SYNTHÈSE : LA TRAITE DES NOIRS ET L’ESCLAVAGE


De la servitude nécessaire et admise

Pour arrêter le dépeuplement d’Hispaniola (l’actuelle Haïti) – les indigènes, décimés par les mauvais traitements, les maladies et la faim, ne sont plus que quelques milliers en 1510 alors qu’ils étaient peut-être un million en 1492 -, Bartolomé de Las Casas propose qu’on fasse appel à une main-d’œuvre nouvelle, celle des esclaves importés d’Afrique. S’il ne perçoit pas, dans un premier temps, l’iniquité d’une telle solution, celui qui fut le plus ardent défenseur des Indiens du Nouveau Monde n’est pas toutefois à l’origine de la traite négrière, une pratique déjà ancienne et acceptée par les chrétiens de l’époque. Ce n’est que plus tard que Las Casas regrettera d’avoir pu faire une telle proposition. Mais l'esclavage, que les Écritures Saintes ne condamnaient pas, était chose admise. Par exemple, lors de sa querelle avec le pasteur protestant Jurieu, Bossuet, évêque de Meaux, écrira : « De condamner cet état [de servitude], ce serait entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés, c’est-à-dire dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste : ce serait non seulement condamner le droit des gens, où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois, mais ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état et n’oblige point les maîtres à les affranchir. »


Les réflexions de Paul sur l’esclavage

Dans son Épître aux Ephésiens (6, 5-8), Paul déclare : « Esclaves, obéissez à vos maîtres d’ici-bas avec crainte et tremblement, en simplicité de cœur, comme au Christ, non d’une obéissance tout extérieure qui cherche à plaire aux hommes, mais comme des esclaves du Christ, qui font avec âme la volonté de Dieu. Que votre service empressé s’adresse au Seigneur et non aux hommes, dans l’assurance que chacun sera payé par le Seigneur selon ce qu’il aura fait de bien, qu’il soit esclave ou qu’il soit libre. »

Dans sa Première épître à Timothée (6, 1-2), Paul, parlant des esclaves, dit : « Tous ceux qui sont sous le joug de l’esclavage doivent considérer leurs maîtres comme dignes d’un entier respect, afin que le nom de Dieu et la doctrine ne soient pas blasphémés. Quant à ceux qui ont pour maîtres des croyants, qu’ils n’aillent pas les mépriser sous prétexte que ce sont des frères ; qu’au contraire ils les servent d’autant mieux que ce sont des croyants et des amis de Dieu qui bénéficient de leurs services.

Dans son Épître à Tite (2, 9-10), Paul rappelle à Tite les devoirs particuliers qu’il faut enseigner à certains fidèles comme, par exemple, les vieillards, les femmes âgées, et les esclaves : « Que les esclaves soient soumis en tout à leurs maîtres, cherchant à leur donner satisfaction, évitant de les contredire, ne commettant aucune indélicatesse, se montrant au contraire d’une parfaite fidélité : ainsi feront-ils honneur en tout à la doctrine de Dieu notre Sauveur. »

Traite négrière et commerce triangulaire


Récemment installées en Amérique, les puissances maritimes européennes mettent en place la traite négrière au cours des XVIe et XVIIe
siècles et la portent à son apogée au siècle suivant. Cette traite concerne d’abord les colonies du Nouveau Monde puis l’archipel des Mascareignes dans l'océan Indien – c’est-à-dire : les îles de France et de Bourbon (l’île Maurice et la Réunion).

Pour des questions de rentabilité, la traite devient un véritable commerce triangulaire : 1/ échanger sur la côte africaine, avec les chefs locaux, des produits bruts et manufacturés européens contre des captifs ; 2/ transporter les captifs par-delà les océans pour les amener dans les colonies ; 3/ vendre ou échanger les captifs contre des denrées tropicales destinées à l’Europe.

La traite négrière - c’est-à-dire la déportation dans les colonies de captifs africains vendus par d’autres tribus africaines – s’avère possible parce que la traite et l’esclavage existaient en Afrique avant l’arrivée des navires portugais puis européens. Toutefois, si cette dimension africaine de la traite est admise par tous les historiens, il n'en demeure pas moins vrai que les Africains ont généralisé un tel trafic parce qu’ils trouvaient des acheteurs. En fait, c'est avec la conquête arabe dans les premiers temps de l’islam que la traite a commencé dans le continent africain. Les populations soumises sont en effet obligées de fournir à leurs vainqueurs une main-d'œuvre servile. Se mettent alors en place deux circuits : une traite transsaharienne à destination du nord de l'Afrique et du Moyen-Orient ; une traite orientale à destination de la mer Rouge. A cette traite sous contrôle arabo-musulman s'en ajoute une autre au sud du Sahara, purement interne à l’Afrique celle-là, et qui est alimentée par les razzias et les guerres entre les ethnies et les potentats locaux.

Les transactions d’un négrier, le nègre pièce d’Inde

Après avoir quitté la France le 22 juillet 1702, accompagné d’une frégate de 44 canons, le navire « L’Aigle » arrive au large de l’Angola portugaise. Si l’on en juge par le Journal d’un voyage sur les Costes d’Afrique et aux Indes d’Espagne, fait à bord du navire L’Aigle et publié sous son nom d’auteur à Rouen en 1723, les négociations s’engagent comme suit avec le roi du pays. « La harangue a été courte : ils [les représentants de la Compagnie de commerce] l’ont simplement assuré de l’amitié du Roi leur maître […] Ensuite ils lui ont présenté de la part du Roi un manteau d’écarlate, une robe de chambre, un chapeau garni d’un plumet blanc. Ce nègre, ébloui par tant de belles choses, […] les a reçus parfaitement bien, mais encore mieux leur présent. Il leur a promis de favoriser leur commerce […] Ils ont convenu des coutumes et des droits qu’on lui paierait […] »

Une fois l’autorisation du potentat local obtenue, les négociations s’engagent avec les intermédiaires indigènes qui se chargent de mettre en rapport les marins européens avec les marchands d’esclaves. Les transactions se font en « pièces du pays » - c’est-à-dire en esclaves -, dont l’auteur du Journal fournit un tarif détaillé. Par exemple : « […] Bassins de cuivre : 10 pour une pièce [entendons : 10 bassins de cuivre équivalent à une pièce du pays et peuvent être échangés contre celle-ci]. Corail : 2 onces pour une pièce. Couteaux : 24 pour une pièce. Fusil : 1 pour une pièce. Miroirs grands : 6 pour une pièce. Sabres : 2 pour une pièce […] »

Grâce aux intermédiaires, les esclaves sont enfin achetés aux marchands noirs qui les ont conduit jusqu’à la côte. L’esclave le plus chèrement payé est « le nègre, pièce d’Inde », représentant un individu mâle de quinze à trente-cinq ans, sans défauts et de bonne constitution. Sa cargaison rassemblée, le navire « l’Aigle » met la voile vers l’Amérique du Sud… (extraits du Journal reproduits dans les Cahiers d’Histoire et de Bibliographie sur « l’Amérique du Sud au XVIIIe siècle », 1942, n°3).


Le Code noir de Colbert

En mars 1685, Colbert accompagne les mesures prises en faveur de la traite en octroyant la première protection légale des esclaves en soixante articles connue sous le nom de Code Noir. Cette ordonnance concerne le régime, la police et le commerce des esclaves dans les îles françaises de l'Amérique - puis de l'océan Indien en 1723. Il s'agit, en théorie, de définir les droits et les devoirs des esclaves et des maîtres les uns envers les autres. En pratique, et quand ils sont respectés, les droits de l'esclave se limitent à l'accès aux sacrements religieux – notamment à ceux du mariage qui donnent ainsi une existence légale à la famille de l’esclave –, aux soins médicaux, à l’obtention d'une ration alimentaire hebdomadaire et à la distribution de deux habits par an. Les droits du maître, quant à eux, placent l'esclave sous sa complète dépendance : il est d’ailleurs sa propriété, son bien « meuble », et il peut le léguer, le vendre, le punir. Par exemple, à la première évasion, et si celle-ci dure plus d’un mois, l’esclave a les oreilles coupées et est marqué de la fleur de lys ; à la deuxième, il a le jarret coupé ; à la troisième, il est mis à mort.

Des voix s'élèvent contre l'esclavage

Il y a eu quelques voix isolées au XVIIe siècle qui dénoncèrent l’esclavage, comme celles de ces deux prêtres de l’ordre des Capucins - l'un Français, Épiphane de Moirans ; l'autre Espagnol, Francisco José de Jaca - qui furent jugés par un tribunal ecclésiastique espagnol en 1681 et incarcérés. Mais à cette époque, la position de l'Église est celle qu’exprime Bossuet et que nous avons déjà évoquée.

C'est au siècle des Lumières qu'on va se demander s'il est juste ou non de posséder des colonies ; s'il est admissible de pratiquer la traite et l'esclavage pour des motifs économiques. Ces remises en cause restent toutefois peu engagées. Montesquieu (1689-1755) comme Voltaire (1694-1778) préfèrent d’ailleurs l'ironie à une dénonciation virulente. Ils occultent une partie de la réalité – s’ils parlent très rapidement de l’esclavage des Noirs, ils ne disent rien sur la traite négrière et « oublient » de parler du Code Noir - et leur ironie ou leur réalisme ressemble plutôt à une pirouette intellectuelle, une façon d’éluder l’essentiel. Cette ironie devient ainsi un procédé rhétorique qui, paradoxalement, évoque la violence de la réalité tout en occultant cette réalité dont la violence est telle qu’elle obligerait les auteurs à s’engager dans une condamnation sans appel.

C’est dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, avec plusieurs articles qui paraissent dans l'Encyclopédie, que la critique devient plus radicale. Dans l'article « Population », Damilaville expose les méfaits de la colonisation, tandis que le chevalier de Jaucourt à l'article « Traite des Nègres » affirme que celle-ci « est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles, et tous les droits de la nature humaine ». Par ailleurs, dans son Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, l'abbé Raynal écrit que la traite est « le plus atroce de tous les commerces » et qu'il est regrettable que « la plupart des nations s'en soient souillées ». Quant à la Société des Amis des Noirs créée en 1788 autour de Condorcet, Buffon, Clavière, Mirabeau et Brissot, si elle se prononce pour la suppression de la traite, reste toutefois favorable au maintien provisoire de l'esclavage car un doute subsiste sur la capacité des Noirs à supporter une liberté qui serait immédiate et entière.

Cette opinion sera aussi partagée au siècle suivant par des philanthropes tels Victor Schœlcher, celui-là même qui fera signer par le gouvernement provisoire de la IIe République le décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, le 27 avril 1848. Au cours d’un voyage d’affaires (1828), qui lui permet de se rendre au Mexique, en Floride, en Louisiane et à Cuba, Victor Schœlcher découvre la condition des esclaves – « aux champs et à la ville, on les traite comme de véritables animaux domestiques ; on leur refuse le titre d’hommes ». Il décide de prendre la tête du combat abolitionniste et rédige plusieurs articles qui paraissent dans la Revue de Paris entre 1828 et 1830. Dans un texte de 1830 et intitulé « Une variété de l’espèce d’animaux dénommés hommes », il se demande : « Que faire des nègres affranchis ? Pour quiconque les a vus de près, cette question est impossible à résoudre. Les nègres sortis des mains de leurs maîtres avec l’ignorance et tous les vices de l’esclavage, ne seraient bons à rien, ni pour la société, ni pour eux-mêmes. » Et il poursuit en ces termes : « Je ne vois pas plus que personne la nécessité d’infecter la société active (déjà assez mauvaise) de plusieurs millions de brutes décorés du titre de citoyens qui ne seraient en définitive qu’une vaste pépinière de mendiants et de prolétaires. » Avant de conclure : « […] laissons faire le grand maître, laissons faire le temps. La mort et les affranchissements successifs feront disparaître peu à peu les restes de l’esclavage ; mais la seule chose dont on doive s’occuper aujourd’hui, c’est d’en tarir la source, en mettant fin à la traite. »


Vers l’abolition de la traite et de l’esclavage

Dans les premiers temps de la Révolution le grand débat sur le problème de l'esclavage et de la traite n'a pas lieu et les armateurs négriers ne sont pas inquiétés jusqu'en 1793. A l'Assemblée les députés qui défendent les intérêts coloniaux sont plus représentés et mieux organisés que ceux qui demandent l’abolition de l’esclavage et la fin de la traite. La guerre avec l'Angleterre et la révolte des esclaves noirs à Saint-Domingue - qui condamnent les négriers à l'inactivité forcée - pèsent autant sur la décision d'abolir l'esclavage que les préoccupations philosophiques. C'est tardivement - la Révolution est entrée dans sa sixième année - que la Convention nationale abolit le 16 pluviôse an II (4 février 1794) l'esclavage des Nègres dans toutes les colonies et accorde la citoyenneté française à tous les hommes sans distinction de couleur de peau. Mais le décret, qui ne dit mot de la traite, n’est pas vraiment appliqué : on n'en tient pas compte à Bourbon ni à l'Ile de France et la guerre maritime avec l'Angleterre coupe la métropole de ses possessions en Guyane et aux Antilles. Dès le Consulat, le lobby colonial et esclavagiste représenté par une délégation de députés de Nantes, Bordeaux et Marseille parvient à obtenir, d’un Bonaparte assez peu concerné par la question, l'annulation des acquis de la Révolution. La loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) rétablit la traite et l'esclavage conformément aux dispositions antérieures à 1789. La suite des événements est assez chaotique et il faudra attendre bien des années avant que ne prennent fin et la traite et l’esclavage dans les colonies françaises. Il faudra surtout la pression anglaise – la Grande Bretagne interdit la pratique de la traite en 1807 - sur les gouvernements successifs de la France. Si Louis XVIII s'engage dès le 30 juillet 1815 à interdire la traite, il faudra une ordonnance et trois lois promulguées entre 1817 et 1831 pour que soit enfin mis un terme à l'activité négrière française. Une telle interdiction ne peut être véritablement respectée tant que l'esclavage persiste. L'Angleterre montre la voie en décrétant l’abolition de l’esclavage en 1833. Quinze ans plus tard, c’est au tour de la France grâce à l’intervention de Victor Schœlcher, sous-secrétaire d'État aux Colonies de la Seconde République, qui obtient le 27 avril 1848 la signature du décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises.

Alain Laurent-Faucon

DOCUMENTS : cf. Traite des Noirs et esclavage [2]

 

publié dans : LA "QUESTION NOIRE" par alain laurent-faucon
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SYNTHÈSE : LA TRAITE DES NOIRS ET L’ESCLAVAGE

LE NOIR DANS LE REGARD DES BLANCS - SUITE

- DOCUMENTS -

Je vous soumets, dans cet article/rubrique un certain nombre de documents relatifs à la traite des Noirs et à l'esclavage. C'est en naviguant sur le Net que j'ai trouvé ces textes sélectionnés par d'autres internautes et je les en remercie. Mais je leur dois aussi toutes mes profondes excuses, car, en « surfant » comme ça sur la Toile, j'ai réellement commis de graves erreurs déontologiques. En effet, j'ai oublié de noter les références des sites visités et des auteurs concernés. Ce qui ne se fait pas, et ce, pour deux raisons : d'abord, parce qu'il faut toujours être redevable du travail d'autrui, car c'est grâce à ce travail que l'on progresse ; ensuite, parce que s'approprier ce qu'ont pu faire les autres reste la plus extrême des bassesses morales et intellectuelles – même si cela est « dans l'air du temps ». Comme l'a toujours dit et répété l'un de mes professeurs de philosophie, Pierre Gire, spécialiste des mystiques allemands et de Maître Eckhart, et comme il le dit toujours : la dignité ne se négocie pas. Et la première dignité, c'est de reconnaître ses dettes envers les autres, même si c'est comme ça, pour le fun, le panache. Alors si, malgré toutes ces réserves et mises en garde, je vous soumets ces documents choisis par des personnes que je ne puis citer, c'est parce qu'il est bon que vous puissiez découvrir un certain nombre de textes concernant la traite et l'esclavage. Que celles et ceux qui ont sélectionné ces textes me pardonnent de ne point les citer. Mais si elles ou ils se manifestent, je serai trop heureux de réparer cette désinvolture peu recommandable. Alors, me direz-vous, pourquoi un tel raffut : il aurait suffi de faire l'impasse sur ces textes ... Eh oui ! mais c'est oublier ce vieux réflexe de prof : donner à ses étudiant(e)s le maximum d'infos – car les infos ici proposées sont, elles, exactes, vérifiées et vérifiables ! Il suffit d'ailleurs de consulter les livres dont elles sont tirées.



CONDORCET - Épitre dédicatoire aux nègres esclaves

MES AMIS,

Quoique que je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardé comme mes frères. La nature vous a formés pour avoir le même esprit, la même raison, les mêmes vertus que les blancs. Je ne parle ici que de ceux d’Europe ; car pour les Blancs des Colonies, je ne vous fais pas l’injure de les comparer à vous ; je sais combien de fois votre fidélité, votre probité, votre courage ont fait rougir vos maîtres. Si on allait chercher un homme dans les îles de l’Amérique, ce ne serait point parmi les gens de chaire blanche qu’on le trouverait.

Votre suffrage ne procure point de places dans les colonies ; votre protection ne fait point obtenir de pensions ; vous n’avez pas de quoi soudoyer les avocats : il n’est donc pas étonnant que vos maîtres trouvent plus de gens qui se déshonorent en défendant leur cause, que vous n’en avez trouvés qui se soient honorés en défendant la vôtre. Il y a même des pays où ceux qui voudraient écrire en votre faveur n’en auraient point la liberté.

Tous ceux qui se sont enrichis dans les îles aux dépens de vos travaux et de vos souffrances, ont, à leur retour, le droit de vous insulter dans des libelles calomnieux ; mais il n’est point permis de leurs répondre. Telle est l’idée que vos maîtres ont de la bonté de leurs droits ; telle est la conscience qu’ils ont de leur humanité à votre égard. Mais cette injustice n’a pas été pour moi qu’une raison de plus pour prendre, dans un pays libre, la défense de la liberté des hommes. Je sais que vous ne connaîtrez jamais cet Ouvrage, et que la douceur d’être béni par vous me sera toujours refusée. Mais j’aurai satisfait mon cœur déchiré par le spectacle de vos maux, soulevé par l’insolence absurde des sophismes de vos tyrans. Je n’emploierai point l’éloquence, mais la raison ; je parlerai, non des intérêts du commerce, mais des lois de la justice.

Vos tyrans me reprocheront de ne dire que des choses communes, et de n’avoir que des idées chimériques : en effet, rien n’est plus commun que les maximes de l’humanité et la justice ; rien n’est plus chimérique que de proposer aux hommes d’y conformer leur conduite.


ABBÉ GRÉGOIREDe la noblesse de la peau (Extraits)

Chapitre premier : Des préjugés en général. Origine de celui qui concerne la couleur des Africains et de leurs descendants.

La noblesse des parchemins était dans tout son lustre quand l’avarice coloniale établit la noblesse de la peau, car c’est une invention moderne. Au crime d’avoir arraché les Africains de leur terre natale, de les avoir chargés de chaînes et assommés de coups, on ajouta celui d’imprimer une flétrissure ineffaçable à leur couleur. Ce préjugé parut aux blancs une invention merveilleuse pour étayer leur domination. Ils prononcèrent qu’une peau africaine excluait des avantages de la société. Combien d’astuce et d’efforts déployés pour établir cette doctrine ! N’ont-ils pas cent fois appliqué aux nègres la malédiction de Chanaan ? Tour à tour on les a vu invoquer la Bible, en dénaturer le sens pour faire descendre du ciel l’esclavage, puis la contredire en niant l’unité dans la nature humaine, en soutenant que le noir est une race différente et ravalée au bas de l’échelle des êtres. Forcés dans ces retranchements, ils ont répondu à des arguments irréfragables, en parlant d’intérêts commerciaux, de balles de coton, de barriques de sucre, comme si des calculs mercantiles pouvaient balancer la justice et flétrir la rigueur des principes ; comme si la justice seule n’était pas pour les individus et pour les états de l’ancre le salut, le gage de la stabilité et du bonheur.

Diviser pour régner fut toujours et sera toujours la maxime favorite des despotes ecclésiastiques, politiques et domestiques. Les colons tentèrent ensuite et malheureusement ils réussirent à susciter l’aversion entre les noirs et les sang-mêlé. Ce moyen de consolider et d’aggraver l’esclavage doit être pour les Africains de toutes les nuances un avertissement salutaire sur la nécessité d’abjurer leurs préventions.

L’autorité gouvernante et ses agents s’empressèrent de cimenter l’ouvrage de la cupidité. En 1770, un magistrat du Port-au-Prince qui, par sa place, devait protéger le malheur, s’exprimait ainsi en parlant des Africains : « Il est nécessaire d’appesantir sur cette classe le mépris et l’opprobre qui lui est dévolu en naissant ; ce n’est qu’en brisant les ressorts de leur âme qu’on les conduit au bien » ; des hommes que l’on conduit au bien en brisant les ressorts de l’âme ! Ici la démence égale la férocité.

En 1767, lettre du ministre de la marine qui trace la ligne de démarcation entre les nègres et les Indiens. Ceux-ci, assimilés aux Français, peuvent aspirer à toutes les charges et dignités dont les noirs sont exclus. Pour franchir cet obstacle, quelques sang-mêlé sollicitaient la grâce d’être réputés Indiens. Alors une lettre ministérielle vint repousser leur demande. « Cette faveur détruirait le préjugé qui établit une distance à laquelle les gens de couleur et leurs descendants ne peuvent jamais prétendre ; il importe au bon ordre de ne pas affaiblir l’état d’humiliation attaché à l’espèce, en quelque degré qu’il se trouve. »

En 1761, le conseil du Port-au-Prince avait enjoint aux notaires et aux curés d’insérer dans leurs actes les qualités de nègres, mulâtres et quarterons.

En 1763, défense aux noirs et aux sang-mêlé de prendre « les noms de leurs pères putatifs, quoique de race blanche. Ordre d’ajouter au nom de baptême un surnom tiré de l’idiome africain, pour ne pas détruire cette barrière insurmontable que l’opinion publique a posée, et que la sagesse du gouvernement maintient. »

En 1779, défense aux gens de couleur de s’assimiler aux blancs par le vêtement, les parures. Injonction de porter les marques caractéristiques qui les discernent.

En 1771, un arrêt du conseil du Cap avait accordé au bourreau l’insigne faveur d’avoir pour femme une négresse condamnée à être pendue ; mais les mariages des blancs de l’un et de l’autre sexe avec des noirs étaient sévèrement prohibés, sous peine de punitions et d’amendes arbitraires.

Un nègre ayant été convaincu de liaison criminelle avec une blanche mariée, intervint une sentence portant qu’il ferait amende honorable, la corde au cou, puis qu’on lui couperait le poing, et qu’il serait pendu ; mais le tribunal supérieur, mitigeant la peine, se contenta de lui faire couper les oreilles, de lui faire appliquer la fleur de lis sur les deux joues, et de le faire fouetter par le bourreau. La femme fut renvoyée en France dans un couvent. Les blancs qui avaient commerce avec des Africaines, devaient être condamnés seulement à une amende de deux mille livres de sucre qu’on ne payait jamais, car jamais le coupable n’était poursuivi, ni puni.

ABBÉ GRÉGOIREDe la littérature des Nègres

Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. Discussion sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs facultés. Ces obstacles combattus par la religion chrétienne. Evêques et prêtres nègres.

Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l'esclavage, il lui ôte la moitié de son esprit. La liberté conduit à tout ce qu'ont de sublime le génie et la vertu, tandis que l'esclavage les étouffe. Quels sentiments de dignité, de respect pour eux-mêmes peuvent concevoir des êtres considérés comme le bétail, et que des maîtres jouent quelquefois aux cartes et au billard, contre quelques barils de riz ou d'autres marchandises ? Que peuvent être des individus dégradés au-dessous des brutes, excédés de travail, couverts de haillons, dévorés par la faim, et pour la moindre faute déchirés par le fouet sanglant d’un commandeur ? […]

Les colons s’obstinent à vouloir persuader les esclaves qu’ils sont heureux ; les esclaves s’obstinent à soutenir le contraire. A qui faut-il s’en rapporter ? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils sans cesse vers leur patrie ? Pourquoi ces regrets amers d’en être éloignés, et ce dégoût de la vie ? Pourquoi ces élans d’allégresse en assistant aux funérailles de leurs compagnons de misère, que la mort délivre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre obstacle ? Pourquoi ces suicides multipliés afin d’accélérer ce retour ? […].

L’érudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude ; personne mieux qu’eux ne connaît la tactique du despotisme. Ils ont lu dans Vinnins, que l’air rend esclave ; dans Fermin, que l’esclavage n’est pas contraire à la loi naturelle ; dans Beckford, que les Nègres sont esclaves par nature. Ce Hilliard d’Auberteuil, que les ingrats colons firent périr dans un cachot, parce qu’il fut soupçonné d’affection pour les Mulâtres et Nègres libres, avait écrit : « L’intérêt et la sûreté veulent que nous accablions les Noirs d’un si grand mépris que quiconque en descend jusqu’à la sixième génération, soit couvert d’une tache ineffaçable ». Barre-Saint-Venant regrette qu’on ait détruit l’opinion de la supériorité du Blanc. […] Mais rien n’égale ce qu’a écrit dans ses prétendus Egarements du négrophilisme, un nommé de Lozières, qu’il faut considérer seulement comme insensé, pour se dispenser de croire pis. « Il assure textuellement que l’inventeur de la traite mériterait des autels ; que par l’esclavage on fait des hommes dignes du ciel et de la terre ».

Vingt ans d’expérience m’ont appris ce qu’opposent les marchands de chair humaine : à les entendre, il faut avoir vécu dans les colonies pour avoir droit d’opiner sur la légitimité de l’esclavage, comme si les principes immuables de la liberté et de la morale variaient suivant dans les degrés de la latitude ; et quand on leur oppose l’accablante autorité d’hommes qui ont habité ces climats et même fait la traite, ils les démentent ou les calomnient. Ils auraient fini par dénigrer ce Page qui, après avoir été l’un des plus forcenés défenseurs de l’esclavage, chante la palinodie, et s’abandonne à des aveux si étranges, dans un ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, où il prend pour base la liberté des Noirs. Les planteurs s’obstinent à soutenir que dans les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit être flétri par la servitude, sous prétexte que ce travail excède les forces de l’Européen […] Parle-t-on de justice ? ils répondent en parlant de sucre, d’indigo, de balance du commerce. Raisonne-t-on ? ils disent qu’on déclame ; redoutant la discussion, ils ressassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si souvent rabattus et si souvent réfutés, par lesquels on voudrait étayer une mauvaise cause ? Fait-on un rappel aux cœurs sensibles ? ils ricanent. Ils ramènent nos regards sur les pauvres qui assiègent les Etats d’Europe, pour nous empêcher de les porter sur les malheurs que l’avarice persécute dans les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns emportait l’interdiction de réclamer pour les autres. […].

On a calomnié les Nègres, d’abord pour avoir droit de les asservir, ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu’on était coupable envers eux. Les accusateurs sont simultanément juges et exécuteurs, et ils se disent chrétiens ! Maintes fois ils ont tenté de dénaturer les livres saints, pour y trouver l’apologie de l’esclavage colonial, quoiqu’on y lise que tous les enfants du père céleste, tous les mortels se rattachent par leur origine à la même famille. La religion n’admet entre eux aucune différence ; […].


BENJAMIN FROSSARD - « La cause des esclaves », Esclaves et négriers, J. Meyer

Si les planteurs m’ont forcé jusqu’à présent à convenir que leurs nègres sont aussi heureux que leurs animaux qui ont été achetés dans le même marché, je me flatte qu’ils ne feront pas de difficulté de m’accorder à leur tour, qu’ici la comparaison est toute en faveur du dernier, puisqu’il n’arrive jamais qu’on châtie un bœuf avec autant de vigueur qu’un esclave. (…)

Un esclave se permet-il de résister à la violence d’un homme libre ? La loi le condamne à la mort. Une femme blanche se disputait, dans un marché du Cap-Français, avec une Négresse ; celle-ci osa donner un soufflet à son adversaire, elle fut arrêtée, et la potence fut la peine de son crime…Et les blancs peuvent battre, mutiler à leur gré les gens de couleur. On a vu un jeune homme couper les oreilles à six esclaves que son père venait de lui donner…afin de les reconnaître. On a vu un tonnelier colérique tuer de sa doloire tous les Nègres qui irritaient sa fureur. On a vu une Négresse qui avait volé un canard, recevoir cinquante coups de fouets, être frottée de jus de citron pimenté, être enchaînée en plein air, et y rester quinze jours, pour achever d’expier le crime affreux dont elle s’était rendue coupable. On a vu un Nègre, après avoir osé se débattre contre son maître qui l’arrêtait pour le faire fustiger, être étendu la face contre terre, les membres tirés avec effort et liés à des piquets, recevoir par quatre commandeurs cinq cent coups de fouets. (…)


INTERVENTION DE DUFAY, DÉPUTÉ BLANC DE SAINT-DOMINGUE, LE 16 PLUVIÔSE AN II - 16 pluviôse an II, les colonies de la Révolution, par J-P Biondi et F. Zuccarelli, Denoël, Paris, 1988.

Les esclaves qui étaient en insurrection depuis deux ans, instruits par les flammes et les coups de canon que le Cap était attaqué, crurent sans doute cette occasion favorable pour rentrer en grâce et vinrent en foule offrir leurs services; ils se présentèrent en armes devant nos délégués : Nous sommes nègres, Français, leur dirent-ils; nous allons combattre pour la France; mais pour récompense nous demandons la liberté. Ils ajoutèrent même les droits de l'homme.

Si on les avait refusés, ils auraient pu accepter les propositions des Espagnols qui les sollicitaient depuis longtemps, et qui avaient déjà gagné quelques principaux chefs. Les commissaires civils préférèrent les ranger du parti de la République, d'autant qu'ils étaient aguerris depuis deux ans aux exercices de la guerre. Nous étions dans la confusion. Les Noirs sentaient leur force; ils auraient pu même les tourner contre nous, si on les avait indisposés. Il n'y avait pas à balancer dans la position où se trouvaient vos délégués; ils déclarèrent donc que la liberté serait accordée, mais seulement aux guerriers qui combattaient pour la République, contre les Espagnols ou contre les ennemis intérieurs.


INTERVENTION DE DANTON, 16 pluviôse an II, les colonies de la Révolution, op. cit.

Représentants du peuple français, jusqu'ici nous n'avons décrété la liberté qu'en égoïste et pour nous seuls. Mais aujourd'hui nous proclamons à la face de l'univers, et les générations futures trouveront leur gloire dans ce décret, nous déclarons la liberté universelle. La convention vient de faire son devoir. Mais après avoir accordé le bienfait de la liberté, il faut que nous en soyons pour ainsi dire les modérateurs. Renvoyons aux comités de salut public et des colonies, pour combiner les moyens de décret utile à l'humanité sans aucun danger pour elle. Nous avions déshonoré notre gloire en tronquant nos travaux. Les grands principes développés par le vertueux Las Cases avaient été méconnus. Nous travaillons pour les générations futures, lançons la liberté dans les colonies [...].


LE PÈRE DUCHESNE, JOURNAL D’HÉBERT (n°347), 16 pluviôse an II ..., op. cit.

Fallait-il tourner si longtemps autour du pot pour savoir s'il peut exister des esclaves dans un pays libre ? Quoi donc, foutre, la nation française a déclaré dans sa constitution qu'elle donnerait assistance à tous les peuples opprimés, et elle souffrirait qu'au-delà des mers on pût exercer en son nom la plus odieuse tyrannie ! Je sais que des raisonneurs à perte de vue prétendent que, sans esclavage des nègres, les colonies ne pourraient exister. Tonnerre de Dieu ! Quelle est la terre maudite qui ne peut rien produire si elle n'est arrosée de sang, et quels les fruits amers empoisonnés qui sortent de son sein ?


DÉCLARATION DE ERNOUF, GOUVERNEUR DE LA GUADELOUPE SUR LE RÉTABLISSEMENT DE L’ESCLAVAGE, 16 pluviôse an II ..., op. cit.

Une puissance rivale de la France voyait, avec autant de peine que d'envie, la prospérité de nos colonies. Depuis longtemps, elle méditait leur perte; ses efforts avaient été impuissants jusqu'au moment ou la révolution française lui fournit les moyens d'exécuter ses sinistres projets. Des hommes adroits et perfides furent envoyés vers la capitale; l'or fut répandu avec profusion; la liberté des Noirs fut résolue dans la fameuse société des Jacobins. L’Assemblée nationale, séduite par les apparences ainsi que par les fausses idées de philanthropie des orateurs stipendiés par nos ennemis, développées avec toute l'astuce du sophisme, seconda puissamment leurs intentions : son décret, à ce sujet, fut la perte de nos colonies et de ces mêmes Noirs qu'elle croyait favoriser.

Vous connaissez, par une fatale expérience, les maux qui ont été le résultat de cette prétendue liberté, indiscrètement accordée à des êtres sans civilisation, sans principes et sans patrie. Ce ne fut pas seulement la licence qui se mit à la place de la liberté, mais la révolte la plus affreuse et la plus sanglante. La religion détruite, les habitations incendiées, des flots de sang français répandus, tel fut le triste état dans lequel nos colonies furent réduites. Jetons le voile sur ces événements affreux dont il ne reste, hélas, que trop de monuments, mais de pareils désastres doivent être prévenus pour l'avenir. Ces motifs ont déterminé le gouvernement à prendre [un] arrêt d'après la connaissance acquise que l'humanité a toujours guidé les colons de la Guadeloupe et que chaque propriétaire est un père dont la sollicitude s'étend sur tous ceux qui
l'environnent
.

COLONEL MÉTIS LOUIS DELGRES (GUADELOUPE), 16 pluviôse an II, op. cit.

C'est dans les plus beaux jours d'un siècle à jamais célèbre par le triomphe des Lumières et de la Philosophie, qu'une classe d'infortunés qu'on veut anéantir, se voit obligée d'élever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître, lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victime de quelques individus altérés de sang qui ont osés tromper le gouvernement français, une foule de citoyens toujours fidèles à la Patrie, se voit enveloppée par une proscription méditée par l'auteur de tous ses maux.

Osons le dire : les maximes de la tyrannie la plus atroce sont surpassées aujourd'hui. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d'affranchir son esclave et tout nous annonce que, dans le siècle de la Philosophie, il existe des hommes, malheureusement trop puissants par leur éloignement de l'autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d'hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l'esclavage.

Et vous, Premier Consul de la République, vous guerrier philosophique, de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut-il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d'où partent les conceptions sublimes que vous nous avez fait si souvent admirer ! Ah ! sans doute un jour vous connaîtrez notre innocence; mais il ne sera plus temps, et des pervers auront déjà profité des calomnies qu'ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine.

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l'épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace (à moins qu'on ne veuille vous faire un crime de n'avoir pas dirigé vos armes contre nous), vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation.

La résistance à l'oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause. Elle est celle de la justice et de l'Humanité. Nous ne la souillerons pas pour l'ombre même d'un crime. Oui, nous sommes résolus de nous tenir sur une juste défensive, mais nous ne deviendrons jamais agresseurs. Pour vous restez dans vos foyers; ne craignez rien de notre part ... Et toi, Postérité, accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits.


MONTESQUIEU
- « De l'esclavage des Nègres », in L’Esprit des Lois

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir [...]. Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui chez des nations policées, est d’une si grande conséquence. Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. Des petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains : car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié.


VOLTAIRE Essais sur les moeurs et Candide (extraits)

Voici deux extraits tirés de l’œuvre de Voltaire et dans lesquels l’auteur use de l’ironie et fait appel à ce que les professeurs de littérature nomment le réalisme pour dénoncer les méfaits de l’esclavage. « On comptait, en 1757, dans la Saint-Domingue française – note Voltaire (in Essai sur les mœurs) - environ 30 000 personnes et 100 000 esclaves, nègres ou mulâtres, qui travaillaient aux sucreries, aux plantations, et qui abrègent leur vie pour flatter nos appétits nouveaux […] ».

Dans Candide, Voltaire décrit la rencontre du « nègre de Surinam » (chap. XIX) : « En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? - J’attends mon maître, monsieur Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? - Oui, Monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. »


DÉCLARATION DE LAMARTINE - BANQUET ORGANISÉ PAR LE COMITÉ POUR LA LIBÉRATION DES ESCLAVES - FÉVRIER 1842, 16 pluviôse an II ..., op. cit.

Nous voulons introduire graduellement, lentement, prudemment le Noir dans la jouissance des bienfaits de l'humanité auxquels nous le convions, sous la tutelle de la mère Patrie, comme un enfant, pour la compléter et non pas comme un sauvage pour la ravager ! Nous voulons que l'accession des Noirs à la liberté soit un passage progressif et sûr d'un ordre à un autre ordre, et non pas un abîme où tout s'engloutira, colons et Noirs, propriété, travail, colonies !


MARAT« Du droit des colonies à s'émanciper » - in
L’Ami du peuple, n°624, 12 décembre 1791, imprimé par Michel Vovelle in Marat, messidor, éditions sociales, Paris, 1988.

Le fondement de tout gouvernement libre est que nul peuple n’est soumis de droit à un autre peuple, qu’il ne doit avoir d’autres lois que celles qui s’est données à lui-même, qu’il est souverain chez lui, et souverain indépendant de toute puissance humaine. Tandis que le simple bon sens, admettant ces principes, ajoute qu’il est absurde et insensé qu’un peuple se gouverne par des lois qui émanent d’un législateur résidant à deux mille lieux de distance. La seule sottise qu’aient faite les habitants de nos colonies, c’est d’avoir consenti à envoyer des députés à l’Assemblée nationale de France. Mais cette sottise est du fait des seuls colons blancs. Or tous ont le droit de s’affranchir de la métropole, de se choisir un autre suzerain, ou de s’ériger en République : et pourquoi non ? Puisque la suprématie que la métropole prétend avoir sur eux est usurpée, qu’elle tient aux maximes du despotisme et qu’elle ne s’exerce qu’en vertu du droit du plus fort. Je vais plus loin, et je suppose que les habitants de nos colonies s’étant déclarés libres, de quel front oserions-nous trouver mauvais qu’ils aient imité l’exemple des colonies anglaises ? et par quelle bizarre inconséquence blâmerions-nous chez eux ce que nous avons si fort approuvé chez les insurgents ? De ce que nos colonies sont en plein droit de s’affranchir de la métropole, n’allez pas conclure que je songe à donner gain de cause aux colons blancs : oui, sans doute, ils sont inexcusables à mes yeux d’avoir voulu s’ériger en maîtres despotiques des mulâtres et en maîtres tyranniques des noirs. Si les lois de la nature sont antérieures à celles des sociétés et si les droits de l’homme sont imprescriptibles, celui qu’ont les colons blancs à l’égard de la nation française, les mulâtres et les noirs l’ont à l’égard des colons blancs. Pour secouer le joug cruel et honteux sous lequel ils gémissent, ils sont autorisés à employer tous les moyens possibles, la mort même, quand dussent-ils être réduits à massacrer jusqu’au dernier de leurs oppresseur.

Tels sont les principes d’après lesquels un législateur équitable aurait prononcé dans l’affaire de Saint-Domingue : c’est assez dire que le dernier décret sur les hommes de couleur est équitable, et que celui sur les nègres est atroce. Mais comment pourrions-nous traiter en hommes libres des hommes qui ont la peau noire, tandis que nous n’avons pas traité en citoyens des hommes qui ne payent pas à l’Etat une contribution directe d’un écu ? Nous vantons notre philosophie et notre liberté ; mais nous ne sommes pas moins esclaves aujourd’hui de nos préjugés et de nos mandataires que nous l’étions il y a dix siècles. Demandez-le aux parents et aux amis éclairés des victimes égorgées au Champ-de-Mars.


PIERRE LAROUSSE
, "Nègre", Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle

« C'est en vain que quelques philanthropes ont essayé de prouver que l'espèce nègre est aussi intelligente que l'espèce blanche. Un fait incontestable et qui domine tous les autres, c'est qu'ils ont le cerveau plus rétréci, plus léger et moins volumineux que celui de l'espèce blanche. Mais cette supériorité intellectuelle qui selon nous ne peut être révoquée en doute, donne-t-elle aux blancs le droit de réduire en esclavage la race inférieure ? Non, mille fois non. Si les nègres se rapprochent de certaines espèces animales par leurs formes anatomiques, par leurs instincts grossiers, ils en diffèrent et se rapprochent des hommes blancs sous d'autres rapports dont nous devons tenir grand compte. Ils sont doués de la parole, et par la parole nous pouvons nouer avec eux des relations intellectuelles et morales, nous pouvons essayer de les élever jusqu'à nous, certains d'y réussir dans une certaine limite. Du reste, un fait plus sociologique que nous ne devons jamais oublier, c'est que leur race est susceptible de se mêler à la nôtre, signe sensible et frappant de notre commune nature. Leur infériorité intellectuelle, loin de nous conférer le droit d'abuser de leur faiblesse, nous impose le devoir de les aider et de les protéger. »

 

publié dans : LA "QUESTION NOIRE" par alain laurent-faucon
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« Esclavage, traite négrière, génocide... Ces mots terribles, qui semblaient appartenir à d'autres temps, n'en finissent pas de traverser l'actualité »
, écrivait le médiateur Robert Solé dans le journal le Monde daté du 14 mai 2006. Faisant suite aux deux synthèses mises en ligne – les colonies, Dieu et la Patrie ; la traite des Noirs et l'esclavage -, voici, à présent, un premier retour en arrière afin que celles et ceux qui n'ont pas suivi le déroulement des faits puissent avoir un aperçu d'ensemble sur cette « guerre des mémoires » devenue, au fil des jours, une « guerre des mots ».


DOSSIER DE PRESSE


Colonies, la bataille des mémoires

LE MONDE DES LIVRES | Article de Jean Birnbaum | 13 octobre 2006

En 1992, dans un article publié par la prestigieuse revue Vingtième siècle, l'historien Daniel Rivet croyait pouvoir avancer, quant à la mémoire coloniale, ce constat d'apaisement : "Le temps des colonies et l'épreuve de la décolonisation s'éloignent de nous irréversiblement (et) les passions se refroidissent irrésistiblement (...). Notre passé colonial s'est suffisamment éloigné pour que nous établissions enfin avec lui un rapport débarrassé du complexe d'arrogance ou du réflexe de culpabilité."

Un peu moins de quinze ans plus tard, un tel diagnostic apparaît assez farfelu. Et le titre même de ce texte ("Le fait colonial et nous : histoire d'un éloignement") semble désormais en parfait décalage avec notre réalité contemporaine.

En effet, loin de nourrir un champ d'études autonome et serein, comme c'est le cas outre-Atlantique depuis un quart de siècle, la thématique "postcoloniale" a envahi l'espace public français sous une forme d'emblée polémique, et le plus souvent appauvrie.

De ce point de vue, la seule année 2005 aura été riche en événements, depuis l'irruption des "Indigènes de la République" sur la scène politique, jusqu'au procès intenté par le Collectif des Antillais à l'historien des traites négrières Olivier Pétré-Grenouilleau, en passant par l'inauguration, à Marignane, d'une stèle dédiée à la mémoire des "combattants de l'Algérie française". Mais la grande affaire, celle qui a suscité le plus de passion, est autre : c'est la bataille autour de la loi du 23 février, dont l'article 4, adopté puis abrogé par décret, affirmait le "rôle positif" de la colonisation.

Raconter cette âpre querelle, en restituer un à un les arguments, c'est saisir quelque chose de l'époque. Romain Bertrand le sait, qui s'inspire de Michel Foucault et des analyses que le philosophe consacra jadis à "l'ordre du discours" : dans Mémoires d'empire, il décrit avec précision les termes d'un débat qui est "tout sauf inédit en France", de cette "étrange controverse qui se veut commencement de vérité et se nourrit de témoignages sans cesse discutés et d'images inlassablement commentées". Car si nouveauté il y a, explique ce chercheur en sciences politiques, elle ne réside pas dans la connaissance des faits historiques (largement établis et enseignés), mais dans le scénario du drame et dans le positionnement de ses divers acteurs.

A droite de la scène, la poignée de députés UMP qui se trouvent à l'origine de la loi. Ils représentent des régions du Sud (Languedoc, PACA) où la concurrence avec le parti lepéniste est rude, et où le vote pied-noir - si tant est qu'il existe - est supposé à la fois extrémiste et décisif.

Certes, ces élus apparaissent comme une minorité de nouveaux venus, une maigre troupe de "challengers" au sein du champ parlementaire et partisan. Mais ils n'en profitent pas moins des mutations qui touchent la droite de gouvernement depuis une quinzaine d'années, et en particulier d'un effet de génération ici déterminant : avec le départ progressif des gaullistes historiques, "les frontières du dicible politique se trouvent modifiées".

Et c'est d'abord là, plus que dans l'évolution des mentalités collectives, que se trouverait la réponse à cette question : "Comment des élus en sont-ils venus à penser comme légitime et politiquement avantageux le recours à un discours de réhabilitation du passé colonial et de l'OAS ?"

Car c'est bien de cela qu'il s'agit, explique Romain Bertrand, documents à l'appui. En commission comme à la tribune de l'Assemblée, quand ils saluent "l'épopée de la plus grande France", ces parlementaires usent d'un vocabulaire directement inspiré des gazettes coloniales du XIXe siècle. A leurs yeux, la colonisation "n'est pas restée longtemps celle des militaires : elle est très vite devenue celle des bâtisseurs", selon la formule de Michel Diefenbacher, secrétaire national de l'UMP pour l'outre-mer.

"VIOLENCE PURE"

A cette conception d'une colonisation en deux temps (la conquête puis l'"oeuvre civilisatrice") s'oppose celle qu'ont développée les opposants à la loi du 23 février, et qui a tendance, lui, à ramener le projet impérial à un "programme de violence pure". C'est la thèse développée par un ensemble de collectifs militants, qui vont parfois jusqu'à faire de la brutalité coloniale l'essence invariable de l'esprit républicain. Et de la même manière que les députés du Sud postulent a priori le "ressentiment" de leur électorat pied-noir, les "initiateurs "bac + 5"" de l'Appel des Indigènes semblent enfermer les "enfants d'ex-colonisés" dans une posture d'éternelles victimes, forcément hostiles à la République. Voilà pourquoi les "Indigènes" sont "en rupture" avec une partie de la gauche et de l'extrême gauche antiracistes, lesquelles répugnent à évacuer les enjeux sociaux au profit de logiques strictement mémorielles et/ou ethniques.

Il n'empêche. Vulgarisée par une littérature "semi-savante" à fort retentissement médiatique, la thèse d'une continuité entre oppression coloniale d'hier et discriminations d'aujourd'hui a fait son chemin. Tout comme la mise en équivalence systématique de l'"immigré" et du "descendant de colonisé", sans que cette équivalence, hasardeuse mais constamment martelée, soit "à aucun moment étayée par une objectivation statistique ou les résultats d'enquêtes sociologiques de terrain".

Tant et si bien que le thème d'une supposée "fracture coloniale", qui diviserait en profondeur la société française, a fini par s'imposer, ça et là, contribuant à " établir le domaine de prémisses au sein duquel se meuvent les discours aussi bien des défenseurs que des détracteurs de la loi du 23 février", remarque enfin Romain Bertrand. Jeux de miroirs, puissance des énoncés : à droite comme à gauche, mois après mois, "le rouleau compresseur de la comparaison anachronique" est passé par là. Viendra bientôt le temps de mesurer les dégâts.

LIVRE : Mémoires d'Empire. La controverse autour du "fait colonial", Romain Bertrand. édition du Croquant, "Savoir/agir", 224 p., 18,50 €.


De la colonisation à l'immigration

LE MONDE DES LIVRES | Article de Philippe Bernard | 13 octobre 2006

S’il est banal de constater et même de dénoncer la persistance des stéréotypes coloniaux dans le sort réservé aux populations issues de l'immigration, considérer certains flux migratoires comme les conséquences de la colonisation relève du tabou dans le débat français. Interroger le lien entre colonisation et immigration, c'est au mieux pointer les ambiguïtés du credo égalitaire républicain ; au pire, c'est convoquer la rhétorique lepéniste d'une colonisation à l'envers.

Rien de très politiquement correct donc. Au point que les controverses récentes sur l'esclavage ou l'article de loi célébrant le "rôle positif de la présence française outre-mer" n'ont guère débusqué cet impensé. A l'évidence pourtant, la mémoire coloniale est devenue une donnée sensible des politiques d'immigration et d'"intégration". L'écho rencontré par le film Indigènes, y compris chez le président de la République, n'en est que la dernière manifestation en date.

C'est dire si l'organisation, du 28 au 30 septembre à la Bibliothèque nationale de France, par une institution publique, la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI), d'un colloque destiné à "réfléchir sur le lien entre colonisation et migrations" devait faire événement, traduisant la volonté de sortir le fait colonial de l'angle mort qu'il occupe.

Pour la CNHI, projet présidentiel qui doit être inauguré peu avant l'élection d'avril, le thème retenu pour cette première manifestation publique relevait aussi d'une nécessité : dissiper les malentendus nés de son installation à la porte Dorée à Paris, au coeur du bâtiment qui fut le pavillon d'accueil de l'Exposition coloniale de 1931, alors qu'elle est consacrée à l'ensemble de l'immigration. Lacunaire, imparfait, le colloque a démontré le caractère balbutiant de la recherche française dans ce domaine et l'apport déterminant du regard décalé des Anglo-Saxons.

Alors qu'en Grande-Bretagne Indiens et Pakistanais sont perçus depuis des lustres comme des "immigrés postcoloniaux", la tradition républicaine française continue de perpétuer l'illusion selon laquelle la France contemporaine, et notamment sa population issue de l'immigration, n'avait rien à voir "avec cette époque révolue qui est celle du colonialisme".

Le Britannique Alec Hargreaves, professeur à l'université d'Etat de Floride, a consciencieusement appuyé là où le bât blesse, procédant à l'autopsie d'une spectaculaire disparition, celle du mot "colonial", du champ lexical de l'Etat. "C'est, a-t-il martelé, au moment de la décolonisation que la "francophonie" remplace la "mission civilisatrice", que les "Arabes" disparaissent au profit des "Maghrébins" et que les anciens colons (...) deviennent des "rapatriés"", alors que la plupart n'ont jamais vu la France.

Cette occultation systématique n'a nullement empêché le transfert de certaines pratiques coloniales dans la gestion des immigrés. Le phénomène était patent bien avant la décolonisation : même émigrés en métropole, les ressortissants des colonies étaient considérés comme des sujets peu fiables. En 1925, le préfet de la Loire estimait que "le Nord-Africain est né rêveur" et voyait dans les Africains, "inadaptés et instables (...), la partie la moins utile de la main-d'oeuvre étrangère", a relevé Léla Bencharif, de l'université de Saint-Etienne.

Même lorsque, après 1945 et la participation aux combats de la Libération, la loi eut reconnu la pleine citoyenneté française aux Algériens établis dans l'Hexagone, ils continuèrent à être considérés comme "de grands enfants à surveiller" et à faire l'objet d'une "gestion spécifique" aux usines Renault de Billancourt.

Dans la police, a pointé l'historien Emmanuel Blanchard, avant même que le conflit algérien ne transpose à Paris un climat de chasse aux Maghrébins, la préfecture de police avait de fait recréé une structure spéciale reprenant les attributions et les personnels de la "brigade nord-africaine" dissoute en 1945. Le sort très particulier réservé aux harkis, citoyens français indésirables sur le sol de la "mère patrie", ou aux Antillais, dont l'émigration vers la métropole a été organisée de façon spécifique par l'Etat, témoigne de la prégnance de l'héritage colonial.

Les hésitations autour du terme adéquat pour qualifier les pieds-noirs - "repliés", puis "réfugiés", avant d'être "rapatriés" - en sont d'autres signes.

Plus originales et percutantes apparaissent les réflexions mettant en lumière l'enchaînement et les liens de causalité entre colonisation, immigration et décolonisation.

Dès 1964, les sociologues Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad avaient montré comment la confiscation des terres consécutive à la colonisation puis, pendant la guerre d'Algérie, la politique française de regroupements forcés et massifs de villageois musulmans avaient puissamment contribué aux départs vers la métropole, dans un contexte de libre circulation.

Plus généralement, l'émigration des indigènes révèle la paupérisation et l'oppression liées à l'ordre colonial. Mais, à leur tour, le séjour dans l'Hexagone et la rencontre avec les organisations ouvrières dans un contexte de liberté impensable dans le pays d'origine vont nourrir la contestation anticoloniale. Ainsi, dans les années 1950 et 1960, les solidarités nées dans les bidonvilles de la région parisienne seront propices à la prise de conscience nationaliste, comme l'ont analysé Laure Pitti, chercheuse à Paris-XIII, et Jim House (université de Leeds). Tout se passe donc comme si la colonisation avait, via l'émigration, généré sa propre contradiction. Ces tendances lourdes font des immigrés et de leurs descendants les otages d'une histoire qu'ils n'ont, pour beaucoup, même pas connue.

Le recul aidant, le tableau devrait cependant être complété par la description des multiples ambiguïtés qui brouillent les clichés de la fatalité historique et de l'inévitable reproduction des rapports coloniaux dans la société d'immigration. "Les Algériens voulaient l'indépendance totale, et en même temps ils sont nombreux à dire aujourd'hui : "Ça aurait pu finir autrement", a témoigné Omar Carlier, professeur d'histoire à Paris-VII. Cette schizophrénie entre distance et proximité, refus et partage, n'a jamais cessé." Malheureusement, le colloque n'a guère dépassé le constat de cet amour-haine qui, en se perpétuant de l'Algérie à la Côte d'Ivoire en passant par les quartiers populaires français, n'en finit pas de produire ses effets.

Ainsi, l'extraordinaire contradiction de l'année 1962, qui voit les Algériens émigrer en masse vers la métropole, au moment même où ils accèdent à une indépendance acquise de haute lutte, mériterait d'être analysée. Faute d'une telle remise à plat, perdurent aussi bien le mythe algérien du soulèvement de tout un peuple contre l'oppresseur que celui, français, du divorce définitif. Des fables que démentent précisément l'émigration massive, la soif persistante de visas et de nationalité française.

Le statut des migrants dans la société française est-il d'ailleurs surdéterminé par l'histoire coloniale ? Evoqué lors du colloque, le cas des réfugiés vietnamiens, accueillis en France à partir de 1975, immédiatement logés et aidés par l'Etat, tend à montrer le poids des stéréotypes positifs, mais aussi, tout simplement, des facteurs sociaux. Quant aux Portugais, longtemps confinés dans des bidonvilles, ou aux Chinois, esclaves des ateliers de couture, ils tendent à relativiser le poids du facteur colonial. Un champ d'investigations comparatives qui, trop éloigné des polémiques tonitruantes, reste largement en jachère.



Colère noire

LE MONDE | Article de Benoît Hopquin | 10 décembre 2005


Ils sont las de commenter les saillies de Dieudonné M'Bala M'Bala ou celles d'Alain Finkielkraut. Sommés de choisir, ils refusent cette alternative qui heurte leur intelligence. Cette fin de non-recevoir leur vaut d'être attaqués sur leurs deux flancs. Parce qu'ils dénoncent les discriminations dont sont victimes les Noirs, ils sont accusés de communautarisme ou de complaisance envers les casseurs. Parce qu'ils refusent l'affrontement racial, ils sont surnommés les "Michael Jackson", "celui qui rêvait d'être blanc", ou les "Bounty", "noirs à l'extérieur, blancs à l'intérieur", comme la barre chocolatée.

"C'est un cauchemar", résume Pap Ndiaye. A l'issue de brillantes études commencées dans l'Hexagone et achevées aux Etats-Unis, ce fils d'un Sénégalais et d'une Française est devenu maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris. Un bel exemple d'ascension par le mérite, qui ne l'empêche pas d'être contrôlé régulièrement par la police, gare du Nord, dans le RER. Il y a peu, l'enseignant a reçu une étudiante guadeloupéenne, sortie dans la botte d'un concours sélectif. Les autres impétrants ont trouvé un poste, pas elle.

"On n'est pas noir tout le temps", plaisante Pap Ndiaye. Mais un peu trop souvent pour ne pas y prêter attention. Nourri par "un discours républicain intimidant", il s'est longtemps interdit toute méditation sur son épiderme. Il a feint d'ignorer les maladresses ou vexations sur ce sujet. "Il faut être économe de sa colère : il y a trop de nécessiteux", se disait-il alors, paraphrasant Chateaubriand.

Mais force lui a été de constater qu'il existait une "question noire", titre d'un livre en cours d'écriture. "Noir, c'est un fait social, constate aujourd'hui Pap Ndiaye. Il existe dans notre société une expérience commune fondée sur la couleur de la peau : la discrimination. Les races ont été inventées pour légitimer l'ordre esclavagiste. Elles ont dès lors placé le Noir en position de dominé. En termes culturels, moi, le descendant d'Africain, je n'ai pas plus de points communs avec un Antillais qu'avec une personne du Rouergue, si ce n'est que je peux vivre les mêmes discriminations qu'un Antillais. On est noir en Europe ou en Amérique. En Afrique, il n'y a pas de Noirs, il y a des Blancs."

A ce point de la réflexion, l'homme a estimé qu'il était "légitime, républicain et raisonnable de se réunir". Il a participé à la genèse du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), créé samedi 26 novembre, à l'Assemblée nationale. Depuis trois ans, des intellectuels, des associatifs et des politiques hésitaient à lancer cette structure qui serait immanquablement taxée de communautarisme. Par glissements successifs, il aura été question de la promotion des "diversités", puis des "citoyens et résidents de l'Afrique subsaharienne et d'outremer", puis du critère "mélanique", en référence au pigment de la peau. Autant de masques à faire tomber, comme l'anglicisme Black, avant d'enfreindre le tabou.

"Notre société a une tendance à l'euphémisme. Il fallait pourtant se nommer", justifie Patrick Lozès, Français originaire du Bénin, animateur du groupe préparatoire et premier président du CRAN. Samedi 26, à l'Assemblée nationale, les orateurs ont défendu leur droit à se déterminer par la couleur de la peau. "La rhétorique anticommunautaire est portée par des gens de bonne composition, mais elle nous empêche d'agir", expliquait Louis-Georges Tin, universitaire martiniquais qui s'était auparavant investi dans la lutte contre l'homophobie. "Ce mouvement est formé essentiellement de Noirs, je l'assume, lançait Fodé Sylla, ancien président de SOS-Racisme, d'origine sénégalaise. Je pense même cela salutaire pour la société française et la République." "Nous sommes à la fois très visibles et invisibles", estimait pour sa part le musicien camerounais Manu Dibango.

Au reste, "Anatomie d'un groupe invisible" fut le thème, en apparence elliptique, d'un colloque organisé à l'EHESS le 19 février. Les Noirs ne s'y trompèrent pas. Plus de 400 personnes s'étaient entassées jusque sur les marches de l'amphi. Il fallut refuser du monde. Bien avant les violences urbaines de novembre, on y parla de discrimination raciale. Preuve pour les intervenants que le temps des non-dits avait vécu. Il fallait encore éviter un dernier écueil : lors des réunions fondatrices du CRAN, certaines voix ont envisagé que les Blancs soient exclus de la structure. La proposition fut rejetée.

"Quand vous me dites Noir ou Black, pour moi, ça ne signifie rien, contredit Patrick Karam. Les Africains et les Antillais n'ont pas forcément les mêmes combats." Universitaire guadeloupéen, spécialiste du Caucase, ce descendant d'émigrés cubains a lancé en février 2003 le collectif DOM. L'association revendique 10 000 adhérents. Elle s'est créée sur un thème fédérateur outre-mer : la continuité territoriale et l'obtention de billets d'avion à tarif raisonnable avec la métropole.

Mais, très rapidement, le collectif s'est plongé dans les méandres de la discrimination. "Elle est protéiforme, assure Patrick Karam. Plus on est différent, plus on est discriminé." La couleur n'en serait qu'une des facettes. Le militant estime que l'éloignement, la coupure de son milieu social d'origine jouent également. Contre l'avis d'une partie de ses troupes, Patrick Karam critique dans le CRAN une "créature" lancée par "des gens qui entretiennent la haine raciale".

"Je ne crois pas aux races, surenchérit Claude Ribbe. Dans la devise française, il est un mot que j'aime bien : fraternité." Cet écrivain guadeloupéen, normalien, disciple d'Althusser, se moque du "classement de Bécassine" consistant "à ranger le lait avec les draps car ils sont de la même couleur. Au lycée Buffon, je m'étais lié d'amitié avec un autre Noir qui est aujourd'hui associé gérant à la banque Rothschild. Non pas en raison de nos origines, mais parce que nous étions les deux premiers de la classe".

Membre de la Commission consultative des droits de l'homme, spécialiste d'Alexandre Dumas, dont il troussa l'éloge au Sénat, ami du président haïtien déchu Aristide, plume de l'ancien tortionnaire Paul Aussaresses, homme aux multiples facettes donc, Claude Ribbe est le récent auteur d'un livre polémique, Le Crime de Napoléon (Privé). "De manière indignée", il rappelle que le personnage a rétabli l'esclavage et va jusqu'à décrire un génocidaire, inspirateur d'Hitler. "Il faut que la France cesse d'être frileuse sur elle-même et son passé, justifie-t-il. Les réactions extrêmes sont des réactions au silence. Si certains radicalisent leur discours, c'est pour se faire entendre."

"Il y a une prime à la surenchère, constate Christiane Taubira. Pourtant les positions virulentes sont très minoritaires." La députée (PRG) de Guyane est coauteure d'une proposition de loi, votée le 10 mai 2001, reconnaissant l'esclavage comme crime contre l'humanité. "Je constate que le texte est presque passé inaperçu à l'époque. On en parle en 2005, depuis que Dieudonné s'en est saisi." Le 23 mai 1998, à Paris, une marche sur l'esclavage avait réuni 40 000 personnes. Elle a été ignorée. Parce que silencieuse.

"C'est un cauchemar", résume Pap Ndiaye. A l'issue de brillantes études commencées dans l'Hexagone et achevées aux Etats-Unis, ce fils d'un Sénégalais et d'une Française est devenu maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris. Un bel exemple d'ascension par le mérite, qui ne l'empêche pas d'être contrôlé régulièrement par la police, gare du Nord, dans le RER. Il y a peu, l'enseignant a reçu une étudiante guadeloupéenne, sortie dans la botte d'un concours sélectif. Les autres impétrants ont trouvé un poste, pas elle.

"On n'est pas noir tout le temps", plaisante Pap Ndiaye. Mais un peu trop souvent pour ne pas y prêter attention. Nourri par "un discours républicain intimidant", il s'est longtemps interdit toute méditation sur son épiderme. Il a feint d'ignorer les maladresses ou vexations sur ce sujet. "Il faut être économe de sa colère : il y a trop de nécessiteux", se disait-il alors, paraphrasant Chateaubriand.

Mais force lui a été de constater qu'il existait une "question noire", titre d'un livre en cours d'écriture. "Noir, c'est un fait social, constate aujourd'hui Pap Ndiaye. Il existe dans notre société une expérience commune fondée sur la couleur de la peau : la discrimination. Les races ont été inventées pour légitimer l'ordre esclavagiste. Elles ont dès lors placé le Noir en position de dominé. En termes culturels, moi, le descendant d'Africain, je n'ai pas plus de points communs avec un Antillais qu'avec une personne du Rouergue, si ce n'est que je peux vivre les mêmes discriminations qu'un Antillais. On est noir en Europe ou en Amérique. En Afrique, il n'y a pas de Noirs, il y a des Blancs."

A ce point de la réflexion, l'homme a estimé qu'il était "légitime, républicain et raisonnable de se réunir". Il a participé à la genèse du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), créé samedi 26 novembre, à l'Assemblée nationale. Depuis trois ans, des intellectuels, des associatifs et des politiques hésitaient à lancer cette structure qui serait immanquablement taxée de communautarisme. Par glissements successifs, il aura été question de la promotion des "diversités", puis des "citoyens et résidents de l'Afrique subsaharienne et d'outremer", puis du critère "mélanique", en référence au pigment de la peau. Autant de masques à faire tomber, comme l'anglicisme Black, avant d'enfreindre le tabou.

"Notre société a une tendance à l'euphémisme. Il fallait pourtant se nommer", justifie Patrick Lozès, Français originaire du Bénin, animateur du groupe préparatoire et premier président du CRAN. Samedi 26, à l'Assemblée nationale, les orateurs ont défendu leur droit à se déterminer par la couleur de la peau. "La rhétorique anticommunautaire est portée par des gens de bonne composition, mais elle nous empêche d'agir", expliquait Louis-Georges Tin, universitaire martiniquais qui s'était auparavant investi dans la lutte contre l'homophobie. "Ce mouvement est formé essentiellement de Noirs, je l'assume, lançait Fodé Sylla, ancien président de SOS-Racisme, d'origine sénégalaise. Je pense même cela salutaire pour la société française et la République." "Nous sommes à la fois très visibles et invisibles", estimait pour sa part le musicien camerounais Manu Dibango.

Au reste, "Anatomie d'un groupe invisible" fut le thème, en apparence elliptique, d'un colloque organisé à l'EHESS le 19 février. Les Noirs ne s'y trompèrent pas. Plus de 400 personnes s'étaient entassées jusque sur les marches de l'amphi. Il fallut refuser du monde. Bien avant les violences urbaines de novembre, on y parla de discrimination raciale. Preuve pour les intervenants que le temps des non-dits avait vécu. Il fallait encore éviter un dernier écueil : lors des réunions fondatrices du CRAN, certaines voix ont envisagé que les Blancs soient exclus de la structure. La proposition fut rejetée.

"Quand vous me dites Noir ou Black, pour moi, ça ne signifie rien, contredit Patrick Karam. Les Africains et les Antillais n'ont pas forcément les mêmes combats." Universitaire guadeloupéen, spécialiste du Caucase, ce descendant d'émigrés cubains a lancé en février 2003 le collectif DOM. L'association revendique 10 000 adhérents. Elle s'est créée sur un thème fédérateur outre-mer : la continuité territoriale et l'obtention de billets d'avion à tarif raisonnable avec la métropole.

Mais, très rapidement, le collectif s'est plongé dans les méandres de la discrimination. "Elle est protéiforme, assure Patrick Karam. Plus on est différent, plus on est discriminé." La couleur n'en serait qu'une des facettes. Le militant estime que l'éloignement, la coupure de son milieu social d'origine jouent également. Contre l'avis d'une partie de ses troupes, Patrick Karam critique dans le CRAN une "créature" lancée par "des gens qui entretiennent la haine raciale".

"Je ne crois pas aux races, surenchérit Claude Ribbe. Dans la devise française, il est un mot que j'aime bien : fraternité." Cet écrivain guadeloupéen, normalien, disciple d'Althusser, se moque du "classement de Bécassine" consistant "à ranger le lait avec les draps car ils sont de la même couleur. Au lycée Buffon, je m'étais lié d'amitié avec un autre Noir qui est aujourd'hui associé gérant à la banque Rothschild. Non pas en raison de nos origines, mais parce que nous étions les deux premiers de la classe".

Membre de la Commission consultative des droits de l'homme, spécialiste d'Alexandre Dumas, dont il troussa l'éloge au Sénat, ami du président haïtien déchu Aristide, plume de l'ancien tortionnaire Paul Aussaresses, homme aux multiples facettes donc, Claude Ribbe est le récent auteur d'un livre polémique, Le Crime de Napoléon (Privé). "De manière indignée", il rappelle que le personnage a rétabli l'esclavage et va jusqu'à décrire un génocidaire, inspirateur d'Hitler. "Il faut que la France cesse d'être frileuse sur elle-même et son passé, justifie-t-il. Les réactions extrêmes sont des réactions au silence. Si certains radicalisent leur discours, c'est pour se faire entendre."

"Il y a une prime à la surenchère, constate Christiane Taubira. Pourtant les positions virulentes sont très minoritaires." La députée (PRG) de Guyane est coauteure d'une proposition de loi, votée le 10 mai 2001, reconnaissant l'esclavage comme crime contre l'humanité. "Je constate que le texte est presque passé inaperçu à l'époque. On en parle en 2005, depuis que Dieudonné s'en est saisi." Le 23 mai 1998, à Paris, une marche sur l'esclavage avait réuni 40 000 personnes. Elle a été ignorée. Parce que silencieuse.


 

publié dans : LA "QUESTION NOIRE" par alain laurent-faucon
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DES MAUX ET DÉMONS, MÉMOIRES ET DÉBOIRES


Poursuivons cette remontée dans le temps pour bien situer les événements qui ont secoué la vie politique et intellectuelle française. Car ces débats autour des thèmes de l'intégration et de l'immigration, de l'identité nationale et des identités communautaires – lesquelles n'ont rien à voir avec le communautarisme, mais nous y reviendrons -, ces débats autour des « indigènes de la République » et des mots qui voilent et dévoilent de graves querelles mémorielles à propos de la colonisation, de la traite négrière et de l'esclavage, ces débats risquent bien de ressurgir avec une vive acuité dans les mois à venir. Car il faudra bien un jour parler de cette nouvelle revendication sociétale : le droit à la reconnaissance, fort bien analysé par le philosophe allemand Axel Honneth, et il faudra bien répondre à la question