BIENVENUE SUR MON BLOG CULTURE

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

« Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît
car tu ne pourras pas t'égarer »

Nahman de Braslav

 

 

Dans le cadre des prépa' concours et de l'épreuve de culture générale, ce blog propose analyses, synthèses, revues et dossiers de presse sur des sujets d'actualité. Il propose également conseils et méthode afin de préparer dans les meilleures conditions l'épreuve de la dissertation dite de culture générale. Car de quoi s'agit-il, si ce n'est de savoir réfléchir en direct en apprenant d'abord à questionner le sujet, les mots du sujet, etc.

 

 

Réfléchir en direct

 

Pour réussir une DISSERTATION dans le cadre de l'épreuve de culture générale dans les concours de la fonction publique comme des grandes écoles, il faut oser inventer son propre chemin afin de proposer un plan personnel. C'est cette audace que les correcteurs attendent. Qui peut apprécier les plans tout faits et passe-partout ?! Apprenez à questionner le sujet avant de faire monter vos connaissances - ces connaissances que le jury attend mais développées comme une pensée en train de se faire et non à la manière d'un prêt-à-penser appris par coeur. 

 

« [...] le jury apprécie les candidats qui savent s’évader des fiches stéréotypées [...] qui acceptent, fût-ce au prix de maladresses pardonnables, de réfléchir en direct ».

 

« Réfléchir en direct », voilà ce qui vous est instamment demandé – et, pour réfléchir en direct, encore faut-il apprendre à questionner le sujet et les mots du sujet, tous les mots du sujet, y compris « les pauvres de la grammaire » ; et il convient également de ne jamais oublier que tout sujet est une énigme à déplier, un fragment-hérisson comme dirait Schlegel. Avec, bien sûr, tout ce que cela ouvre comme champs de possible du point de vue heuristique - car il s'agit de faire appel à tous les savoirs qui relèvent de l'herméneutique et des techniques du questionnement. D'où la raison d'être de ce blog :  apprendre à questionner le sujet et les mots du sujet, sans oublier qu'il faut aussi connaître l'esprit du concours - et les attentes de l'administration ou du jury.

 

 

Centres d'intérêts : puisqu'il faut un peu se dévoiler, je dirai qu'à côté des conférences de méthode et de sciences politiques (sic), c'est-à-dire, en des termes moins pédants, qu'à côté de la "culture générale" et des enseignements que je donne à l'université (comme chargé de cours), mes centres d'intérêts sont : le langage et ses enjeux herméneutiques, l'épistémologie des sciences humaines, économiques et sociales – de l'invention du fait social à l'invention des marchés -, et le monde sémitique, aussi bien arabe, histoire et civilisation du monde arabo-musulman, que juif : pensée et herméneutique juives. En tant qu'auteur, j'ai participé à la réalisation de cédéroms édités par ADM Communication et l'Institut du Monde Arabe (IMA). Parallèlement à mes activités comme chargé de cours, j'ai longtemps été journaliste indépendant et j'ai même été concepteur-rédacteur en agences de pub, et directeur artistique dans un studio d'enregistrement d'oeuvres musicales.

Parchemins et expertise : cela dit, comme dans le microcosme universitaire il est de bon ton d'étaler ses titres, je vais me prendre au jeu car, sans diplômes, pas de gloire ni de crédit ! Seuls les parchemins justifient l'expertise. Alors que les étudiant(e)s qui ne me connaissent pas et qui consultent le blog, se rassurent ! Je suis docteur en histoire contemporaine et diplomé de sciences politiques, je possède un troisième cycle (DESS) en gestion et administration des entreprises, une maîtrise de droit privé, un certificat d'études supérieures en droit du travail, et j'ai également fait des études (licence) de philosophie et de théologie.

Par ailleurs, j'essaye de mettre en pratique ce que j'enseigne : cette nécessité d'être toujours attentif aux frémissements du monde et de la pensée, et aujourd'hui encore je suis des cours, passe des examens, une façon de me remettre sans cesse en question, de connaître le stress de la page blanche - votre stress ! -, et je fais une nouvelle thèse, en philo cette fois, avec l'un de mes maîtres, mon maître, le philosophe Pierre Gire, spécialiste du premier matin grec, de Plotin, de Maître Eckhart et des mystiques rhénans. Quand la forme en une autre s'en va, telle est ma thèse, avec comme sous-titre : Processus et métamorphoses.

Voilà, j'ai sombré dans la pire des bêtises, celle qui relève de la suffisance, mais, pour être crédible, il faut assumer cette bêtise purement mondaine : les diplômes et les titres doivent, hélas, s'exhiber comme autant de hochets - au moins, lui, il est expert ! se dit-on rassuré. Cela dit, j'espère que vous ne serez pas rassuré(e)s, car la seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien. Seul l'imbécile a réponse à tout, disait déjà Voltaire.

La « culture gé » méprisée : dans tout cursus universitaire, la culture générale est la matière la moins considérée ; pire que ça, elle est même l'objet d'un réel et profond mépris. Du coup, ce sont les jeunes doctorants, les apprentis profs, ou les ratés du système qui enseignent cette matière chargée d'un si fort coefficient dans les concours de la fonction publique. Et c'est pour cela que la plupart des préparations à l'épreuve de culture générale sont si mauvaises ou si peu efficaces. Celles et ceux qui l'enseignent ne savent pas, eux-mêmes, questionner le sujet, alors ils se contentent de proposer des types de plans que l'on trouve dans les livres consacrés à la « culture gé », de recopier des fiches de lecture – totalement calibrées, formatées, stéréotypées - sur les thèmes qui sont « dans l'air du temps », et de donner des citations fourre-tout qu'il faut apprendre par coeur, histoire de faire croire aux candidat(e)s qu'ils paraîtront intelligent(e)s en les recasant dans leurs copies.

Dans les marges, la pensée : de toute façon, pourquoi se fatiguer ? Car tout le monde en convient : il est impossible de faire carrière dans cette matière. Pourtant, ce pourrait être la « mère de toutes les disciplines », tant elle oblige à sortir des chemins balisés, des idées toutes faites, des poncifs de la pensée dominante, cette pensée du sens commun, affligeante et paresseuse. Elle oblige d'abord et avant tout à réfléchir, à penser par soi-même, avant de faire « monter » les connaissances. Elle oblige aussi à rester sans cesse éveillé – ne pas être un « dormeur » comme dit Héraclite – et à s'ouvrir en permanence sur le monde, sur tout ce qui fait sens, tout ce qui fait l'humain. Voilà pourquoi j'enseigne cette matière, même si elle est celle des apprentis profs, ou des incompétents et des ratés – ce qui est souvent le cas et certains universitaires ne se privent pas de me le rappeler. Qu'importe leur mal-dire ! c'est dans les marges, dans les sentiers non encore explorés, qu'éclôt la pensée – ce tout premier émerveillement du premier matin grec. Et tout sujet questionné, chaque mot exploré, ouvre l'esprit sur le vaste champ des possibles.

 


Penser : c'est poser des questions et questionner les questions


La philosophie, comme le dissertation de culture générale, « consiste à penser tout ce qui dans une question est pensable, et ceci à fond, quoi qu'il en coûte. Il s'agit de démêler l'inextricable et de ne s'arrêter qu'à partir du moment où il devient impossible d'aller au-delà ; en vue de cette recherche rigoureuse, les mots qui servent de support à la pensée doivent être employés dans toutes les positions possibles, dans les locutions les plus variées ; il faut les tourner, les retourner sous toutes leurs faces, dans l'espoir qu'une lueur en jaillira, les palper et ausculter leurs sonorités pour percevoir le secret de leur sens, les assonances et résonances des mots n'ont-elles pas une vertu inspiratrice ? W. Jankélévitch, Quelque part dans l'inachevé, Gallimard, 1978, p. 18.


Penser : c'est penser les réseaux et rhizomes, la complexité


« Reliés les uns aux autres par des liens aussi ténus qu’innombrables, les phénomènes sociaux ne peuvent être étudiés isolément, sans une connaissance suffisante de la structure des autres compartiments de la vie collective ; comme en un immense filet, on ne peut exercer une traction sur une maille sans qu’aussitôt toutes les autres participent au mouvement [...] » Paul Bureau, Introduction à la méthode sociologique, Bloud et Gay, Paris, 1923, pp. 79-80.


 

 

 

Les chemins de la pensée

 

Voici un cheminement passionnant et très accessible initié par Jean-François Dortier pour comprendre ce qu’est penser et vous apporter des pistes essentielles et faciles d’accès. La démarche, en culture générale, est à l’image du questionnement philosophique y compris pour mener à bien une dissertation. Donc un questionnement identique, même s’il faut ensuite faire appel aux connaissances relevant des sciences humaines, économiques et sociales.

 

 

Comment on devient philosophe

Jean-François Dortier

Grands Dossiers N° 34 - mars-avril-mai 2014
L'art de penser - 15 philosophes au banc d'essai

[…]

Commençons par le commencement


 

Vous le saviez déjà, le mot « philosophie » vient du grec ancien et veut dire « ami de la sagesse » (philia = ami et sophia = sagesse). La sagesse peut s’entendre soit comme « savoir, connaissance » ou comme « vertu, morale ». Le sage est donc celui qui « sait » (ou plus exactement celui qui « aime le savoir »), et pratique une vie vertueuse. Cette première définition renvoie à deux orientations de la philosophie : 


1 - La philosophie comme « art de vivre » : elle est alors tournée vers la quête de bonheur ou vers l’éthique ou vers le sens de la vie. C’est un premier chemin. 


2 - La philosophie comme « art de penser » renvoie à une quête de savoir, d’une vérité, d’une méthode, ou tout simplement une façon de s’interroger sur le monde.


Laissons le premier chemin pour plus tard, et engageons-nous dans le second, « l’art de penser ». C’est la voie de la connaissance : où nous mène-t-elle ? Vous frappez à la première porte. 


C’est Socrate qui vous ouvre. Il est considéré par beaucoup comme le « père de la philosophie ». Dans S’initier à la philosophie (Mel Thompson, 2014), il est présenté de façon canonique comme un libre penseur qui interpellait ses contemporains pour remettre en question leurs certitudes. Socrate a payé cher cette insolence : il fut condamné à mort. Ayant la possibilité de fuir, il a même préféré mourir, plutôt que de renoncer à sa liberté de penser. Comment imaginer plus beau et tragique récit pour incarner l’esprit philosophique ?


Première leçon : philosopher, c’est penser librement. Faire usage de sa raison et ne pas s’en tenir aux idées reçues, aux canons officiels. C’est d’ailleurs aussi le message d’Emmanuel Kant dans Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée? (1786). 


À ce propos, et puisqu’il faut penser librement, vous avez découvert en creusant un peu que l’histoire de Socrate est un peu plus ambiguë que le rapporte la légende. Non seulement le personnage est moins héroïque qu’on l’a décrit, mais le but qu’il assigne à la philosophie paraît ambivalent, voire contradictoire : par moments Socrate affirme qu’il «sait qu’il ne sait rien» et que c’est là toute sa sagesse. Dans d’autres, il se présente comme un « accoucheur » d’une vérité qu’il détient de réminiscences, obtenues dans des vies antérieures…



Socrate contre Socrate

Quel est donc le but final de la philosophie : se défaire de toute illusion ou accoucher d’une vérité ultime ? Ce n’est pas la même chose : dans un cas, le philosophe reste une mouche du coche, sceptique et ignorant ; dans l’autre, il se mue en « maître de vérité ». Au passage, vous avez découvert grâce à Gregory Vlastos qu’il n’y avait pas qu’un Socrate mais deux ! Et qu’ils défendaient des conceptions de la philosophie parfois carrément opposées ! 


C’est troublant. Mais après tout, les contradictions sont fertiles. Elles aiguillonnent la curiosité. Vous êtes là pour apprendre et vous avez décidé de vous en tenir à cette règle simple : être à la fois attentif et bienveillant, tout en restant vigilant. N’est-ce pas la meilleure façon de respecter l’esprit philosophique ? 


Partons de là : le philosophe commence par s’interroger. «C’est l’étonnement qui poussa les premiers penseurs aux spéculations philosophiques», écrit Aristote [1]. Il existe même une histoire de la philosophie qui porte ce titre : L’Étonnement philosophique (Jeanne Hersch, 1993). Mais un problème se pose aussitôt. Le fait de se poser des questions est quelque chose de très courant. Tout le monde le fait, non ? L’enfant qui se demande pourquoi le ciel est bleu et les plantes vertes, ne se pose-t-il pas des questions ? 


Mais si l’enfant se pose des questions, il souhaite aussi des réponses. Or, qui la lui donnera ? Sans doute votre cousin, prof de physique, qui sait, lui, que le ciel est bleu à cause du filtrage des rayons du soleil par l’atmosphère terrestre. L’air filtre une grande partie des rayons et les rayons bleus traversent cette couche plus facilement que les rayons rouges et jaunes. L’enfant ou le philosophe pose des questions, le physicien y répond ! Voilà qui est gênant…


Mais peut-être y a-t-il des types de questions proprement philosophiques ? C’est justement l’idée défendue par Thomas Nagel, un philosophe américain très connu pour avoir posé cette question toute simple : « Quel effet cela fait d’être une chauve-souris ? » (1974), qui a relancé un vieux débat de philosophie de l’esprit. T. Nagel est aussi l’auteur d’une très brève introduction à la philosophie, Qu’est-ce que tout cela veut dire?, où il apporte cette précision : « Un historien se posera des questions sur ce qui a eu lieu à un certain moment dans le passé, alors qu’un philosophe demandera: “Qu’est-ce que le temps?” Un mathématicien étudiera les relations entre les nombres, alors qu’un philosophe demandera: “Qu’est-ce qu’un nombre?”»



Qu’est-ce que le temps ?


 

« Pourquoi le ciel est-il bleu ? » ou « de quoi les atomes sont-ils faits ? » ne sont donc pas des questions philosophiques, mais « qu’est-ce que le temps ? » en est une… Est-ce vraiment sûr ? Il vous semble bien qu’Aristote a essayé de donner une définition physique du temps (c’est la mesure du mouvement) et René Descartes, qui a beaucoup étudié l’optique et écrit sur les arcs-en-ciel, aurait trouvé intéressante la question « pourquoi le ciel est-il bleu ? » Mais admettons. Les questions philosophiques seraient donc les plus fondamentales : « Qu’est-ce que le temps ? », « qu’est-ce que l’amour ? », « qu’est-ce que le bien et le mal ? »


Cela ressemble tout à fait aux questions de Socrate : « Qu’est-ce que la sagesse ? », « Qu’est-ce que le courage ? » Essayons donc avec cette question : « Qu’est-ce que le temps ? »


Une première distinction vous vient à l’esprit : il existe un temps objectif, celui de la nature (le rythme des jours et des saisons), et le temps vécu en tant qu’humain (le sentiment du temps qui passe, l’idée de l’avenir, le passé). Au passage, vous vous dites qu’il faudra quand même aller voir ce que raconte Heidegger dans ce pavé qu’est Être et Temps (1927). 


En attendant, ces premiers pas vous semblent prometteurs. Récapitulons ! La philosophie c’est : 1) se poser des questions, 2) partir à la recherche de bonnes définitions (l’essence de chose) et pour cela 3) commencer par opérer quelques distinctions claires. Le découpage du temps en deux notions (temps physique et temps psychologique), peut-être en trois (il y a aussi le « temps social », celui des horaires de travail, de l’école, des vacances). Et peut-être aussi le temps biologique (les rythmes du sommeil, cardiaque). Voilà une bonne manière de s’initier à la démarche philosophique : analyser, décomposer un problème en problèmes plus simples. N’est-ce pas ce qu’enseigne Descartes dans son Discours de la méthode ?  N’est-ce pas ce que propose la « philosophie analytique » qui propose de clarifier les concepts  ?


Questionner, analyser. Vous êtes sur la bonne voie. Le métier de philosophe commence à rentrer. Poursuivons !


Quid du temps objectif ? Les choses se compliquent. Le temps objectif est l’affaire des physiciens. Mais ils ne feraient que mesurer le temps alors que les philosophes se penchent sur son concept. C’est en tout cas ce que semblent dire Heidegger («la science ne pense pas»), Deleuze (« la science ne produit pas de concepts, mais des “fonctifs” ») ou Socrate qui se moquait du pseudo-savoir des « physiciens ». Cependant, Albert Einstein avait beaucoup réfléchi à ce qu’était le temps. Et les philosophes contemporains d’Einstein, comme Henri Bergson ou Edmund Husserl, qui eux aussi cherchaient à penser le temps, s’intéressaient de près à la théorie de la relativité. D’ailleurs Aristote, Descartes, Blaise Pascal, Gottfried Leibniz n’étaient-ils pas à la fois mathématiciens, physiciens et philosophes ? De même, les philosophes des sciences aujourd’hui travaillent au contact étroit des physiciens, biologistes, mathématiciens. Le partage des rôles entre un physicien qui mesure et un philosophe qui pense est trop caricatural. L’affaire se complique donc un peu.


Et même en admettant que le philosophe soit là pour élaborer des concepts, où va-t-il les chercher. À ce stade, vous sentez le besoin d’aller frapper à quelques portes. 


Celle de Platon et des platoniciens ? Ils soutiennent qu’il existe des formes intelligibles dont la connaissance est justement le but de la philosophie. À quoi ressemblent ces formes ? Il faut aller chercher dans le texte… Devant vous se trouvent justement les œuvres complètes de Platon éditées récemment par Flammarion : un volume magnifique. Mais 2 200 pages ! Intimidant… Où chercher les formes là-dedans ? En lisant l’introduction de Luc Brisson, spécialiste incontestable qui a lu et traduit tout Platon, vous apprenez au détour d’une phrase que «sur les formes intelligibles, Platon ne nous dit rien» ! Explication : pour Platon, les formes sont inaccessibles au commun des mortels. On peut supposer leur existence, s’en approcher au plus près comme le font les mathématiciens mais ne pas vraiment y accéder. Comme le soleil, la vérité ne peut être vue en face. Faudrait-il donc, pour toucher à l’abstraction pure, se transformer en mathématicien ? Platon nous avait prévenus à l’entrée de l’Académie : «Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre!» Vous aviez frappé à la porte « Platon », et vous voilà au pays des mathématiques !


Comme il vous semble un peu tard pour entamer un cursus de logique et de mathématiques, et que vous n’avez jamais excellé dans la matière, il vous semble prudent d’aller frapper à une autre porte… 


Après celle de Platon, il y a celle Aristote, son ancien élève. Et justement Aristote a défendu une tout autre conception du savoir philosophique. Une nouvelle piste s’ouvre à vous.

Pour Aristote, la philosophie ne vise pas à de pures idéalités, mais doit décrire le monde dans sa diversité. Suivez-le, il vous emmène observer les étoiles, mais aussi les montagnes, les arbres et les animaux. Il vous encourage aussi à étudier les sociétés humaines, leurs constitutions politiques afin d’examiner quelle est la meilleure. Lui refuse de séparer science et philosophie. Le philosophe doit se faire tour à tour biologiste, psychologue, sociologue, historien, etc.


Mais tout le monde sait qu’il est impossible aujourd’hui de couvrir tous les savoirs. Le philosophe doit-il se muer en une sorte de généraliste qui survole un peu tout, mais ne possède aucune connaissance qui lui soit propre ? Ne risque-t-il pas de devenir ce bavard de salon capable de disserter sur tous les sujets mais incapable d’en maîtriser vraiment un  ?

En fait, Aristote indique une autre voie. Il maîtrisait beaucoup de savoirs, mais n’aurait pas voulu être assimilé à un encyclopédiste. Il connaissait les limites des sciences et savait que toute physique engage une « métaphysique ».

Bienvenue dans la métaphysique

 

La métaphysique, pour Aristote, est le domaine des « causes premières ». Causes premières ? Cela peut renvoyer à l’origine des choses (quand cela a-t-il commencé ?), à leur nature profonde (de quoi est-ce fait ?). En termes contemporains, les causes premières nous renvoient à la question des origines de l’univers (le big bang), de la vie (avec l’ADN et l’ANR), de l’homme (avec Homo erectus et les hominidés). Vous voilà retombé dans le giron des sciences.

Pas tout à fait, car il se trouve que des questions de métaphysique et d’ontologie ont réémergé au cœur même des sciences : l’étude des comportements étranges des quanta contraint les physiciens de repenser la notion de matière, d’objet, de réalité, de propriété. Les informaticiens chargés de classer les données présentes sur le Web se retrouvent plongés dans des problèmes d’ontologie (comment classer les choses du monde ?), les sociologues, poussés à repenser les catégories sociales, sont amenés à réinventer une « ontologie sociale ». L’ontologie et la métaphysique : un nouveau terrain de jeu pour les philosophes ?

C’est tentant, mais la question est ardue et demande des années d’entraînement. Surtout, au dire même des spécialistes, la perspective de toucher aux « fondements de l’être » et au « ciment des choses » est encore très éloignée [2].

Par prudence, vous décidez de prendre un peu de recul. Essayons de voir si une autre voie est possible.

De la méthode

 

Elle existe sans doute… Entre le philosophe poseur de questions et le métaphysicien en quête de vérité ultime, il y a une autre façon d’envisager la philosophie : la méthode. Quel est justement le propre de la méthode philosophique ? Voilà l’occasion d’aller frapper à de nouvelles portes.

Mais par où commencer ? Une chance : Pierre Riffard vient de publier Les Méthodes des grands philosophes qui est un excellent point de départ [3]. Son titre comporte déjà une indication : il y est question non d’une, mais de plusieurs méthodes. Combien ? 3, 5, 10, 15 ?

Impossible de répondre. On peut citer la dialectique, la méthode rationnelle, la voie empirique, le pragmatisme, mais chacune se dédouble et s’entrecroise avec d’autres. Il n’est pas facile de décrire chacune avec précision. Un paradoxe pour ce qui se présente justement comme des « méthodes ».

Prenons exemple de la dialectique. Dans un sens très général, la dialectique est l’art du dialogue. Chacun l’a déjà expérimenté : dialoguer, c’est échanger et confronter ses idées avec d’autres. Cela oblige à affûter ses arguments, affiner ses concepts, prendre en compte les objections, etc. Mais si la dialectique se résumait ainsi, les choses seraient assez simples : inutile de passer un master en dialectique.

Le débat contradictoire se pratique un peu partout, dans les revues scientifiques, dans les tribunaux, sur la scène politique, dans les conversations ordinaires. Y a-t-il une dialectique proprement philosophique ? C’est là que les choses s’embrouillent. Chez Socrate, la méthode du dialogue est double (réfutative ou démonstrative). Chez Aristote, elle a un autre sens (c’est la logique du possible). Elle présente un autre sens encore chez Georg Hegel, où elle se présente à la fois comme théorie du changement et de la connaissance, à trois ou quatre temps. Mais surtout, elle est devenue chez les hégéliens une machine infernale : un artifice intellectuel qui consiste à plaquer une batterie de concepts – être, non-être, négation, concept, détermination, sauts qualitatifs – sur tout ce qui bouge. C’est un reproche qui est aussi fait à Edgar Morin et à sa Méthode « dialogique ».

Faut-il alors s’en tenir au pur raisonnement ? Cette idée a connu aussi ses heures de gloire… et ses déboires.

La gloire tout d’abord avec Descartes et son Discours de la méthode. D’apparence facile à comprendre (une démarche en quatre temps : doute, analyse, synthèse, vérification), vous avez essayé de la manier vous-même, mais sans pouvoir en tirer grand-chose. Et pour cause, la méthode de Descartes n’en est pas vraiment une : elle est incomplète, d’un usage très limité, les mathématiques, et appliquée hors de ce champ, elle donne des résultats très mitigés ; quelques découvertes en optique mais beaucoup d’erreurs en physique.

Après Descartes, David Hume a montré que le raisonnement pur pouvait conduire à démontrer à peu près tout ce que l’on veut et son contraire [4]. Voilà pourquoi Kant va essayer de s’attaquer aux mirages de la raison pure et circonscrire son usage dans des limites précises.

S’il faut être prudent avec la dialectique et circonspect avec la raison, que reste-il au philosophe ? Tout un arsenal : Pascal, farouche opposant à Descartes, a vanté les mérites de « l’esprit de finesse » qu’il opposait à l’esprit « géométrique » (c’est-à-dire au raisonnement). Baruch Spinoza parle d’une connaissance du troisième genre, l’intuition, qui serait supérieure à la raison. Husserl a inventé une nouvelle démarche, la « phénoménologie », qui permettrait d’atteindre « l’essence » des idées.

Ce rapide tour d’horizon des méthodes vous a amené à une conclusion :il n’y a pas une méthode philosophique, mais plusieurs. Vous l’avez pris plutôt comme une bonne nouvelle : le philosophe dispose d’une riche boite à outils. Mais c’est aussi un problème. Vous avez eu du mal à trouver un exposé clair de chaque méthode. Tout se passe comme si la démarche philosophique relevait du travail initiatique plutôt que du mode d’emploi. Par ailleurs, les résultats semblent bien maigres. Voilà plus d’un siècle que la philosophie analytique s’est donné comme but de clarifier le langage philosophique, et on peine à trouver des résultats clairs et tangibles. Même constat pour la phénoménologie.

Arrivé à ce stade, il y a lieu de s’inquiéter. Et si c’était vous qui n’aviez pas compris ? C’est souvent ce que pense le profane. Pourtant, Karl Jaspers le confirme dès la première page de son Introduction à la philosophie (1957) : « On n’est d’accord ni sur ce qu’est la philosophie, ni sur ce qu’elle vaut (…). Pour quiconque croit à la science, le pire est que la philosophie ne fournit pas de résultat (…). Les sciences ont conquis des connaissances certaines, qui s’imposent à tous ; la philosophie, malgré l’effort des millénaires, n’y a pas réussi. » Ce diagnostic est confirmé sans complaisance par A. Philonenko.

À ce moment un doute vous assaille, aussitôt accompagné de quelques mauvaises pensées. Et si la philosophie, derrière son imposante armature de concepts, de théories raffinées et sa galerie d’auteurs de renom, n’était qu’un écran de fumée ? Non pas qu’il s’agisse d’une « fumisterie intellectuelle » selon le mot méchant de Bertrand Russell [5] – les philosophes sont en général des gens sérieux et respectables, qui croient en ce qu’ils font –, mais ce ne serait pas la première fois dans l’histoire que des mouvements de pensée se déploient en vase clos, et échafaudent des constructions intellectuelles aussi impressionnantes et séduisantes que douteuses. Après tout, les religions ont généré des formes d’exégèses très raffinées : kabbalistiques, mythiques, rationalistes, ésotériques. Les spiritualités orientales avec leurs doctrines, leurs raffinements conceptuels, leurs écoles multiples, leurs gourous, etc. ont développé aussi des crypto-philosophies qui ressemblent à s’y méprendre à la tradition occidentale. Et toutes ont elle-même un formidable pouvoir d’attraction sur l’esprit humain. Comment un esprit sain et libre ne pourrait-il pas se poser ces questions ?

Peut-on vraiment douter de tout ?

 

Passé ce moment de doute, d’inquiétude, de lassitude et de désespoir, une lumière d’espoir rejaillit tout de même. Bien sûr qu’il faut douter de la philosophie, c’est dans l’esprit même de la discipline !La voie a été ouverte par les philosophes eux-mêmes. Socrate s’est moqué des sophistes, des physiciens mais aussi de lui-même. Aristote a critiqué Platon, Descartes a critiqué Aristote, Hume a critiqué Descartes, Kant a critiqué Hume, Hegel a critiqué Kant et Friedrich Nietzsche a renvoyé tout le monde dos-à-dos ! Et dans cette lignée nietzschéenne, tous les auteurs français de la génération rebelle de 1968 (Michel Foucault, Jacques Derrida, Deleuze) s’en sont donné à cœur joie. Ils ont déconstruit non seulement les idéologies, le sens commun, mais ce que la raison avait de plus cher : la science et tout l’édifice de la philosophie elle-même.

Mais non, la philosophie n’est pas que s’amuser à commenter sans fin les systèmes philosophiques du passé et les déconstruire. À quoi mènerait ce jeu de quilles conceptuel ? Il doit y avoir une autre issue.

Si philosopher consiste à douter, il n’est pas certain que l’on puisse douter de tout. Car vous avez appris au fil de vos lectures que tous les doutes ne se valent pas. Le doute à une histoire.

Vous vous rappelez de Socrate : sa méthode réfutative relevait du jeu de massacre contre les idées reçues, mais elle finissait en queue de poisson. Dans le Lachès, Socrate a « déconstruit » la notion de courage mais, n’ayant pas trouvé mieux que ses interlocuteurs, il propose au final de s’en remettre au spécialiste, car il faut bien continuer à vivre et à agir. Descartes a pratiqué lui aussi une forme de doute radical (hyperbolique), mais il a admis aussitôt qu’il lui fallait accepter une « morale provisoire » ainsi que des savoirs provisoires en médecine, physique, l’optique… Pour avancer, il lui faut bien s’appuyer sur les savoirs de son temps.

Le doute systématique a quelque chose de vertigineux et d’inquiétant. Vous l’avez vous-même expérimenté. Il a fini par paralyser l’esprit et l’action. Il est devenu suspect à vos yeux : si je doute de l’existence de cette chaise, pourquoi ne pas douter de l’existence de Napoléon… et aussi de la Shoah ? Comment départager entre un doute raisonnable et un doute systématique ?

En ouvrant Montaigne, vous avez découvert une forme de doute moins excessif, moins vertigineux, celui du « que sais-je ? ». Il n’affirme pas qu’il faut douter de tout, mais simplement un principe de prudence. Ce doute-là semble avoir l’avantage de déboucher sur un programme de recherche prometteur : analyser les différentes formes de savoir, leur pertinence et leurs limites. Cela suppose de mener des enquêtes sur la perception (dans quelle mesure ce que l’on voit est-il fidèle à ce qui est ?), sur la mémoire (est-elle fiable ?), sur le sens commun (est-il toujours aussi stupide qu’on le prétend ?), sur la science (est-elle toujours sûre ?). N’est-ce pas ce que font les philosophes des sciences, les philosophes de l’esprit, les philosophes de la connaissance ?

La philosophie n’a pas de vérité à proposer au monde. Elle n’a pas de méthode particulière (elle peut utiliser la raison, l’observation, le dialogue, se confronter à d’autres savoirs, enquêter, et même expérimenter). Elle peut s’engager dans différentes voies, sans promesses de résultats.

À ce stade, il est donc normal que vous hésitiez encore à vous engager. Mais cette inquiétude fait forcément partie du métier. Cela veut dire que vous êtes déjà un peu philosophe.

NOTES

1. Aristote, Métaphysique, livre A, 2.

2. Claudine Tiercelin, Le Ciment des choses. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste, Ithaque, 2011.

3. Pierre Riffard, Les Méthodes des grands philosophes, Ovadia, 2012.

4. En ce sens, il anticipait des découvertes récentes sur les biais cognitifs, illusions qui font que l’on peut démontrer avec rigueur les pires sottises.

5. Bertrand Russell, De la fumisterie intellectuelle, 1943, rééd. L’Herne, 2013.

ONTOLOGIE - C’est la science des « êtres ». La physique s’occupe des êtres matériels (atomes, particules), la biologie des êtres vivants (cellules, organismes), la sociologie des êtres sociaux (individus, sociétés, institutions), l’ontologie, elle, réfléchit à la notion d’être en général :qu’est-ce qu’un objet, un individu, l’existence et ses différents modes (le réel, le possible).

PRAGMATISME - En philosophie, le pragmatisme est un courant de pensée américain impulsé par Charles S. Peirce (1839-1914), John Dewey (1859-1952) et William James (1842-1910). Pour le pragmatisme, il n’existe pas de vérités absolues, mais des connaissances plus ou moins utiles, validées par l’expérience. Et cela vaut pour les croyances ordinaires, les connaissances scientifiques, les valeurs morales ou les doctrines politiques. Par la suite, beaucoup de philosophes américains, comme Willard Quine, Nelson Goodman, Hilary Putman, Donald Davidson ou Richard Rorty se sont rattachés à la tradition du pragmatisme.

CONNAISSANCE DU TROISIÈME GENRE - Baruch Spinoza répartit les connaissances humaines en trois catégories. Celles du premier genre correspondent à la perception sensible (je vois, j’entends, je ressens), aux opinions courantes (connaissances acquises par « ouï-dire ») et à l’expérience. Ces connaissances sont partielles et douteuses. La connaissance du deuxième genre nous est donnée par la raison. Elle s’exerce en mathématique et en science. Ce savoir est objectif, universel et affranchi des passions. Mais il ne nous donne qu’une connaissance abstraite et désincarnée du monde. La connaissance du troisième genre est une sorte de perception globale et intuitive, qui permet de percevoir les choses dans leurs relations, leur développement et leur unité. Cette vision synthétique ou « holiste » qu’il appelle « science intuitive » est censée procurer sérénité et béatitude.


PHILOSOPHIE EXPÉRIMENTALE - Nouveau courant de pensée qui aborde les questions morales, ou de philosophie de l’esprit, non pas par une réflexion pure (philosophie de fauteuil), mais en interrogeant des personnes pour savoir ce qu’elles feraient dans telle ou telle circonstance ou s’il se présente un dilemme (jusqu’où est-on prêt à aller pour sauver la vie d’une personne par exemple…).

 

ALF – Commentaires

In fine, que doit-on retenir, si ce n’est que penser, c’est poser des questions mais questionner aussi les questions posées ; que penser, c’est ne jamais oublier qu’aucune réponse n’épuise la question ; que penser, c’est se méfier des évidences, de toutes ces évidences qui se résument à des « c’est comme ça » et des « un point c’est tout ».

In fine, que doit-on retenir, si ce n’est que penser, c’est souscrire à l'injonction du génial graffiti tagué sur le trottoir de la montée Saint Sébastien à Lyon (pentes de la Croix Rousse) : « cherche encore tu n’es pas mort » ; que penser, c’est LE chemin, et que ce chemin est un maintenant permanent toujours en train de s'inventer, sinon il ne serait plus le chemin de la pensée et la pensée du chemin.