ANDÉOL : PFUIT ET PETITS RIENS [2]

Publié le par alain laurent-faucon



Chroniques de la vie ordinaire – suite.

 

 

 

 

 Pfuit et petits riens


 

 

 

chroniques de la vie ordinaire


Andéol


 


 

4

 


 

Elle était le vent. Il était « Dust », la poussière. Elle était sa vie, « son bébé puce chérie ». Il était son ennui. Elle l'avait quitté. Il l'aimait encore. « Je l'aime bien. Non ! Je l'aime ».

 

Au bord du zinc, entre deux eaux, entre deux verres, le regard vide, déjà mort, il parlait d'elle ou murmurait son nom, en tirant sur sa cigarette. C'est fou ce que ça peut être triste un bar, quand on est seul avec soi-même, la plus mauvaise des compagnies !

 

Ces derniers temps, il ne parlait pas, il ne parlait plus. Il émettait de simples bruits, des « hum ! hum ! » désabusés. Ses paupières semblaient trop lourdes pour lui permettre d'ouvrir les yeux. Il était « Dust », la poussière, et il savait qu'elle serait toujours le vent.

 

Il avait la quarantaine et des allures d'enfant perdu. Avec son feutre « années folles » et son mégot au coin des lèvres, il aurait pu être Boris Vian, lui, l'ancien situationniste. Mais il était « Dust », la poussière, et ce n'était pas la première fois qu'elle le quittait. « Elle est partie sans rien dire. Avec les enfants ».

 

Une image le hantait depuis son départ : celle de son voisin qui s'était pendu et dont il avait découvert le cadavre au bout d'une corde. « Quelle horreur ! Quel courage ! Quelle folie ! », disait-il. Puis il hochait la tête et fermait les yeux. En faisant la moue. Ou en tiraillant sa moustache. « Des pendus, du ciel entendus, appellent des pendus encore ».

 



 

 

5

 


 

Vêtu d'un complet gris-perle et les chaussures bien cirées, un homme boit un demi, accoudé au zinc d'un bar du centre-ville. A ses pieds : un attaché-case.

 

Un verre, deux verres, trois verres : l'après-midi s'effiloche lentement et l'homme a, de plus en plus, envie de parler. Ses épaules légèrement voûtées et son regard un peu humide trahissent, maintenant, une réelle lassitude, une secrète fêlure. Non loin de lui, près du comptoir, quelques habitués parlent de tout et de rien, quand l'un deux cite Gainsbarre la provoc, l'auteur du sulfureux : « Otto est une tatateutonne/Pleine de tics et de totos ... ».

 

L'homme éclate de rire. Les calembours en cascade de Gainsbourg, il connaît, des rimes en « ex » pas très chastes à celles vraiment osées qui se terminent en « it ». La discussion devient générale et tout le monde met sa tournée.

 

Il sait très bien que son épouse ne supportera pas sa déchéance. « Un homme sans travail est un mari sans qualité ». Une situation qu'il a déjà vévue voici quelques années, lorsqu'il a été licencié pour raisons économiques. Avec, en guise de huis clos, l'enfer des petites phrases assassines.

 

Voilà pourquoi il n'a encore rien dit. Pourquoi il se comporte comme s'il avait toujours son emploi. Pourquoi il espère une main tendue, un geste d'amitié. Avant de rentrer chez lui. Comme s'il rentrait du travail.

 

 



6

 


 

 

Loin, très loin de Mirelingue, dans le vertige du crépuscule, quand les îles basculent à l'horizon, surgit parfois la Dame Blanche dont le vent du large apporte, sur le rivage, les douces mélopées. Les hommes battent alors les tambours, tandis qu'une femme annonce la nouvelle : quelqu'un va mourir, la Dame Blanche est arrivée.

 

Pour le veiller.

 

Né dans le vent et les embruns, l'homme qui se meurt a du sang de matelot. Son père et les pères de ses pères, à tour de rôle, ont « briqué » tous les océans du monde. Et c'est ainsi qu'il a entendu parler de la Dame Blanche. Il y croit un peu, beaucoup, tant sa femme et lui, tant sa famille, victimes d'un mauvais sort jeté par un sorcier, sont dans la mort.

 

Tous ont perdu un de leurs enfants et lui en a perdu deux : l'un a été écrasé par un camion, à quatorze ans ; l'autre a péri dans un accident de moto, à vingt ans.

 

A l'aube, les tambours se sont tus, la Dame Blanche s'en est allée. Une étoile filante, ces vaisseaux d'âmes en peine, est venue le chercher.

 

 

 


7

 

 


 

« Wou-ouh-ouh ... poum ! ». Jean-Michel vient de faire tourner Mohammed et de le projeter dans les airs. Pour s'aider mutuellement dans les mouvements de saisie et de chute, ils émettent des sons.


« Où es-tu ? », demande Mohammed après s'être relevé. « Je suis là », répond Jean-Michel.


Et, à nouveau, « Wou-ouh-ouh ... poum ! ».

 

Jean-Michel, le grand barbu acupuncteur et ostéopathe, Mohammed, le petit costaud, standardiste dans une compagnie d'assurance, sont dans la fleur de l'âge et non-voyants. Depuis deux ans, tous les mardis, ils suivent des cours d'aïkido avec les « valides ». Jean-Michel a perdu la vue dans une bagarre de rue, à quatorze ans. Mohammed est aveugle de naissance.

 

« Wou-ouh-ouh ... poum ! ». Jean-Michel vient de faire tourner Mohammed et de le projeter dans les airs.

 

Sur le tatami, ils sont comme ces héros de la tragédie antique : ils ont su se moquer du destin et des dieux.

 

 

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