ANDÉOL : PFUIT ET PETITS RIENS [3]

Publié le par alain laurent-faucon



Chroniques de la vie ordinaire – suite.

 

 

 

 

 Pfuit et petits riens

 


 

chroniques de la vie ordinaire

 


Andéol

 

 





 

8

 


 

 

La trentaine à peine entamée, Olivier, un Ardéchois venu à Lyon pour effectuer ses études et s'y installer, sait de quoi il parle lorsqu'il affirme que certaines épouses sont rudes en affaires et carnassières.

 

« A l'époque, je bossais dans un studio d'enregistrement d'oeuvres musicales comme free-lance. C'était le style Biribi, marche ou crève ! Ma femme, issue de la bourgeoisie lyonnaise enrichie dans le commerce, supportait mal le parcours en dents de scie de mon compte en banque et de ma carrière. Pour elle et sa famille, un mari c'était d'abord la sécurité financière ... »

 

Au moment des faits, Lyon avait été sacrée « capitale du rock ». Un titre totalement dérisoire, inventé à des fins mercantiles et médiatiques, et qui (bien sür !) ne correspondait pas à la réalité.

 

Malheureusement, bon nombre de groupes et de directeurs artistiques, pris dans l'engrenage, avaient attrapé la « grosse tête ». C'était à qui s'imaginait producteur, à qui se voyait déjà sous les feux de la rampe. Tout le monde rêvait, s'endettait, spéculait, avec en point de mire ce contrat mirifique qu'aurait signé telle multinationale du disque. Olivier, comme les autres, attendait la gloire. Il vit arriver les huissiers !

 

Le studio dut fermer ses portes et Olivier se retrouva sans le sou et sans travail. « J'étais brusquement devenu, pour ma femme et ma belle famille, un minable, un parasite. C'est alors que ma tendre moitié décida d'ouvrir un cahier pour noter ce que je lui coûtais ...

 

Le petit déjeuner était gratuit. Le déjeuner et le dîner m'étaient comptabilisés sur la base de 12 F par repas. Le tarif ne variait pas, même s'il y avait des invités. Eux mangeaient à l'oeil, moi je payais ! ... Pour l'eau chaude de la salle de bains et l'utilisation de la machine à laver le linge, le forfait était de 100 F par mois ».

 

Afin de régler sa "dette" - comme si les époux ne se devaient pas mutuelle assistance -, Olivier empruntait à ses parents, à ses amis, ou mettait au mont-de-piété ses affaires personnelles. Jusqu'au jour où il partit.


Définitivement.


Il y a de cela près de trente ans. Du temps où Lyon était capitale du rock et où l'on parlait encore en francs.

 

 



9

 


 

 

Parfois, il pleuvait, pleuvait, pleuvait, et la pluie, qui tombait sans arrêt, interrompait l'activité des hommes, étendait sur les récifs un voile épais, bouchait l'horizon, transformait les venelles de terre battue en torrent de boue, interdisait aux patrons de pirogue la moindre sortie en mer.

 

Cela durait des jours et des jours, puis l'air retrouvait son immobile moiteur, le ciel prenait des teintes saumonées et les îles dansaient sur l'océan vaporeux. Alors, au milieu des appels et des rires, du grincement des charrettes, des aboiements des chiens, du braiment des bourriquets, retentissaient à nouveau le choc des machettes sur les noix de coco et le chant des lavandières dont les complaintes toujours recommencées s'effilochaient à la manière « créole », comme on étouffe un sanglot.

 

Mais c'est fini, fini ! D'ailleurs, Céline, l'écrivain maudit, l'a écrit: « Ils seront bien traqués aussi, les rêves, un jour ou l'autre ».


Marie a tout perdu !


Car elle est née et a passé son enfance dans ces îles lointaines, cet archipel des Chagos situé au coeur de l'océan Indien, au sud des Maldives. Jusqu'au jour où elle en a été expulsée et fut rapatriée sur l'île Maurice, parce que les Chagos – et surtout l'atoll de Diégo Garcia – allaient devenir la chasse gardée du Pentagone.

 

A cause de ce « fait du prince », durant des années, Marie et les siens vont connaître l'enfer de Roche-Bois, le bidonville de Port-Louis. Elle y serait encore si des rabatteurs peu scrupuleux ne lui avaient proposé un mari français, au fin fond de l'Auvergne.


A l'époque, ce genre de « business », version contemporaine de la traite des nègres, était florissant. Il passait par la Belgique, véritable plaque tournante, et se terminait dans les coins les plus reculés de l'hexagone. Les épouses ainsi vendues étaient, la plupart du temps, des esclaves légales.

 

Heureusement que le curé du village s'est inquiété du sort de Marie, lui a appris à lire et à écrire, l'a aidée à divorcer (eh oui) et a fini par lui trouver un emploi sur Lyon. Ce qui fait que Marie serait presque heureuse dans son extrême vieillesse, si elle parvenait à oublier « ses » îles, dont le souvenir lui « tracasse la tête ».

 

« Aster ki nou a fer ? » - « Que faire maintenant ? », murmure-t-elle, sinon conter son histoire, échouée à l'ombre de ses rêves.

 

 



10

 


 

 

Pas facile de supporter la mort en face. Mais plus difficile est d'accepter sa totale déchéance. De réduire le cours de ses pensées à l'instant présent. D'évacuer le futur. D'oublier le passé.


Emeline s'est défenestrée.

 

Ultimes traces mémorielles d'une Emeline à jamais disparue, les photos sur papier glacé révèlent sa beauté troublante, étoilée de paillettes, et donnent l'envoûtante impression qu'elle est là, bien réelle, bien charnelle. Et qu'elle nous sourie, qu'elle va nous parler.

 

Il y a un an qu'elle est morte, quasiment jour pour jour, et sa meilleure amie n'a pas oublié le long calvaire d'Emeline, atteinte par cette terrible maladie qu'est la sclérose en plaques.

 

« Lorsqu'elle a su qu'elle était condamnée, elle a tout quitté, le monde du spectacle, les grands cabarets, la capitale, elle avait même été top-model, pour revenir à Lyon, sa ville natale, et s'occuper de sa petite fille ... Très vite, son ami l'a plaquée, et elle s'est retrouvée toute seule pour vivre avec sa déchéance ».

 

Tous les matins, dans le quartier, l'on pouvait l'apercevoir conduisant son enfant à l'école. Elle n'avait même pas trente ans, et, déjà, son corps était rongé par le mal. L'un de ses bras pendait, inerte, et l'une de ses jambes était raide.

 

« J'habitais non loin de chez elle et il m'arrivait de la croiser dans la rue. Sa souffrance était presque palpable. Bien sûr, elle était encore très belle, sculpturale, altière, mais il y avait dans son visage, dans ses yeux, une telle détresse que j'osais à peine la regarder en face ».

 

Tantôt Emeline connaissait des instants de répit ; tantôt elle subissait une nouvelle attaque de la maladie, plus redoutable que la précédente. Lors d'une rechute, elle devint totalement grabataire. Il fallut l'envoyer chez ses parents, installés à Saint-Etienne pour des raisons professionnelles.

 

Quelques mois plus tard, comme cela peut se produire avec la sclérose en plaques, Emeline émerge à nouveau et retrouve partiellement l'usage de ses membres. Elle peut marcher dans sa chambre, en s'accrochant aux meubles. Un pas. Deux pas. Trois pas. Sa décision est prise. La fenêtre est ouverte. Un signe du destin.


Le saut de l'ange. 

 

Un an après, sa meilleure amie a voulu témoigner, parce qu'elle est toujours hantée par la mort d'Emeline. Une si belle femme qui faisait tourner toutes les têtes dans les plus grands cabarets.

 

 

 

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