LAÏCITÉ, BURQA, ESPRIT CRITIQUE

Publié le par alain laurent-faucon


 

Loin de moi l’idée d’entreprendre, ici, une réflexion à propos de la burqa, de son éventuelle interdiction au nom de la laïcité, de la République, de l'islam des Lumières, de la liberté des femmes, etc. Ce sera l'objet d'un dossier, tant le phénomène religieux doit être pris en compte, comme son corolaire, la laïcité (cf. Blog - Catherine Kintzler - Mezetulle). Non ! Il ne sera pas question de tout cela, cette fois-ci. Plus prosaïquement, je resterai dans un domaine qui vous concerne toutes et tous, étudiant(e)s et candidat(e)s préparant l’épreuve de culture générale : de la nécessité de questionner les mots et les chiffres de l’actualité, de savoir raison garder, de se méfier des sondages et des techniques de manipulation de l’opinion publique, bref : de ne pas prendre des vessies pour des lanternes – encore une expression populaire que j’intégrerai dans ces « philosophèmes de la vie ordinaire » qui m’intéressent au plus haut point.



La vérité ou le bon sens ou l’humour ne sont pas l’apanage des clercs et autres personnes qui entendent penser pour nous. Et, comme dirait le Canard Enchaîné, « pan sur le bec » à tous ces journalistes, politiques, sociologues qui se sont engouffrés sur le thème de la burqa sans même sourciller à la lecture d’un chiffre délivré par les services de la police :

 

 


367 femmes

portent une burqa en France

 

 


Un grand éclat de rire aurait dû secouer la France entière à la lecture d'un tel chiffre et du comptage si précis de nos Rouletabille et Dupont-Dupond de l’espionnage, contre-espionnage, défense et sécurité du territoire, et des articles et commentaires pleins de docte componction et de « raison suffisante ». Mais c’est bien cela le propre de la bêtise : ne pas être capable de la moindre mise à distance, de la plus petite puissance d’écart, ou, exprimé autrement : de tout prendre pour argent comptant (un autre philosophème de la vie ordinaire), sans même se poser la moindre question. Est-ce vrai ? Mais de qui se moque-t-on ? Qui manipule qui ? Pourquoi, subitement, un tel sondage et des chiffres aussi précis ?



Dans « Le courrier du jour » du quotidien le Monde daté du vendredi 7 août 2009, un lecteur, Gilles Faÿsse, vivant à Issus (Haute-Garonne), a proposé un billet remarquable. Je me permets de le reproduire pour que nous en tirions la principale leçon : aiguiser son esprit critique, pratiquer le doute cher à Socrate et la suspension du jugement des philosophes sceptiques, tant qu’il n'est pas possible d’avoir des « idées claires et distinctes » sur telle ou telle question (Descartes). En se préservant de ces conclusions qui, en voulant clore, enferment et ... rendent stupide. « Seul l’imbécile a réponse à tout », disait déjà Voltaire. « La réponse est le désespoir de la question », notait, de son côté, Maurice Blanchot.



Il n'est donc pas question d'entrer, ici, dans le vif du débat – après le port du voile ... celui de la burqa – ou, plus globalement d'aborder le phénomène religieux et la laïcité, il est simplement question d'attirer votre attention sur ce qui se dit et s'écrit sans que cela provoque une hilarité générale : comment peut-on compter de façon aussi précise le nombre de femmes portant la burqa en France ? 367 femmes ... Et dans son courrier au Monde, Gilles Faÿsse met les rieurs de son côté ! Un grand merci ... et une belle leçon de lecture des mots et des chiffres. Bourdieu, qui a vivement critiqué les sondages, aurait de quoi écrire s'il vivait encore. Sans parler des tripatouillages de tel ou tel institut à la solde du pouvoir – c'est ça la démocratie d'opinion et, peut-être, de proximité ! - et sans soulever, pour l'instant, le voile de ce que cache justement ce nouveau voile forteresse qu'est la burqa.


Pourquoi tant de bruit, de gesticulation, d'hystérie médiatique ? Cela ne participerait-il pas de cette politique de la peur qu'affectionne tant la caste qui nous gouverne afin de maintenir les citoyennes et les citoyens dans un état de « servitude volontaire » (La Boétie) ? Peut-être, dans la mesure où les peurs sont un moyen de contrôle et de soumission. Mais cette réponse est-elle pour autant satisfaisante ou suffisante ? Je pose une question, mais je n'ai pas de réponse. Le présent est imprévisible, notait Mac Luhan. De cela, il faut se souvenir. 

 

 

REMARQUES : J'ai parlé, au tout début de ce dossier, de « phénomène religieux » et non de « fait religieux » car « nous savons tous qu’il n’est pas de fait pur (H. Poincaré aimait à dire qu’une étoile n’était qu’une théorie astronomique projetée dans le ciel !), parce que tout donné advient pour l’homme dans un monde, au sein d’une histoire, en référence à une culture », rappelle le philosophe Pierre Gire [1]. Or, s'il y a bien un domaine où tout est re-lecture, interprétation – herméneutique des textes – dans un contexte culturel précis et une société déterminée, c'est le domaine du religieux et des religions. Même la question du retour à l'origine relève d'une pétition de principe qui s'inscrit, historiquement, à tel moment et dans telle situation donnée. Le passé est toujours réinterprété – inventé - selon des critères ou des présupposés liés à l'époque qui le questionne.



Qui détermine, a posteriori, ce que fut réellement le passé, et quel est le vrai passé ? On ne peut que faire l'archéologie (Foucault) ou la généalogie (Nietzsche) d'un « retour aux sources » mais jamais atteindre, dans sa vérité originelle, cette source. 



Par ailleurs, j'ai écrit, au tout début de ce dossier : « tant le phénomène religieux doit être pris en compte, comme son corolaire, la laïcité ». Si j'ai employé une telle expression, corolaire, c'est parce que la laïcité est, historiquement et philosophiquement, l'une des réponses et réactions majeures aux phénomènes religieux, et, plus particulièrement, à la religion chrétienne et à l'emprise de l'Église catholique en France. La laïcité est à la fois son corolaire et son contraire. Il faut tenir ensemble, dans une vision très héraclitéenne de la dynamique des tensions, les opposés : l'un ne va pas sans l'autre.



Toutefois, il importe de ne pas systématiquement confondre laïcité et athéisme. Ce que font les intégrismes, religieux et laïcs. On peut être croyant et prôner la laïcité. On peut défendre la laïcité et reconnaître l'apport fondamental de telle ou telle religion dans telle culture. Nul ne peut, en France par exemple, contester le rôle qu'a joué le christianisme – y compris dans l'émergence de la modernité, de l'esprit des Lumières, de la « sortie de la religion » (Marcel Gauchet).



En revanche, et c'est là une grave faiblesse phénoménologique que de l'occulter, il n'est pas possible d'affirmer que les religions participent uniquement de la sphère privée, puisque, par essence même, ce sont des religions qui s'expriment publiquement, urbi et orbi, à travers des communautés et des pratiques de foi collectives : rassemblements, pèlerinages, prières, actions missionnaires, etc. Qu'un État laïc veille à ce qu'aucune communauté n'impose ses façons d'être, de vivre et d'agir à l'ensemble de la société française est une chose, mais cela n'a rien à voir avec ce discours, conceptuellement erroné, concernant la distinction privé-public. L'interdiction faite par l'islam à une femme musulmane française d'épouser un non-musulman, alors que l'inverse est autorisé (un musulman peut épouser une non-musulmane), cette interdiction relève-t-elle uniquement de la sphère privée, ou, dans les faits, de la sphère publique - puisqu'elle participe, selon les lois de la République française, d'une double discrimination, religieuse et sexiste ? Quant à la condamnation du divorce par l'Église catholique n'est-elle pas, elle-aussi, en contradiction avec les lois de la République française ?



Ces lois religieuses, qui régissent la vie des communautés de croyant(e)s, relèvent-elles uniquement de la sphère privée ou ne débordent-elles pas - déjà par leurs prises de position et la défense de certaines valeurs - sur la sphère publique ? 



Dernier point enfin : j'attire votre attention sur la distinction qu'il faudrait également faire entre laïcité et sécularisation

 


Comme vous pouvez le constater, dès que nous abordons le phénomène religieux – qui est un phénomène social et non une affaire privée quoi qu'on dise par ignorance ou dogmatisme laïc -, nous entrons dans la complexité, tant ce phénomène est un englobant : « Reliés les uns aux autres par des liens aussi ténus qu’innombrables, les phénomènes sociaux ne peuvent être étudiés isolément, sans une connaissance suffisante de la structure des autres compartiments de la vie collective ; comme en un immense filet, on ne peut exercer une traction sur une maille sans qu’aussitôt toutes les autres participent au mouvement [...] » Paul Bureau, Introduction à la méthode sociologique, Bloud et Gay, Paris, 1923, pp. 79-80.



D'où la nécessité d'une réflexion d'ensemble, historique, anthropologique, sociologique, et, partant, d'une phénoménologie de la religion, pour approcher cet englobant.

 


Il faudrait également se demander pourquoi les trois religions révélées – abrahamiques – sont sans cesse menacées par la radicalité – l'Inquisition et la justification de la torture par le pape Innocent IV, les guerres de religions, etc. - et par l'intégrisme, qui est toujours lié à une lecture littéraliste (et non littérale) des textes et à leur instrumentalisation à des fins politiques et sociales. Avec, sans cesse, cette volonté de contrôler les corps, la sexualité, la famille.



Radicalité et intégrisme ne seraient-ils pas les deux dangers majeurs qui menacent de façon récurrente les communautés croyantes et, partant, les sociétés qui ne peuvent occulter les enjeux du phénomène religieux. Serait-ce dû à la tentation permanente du dogmatisme ? Un « c'est comme ça ». Un « point c'est tout » ... Véritables clôtures interdisant, par une normativité intransigeante, toute altérité, toute herméneutique, tout dialogue. Concernant le christianisme, le philosophe Pierre Gire a posé le problème du « dogme en tant que langage normatif ».



Etrange paradoxe, les intégrismes refusent toute interprétation des textes sacrés, alors que tous proposent une lecture, LEUR lecture, qui, seule, est la bonne. Ce qui prouve, a contrario, qu'il y a bien plusieurs lectures possibles, y compris au sein de l'islam ! Mais là où le bât blesse, là où est le vrai danger pour la démocratie et nos sociétés, c'est qu'avec les intégrismes la discussion, même les textes sacrés à la main, est impossible. Ce que montre l'universitaire Jamil Sayah dans Libération, avec son article : « Burqa, les pièges du débat ».

 


A l'origine de ce dossier, il y avait ce courrier des lecteurs qui se moquait des chiffres avancés par la police et j'entendais attirer votre attention sur le côté grotesque, saugrenu d'un tel comptage. Avec, en filigrane, un doute : de qui se moque-t-on vraiment ? Et si le nombre proposé n'était qu'une entourloupe, un leurre. Plus que jamais les sondages – vrais ou faux, manipulés ou pas ... – deviennent un mode de gouvernement. A telle enseigne qu'il nous faut constamment s'en méfier. Et cela est grave pour la démocratie. Très grave. Eh puis vous le savez, j'utilise mon blog comme un instrument de travail, et il m'arrive - au fil des jours - de modifier mes dossiers, de les compléter, d'apporter d'autres éléments d'analyse. Et même si, au départ, je ne voulais pas aborder le thème de la burqa en tant que tel, attendant d'avoir d'autres éléments, j'en ai profité pour vous donner quelques pistes de réflexion et de recherche concernant le phénomène religieux. Avant de finir par quelques articles sur la burqa !

 


NOTE :


[1] GIRE Pierre, « Réflexion épistémologique sur la question religieuse et sa position dans l’Université catholique », in Repères pour une mission éducative, Cerf, Paris, 2008, p. 284. 



ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE :


Outre la consultation du blog de la philosophe Catherine Kintzler - Catherine Kintzler - Mezetulle -, sur lequel je reviendrai, tant il aborde de questions vous concernant, l'école, la transmission des savoirs, etc., je vous conseille très vivement la lecture de sa brillante synthèse, ouvrant de nombreuses pistes de réflexion et de recherche :


- KINTZLER Catherine, Qu'est-ce que la laïcité ?, « Chemins Philosophiques », Vrin, Paris, 2007, 128 pages, 7,50 €.


Deux autres textes que j'apprécie particulièrement et qui me semblent également donner un aperçu pertinent sur la laïcité :


- POULAT Émile, La solution laïque et ses problèmes, « Faits et Représentations », Berg International, Paris, 1997. S'il faut lire un seul livre de Poulat, c'est peut-être bien celui-là. Il m'arrive hélas parfois, trop souvent peut-être, d'avoir des problèmes d'argent. Alors, comme ma seule richesse c'est ma bibliothèque – chez moi c'est un vrai grenier à livres -, je vends des bouquins. Un vrai crève-coeur. Du coup, je suis bien obligé de trier et c'est ainsi que, de tous les ouvrages de ce grand historien, je n'ai gardé que celui dont je vous recommande la lecture. Ce critère de sélection absurde – la nécessité la plus poisseuse – est aussi un critère redoutable : ne garder que LE livre de TEL auteur qui m'a paru, quand je l'ai lu et relu, essentiel, capital. Au risque de me tromper. Bien sûr !


- KANT Emmanuel, QU'EST-CE QUE LES LUMIÈRES ? - à lire absolument.


Il est évident que je pourrais vous proposer plein d'autres lectures, mais, comme vous n'avez pas à devenir des spécialistes de la laïcité, je me contente d'aller à l'essentiel – au risque de déplaire et de vexer bon nombre d'auteurs, mais là, vous le savez, je m'en contrefiche. Dans l'optique de la culture générale, lire c'est peu lire, mais bien lire.


Simplement, juste pour mémoire et pour attester mes dires concernant cette tension et ce lien intrinsèque, dialectique, entre phénomène religieux et laïcité (plus précisément : sécularisation), ces deux ouvrages majeurs mais que vous n'avez pas le temps de lire pour l'instant :


- FOESSEL Michaël (direction de), Modernité et sécularisation, Hans Blumenberg, Karl Löwith, Carl Schmitt, Leo Strauss, CNRS éditions, Paris, 2007.


- MONOD Jean-Claude, La querelle de la sécularisation. Théologie politique et philosophies de l'histoire de Hegel à Blumenberg, « Problèmes & Controverses », Librairie Philosophique J. Vrin, Paris, 2002.



 

 



Le courrier du jour


Le Monde – vendredi 7 août 2009

 

 


367 ?


 

 

Un titre m’a fait hurler de rire : 367 femmes portent une burqa en France ! Et le sous-titre enfonce le clou : « Cette pratique est marginale. » En effet ! 367 sur trente millions de femmes environ …

On imagine les agents de la DCRI, à moins que ce ne soit ceux de la SDIG, bref les ex-RG, tapis à l’ombre d’un porche ou derrière un platane, le carnet à la main, cochant consciencieusement les fantômes qui passent.

 

 

« 228, 229, 230 …

- Mais non, celle-ci, on l’a déjà vue.

- Non, je t’assure que son cabas n’était pas de la même couleur.

- Si, je reconnais ses chaussures. »

 

 

Croyez-vous vraiment qu’un pays dont le ministère de l’éducation nationale peine à évaluer avec précision le nombre de ses agents puisse dénombrer une population dont on dit, en plus, qu’une partie ne sort pas de chez elle ?

Une question : une nièce mienne, infirmière du temps de la première guerre d’Afghanistan, est revenue avec une burqa. Mais elle ne la porte pas, j’en réponds. Doit-elle être comptabilisée ?

 

Gilles Faÿsse

Issus (Haute-Garonne)

 

 

 


 La loi et la burqa



Édito du Monde | Paru dans l'édition du 30.07.09.

 

 

Le phénomène est si marginal que la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) s'est risquée - au risque de faire sourire - à l'évaluer à l'unité près : selon sa note en date du 8 juillet, dont Le Monde a eu connaissance, 367 femmes en France - soit, en moyenne, une sur près de 90 000 - porteraient la burqa ou le niqab, ce vêtement long et sombre qui voile entièrement le corps et le visage de certaines musulmanes.

Sans le chiffrer aussi précisément, la sous-direction de l'information générale (SDRI) confirme, dans une note rédigée une semaine plus tôt, qu'il s'agit là d'un "phénomène ultraminoritaire".

Ces deux premières évaluations officielles viennent éclairer d'un jour nouveau le débat qui a brusquement surgi dans notre pays, au printemps, après que 65 députés de droite et de gauche eurent envisagé de créer une commission d'enquête sur ce sujet. Voire de légiférer. Séance tenante, chacun a été invité à décider de l'opportunité d'interdire un phénomène dont personne ne connaissait l'ampleur. Évitant de se prononcer sur ce point, Nicolas Sarkozy s'est quand même senti obligé d'évoquer la question lors de son discours devant le Congrès, le 22 juin. "Je veux le dire solennellement : la burqa n'est pas la bienvenue sur le territoire de la République française", avait alors déclaré le chef de l'État, tout en précisant qu'il ne s'agissait pas là d'un "problème religieux".

Une relative prudence a ensuite gagné du terrain. La commission d'enquête s'est muée en simple mission d'information, qui s'est donné six mois à compter de son installation, le 1er juillet, pour dresser un "état des lieux" de cette étonnante pratique vestimentaire. Manière de répondre au président du groupe UMP de l'Assemblée nationale, Jean-François Copé, qui s'était prononcé d'emblée pour "une loi après une phase de dialogue".

La "photographie" réalisée par les services de renseignement apporte d'autres précisions. Les femmes - jeunes pour la plupart - qui portent le voile intégral vivent essentiellement en zone urbaine. Une majorité d'entre elles aurait adopté la burqa volontairement - par militantisme, voire par "provocation", notent les services de l'État. Un quart d'entre elles seraient des converties.

Doit-on légiférer pour moins de 400 personnes, légiférer pour une exception ? Faut-il ajouter une loi à la pile de textes de circonstance déjà votés par le législateur ? Compte tenu des risques - dont la stigmatisation de l'islam, qui pourrait offrir à la burqa une fausse image libératrice -, la réponse est non.

 

 

 

 

 

La police estime marginal

le port de la burqa





LE MONDE | Article paru dans l'édition du 30.07.09.

 



 

Deux notes des services de renseignement de la police, ont, coup sur coup, été transmises au gouvernement au sujet du port de la burqa en France. L'une et l'autre concluent à un phénomène ultra-minoritaire, mais les enquêteurs rappellent qu'il y a moins de dix ans, la burqa ou le niqab, ce long voile qui dissimule intégralement le corps et le visage de la femme, était inconnu en France. Ces documents, dont Le Monde a pu avoir connaissance, ont été remis pour "éclairer" le gouvernement, au moment où, précisément, une mission parlementaire a été créée sur le sujet.

La première note, datée du 1er juillet, est intitulée "Islam de France : les questions du port du voile intégral en France". Elle émane de la sous-direction de l'information générale (SDIG) qui rassemble, au sein de la sécurité publique, une partie des anciens Renseignements généraux (RG). La seconde étude, envoyée huit jours plus tard, provient de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) issue de la fusion entre l'autre partie des RG et l'ex-DST. Et celle-ci s'est exercée à une comptabilité précise du port du voile intégral : 367 femmes, en France, l'auraient ainsi adopté.

Ce chiffre, qui ne prétend pas être exhaustif, est le produit de l'observation, sur tout le territoire, des équipes de la DCRI. A partir de cette "photographie", ses services en ont tiré d'autres enseignements : une majorité de ces femmes identifiées portent le voile intégral volontairement ; la plupart d'entre elles ont moins de 30 ans ; 26 % sont des Françaises converties à la religion musulmane. Et presque toutes vivent dans des grosses agglomérations urbaines, en région parisienne, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, dans le Nord ou en Rhône-Alpes. Pour l'anecdote, la DCRI rapporte que la plus jeune des porteuses du voile intégral est âgée de 5 ans.

La note d'une quinzaine de pages de la SDIG ne donne aucun chiffre, mais ses conclusions ne sont pas différentes. Les ex-RG de la sécurité publique estiment qu'il s'agit d'une "pratique marginale" de la part de femmes plutôt jeunes. Ici aussi, l'importance des Françaises converties est soulignée. Pour les policiers de la SDIG, le port du voile intégral s'apparente à une volonté de "provoquer la société, voire sa famille", à un militantisme affiché, issu du salafisme.

Ses services rapportent ainsi le cas d'une quinzaine de jeunes femmes qui se seraient montrées, à dessein, le 25 juin, dans le centre commercial Bourse, sur la Canebière, à Marseille. L'apparition du groupe, qui n'aurait procédé à aucun achat, bien que la date corresponde au début des soldes, est-il précisé, a été analysée comme une démarche provocatrice.

La SDIG dresse un état des lieux en relevant, comme la DCRI, que le phénomène concerne en priorité les grands centres urbains, de la région parisienne à la vallée du Rhône. Des exemples ont cependant été recensés dans des départements ruraux, comme en Haute-Vienne, Indre-et-Loire et Côte-d'Or, mais aussi dans les Pyrénées-Orientales ou la Manche. Aucun cas n'a été signalé en Bretagne.

A la différence de la DCRI, la SDIG s'est attachée à faire le point des positions prises par les différentes organisations représentatives de l'islam en France et, notamment, dans les quartiers sensibles. Les fondamentalistes, qui "dénoncent l'intégrisme laïque", mis à part, les musulmans, dans leur grande majorité, rejettent le voile intégral et comparent ses défenseurs à une "secte ", écrivent les auteurs de la note.

Toutefois, beaucoup craignent que la polémique sur le voile intégral aboutisse à "stigmatiser l'islam ". "On peut penser, même si un certain nombre de musulmanes vivent recluses chez elles, que la plupart considèrent que le port du voile intégral est d'un autre âge", conclut l'étude.

Un même sujet, deux services ? Au final, on peut s'interroger aussi sur les raisons de cette double focale sur la burqa en France. Mais chacun répond qu'il est dans son rôle.

Depuis la réforme du renseignement policier qui a abouti, le 1er juillet 2008, à l'éclatement des ex-RG, la SDIG a, dans ses prérogatives, l'information en milieu ouvert de l'islam de France - comme les autres religions. La DCRI, spécialisée dans la lutte antiterrorisme, est, elle, chargée de la surveillance, en milieu fermé, de l'islam radical.

Isabelle Mandraud

 

 

 



Libération, 31 juillet 2009



Burqa, les pièges du débat


par Jamil Sayah

L'auteur enseigne le droit public à l'université Pierre-Mendès-France à Grenoble


 

On a beau réfléchir sur les raisons de l’installation de la burqa et du niqab dans l’espace public en France, la réponse est toujours la même : c’est une nouvelle offensive des intégristes et des salafistes musulmans contre la laïcité. Ne pouvant attaquer le principe de front, ils cherchent à façonner sa nature en lui imposant, du dehors, des pratiques qui lui sont incompatibles afin de le rendre incapable de produire tout son sens. Et c’est ce rôle de relativisation et de perturbation que jouent principalement ces accoutrements. Ils mobilisent un modèle de vivre ensemble complètement étranger à une société dont la structuration consubstantielle demeure profondément marquée par des valeurs que porte la laïcité. Or, malgré la légitimité historique qui entoure ce modèle, il semble ne pas être en mesure de résister à la violence symbolique de cette nouvelle attaque.

Les fondamentalistes sont en voie de gagner le combat. En effet, ils ont réussi à placer le débat sur le port de la burqa et du niqab sur le terrain de la religion en faisant passer ces deux accoutrements pour un signe religieux. Piété, libre choix et respect de soi : discours établissant d’une manière explicite un lien de filiation entre ces habits et une authentique tradition prophétique. Il joue sur une mémoire historique savamment sélective qui idolâtre la pudeur, pour nier la liberté. Le piège. Un tel positionnement nous enferme dans une discussion sans fin dès lors qu’on se trouve dans l’obligation de se plonger dans les méandres de la charia pour trouver les prescriptions qui réfutent ou condamnent le port de tels habits. Or rien n’est plus destructeur de la laïcité et de son esprit que ce positionnement discursif. L’égalité, la liberté, l’ordre public et le bon sens même condamnent avec la plus grande force le port de ces uniformes. Il est en effet inutile de s’attarder sur une telle explication.

Loin d’être porteur d’une quelconque vérité religieuse objectivement connaissable, ces deux manières de s’exhiber dans l’espace public sont une violence faite aux femmes. Elles les clôturent et les enferment dans une zone de non-existence. Dépourvues de visage et privées d’identité, elles sont l’ombre d’elles-mêmes. A l’instar du voile islamique, devenant avec cette avancée dans l’horreur moins intégral donc forcément plus acceptable, ces habits constituent des référents d’apprentissage et d’inculcation de certains modèles de comportement et de représentation de la femme comme un être inférieur réduit à un objet de plaisir. Aucune société, aucun groupe social quel qu’il soit, ne peut se dispenser de se mobiliser pour rejeter cette rétrograde idéologie.

Il y a sans doute une bonne part de naïveté de croire que le foulard islamique émanerait d’une représentation différente de la femme que celle que structure le voile intégral. Sous réserve de quelques variantes sans épaisseur, ce sont les mêmes représentations, les mêmes idées qui sous-tendent les deux modèles d’accoutrement : la supériorité de l’homme sur la femme. Point de discussion. On conçoit, dans cette perspective, que les deux manières de voiler les femmes sont la résultante d’un même référentiel. Peu importe sa dimension (intégral ou pas), le voile, rituel de domination et signe de servitude, repose sur un corps de principes à vocation permanente : réduire la femme à sa plus simple expression sociale. Dans les deux cas, le principe d’égalité est dénoncé comme une règle sans obligation ni sanction. Cette similitude remarquable montre qu’il est erroné d’analyser les deux catégories de voilage par le prisme de la différenciation car en dépit de la relative diversité formelle, elles visent toujours le même objectif, asseoir le plus solidement possible l’idéologie que prône l’intégrisme musulman. Par le jeu de l’étendue du rejet qu’inspire le port de la burqa et du niqab, le voile islamique se trouve ainsi épuré de toute dimension intégriste. Les fondamentalistes ont réussi à l’empaqueter autrement et à nous le présenter comme un habit neuf. Cette respectabilité, certains cherchent même à la démontrer par l’option colorée de ce couvre-chef nouvelle tendance. Or malheureusement, ces couleurs ne modifient point le fond. La matrice du foulard demeure inchangée. Cette extension sociale du port du voile (toutes catégories confondues), outre qu’elle expose la laïcité à de sérieux risques de violation et d’effacement, sous couvert de tolérance ou de liberté cultuelle, brouille totalement les frontières non seulement entre l’espace privé et l’espace public, mais surtout entre le temporel et le spirituel. Et le fondamentalisme musulman déploie sa stratégie à la recherche de l’outil le plus viable susceptible de niveler par le bas les valeurs de la République. Aussi, ils instrumentalisent le voile intégral pour légitimer le « moins intégral ». La bonne ruse !


REMARQUE : Les propos de Jamil Sayah rejoignent les analyses de Catherine Kintzler que je vous invite à lire : Une campagne douce en faveur de l'intégrisme ?


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