LA LUNE PLEURE BARBE-ROUSSE [4]

Publié le par alain laurent-faucon




Désolé pour celles et ceux qui ne pensent qu'à la culture générale et qui voudraient que mon blog ne soit que cela, mais je ne fais que ce qui me chante – ils et elles devraient le savoir et passer définitivement leur chemin, la Toile est suffisamment vaste – donc, il me plaît de continuer à mettre en ligne la nouvelle d'Andéol : la lune pleure barbe-rousse.


Je sais que cette nouvelle agace, comme d'ailleurs tout ce qu'il écrit, et encore récemment une universitaire que je connais vient de me le faire savoir. Etrange d'ailleurs, ce sont toujours des universitaires – comme s'ils étaient la référence incontournable (sic) de ce qui peut se dire ou s'écrire. Et, depuis que j'ai ouvert mon blog, je n'ai eu de cesse d'avoir ce genre de rappel à l'ordre. Pourtant, j'ai mis en exergue la phrase de Nahman de Braslav ... Mais les universitaires lisent-ils vraiment ? Hormis ce qu'ils écrivent et répètent ad nauseum dans toutes les conférences auxquelles ils sont conviés.


Si les dérives d'Andéol leur semblent superflues et anecdotiques, voire impudiques - parce que plein de gens connaissent d'autres souffrances que celles qu'il évoque, des souffrances autrement radicales, il est vrai -, ce n'est, absolument en rien, un critère pertinent pour juger de ce qui relève de l'écriture. De l'écriture seule. Ou alors nous rentrons dans la concurrence des victimes, ce qui devient à la mode : tais-toi, car moi je souffre plus que toi !


Andéol n'est pas plus Barbe-Rousse et mangeur de rats que je ne suis archevêque. Un récit, une nouvelle, un roman, des textes d'humeur, se jugent d'abord et avant tout selon d'autres critères. Sinon, il faut en finir définitivement avec la littérature et les arts. Exit la Princesse de Clèves. On y arrive. A grands pas !


Alors je n'ai qu'un mot, et il sera celui de Cambronne.

Et je laisserai toujours la parole à Andéol.


Est-ce CLAIR ? On ne le dirait pas. Hélas ! Comme si celles et ceux qui sont payés pour penser n'étaient plus que des besogneux du bulbe. Ce qu'ils sont, en vérité, tant ils ont blanchi sous le harnais. Roger Vailland avait  jadis écrit : "je hais l'obscénité et 90% des Français". L'obscénité, à présent, c'est la concurrence des victimes. Je n'aurai jamais imaginé qu'en mettant en ligne les écrits d'Andéol, je me heurterais à autant de crispations haineuses. Et ce constat désolant relève, lui, de la culture générale.

 

 

 

Début : LA LUNE PLEURE BARBE-ROUSSE [1]







 

 


La lune pleure Barbe-Rousse

 

 

 

nouvelle

 

 

 


 

8

 


 

 

Adolescent, il rêvait de mourir plusieurs fois à vingt ans pour se brûler, chaque fois, à des feux différents. Adulte, il a voyagé dans les livres, autour de sa chambre, sous la couette, dans les bars de nuit, à l’autre bout du monde.

 

Il a vécu dans le luxe et les beaux quartiers, ou dans un squatt et les banlieues pourries.

 

Des chemins l’ont conduit dans le « vrai » monde – universitaire, journaliste, gérant de sociétés -, d’autres l’ont laissé dans les marges, là où il n’est plus possible de séduire une jolie fille en disant son métier : éboueur, manœuvre, gardien de cimetière, etc.

 

Il a même été clown dans un petit cirque, en Allemagne. Il était payé pour recevoir des coups de pieds aux fesses, des pots de peinture sur la tête, ça faisait rire les gosses – salauds de gosses !

 

Et il avait une mascotte qu'il promenait sur scène : c'était un rat. Il s'appelait Jules.


Devenu un cloporte du village planétaire tout en étant un cancrelat des archives et même parfois un caniche, il a fini par comprendre qu’il fallait savoir désespérer jusqu’au bout, car la vie ressemble toujours au dernier verre que l’on boit dans un bar.

 

Mais est-ce le verre de trop ?

Ou un verre encore ?

 

Voilà bien les vraies questions philosophiques, celles auxquelles aurait dû répondre Kant quand il se demandait « qui suis-je » et « que puis-je espérer ».

 

A présent, il n'est plus que Barbe-Rousse.

Le mangeur de rats.

 

.


 

9

 

 

 

 

C’est une souffrance qui n’en finit pas. Bien sûr, elle est ridicule par rapport à ce qui se passe dans le monde. Totalement ridicule. Elle est la souffrance d’un petit-bourgeois précaire, d’un homme qui a eu le temps ou les moyens intellectuels de se contempler le nombril.

 

Mais elle est là qui le taraude et il ne parvient pas à l’effacer de son cœur, de son âme - même s'il sait qu'autour de lui existent des douleurs bien plus cruelles et dramatiques.

 

Il lui faudrait parler pour la rendre plus anecdotique ; il lui faudrait parler pour l’exorciser, la chosifier, et s'en moquer ; pour échapper à l'aigreur et au ressentiment.

 

Pour éclater de rire ! 

 

Mais avec qui parler et surtout rire ? Tous les mots, même les plus simples, sont des blessures ou peuvent le devenir tant la distance est grande entre ce que l'on ressent et ce que les autres sont capables d’entendre.

 

Nous sommes verrouillés par nos habitudes, nos préjugés, nos réponses déjà toute faites.

 

Il n’a nulle part où aller, nul endroit pour se fixer, nulle certitude, c’est pour cela qu'il vit comme un nomade, dans les marges, en exil. Seul avec ses livres.

 

De toute façon, sans monnaie il n'y a pas d'issue possible. Faut de l'argent pour avoir des relations, sortir, faire la java. Parfois il a tellement faim qu'il n'arrive plus à penser, à lire, à écrire. Alors, il sort dans la rue et regarde les filles, assis sur un banc. Comme les chibani du quartier.

 

Et il se met à délirer dans sa tête, se dit que l’érotisme, c’est d’abord une pulsion, une montée d’adrénaline, puis, tout de suite après, une frustration ... 

 

Faire wouah-wouah comme un caniche.

 

Mais la fée Carabosse n'existe pas, sinon elle le transformerait en caniche. Et il ferait wouah-wouah !

 

Au fond d'un verre.

Le dernier.

Dans un bar.





10

 

 


 

Mettre un pied devant l’autre. Puis recommencer. Et faire ainsi le tour de la ville. En oubliant tout ce qui l’entoure. Et pourtant, dès qu’une belle fille est dans les parages, il sent que quelque chose se passe. Des têtes qui se tournent. Des pieds qui s'arrêtent. Une vibration.

 

S’est toujours demandé ce qu’elle pouvait éprouver. Peut-être une lassitude ou un profond dégoût. Tous ces regards qui glissent sur elle comme des limaces.

 

Jusqu’au jour où elle deviendra transparente ... et regrettera le temps où elle était désirable et désirée.

 

Mais est-ce vrai ?

Il n’est qu’un mâle avec une vision de mâle - vision étriquée.

 

Une de ses amies de cœur lui avait avoué que c’était plutôt le fait d’être matée par des hommes laids, tordus, ou vieux comme lui aujourd’hui, qui l'agaçait. « Ce sont toujours des types moches, mal foutus, vicieux, qui reluquent », lui avait-elle fait remarquer.

 

La seule façon de rester digne serait alors l'indifférence minérale.

 

Ce qu’il tente de faire.

Comme elle - mais pas pour la même épreuve !

 



Suite ; LA LUNE PLEURE BARBE-ROUSSE [5]


 

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