu la chance de pouvoir assister !

[2] Pour celles et ceux qui ne savent pas vraiment qui est Nietzsche, je me permets de reproduire ce court extrait du cours de Pierre Gire sur la phénoménologie de la religion, notamment quand il y est question de la phénoménologie de l’athéisme.

« Il faut retenir que la philosophie de Nietzsche révèle la volonté de déconstruire le discours philosophique traditionnel, en utilisant une poétisation de ce discours. Cette volonté veut abolir le vocabulaire classique, les concepts généraux et abstraits, par le recours à la poésie et, souvent, au mythe, au récit, à la parabole, à la métaphore, enfin à tout ce qui est du ressort du discours poétique. […] Dans ce discours essentiellement dominée par la poésie, Nietzsche introduit l’aphorisme, c’est-à-dire la maxime à déchiffrer. D’où la conception d’idée masquée dans le discours : le discours ressemble un peu à celui de l’oracle. A noter que ces idées masquées vont tendre, chez Nietzsche, à l’idée subversive. En somme, Nietzsche introduit, dans son discours, la forme du poème, qui est comme un contre-traité philosophique et cela donne à la pensée une expression plus libre mais aussi plus forte, plus incisive, plus provocante : Nietzsche écrit sous forme énigmatique. »

Pour avoir une vision d’ensemble sur la philosophie de Nietzsche, je vous conseille vivement l’excellente introduction proposée par Gilles DELEUZE dans Nietzsche et la philosophie, PUF, 1962, rééd. "Quadrige », 2007.

[3] HEIDEGGER Martin, Le principe de raison, Gallimard, 1962 pour la traduction française par A. Preau, préface de J. Beaufret, rééd "Tel", 1983. C’est durant l'hiver 1955-1956 que Martin Heidegger professa, à l'Université de Fribourg, un cours intitulé Le principe de raison, dans lequel il se proposait d'étudier ce que dit le principe en question et comment il le dit.

[4] PETIT Philippe, « Heidegger face aux sciences », in Marianne, samedi 13 Juin 2009. « Heidegger a une vision assez bête de la science. Il la réduit à un pur calcul quantitatif. Il ne voit pas que le formalisme mathématique, par exemple, est une formidable syntaxe à produire de la pensée nouvelle, une puissance d’agencement des signes inédite. Pensons à Gödel, cette cathédrale du XXe siècle. À Heisenberg ! Heidegger ne voit pas le génie du calcul. Sur ce point, Jean-Michel Salanskis [auteur d'un ouvrage sur Heidegger et la science paru chez Klincksieck] a dit une chose importante : pour se lancer dans le calcul, le vrai, il faut savoir s’abandonner. Car le calcul ne se réduit pas au Nombre, à l’évaluation, au contrôle, comme le pensent les technophobes, les anti-scientistes primaires. Ce qui compte dans un découpage syntaxique inventif, un découpage algébrique, c’est le trajet, l’aventure de la pensée. Heidegger, ce personnage hautain, résistait à cet abandon. Il jugeait la science de haut. De sa hutte, tel un écologiste attardé ! Au fond, cette émission qui a commencé par une réflexion sur Heidegger et le nazisme, s’est terminée par un éloge du formalisme mathématique ! »

[5] SAHLINS Marshall, La nature humaine, une illusion occidentale - Réflexions sur l’histoire des concepts de hiérarchie et d’égalité, sur la sublimation de l’anarchie en Occident, et essais de comparaison avec d’autres conceptions de la condition humaine, traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Renaut, éd. de l’Éclat, "Terra Cognita", Paris, 2009, 112 p., 10 €.

[6] MICHAELS Walter Benn, La diversité contre l'égalité, Raisons d'agir, Paris, 2009, pour la traduction française de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Junqua, 155p., 7 €.

 

 


« Vouloir tout rendre calculable est une aberration contemporaine

et conduit à éliminer les meilleurs »

 

Avital Ronell

 

extraits d’un entretien avec le journaliste Alexis Lacroix

paru dans Marianne du 13 au 19 juin 2009


 

« La difficulté, c’est aussi qu’on s’imagine qu’un contrôle quantitatif pourrait être une façon juste et appropriée de vérifier la compétence et l’ardeur au travail des salariés. Les sociétés contemporaines ont beau être totalement dominées par cet impératif de la "mise à l’épreuve", il demeure une part de la réalité qui est inexaminable. Comment évaluer l’inspiration ou le talent, par exemple ? Ou même la profondeur d’esprit ? […] C’est d’ailleurs le mérite d’un feuilleton populaire comme "Dr House" que de le rappeler pour ce qui concerne l’activité médicale. "Dr House" souligne qu’il y a une part de la réalité relevant, non du contrôle quantitatif, mais de l’intuition vagabonde. Cette intuition, c’était justement ce qui guidait les fondateurs de la médecine, à l’aube de l’ère moderne. »

 

« Chercher les causes philosophiques – ou plus exactement idéologiques – pour lesquelles l'évaluation bénéficie d'une telle faveur nous oblige, selon moi, à remonter à Heidegger. La mise à l'épreuve de tout et de tous est aujourd'hui une des modalités au travers desquelles ce que j'appelle « la métaphysique » se révèle, dans l'époque de l'après-mort de Dieu. Dans une ère où la référence à Dieu n'a plus cours, la passion de l'épreuve fonctionne comme une sorte de transcendance de substitution. [Je veux dire] que la passion de l'épreuve fonctionne comme une transcendance qui réduit l'ensemble de l'être, de la réalité existante, à du calculable. Exit les subtilités, les nuances ou même l'imprécision de la vie quotidienne : aucune opacité n'est plus tolérée, toutes les régions de la réalité doivent se soumettre à l'impératif du décompte chiffré. Dans Madame Bovary, Gustave Flaubert esquisse de façon visionnaire le face-à-face entre la mentalité calculatrice (représentée par M. Homais) et Charles Bovary, un médecin à l'ancienne. »

 

« [...] cela fait peu de temps que cette passion de l'épreuve est devenue une question philosophique de première importance ainsi qu'une menace majeure. Il y a toujours eu dans la modernité des signaux trahissant l'attirance pour le « calculable », cette tentation que Flaubert a incarnée dans le personnage du pharmacien Homais. Mais, à chaque fois, il y avait aussi un Charles Bovary pour s'opposer à la dérive prescriptive. »

 

« [...] la volonté d'évaluer a toujours été dangereuse. Lorsque les Grecs ont identifié et désigné la passion de l'évaluation, ils ont recouru à un mot – basanos – qui qualifie, à la fois, la torture et l'épreuve. Torture et mise à l'épreuve étaient, pour eux, deux réalités indissociables. Mais à leur suite, au tournant du XXe siècle, Nietzsche a pensé une mise à l'épreuve qui est avant tout, comme dans la mystique chrétienne, une mise à l'épreuve de soi. Par contraste, le XXe siècle devait fournir le modèle d'une volonté absolument irrépressible de mettre à l'épreuve les autres. C'est justement cette « généalogie » cachée de l'idée de mise à l'épreuve qui m'a captivée. »

 

« Dans la Colonie pénitentiaire, Kafka a eu par exemple l'audace d'imaginer un appareil qui, tout ensemble, torture et met à l'épreuve. Or la particularité des résultats obtenus par ces instruments-là, c'est qu'ils sont illisibles. Leur illisibilité déjoue le « fascisme bureaucratique » qui a triomphé depuis lors, avec sa prétention à pratiquer des mesures qui seraient entièrement transparentes et dépourvues de toute ambiguïté. »

 

«  Nous rejoignons là le problème signalé par le philosophe Edmund Husserl dans la Krisis : celui que soulève l'objectivité forcée, à laquelle tous les domaines de l'activité humaine sont assujettis. La science est le premier domaine à pâtir de cette volonté d'objectivité. Elle n'a plus le droit de continuer à former un couple avec la poésie. Parce que le régime de vérité contemporain veut que tout se soumette et réponde à l'appel de l'évaluation. Ce qui nous prouve au passage que l'évaluation n'est pas simplement une série de procédures et de processus – mais un rapport fondamental au monde. C'est sur ce point d'ailleurs que mes considérations sur la passion de l'évaluation rejoignent une problématique très générale de l'épistémologie contemporaine, c'est-à-dire la place faite à l'échec, aux ratés, aux détours. Dans la science contemporaine, l'échec comme tel devient interdit. »

 

« [Cette manie de l'évaluation] implique que tout est connaissable, calculable, programmable, même envisageable. Cette manie limite le monde et l'horizon de la créativité dans les recherches scientifiques. Désormais, les grands professionnels vont simplement devoir se plier aux exigences de l'évaluation alors même que les vraies découvertes impliquent une certaine aberration, ou tout au moins des risques et un certain goût de l'imprévisible. »

 

« Les évaluations impliquent un monde déjà en place et connaissable. Un monde dont l'incertitude inhérente à l'avenir est bannie. »


 

 

Avital Ronell 

 

« Je veux faire mal aux textes »

 

... intrusions de l'organique, de la sexualité, du genre, mais aussi des objets techniques les plus triviaux (téléphone, télévision ... et plus généralement ce qu'elle appelle "les philosophèmes de la rue") dans le commentaire des grandes pensées patrimoniales ...

 

LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 05.06.09.

 

Porter l'incandescence au coeur du canon philosophique et littéraire au lieu de chercher à le domestiquer, comme on le fait usuellement à l'université, tel est le projet d'Avital Ronell, germaniste, philosophe et intellectuelle, qui enseigne à New York University (NYU). "Je veux faire mal aux textes", résume-t-elle avec ce sens du paradoxe et de la formule qui sature ses livres jusqu'à susciter parfois chez le lecteur le mieux intentionné un sentiment mêlé d'admiration et de colère.

"Je cherche à rendre inintelligible ce que l'approche académique se contente de remplacer par des banalités", martèle cette disciple de Jacques Derrida, dont le nom seul incarne outre-Atlantique l'inoculation de la "french theory" au sein des grands départements de littérature comparée des campus américains. Avital Ronell a ainsi sur son tableau de chasse Goethe, Flaubert aussi bien qu'Hobbes ou Husserl - tous auteurs dont elle ne cesse de "démanteler", déconstruire les dispositifs trop lissés.

De la fréquentation, dans le Berlin des années 1970, de Jacob Taubes (1923-1987), ce maître juif ès herméneutique qui n'hésita pas à prendre langue avec le philosophe Carl Scmitt malgré la compromission de ce dernier avec le nazisme, elle affirme avoir, elle, fille de parents d'origine juive allemande ayant fui l'Allemagne hitlérienne, tiré "une sorte de permis pour aborder les tropes, les gens, les figures toxiques". Heidegger au premier chef ("cet auteur français !") mais aussi Nietzsche ou Jünger. Taubes, se souvient-elle, se voulait alors le "garant" ("Betreuer") de "ses deux petites Américaines" : Susan Sontag et Avital Ronell.

A en croire cette dernière, il louera son élève d'avoir su renouveler la langue allemande en osant s'attaquer à Goethe (en montrant l'importance pour la compréhension de son oeuvre de l'interlocuteur oublié des Conversations, l'étrange Eckermann).

Avital Ronell a continué à cultiver la fréquentation des auteurs supposés "interdits" ou "tueurs", sans complaisance toutefois. Parfois, quand elle annonce en Allemagne qu'elle va parler d'Heidegger ou de Nietzsche, la moitié de l'amphithéâtre se lève. "Même si vous pensez que ces textes se situent en territoire ennemi, les désavouer est une grande erreur", dit-elle aux étudiants. Beaucoup de ses récits de rencontres sont sur le mode de la décharge électrique. Ainsi commet-elle incontinent une "bourde" lors de son premier entretien avec Emmanuel Levinas, qu'elle admire : celle de lui demander ce qu'il pense de Walter Benjamin, dont le nom seul agace l'auteur de Totalité et infini.

D'où aussi le caractère halluciné de son écriture, qu'elle a elle-même thématisé dans son dernier ouvrage traduit en français sous le titre Addict. Fixions et narcotextes (Bayard, 248 p., 22 €) - ample vaticination autour du corps d'Emma Bovary, le premier personnage, selon elle, de droguée littéraire. Et il est certain que ses interprétations des grands textes, les dialogues des morts fictifs qu'elle imagine entre Duras et Heidegger, ont de quoi déconcerter. Le public français surtout, peu rompu à ces intrusions de l'organique, de la sexualité, du genre, mais aussi des objets techniques les plus triviaux (le téléphone, la télévision ... et plus généralement ce qu'elle appelle "les philosophèmes de la rue") dans le commentaire des grandes pensées patrimoniales.

C'est en 1979, sur le conseil du philosophe Hans-Georg Gadamer (1900-2002), que la jeune excentrique en provenance de Princeton se cherchera un autre maître à Paris, qu'elle trouve en la personne de Jacques Derrida, alors en train d'écrire La Carte postale (Flammarion, 1980), dont elle est un des "personnages".

Pourtant, gardons-nous de céder au piège des provocations de la "dame en noir" avec son allure post-punk. Elevée dans les banlieues prolétaires new-yorkaises où sa famille a atterri dans les années 1950 en provenance d'Israël, celle-ci a eu des débuts difficiles, marqués par l'immigration et le déclassement. De cette enfance, le style d'Avital Ronell a sans doute gagné ce parfum de gouaille urbaine qui imprègne tous ses textes. Mais ses interlocuteurs français croisent aujourd'hui une femme d'une soixantaine d'années plutôt modeste et attentive qu'exaltée. Dans un livre d'entretiens avec son amie l'éditrice et psychanalyste Anne Dufourmantelle, American Philo (Stock, 2006), elle confesse d'ailleurs qu'"en France (...) je suis plutôt prise par ce que je vois et entends, et je ne suis pas dans cet état d'irritation que je réserve aux États-Unis".

Aujourd'hui, où en est cette pensée française qui a, en partie à travers elle, trouvé son chemin outre-Atlantique ? "C'est comme l'hépatite C, répond Avital Ronell, il y a des moments de latence et d'invisibilité, et puis cela se déclare comme une maladie. Cependant, le fait que nous nous soyons débarrassés de ce crétin de Bush change évidemment les choses, car au cours des années de sa présidence, la pensée française et l'intellectualité hyperbolique qu'on associe à la France étaient quasiment proscrites. Même les universitaires se conformaient, inconsciemment, à ce bannissement par une sorte de malaise."

Spécialiste de Germanistik (études allemandes qu'elle a dirigées à NYU), son programme d'enseignement le plus récent propose l'étude de textes sur la violence et le terrorisme (elle cite le dramaturge du XIXe siècle Heinrich von Kleist) ou sur la torture. Alors qu'aux États-Unis la science freudienne est en déshérence, Avital Ronell s'empresse de se pencher de façon tout à fait intempestive sur la psychanalyste Melanie Klein : "En Amérique, c'est parfois un geste politique que d'insister sur des textes difficiles ou dépréciés." Il faut résister, pense-t-elle, à la transparence et à la simplicité artificielle, toutes valeurs mises en avant par le précédent hôte de la Maison Blanche ...

L'ambivalence et la transmutation des valeurs sont, en tout cas, caractéristiques d'une démarche placée sous l'invocation de la "différance" derridienne. Dans l'idiotie - un de ses thèmes de prédilection (Stupidity, Stock, 2006) -, Avital Ronell dit voir, par exemple, "les conditions d'une innocence radicale". De même l'ironie constante qu'elle affiche n'est jamais gratuite, mais tient à la conception même qu'elle se fait de la vérité. C'est par l'ironie qu'on échappe à la définition classique de la vérité comme adéquation de la pensée et de la chose. Pour elle - ce qu'elle développe dans The Drive. La passion de l'épreuve (Stock, 352 p., 20 €) -, le vrai est toujours précaire, sans cesse mis à l'épreuve, comme soumis à la question dans tous les sens du terme.

Comme Bruno Latour, Avital Ronell accorde une grande importance aux protocoles de production, d'attestation et de transmission de la vérité - lesquels influent sur le contenu même du savoir scientifique. C'est au philosophe et chimiste anglo-irlandais du XVIIe siècle, Robert Boyle, qu'elle reconnaît le mérite d'avoir inventé un type expérimental, "modeste", fragile de vérité dans les sciences qu'elle oppose au rejet de l'expérience d'un Hobbes. C'est donc aussi dans la tradition de Boyle que s'inscrit Avital Ronell pour pulvériser toute tentation d'absolu susceptible de déconnecter la relation qui lie à ses yeux épreuve et vérité.

On doit donc éviter de se laisser déconcerter à bon marché par l'inventivité et la profusion du personnage et par sa tendance, derechef très derridienne, à réintégrer dans le corpus philosophique voire métaphysique les marges et les périphéries. A sa manière, Avital Ronell procède aussi comme une phénoménologue classique qui préfère prendre pour point de départ le monde commun, le monde de la vie, pour remonter, de là, à la constitution des entités philosophiques. Il n'y a donc pas volonté de faire exploser la philosophie dans ce cheminement, mais on sent au contraire à l'oeuvre le souci d'en élargir le champ d'investigation.

"On m'a affublée du titre de penseur de la technologie, des médias, qualifiée de post-féministe : en réalité je change souvent d'itinéraire, s'amuse-t-elle. C'est ma façon de faire la révolution en m'attaquant aux textes canoniques." Qui sait ? Peut-être est-ce aussi la meilleure manière de se réconcilier avec eux.

Nicolas Weill


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