ANDÉOL : PFUIT ET PETITS RIENS [1]

Publié le par alain laurent-faucon




Cela fait deux ans que j'ai ouvert ce blog consacré à la culture générale et j'en profite, histoire de fêter cet anniversaire (!), pour publier quelques « chroniques de la vie ordinaire » écrites par Andéol. Je profite, il est vrai, de l'été et des vacances, pour mieux faire connaître ses écrits. Et j'en profiterai aussi pour mettre un certain nombre de travaux personnels, consacrés au monde et à la civilisation arabes, puisque c'est l'un de mes centres d'intérêt et de recherche à côté de la philosophie.


Mais, rassurez-vous, je pense toujours à la culture gé et je poursuis ma veille, car je sais que bon nombre d'entre vous préparent en ce moment les futurs concours. Alors bon courage à toutes et à tous. Surtout quand c'est l'été et que l'on songe aux vacances !

 

 

 

 


Pfuit et petits riens


 

 

 


chroniques de la vie ordinaire



Andéol

 

 


 

1


 

 

La rue. A nouveau. Surpris, il laisse tomber son sac, vacille un instant puis s’accote contre le mur d’enceinte de la prison. Que va-t-il faire à présent ?

 

La préventive n’efface jamais rien. « A la prochaine », lui avait dit, en ricanant, le maton des cages à poules. Et dire qu’en taule, la veille encore, il s’était promis une belle virée une fois dehors.

 

Et maintenant, maintenant qu’il est là, dans la rue, libre, il a presque peur. Peur des voitures, peur du vacarme, peur de la ville, peur de l’avenir.

 

Il n’y arrivera jamais ! Même son sac plastique, avec son nom marqué au feutre noir, trahit sa condition : il sort de prison et ... il ne sera plus qu’un éventuel coupable, un éternel complice, un futur condamné. Comme le répétait le brigadier de l’étage : qui a bu boira, pas de fumée sans feu, à la prochaine fois.

 

Impossible, dans ces conditions, d’oublier la mise en garde de ce compagnon de cellule, un récidiviste : « Ils veulent te vider, te vider, c’est ça leur justice … Alors, pour t'en sortir, t'es ben obligé de replonger ... tu verras, la vie c'est un cul-de-sac ! ».

 

Entre la préventive et la condamnation finale, que peut-il faire ? Travailler, avoir des fiches de paye, s’exclame le contrôleur judiciaire.

 

- Pas de bavures, hein ? Au boulot ! Tout de suite ! N’importe quoi, mais il faut bosser. Et attention ! Après vingt heures, à la maison. Pas de blagues, c’pas ?

- Oui monsieur.

- Alors au travail ! Je veux des fiches de paye et vite ! Sinon le juge et moi … Vous me comprenez ?

- Oui monsieur.

 

Cioran avait vu juste : « Nous n’avons le choix qu’entre des vérités irrespirables et des supercheries salutaires ». Mais les dés sont toujours pipés du même côté, à lui les vérités irrespirables ; à son contrôleur judiciaire, les supercheries salutaires. 

 

 

 

 

2

 

 

 

 

Toute expérience est une ébauche imprécise et confuse, où le « temps se retourne, infatigable, sur lui-même ». Entre un passé qui s'estompe et un présent sans promesses, Pascale attend. Seule. Assise dans la pénombre. A l’écart du monde.

 

L’appartement est son refuge mais, aussi, sa blessure. « Depuis deux mois, je ne vois plus mon mari et ses enfants refusent de me dire où il est ».

 

Leurs dix années de vie commune ne sont plus, aujourd’hui, que des instants ravis à une présence incertaine. « Il est en train de mourir, loin de moi ».

 

Pourtant, tout avait si bien commencé ! Do, ré, mi, le cœur chavire. Deux, trois notes, à l’infini. Je, tu, nous ... Puis, soudain, la maladie s’installe, anéantit le corps, détruit l’âme, et le temps, constatait Gay-Lussac, « ne se heurte plus aux choses, il les transperce comme un naufrage ».

 

Nul n’est alors capable de dire l’exacte vérité. Le doute s’insinue. C’est le jeu des masques. Avec peut-être, coincé entre les pages du « Who’s Who », un pierrot lunaire secouant ses poches aux cris de « Money, money ! » comme dans le film Cabaret.

 

A la troisième attaque cérébrale de son mari, Pascale craque. Dépression nerveuse. Béquilles chimiques. Gélules pour oublier. Gélules pour dormir. L'heure de la curée approche. Car, maintenant que la mort rôde, Pascale est un danger pour la succession.

 

« Mes beaux enfants en ont profité pour changer leur père de service hospitalier et le convaincre de se séparer de moi. Ils ont même dépêché un huissier dans l'appartement conjugal, afin qu'il dresse un inventaire des meubles et des tableaux. Et, pire que tout, ils ont décidé de faire euthanasier le chat, notre chat ».

 

Enfermée chaque seconde un peu plus dans la solitude et le désarroi, Pascale reste cependant une énigme. Son univers est trop feutré pour qu'il n'y est pas, entre les mots, d'autres mots étouffés. Une sorte d'appel inquiet ? Une usure ? Un vertige ? Des mensonges ? Nous sommes dans l'univers du « Who’s Who » et des sordides tripatouillages dès qu'il s'agit d'argent.

 

Ou bien : cherche-t-elle simplement à se souvenir d'un endroit, d'un temps, où elle vivait différemment - toi et moi pour la vie, sans pourquoi ni comment ?


« On ne sait jamais les raisons ni l'enveloppe intérieure de l'âme », soupirait déjà Cocteau.

 

 

 

 

3

 

 

 

 

Il pleuvait à verse sur le boulevard de ceinture et la pluie, en tombant, semblait inlassablement répéter : la souffrance est sans fin. Sans fin. Sans fin ... Une douleur à devenir fou. Et une seule issue : sortir. A bord d'une voiture. A rouler jusqu'à l'aube. Jusqu'à l'extrême fatigue. Jusqu'au total oubli de soi.

 

Il peuvait à verse sur la ville et un couple de photographes indépendants était en panne sur le boulevard de ceinture. Garés sur le bas côté, Françoise et Georges se désespéraient. Ils n'arriveraient jamais à temps pour livrer leurs photos. Leur gagne-pain.

 

Soudain une voiture stoppe. Une « BX » blanche. Un jeune homme descend et s'approche du couple.

 

- Des ennuis ?

- Oui ... nos essuie-glaces ... ils ne fonctionnent plus ! On ne voit rien !

- Attendez ! Mon cousin est un peu mécano. Il va venir vous aider ».

 

Il pleuvait à verse sur le boulevard de ceinture et, à travers l'écran de pluie, un être tout frêle, muni de béquilles, s'avance cahin-caha.

 

« C'est mon cousin ... Il a eu un grave accident du travail, il y a six ans. Maintenant, il est infirme pour la vie ... Il souffre le martyre. Impossible de fermer l'oeil ! Alors, la nuit, seul ou avec moi, il sillonne la ville. Et, quand il aperçoit quelqu'un en difficulté, il lui porte assistance ».

 

Il pleuvait toujours à verse sur le boulevard de ceinture et, penché sur une voiture, un  inconnu, pour réparer des essuie-glaces, effectuait une soudure à froid.

 

« Puis, brusquement, nous avons crié : "ça marche !" Un sourire a illuminé son visage. Un sourire que nous n'oublierons jamais. Un sourire d'ange ... Un ange de la nuit ! »

 

C'est par le cousin que Françoise et Georges ont pu apprendre deux ou trois choses sur leur bienfaiteur. Car il est timide. Modeste. Veut rester anonyme. Refuse le moindre cadeau. Simplement, quand il bricole une voiture, il oublie son mal et se sent heureux.


Il n'est plus inutile.

 

Il pleuvait à verse sur le boulevard de ceinture, quand Françoise et Georges comprirent que c'est au fond des yeux que les arcs-en-ciel prennent naissance.

 

 

 

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