IDENTITÉ NATIONALE




 

De l'« invention » de l'identité nationale, à ce que l'on pourrait appeler l'« identité narrative de la nation », pour en arriver à cette « mise à nu » consécutive à la prise de parole des « Noirs de France » et des Français issus de l'immigration. L'identité nationale a une histoire, c'est une construction politique, culturelle et sociale. Comme une identité personnelle, la vôtre, la mienne (Paul Ricoeur), l'identité nationale est d'abord une « identité narrative ». Une première approche, essentielle, à travers l'excellent dossier de Télérama - cf. Télérama

 




DOSSIER DE PRESSE





Télérama n° 2948 - 15 Juillet 2006



A


Une incertaine idée de la France

 

Nos ancêtres les gaulois, Vercingétorix ou Jeanne d'Arc ... Construite autour de grands mythes écrits pour fédérer un pays mosaïque, l'identité française, celle-là même que l'on célèbre le 14 juillet, n'a cessé d'évoluer au fil des siècles, cimentée par les guerres, renforcée par la Révolution.

 

 

Ambitieuse ou exsangue, revendiquée ou ignorée, à la fois indiscernable, car enfouie dans la nuit des temps, et repérable par les constructions dont elle a fait l’objet, l’identité française est un grand roman national. Les auteurs en sont multiples, car son histoire est liée à celle des régimes qui l’ont façonnée, ensevelie ou ressuscitée. C’est une histoire qui remonte à … A quand déjà ? Au VIIe siècle, peut-être, avec les moines de Fleury puis ceux de Saint-Denis. Dans les annales, puis dans les Grandes Chroniques de France, ces « moines-historiens », de sacrés bons scénaristes, veulent une histoire romancée avec combats mythiques, événements providentiels et, surtout, un personnage inaugural : Clovis, premier roi chrétien baptisé à Reims en 498. Premier arrangement avec l’histoire : ce roi des Francs, peuple « barbare » venu de l’autre côté du Rhin, est si peu « français » que les scribes de Saint-Denis vont le nationaliser en le fusionnant avec nos ancêtres les Gaulois, au demeurant bien peu représentatifs d’une France unie. Il s’agit d’associer une dynastie, les Mérovingiens, et une religion désormais d’Etat, le catholicisme. « Ainsi, explique l’historienne Suzanne Citron, auteur du Mythe national, fut ficelée l’ancienne robe de France, au prix de quelques rapetassages, coutures et surjets. »

Sous le décorum pointe une réalité bien différente : celle d’un pays qui, jusqu’à la Révolution, se construit et se déconstruit par étapes et soubresauts. C’est, écrit Fernand Braudel dans L’Identité de la France, « une série de France successives, différentes et semblables, tour à tour étroites ou larges, unies ou désunies, heureuses ou tourmentées », mais que la fabrique de l’histoire décrit en majesté comme une suite de sketchs où dominent les descendants des Gaulois et des Francs. Dans cette chaîne de légendes écrites pour un public choisi – l’élite du royaume –, il manque le maillon fort : le peuple, bien peu conscient de former une nation. « Il ne faut jamais oublier, quand nous évoquons les entités géopolitiques des temps mérovingiens et carolingiens, précise Suzanne Citron, qu’elles n’eurent jamais pour leurs contemporains, qui ne disposaient d’aucune représentation cartographique, la précision linéaire des reconstructions à travers lesquelles nous les voyons aujourd’hui. »

Quand la Révolution éclate, rappelle le sociologue Patrick Weil, « le mot même de nationalité n’existe pas. On emploie le terme de “qualité de Français”. C’est seulement au début du XIXe siècle que “la nationalité” va définir le lien qui relie par le droit un Etat et sa population ». Population qu’on ne recense que tardivement : « Jusque très tard, explique le démographe Hervé Le Bras, la population ne représentera qu’une base matérielle de la richesse de l’Etat. On ne se préoccupe pas des manants. Il faudra attendre 1791 et Lavoisier pour que vienne l’idée de les compter. » Dans cette France multiple, chez ce peuple « informe », le « sentiment » national n’est pas forcément absent. Mais il concerne des minorités – celles qui savent lire. Pour Olivier Chaline, auteur du Règne de Louis XIV, l’historien moderniste rechigne à utiliser le terme d’« identité » nationale et préfère parler d’« attachement à la France ». « Reste à savoir, souligne-t-il, comment définir ce qu’on pourrait appeler “patriotisme” ou “sentiment national”. En général, on fait bloc avec le roi, sans trop savoir ce qu’on est mais avec la conscience d’être différent des étrangers. » La Révolution change la donne : elle assure le transfert de souveraineté. L’historienne Anne-Marie Thiesse (1) rappelle que « c’est la prouesse de la Révolution que d’arriver à donner à cette abstraction qu’est la nation un contenu, des contours symboliques et matériels qui n’existaient pas. Le coup de force idéologique est d’asseoir une culture et une identité communes, étape essentielle pour fonder le nouveau lien politique ».

La IIIe République va déployer ensuite propagande, efforts et talents pour unifier la mosaïque. Elle lance ses « hussards noirs », pour alphabétiser le pays et lui inculquer la « conscience nationale ». Elle exhume des ancêtres soigneusement choisis, comme Vercingétorix, remis à l’honneur en 1830, et réintroduit Jeanne d’Arc dans le giron laïc. Elle se charge aussi d’unifier la langue et de faire fructifier le patrimoine commun. On redécouvre les vertus esthétiques et politiques de la pierre médiévale et des misérables masures paysannes où sommeille le génie français que Michelet invoque avec ferveur. On recense, on collectionne l’héritage culturel : musiques, manuscrits, folklore, tout y passe. Et les manuels scolaires de célébrer l’histoire de la nation plutôt que de l’analyser. « Vercingétorix est mort pour avoir défendu son pays contre l’ennemi, pouvait-on lire dans un manuel du cours moyen à la fin du XIXe siècle. Il a été vaincu ; mais il a combattu tant qu’il a pu […]. Tous les enfants de la France doivent se souvenir de Vercingétorix et l’aimer. » Poser le principe d’une solidarité entre tous les membres de la nation articulée autour des droits et des devoirs, avec justice commune, égalité des droits fondamentaux, redistribution de la richesse et impôt du sang : la tâche est d’autant plus ardue que différentes conceptions de la nation ne vont cesser de s’affronter au XIXe siècle. Royaume contre empire, royaume et empire contre république, république « sociale » contre république bourgeoise.

Tiraillée entre un patriotisme plutôt de gauche, hérité de 1789, et un nationalisme de droite, resté attaché à la souveraineté monarchique, la « conscience nationale » va toutefois se renforcer de Waterloo à Verdun. Car l’ennemi est un bon ciment de l’identité nationale. « A partir du moment où 1789 a effectué le transfert brutal de la souveraineté monarchique à la souveraineté populaire, explique l’historien Emmanuel de Waresquiel, on a eu besoin, pour faire tenir ce concept impalpable, d’arguments forts. Le premier d’entre eux a été de faire exister un ennemi. […] L’identité française s’est souvent nourrie d’hostilité, ses grands moments de cristallisation ont été des moments d’affrontement contre l’extérieur. »

L’extérieur parle d’abord allemand. L’historien Fustel de Coulanges est furieux quand il répond en 1870 à Mommsen, son collègue d’outre-Rhin qui avait justifié l’annexion de l’Alsace avec des arguments ethniques et linguistiques. « Ce qui distingue les nations, fulmine Fustel, ce n’est ni la race ni la langue. Les hommes sentent dans leur cœur qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérances. Voilà ce qui fait la patrie. Voilà pourquoi les hommes veulent marcher ensemble, ensemble travailler, ensemble combattre, vivre et mourir les uns pour les autres. La patrie, c’est ce qu’on aime. » Et Ernest Renan de surenchérir, en 1882, dans son célèbre Qu’est-ce qu’une nation ? : « Une nation est une âme, un principe spirituel, […] une grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. » Marc Bloch, peu avant d’être exécuté, en 1944, écrira, dans L’Étrange Défaite, ce que représente à ses yeux la patrie : « J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. » Verdun est l’acmé de ce sentiment national soudé envers et contre tous, notamment l’agresseur allemand. Verdun, grande bataille, grande victoire, grande tuerie. Et annonce d’un revirement, quand on découvrira le nombre des morts et le « bourrage de crâne » de la propagande : le sentiment national alors sera assailli par un doute antipatriotique.

Toutefois, si les divisions politiques modifient l’approche de l’identité nationale, celle-ci ne s’efface pas. « Malgré les tensions, le sentiment général, dans le mouvement ouvrier français, reste l’appartenance à la République, estime Claude Pennetier (2). On veut la transformer mais aussi la protéger. » Après la guerre, des familles entières, fuyant la misère, viennent chercher la sécurité en région parisienne : « C’est le cœur de la République, il symbolise l’école, la langue française, les dispensaires et la possibilité de trouver du travail, explique Pennetier. Les banlieues “rouges”, socialistes et communistes, deviennent alors le lieu d’un patriotisme de clocher à base de classes. Mais le Front populaire, le discours antifasciste et les menaces extérieures vont nourrir ce qu’on pourrait appeler le sentiment de France. On le retrouvera pendant la Seconde Guerre mondiale dans une organisation de résistance comme le MOI (Main-d’œuvre immigrée). »

Cette identité nationale, bâtie, comme disait de Gaulle, sur « quinze siècles d’histoire », est aujourd’hui une construction fragile. « La France est vraiment un pays étonnant, s’amuse l’historien italien Luigi Mascilli Migliorini, spécialiste de la France napoléonienne. Pour nous, son identité a été bâtie par Richelieu, la Sorbonne, la Comédie-Française, les grands XVIIe et XVIIIe siècles, et les institutions monarchiques d’hier se retrouvent dans les institutions républicaines. Mitterrand a sans doute été le dernier grand roi de France ! Mais comme votre politique est en crise, votre identité l’est aussi. » « Le mot “identité” (nationale) est récent, rappelle Anne-Marie Thiesse. Il s’impose dans les années 80 et se substitue à des termes antérieurs comme “génie”, “âme”, “culture”, aujourd’hui disqualifiés. Sur les décombres de l’énorme travail d’identification des pratiques populaires, on réethnicise la question sociale et on fait revenir en force l’identité nationale. »

Le fait de considérer cette dernière comme menacée, et donc à protéger, traduit une profonde difficulté à assimiler les changements en cours, dans un espace supranational – l’Union européenne – bien armé sur les plans juridique, économique, financier, policier, monétaire, mais manquant de patrimoine symbolique. Peut-on faire avancer les peuples sans mythologie collective ? « C’est une idée en passe de devenir banale, a écrit Maurice Agulhon, que de dénoncer comme artificielle la construction du sentiment national français. La France a été fabriquée. Soit. Mais qu’est-ce qui est naturel en histoire ? Existe-t-il d’autres naturels que des artificiels qui ont duré ? » La question mérite débat. Mais qui pourrait ignorer aujourd’hui que ce qui a été volontairement refoulé commence à remonter à la surface ? La mémoire grince et les oubliés de l’histoire – qu’ils soient descendants d’esclaves, d’immigrés et de colonisés – ruent dans les brancards. Demain l’identité, qu’elle soit française ou européenne, devra se faire avec tous. Ou elle ne se fera pas.

Gilles Heuré et Olivier Pascal-Moussellard

NOTES

(1)
La Création des identités nationales, Europe XVIIIe-XXe siècle (éd. du Seuil, coll. Points).

(2) Maître d’œuvre, avec Jean Maitron, du Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social (éd. de l’Atelier).


B

Papiers sensibles

De l’Algérie coloniale aux lois Méhaignerie,
l’épineux accès à la nationalité française


Comment un étranger devient-il Français ? Comment fonctionne notre machine à fabriquer des citoyens dans un pays où un quart des habitants compte au moins un grand-parent venu d’ailleurs? A quels critères ont dû répondre, au fil des siècles, les étrangers pour avoir le droit de devenir des nationaux ?

Prenez la ville de Roubaix sous le second Empire. Cette cité ouvrière compte autant d’étrangers – des Belges, notamment – que de Français. Qui s’en soucie ? La question de savoir qui doit devenir Français n’a pas été, de tout temps, un problème majeur. « A cette époque, on ne regarde pas les étrangers, explique Gérard Noiriel, historien de l’immigration et auteur du Creuset français. Dans cette France-là, élites et classes populaires sont si séparées que l’Etat ne va même pas voir ce qui se passe dans les couches inférieures. » Poussons le paradoxe : il était parfois plus avantageux d’être étranger, par exemple pour ne pas avoir à s’acquitter du service militaire. Quant aux bureaux de bienfaisance, ils ne faisaient pas la différence entre les Français et les autres.

Le terme même de « nationalité » est une invention moderne : Gérard Noiriel note son emploi pour la première fois en 1807… dans un roman de Mme de Staël. Quant aux étrangers vivant en France, ils ne seront enregistrés qu’à partir de 1893. La population étrangère grandit et la France commence à devenir un pays d’immigration. Choix volontaire ? Assurément, puisque les élites ont pris conscience du déclin de la population française : alors que le nombre de morts excède celui des naissances, la nationalité française devient un instrument de la politique démographique. Cette hantise du recul de la France se développe bien sûr dans un climat de revanche vis-à-vis de l’Allemagne.

La loi fondatrice de 1889, premier grand texte sur la nationalité, dispose en vertu du droit du sol (lire ci-dessous) que les enfants nés en France sont Français. Elle permet plus facilement la naturalisation, mais prend garde de priver ces nouveaux Français de certains droits : ils ne sont pas éligibles pendant dix ans. « Cette suspicion à l’égard des citoyens de fraîche date repose sur une idée simple : ils sont censés véhiculer un sentiment d’appartenance à leur ancienne patrie, dit Gérard Noiriel. Appartenir au peuple français, sous la IIIe République, c’est être un citoyen prêt à faire la guerre. Le critère d’appartenance n’est pas ethnique, c’est plus l’idée de loyauté qui prévaut. » Voilà qui explique pourquoi les Allemands sont suspects. Plus tard, ils seront rejoints, au rang d’ennemis de l’intérieur, par les « anarchistes italiens », puis les « bolcheviques ».

Un « bon » Français est aussi, surtout, quelqu’un d’assimilé, qui dépose sa langue et sa culture comme on dépose ses bagages. En conséquence, on suspectera toujours le Français de fraîche date de ne pas vouloir entrer dans le rang. Hier, les juifs et les « levantins » ont été accusés de ne pas vouloir s’intégrer ; on a dit des Polonais du nord de la France qu’ils mettraient trois ou quatre générations à s’assimiler… « Le discours sur l’inassimilabilité dépasse largement l’extrême droite », dit Gérard Noiriel.

Le droit de la nationalité va donc être un droit éminemment politique, variable en fonction des peurs, des crispations identitaires et du racisme propres à chaque époque. Trois exemples : l’Algérie coloniale, Vichy et, plus surprenant, la loi Méhaignerie de 1993. A l’heure de l’Algérie coloniale, la République se place en contradiction avec elle-même puisqu’elle crée des Français de seconde zone. Formellement, les « musulmans d’Algérie » sont Français mais, pratiquement, ils sont soumis à un Code de l’indigénat limitant drastiquement leurs droits. « Jamais ailleurs qu’en Algérie la distance n’a été aussi grande entre les mots du discours républicain et sa pratique », écrit le chercheur Patrick Weil (1).

Deuxième exemple, où le droit de la nationalité vire au racisme : Vichy et les lois antijuives. Dans les années 30, la droite nationale fustige les « Français de papiers ». Pétain ira plus loin en procédant à 15 000 dénaturalisations de juifs, sans compter la déchéance de la nationalité française pour les résistants. Qu’est-ce qu’être français ? Le gouvernement de la France libre se pose la question, à Alger, dès 1943. Patrick Weil raconte que l’abrogation des dénaturalisations prononcées par Vichy n’était pas une évidence pour tous les partisans de De Gaulle. François de Menthon, futur ministre de la Justice à la Libération, estimait même que « les naturalisations d’éléments israélites douteux, trop nombreuses dans les années qui ont précédé la guerre, ont donné prétexte à un antisémitisme qui peut poser au jour du retour un certain problème » !

Des « Français de papiers »… Depuis plus de trente ans, le Front national dénonce la « trop grande facilité » avec laquelle des étrangers deviennent des nationaux. Ce serpent de mer resurgit au début des années 90 sous le gouvernement d’Edouard Balladur. Rompant avec cent ans de tradition du droit français, la loi Méhaignerie de 1993 a remis en cause l’accès automatique à la nationalité française, instituant l’obligation pour les enfants nés en France de parents étrangers de « manifester leur volonté d’être Français ». Cinq ans plus tard, avec le retour des socialistes au pouvoir, la loi Guigou est revenue sur cette exception.

Ainsi, depuis un siècle, l’étranger qui demande la nationalité française a toujours été, peu ou prou, traité comme un suspect potentiel, menaçant de diluer insidieusement l’identité nationale ou de « manger le pain des Français ». On a appelé des bras et « fabriqué » des Français pour faire tourner l’économie, repeupler le pays et se défendre face à l’ennemi. Mais chaque crise économique (celle de 1880, puis au XXe siècle celles des années 30 et des années 80) a été l’occasion d’un durcissement du droit de la nationalité.

En 2003, selon l’Insee, 144 640 personnes ont acquis la nationalité française. Elles l’ont obtenue principalement par naturalisation, ou par déclaration, notamment quand il s’agit d’étrangers mariés avec un conjoint français. Mais même une fois la nationalité acquise, les Français d’origine immigrée – surtout les plus modestes – restent suspects. Une partie de nos élites verse même carrément dans le racisme : on l’a vu pendant la crise des banlieues avec les déclarations d’Alain Finkielkraut ou d’Hélène Carrère d’Encausse, accusant Noirs et Arabes d’être de mauvais citoyens. Quant à l’ancien député socialiste Max Gallo, au nom de la République, il redonne vigueur au slogan « Fier d’être Français » (titre de son dernier essai). Les « Français de préférence » qu’appelle de ses vœux le polémiste riment dangereusement avec la « préférence » nationale, chère à Jean-Marie Le Pen. Dans ce pamphlet nationaliste et nostalgique, l’auteur fustige les enfants d’immigrés, ces Français « qui veulent bien être de ce pays à condition qu’il ne ressemble qu’à eux ». Max Gallo décrète qui est bon Français et qui ne l’est pas. Comme si le sentiment d’appartenance nationale, qu’il confond souvent avec le patriotisme belliqueux, pouvait se codifier ou se décréter…

Les Français d’origine immigrée se sentent-ils moins Français que les autres ? Dans Liberté, égalité, carte d’identité (éd. La Découverte), la sociologue Evelyne Ribert a longuement interrogé des jeunes issus de l’immigration. Elle démontre que le débat sur l’identité nationale n’a plus le même sens pour les jeunes générations. Elle constate une « mise en cause du modèle d’appartenance nationale », certes plus forte chez les jeunes issus de l’immigration, mais présente aussi chez l’ensemble des jeunes Français, qui manifesteraient, globalement, un moindre attachement à l’« identité nationale » que les générations précédentes (2). Pour autant, l’attachement à la France, à son école, à son Etat de droit est très fort chez les enfants d’immigrés. Et la « haine de la France », souvent évoquée dans les médias, n’est pas du tout une tendance lourde chez ces jeunes, constate la sociologue. « Ils sont peu nombreux à se sentir Français, mais ils se considèrent intégrés, dit-elle. Tous disent qu’ils se sentent d’ici. » Se sentir « d’ici », du quartier, d’une ville, du « 93 », de l’Europe (quand on est en vacances à l’autre bout du monde)… Ces identités multiples, et à géométrie variable, semblent mieux correspondre aux jeunes Français quand on leur demande de se définir.

Finalement, qu’est-ce qu’être Français ? Au terme des 640 pages fort érudites de son histoire politique de la nationalité, le sociologue Patrick Weil, conscient des chausse-trapes d’un débat sans cesse idéologisé, préfère s’en tenir à une définition qui a le mérite de la simplicité : « Est Français celui dont l’Etat dit qu’il est Français. » 640 pages pour en arriver là ! Mais y a-t-il, au fond, une seule autre définition, plus juste et moins excluante ?

Thierry Leclère

NOTES

(1) Auteur de Qu’est-ce qu’un Français ? (éd. Gallimard, coll. Folio histoire).

(2) L’enquête Eurobaromètre de 1997, reprise par Evelyne Ribert, indique que les Français sont parmi les moins nombreux, avec les Italiens, à se définir en fonction du seul critère de leur nationalité.



C

Droit du sol, droit du sang et “contrat d’intégration”

Le droit français a toujours combiné, en proportion variable, droit du sol (la nationalité découle du lieu de naissance) et droit du sang (la nationalité se transmet par filiation). Mais chaque époque a dosé différemment ce subtil cocktail. Au Moyen Age, le droit du sol l’emporte. L’« aubain », c’est-à-dire l’étranger, est d’abord celui qui est né ailleurs … dans une autre seigneurie. Mais sous l’influence du droit romain, le droit du sang vient peu à peu concurrencer le droit du sol : ainsi l’enfant né dans un pays étranger d’un père français est considéré comme Français « s’il a conservé l’esprit de retour et revient dans le royaume avec l’intention de s’y fixer durablement ».

Avec la Révolution française, le droit du sol revient en force. Normal, puisque la conception révolutionnaire fait de l’appartenance à la nation le résultat d’un acte volontaire. La démonstration extrême en est donnée avec la Constitution girondine de 1793, qui accorde la qualité de citoyen français à la seule condition d’avoir résidé un an sur le territoire français ! Le Code civil de 1804 reviendra à la transmission de la qualité de Français par la filiation ; il instaure le droit de la nationalité comme droit de la personne, mais ce droit est réservé à l’homme : « Il se construit au détriment de la femme, qui jusqu’en 1927, prend la nationalité de son époux », note le sociologue Patrick Weil, qui, après huit années de recherches patientes pour reconstruire l’histoire politique de la nationalité française, conclut : « La politique de la nationalité française a été l’objet de constants affrontements politiques et juridiques. […] Depuis la Révolution, la France a changé son droit comme aucune autre nation. » Et ce n’est pas fini, le feuilleton de la nationalité ne cessant de rebondir à l’approche des échéances électorales, avec des formulations différentes : à quelles conditions un étranger peut-il rester en France ? Comment scinder en différents critères les droits et les devoirs de l’immigré ? Le dernier projet de loi Sarkozy, durci ou assoupli lors des différentes navettes parlementaires, insère dans le débat deux notions dont l’intitulé est à haut risque : immigration choisie et intégration réussie. La France se réserve donc de faire le choix de ses immigrés « en fonction de ses besoins et de ses possibilités », selon le ministre, restreignant les conditions du regroupement familial avec une série de critères cumulatifs, dont le contrat d’intégration. Dans ce dernier est envisagée l’interdiction faite aux enfants de parler leur langue maternelle. Le critère de la langue pour définir l’identité française, toujours écarté depuis plus d’un siècle, revient donc en force. Judicieuse initiative pour l’enrichissement culturel de la France, de l’Europe…

FIN DOSSIER TÉLÉRAMA


A lire absolument


WEIL Patrick, La République et sa diversité – Immigration, intégration, discrimination, éd. La République des Idées / Seuil, Paris, 2004. - Cet auteur est vraiment l'un des meilleurs spécialistes de l'histoire française de la nationalité.

GUÉNIF-SOUILAMAS Nacira, sous la direction de, La république mise à nu par son immigration, La fabrique éditions, Paris, 2006.

 

Publié dans : IDENTITÉ NATIONALE - Par alain laurent-faucon
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L'identité nationale « mise à nu » par la prise de parole des « Noirs de France » et des « Français issus de l'immigration ». Une première approche, essentielle, à travers deux "points de vue" parus dans l'édition "papier" du journal le Monde et un "chat" provenant de l'édition électronique du même quotidien - cf. le Monde

 




DOSSIER DE PRESSE






Points de vue et chat tirés du "Monde"



1


Point de vue

 

La France et l'immigration : la fin d'une époque

par Smaïn Laacher, sociologue au Centre d'étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS) 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 18.07.07.

Le ministère de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du codéveloppement n'ouvre pas sur une nouvelle période mais, bien au contraire, traduit la fin d'une époque, celle où la droite française ne pensait l'immigration qu'en termes de répression. Aujourd'hui, à ce volet policier sont raccordées une gestion internationale des flux migratoires et l'ouverture à la "diversité" aux plus hautes fonctions de l'Etat. Cette configuration n'est nullement spécifique à la France. Elle est maintenant quasi générale dans l'ancienne Union européenne des Quinze.

Ce ministère de l'immigration ne fait au fond que centraliser ce qui existait déjà sous l'autorité de différentes administrations. Après tout, un ministère de l'immigration et de l'intégration n'eût été infamant pour personne. Nous n'aurions été ni les seuls ni les premiers en Europe, sans que l'existence d'un tel ministère fasse du continent européen un espace d'Etats racistes. C'est l'apparition et l'insertion de la thématique de l'"identité nationale" constituée comme enjeu d'Etat susceptible d'une gestion politique et bureaucratique qui a créé la surprise et, à juste titre, l'indignation.

Mais à quoi renvoie, pour ce ministère, l'identité nationale ? La réponse n'est pas difficile à trouver. Pour dire les choses rapidement, l'Etat a la charge, et depuis longtemps, de l'identité nationale, sans pour autant que cela soit stipulé et codifié comme tel : tout simplement en permettant sous certaines conditions l'inclusion de l'autre chez soi. Par quel moyen ? En usant légitimement du monopole des conditions juridiques et symboliques d'accès à la nationalité française. Mais alors, pourquoi avoir objectivé sous forme de souci d'Etat officiel la protection de l'identité nationale ? Parce que c'est par l'accueil des nouveaux venus dans l'ordre national, et donc dans leur nouvelle nationalité, que vient se loger et se traduire pour l'actuel gouvernement la défense nationaliste de l'identité nationale.

DÉCOMPLEXER LA DROITE

Devenir le national d'une nation par la naturalisation, à y regarder de près, relève non pas tant du langage du droit que du langage de l'honneur et de la puissance : c'est un honneur qu'il faut mériter et dont il faut prouver, avant et après, qu'on l'a bien mérité. Celui ou celle qui se voit attribuer la nationalité française est ainsi honoré par cette nouvelle qualité et cette nouvelle dignité. C'est exactement la même logique politique et symbolique qui préside à l'exercice du droit d'asile et à l'octroi du statut de réfugié.

Trois raisons peuvent contribuer à expliquer sa création effective. Tout d'abord, une remise en cause culturelle par les forces de droite de leurs schèmes de perception dans les domaines de l'immigration, de la nation et de l'autorité institutionnelle. La Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI) doit en grande partie son existence à la ténacité de Jacques Toubon, ancien ministre de droite. Ensuite, c'est-à-dire en face, la gauche et l'extrême gauche sont installées depuis des années dans un vide réflexif sidérant quant à ces mêmes problématiques, ainsi que celles de la mondialisation des flux migratoires et de la question nationale. Leur discours dominant demeure celui de l'indignation et de l'imprécation.

Enfin, et cette réalité n'a jamais été examinée, l'élite issue de l'immigration, celle insérée depuis une vingtaine d'années dans les appareils, les cabinets ministériels et les cercles confidentiels de réflexions, a sans aucun doute grandement contribué à décomplexer la droite en matière d'immigration, d'appartenance nationale, de moeurs et de religion. Rachida Dati et Rama Yade, que tout sépare de Tokia Saïfi et d'Azouz Begag, en sont la traduction la plus éclatante. Rachida Dati est membre de l'Institut Montaigne, du club Le Siècle et fondatrice du Club du XXIe siècle, dont Rama Yade est une des animatrices. Autant d'espaces fermés de socialisation politique et de rencontres providentielles.

Mais de même, au sein de ce gouvernement, tout sépare le parcours de ces deux femmes d'avec celui de Fadela Amara (type de scolarisation, appartenance politique, etc.). Cette dernière est la seule des trois femmes issues de l'immigration à avoir eu un parcours politique à gauche. On aurait tort de mobiliser la grille inopérante de la fascination du pouvoir et de la carrière pour expliquer sa présence au côté de M. Sarkozy. En tout état de cause, son ralliement n'a strictement rien à voir avec celui de M. Kouchner, de M. Bockel et de M. Besson.

Ces derniers sont à la fois l'expression et la traduction d'une redéfinition des frontières et des critères qui ont pendant longtemps fondé les différences politiques et culturelles entre la gauche et la droite. Rachida Dati et Rama Yade sont dans ce gouvernement par adhésion depuis toujours aux idées de Nicolas Sarkozy. Quant à Fadela Amara, elle traduit à sa manière non pas la cécité de la gauche, mais son refus tout à fait volontaire de ne pas laisser "entrer" et accéder à des positions de pouvoir une partie de l'élite issue de l'immigration qui avait cru qu'elle pouvait être naturellement accueillie à gauche.

Aussi, cette nouvelle donne ne peut être réduite à un "coup" politico-médiatique. Si cette perspective n'est pas dénuée de fondement, elle est en réalité infiniment plus que cela. Elle traduit des transformations profondes et "contradictoires" de la société française à l'oeuvre depuis une trentaine d'années (restriction du droit de séjour et mondialisation des flux migratoires, perméabilité des frontières et maintien de l'identité nationale, etc.). La gauche a pris beaucoup de retard dans la compréhension de ces bouleversements sociaux. Elle a cinq ans devant elle.



2


Point de vue

 

La République blanche, c'est fini !


par Fodé Sylla, ancien président de SOS-Racisme et membre du Conseil économique et social ; et par Francis Terquem, avocat au barreau de Paris, proche du MRAP

LE MONDE - Article paru dans l'édition du 10.12.05

Nous venons d'assister, dans nos banlieues, à la fin de l'hypocrisie républicaine. Parce que son idéologie est inexorablement holiste [estime que les intérêts de la communauté priment sur ceux des individus], parce qu'elle considère le peuple comme une abstraction, un tout, la République se prive de la capacité à accepter et, plus encore, à susciter l'apport d'une extranéité d'origine théologique distincte, contrairement aux immigrations précédentes qui avaient le bon goût d'être d'origine catholique.

Assez rapidement après avoir, il y a déjà un certain temps, engagé une campagne judiciaire, médiatique et militante contre les discriminations par testings, nous avons compris qu'il fallait chercher dans la composition elle-même de l'appareil répressif l'explication de sa réticence à réprimer une délinquance massive, placée par le législateur en tête des atteintes à la dignité de la personne, et dont le président de la République vient de rappeler solennellement combien elle était perturbatrice de l'ordre public et destructrice du tissu social. Il n'était pourtant pas difficile de faire accompagner, sinon organiser, ces testings par des officiers de police judiciaire — aucun des 175 parquets de la République n'en a jamais pris l'initiative — ni de contrôler spontanément les boîtes d'intérim ou les structures HLM qui ont organisé la ghettoïsation en banlieue en protégeant les centres-villes.

Combien de magistrats français sont arabes ? Et qui s'est jamais fait arrêter par un motard de la gendarmerie d'origine africaine ? En poursuivant cette observation, il ne nous a pas été nécessaire d'être grands clercs pour constater qu'aucune des institutions républicaines n'était à l'abri d'une telle critique. Il n'est donc pas surprenant que la classe politique reste si peu représentative de la diversité de la population. C'est pourquoi, tout en maugréant que cela ne vînt pas de notre camp, nous avons été sensibles aux propos de Nicolas Sarkozy sur la discrimination positive, qu'il aurait été plus exact et opportun d'appeler action positive. Non pas tant que la solution ait emporté notre adhésion totale et aveugle, mais parce qu'elle présupposait qu'il fût pris acte d'une situation réelle, la discrimination. La République ne l'a pas empêchée, elle le paye de cette émeute raciale, qui n'est pas la première — en 1988, les enfants de harkis déjà..., et on ne se souvient pas assez des grèves dans l'industrie automobile, dès 1983 —, et qui cristallise l'échec de l'intégration républicaine.

Sur une base nationaliste, des socialo-nationalistes, autrefois pourfendeurs de boucheries halal ou nonistes gaucho-souverainistes, aux souverainistes gaullistes les plus estampillés maurrassiens, tous ont décrété la patrie en danger. Les intellectuels républicains, à l'instar de Michèle Tribalat, ont avancé que ce qui a échoué ce n'est pas tant la République que l'intégration elle-même, qui ne peut pas fonctionner parce que nous ne nous aimerions pas nous-mêmes. Ils en appellent donc à la concorde entre Français de souche et sont prêts, à l'instar de Jules Guesde, en 1914, à participer à l'Union nationale contre l'étranger, au mépris de toute analyse de classes.

Pourtant, il faudra bien un jour, objectivement, dresser le bilan de la République, et pas seulement de la Ve ; du comportement de sa diplomatie, de ses armées, de ses élites et de ses corps intermédiaires ; sans oublier cet accord fondateur et séculaire avec l'Église catholique — et seulement avec elle —, une certaine intolérance laïcarde à l'encontre des musulmans, et sa fâcheuse habitude d'asservir les peuples au mépris des grands principes universels qu'elle prétend promouvoir. Et que dire de son soutien sans relâche aux dictatures, au prétexte du droit à la souveraineté des nations.

Il devient de plus en plus insupportable de vivre sous la férule d'une République qui ne voit dans les quartiers que de jeunes trafiquants de drogue, en omettant de rappeler que, s'il y a des vendeurs, c'est qu'il y a des acheteurs. Comme disait Milton Friedman, pour faire un bon économiste, il suffit de prendre un perroquet et de lui apprendre : "La loi de l'offre et de la demande, la loi de l'offre et la demande..." Il faut bien des vendeurs à Gennevilliers (Hauts-de-Seine) pour approvisionner les boîtes chics, garnir les tiroirs des salles de rédaction, égayer les séminaires de direction. Ils sont pratiques ces petits "sauvageons" dans leurs cités, sous réserve qu'ils n'en sortent pas, ce à quoi la police et la justice républicaines veillent, scrupuleusement.

Il ne nous sera pas possible de vivre en harmonie avec dix millions de personnes sans que notre culture commune s'imprègne de la leur. Elle n'est pas de source judéo-chrétienne ? Et alors, la belle affaire pour une République laïque ! Il faudra bien que la question coloniale soit abordée et analysée dans toute sa complexité ; y compris que l'on procède à l'examen précis et complet des conséquences de notre rivalité avec l'Empire britannique générées par cette aventure, et qu'il en soit tenu compte dans l'histoire que l'État a la charge de faire enseigner à chacun. Au lieu de cela, la République fait montre de la même vision que Georges Marchais avec l'Union soviétique en prétendant décréter par la loi que la colonisation était globalement positive.

Peu de temps avant les émeutes, deux informations nous étaient parvenues : tout d'abord, un rapport tout à fait officiel commis par une éminente sociologue sur le traitement réservé, par la hiérarchie militaire, aux recrues de la marine nationale d'origine arabe ou africaine. La manière dont sont traités ces grands frères par l'armée de la République, dont on apprend au passage qu'elle est dotée d'aumôniers catholiques embarqués sur ses navires, ne peut pas inciter leurs petits frères à accepter sans rechigner l'inexorable destin qui leur est réservé. Nous n'avons pas su qu'une suite judiciaire quelconque ait été réservée à ces discriminations, injures et diffamations raciales. Ensuite, un article sur les discriminations sexuelles — le harcèlement même — dont est victime le personnel féminin de l'armée américaine. Là, l'état-major a mis en place un numéro vert, destiné à recueillir les dénonciations de ces délits. Quel contraste, tout de même, et quel retard !

C'est ici que la posture de Nicolas Sarkozy nous paraît dangereuse, et celle de Lionel Jospin incompréhensible. Car, s'il est cohérent d'être libéral sur les plans social et sociétal — quoique pour notre part nous préférions une économie régulée —, il est plus incongru de prétendre être, sur le même plan sociétal, tout à la fois le héraut de l'ordre républicain et le chantre des libertés individuelles. Certes, il faut deux jambes pour avancer, sauf si elles marchent dans deux directions opposées. Il vaut mieux même être unijambiste pour continuer à avancer. Mais l'amputation sera douloureuse, électoralement.

En revanche, comme les 35 heures lui confèrent un brevet social et que l'égalité sociale est indispensable à la promotion de l'équité sociétale, Lionel Jospin paraît le mieux placé pour investir le large champ qui s'ouvre des droits individuels, terrain naturel de la social-démocratie. Pourtant, il semble s'obstiner à ne pas s'y aventurer, à ne pas vouloir moderniser sa matrice. La clé de sa victoire, et donc de sa candidature, est là, s'il veut bien prendre garde à ne pas être dépassé par l'histoire.

Le candidat dont la gauche démocratique a besoin est celui qui, tout en garantissant le progrès de l'ordre public social, mènera le combat contre des institutions d'inspiration bonapartiste surannées qui ne conservent pas d'autre ambition que d'assurer la suprématie du communautarisme blanc, même au prix d'une répression sans limites et aveugle.



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Chat

 

Discriminations : pourquoi les Noirs de France se rassemblent-ils ?

LEMONDE.FR | Mis à jour le 13.12.05 | 12h08

L'intégralité du débat avec Pap Ndiaye, universitaire et membre du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), mardi 13 décembre 2005

QUESTION - Bonjour, je suis colombienne d'origine française. Je pense que le problème de la discrimination en France ne touche pas que les Français d'origine africaine ou les Français des DOM TOM... Qu'en pensez-vous ?

Pap Ndiaye : Vous avez raison. Les discriminations visent des personnes très différentes les unes des autres. Il est hors de question de les hiérarchiser moralement, mais il convient de les distinguer pour mieux les combattre. En l'occurrence, les discriminations visant les populations noires de France (personnes d'origine antillaise ou africaine) ont une histoire, des formes particulières qu'il est nécessaire de penser. Cela ne signifie pas que les Noirs aient des droits particuliers, ni que leur situation soit nécessairement plus difficile que celle d'autres personnes, par exemple des citoyens ou étrangers d'origine arabe, sud-américaine, etc.

QUESTION - Est-ce vraiment habile de vous présenter (les Noirs) comme une minorité "fragile" ? J'ai peur que vous donniez le bâton pour vous faire battre !

Pap Ndiaye : Les populations noires de France constituent une minorité affectée de difficultés et de souffrances sociales spécifiques. Elles sont plus fragiles socialement et économiquement, en moyenne, que le groupe dit "majoritaire". Il importe, à mon sens, de reconnaître ces difficultés sociales pour y remédier.

QUESTION - On nous dit qu'il ne faut pas revisiter l'histoire. Qu'en pensez-vous ?

Pap Ndiaye : Il me semble au contraire utile et important d'ouvrir les chapitres "sombres" de l'histoire nationale, non pas pour instruire des procès contre la République, mais plutôt pour la renforcer. Il me semble que c'est en parlant et en travaillant sur l'histoire de Vichy, l'histoire de la guerre d'Algérie, l'histoire de l'esclavage, de la colonisation, que l'on est, par contrecoup, crédible lorsqu'on parle des pages "glorieuses". Il ne s'agit pas de "faire plaisir" à tel ou tel groupe, mais de reconnaître l'importance de sujets d'histoire longtemps occultés dans notre histoire nationale.

QUESTION - Que pensez-vous des déclarations d'Alain Finkielkraut, Héléne Carrère d'Encausse et quelques autres ? Ne pensez-vous pas qu'une certaine parole malsaine se lâche aujourd'hui ? A quoi attribuez-vous cela ?

Pap Ndiaye : Ces déclarations sont désolantes de la part d'intellectuels renommés. La montée en puissance des questions relatives aux minorités en France donne probablement l'occasion à des intellectuels conservateurs de ressasser des vieux thèmes culturalistes attribuant aux Noirs ou à d'autres des traits culturels irréductibles censés rendre compte de phénomènes récents, comme les émeutes de banlieue. Le contexte actuel favorise des prises de parole à connotation xénophobe, ou parfois raciste, qu'on n'aurait probablement pas entendues il y a quelques années.

"LE DISCOURS RÉPUBLICAIN, GÉNÉREUX EN PRINCIPES, A MASQUÉ DES INÉGALITÉS SOCIALES"

QUESTION - Il ne s'agit pas seulement d'un problème des "intellectuels" renommés. Je trouve que c'est un problème qui a ses origines dans le concept d'intégration républicain du modèle français. Qu'en pensez-vous ?

Pap Ndiaye : Je suis d'accord. Le modèle républicain a promu la figure abstraite du citoyen libre et a recouvert d'un voile pudique des phénomènes de discriminations fondés sur la couleur de peau, le sexe, etc. Il s'agit aujourd'hui de nommer et de décrire les discriminations pour mieux les combattre.

QUESTION - Pensez-vous que l'Etat représenté par ses ministres doit donner l'exemple en employant un langage politiquement correct et éviter le langage de la rue tel que Karcher, racaille... ?

Pap Ndiaye : Il me semble que les ministres de la République doivent s'exprimer différemment des "habitués du café du commerce". La parole et les mots d'un ministre ont des effets culturels et sociaux et il importe de peser ses mots. Force est de constater que des mots comme "racaille" ou "Karcher" n'appartiennent pas au registre de la délibération républicaine, mais à celui de la stigmatisation populiste.

QUESTION - D'après vous, Pap Ndiaye, pourquoi la France d'aujourd'hui ne veut-elle pas assumer sa diversité ?

Pap Ndiaye : La diversité a longtemps été perçue comme une menace pour la cohésion nationale et l'ordre républicain. L'universel républicain a longtemps été celui des hommes blancs. De surcroît, la diversité ethnique de la population française a une histoire qui est liée à la construction de l'empire, histoire longtemps occultée. Il n'est donc pas étonnant que l'expression et l'organisation publiques des minorités françaises passent aussi par la mise en avant d'épisodes difficiles et occultés de notre histoire commune, comme l'esclavage.

QUESTION - Bonjour, ne pensez-vous pas que le discours des "républicains universalistes" rend très difficile la lutte contre les discriminations en France, et que ce discours conduit surtout à ne rien changer ?

Pap Ndiaye : Certainement. Le discours républicain universaliste, généreux en principes, parfois en actes, a aussi masqué des inégalités sociales et des discriminations. Il est possible et nécessaire, me semble-t-il, d'être à la fois universaliste et de prêter attention aux difficultés sociales spécifiques de groupes sociaux qui ont longtemps été "invisibles". L'abbé Grégoire, grand révolutionnaire et grand républicain universel, était aussi le fondateur de la Société des amis des Noirs et celui qui a accordé la citoyenneté aux juifs de France.

QUESTION - Je suis d'origine algérienne, je souffre du racisme autant que vous. Suis-je blanche ? Ne devriez-vous pas élargir votre cercle ? Pourquoi les Noirs uniquement ?

Pap Ndiaye : Il est hors de question de hiérarchiser les souffrances sociales dues au racisme et à la discrimination. D'un point de vue moral et politique, elles s'équivalent. Il me semble en revanche qu'il est utile de réfléchir sur les discriminations et stigmatisations spécifiques dont sont victimes les populations noires, ce qui ne signifie pas qu'elles soient plus "intolérables" que celles qui affectent les populations arabo-berbères.

QUESTION - La multiplication d'associations à caractère "ethnique" ne risque-t-elle pas à vos yeux de favoriser la communautarisation de la société française ?

Pap Ndiaye : S'il s'agissait d'associations "ethniques", on aurait affaire à des associations antillaises, congolaises, béninoises, etc. Ces associations sont par ailleurs légitimes, dans la mesure où elles permettent à des personnes originaires de la même région ou du même pays de se regrouper en fonction de tel ou tel objectif culturel ou social, et où elles ont servi à amortir le choc migratoire. Mais ce dont il est question avec le Conseil représentatif des associations noires, ce n'est pas un regroupement ethnique (puisqu'il rassemble des personnes d'origines très différentes), mais un regroupement fondé sur l'expérience sociale commune de discriminations et stigmatisations liées à la couleur de peau. En cela, il n'y a pas communautarisation de la société, mais organisation associative visant à établir des liens entre les autorités chargées de la lutte contre les discriminations (la Halde, Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité) et les personnes qui les subissent. C'est donc fondamentalement un projet républicain.

QUESTION - L'électorat noir peut-il, selon vous, peser sur l'issue des prochaines élections présidentielles ? Si oui au profit de qui ?

Pap Ndiaye : Il faudrait d'abord réfléchir sur ce que pourrait être cet électorat noir. La diversité politique et sociale des populations noires est une bonne chose et elle me semble difficilement compatible avec une stratégie présidentielle spécifique. En revanche, il est légitime que les populations noires de France, via leurs associations, formulent des demandes d'égalité des droits réels (pas seulement formels) auprès des candidats à l'élection présidentielle.

QUESTION - Mais que pensez-vous du danger que peuvent représenter certains groupes de revendications naissants, au discours souvent violent et mal maîtrisé ? Je pense particulièrement aux nouveaux Black Panthers français, qui d'ailleurs sont rejetés par des électrons libres tels que Dieudonné.

Pap Ndiaye : Il existe certainement une petite minorité active de Noirs caractérisée par un discours radical intolérant, avec parfois des connotations antisémites. Ce discours doit être dénoncé parce qu'il est moralement inacceptable et politiquement suicidaire. D'où l'importance, me semble-t-il, de la création d'une fédération des associations noires fondée sur des principes de tolérance, de respect mutuel.

Je vous remercie pour vos questions pertinentes. Le débat est naissant en France et nous aurons certainement d'autres occasions de réfléchir à tout cela.

Chat modéré par Constance Baudry et Stéphane Mazzorato


Publié dans : IDENTITÉ NATIONALE - Par alain laurent-faucon
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Les conceptions fondatrices de l’identité nationale


 

Les « marqueurs » de l'identité nationale sont à chercher du côté de Renan et de sa conception de la nation – notamment son recours à l'oubli comme thérapie civique -, et du côté de ce grand principe, jacobin et fondateur : la République « Une et Indivisible ». Sans oublier, bien sûr, les courants dominants de l'historiographie : un historien écrit d'abord pour ses pairs, afin d'obtenir « leur » reconnaissance - être l'un des leurs - et suit donc les voies tracées par les aînés, les maîtres du moment, les patrons de thèses. C'est l'un des points que l'on oublie trop souvent en épistémologie historique : l'on se demande toujours « comment l'histoire s'écrit », mais rarement « pour qui l'histoire s'écrit » !

Comme vous le constaterez en lisant et relisant l'article vraiment lumineux de Patrick Girard, l'identité nationale renvoie à tout un ensemble de concepts philosophiques, juridiques, historiques - nous aurons l'occasion d'y revenir - et pose aussitôt la question de l'histoire et de ses rapports avec la ou les mémoires.

Cette réflexion épistémologique sur
ce qu'est l'histoire sera abordée dans une synthèse sur l'identité, les identités, la reconnaissance et sur l'histoire, la mémoire, l'oubli. Avec, "in fine", cette interrogation jadis posée par un journaliste de Télérama : « peut-il y avoir une histoire juste et des mémoires apaisées ? » Et là, vous le verrez, tous les mots importent, même ceux qui semblent les plus anodins ! 

Pour trouver des réponses moins convenues sur l'identité nationale et pour "échapper" à ce double conditionnement intellectuel – la nation selon Renan et le principe d'unité et d'indivisibilité de la République – j'évoquerai, en cours d'année, les pertinentes analyses de Roberto Esposito sur la notion de "communauté".

Questionnant ce concept à partir de son sens étymologique -
cum munus - ce philosophe italien ouvre d'originales perspectives. Celles-ci, par exemple : « la communauté n'est pas une propriété, un plein, un territoire à défendre et à isoler de ceux qui n'en font pas partie. Elle est un vide, une dette, un don (tous sens de munus) à l'égard des autres ... »

Notez, dès à présent, combien le titre de l'article que je vous invite à lire et à méditer, est intéressant. Il peut être un sujet de dissertation de "culture gé" !

Notez, enfin, que cet article est paru en novembre 2005 dans un dossier de l'hebdomadaire Marianne consacré à la fracture coloniale. Et j'en profite pour vous inviter à consulter les excellents dossiers - ils sont en libre accès - de cet hebdomadaire non conformiste.

 

DOSSIER DE PRESSE 

 

L’identité nationale française : entre la mémoire et l’oubli.

Marianne - le 03/11/2005 - article de Patrick Girard – in DOSSIER "La fracture coloniale"


 La prise en compte des mémoires spécifiques, juive, maghrébine ou afro-antillaise, tarde à passer dans les faits car elle est en opposition flagrante avec les conceptions fondatrices de l’identité nationale française.


Avec la reconnaissance par la France de sa responsabilité dans la mise en œuvre de la solution finale de la question juive ( discours de Jacques Chirac au Vel d’Hiv en juillet 1995) et le vote par le Parlement d’une loi assimilant l’esclavage et la traite à un crime contre l’humanité, commémoré chaque année, les plus hautes autorités de l’Etat ont posé les jalons d’une « politique républicaine de l’identité » qui pose autant de problèmes qu’elle n’en résout.

Il s’agissait avant tout de remédier à l’occultation, jusque-là systématique, des pages les plus sombres et les plus douloureuses de notre histoire nationale : Vichy, la colonisation, les crimes coloniaux et l’esclavage aboli seulement en 1848 dans les colonies françaises. Jusqu’à une date très récente, les manuels d’histoire, du primaire à l’enseignement supérieur, en faisaient rarement pour ne pas dire jamais mention.

C’étaient là des sujets tabous ou tenus pour secondaires. Le grand historien de l’antisémitisme, Léon Poliakov rappelait qu’en dépit de la réputation internationale que lui valurent son Bréviaire de la haine et son Histoire de l’antisémitisme, sa carrière universitaire fut longtemps freinée par le pape de la «  nouvelle histoire », Fernand Braudel, qui n’était certes ni raciste ni antisémite. Mais il jugeait les préoccupations de Léon Poliakov indignes des regards de Clio et exigea de lui qu’il fasse ses « preuves » en se consacrant à un «  sujet sérieux », c’est-à-dire à un sujet relevant de l’histoire quantitative. C’est la raison pour laquelle, afin de conserver son poste au sein de l’Alma Mater, Léon Poliakov consacra sa thèse aux relations entre les banquiers juifs et le Saint-Siège. Fernand Braudel daigna alors convenir qu’en dépit du caractère « marqué » de l’étude, l’impétrant était digne d’être admis dans le cadre des desservants de Clio.

Jusqu’à la fin des années 1970, s’intéresser à l’histoire des minorités relevait du parcours du combattant. Il fallait trouver le professeur assez souple pour admettre pareille hérésie. Ayant décidé de m’intéresser à l’histoire des Juifs français au XIX° siècle et de leur consacrer mon mémoire de maîtrise et ma thèse de troisième cycle, je savais ne pouvoir compter que sur l’appui bienveillant de deux hommes que leurs opinions désignaient à la vindicte des soixante-huitards : Jacques Droz, spécialiste du mouvement ouvrier, très critiqué pour avoir soutenu la politique de participation initié par Edgar Faure ; Pierre Chaunu, brillant historien du monde ibérique et du protestantisme, souvent moqué pour la rigueur de ses convictions éthiques. Mais ils étaient d’authentiques libéraux, plus sensibles aux «  différences » que ceux qui voulaient les noyer dans leur fumeuse conception du Grand Soir.

Tout changea à la fin des années 70 avec l’émergence d’une mémoire juive spécifique sur fond de résurgence identitaire de la communauté juive rompant avec la vieille logique assimilationniste. Puis vint l’importance décisive accordée par l’école historique française à la politique anti-juive de Vichy, sous l’influence des travaux publiés aux Etats-Unis et au Canada par Stanley Hoffmann, Robert Paxton et Richard Marrus. L’émergence des théories révisionnistes de Faurisson et les propos douteux de Jean-Marie Le Pen contribuèrent, entre autres, à légitimer la mémoire juive de la Shoah et à faire entrer celle-ci dans les manuels d’histoire.

L’on assiste depuis quelques années à un phénomène similaire touchant les populations antillaises ou celles issues de l’immigration maghrébine et sub-saharienne qui revendiquent haut et fort que soient prises en considération leurs spécificités culturelles et les aspects les plus douloureux de leurs rapports anciens avec la métropole : l’esclavage, la traite négrière, le racisme, la colonisation et les crimes coloniaux. Ce que la communauté juive aura mis quarante ans à obtenir, ces communautés sont en train de l’acquérir relativement rapidement, avec, notamment, l’ouverture prochaine d’un musée de l’immigration et la refonte des manuels scolaires, désormais plus attentifs aux phénomènes mentionnés plus haut.

Reste que cela n’est pas sans poser des problèmes à la conception que nous avons de la nation française. Une conception volontiers qualifiée de jacobine et de faussement universaliste puisqu’elle vise à broyer les différences au nom d’une citoyenneté éthérée, indépendante de toute appartenance ethnique ou confessionnelle.

Patrick Weil a beau affirmer : «  L’immigration, la colonisation, l’esclavage ne s’opposent pas à l’histoire de France, elles en sont partie intégrante », il est bien obligé de constater qu’elles «  ont été traitées comme s’il revenait encore à Ernest Renan de définir les programmes scolaires de la fin du XX° siècle ». Car Renan est au cœur de la définition française de la nation, une communauté de destin et une histoire commune partagée au même titre qu’un corpus de valeurs, celles héritées de 1789, des valeurs nécessairement consensuelles puisqu’elles imposent l’oubli de tout ce qui a pu diviser : les privilèges, les religions, etc… L’oubli est indispensable à la construction de la nation, c’est un point sur lequel Ernest Renan insistait tout particulièrement dans sa célèbre conférence de 1882, Qu’est-ce qu’une nation ? : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation ; et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passées à l’origine de toutes les formations politiques, mêmes de celles dont les conséquences ont été les plus bienfaisantes ».

C’est pour cette raison d’ailleurs que le judaïsme français, contrairement à son homologue allemand, ne développa jamais une Wissenschaft des Judentums, une Science du Judaïsme, et répugna à écrire sa propre histoire, au point de n’avoir jamais produit en son sein un Graetz ou un Doubnov. L’histoire des Juifs de France ne pouvait être différente de l’histoire de France et de l’histoire des Français, elle se confondait avec elle et tous les épisodes douloureux ( expulsions, pogroms, etc) étaient voués à l’oubli, condition sine qua non de l’égalité civique. Et c’est pour cette raison qu’après les années noires de l’Occupation, la communauté juive institutionnelle s’abstint de demander que soit reconnue la spécificité des souffrances qu’elle avait endurées. C’était là, estimait-elle, le prix à payer pour la reconduction du pacte républicain écorné par Vichy et elle se tint à cette attitude jusqu’à l’émergence, en son sein, de générations en quête de leur identité.

On observa le même phénomène aux Antilles après l’abolition de l’esclavage en 1848. C’est ainsi que l’un des premiers historiens du phénomène esclavagiste, Lucien Peytraud, concluait en 1897 sa magistrale étude, L’esclavage aux Antilles françaises avant 1789 (réédition chez Desormeaux, Pointe-à-Pitre, 1973) par ces mots : «  Un des éléments du patriotisme est d’ordinaire la communauté des souffrances et des joies dans le passé. Malheureusement, il ne saurait exister ici. Il faut donc que les descendants des anciens maîtres et des anciens esclaves oublient des souvenirs déjà si lointains. Puissent-ils, se dégageant de préjugés funestes, se réconcilier et fraterniser bien plutôt par la communauté d’efforts en vue de l’œuvre présente qui s’offre à eux et par la communauté des espérances en vue de l’avenir ».

Dès le 22 mai 1848, le gouverneur de la Martinique, Rostoland, affirmait : « Je recommande à chacun l’oubli du passé ». C’était là une position partagée par le mulâtre Cyrille Bissette, futur candidat à la députation : «  Consentons donc à un mutuel oubli du passé et jetons loin de nous nos funestes divisions, nos vieux préjugés d’un temps qui n’est plus, les vieilles récriminations qui ne font jamais l’affaire des partis et bien moins encore le bonheur du pays qui doit dominer et faire taire toutes les passions ». Au point, lui, descendant d’esclaves, de considérer que « ceux qui rappellent les souvenirs irritants du passé, les anciennes injustices faites à ceux qu’on appelle les hommes de couleur, et les horreurs de la servitude, peuvent être objectivement dénoncés comme travaillant à la ruine et à la destruction des colonies ».

On assista alors à un phénomène analogue à celui déjà mentionné pour les Juifs français après leur émancipation, le recours à l’oubli comme thérapie civique au point qu’évoquant les esclaves affranchis, Patrick Chamoiseau, chantre de la créolité, a pu écrire : « Ils ont demandé à leur silence de panser la blessure, de soigner au plus vite la douleur, de recréer autour de leur conscience cette stabilité qui aide à vivre ou, plus exactement, à essayer de vivre ».

Ce qui fait dire à Caroline Oudin-Bastide, dans son excellent Travail, capitalisme et société esclavagiste. Guadelopue-Martinique (XVII°-XIX° siècle) ( La Découverte, 348 p., 298 euros) : « Force est de constater qu’il n’existe pas aux Antilles de transmission orale ou explicite d’un récit de la traite et de l’esclavage ». Il existe une « mémoire obscure », infiniment plus douloureuse et taraudante qui  peine à trouver sa place avec l’émergence d’une nouvelle problématique visant à faire du devoir de mémoire la condition sine qua non de l’exercice plein et entier de la citoyenneté. Car c’est bien ce qui se passe aujourd’hui comme le souligne Caroline Oudin-Bastide : « Longtemps considéré comme la condition de l’intégration des anciennes colonies esclavagistes à la République, l’oubli est dénoncé dorénavant comme « antirépublicain ». L’esclavage était une négation des principes de la France, et il est nécessaire, explique le 10 mai 2 001 le Secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer, Christian Paul, de restituer leur dignité à tous ceux – esclaves marrons, révoltés ou insurgés- qui l’ont combattu en leur donnant toute leur place dans la mémoire commune et vive de la France. Rompant avec l’oubli, qui « n’est pas une vertu républicaine », déclare pour sa part son successeur Brigitte Girardin, la République doit, pour consolider la communauté nationale, œuvrer au partage par tous les citoyens français de l’ensemble des mémoires croisées, parfois conflictuelles, qui font la France d’aujourd’hui ».

L’objectif était louable. Force toutefois est de constater que la « dénationalisation de l’oubli » et la privatisation du « devoir de mémoire », confié par l’Etat à des communautés ethniques ou religieuses censées l’incarner légitimement, a eu pour effet non pas de provoquer l’adhésion de l’ensemble de la nation à cette stratégie, mais, plus prosaïquement et plus cruellement, d’exacerber les rivalités entre les groupes qu’on entendait ainsi réhabiliter.

Les bourreaux s’en tirent bien, leurs victimes ou leurs descendants, eux, sont condamnés à s’entredéchirer dans cette « concurrence des victimes » bien mise en évidence par Jean-Michel Chaumont (La concurrence des victimes. Génocide, Identité, Reconnaissance, La Découverte/Poche, 12,50 euros). Ce chercheur belge n’a pas tort de citer les propos de l’écrivain noir américain Shelby Steele : « Quand je transforme ma différence en pouvoir, les autres groupes doivent bondir sur leur différence pour contenir mon pouvoir et conserver leur position relative par rapport à moi. Très rapidement, une politique de la différence se constitue de sorte que les groupes raciaux, ethniques ou de genre, sont forcés d’affirmer leurs droits et de rivaliser pour des pouvoirs fondés uniquement sur ce qui les rend différents des autres ». Jean-Michel Chaumont y voit le terrain propice à la naissance d’affrontements civils d’un nouveau genre conduisant les groupes concernés non pas à s’intégrer mais à se marginaliser encore plus et à voir dans cette logique suicidaire dont ils sont les seuls responsables une stigmatisation de leur environnement : « Il reste une marge entre la reconnaissance des fautes et des erreurs et la capacité de valoriser un groupe non plus seulement comme victime d’injustices passées, mais en tant que contribuant positivement à la vie sociale présente. La victime suscite de la compassion pour ce qu’elle subit. Il fut un temps où les codes militaires n’étaient pas en reste d’estime pour les vaincus quand la défaite avait été jugée honorable. Actuellement, dans nos sociétés, il me semble que, grossièrement résumée, l’économie des allocations de prestige collectif obéit fondamentalement à deux règles : une estime diffuse s’attache d’une part à l’ensemble des contributions à la reproduction de la vie, c’est-à-dire à la participation au processus économique. C’est une estime fonctionnelle, qui est inégalement distribuée selon les catégories professionnelles, mais dont jouissent à peu près tous ceux qui ont un emploi. Au-delà de l’estime attachée à cette reconnaissance de l’utilité sociale, il y a l’estime des excellences qui, dans tous les domaines, honore ceux qui, à travers des œuvres ou des actions jugées supérieures à la moyenne, exaltent davantage que les autres les valeurs de leur société d’appartenance. On voit de suite que ces deux sources d’allocation d’estime collective excluent d’emblée un grand nombre de groupes dont les accomplissements ne correspondent pas aux critères de reconnaissance. Il suffit, par exemple, de penser au cas des chômeurs pour les premiers, à celui des groupes minorisés pour le second. Si seul le respect manifesté aux valeurs attachées à une activité ou à un mode de vie précis conditionne l’allocation de prestige, il n’y a pas de salut hors la constitution de sous-cultures ghettoïsées dont les membres redistribuent entre eux l’estime qu’ils ne peuvent obtenir à l’extérieur. Le problème réside alors en ceci que c’est précisément de l’extérieur que la reconnaissance est la plus attendue, et l’espèce de renforcement que peuvent se prodiguer réciproquement les membres d’une sous-culture n’est jamais qu’un palliatif ».

C’est précisément le piège où nous conduit la survalorisation des mémoires particulières au détriment d’une mémoire centrale. Un danger qu’avait bien perçu Frantz Fanon dès 1952 en écrivant dans ses Damnés de la Terre : « Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé. .. Je suis un homme et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre. Je ne suis pas seulement responsable de la révolte de Saint-Domingue … En aucune façon, je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle. En aucune façon je ne dois m’attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue. Je ne me fais l’homme d’aucun passé. Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir … N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVII° siècle ?…Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de me préoccuper des moyens qui me permettraient de piétiner la fierté de l’ancien maître. Je n’ai ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués…Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVII° siècle ?.. Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères ». La réflexion pourrait s’appliquer aux autres groupes minorisés, Juifs, Tsiganes, etc. Elle montre une chose : il serait peut-être temps, grand temps, d’en revenir à Renan.

On lira la très précieuse étude publiée sous la direction de Patrick Weil et Stéphane Dufoix, L’esclavage, la colonisation, et après…., PUF, 628 p., 29 euros.

Lire aussi de Stephen Smith et Géraldine Faes, Noirs et Français !, Panama, 448p., 20 euros.

Concernant cet ouvrage, Patrick Girard écrit : ce livre « démontre que la « question noire » est aussi et surtout une « question blanche » et l’un des ultimes défis que la République doit relever si elle veut démontrer la permanence et la pertinence de ses valeurs. A condition toutefois qu’elle le veuille sans y être contrainte par le poids d’événements que son indolence ne lui aura pas permis de prévenir à temps. Il n’est pas sûr que la classe politique française l’ait véritablement compris, habituée qu’elle est à ne considérer les DOM –TOM que comme un providentiel réservoir de voix qui font parfois la différence, la seule qu’on veuille bien leur reconnaître. » - art. "Les mouvements noirs en France, de la Révolution au Cran", Marianne, le 10/05/2006, dossier « Esclavage : Quand l'histoire s'invite dans le débat politique contemporain ».


Publié dans : IDENTITÉ NATIONALE - Par alain laurent-faucon
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Après une longue occultation de certains épisodes dramatiques de notre histoire coloniale, les revendications actuelles portent sur une "réécriture du récit national" qui prendrait en compte les mémoires "raturées" (Edouard Glissant).

 


DOSSIER DE PRESSE


 

Quand le récit national est fragmenté par la mémoire de

l'esclavage


 

Le Figaro – 10 mai 2006 – Opinions - Michel Wieviorka – Sociologue, directeur d'études à l'EHESS, auteur de La Tentation antisémite (Robert Laffont) et de La Violence (Balland)

 

Comme de nombreuses autres sociétés dans le monde, la nôtre est travaillée depuis la fin des années 60 par la poussée de toutes sortes d'identités particulières qui demandent à être reconnues dans l'espace public, et dont certaines – mais pas toutes – se constituent à partir de revendications mémorielles.

D'emblée, les premières manifestations concrètes de ce phénomène ont interpellé directement, et tout à la fois, la nation et la République. Les unes, notamment occitane, bretonne, et, un peu plus tard, corse avaient une dimension territoriale, reprochant alors à l'Etat français de s'être construit en malmenant, voire en détruisant les cultures régionales. D'autres étaient portées par des minorités sans ancrage territorial particulier : Juifs demandant à la France d'admettre officiellement ses responsabilités historiques durant la Deuxième Guerre mondiale, et devenant de plus en plus visibles dans la vie publique, dès cette époque, Arméniens, dont le « réveil » a pris d'abord un tour terroriste, avec de vives sympathies pour les attentats de l'Asala, avant de devenir une pression politique pour la reconnaissance du génocide de 1915. Puis sont venus d'autres expressions de cette poussée, à la fois identitaire et ménorielle, pour que soient reconnus les torts passés de la nation dans la traite négrière, l'esclavage, le colonialisme, les violences de la décolonisation, et que soient combattues les logiques qui les prolongent aujourd'hui, sous la forme principale du racisme et des discriminations.

Au départ, le cadre de l'Etat-nation, et même de l'Hexagone, suffisait pour penser ces mobilisations, soucieuses, sur des bases plus ou moins réalistes, de transformer le récit national au nom d'un passé nié, occultés, ou malmené. Mais, aujourd'hui, s'imposent des analyses « globales », articulant dimensions planétaires et ancrage national des revendications. Les Arméniens de France, par exemple, visent en fait la Turquie, qui elle-même n'est pas inactive dans le débat français ; et tout ce qui touche à l'esclavage ou à la colonisation présente non seulement des aspects liés à ce qui subsiste de l'Empire français, mais aussi d'autres, renvoyant à diverses migrations, par exemple venues d'Afrique subsaharienne, ou bien encore à l'islam.

Parmi les acteurs impliqués dans ces enjeux, examinons d'abord les groupes qui les soulèvent. Ils ont leurs idéologues, parfois capables de rigueur historique, mais pas nécessairement. La mémoire, en effet, n'en est pas toujours une, elle peut être adossée sur une argumentation mythique, lourde éventuellement de haine et de ressentiments, que quelques vagues références liées au passé viennent lester, pour finalement pervertir l'histoire, ou en tout cas la figer plutôt que de l'améliorer. C'est pourquoi, par contraste, il convient, par exemple, de prendre au sérieux l'action du Cran (Conseil représentatif des institutions noires de France), qui fédère plusieurs centaines d'associations et s'entoure de chercheurs, et notamment d'historiens professionnels.

Ces groupes sont tous plus ou moins tiraillés, en leur sein, par des logiques éventuellement conflictuelles, voire contradictoires : il n'est pas facile, par exemple, d'intégrer dans une même action « noire » des descendants d'esclaves antillais et ceux d'anciens colonisés africains dont les ancêtres ont peut-être contribué, en amont, à la traite négière. Un cas important, aux enjeux immenses, où une même histoire est portée par des groupes aux mémoires fragmentées, et hautement antagonistes, est donné par tout ce qui touche au passé algérien : enfants d'immigrés dont les parents ont appartenu au FLN, au MNA ou ont été harkis, descendants de Juifs d'Algérie, de pieds-noirs, soldats du contingent, etc. dessinent un ensemble qui est tout sauf intégré, et qui ne pèse assurément pas sur l'histoire dans une seule et même direction.

Ces groupes, que porte un mélange de revendications mémorielles et de luttes contre le racisme, la xénophobie ou l'intolérance religieuse, se constituent au départ en tant que victimes, passées et présentes ; ils encourent toujours le risque de s'enfermer alors dans une identité négative, d'être incapables de se projeter vers l'avenir, de mettre en avant l'idée d'un apport à la vie de la Cité, qu'il soit culturel ou autre – ce qui aboutit aussi à déresponsabiliser chacun de leurs membres.

Deuxième acteur important : les historiens professionnels. Leur mobilisation actuelle, notamment pour que la vérité historique soit de leur ressort, et non de celui des politiques, est tout à fait utile. Mais comment se fait-il qu'il ait été possible à des gouvernements ou des Parlements de les déposséder de cette responsabillité ? Dans certains cas, il faut faire l'hypothèse que l'historiographie française n'a pas su se saisir suffisamment tôt, ou massivement, des enjeux qui alimentent les luttes mémorielles. Il a fallu un Michael Marrus et Robert Paxton, l'un canadien, l'autre américain, par exemple, pour que soit véritablement lancé le débat en France sur Vichy et les Juifs.

Si des historiens se sentent obligés de pétitionner pour que leur discipline retrouve sa place, c'est certainement pour des raisons de fond, et qui tiennent à son statut même. Jusqu'à peu, l'histoire était profondément associée au récit national, même si certains historiens, les fondateurs de l'Ecole des Annales notamment, avaient pris leurs distances. Les demandes mémorielles, lorsqu'elles sont adossées à un passé réel, mettent toujours en cause le récit national, en même temps qu'elles s'inscrivent dans un paysage géopolitique qui déborde le cadre de l'Etat-nation. Elles participent dès lors de processus qui contribuent à affaiblir la légitimité de la discipline, par exemple en ce qui a trait à sa place à l'école, où elle cesse d'être portée par une identification à la nation, dans ce que celle-ci peut avoir de plus sacré.

L'examen du comportement des autres acteurs impliqués dans ces questions, celui par exemple des rsponsables politiques, confirmeraient aisément le sens général des remarques qui précèdent. Dans le passé, notre nation faisait l'histoire, en oubliant ses torts, et l'école républicaine intégrait tous les enfants dans le récit national. Aujourd'hui, la nation est mise en cause au fil des débats qui en débordent le cadre classique, et la République peine à intégrer tous les individus au seins d'une communauté égale, solidaire, et cimentée par un seul et même récit historique. Nous ne répondrons à de tels défis ni en rejetant systématiquement les mémoires au nom de la nation et de la République menacées, ni en cédant aux plus actives ou aux plus agressives d'entre elles. Mais en lançant les chantiers de recherche historiques nécessaires, en examinant avec les instruments de la raison les demandes mémorielles lorsqu'elles surgissent et en repensant la relation de l'histoire et de la nation.

 

 



Les grands oubliés du récit national


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 10.05.06

Pour la première fois, cinq ans après l'adoption, le 10 mai 2001, d'une loi reconnaissant la traite et l'esclavage pratiqués par les pays européens du XVe au XIXe siècle comme un "crime contre l'humanité", la France célèbre officiellement la mémoire de la multitude d'hommes qu'elle a asservis et exploités dans ses colonies des Antilles et de l'océan Indien.

Cette commémoration intervient alors que le débat sur le passé colonial et esclavagiste de la France fait rage : pétition des "indigènes de la République", contestation des célébrations du bicentenaire de la bataille d'Austerlitz au nom du souvenir du rétablissement par Bonaparte de l'esclavage, mises en cause de l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, accusé de révisionnisme...

La confrontation des idées a très vite pris un tour confus, violent et caricatural, et semble empêcher toute analyse sereine de cette histoire longtemps maintenue en dehors du récit national.

C'est cette longue occultation et la violence du "retour du refoulé" que l'on observe depuis plusieurs mois qui constituent le point de départ de Françoise Vergès, auteur de La Mémoire enchaînée. Questions sur l'esclavage. Pour cette historienne, "nous payons le silence et le retard qui ont permis aux discours du complot de s'engouffrer".

En effet, depuis le décret abolissant l'esclavage, le 27 avril 1848, le passé négrier de la France avait été enfoui sous le souvenir de l'abolition. On se glorifiait de cette victoire des Lumières, oubliant de préciser que ce n'est pas la liberté qui succéda à l'esclavage, mais bien le statut colonial : "inclusion dans l'humanité, exclusion du démos français".

Ce discours permettait d'occulter à la fois ce qui précéda et ce qui suivit le moment de l'abolition : une société raciste et inégalitaire, sur les terres de la patrie des droits de l'homme, dont les traces restent visibles dans la société actuelle.

La période esclavagiste, Françoise Vergès le souligne, est difficile à considérer dans son ensemble : mémoires fragmentaires et dispersées, grandes disparités dans l'espace et le temps, absence de témoignages directs... D'où l'importance d'interroger des sources souvent négligées : "Les chants, les rituels aux ancêtres, les langues portent en eux un savoir historique."

Cette démarche est d'autant plus nécessaire qu'après 1848 les anciens esclaves eux-mêmes ont voulu effacer le souvenir de ce qu'ils avaient vécu, concourant ainsi à ce que s'installe la chape de plomb que de nombreuses voix entendent aujourd'hui faire sauter.

Pour Françoise Vergès, ces revendications ne relèvent pas d'un quelconque "communautarisme", mais plutôt de la volonté de "donner droit de cité à une histoire qui est une part centrale de l'histoire de la France". Pour réparer, au moins symboliquement, une "injustice historique" et intégrer les habitants des DOM "à cette "communauté française imaginaire" dont ils ont été exclus jusqu'à aujourd'hui".

On ne peut que souscrire à cette revendication d'une "réécriture du récit national" qui prendrait enfin en compte ces mémoires "raturées" (Edouard Glissant). Mais on regrettera certaines simplifications. Ainsi, la part des esclavagistes d'Afrique noire et du monde musulman dans les traites négrières ne serait que marginale ("il est évident qu'un commerce qui dure plusieurs siècles et met en relation plusieurs mondes et plusieurs économies entraîne des complicités") ; l'histoire de l'esclavage moderne commencerait avec le XVe siècle, et l'esclavage tel qu'il fut pratiqué par les Occidentaux serait radicalement différent des autres formes d'asservissement. Ces affirmations, que d'autres historiens contestent, affaiblissent plutôt la démonstration de Mme Vergès.

Jérôme Gauthere

LA MÉMOIRE ENCHAÎNÉE. QUESTIONS SUR L'ESCLAVAGE de Françoise Vergès. Albin Michel.


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Esclavage : commémorer et combattre ?

 

LEMONDE.FR | 04.05.06 | 14h56 • Mis à jour le 10.05.06 | 17h26

L'intégralité du débat avec Françoise Vergès, membre du Comité pour la mémoire de l'esclavage et auteure de "La mémoire enchaînée : Penser l'esclavage aujourd'hui" (Albin Michel, 2006), mercredi 10 mai 2006

QUESTION - Pourquoi avez-vous orienté vos recherches sur le thème de l'esclavage et pourquoi avez-vous accepté d'être membre du Comité pour la mémoire de l'esclavage ? Etes-vous vous même une descendante d'esclave ? En êtes-vous fière ?

Françoise Vergès : Je me suis intéressée à la question dès mon enfance. J'ai grandi à la Réunion, dont l'histoire, la culture, l'environnement, la nature sont héritiers de l'esclavage et du colonialisme. Tous les noms de l'intérieur de l'île sont des noms malgaches, par exemple. On n'en parlait pas du tout à l'école à l'époque. Mais j'étais dans une famille d'intellectuels anticolonialistes, et on m'a expliqué l'histoire. Ensuite, je trouve que repenser la figure de l'esclave et le silence autour de cette figure dans la pensée française est très révélatrice des limites de son universalisme. Et étudier cela, vraiment, est très important pour comprendre des choses présentes : les racines du racisme, les origines des inégalités dans les DOM, les origines aussi des inégalités économiques. Et aussi le dépeuplement de l'Afrique causé par la traite négrière. Toutes ces questions m'ont semblé, à moi qui m'intéresse aux questions de liberté, d'égalité, de justice, importantes. Je ne suis pas directement descendante d'esclaves, mais je suis fière de cette histoire et je suis fière de contribuer à faire connaître cette histoire.

QUESTION - Certains disent que la France n'a de cesse de s'autoflageller et qu'elle n'assume pas son histoire, qu'en pensez-vous ?

Françoise Vergès : Cette histoire, elle l'assume parce qu'il y a eu une mobilisation des descendants d'esclaves, d'associations, de chercheurs, et elle commence tout juste à l'assumer. Assumer, ce n'est pas s'autoflageller, justement. Assumer, c'est étudier les responsabilités dans cet événement. Pour moi, ce n'est pas de l'autoflagellation.

QUESTION - Est-ce que l'Afrique doit être responsable au même titre que l'Europe face à la traite négrière ?

Françoise Vergès : Peut-être pas au même titre. Les responsabilités ne sont pas égales. Il y avait des traites à l'intérieur du continent africain, et des systèmes esclavagistes, mais ce sont les Européens qui sont venus chercher des millions d'Africains pour les déporter de l'autre côté de l'Atlantique. Il y a donc une responsabilité particulière pour l'Europe, responsabilité qui va aussi avec le fait que l'Europe s'est voulue le berceau de la civilisation. Il faut étudier toutes les responsabilités par ailleurs.

QUESTION - Selon l'"Express", au Niger (qui compte à peine plus de 10 millions d'habitants) 800 000 personnes seraient encore propriété pleine et entière d'une personne ou d'une famille.

QUESTION - Commémorer, n'est-ce pas donner l'impression que l'esclavage est derrière nous et ne fait partie que de notre passé alors que l'esclavage moderne est bien une réalité ?

Françoise Vergès : Il faudrait déjà s'entendre sur ce qu'on appelle esclavage moderne. On a parlé de l'esclavage du CPE. Dans les grands textes féministes, on parlait de l'esclavage des femmes dans la société française du XVIIIe siècle. Il y a l'esclavage qu'on appelle colonial, celui que l'Europe organise pour son empire colonial. Les formes actuelles d'esclavage, notamment en Afrique, sont dues à l'extrême pauvreté, ou des choses qui sont restées d'avant. Les familles vendent leur enfant, s'en débarrassent. Mais n'oublions pas que la très grande pauvreté au XIXe siècle, en Angleterre ou d'autres pays d'Europe, ce sont aussi les gens qui se débarrassent de leur enfant pour les faire travailler. Il n'y a qu'à relire Dickens. Il y a donc cet esclavage dont la cause est la grande pauvreté, et cet esclavage dont nous parlons, qui lui s'appuie sur les guerres de razzia pour enlever les gens et les déporter. En commémorant l'esclavage aujourd'hui, cela permet de réfléchir sur les nouvelles formes de servitude.


"UN CRIME CONTRE L'HUMANITÉ"

 

QUESTION - Bonjour Francoise Vergès, c'est Cilas Kemedjio depuis l'université de Rochester aux Etats-Unis. Je suis en train de lire le livre de Petre-Grenuilleau sur les traites négrières. L'auteur s'emploie à relativiser la traite occidentale en invoquant la plus grande importance des traites dites orientales, en mettant en avant ce qu'il appelle l'offre africaine. Je voudrais vous demander ce que vous pensez de son approche en tant qu'historienne, mais aussi de commenter son intervention dans le contexte politique et intellectuel de la France d'aujourd'hui.

Françoise Vergès : Premier point : je trouve que c'est un livre très incomplet scientifiquement, très vague aussi dans certains aspects, et qui met sur le même plan toutes les traites. Il est évident qu'il faut parler des traites orientales et intra-africaines, et de leurs conséquences pour l'Afrique. Mais le livre ne permet pas de comprendre ce qui est différent entre ces traites. Je voudrais souligner que ce livre a été publié chez Gallimard, grande maison d'édition, à la Bibliothèque de l'histoire, et que quand il est sorti il a reçu aussitôt un soutien énorme des médias. Pour moi, c'est cet aspect symptomatique qui est intéressant dans ce livre, à côté de la question scientifique.

Pourquoi ce livre devient-il tout de suite une "bible" de référence absolue comme s'il n'y avait rien eu avant ni après ? Je pense que cela révèle plutôt la difficulté en France d'aborder ces questions de manière complexe. On nous fait croire que parce que Petre-Grenuilleau parle aussi des autres traites qu'il ferait une histoire complète, mais en fait, il ne nous explique pas pourquoi la traite négrière européenne dure si longtemps. Cet ouvrage aurait pu ouvrir un débat, mais le fait qu'on nous l'ait présenté comme l'ouvrage définitif sur cette question a refermé le débat. Ce que je souhaite, ce sont des débats vraiment critiques et ouverts.

QUESTION - Ne devrait-on pas faire la différence entre l'esclavage et la traite pour que ce soit plus clair pour tous ? Il s'agit alors de ne pas tout confondre et de ne pas permettre à ceux qui l'on pratiquée de s'excuser et de déplacer leur responsabilité...

Françoise Vergès : Les deux histoires ne sont effectivement pas exactement les mêmes, mais elles sont en même temps liées, c'est là la difficulté. Faire l'histoire de la traite négrière et de l'esclavage implique de se positionner sur plusieurs territoires : les ports négriers européens, les endroits de traite en Afrique, les îles où on s'arrête et les colonies où on arrive. Et ce qui se passe quand on arrive aux colonies, quel est le système qui attend les esclaves. Et ces systèmes varient d'une colonie à l'autre et vont aussi varier d'une époque à une autre. Ce qui se passe à la fin du XVIe siècle n'est plus ce qui se passe à la fin du XVIIIe siècle dans tous ces endroits. Il y a donc de vrais problèmes méthodologiques sur lesquels il faut réfléchir sérieusement. On ne peut pas traiter entièrement la question de la traite sans parler de la question de l'esclavage. Parce qu'il y aura des moments de pics de la traite et des moments de reflux qui vont correspondre à des demandes plus fortes ou plus faibles dans les colonies. Et les lieux de traite vont aussi se déplacer. Les deux questions sont donc à la fois séparées et liées.

QUESTION - Doit-on en arriver à demander des réparations selon vous à l'Occident ?

Françoise Vergès : D'abord, qui est "on" ? Parle-t-on des pays africains saignés par la traite, des sociétés anciennement esclavagistes ? Si l'on parle de la France, la question de la réparation pourrait s'entendre sous la forme de politique publique. Dans les domaines de la culture, de la recherche, de l'enseignement. Valoriser des lieux de mémoire, construire des centres de documentation, faire des bourses de recherche, aider les universités africaines, aider les maisons d'édition africaines. Faire une politique de soutien à la production de films, de documentaires. Et pour les DOM, comment réduire les inégalités, le chômage...

QUESTION - Le débat sur l'esclavage est-il selon vous à mettre sur le même plan que les autres génocides ? Y a-t-il eu volonté d'anéantissement ?

Françoise Vergès : Je pense qu'il est très important justement de distinguer en quoi c'est un crime contre l'humanité. La finalité de l'esclavage n'est pas le génocide. Le génocide, c'est la volonté délibérée d'effacer de la surface de la Terre un peuple, de faire qu'il n'en reste rien. La finalité de l'esclavage, c'est d'avoir accès à une force de travail inépuisable et que l'on traite très mal. C'est un système meurtrier, mais pas génocidaire. Il faut être très clair sur les termes. Mais pour autant, c'est un crime contre l'humanité.

QUESTION - En quoi la traite occidentale est-elle fondamentalement différente des autres formes de traite, si l'on met de côté l'intensité et l'industrialisation ? Qu'est-ce qui constituerait, sur le plan historique, la nouveauté de la traite transatlantique ?

Françoise Vergès : L'aspect massif de mise en relation de mondes différents. Il y a certaines traites orientales qui vont transporter des Africains en Inde, à Madagascar..., mais pas de manière massive. Les traites négrières européennes vont profondément bouleverser la cartographie du monde, en retraçant de nouvelles frontières, en créant de nouveaux Etats et en mettant en relation des peuples de manière violente. C'est ce qu'on appelle le "triangle atlantique", qu'il faut imaginer de manière multiple, complexe. La traite intra-africaine et orientale ne va pas produire cela de manière aussi massive.

QUESTION - Ne craignez-vous pas qu'en ouvrant un tel débat, il y ait de la récupération de la part de certains mouvements "communautarisants" du type de celui des "indigènes de la République" ?

Françoise Vergès : On peut s'y attendre, mais je n'en ai pas peur. Il n'y a pas de raison que ce terrain ne soit pas conflictuel. Toute réécriture de l'histoire donne lieu à des conflits. Que ce soit l'histoire des femmes, des ouvriers, des colonisés, et maintenant de nouveau l'histoire des esclaves, cela va donner lieu à des conflits. Tout le monde n'a pas les mêmes intérêts. Et c'est assez normal. Aucune écriture de l'histoire n'a été harmonieuse, sauf à imaginer une écriture totalitaire. Donc je combats les dérives, mais je ne les crains pas.

 

 

"LE NOIR EST UNE COULEUR INVENTÉE PAR L'ESCLAVAGE, PAR L'EUROPE"

QUESTION - Sur quel type de société l'abolition a-t-elle débouché ? Le sud des Etats-Unis, les Antilles françaises ou la Réunion sont-ils comparables ?

Françoise Vergès : Non, elles sont très différentes. C'est pourquoi il faut faire attention à toutes les différences. Il y a à la fois tout ce qui unit tous ces mondes, la traite et l'esclavage, et ce qui les différencie. Une des différences sur laquelle on insiste peu et qui me semble pourtant importante, c'est que dans les colonies de canne à sucre, Antilles et Réunion par exemple, il y a eu un très grand déséquilibre entre les sexes tout au long de l'histoire. C'est deux tiers d'hommes, un tiers de femmes en moyenne. Aux Etats-Unis, par contre, assez rapidement, il y a reproduction de la force de travail sur place. Cela signifie que les sociétés esclavagistes de canne à sucre sont beaucoup plus violentes et brutales. Ce sont des sociétés où des milliers d'hommes sont asservis par un tout petit groupe d'hommes. C'est une différence.

Autre différence : aux Etats-Unis, les esclaves vont avoir plus rapidement accès à la lecture et à l'écriture. Et c'est pour ça que nous disposons de témoignages d'esclaves, alors que dans les colonies françaises, aucun esclave n'a écrit son histoire.

Il y aurait beaucoup d'autres différences. Par exemple si on prend les colonies françaises seulement, il y a de très grandes différences entre la Réunion, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane. Car le genre de culture qui se construit dans la colonie est évidemment en relation avec les populations d'esclaves qui y arrivent. A la Réunion, les esclaves viendront massivement de l'Afrique de l'Est, du Mozambique, et de Madagascar, apportant avec eux d'autres langues, d'autres cultures que les esclaves qui peupleront les Antilles françaises, qui viendront eux de l'Afrique de l'Ouest. Il y a aussi le fait que les Antilles sont dans les Caraïbes, qui constituent un vrai archipel. La Réunion est très isolée, les nouvelles vont arriver plus lentement. Il y aura aussi beaucoup plus de marronnage à la Réunion à cause de la géographie, les hautes montagnes où l'on peut se réfugier.

 

QUESTION - Que vous inspire la réalité réunionnaise, souvent vantée pour ses métissages ; est-elle une chance, résultat improbable de la traite ou une catastrophe issue de la même cause ?

Françoise Vergès : Première chose : oui, il y a un très fort métissage à la Réunion, une très grande diversité, puisqu'il y a eu aussi un nombre important des gens de culture indienne, de Chinois, de musulmans, plus qu'aux Antilles. C'est une petite île où il y a beaucoup plus de rencontres de civilisations très différentes. Et je préfère le terme de "créolisation" que celui de métissage. De toute façon, elle a été à l'œuvre dès les premières années de la naissance de cette société. C'est toujours à l'issue de processus inégalitaires, ce n'est pas harmonieux, mais ça a aussi donné l'incroyable richesse de la culture réunionnaise. La créolisation est donc une chance si l'ouverture à l'autre est toujours préservée.

QUESTION - Que vous inspire la réalité réunionnaise, souvent vantée pour ses métissages ; est-elle une chance, résultat improbable de la traite ou une catastrophe issue de la même cause ?

Françoise Vergès : Première chose : oui, il y a un très fort métissage à la Réunion, une très grande diversité, puisqu'il y a eu aussi un nombre important des gens de culture indienne, de Chinois, de musulmans, plus qu'aux Antilles. C'est une petite île où il y a beaucoup plus de rencontres de civilisations très différentes. Et je préfère le terme de "créolisation" que celui de métissage. De toute façon, elle a été à l'œuvre dès les premières années de la naissance de cette société. C'est toujours à l'issue de processus inégalitaires, ce n'est pas harmonieux, mais ça a aussi donné l'incroyable richesse de la culture réunionnaise. La créolisation est donc une chance si l'ouverture à l'autre est toujours préservée.

QUESTION - Que pensez-vous de l'association le CRAN (Conseil représentatif associations noires) ? Est-ce une association raciste ? Que dirait-on si des Blancs se réunissaient en fonction de leur couleur ?

Françoise Vergès : Mais les Blancs n'ont pas à se réunir en fonction de leur couleur. Le blanc n'est pas une couleur dans la société française. Quand vous êtes Blanc, vous n'êtes pas victime de discrimination parce que vous êtes Blanc. Peut-être parce que vous êtes une femme, mais pas à cause de votre couleur. Le noir est une couleur inventée par l'esclavage, par l'Europe. On entend souvent des enfants qui vous disent qu'ils n'étaient pas Noirs jusqu'à ce qu'ils aillent à l'école en France. C'est à l'école que tout d'un coup on leur a dit : sale Noir, sale Nègre, etc.

Deuxième chose : le CRAN s'est constitué pour notamment souligner le fait qu'être Noir en France n'était pas neutre. Vous êtes sujet à des discriminations quand vous êtes Noir. On pourrait rapprocher ce mouvement dans son projet du Mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis, qui demandait aussi la fin des discriminations dues à la couleur. L'accusation de communautarisme qui est faite chaque fois qu'un groupe veut se faire entendre est pour moi défensive. Ecoutons ce que les gens ont à dire.

QUESTION - Existe-t-il un débat analogue dans d'autres pays occidentaux ayant participé à l'esclavage ?

Françoise Vergès : Oui, en Angleterre, par exemple, grande puissance esclavagiste, il y a un débat. Liverpool, grand port négrier, a consacré une partie de son musée à la question. La ville a assumé son passé. Il y a d'autres musées qui ont des espaces consacrés à cette histoire. Il y a eu des films, des documentaires en Angleterre, et il y a tous les mois de février ce qu'on appelle le Black History Month où des tas d'aspects de l'histoire des mondes noirs sont abordés. A Amsterdam, il y a un centre d'études de la traite et de l'esclavage. Mais partout il y a de la résistance.

QUESTION - Quand on parle de responsabilité, ne pensez-vous pas qu'il faudrait inclure celle de l'Eglise dans la déportation et la déshumanisation d'individus ?

Françoise Vergès : Bien sûr. L'Eglise n'a pas bronché pendant des siècles, et a même soutenu la traite et l'esclavage. L'Eglise pensait que grâce à l'esclavage on allait christianiser ceux qui étaient présentés comme des sauvages. Beaucoup d'historiens ont d'ailleurs parlé de la responsabilité de l'Eglise.

QUESTION - Doit-on différencier les niveaux de responsabilité entre Etats africains esclavagistes et Europe ?

Françoise Vergès : Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais l'Europe doit se pencher sur sa responsabilité. Les responsabilités sont différentes. Ce n'est pas une question de moins ou de plus. Ce serait aux Africains eux-mêmes de discuter de leurs responsabilités. Mais les Etats africains actuels n'existaient pas à l'époque de l'esclavage. D'autre part, ce n'est pas une question de niveau, mais de forme de responsabilité différente.

QUESTION - Comment se fait-il que la France ait du mal à prendre en compte sa réalité multiculturelle ? Est-ce dû uniquement à l'absence (réparée aujourd'hui) de commémoration nationale de l'abolition de l'esclavage ?

Françoise Vergès : C'est aussi parce que la France s'est toujours pensée universelle. Depuis très longtemps, il y a une confusion entre être Français et l'universel. Léopold Senghor, le poète, avait une phrase très claire là-dessus, il disait : le Français veut apporter le pain et la liberté partout, mais ce pain et cette liberté seront français. L'universalisme de ce peuple est français. Et je pense que la France s'est constituée en pays universel, elle a confondu ce qui était français et ce qui était universel. Donc pour elle, c'est comme si elle était le monde entier.

QUESTION - Ne pensez-vous pas que la faiblesse de l'histoire enseignée concernant l'esclavage est liée à la faiblesse de l'histoire coloniale dans les programmes ?

Françoise Vergès : Oui, c'est un tout, comme je le disais. Il n'y a pas de chaire de l'histoire coloniale au Collège de France, il n'y a pas de grand laboratoire de recherche de l'histoire coloniale. Esclavage et monde colonial, c'est un peu compliqué pour la France. Mais nous avons plus d'historiens du monde colonial que du monde esclavagiste.

QUESTION - Pensez-vous que les commémorations de ce 10 mai en France sont à la hauteur de l'événement ?

Françoise Vergès : C'est la première, je pense qu'il faut d'abord se réjouir. C'est une étape dans une très longue marche qui commence avec les premiers esclaves et toute cette histoire gardée dans la mémoire orale des peuples. Ce matin, au jardin du Luxembourg, le magnifique poème d'Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal, était dit par un acteur. En plein cœur de ce jardin, on entendait la voix d'un arrière-arrière-petit-fils d'esclaves. Réjouissons-nous déjà de ce premier pas. Il n'est pas une fin, mais une étape. Il faut continuer. Il y a encore énormément de choses à faire, et des choses passionnantes.

Chat modéré par Constance Baudry



VERBATIM



Discours de Jacques Chirac



Partager la mémoire de l'esclavage

 
LE MONDE | 30.01.06

 

Dans l'histoire de l'humanité, l'esclavage est une blessure. Une tragédie dont tous les continents ont été meurtris. Une abomination perpétrée, pendant plusieurs siècles, par les Européens à travers un inqualifiable commerce entre l'Afrique, les Amériques et les îles de l'océan Indien. Un trafic dont il faut se représenter la réalité : des villageois vivant dans la peur, enlevés en masse, privés de leur identité, arrachés aux leurs et à leur culture. Tant d'hommes et de femmes captifs, entassés dans des bateaux où plus d'un sur dix mourait. Tant d'hommes et de femmes vendus comme du bétail et exploités dans des conditions inhumaines! Chère Maryse Condé [écrivain, présidente du Comité pour la mémoire de l'esclavage], vous le racontez avec force et émotion dans votre beau livre, Ségou. La plupart des puissances européennes se sont livrées à la traite. Pendant plusieurs siècles, elles ont assimilé des êtres humains à des marchandises. En France, le code noir, promulgué en 1685, définissait l'esclave comme un "bien meuble".

L'esclavage a nourri le racisme. C'est lorsqu'il s'est agi de justifier l'injustifiable que l'on a échafaudé des théories racistes. C'est-à-dire l'affirmation révoltante qu'il existerait des "races" par nature inférieures à d'autres. Le racisme, d'où qu'il vienne, est un crime du cœur et de l'esprit. Il abaisse, il salit, il détruit. Le racisme, c'est l'une des raisons pour lesquelles la mémoire de l'esclavage est une plaie encore vive pour certains de nos concitoyens.

Dans la République, nous pouvons tout nous dire sur notre histoire. C'est d'autant plus vrai que la République s'est construite avec le mouvement de l'abolition. Les premiers à combattre l'esclavage furent les esclaves eux-mêmes. Les révoltes étaient fréquentes et sévèrement réprimées. Plus tard, il y eut le commandant Delgrès, soldat de l'armée républicaine, qui proclama le 10 mai 1802 qu'il voulait "vivre libre ou mourir"; Toussaint-Louverture, qui créa les conditions de l'indépendance de Saint-Domingue, devenue Haïti; la mulâtresse Solitude, Cimendef et Dimitile, figures emblématiques des "marrons", comme on appelait alors les esclaves fugitifs. Ces noms, ces destins hors du commun, souvent tragiques, trop peu de Français les connaissent. Pourtant, ils font partie de l'histoire de France.

Très tôt, une prise de conscience avait germé. Quelques-uns, parmi les Européens, s'étaient dressés contre l'esclavage. En France, ceux qui, avant même la République, avaient l'esprit républicain firent de l'émancipation leur combat. Ce fut l'honneur de la Ire République, en 1794, d'abolir l'esclavage dans les colonies françaises. Rétabli par le Consulat en 1802, il fut définitivement aboli, par la IIe République, le 27 avril 1848, à l'initiative de Victor Schœlcher.

Il faut le dire, avec fierté : depuis l'origine, la République est incompatible avec l'esclavage. C'est dans cette tradition historique que s'est inscrite la représentation nationale, lorsque, en 2001, elle a fait de la France le premier pays au monde à inscrire, dans la loi, la reconnaissance de l'esclavage comme crime contre l'humanité.

L'abolition de 1848 est un moment décisif de notre histoire : l'un de ceux qui ont forgé l'idée que nous nous faisons de notre pays, terre des droits de l'homme. Mais, au-delà de l'abolition, c'est aujourd'hui l'ensemble de la mémoire de l'esclavage, longtemps refoulée, qui doit entrer dans notre histoire : une mémoire qui doit être véritablement partagée.

Ce travail, nous devons l'accomplir pour honorer la mémoire de toutes les victimes de ce trafic honteux. Pour leur rendre la dignité. Nous devons l'accomplir pour reconnaître pleinement l'apport des esclaves et de leurs descendants à notre pays. Car de l'histoire effroyable de l'esclavage, de ce long cortège de souffrances et de destins brisés, est née aussi une grande culture. Et une littérature qui constitue sans doute l'une des meilleures parts de la littérature française d'aujourd'hui : vous en êtes, chère Maryse Condé, cher Edouard Glissant, parmi les plus éminents représentants. Et je pense aussi, bien sûr, à Aimé Césaire.

La grandeur d'un pays, c'est d'assumer toute son histoire. Avec ses pages glorieuses, mais aussi avec sa part d'ombre. Notre histoire est celle d'une grande nation. Regardons-la avec fierté. Regardons-la telle qu'elle a été. C'est ainsi qu'un peuple se rassemble, qu'il devient plus uni et plus fort. C'est ce qui est en jeu à travers les questions de mémoire : l'unité et la cohésion nationale, l'amour de son pays et la confiance dans ce que l'on est.

C'est pourquoi je souhaite que, dès cette année, la France métropolitaine honore le souvenir des esclaves et commémore l'abolition de l'esclavage. Ce sera, comme le propose votre rapport, au terme d'un travail très approfondi, le 10 mai, date anniversaire de l'adoption à l'unanimité par le Sénat, en deuxième et dernière lecture, de la loi reconnaissant la traite et l'esclavage comme un crime contre l'humanité.

Aucune date ne saurait concilier tous les points de vue. Mais ce qui compte, avant tout, c'est que cette journée existe. Elle ne se substituera pas aux dates qui existent déjà dans chaque département d'outre-mer. Dès le 10 mai de cette année, des commémorations seront organisées dans les lieux de mémoire de la traite et de l'esclavage en métropole, outre-mer et, je le souhaite, sur le continent africain. Votre Comité devra y veiller.

Au-delà de cette commémoration, l'esclavage doit trouver sa juste place dans les programmes de l'école primaire, du collège et du lycée. En outre, les œuvres, objets et archives relatifs à la traite et à l'esclavage constituent un patrimoine d'une exceptionnelle richesse : il devra être préservé, valorisé et présenté au public dans nos musées.

Nous devons également développer la connaissance scientifique de cette tragédie. Même si cela ne diminue en rien la responsabilité des pays européens, la mise en place de la traite, comme l'a bien montré votre rapport, demandait une organisation, mais aussi des relais actifs dans les territoires dont étaient issus les esclaves ou dans des pays voisins. Il y eut un esclavage avant la traite. Il y en eut un après. Enrichir notre savoir, c'est le moyen d'établir la vérité et de sortir de polémiques inutiles. Un centre de recherche sera créé à cet effet.

Et, bien sûr, la mémoire de l'esclavage doit s'incarner dans un lieu ouvert à tous les chercheurs et au public. J'ai décidé de confier à Edouard Glissant, l'un de nos plus grands écrivains, homme de la mémoire et de l'universel, la présidence d'une mission de préfiguration d'un Centre national consacré à la traite, à l'esclavage et à leurs abolitions. Le Comité pour la mémoire de l'esclavage, chère Maryse Condé, sera étroitement associé à cette mission.

Enfin, le combat contre l'asservissement est un combat d'aujourd'hui. C'est un combat de la France et de la francophonie. Le travail forcé existe, sous une forme ou sous une autre, sur presque tous les continents : selon les Nations unies, plus de 20 millions de personnes en sont victimes. Comment tolérer qu'en ce début du XXIe siècle il y ait, dans le monde, des familles "enchaînées", génération après génération, dans la servitude pour dettes? Que tant d'enfants travaillent, et dans des conditions épouvantables? Que tant de jeunes filles soient vendues par leurs familles, pour devenir des domestiques sans salaire ou être livrées à la prostitution? Il y a eu des progrès. Mais la tâche reste immense : la France est au premier rang dans ce combat pour les droits de l'homme. Afin de lutter contre les survivances de l'esclavage, mais aussi contre ses résurgences dans le contexte de la compétition économique mondiale, il faut approfondir la coopération entre les pays du Nord et ceux du Sud. La croissance doit être un accélérateur du progrès social. Il faut aussi rapprocher les organisations internationales concernées, en particulier l'Organisation internationale du travail et l'Organisation mondiale du commerce. Le droit du commerce international ne saurait ignorer les principes fondamentaux des droits de l'homme.

Il nous faut enfin veiller à ce que les entreprises occidentales, lorsqu'elles investissent dans les pays pauvres ou émergents, respectent les principes fondamentaux du droit du travail tels qu'ils sont inscrits dans le droit international. C'est pourquoi je compte proposer une initiative européenne et internationale. Les entreprises qui, sciemment, auraient recouru au travail forcé doivent pouvoir être poursuivies et condamnées par les tribunaux nationaux, même pour des faits commis à l'étr

Publié dans : IDENTITÉ NATIONALE - Par alain laurent-faucon
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La dissertation de "culture gé" est une épreuve à fort coefficient dans les concours de la fonction publique d'Etat, terriroriale, hospitalière, et je me suis aperçu que rares étaient les étudiant(e)s qui savaient QUESTIONNER LE SUJET. Le réflexe est d'utiliser des plans pré-formatés et des fiches stéréotypées. D'où la raison d'être de ce blog : QUESTIONNER LE SUJET et PENSER à partir des savoirs exigés.

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