ANDÉOL : PFUIT ET PETITS RIENS [4]

Publié le par alain laurent-faucon


Chroniques de la vie ordinaire – suite.

 

 

 

 

 

 Pfuit et petits riens

 


 

chroniques de la vie ordinaire

 


Andéol

 




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C'est vrai que Damien est un drôle de paroissien ! Les coups tordus, il connaît. Il en a commis plus d'un, ce qui lui vaut d'être encore sous les verrous. Selon sa mère, il aurait même aggravé sa peine en parvenant à se faire la belle. Mais voilà, il a été repris et il paye, le prix fort, ses rêves d'évadé.

 

Damien est père d'une fille âgée de dix-huit ans et demi : Amandine. Depuis son divorce – consécutif à ses premiers exploits dans la rubrique des « faits divers » - il ne l'a jamais revue. Et elle lui manque, vraiment ! Au point de vouloir lui écrire et lui dire : Amandine, ton père a besoin de toi, il te cherche, il attend un geste, un petit signe, une lettre. Il sait que tu sais qu'il a mal tourné, qu'il est au « trou » à cause du passé. Pourtant, il aimerait que tu lui pardonnes. « Si tu es en colère contre moi, je suis capable de comprendre ».

 

Damien, le détenu, a toute sa famille dans la région. Ses parents, ses soeurs, Amandine bien sûr ! Cette grande fille que les coups durs de la vie ont éloigné de lui. « Je suis incarcéré et je ne voudrais pas qu'elle s'imagine que je l'ai oubliée. Elle a grandi sans moi, elle a peut-être un autre père, mais je ne baisserai pas les bras. Je continuerai à la rechercher, car son silence, son absence, me font trop souffrir ».

 

Derrière les barreaux, Damien a le temps de ressasser son existence, jusqu'à l'écoeurement. Et sa nuit intérieure serait totale, s'il ne lui restait pas le vague espoir d'être enfin entendu par sa fille. Un espoir partagé par la mère de Damien, une mère durement éprouvée. Non seulement son fils est en « taule », mais elle a de graves problèmes de santé. Quant à sa petite-fille, Amandine, elle non plus ne l'a pas embrassée depuis des années.

 

Pourquoi Amandine s'est-elle coupée d'une partie de ses racines familiales ? Parce qu'elle a peur ? Parce qu'elle a honte ? Là est son mystère et peut-être sa souffrance. Sans la brusquer, son père et sa grand-mère voudraient qu'elle sache qu'elle est tout pour eux et qu'ils sont malheureux.

 

Te souviens-tu, Amandine, tu avais six ans à peine et tu avais longuement joué avec un monsieur ? Eh bien, vois-tu Amandine, ce monsieur, c'était ton papa.

 

 



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Par-delà les strass et les paillettes, les "je t'aime" et les "pouêt-pouêt", l'univers de la galette, du sillon et de la pub audiovisuelle ressemble à une sorte de marigot, dans lequel pataugent requins et piranhas.

 

Au gré des contrats signés au coup par coup, arrachés au "finish" en cassant les tarifs, quelques margoulins se disent producteurs - « c'est bon Coco ! ». Parfois, leur business dure plusieurs lustres ; parfois, au bout de six mois, ils sont déjà aux abois. Mais, dans tous les cas de figure, ceux qui trinquent sont les petits, les obscurs, les sans-grade, ceux qui « courent le cacheton » : arrangeurs, musiciens, concepteurs-rédacteurs, comédiens.

 

L'une de ces boîtes à la raison sociale bâtarde – mi-société de production, mi-agence de pub, mi-agence artistique -, n'utilisant que des "free-lance" payés au cachet ou en honoraire, vient de déposer son bilan après avoir fait bosser plein de gens sur un film vidéo vantant les mérites de la pêche au gros.

 

Certainement né sous une mauvaise étoile, Antoine – qui avait conçu tous les textes d'accompagnement lus par un comédien – est le dindon de la farce. Il devait être réglé "cash" à la fin de la séance d'enregistrement en studio. Mais, comme par hasard, ce jour-là, le gérant n'était pas là. Il avait envoyé sa femme pour assister à la prise de son de la voix "off" et, éventuellement, demander à Antoine quelques petites modifications  : changer un mot, trouver une autre expression, etc. Car il importe que "la mayonnaise prenne" et, pour cela, il faut un subtil dosage entre le fond musical, les images qui défilent et l'intonation du comédien revisitant le texte.

 

Le produit fini, la vidéo s'est bien vendue et Antoine n'a jamais rien perçu. Au début, il a relancé tant et plus la boîte de production mais, à chaque fois, « les gus m'ont répondu : désolés, Coco, pour nous aussi c'est la galère ... Alors, te bile pas, on pense à toi ! ».

 

Aujourd'hui, tout le monde est "planté" – Antoine, les musicos, le comédien -, car ils ont fait faillite. Sans véritables contrats, les "cachetonneurs" passent après les salariés, l'Urssaf, les impôts, les fournisseurs. Et, en attendant, la cassette audiovisuelle part comme des petits pains ... La martingale idéale pour les producteurs ripoux et leurs commanditaires.

 

C'était du temps où les ringards du showbiz s'appelaient "Cocos" et où il y avait des microsillons. Mais, à l'heure du CD et d'Internet, certains intermittents du spectacle connaissent encore ce genre de galères ou sont victimes des mêmes mic-mac. Rien ne change, quand tout change.

 

 



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Ulysse, lassé d'un long voyage, rêvait de retrouver son village natal pour vivre, parmi les siens, le reste de son âge. Plein d'usage et raison, il savait – pourtant – qu'il est difficile d'être bien chez soi, si l'on n'accepte pas de se soumettre, d'entrée de jeu, aux règles non écrites du consensus ambiant.

 

Un rien et tout peut chavirer, comme dans le film « La peau du serpent » interprété par Brando, le « beau gosse ». Et ce n'est pas Gérard – ou sa femme Anne-Marie – qui dira le contraire ! La « douce France » de Trénet, la « terre des pères » de Barrès, peut se transformer en huis clos au bout du chemin.

 

Cela se passe dans la Dombe profonde, immobile et secrète, humide et voilée. Un samedi soir, à 20 heures, après une journée à la campagne. Les heures s'écoulent lentement dans ce petit village alangui au bord d'une rivière.


Brusquement, une voiture surgit d'un chemin rural, ne respecte pas le stop, et coupe la route départementale. C'est le choc ! Gérard n'a rien pu faire. Les véhicules sont en piteux état, mais il n'y a pas de blessés. Seul Jean-Philippe, le jeune garçon du couple, saigne un peu du nez.

 

Prudente, Anne-Marie préfère cependant aller chercher du secours. Elle se présente devant la maison la plus proche et demande si elle peut téléphoner. L'occupant, peu aimable, lui répond : « Madame, débrouillez-vous ! Il y a une cabine sur la place ». Anne-Marie s'éloigne et trouve, enfin, de bons samaritains qui appellent aussitôt les gendarmes.

 

De retour sur les lieux de l'accident, elle revoit l'homme de la première maison, entouré maintenant de quelques villageois. L'individu est en train d'apostropher Gérard : « Vous n'allez tout de même pas faire une histoire pour un simple accident ! Qui n'a pas, dans son existence, grillé un stop ou brûlé un feu ? ».

 

Les gendarmes arrivent heureusement avant que la discussion ne s'envenime vraiment. Ils font souffler les deux conducteurs dans le ballon et constatent que celui qui ne s'est pas arrêté au stop, a plus d'un gramme d'alcool dans le sang. C'est un enfant du pays ou presque, puisqu'il vit maritalement avec une fille du village dont il a deux enfants. Quant à l'homme qui a refusé de rendre service à Anne-Marie et qui, surtout, a tenté d'imposer sa propre conception de la loi et de l'intérêt général, il est ... officier de police judiciaire en sa qualité de maire.

 

 

 

 

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