ANDÉOL : PFUIT ET PETITS RIENS [6]

Publié le par alain laurent-faucon



Chroniques de la vie ordinaire – suite.








 Pfuit et petits riens





chroniques de la vie ordinaire


Andéol

 









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Elle parle trop. « Les gens nerveux sont tous pareils. Tantôt ils s'expriment par monosyllabes, tantôt c'est un véritable déluge verbal », reconnaît-elle avant de reprendre, de sa voix basse, fatiguée, monocorde :



« C'est sale, n'est-ce pas ? Vraiment sale ... »



Puis son regard barbote, une nouvelle fois, dans le vague. Les deux types l'ont salement amochée.



Elle s'est fait poisser en rentrant chez elle, à la nuit tombée. Visiblement, ils l'attendaient. Peut-être un coup monté. Et le résultat est là, pas beau à voir. Franchement pas beau : visage tuméfié, gris noir, brun, violet ; pommette éclatée, nez fracturé, oeil gauche fermé, mâchoire enflée, cou marbré à force d'avoir été serré.



Faut dire qu'elle a eu affaire à deux canailles de la pire espèce, de ces types coriaces avec les femmes seules, sans défense ; de ces types coriaces quand ils sont en bande dans les rues sombres, le métro ; de ces types coriaces comme des petits chefs dans le boulot. Bref, ce genre de gus « balaises quand ils tiennent les cartes et que le jeu est truqué. Et leur jeu est toujours truqué ».



Ils l'attendaient, planqués derrière la porte de l'allée. Ils se sont mis à deux pour l'attaquer, à peine entrée, l'étrangler et lui cogner la tête contre un pilier, à toute volée. Elle s'est écroulée. Ils l'ont violée.



Chez les petits voyous, le bas de gamme du mitan, ces belles ordures qui se font casser la gueule par les autres détenus, le viol est parfois une punition.



Aurait-elle été punie ? Et pourquoi ?



En tout cas, aujourd'hui, elle est brisée. Faudrait pouvoir noter des cris, des larmes de sang, pour exprimer ce qu'elle ressent. La haine, une haine définitive, absolue, l'aide pour l'instant à tenir. Mais la vengeance n'effacera rien. Même s'ils sont pris, même s'ils vont en taule, elle aura toujours cette souillure. On comprend dès lors pourquoi elle est aussi agressive envers les autres, la société, la police qui, selon elle, ne s'active pas assez pour retrouver les violeurs. Envers elle, également.



Le rapport médical est catégorique : les lésions psychologiques subies peuvent hypothéquer son avenir. On se remet d'un passage à tabac, d'une balle dans la peau ... Parfois.


Mais pas de ça !






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Ils sont nombreux, celles et ceux qui vendent leur force de travail, leur potentiel intellectuel, un peu comme ça, de-ci de-là, au mois, à la journée, au coup par coup, selon les besoins du moment, parfois même à l'année.



Souvent ignorés par les syndicats ou mal défendus par eux, méprisés par les « véritables » salariés, aux yeux des patrons corvéables à merci, ils doivent – en plus ! - subir les foucades et les sautes d'humeur des individus qui daignent leur donner quelques sous.



« C'est dingue la façon dont les petits chefs profitent de notre condition inavouée d'esclave ! Ils peuvent nous traiter comme des chiens, nous virer quand ça les démange, parce qu'on a refusé d'être encore plus servile, parce qu'on n'a pas voulu entrer dans leurs combines, ou pire : parce qu'ils sont de mauvais poil ce jour-là ».



Concepteur-rédacteur « free lance », Laurent sait de quoi il parle. Travaillant pour plusieurs agences, sans fiche de paie, sans sécurité sociale, il est à la merci d'une rumeur malveillante, d'un coup tordu ou d'un coup de gueule d'un chef de service, d'une nana qui utilise ses charmes pour lui faucher la place.



« Ceux qui se servent de gus comme moi finissent par se prendre pour des caïds. Le pouvoir absolu, incontrôlable, incontrôlé, qu'ils ont face à nous, leur fait tourner la tête. Ils ont, à notre égard, des comportements de "parrain". On est leur chose, leur train de vie, leurs nouveaux pauvres. Quand ils nous paient, on a toujours l'impression qu'ils nous rendent un service, qu'ils nous font un cadeau, un peu comme s'ils nous offraient un pull pour passer l'hiver ! »



Vacataire à la fac, François connaît les mêmes difficultés. Payé à coups de lance-pierres, il doit - en plus - courir les boîtes privées, les boîtes à fric, pour avoir un salaire à peine décent. Surtout qu'il est marié et a deux enfants.



« Pourquoi cette conspiration du silence en ce qui nous concerne ? Nos problèmes sont pourtant dix, cent, mille fois plus essentiels que telle ou telle affaire montée en épingle ... Dans l'université où j'enseigne, il n'est pas rare de trouver des vacataires possédant deux diplômes de troisième cycle et une thèse, alors que des types et des nanas en poste depuis plusieurs années n'ont toujours à leur actif qu'un simple DEA ! »



Sans statut social, ne bénéficiant d'aucune garantie, le vacataire peut se retrouver, du jour au lendemain, plus nu que le roi. Espérant – grâce à ses titres universitaires, ses compétences, ses responsabilités envers les étudiants – entrer un beau matin dans le système, il se tait.



« Parler, dire ce qui se passe réellement, c'est se vouer à une mort certaine ! Toutes les portes se refermeraient, car n'est pas vacataire qui veut. » Pour en être, il faut déjà connaître le langage, les lois et les coutumes, les pouvoirs occultes et les "passeurs" attitrés qui permettent de s'intégrer à la piétaille de l'enseignement supérieur. Cooptation, mot de passe, copinage, appartenance politique, font partie de ce gigantesque chassé-croisé qui conduit aux portes du système. « Alors, quand on est dans l'antichambre, même si c'est pour dix ans ou pour la vie, on se tait parce qu'on a peur d'en être chassé à jamais ».



Comme le disait un vieux prof, un vrai maître : à la fac, on ne choisit pas son sujet de thèse, on choisit celui dont on va porter le cartable et dont l'influence est déjà telle qu'il nous permettra de faire carrière ... D'où ce silence pesant.



Cette omerta.






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Au bout d'un moment, « ça devient si moche qu'on a envie de tout arrêter. On se dit que ça ne vaut pas le coup d'essayer de lutter ».



Chantal venait de faire le plein d'essence et s'engageait dans la rue lorsqu'un conducteur, furieux d'être obligé de lui laisser le passage, s'est mis à la prendre en chasse.



« J'étais avec mes deux jeunes enfants et c'est ma fillette de huit ans qui m'a dit : maman, il nous suit ! Au début, je n'y ai pas cru, puis j'ai compris que ma fille avait raison. Cela s'est passé un mercredi soir, vers 18 heures ».



Affolée, Chantal s'engage aussitôt sur le parking d'une grande surface et court se réfugier, avec ses gosses, à l'intérieur du magasin.



« Je me souviens, ce jour-là, il pleuvait et j'avais une sacrée frousse. Dehors, l'homme avait stoppé à la hauteur de mon véhicule. J'ai vraiment pensé qu'il allait rester là toute la soirée ».



Longtemps après ou quelques minutes plus tard, comment le savoir quand la peur brouille le temps, l'homme avait disparu. « Je me suis alors approchée de ma voiture et j'ai constaté qu'il avait lacéré, à coups de couteau, deux pneus ».



Anne, quant à elle, rentrait tranquillement chez elle après avoir fait la bringue chez des amis. La nuit s'effilochait avec les premières lueurs de l'aube et elle conduisait lentement, trop lentement au goût d'un automobiliste. Lequel, à un feu rouge, descendit de voiture et l'insulta :



« Alors, tu la bouges ta caisse ? Ou tu veux que je te donne de l'élan ...

- Soyez polii !

- T'en veux une ? »



Joignant le geste à la parole, l'homme ouvrit la portière et frappa Anne au visage d'un revers de main. « Je n'ai même pas eu la possibilité de me protéger tellement il a été rapide. D'ailleurs, je n'aurai jamais imaginé qu'un type puisse ainsi cogner une femme. Pendant une semaine, j'ai eu un bel hématome sous l'oeil ».



En repensant à ce qui lui est arrivé, Anne partage la conclusion de Chantal : au bout d'un moment, ça devient si moche qu'on a envie de tout arrêter, de tout laisser tomber.







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