Michel de Certeau avait de fort belles expressions, de pertinentes images, et il fut l’un des premiers – peut-être le premier – à parler de l’invention du quotidien par les gens de peu, les gens « ordinaires », quand les sociologues s’imaginaient que ces gens-là subissaient le diktat des mass-médias et de la raison technicienne [1].



Faut parfois se garder des sociologues qui sont devenus, avec les économistes, les vrais-faux experts de nos sociétés. Bien sûr, tous ne sont pas critiquables, certains proposent d’excellents travaux, mais les meilleurs sont souvent, de surcroît, des philosophes, des historiens, tant l’analyse et la perception des phénomènes sociaux exigent une grande envergure intellectuelle. Impossible de se complaire dans les chapelles, les querelles d’écoles, de se cantonner dans son petit pré carré. C’est la raison pour laquelle je préfère, à la canonique formule « faits sociaux », celle de « phénomènes sociaux » - un changement de perspective et, peut-être, de paradigme.

 



braconnage intellectuel

 

 





Jésuite, psychanalyste, historien, Michel de Certeau possédait cette capacité conceptuelle qui permet d’échapper aux conformismes, qui autorise l’audace et les chemins de traverse, lesquels sont propices à ce qu’il appellait, si joliment, le « braconnage ».

 

Faute de temps, par manque de curiosité, mais aussi par paresse et conformisme, nous passons très souvent, trop souvent, à côté de ces pensées qui font mouche, mais qu’il faut débusquer tant elles restent confidentielles puisqu’elles ne sont pas émises par nos « Intellocrates » [2]. Pas facile d'être publié dans les rubriques « nobles » des quotidiens - débats, opinions, etc. - pour exister, être perçu, éventuellement être lu.

 

La magie du verbe, l’émotion, la désinvolture, l’humour, l’insolence, le non-conformisme se retrouvent dans les commentaires et les sautes d’humeur, les coups de cœur et les coups de gueule, les éclats de rire et les pleurs d’auteurs anonymes qui parviennent à s’immiscer dans les marges de la presse écrite, comme sur la Toile. D’où l’intérêt d’Internet, vaste champ de possibles. Nouvelle place publique.

 

Il y aurait un prodigieux travail à faire – positivement titanesque ! – pour débusquer cette profusion de pensées en miettes qui braconnent et qui éclairent, ré-enchantent le monde des idées. Mine de rien. Comme ça. « Le temps d’un peu saluer à la ronde », comme dirait Supervielle.

 



liberté buissonnière





Les pleureurs professionnels de notre paysage audiovisuel, ceux qui nous font la grâce de penser pour nous, gémissent sur notre misère intellectuelle – tout fout le camp, le savoir, la lecture, l’autorité, et j’en passe –, se gardent bien d'aller voir ailleurs, préférant leur entre-soi et oubliant que ce sont eux qui rabâchent, pataugent dans le même, vont d’une citation à l’autre pour combler le vide. Leur vide.

 

Pourtant, dès que l’on ouvre portes et fenêtres, souffle un vent nouveau, surgissent d’autres formes de pensée ou d’expressions artistiques, - suffit d’observer ce fantastique mouvement culturel et artistique issu du Bronx et revu par les cités : le hip-hop et ses diverses expressions, rap, slam, graff', breakdance, etc.

.

 



philosophèmes de la vie ordinaire

 




Allons plus loin encore dans le braconnage ! A côté des philosophèmes de la vie, ceux qui intéressent l’un des courants actuels de la « vraie » philosophie, celle qui pense la vie, il y a tous ces philosophèmes de la vie ordinaire, ces expressions du langage populaire – vulgaire ? – que l’on a une évidente propension à négliger quand on ne les qualifie pas d’absolument stupides, ridicules, sans intérêt. Comme vous avez pu le noter, il m’arrive de parsemer billets et dossiers de ces expressions tant méprisées. Il ne faut jamais prendre pour argent comptant ce qu’on nous dit. De toute façon, plus ça change et moins ça change. La page est tournée. Etc.

 

Évoquant les prothèses électroniques et numériques qui participent à nos modes d’être, la philosophe américaine, Avital Ronell, a même osé parler de « philosophèmes de la rue » [3]. Intéressante perspective. Et ce, d'autant plus que naissent d'autres formes d'écritures liées aux blogs mais aussi au micro blogging et aux textos avec l'invention d'un nouveau genre littéraire : l'autofiction en petits épisodes, que rédigent de jeunes Japonaises sur leurs portables [4].

 

Alors, je ne sais si Internet « rend encore plus bête », en tout cas je sais qu'il ouvre des perspectives – ces transformations silencieuses que nous ne sommes pas capables de prévoir, encore moins les experts dont le rôle est peut-être uniquement celui d'être des bouffons. Et nous avons besoin de bouffons, tant nous aimons prendre des vessies pour des lanternes, tant nous aimons être rassurés, et ils nous disent ce que nous adorons entendre : plus rien ne sera comme avant, tout fout le camp ...


Tout ce qui fait bouger les lignes du savoir, tout ce qui bouscule l'ordre établi, est un vrai bain de jouvence, même si le meilleur côtoie le pire, ou grâce à cela justement ! C'est fou ce que nous pouvons devenir très vite vieux dans nos têtes – la fascination des chemins balisés sans risques ni frissons – et c'est fou combien j'ai pu voir de cervelles de vieillards chez certains de mes étudiant(e)s, pourtant si jeunes et si flamboyants physiquement. La vieillesse, surtout dans la vie intellectuelle, est toujours en excès. Mais voilà, la pensée académique déteste les « chiens fous ». Et l'administration encore plus ! « Tais-toi », écrivait Paul Morand. Pense comme nous, pourrait ajouter tout membre de jury, tu vas être l'un des nôtres, alors prouve-le ... C'est ce que répétait une grande responsable des prépas' concours à la direction des hôpitaux. Et elle avait raison. Et elle a encore raison. Et elle aura, je le crains, toujours raison.


Que faire ? Sinon le savoir et utiliser le braconnage intellectuel pour avoir des idées plus originales, quitte ensuite à les rendre bien « propres sur elles » en les intégrant dans un discours universitaire – c'est l'esprit « sciences po » qui fait fureur à l'ENA : ce je-ne-sais-quoi qui étonne sans décoiffer ! Tout un art ! Voilà ce qu'est un « bel esprit » - petit vieux mais sans excès.


Ce que je vous invite à devenir, même si j'ai honte  de le dire ...  pourtant c'est la seule façon de réussir. Mais, au moins, vous le savez. Et les plus sages parmi vous auront compris qu'il faut se constituer un jardin secret où penser c'est braconner. Pour préserver sa dignité et rester libre.

 




inventer le quotidien

 




Pour l’heure, je voudrais vous proposer – après celui de Gilles Faÿsse [5] - un autre courrier des lecteurs paru dans le Monde du dimanche 9 – lundi 10 août 2009.


Il participe, lui-aussi, de ce braconnage de la pensée.

Son auteure : Sabine Aussenac, qui vit à Auch.

 

Lisez son superbe billet, fort bien troussé, plein de pudeur et d’émotion retenue, un authentique bijou qui en dit plus que de longs discours sur le désarroi de celles et ceux qui ne peuvent s’offrir des vacances, et qui vivent dans une prison sans barreaux, celle dans laquelle nous sommes prisonniers quand les soucis financiers nous transforment en « lépreux sociaux ».

 

Un billet qui renvoie aux arts de faire, évoqués par Michel de Certeau, pour inventer le quotidien grâce à des ruses subtiles, des tactiques de résistance, des mises en récit et des trouvailles de mots afin de vivre au mieux l'ordre social et la violence des choses.




NOTES :



[1] CERTEAU Michel de, L'invention du quotidien, tome 1 : arts de faire, nouvelle édition établie et présentée par Luce Giard, Gallimard, 1990, rééd. « folio essais », 2004. Pour vous donner une idée de la pensée de cet auteur, je vous propose de lire la quatrième de couverture :


« La Raison technicienne croit savoir comment organiser au mieux les choses et les gens, assignant à chacun une place, un rôle, des produits à consommer. Mais l'homme ordinaire se soustrait en silence à cette conformation. Il invente le quotidien grâce aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquels il détourne les objets et les codes, se réapproprie l'espace et l'usage à sa façon. Tours et traverses, manière de faire des coups, astuces de chasseurs, mobilités, mises en récit et trouvailles de mots, mille pratiques inventives prouvent, à qui sait les voir, que la foule sans qualité n'est pas obéissante et passive, mais pratique l'écart dans l'usage des produits imposés, dans une liberté buissonnière par laquelle chacun tâche de vivre au mieux l'ordre social et la violence des choses. »


« Michel de Certeau, le premier, restitua, voilà dix ans, les ruses anonymes des arts de faire, cet art de vivre de la société de consommation. Vite devenues classiques, ses analyses pionnières ont inspiré historiens, philosophes et sociologues. »


A CONSULTER sur Internet le texte de Pierre MACHEREY, mis en ligne par l'université Lille 3, intitulé : MICHEL DE CERTEAU ET LA PASSION DU QUOTIDIEN.


[2] HAMON Hervé, ROTHMAN Patrick, Les intellocrates. Expédition en haute intelligentsia, éd. Ramsay, Paris, 1981. En exergue à cette enquête qui, en son temps, avait provoqué pas mal de remous, cette citation tirée de l'évangile selon Matthieu, XXIII 25 :


« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui purifiez l'extérieur de la coupe et de l'écuelle, quand l'intérieur en est rempli par rapine et intempérance ! »


[3] Cf. IDÉES : JUDITH BUTLER ET AVITAL RONELL


[4] Cf. l'article mis en ligne - Téléphone-moi un roman ! - par le magazine Books, dont je vous recommande la lecture. Numéro spécial juillet/août 2009 : « Internet rend-il encore plus bête ? ». Cet excellent dossier est d'ailleurs en accès libre sur le site du magazine, et j'ai déjà eu l'occasion d'en parler :


- Books : http://www.booksmag.fr/magazine/books-juillet-aout-2009-numero-7.html

- et sur mon blog : BOOKS, INTERNET ET SOCRATE 2.0


[5] Cf. CULTURE GÉ, BURQA, ESPRIT CRITIQUE


 




Sabine Aussenac

 


Le courrier du jour

Le Monde, dimanche 9 – lundi 10 août 2009

 


Je n’aime pas les Hollandais



Je n’aime pas les Hollandais, trop blonds, trop grands, trop beaux. Et surtout, trop nombreux. Chaque année, c’est pareil, leur grande armada débarque, dès juin, et nous offre le spectacle de leurs nonchalances touristiques.



Ils sont partout. Sur les places et dans les églises, ne se taisant même pas pendant la messe. Au café et au restaurant. Dans les musées. Même le Lidl n’est pas épargné.



Bien sûr, je me dis que j’ai de la chance. Moi, la cathédrale de « my little town », je la vois tous les jours, de même que mes ruelles médiévales et mes collines. Je n’ai pas besoin de faire 1500 kilomètres pour me dorer au soleil dès le printemps, je vis dans un lieu chargé d’histoire, et je peux manger du foie gras (Lidl) à volonté !



Mais ces grandes invasions me renvoient bien douloureusement à mon immobilisme, à ma morte saison, à mon non-départ, en terre gasconne, enchaînée telle vilaine à son seigneur à mes indigences et à ce tourisme de proximité obligatoire qui est mon pain quotidien.



Oh ! comme j’aurais aimé, cette année, mettre le cap au nord, voir les champs de tulipes, même défleuris, arracher l’autre oreille de Vincent et m’illuminer d’ors flamands …



Ou, plus encore, descendre vers d’autres suds, plus lointains encore, ne serait-ce que vers ma mare nostrum, respirer l’odeur d’un vieux port et des salines, manger une glace en regardant la lumière du phare et rentrer à pas lents vers un petit patio bordé de lauriers-roses ! …



Mais je suis punie, en QHS de hautes terres, mon bracelet électronique en forme de soucis financiers m’interdit de sortir du périmètre de ma région, ma petite clochette de lépreuse sociale fait de moi une enfant des cités d’une nouvelle race, celle des sans-le-sou même s’ils en gagnent, celle des bannis des vacances.



Alors, pour me donner une contenance, je me maquille beaucoup et je joue les Françaises typiques, je lis un livre à la terrasse de mon café préféré et je m’en vais bronzer mon chagrin sur les berges de mon fleuve jaune, pas le Yangtsé, l’autre, le Gers …



SABINE AUSSENAC

 


Publié dans : IDÉES - PENSER LE TEMPS PRÉSENT - Par alain laurent-faucon
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La dissertation de "culture gé" est une épreuve à fort coefficient dans les concours de la fonction publique d'Etat, terriroriale, hospitalière, et je me suis aperçu que rares étaient les étudiant(e)s qui savaient QUESTIONNER LE SUJET. Le réflexe est d'utiliser des plans pré-formatés et des fiches stéréotypées. D'où la raison d'être de ce blog : QUESTIONNER LE SUJET et PENSER à partir des savoirs exigés.

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