Sous les mots, les chemins des sens : « La France qui se lève tôt », analyses de Jean Véronis. A mots découverts : les vocables "dans l'air du temps" décortiqués par Alain Rey


BLOGS ET FICHES DE LECTURE



Jeux et enjeux de mots

Comme vous allez commencer à vous en apercevoir - du moins j'ose l'espérer ! - je n'ai pas fini d'attirer votre attention sur le blog de Jean Véronis, professeur de linguistique : "Technologies du langage". En effet, comme toute dissertation de culture générale passe d'abord par un travail sur les mots – le questionnement des mots -, consulter régulièrement ce blog est une façon de se familiariser avec les jeux de sens à travers les mots.

Un mot est toujours plus qu'un mot

Un mot est toujours plus qu'un simple mot. Il renvoie, pour emprunter au philosophe et herméneute Paul Ricoeur ses heureuses formules, au monde du texte et au monde du lecteur. [Nous aurons l'occasion de revenir sur ces notions essentielles, au fil des jours et des cours.] Le sens d'un mot est à la fois celui de son usage et du mode de vie dans lequel il s'inscrit (Wittgenstein). Aussi est-il nécessaire d'être sans cesse attentif à tous les champs d'interprétation possibles, si vous voulez élargir votre horizon de sens.


Présidentielle et vocabulaire des constitutions

Non seulement Jean Véronis a décortiqué le vocabulaire des candidats à l'élection présidentielle de 2007 [cf. LES ESSENTIELS 1], mais il propose aussi une analyse du vocabulaire des constitutions française et européenne. Ce qui est fort intéressant, et riche d'enseignement. Par ailleurs, il offre aux internautes la possibilité d'utiliser un outil de navigation dans le TCE (Traité pour la Constitution Européenne).


Jean Véronis décortique "la France qui se lève tôt"

Cette expression « apparaît dans le discours de Nicolas Sarkozy début mars 2005 au Conseil national de l’UMP. Elle va devenir pour lui une expression clé, qui sera martelée tout au long de la campagne. Elle se durcit au fil des mois, entrant progressivement dans la rhétorique sarkozienne qui consiste à opposer des classes de Français entre eux. Il y aura donc « ceux qui se lèvent tôt » et les autres, dont on va voir qu’ils peuvent regrouper des catégories assez différentes, dans un flou savamment entretenu. L’évolution de l’expression au fil des discours constitue pratiquement un cas d’école, qui illustre le fonctionnement et la mise en place du discours sarkozien. On va voir que l’expression change progressivement de signification, partant du presque consensuel (le travail doit rapporter plus que les aides publiques) jusqu’à un discours qui rejoint (et, comme on le verra, paradoxalement dépasse) celui de l’extrême-droite. »

Jean Véronis va ensuite analyser les différents discours de Nicolas Sarkozy dans lesquels cette formule est employée et il va patiemment décortiquer la formule et montrer tous les sens qu'elle recèle. Il s'agit-là d'un véritable travail de questionnement – et c'est ce travail-là que l'on vous demande d'effectuer dans votre dissertation de culture générale.

Voici d'autres passages du blog :

« Dans une première phase, l’expression est un peu pléonastique (« se lève tôt le matin »), et illustre l’idée que le travail doit être récompensé et être plus payant que l’ « assistanat ». L’opposition avec d’autres groupes n’est pas encore explicitement marquée dans le discours, bien qu’on sente déjà poindre la France « qui n’en peut plus de l’assistanat »

[...]

« En juin 2005, le discours se précise. Les travailleurs pauvres passent au second plan: « Notre politique sociale ne peut se résumer à la seule question des exclus », et l’on voit que dans la question des droits de successions, qu’il s’agit de ceux qui ont tout de même au moins un peu à transmettre et ne sont donc pas dans la plus grande pauvreté. Le discours est d’ailleurs explicite : « L'UMP doit faire des classes moyennes, du monde des salariés, des Français du milieu, un sujet de préoccupation constant. ».
[...]
« La vision socialiste est celle du nivellement, la nôtre est celle qui reconnaît comme naturel que celui qui travaille plus que les autres, gagne davantage que les autres.
[...]
« En mars 2006, l’expression se transforme : le pléonasme disparaît, et elle se complète : La France qui se lève tôt et travaille dur. On voit exprimée pour la première fois l’idée qu’à côté de cette France des travailleurs, il y a une France paresseuse, celle des chômeurs qui ne recherchent pas véritablement un emploi. Mais le mot paresse n’est pas prononcé, et l’opposition n’est pas explicite. Elle est laissée, comme souvent chez Sarkozy, à la reconstruction subliminale de l’auditeur. Les expressions sont mises côte à côte, mais rien n’est vraiment dit. On fait simplement appel à la responsabilité. Qui peut être contre ?
[...]
« En contrepartie, car il n'y a pas de droits sans devoirs, il faut exiger des demandeurs d'emploi qu'ils recherchent véritablement une activité, et en reprennent une quand ils le peuvent, sous peine de voir leurs droits à indemnisation réduits voire supprimés. C'est en luttant contre les abus de la générosité qu'on protège la générosité. La France qui se lève tôt et travaille dur, veut bien être au rendez-vous de la solidarité, mais elle attend en retour que ceux qui sont aidés soient au rendez-vous de leur responsabilité.

[...]

« Que chaque Français, d'où qu'il vienne et quel qu'il soit, le sache : nous avons quelque chose à lui dire. Nous voulons l'écouter, le comprendre, lui parler. La France qui s'entasse dans le métro à 18 heures, la France qui se lève tôt pour rejoindre l'usine ou le bureau, la France des fonctionnaires qui aiment leur métier, la France des parents qui se serrent la ceinture pour leurs enfants, la France des campagnes qui ne veut pas renoncer à son avenir, la France des cités qui rêve de réussite sociale, la France qui a du mal à finir les fins de mois, bref la France qui est à la peine et qui mérite sa réussite, c'est la France que nous voulons représenter, incarner, entraîner. »
FIN DES EXTRAITS – Je vous invite instamment à vous rendre sur le blog de l'auteur. En cours, nous aurons l'occasion de revenir sur cette étude passionnante – LA FRANCE QUI SE LÈVE TÔT – et je vous incite à faire de même avec d'autres expressions qui sont dans « l'air du temps ».

N'oubliez pas de noter des expressions qui risquent bien de devenir des sujets de concours, notamment :
- les classes moyennes, les Français du milieu ...
Surtout que l'ouvrage de Louis Chauvel, éd. La République des Idées / Seuil, a fait beaucoup de bruit : Les classes moyennes à la dérive. A LIRE ABSOLUMENT.


Jean Véronis encore
...

Lexique : Maroquin pour une Maghrébine – extraits

« Maroquin. Avez-vous remarqué qu’on a beaucoup entendu ce mot depuis quelque temps ? Le maroquin désigne un portefeuille en cuir du même nom, dans lequel les ministres rangeaient leurs papiers il y a bien longtemps. Et puis, par un de ces artifices dont la langue a le secret, qu’on appelle métonymie, l’objet a fini par désigner la fonction.

« En ce qui concerne Rachida Dati, de père marocain, le mot maroquin nous fait un petit clin d’œil amusant. Il vient en effet du mot Maroc, en passant par l’espagnol où il s’écrivait marroquin et désignait le cuir : les Arabes ont amené pas mal de choses en Espagne, et notamment la technique du tannage des peaux. Le mot Maroc vient lui-même de la ville de Marrakech, qui signifiait, paraît il, en berbère « terre de Dieu » (amur = Dieu, akuch = terre). En Arabe, Maroc se dit Maghreb ou plus exactement Al-Maghrib, le pays du Couchant. Mais comme le mot s’applique aussi à tout le Maghreb, quand il faut préciser on l’appelle Al-Maghrib Al-Aqsa, le Couchant lointain. [...] »

 


... et Alain Rey aussi !

A mots découverts (éd. Robert Laffont)

Vous connaissez ce linguiste et lexicographe français né à Pont-du-château en 1928 (Puy-de-Dôme) – je vous en ai parlé à propos de la polémique liée à la définition des mots colonisation et coloniser dans Le Robert, édition 2007. Il a tenu pendant des années, le matin, entre 1993 et 2006, une chronique sur France Inter, intitulée Le mot de la fin et dans laquelle, en quelques phrases bien senties, il décortiquait les vocables de notre langue. Avec beaucoup de brio et un malin plaisir. Comme l'écrivait le journaliste de Libération au moment de la polémique, « les mots sont enjeux de pouvoir et de mémoire ». Ce sont « des explosifs ».

Plus que de longs discours et avant d'entreprendre de savantes études sur les questions d'actualité qui peuvent faire l'objet d'un sujet de dissertation de culture générale, la lecture attentive des chroniques d'Alain Rey, rassemblées dans A mots découverts, vous sera d'un grand secours.

Parmi les termes décortiqués, citons : repentance, discrimination, affrontement, principe de précaution, bioéthique, IVG, les affaires, retraite, délinquance, régression, incivilité, les jeunes, quelqu'un, galère, pluriel, travailleur, émeute, épidémie, nation, écologie, justice, risque, urbain, climat, libéralisme, victime, acharnement, exception culturelle, métissage, misère, immigration, crise, santé, vérité, altermondialisme, racisme, laïcité, école, populisme, emploi, ostentatoire, euthanasie, précarité, riche, industrie, témoignages, développement durable, exclusion, solidarité, le conflit des mots, écouter-entendre, pauvreté et misère, le trou, ascenseur social ...

A la lecture de tous ces mots, vous découvrez que vous avez presque fait le tour de toutes les questions qui font l'actualité. Et si vous vous imprégnez vraiment des façons de faire – des savoir-faire - d'Alain Rey, vous aurez alors quasiment acquis la technique de questionnement d'un sujet de dissertation de culture générale.

A LIRE ABSOLUMENT : A mots découverts, d'Alain Rey, aux éditions Robert Laffont, Paris, 2006.


 

publié dans : LES ESSENTIELS par alain laurent-faucon
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Identité(s) nationale(s), souffrance au travail, RSA, immigation économique - analyses, articles, entretiens et chats – sources : le Monde



  REVUE DE PRESSE


 
ANALYSE DE JEAN-PAUL FITOUSSI


Identité(s) nationale(s)

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 24.07.07.

Un jour que j'allais chercher Amartya Sen pour le conduire à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), la réceptionniste de son hôtel me demanda si j'étais son chauffeur. Après quelque hésitation, j'acquiesçai. Parmi mes diverses identités du jour, celle de chauffeur fut, pour elle, la plus apparente. Comme l'écrit, non sans malice, Sen (Identité et violence, Odile Jacob, 270 p., 23,90 €) : "Une même personne peut, par exemple, être citoyen britannique, originaire de Malaisie, avoir des traits chinois, être agent de change, manger de la viande, être asthmatique, avoir une formation de linguiste, pratiquer le body-building, être poète à ses heures, être contre l'avortement, aimer observer les oiseaux et les étoiles, et croire que Dieu a créé Darwin pour tester la foi des hommes."

Un minimum d'introspection révèle que notre difficulté à répondre à la question "Qui suis-je ?" provient de la complexité que nous avons à distinguer entre nos multiples identités et à en comprendre l'architecture. Qui suis-je, en effet, et comment pourrais-je accepter que l'on réduise ce que je crois être la richesse de mon identité à une seule de ses dimensions ? C'est pourtant la philosophie qui sous-tend le communautarisme : l'une de nos identités l'emporterait sur toutes les autres et servirait de critère pour une organisation de la société en groupes distincts.

Il existerait, nous dit-on, deux méthodes d'intégration, l'une "anglaise", fondée sur le communautarisme, et l'autre, "française", fondée sur l'adhésion aux valeurs républicaines au premier rang desquelles l'égalité. Sur la première de ces méthodes, le contresens est presque total. Si les mots ont un sens, l'intégration en un pays implique le respect de ses lois et conventions, parce qu'elle est l'"établissement d'une interdépendance plus étroite entre... les membres d'une société" (Lalande). La coexistence entre communautés différentes, chacune obéissant à ses conventions et coutumes - le modèle dit anglais -, n'est pas de fait celui qui caractérise l'Angleterre. Car il existe une disposition juridique par laquelle le Royaume confère aux immigrés provenant d'un des pays du Commonwealth le droit de vote à toutes les élections, fussent-elles nationales. Les immigrés partagent ainsi avec les Britanniques le droit de participer à la délibération publique sur des sujets d'intérêt général, locaux ou nationaux.

Cet aspect, déterminant, de l'intégration "à l'anglaise" est généralement méconnu alors qu'il est l'exact opposé du communautarisme. Les citoyens savent d'expérience que la démocratie ne se réduit pas au suffrage universel, mais qu'elle est par essence et d'abord l'organisation d'une discussion publique ouverte à tous où chacun a la même liberté de s'exprimer. Cette égalité reconnue aux immigrés devant la res publica, au plus haut niveau de la démocratie, n'impliquait en rien la négation de leurs autres identités. Mais les secondes étant plus apparentes que la première, elles ont conduit à percevoir le système anglais comme essentiellement communautariste.

Pourtant, c'est bien parce qu'une égalité fondamentale était reconnue à tous, quelles que soient leurs nationalités, que le régime anglais a pu davantage que les autres s'accommoder d'une expression plus grande des particularismes. Le multiculturalisme avait d'autant plus de chance de s'y épanouir paisiblement qu'il était dominé par l'espace de la démocratie où la raison était le vecteur principal de l'expression des choix. Aujourd'hui, le gouvernement britannique lui-même, oubliant les conditions de l'émergence du modèle anglais et par volonté d'apaiser les communautés, cherche à satisfaire leur désir de reconnaissance publique en promouvant officiellement le développement d'écoles confessionnelles subventionnées. Cette évolution est regrettable, selon Sen, car elle conduit à privilégier une identité sur toutes les autres à un moment où il est plus que jamais nécessaire d'élargir l'horizon intellectuel des enfants et la place de la raison : "Voici ton identité et tu n'auras rien d'autre."

CONCEPTION OUVERTE

Le "modèle français" est aussi depuis quelques années l'objet d'un contresens, par oubli de ce qui le fonde, l'intégration concrète dans la vie de la cité, c'est-à-dire l'égalité réelle dans l'espace des biens publics : accès aux services publics, à la protection sociale, à l'école et l'université, au travail, etc. Le républicanisme reconnaît à chacun, quelles que soient ses autres identités, des droits égaux pour mieux viser l'universalisme. Il ne nie pas les particularismes et leur reconnaît tous les droits de s'exprimer dans la sphère privée.

La tentation du communautarisme, en débat depuis au moins une décennie, vient du désir de positiver l'échec de l'égalité réelle. Elle propose une intégration par défaut, celle dans l'espace différencié des communautés, une espèce d'incarcération civilisationnelle, dirait Sen. Mais on ne peut vêtir un échec des habits du succès. Tant que les zones urbaines sensibles demeureront dans l'état de délabrement social dont on ne parvient pas à les extraire, le communautarisme ne sera qu'un décor masquant la rupture du principe d'égalité. Le corps social est alors successivement dérivé (au sens mathématique du terme) jusqu'à la différence "ethnique" ou "raciale".

Le "modèle français", en négligeant les conditions sociales de sa réalisation, contredit son principe : l'égalité. Pour inverser le mouvement, le républicanisme français doit, comme le multiculturalisme anglais, se contredire en apparence pour se réaliser effectivement. Se contredire en apparence implique de reconnaître que l'égalité devant la loi est un principe certes essentiel, mais faible, qu'il convient de compléter par une conception plus exigeante de l'égalité. Celle-ci doit proportionner l'effort de la République à l'importance du handicap des personnes pour les libérer du poids de leurs conditions initiales.

L'égalité réelle dans l'espace des biens publics - dont on sait qu'il diffère selon les valeurs et l'histoire du pays - implique en retour un minimum d'adhésion à cette histoire et à ces valeurs. C'est, nous dit encore Sen, ce qu'il convient d'appeler l'identité nationale, mais dans une conception ouverte de cette identité, à la fois à l'extérieur et à l'intérieur du territoire. C'est celle que le vivre ensemble nous fait partager, celle que nous avons en commun, quelles que soient les différences de nos multiples identités.

Les mots, disait Conrad, sont les grands ennemis de la réalité. La question de "l'identité nationale" ne doit pas devenir un écran de fumée collectif derrière lequel le rêve républicain, à force d'être désincarné, cohabiterait avec le communautarisme émergeant de son échec.

Jean-Paul Fitoussi pour "Le Monde"


ENTRETIEN AVEC CHRISTOPHE DEJOURS

 Souffrir au travail

LE MONDE |. Article paru dans l'édition du 22.07.07

"Le suicide est l'aboutissement d'un processus de délitement du tissu social"

Depuis quelques mois, on parle de plus en plus de cas de suicide au travail. Y a-t-il une accélération du phénomène ?

Autrefois, les suicides au travail étaient rarissimes. Le phénomène correspondait à des situations très précises, comme lors de l'exode rural, qui s'est accompagné d'une crise effroyable dans le monde agricole. Mais, depuis une dizaine d'années, les troubles musculo-squelettiques, le nombre de pathologies liées à la surcharge au travail, ce qu'on appelle aussi les karoshis ("mort par surtravail" en japonais) se multiplient à un rythme inquiétant.

Comment expliquer ce phénomène ?

Il faut en chercher l'origine dans la division du travail poussée à l'extrême. Celle-ci est avant tout au service d'une méthode de gouvernement au sein des entreprises, qui estime que plus on a de pouvoir disciplinaire, de maîtrise des gens, plus on gagne en termes d'efficacité et de réactivité. Or, la meilleure façon de dominer, c'est de diviser les gens. Mais depuis la crise du taylorisme, les salariés se sont organisés, ils ont créé de la solidarité au travers de mutuelles, de syndicats, obtenu le droit de grève, des protections, toutes sortes de choses qui enquiquinent les entreprises, d'où la volonté de casser ces protections.

C'est ce qui explique la tendance à l'individualisation des postes de travail et d'évaluation permanente des performances ?

Tout a commencé dans les activités de services à la fin des années 1980. L'informatisation a été un moyen sans lequel on n'aurait jamais pu déployer le système d'organisation dont Taylor avait rêvé. Dès lors, le poste de travail permet d'enregistrer, voire d'espionner, tout ce qu'on fait et tout ce qu'on ne fait pas. C'est ce qui a permis de systématiser l'individualisation des performances, dont on constate aujourd'hui les effets. Les solidarités, les liens, les protections ont commencé à sauter.

A partir de là, quel mécanisme se met en place pour aboutir à la souffrance au travail, qui peut se traduire, dans sa phase ultime, en suicide ?

Le suicide est l'aboutissement d'un processus de délitement du tissu social qui structure le monde du travail. Une organisation du travail ne peut pas être réductible à une division et à une répartition des tâches, froides et rationnelles, évaluables à tout instant. Dans le réel, les choses ne fonctionnent jamais comme on l'avait prévu. Elle doit reposer également sur le "vivre ensemble". Lorsqu'on se parle, qu'on s'écoute, qu'on se justifie autour d'un café, c'est là qu'on dit des choses qu'on n'évoque jamais dans un cadre plus institutionnel : on critique la hiérarchie, on parle de ce qui ne marche pas, de ce qui fait difficulté et de ce qui irrite, bref on fait remonter le réel, qui est souvent décalé par rapport à la façon dont le management voudrait que ça marche.

C'est dans ces lieux de convivialité, informels, que se transmettent beaucoup de ces éléments qui permettent de renouveler les accords normatifs, constitutifs des règles de travail et de la coopération dans l'entreprise. Activité obligatoire et convivialité marchent de pair. C'est très important, parce que c'est dans ces moments que se construit le plaisir de s'accomplir, de se retrouver sur des enjeux communs, bref de vivre. C'est un processus extrêmement pacificateur des relations dans l'entreprise.

Sauf que cela devient rare...

Gérer les rapports humains par la violence, les crocs-en-jambe, les humiliations, les calomnies est ce qu'il y a de plus facile. C'est banal. Le fait que les êtres humains peuvent aller au pire est une pente naturelle. Que quelqu'un souffre dans son travail n'est ni nouveau ni exceptionnel. Mais avant, la communauté de travail offrait des contreparties aux conditions de travail difficiles, aux injustices, aux harcèlements, à travers des systèmes de solidarité assez forts, qui permettaient de tenir le coup. On ne laissait pas l'autre s'enfoncer. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, souvent, le lien social a été liquidé, on ne peut plus compter sur les autres, parce que la communauté est divisée et désorganisée.

Le système des évaluations individuelles entretient-il cette dégradation de l'organisation du travail ?

Les systèmes d'évaluation cassent le collectif. Les gens n'ont plus les moyens et les conditions psychologiques pour délibérer, faire remonter les problèmes, participer à l'activité obligatoire, parce qu'il faut à tout prix atteindre des objectifs. Travailler sous cet angle, c'est échouer. En fait, dans le meilleur des cas, les évaluations ne mesurent que le résultat du travail, elles ne reposent que sur ce qui est visible, quantifiable et objectivable. Or le travail n'est pas ce qu'on croit. Il ne se limite pas au temps qu'on passe dans l'entreprise. Entre le travail et le résultat de mon travail, il n'y a pas de commune mesure. Où s'arrête votre travail ? Au bout des 8 heures quotidiennes ? Mais quand vous n'en dormez plus, quand vous en rêvez, ça en fait partie ? On voit bien que lorsqu'on dit qu'on a produit tant de pièces ou tant de kilowattheures, on n'a pas réellement mesuré le travail. Prenons l'exemple du fonctionnement d'une ANPE. Admettons que l'évaluation dépende du nombre d'entretiens effectués dans une journée. Si vous avez en face de vous quelqu'un de peu qualifié, qui a du mal à s'exprimer, le traitement va prendre plus de temps que pour quelqu'un qui a un profil mieux adapté au marché du travail. Or dans un système d'évaluation, la tentation sera grande pour que les plus anciens, ou les plus malins, ou les plus forts préemptent les dossiers les plus faciles et laissent aux plus jeunes ou aux plus faibles les cas les plus délicats. C'est injuste, parce que ce n'est pas forcément celui qui a travaillé le plus qui va être le mieux évalué.

Ce peut être parfois aussi le meilleur qui recueille une bonne évaluation ?

Cela peut arriver, mais avoir de meilleurs résultats constitue l'un des critères de l'excellence, mais pas le seul, car le travail n'est pas mesurable, n'est pas quantifiable. Ce sont avant tout les pairs qui peuvent se rendre compte que vous respectez les règles de l'art. Dans le système actuel, on met tout le monde en concurrence, avec des critères qui peuvent conduire à des injustices, voire à de la déloyauté, pour parvenir à ses fins. C'est tout cela qui concourt au délitement auquel on assiste.

Mais, pourtant, les entreprises ne sont-elles pas de plus en plus rentables ?

Il s'agit de performances en termes de profit, mais pas en termes d'amélioration de la qualité du travail. Prenons le tropisme de la qualité totale, qui actuellement se répand de toutes parts. C'est un système redoutable et pervers, car la qualité totale n'existe pas. Si on la décrète, on pousse les gens à frauder et à tricher. Comme il s'agit d'un idéal inatteignable, on est tenté de tordre la réalité. On compense par de la communication, on multiplie les bilans d'activité flatteurs, on truande. Du patron au salarié, chacun à son niveau participe au trucage. Dans ce système, il peut y avoir dégradation de la qualité du travail alors qu'on dégage des bénéfices. Quand on fait le bilan, cela donne des Eron, des Vivendi, des WorldCom, des AZF... Enron est un cas très intéressant, car ce n'est pas l'affaire d'un délinquant, c'est l'affaire de toutes les petites tricheries causées par une certaine organisation du travail, de la qualité totale érigée en principe intangible, qui pousse les gens à mentir et à ne pas faire les retours sur les décalages qu'il peut y avoir avec la réalité.

La remise en cause du système des évaluations, du management par le stress, est-elle compatible avec la compétition mondiale ? Certains parlent de guerre économique...

Il n'y a pas de guerre économique. Dans nos pays, de l'argent, on n'en a jamais eu autant que maintenant. La France n'a jamais été aussi riche. Ce n'est pas le manque de moyens qui nous empêche de faire des efforts et des progrès dans l'organisation du travail. Ce qui manque, c'est une volonté politique, capable de remettre à plat des processus qui sont en train de créer une casse sociale sérieuse. Les suicides en entreprise, de plus en plus nombreux, sont un signal d'alarme inquiétant sur la pérennité du système.

Quelles sont les solutions ?

La clé ne peut pas venir d'en haut, car tout le monde est sous pression, et, dans ce phénomène de cascade, il n'est pas facile de calmer le stress. L'une des voies consiste à s'appuyer sur la capacité des gens à reprendre la parole pour améliorer le "vivre ensemble". Savoir se dire ce qui rend la vie impossible, faire remonter les suggestions, avoir la volonté de se poser pour réfléchir, dialoguer avec l'autre. Le plus difficile pour l'encadrement, c'est d'écouter, et ensuite de le traduire en termes de management.

Croyez-vous que nous serons capables de le mettre en oeuvre ?

Nous souffrons beaucoup du court-termisme des dirigeants. Economistes et politiques exaltent le système qui consiste à ramasser le maximum d'argent dans un minimum de temps. Or ces bénéfices sont de plus en plus déconnectés du travail. Le "vivre ensemble" n'est pas rentable immédiatement, mais il est fondamental pour la pérennité du système. En tout état de cause, on ne laisse pas des gens mourir à cause du travail. On ne peut pas accepter qu'au nom de l'efficacité économique on casse notre société en mettant les gens sur le bord de la route. Cette violence générée par une mauvaise organisation du travail, c'est la société qui doit ensuite l'assumer en termes de dégâts sociaux et financiers. On ne peut pas constamment pomper le capital humain et l'intelligence collective sans se préoccuper des conséquences. Parce qu'au bout d'un moment, il n'y aura plus rien à pomper, nous aurons une société invivable, et le système économique ne fonctionnera plus. On a peut-être déjà atteint ces limites.

Propos recueillis par Stéphane Lauer

REMARQUE : Christophe Dejours, psychiatre et titulaire de la chaire de psychanalyse santé-travail au CNAM (Conservatoire national des arts et métiers)



ENTRETIEN AVEC YANNICK L'HORTY

Le RSA peut-il être un outil de lutte efficace ?

LE MONDE ÉCONOMIE | Article paru dans l'édition du 03.07.07.

Estimez-vous que le revenu de solidarité active (RSA) empêchera les RMIstes qui reprennent un emploi d'entrer dans la catégorie des travailleurs pauvres ?

Oui, car c'est bien un complément de revenu pour les bénéficiaires du RMI et de l'allocation de parent isolé (API) qui ont fait l'effort de reprendre un emploi mal rémunéré, à temps partiel ou instable. Actuellement, le RMI est réduit de 1 euro pour chaque euro d'activité perçu. D'autres aides sociales comme celle destinée à payer la cantine ou celles des caisses d'allocations familiales, etc., sont perdues ou diminuées en cas d'activité.

Les RMIstes et les allocataires de l'API qui reprennent un emploi ne sont pas actuellement les seuls travailleurs pauvres...

Pour l'instant, il s'agit de lancer une expérimentation, qui ne concerne que ces personnes. On peut imaginer que le public ciblé sera ensuite redéfini. Pour moi, l'objectif est de dépénaliser la reprise d'emploi des chômeurs de longue durée et des actifs allocataires des minima sociaux. Cette logique d'expérimentation est assez remarquable. On ne met pas en oeuvre une mesure achevée, on fait appel à l'innovation locale. La question est de savoir si l'on crée un dispositif ciblant le stock des travailleurs pauvres - c'est le cas de la prime pour l'emploi - ou bien visant les nouveaux entrants dans la pauvreté laborieuse. Le RSA se situe dans cette seconde logique, ce qui est nécessaire pour mener une expérimentation.

N'aurait-il pas fallu, avant de lancer une nouvelle formule, en évaluer d'autres qui en sont proches, telles que l'"intéressement", qui permet aux bénéficiaires de certains minima sociaux de cumuler temporairement cette aide avec leur salaire ? On aurait pu mesurer s'ils parviennent à obtenir un emploi qui les sort de la catégorie des travailleurs pauvres...

L'évaluation de l'intéressement n'a pas été menée, mais ce n'est pas un préalable au lancement d'une nouvelle mesure. De plus, le RSA n'a pas qu'une dimension monétaire, contrairement à l'intéressement, puisqu'il associe un accompagnement des personnes.

Que répondez-vous à ceux qui estiment que le RSA risque d'encourager le développement d'emplois précaires, mal rémunérés ?

C'est la vieille critique faite à l'ensemble des aides aux pauvres depuis deux siècles. Il ne faudrait pas les aider, en somme.

Ou alors prendre en parallèle des mesures favorisant l'emploi de qualité ?

Si l'on peut agir sur la qualité des emplois, c'est positif. Mais en attendant, pourquoi ne pas réparer la situation des personnes qui ont un emploi de mauvaise qualité ? On peut avoir beaucoup de conceptions différentes du rôle de l'Etat. Mais il y a un point sur lequel tout le monde s'accorde : quand l'Etat génère des problèmes, il est légitime qu'il les répare. Or, la situation actuelle de l'emploi résulte de politiques publiques menées au nom de la lutte contre le chômage : les exonérations de charges sur les bas salaires ; les aides au travail à temps partiel ; et un contexte favorable au développement des emplois temporaires. Il faut donc aujourd'hui soutenir les revenus des travailleurs pauvres, indépendamment des politiques qui peuvent être menées demain en faveur de la qualité de l'emploi.

N'y a-t-il pas un côté schizophrénique dans l'attitude de l'Etat quand il développe des politiques entraînant la multiplication des travailleurs pauvres qu'il doit ensuite soutenir ?

Des politiques de ce type existent depuis les années 1990, basées sur le raisonnement que, face au chômage de masse, il vaut mieux aider à créer des emplois. On a donc favorisé l'emploi en quantité, peut-être au détriment de la qualité. Toutefois, cette dernière dimension a de plus en plus été intégrée. Les barèmes des exonérations de charges, par exemple, s'appliquent jusqu'à 1,6 smic, avec une dégressivité très faible, alors qu'elles s'appliquaient dans le passé jusqu'à 1,1 smic, ce qui pénalisait fortement les carrières salariales. En tout cas, avec l'expérimentation du RSA, nous allons apprendre beaucoup de choses. Les gouvernements ont constamment réformé sans évaluer les mesures créées. La RSA, lui, donne une place à l'évaluation que l'on n'a jamais connue dans le passé.

Propos recueillis par Francine Aizicovici

REMARQUE : Yannick L'Horty, auteur en 2006 des Nouvelles politiques de l'emploi (La Découverte, coll. "Repères"), est professeur d'économie à l'université d'Evry depuis 1999. Il est également chercheur associé au Centre d'études de l'emploi depuis 2005.

 


CHAT AVEC PATRICK WEIL

"50 % d'immigration économique, c'est mission impossible"

LE MONDE |. Article paru dans l'édition du 22.07.07

Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS, revient sur la lettre de mission envoyé au ministre: "un président d'inspiration libérale veut gérer l'immigration comme on gérait le Gosplan dans les années 1950 en Union soviétique".


QUESTION - Qu'est-ce que l'immigration économique ? Sarkozy veut qu'elle représente 50 % de l'immigration en général, soit. Mais quelle est sa part actuellement ? 

Patrick Weil : L'immigration économique, ce sont des types de séjour accordés sur la base d'un contrat de travail, et non sur la base de droits revendiqués, soit à partir d'un lien de famille, soit à partir du statut de réfugié politique. 

En ce qui concerne la part de l'immigration économique, pour l'année 2005, le nombre de ces titres était de neuf mille sur cent trente-six mille titres délivrés à des immigrés permanents hors Union européenne. Ce qui fait environ 6,6 %. 

Cela ne veut pas dire que les autres migrants qui obtiennent un titre, par exemple comme conjoint de Français, ne travaillent pas. Une étude menée à la demande du ministère des affaires sociales montre que 70 % des personnes qui entrent au titre de la migration familiale travaillent. 

Il y a aussi une dimension économique de la migration qui vient à d'autres titres que l'accès direct au marché du travail. M. Sarkozy vient de fixer un quota de 50 % à M. Hortefeux. 

QUESTION - Cet objectif est-il réaliste, peut-on le mettre en place ? Comment ? Est-ce une bonne initiative ? 

Patrick Weil : Ce que l'on peut dire de cet objectif, c'est qu'il est absolument irréalisable. Donc le fait qu'il ait été annoncé, c'est soit que c'est un mensonge déconcertant, ou une erreur grossière. Je penche plutôt pour l'erreur. 

Parce que quand j'ai lu la lettre de mission envoyée par MM. Sarkozy et Fillon, j'ai vu qu'ils faisaient référence au Canada. Mais les rédacteurs de cette lettre ne savent pas ou n'ont pas vu que les statistiques canadiennes ne sont pas construites de la même manière que les statistiques françaises. 

En France, si vous venez au titre d'un lien de famille, d'un migrant économique, ou d'un réfugié, vous serez classé dans la grande catégorie de "migration familiale" comme si vous veniez au titre de conjoint de Français ou de parent d'enfant français. 

Au Canada, les familles de réfugiés sont comptées avec les réfugiés, et les familles de migrants économiques sont comptées avec la migration économique. Mais si vous désagrégez la catégorie migration économique canadienne et que vous affectez les familles de migrants économiques à une catégorie migration familiale, vous vous rendez compte que sur les deux cent cinquante-deux mille migrants permanents que le Canada a reçus en 2006, seuls cinquante-six mille étaient des migrants économiques, ce qui fait un pourcentage de 21,4 %. 

Or il faut savoir que le Canada, eu égard à sa population, accueille quatre fois plus d'immigrants que la France, que le Canada privilégie l'immigration économique, mais respecte aussi le droit d'asile et le droit à une vie familiale normale. Donc malgré cette priorité donnée à l'immigration économique, il n'arrive pas à un pourcentage plus élevé que 22 %. 

On peut penser qu'il y a une erreur de M. Sarkozy dans la compréhension du système canadien qui lui sert de référence. Mais on peut penser aussi que par-delà cette erreur, il y a une sorte de consigne implicite donnée par M. Sarkozy à M. Hortefeux de freiner par tous les moyens l'immigration de famille jusqu'à ne plus respecter le principe constitutionnel du droit à la vie de famille. 

Ce qui est choquant puisque M. Sarkozy, en tant que président de la République, est le garant de notre Constitution et des principes qui sont contenus dans son préambule, qu'il a le devoir de faire respecter.

QUESTION - Pouvez-vous juger la politique d'immigration de Nicolas Sarkozy de manière impartiale alors que vous êtres proche (voire membre) du PS ? 

Patrick Weil : Je ne suis pas membre du Parti socialiste. J'ai travaillé avec Jean-Pierre Chevènement en 1984, il y a exactement vingt-trois ans. Et depuis que je suis engagé dans des activités de recherche, je n'ai aucune appartenance partisane. J'ai accepté de rencontrer tous les responsables politiques gouvernementaux, mes idées sont publiques, mes ouvrages aussi, et je les mets à disposition de l'ensemble des citoyens et des acteurs du monde administratif et politique. 

QUESTION - En durcissant les règles du regroupement familial la France ne risque-t-elle pas d'être condamnée par la Cour européenne de justice ? L'objectif de M. Sarkozy est-il conforme à la Constitution ? Cette politique ne risque-t-elle pas de favoriser l'immigration clandestine ?  

Patrick Weil : Je réponds oui à toutes les questions. Il y a un risque de condamnation par la Cour européenne des droits de l'homme.

Il y a un risque de favoriser l'immigration clandestine car on ne peut pas durablement empêcher des familles de vivre ensemble. En matière de politique d'immigration, il faut que les contrôles et les restrictions soient justes, sinon ils font exploser l'inégalité.

Et c'est le risque de ce troisième projet de loi dont M. Sarkozy est l'inspirateur en quatre ans. 

Exemple : un Français décide d'aller travailler aux Etats-Unis, il épouse une Américaine, et est rapatrié en France par son entreprise. Il veut bien sûr se faire accompagner par sa femme et ses enfants. Sa femme se verra refuser un visa pour suivre son mari français en France sous le prétexte qu'elle ne parle par le français ou qu'elle ne connaît pas les valeurs de la République française, alors qu'elle n'est jamais venue en France. On lui imposera des cours de français pendant deux mois, payés par le contribuable français. Ce sont des dispositions qui peuvent être déclarées contraires à la Constitution. Et à la Convention européenne des droits de l'homme. 

QUESTION - N'est-il pas du devoir d'un chef d'Etat de protéger les frontières de son pays contre l'afflux abusif de personnes dont le pays n'a pas besoin et que la société française devra prendre en charge ? 

Patrick Weil : Mais les résultats de la politique d'immigration en France ne sont pas mauvais. Les différents gouvernements qui se sont succédé depuis de nombreuses années ont mis en place des mécanismes de contrôle relativement efficaces.

Il faut rappeler que nous sommes le premier pays de tourisme au monde. Il y a 80 millions de touristes par an. Il faut veiller à ce que ces touristes soient accueillis en France sans être trop contrôlés, sinon ils ne reviendront pas. 

Et en même temps, effectivement, il faut éviter l'installation d'étrangers en situation irrégulière. C'est cet équilibre très complexe que doivent gérer les consulats, avec l'attribution ou le refus de visas. Et quand on se compare à d'autres pays européens – je pense à l'Espagne et à l'Italie –, nous ne nous en sortons pas mal. 

Il y a toujours des chiffres mirobolants qui circulent sur l'immigration illégale, mais quand l'année dernière M. Sarkozy a organisé une petite régularisation, combien de dossiers ont été déposés ? trente-cinq mille. Ce n'était pas une marée humaine d'irréguliers. 

QUESTION - Le président de la République a-t-il donc tout faux ? Ne pensez-vous pas qu'une majorité de Français ont voté pour lui notamment pour sa politique d'immigration ? 

Patrick Weil : M. Sarkozy n'a pas tout faux. D'abord, il en est à sa troisième loi. Dans la première qu'il avait fait adopter, il y avait beaucoup de dispositions qui étaient positives. Et dans la lettre de mission qu'il a adressée à M. Hortefeux, il y a des propositions qui me paraissent tout à fait logiques et correspondent à ce que peut vouloir envisager un gouvernement. 

Par exemple l'harmonisation des politiques consulaires d'attribution de visas, un renforcement de l'"européanisation" des politiques d'asile, ou bien le développement de visas permanents d'allers-retours pour les immigrés qualifiés. 

Quant au mandat qu'aurait reçu M. Sarkozy, j'émets des doutes. M. Sarkozy est un homme politique de grand talent, et il a réussi à faire croire qu'il avait été plus efficace que ses prédécesseurs, en matière par exemple d'immigration de travail. Alors que les chiffres démontrent le contraire. Je vous ai donné plus haut le pourcentage de 6,6 %. Si on prend la dernière année de la gauche, 2001, c'était neuf mille deux cent quarante-quatre titres au titre de la migration de travail sur cent sept mille titres au total, soit environ 9 %, soit presque 30 % de mieux que M. Sarkozy. 

De même, en matière de reconduites à la frontière, il a avancé des résultats quantitatifs qui sont significativement en hausse, mais ce qu'il faut remarquer, c'est que les objectifs quantitatifs qu'il a fixés à ses services se traduisent par une baisse des reconduites pour ce qui est de l'immigration irrégulière la plus "dangereuse", celle qui sort de prison, par exemple. 

Quand on regarde le taux d'application des mesures de reconduite pour les interdits du territoire ou les expulsés, ce taux est en baisse significative depuis deux ans. Je ne suis pas sûr que les Français connaissent ces données. 

QUESTION - Les mesures de Nicolas Sarkozy sont positives pour beaucoup d'étudiants étrangers, non ? 

Patrick Weil : En ce qui concerne la politique à l'égard des étudiants étrangers, elle a été modifiée favorablement depuis 1998. Parce que les visas étudiants s'étaient largement multipliés. Ensuite, la gauche a fait un pas plus tardivement, en 2002, pour permettre plus facilement aux étudiants étrangers de transformer leur statut et accéder au marché du travail. 

Cette circulaire de janvier 2002 n'a pas été appliquée par le gouvernement auquel appartenaient M. Sarkozy, ministre de l'intérieur, et M. Fillon, ministre du travail. Il n'y avait pas besoin de nouvelle loi pour faciliter l'accès des étudiants étrangers au marché du travail. 

La loi de 2006 est donc une mise en scène, bien réussie, qui peut laisser penser que M. Sarkozy a fait quelque chose pour les étudiants, alors qu'il n'avait pas réussi à le faire depuis 2002. 

QUESTION - Ne craignez-vous pas que la politique d'immigration choisie se traduise par une aggravation de la pauvreté dans les pays du Sud en favorisant la fuite des cerveaux ? 

Patrick Weil : Je pense qu'il faut cesser d'être hypocrite dans ce domaine. Si les cerveaux des pays du Sud, notamment francophones, ne peuvent prendre l'emploi qu'on leur offre en France, ils iront prendre l'emploi qu'on leur offrira aussi aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre ou en Allemagne. Et ils seront perdus et pour leur pays, et pour la France. 

De ce point de vue, j'approuve plutôt les termes de la lettre de mission adressée par M. Sarkozy à M. Hortefeux, qui consistent à tenir compte un peu du pays d'origine. L'Inde ou la Chine ne sont pas à quelques informaticiens près, ce qui n'est pas le cas du Mali. 

Je crois que la bonne approche dans ce domaine, ce qui doit faire la différence entre la France et même l'ensemble de l'Europe par rapport à l'Amérique du Nord, c'est que nous devons nous engager à faciliter les allers-retours avec une politique adéquate de visas, à faciliter aussi les corecrutements. On peut imaginer que des médecins maliens recrutés dans un hôpital français fassent une partie de leur carrière à Bamako. Pareil pour des enseignants ou des chercheurs. Il y a dans ces domaines de nouvelles formes de coopération à inventer, et j'espère que le gouvernement agira dans cette direction. 

QUESTION - Immigration sélective = immigration économique ? De quelles qualifications et quelles compétences et en quel nombre la France en a-t-elle besoin ? 

Patrick Weil : Je suis toujours surpris de voir un président de la République d'inspiration libérale vouloir gérer l'immigration comme on gérait le Gosplan dans les années 1950 en Union soviétique. A chaque fois que dans les années récentes les gouvernements ont fait des prévisions de recrutements, ils se sont trompés. 

Il faut laisser les entreprises faire leur sélection, et ensuite vérifier qu'il n'y a pas de dumping social et donner une carte de séjour. Et le faire rapidement. C'est ça la vraie réforme qu'il aurait fallu faire, plutôt que de créer un régime où il y a six différents types de séjour. 

M. Sarkozy s'est aussi opposé en son temps à l'ouverture du marché français à l'immigration venant des nouveaux pays membres de l'Union. Ce qu'en revanche ont fait le Royaume-Uni, l'Irlande, la Suède, et depuis quelques années l'Italie et l'Espagne. Cela a été et reste une erreur. Les ressortissants des pays nouveaux membres de l'Union repartent lorsqu'ils n'ont plus de travail, ils ont une liberté complète de circulation entre la France et leur pays. Et le refus de leur accorder un titre de travail et de séjour a eu les plus mauvaises conséquences : les plus qualifiés sont partis pour Londres, et de nombreux qualifiés sont venus travailler illégalement en France, donc sans payer de cotisations sociales. 

QUESTION - Connaît-on l'impact économique pour la France d'un taux d'immigration économique à 50 % ? 

Patrick Weil : Je peux difficilement répondre à une question qui accepterait un taux dont je vous ai expliqué qu'il était absolument irréalisable. En tout cas, il est clair que pour atteindre le taux du Canada, de 20 à 25 %, il faut soit multiplier par trois ou quatre l'immigration légale vers la France, soit empêcher l'immigration de famille jusqu'à violer la Constitution et les conventions européennes, soit faire les deux. Mais même en faisant tout cela, on n'aboutira pas à 50 %. Donc M. Hortefeux a une mission impossible. 

Chat modéré par Anne-Gaëll Rico


ESSENTIEL - Tous ces documents sont à lire, et lire, et relire encore ... Ce sont là des textes qui abordent des sujets de société qui seront "dans l'air du temps" des concours de l'année universitaire 2007-2008.


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Reconnaissance au travail, le corps emblême de soi, l'exclusion est-elle fatale, une nouvelle morale du soin : autant de thèmes sur lesquels vous vous devez de réfléchir. Voici donc quatre textes d'auteurs connus pour vous aider dans votre recherche.

 

 



REVUE DE PRESSE





La reconnaissance au travail

 

Extrait d’un entretien avec Christophe DEJOURS – psychiatre et professeur de psychologie du travail au Cnam - paru dans la revue Sciences Humaines d’octobre 2002. Propos recueillis par Gaëtane Chapelle. 

Lors d’un entretien avec Christophe Dejours, la journaliste de la revue Sciences Humaines note que « l’être humain a un besoin fondamental de reconnaissance » puis demande « quelle forme ce besoin fondamental de reconnaissance prend-il dans le travail ? » 


Réponse de Christophe Dejours

 

La première question qui se pose est : pourquoi les gens se mobilisent-ils dans leur travail ? Parce qu’en échange de ce que j’appelle la contribution, ils espèrent une rétribution. Et celle-ci prend une forme très claire. 

Contrairement à ce que l’on croit, la rétribution principale est symbolique ou morale : la reconnaissance. Il y a bien sûr des formes matérielles de rétribution, comme le salaire ou les primes. Mais l’efficacité de l’argent dépend d’abord de la dimension symbolique. 

Certaines personnes touchent des salaires extraordinaires et travaillent pourtant sans enthousiasme. Je rencontre dans mon cabinet des ingénieurs avec un salaire aux alentours de 10 000 euros par mois et qui se sentent démotivés parce que, par exemple, un de leurs collègues bénéficie d’une position de prestige telle qu’ils se sentent floués. A l’inverse, les infirmières, dont le salaire est bas, mais qui bénéficient d’une forte reconnaissance sociale, sont capables de s’investir dans leur travail de façon illimitée. 

Mais la reconnaissance ne s’exprime pas n’importe comment. Il ne suffit pas d’une bonne tape dans le dos. Elle passe par deux grandes formes de jugement. 

Le premier est le jugement d’utilité (économique, technique ou sociale) sur le service rendu par un opérateur. Qui peut juger de l’utilité de quelqu’un ? Ce sont ses supérieurs hiérarchiques, bien sûr, mais également ses subordonnés. Ceux-ci portent un jugement sévère sur l’utilité de leur chef. Les gens sont très attachés à ce jugement d’utilité. C’est pourquoi la mise au placard devient si douloureuse. Lorsque des travailleurs ne sont plus reconnus comme utiles, malgré leur salaire, ils tombent malades. 

Le deuxième jugement est celui de beauté. Il confirme que le travail accompli respecte les règles, que les solutions trouvées sont simples, dépouillées. Ce jugement de beauté contient lui-même deux niveaux. Tout d’abord, le niveau de conformité. Face à un tableau électrique, un électricien peut s’exclamer « ça, c’est du beau boulot ! » Cette appréciation signifie généralement que le tableau est lisible, clair, qu’il va pouvoir intervenir dessus sans risque d’électrocution, en un mot, qu’il respecte les règles de l’art. C’est justement parce qu’il faut connaître les règles de l’art que le jugement de conformité est porté par les pairs, ceux qui partagent le même savoir. Ce jugement confère alors à celui qui le reçoit l’appartenance à un métier, à un collectif de travail. S’il respecte les règles de travail, il est admis dans le cercle. Cela permet de conjurer la solitude. Lorsque le jugement de conformité est acquis, on peut espérer accéder au deuxième jugement de beauté : l’originalité. Ce qui fait qu’on reconnaît le style de quelqu’un, le « plus ». On accède alors à l’identité, ce par quoi je ne suis à nul autre pareil. 

On voit donc que dans le travail, la reconnaissance porte d’abord sur le faire. Ce n’est qu’après que l’on peut rapatrier ce jugement sur le faire dans le registre de l’être.

 



Le corps, emblème de soi


Texte établi à partir d’un entretien avec Georges Vigarello, paru dans la revue Sciences Humaines de novembre 2002. G. Vigarello est historien, professeur à l’université Paris-V, directeur d’études à l’EHESS, et membre de l’Institut universitaire de France.

Parmi les normes qui concernent le corps, il en est une très importante qui est celle de l’exigence d’une tenue droite. Bien sûr, on retrouve cette exigence aussi bien aujourd’hui qu’au XVe siècle. Mais, à y regarder de près, on s’aperçoit que beaucoup de choses ont changé depuis la Renaissance, non seulement dans la représentation de la rectitude mais surtout dans la manière de l’obtenir. Autrement dit, le corps est au cœur d’une relation pédagogique qui a évolué au cours de l’histoire.

Au Moyen Âge, on recommande par exemple aux pages de ne pas s’appuyer sur leur coude lorsqu’ils sont à table ; ou encore on leur dit : « N’enfonce pas la tête dans les épaules sinon tu risques d’apparaître comme un hypocrite … ». Les positions du corps sont ainsi moralisées, et cette éducation du corps va perdurer jusqu’au XVIIIe siècle, avant de connaître des changements essentiels en matière de représentations du corps.

Notre rapport au corps va également connaître des fluctuations en fonction des représentations scientifiques, philosophiques, psychologiques ou sociales, et des libérations successives.

Le corps est ainsi devenu le support de notre identité. La relation à l’identité s’est transformée ces trente dernières années, en raison de changements majeurs. Il y a d’abord ce que j’appellerai la chute de la transcendance (religieuse ou politique), qui fait que les individus peuvent de moins en moins se projeter dans un univers ou un avenir enchanté qui suppose l’acceptation de grands sacrifices pour les atteindre.

Par ailleurs, comme l’a bien montré Alain Erhenberg, il y a aussi le déclin des institutions, qui auparavant, vous attribuaient une identité : dans les années 1930, on pouvait repérer dans la rue un professeur d’université, un médecin, un curé, un militaire, un ouvrier … Dès lors que les institutions ne vous disent plus ce que vous devez être, chacun doit construire son identité, à partir notamment de signes et d’expressions physiques. L’apparence s’individualise et devient de plus en plus importante : il faut être au mieux, et cela, ici et maintenant. L’individu est sommé de se réaliser mais personne ne lui dit ce qu’il doit être, d’où une certaine angoisse … Et le corps est le principal instrument dans la construction de cette identité, il la traduit. D’où des expressions de plus en plus individualisées (le piercing, le tatouage, par exemple), ou encore ces recherches de « retrouvailles » avec son corps (dont la thalasso est un exemple), comme si ces retrouvailles allaient nous permettre d’être vraiment ce que nous sommes …

En outre, la transcendance s’est rabattue dans l’univers intérieur et dans l’espace du corps : on expérimente l’« ailleurs » à l’intérieur de soi-même. Certaines pratiques comme les raids, les sports extrêmes, ou toute autre pratique à risque, ou encore les rave parties avec leurs consommations et leurs transes multiples, constituent une manière d’explorer le corps au-delà de ses limites : l’illimité du corps prend le relais des anciennes transcendances.

Quoi qu’il en soit, de nos jours le corps constitue de plus en plus notre identité, et cela marque un changement profond avec les périodes antérieures.

 

 

L’exclusion est-elle fatale ?

Texte de Xavier Emmanuelli, médecin, fondateur du Samu social.

Que l’on bannisse l’amour et la transcendance des échanges humains – pour ne conserver que les vertus profanes du droit et de la solidarité -, et l’on engendre forcément l’exclusion, dans la mesure où l’exclusion signifie ôter de son regard les gens avec lesquels on ne se sent pas impliqué. Pour ceux-là, on s’en remet au droit commun, afin qu’il les traite avec l’équité due à chaque citoyen … Et c’est ce que le droit commun ne sait pas faire, ne connaissant que l’égalité. Il ignore les différences entre les hommes. Et pourtant, elles sont considérables, car il y a ceux qui sont nantis en affection et tendresse, et ceux qui en sont démunis.

Dans un souci d’efficacité, la modernité a libéré les hommes de leurs liens symboliques et de leurs contraintes matérielles. La vie dans les villes s’est émancipée des rythmes des champs et des saisons, et s’est exonérée de ses devoirs de sollicitude. Il ne reste de tangible que les règles et les lois de la citoyenneté, celles de notre actuelle civilisation. Or, notre civilisation est la première, depuis les balbutiements de la conscience, à avoir déritualisé la mort. Les trois-quarts des gens meurent à l’hôpital, dans une démarche d’ailleurs considérée comme un échec de la thérapeutique, avec ce que cela comporte de frustrations et de solitude. Il ne peut en être autrement : les appartements des villes ne sont pas conçus pour organiser la veillées funèbre, ni l’entourage des mourants. Les naissances, également, ont lieu hors du domicile des parents, loin des regards des proches. Quant aux vieux, ils ne peuvent coexister avec les générations actives, confinées dans leurs habitations fonctionnelles.

Faute d’espace, le monde industriel s’est insidieusement séparé des anciens, les ressentant de plus en plus comme « en trop », parasites en quelque sorte, presque illégitimes, les excluant de manière feutrée des préoccupations quotidiennes. Faute de temps, et faute d’intérêt, les passages d’un âge à l’autre – de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’âge d’homme, de l’âge d’homme à la vieillesse – n’ont plus été marqués.

Le travail lui-même, qui montrait jadis ses échelons, de l’apprentissage au magistère, est uniformément ressenti comme une activité rémunératrice, productive et non pas créative, et donc interchangeable. Cette banalisation facilite l’exclusion, comme le montrent les licenciements de la crise, si faciles, si nombreux. Les rituels qui jalonnaient le projet social se sont effondrés dans des archaïsmes poussiéreux. Et même la finalité du mariage n’est plus apparente, offrant le sexe à la consommation, libérant les couples de leur fatalité de génération. C’est ainsi que s’est défait le consensus culturel, rendant la société anomique, puisqu’elle a perdu ses clefs et son sens. C’est ainsi que la vie des villes est devenue morne et stagnante, sans signification, perdant par là ses pouvoirs d’« inclusion ».

La modernité, par proximité de pensée et par analogie à ses outils techniques, ne sait plus prendre soin, mais seulement réparer : les hôpitaux en sont les témoins. Elle ne sait plus loger, mais parquer, mettre à l’abri : les logements des banlieues le démontrent. Elle ne regarde plus la singulière identité des hommes, mais les traite en consommateurs interchangeables, en mécaniques interréagissantes, et ne leur offre, en guise d’espérance, que des projets de possession. La modernité met les uns et les autres en compétition, au lieu de les rassembler, et les gère en les normalisant. Tous ceux qui échappent à ces normes deviennent donc des exclus.

 


Une nouvelle morale du soin

Nicolas Weill - LE MONDE | Article paru dans l'édition du 05.08.06

S’il est une notion qui, aujourd'hui, semble envahir notre espace public, c'est celle de soin. Bien loin d'être réductible à la médecine et à ses pratiques, sa prise en considération entraîne une refonte complète de ce qu'est la relation humaine. Effet collatéral : les thérapeutes au sens large, à côté des philosophes et des historiens, deviennent des acteurs de la scène intellectuelle avec lesquels il faut désormais aussi compter.

La vingt et unième édition des Rencontres de Pétrarque, coorganisées à Montpellier (Hérault) par France Culture et Le Monde, qui s'est tenue du lundi 17 au vendredi 21 juillet et qui sera diffusée sur cette antenne du lundi 7 au vendredi 11 août (de 20 h 30 à 22 heures), a pris acte de cette évolution en consacrant ses débats à un thème inhabituel : "Soigner". Sous la chaleur caniculaire, le public a paru un peu désarçonné par une problématique qui, en apparence, touchait peu à l'actualité et ne faisait pas appel aux intervenants dont il avait l'habitude.

Pourtant, autour de la notion de soin, un véritable domaine de recherche s'est constitué depuis plusieurs années dans les universités américaines, sous l'influence notamment des études féministes, puis chez nous, comme l'avait montré un excellent dossier de la revue Esprit (février) sur ce thème. On nomme parfois "éthique de la sollicitude" ("care", en anglais) ce champ qui englobe l'ensemble des relations entre soignant et soignés. La bioéthique, centrée exclusivement sur la technique et les actes médicaux, n'en constitue qu'une région.

Car ce que le soin nous conduit à imaginer, c'est qu'une relation par définition inégalitaire - entre soignant et soigné, entre "une confiance" (le médecin) qui rencontre "une connaissance" (le malade) - puisse rester compatible avec la liberté de l'homme et, par là même, conserver sa dimension éthique. A condition que l'on définisse la liberté non comme nous y avaient accoutumé les Lumières, en termes d'autonomie, mais comme interdépendance, solidarité. Loin des rapports d'autorité et de pouvoir qu'entretenaient jadis les docteurs Diafoirus et les naïfs Argans, la philosophie du soin porterait ainsi la promesse d'une morale nouvelle fondée sur la relation et non sur l'individu séparé des autres.

Certains participants à la rencontre, parmi la vingtaine qui avaient fait le déplacement, ont noté qu'avec l'adoption de la Charte de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), créée le 22 juillet 1946, et dont on vient de fêter les 60 ans, la médecine est devenue "un enjeu démocratique". Car, comme l'a souligné le neurologue Olivier Lyon-Caen, ancien membre du cabinet de Lionel Jospin, à l'occasion de sa leçon inaugurale (l'une des autres innovations de cette édition des rencontres), le "paternalisme" d'autrefois n'est plus de mise. A l'heure d'Internet, de la multiplication des autodiagnostics et de la judiciarisation croissante de la médecine, on est passé "du pouvoir sans partage des médecins au partage du savoir".

Mais le contexte n'est guère favorable alors que, ajoute-t-il, "la confiance s'est émoussée entre médecin et malade". Pour le sexologue et alcoologue Gonzague de Larocque, on peut situer au tournant des années 1980, avec l'apparition du sida, l'émergence d'un malaise et une mutation qui - paradoxalement - s'accompagne d'une médicalisation croissante des problèmes sociaux. "Dans une société où l'idée de la mort est devenue de plus en plus impensable, on demande au médecin de réaliser ce qu'on demandait jadis au curé", a déploré l'historien des idées Alain-Gérard Slama, en parlant de "recléricalisation de la fonction médicale".

En écho, Didier Sicard, qui préside le Comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé, a mis en évidence la difficile position de la médecine, devenue une "prothèse" pour pallier les angoisses de l'existence moderne. Quant au médecin, il est placé au coeur d'une situation aussi conflictuelle qu'insoluble. Ainsi, quand on propose des traitements de plus en plus performants à des coûts de plus en plus déraisonnables, la société confère-t-elle au thérapeute, qu'il le veuille ou pas, un rôle d'arbitre économique.

CHÂTEAUX EN ESPAGNE ?

Evolution généralisée ? Plusieurs intervenants ont quand même souligné quelques exceptions françaises. Ainsi Jean-Claude Ameisen, président du comité d'éthique de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et professeur d'immunologie, a-t-il noté que 70 % des Français mouraient à l'hôpital, la plupart du reste sans soins palliatifs. Chez un voisin au niveau de vie comparable, les Pays-Bas, ce chiffre tombe à 20 %. On consomme dans l'Hexagone six fois plus de médicaments que dans ce dernier pays. Dans le même temps, la psychiatre Sylvie Wieviorka, spécialiste de toxicomanie, avait constaté, à la veille de l'explosion des banlieues, la faiblesse du nombre de pédopsychiatres installés dans un département aussi peuplé que la Seine-Saint-Denis.

En demande-t-on trop aux médecins ? Certains d'entre eux ont-ils tendance à construire des châteaux en Espagne en public, au risque de décevoir ? Non sans provocation, l'éditeur Philippe Pignarre, fondateur des "Empêcheurs de penser en rond", devenus une collection du Seuil, leur a reproché de tenir un double discours propre à susciter dans l'opinion des attentes déraisonnables.

En faisant croire, par exemple, que le déchiffrement du génome humain était en mesure de fournir la "clef de la nature humaine". Ou en prétendant fonder une éthique sur les avancées des neurosciences, "alors qu'on ne sait même pas comment guérir la schizophrénie". Les scientifiques sont, la plupart du temps, prudents, s'est défendu le chercheur en neurologie Hervé Chneiweiss, renvoyant la responsabilité des excès à la quête effrénée de crédits ou aux médias.

La montée en puissance du discours médical ne révèle-t-elle pas un autre phénomène contemporain : notre refus d'admettre que nous vivons dans une société par définition exposée au risque ? Le philosophe François Ewald en a profité pour stigmatiser à nouveau l'introduction du principe de précaution dans la Constitution via sa mention dans l'article 5 de la Charte de l'environnement. "Nous sommes à la naissance d'un nouvel Etat que l'on pourrait appeler l'Etat de précaution", a-t-il annoncé. Un Etat qui instituerait l'urgence en principe permanent de gouvernement au détriment éventuel des comportements démocratiques ou de la liberté de la recherche scientifique. Philosopher reviendrait alors à trouver des limites. Même à la sollicitude.


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Recours aux tests ADN pour les candidats au regroupement familial ; mise en garde du professeur de droit public, Bertrand Mathieu, à propos de ces tests qui «  font sauter certains verrous de la vie privée » ; point de vue de Michel Wieviorka : « La diversité, à reculons » ; réflexions concernant cette inavouable discrimination positive qui met en avant les races et les ethnies, les Français de souche, les Arabes, les Noirs, etc., et analyses d'Eric Fassin relatives au projet de loi sur l'immigration et aux dérives constatées, comme, par exemple, la confusion entre la question sociale et celle de l'immigration.



REVUE DE PRESSE




Haine des autres, haine de soi, par Eric Fottorino


LE MONDE – Éditorial | Article paru dans l'édition du 06.10.07.

En adoptant aux petites heures de vendredi le projet de loi Hortefeux sur la maîtrise de l'immigration, et en particulier l'amendement revu et corrigé, mais finalement maintenu dans son principe, du recours aux tests ADN pour les candidats au regroupement familial, les sénateurs, après les députés, ont fini d'esquisser le visage le plus inquiétant de la France. S'il advenait que ce texte soit maintenu au sortir de la commission mixte paritaire prévue le 16 octobre, alors il faudra acter que notre pays a fait litière de son histoire et de sa géographie au détriment des étrangers.

Admettre que la famille ne vaut que par le lien biologique établi entre ses membres, considérer que seul le sang donne son sens et sa validation à la stricte parenté entre une mère et ses enfants, c'est nier la différence des autres. C'est nier l'existence de cultures singulières ou fermer les yeux sur les drames de contrées à fléaux qui font qu'un enfant peut ne pas être élevé par sa mère. Que des demi-frères ou demi-soeurs peuvent être des fils et des filles à part entière dans le coeur d'une femme qui ne les a pas enfantés.

Il n'est que de lire les réactions blessées de nombre de responsables africains pour mesurer combien cette tentative dommageable de tri dans les familles, outre la suspicion de fraude a priori qu'elle suggère, risque de couper la France de ses meilleurs amis. Réservée aux étrangers, la traque de l'enfant illégitime n'est pas seulement contraire au droit fixé par la loi de bioéthique, qui limite la recherche de la signature génétique à des fins médicales ou judiciaires. Il y a de la haine dans cette course à l'ADN, de la haine des autres, de la haine de soi. On ne se respecte pas quand on manque ainsi d'humanité. A gauche, mais aussi à droite, des voix s'élèvent contre cet amendement, se mêlant aux voix des Eglises et du Conseil national d'éthique. On aimerait que la représentation nationale les entende. Sauf à miser sur le Conseil constitutionnel pour préserver notre législation de repoussantes dérives.

Eric Fottorino



« Les tests génétiques font sauter certains verrous de la

vie privée » par le professeur Bertrand Mathieu

 

 

 
LE MONDE | Article paru dans l'édition du 07.10.07.

 

Professeur de droit public à l'université Paris-I, Bertrand Mathieu, 51 ans, est président de l'Association française de droit constitutionnel. Membre du comité sur la réforme des institutions présidé par Edouard Balladur, il est l'auteur de nombreux articles consacrés au droit de la bioéthique.

QUESTION - En quoi le développement des tests génétiques peut-il constituer un danger ?

Les tests génétiques ont deux objets. Un objet prédictif, afin de prévoir éventuellement la survenance d'une maladie. Et un rôle d'identification.

Les tests prédictifs sont, à terme, susceptibles d'engendrer des discriminations dans le domaine de l'emploi et des assurances. Les tests d'identification présentent également un danger. En matière pénale, la preuve génétique n'est pas la preuve parfaite : démontrer que quelqu'un a laissé une trace génétique ne veut pas dire qu'il s'agit de l'auteur d'un délit. Associés aux nouvelles technologies de l'information, ces tests font également sauter certains verrous de la vie privée. Et ils peuvent laisser entendre que l'individu se réduit à son identité génétique.

QUESTION - Quel est le cadre juridique dans lequel s'inscrit l'amendement au projet de loi sur l'immigration autorisant le recours aux tests ADN pour les candidats au regroupement familial ?

Depuis les lois de bioéthique de 1994, le code civil prévoit trois hypothèses dans lesquelles ces tests peuvent être utilisés : en matière pénale, afin de rechercher l'auteur d'une infraction ; en matière civile, pour faire établir une filiation ; et en matière médicale.

Il n'y a pas véritablement de jurisprudence constitutionnelle qui permette d'encadrer le recours aux tests génétiques. On peut en effet invoquer toute une série de principes contradictoires : le respect de la vie privée, le droit à connaître ses origines, la nécessité de rechercher des auteurs d'infraction. C'est au juge qu'il revient de mettre en balance ces principes, en se livrant à un contrôle de proportionnalité, par définition incertain quant à ses résultats. C'est pourquoi j'estime nécessaire que le Conseil constitutionnel, s'il est saisi, puisse encadrer le recours aux tests génétiques.

QUESTION - Les modifications introduites par le Sénat au texte voté à l'Assemblée nationale ont-elles fait disparaître tout risque d'inconstitutionnalité ?

Les objectifs poursuivis par le législateur - canaliser l'immigration et lutter contre la fraude - sont conformes à la Constitution. Le problème d'égalité entre nationaux et étrangers ne se pose pas, le Conseil constitutionnel ayant déjà eu l'occasion de considérer que les uns et les autres ne sont pas dans la même situation.

La quasi-totalité des obstacles soulevés ont été levés au Sénat : le test serait demandé par l'intéressé, et serait effectué sous le contrôle d'un juge ; le risque d'atteinte à la vie privée est moindre dans la mesure où ne serait plus recherché que le lien de filiation avec la mère ; les frais financiers seraient payés par l'Etat.

QUESTION - Sur quel fondement le Conseil constitutionnel pourrait-il éventuellement être amené à censurer le dispositif ?

Le Conseil pourrait juger qu'il y a disproportion entre les objectifs et les moyens, s'il estime que ces tests constituent une intrusion assez forte dans la vie privée alors qu'ils ne permettront de résoudre qu'un nombre limité de cas.

Autre hypothèse, qui me paraîtrait plus constructive et intéressante : le Conseil pourrait soulever le problème de l'atteinte à l'égalité entre la filiation adoptive et la filiation génétique. Contrairement à un enfant ayant un lien génétique avec sa mère, un enfant adopté n'arrivera pas, par ces tests, à prouver sa filiation. Il en résulte une différence de traitement entre enfants qui est sans rapport avec les objectifs du législateur.

QUESTION - Y a-t-il un risque d'extension et de banalisation de ce genre d'outils ?

Dans un premier temps, le recours aux tests génétiques a été considéré comme une dérogation limitée à la recherche d'auteurs d'infractions les plus graves, et pour permettre à un enfant d'établir sa filiation. Le nouveau champ ouvert par cette loi n'est probablement pas le dernier. D'où la nécessité d'un encadrement par le Conseil constitutionnel.

Propos recueillis par Jean-Baptiste de Montvalon



Les tests ADN pour prouver une filiation ne sont pas

contraires au droit européen

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 07.10.07.

La directive européenne de 2003 sur le regroupement familial "laisse beaucoup de liberté aux Etats membres" sur la manière de s'assurer de la réalité des liens familiaux et n'exclut pas le recours à des tests ADN, a rappelé le porte-parole du commissaire à la sécurité et à la justice, Franco Frattini, jeudi 4 octobre, à Bruxelles. Le texte indique que "les Etats membres peuvent procéder à des contrôles spécifiques lorsqu'il existe des présomptions fondées de fraude ou (...) d'adoption de complaisance". Il précise cependant que le droit au regroupement familial s'applique aussi aux enfants adoptés. Selon une étude néerlandaise publiée en 2007 par l'université de Nimègue, une douzaine d'Etats prévoient explicitement, dans leurs lois, la possibilité pour les demandeurs privés de pièces justificatives de présenter d'autres preuves. Six - Autriche, Belgique, Finlande, Lituanie, Pays-Bas, Suède - mentionnent la possibilité de recourir à des tests ADN.

Thomas Ferenczi



La diversité, à reculons, par Michel Wieviorka

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 05.10.07

Le 10 octobre, la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI) sera ouverte au public - une inauguration sans présence officielle forte, comme si le pouvoir ne souhaitait pas valoriser l'événement. Le durcissement actuel de la politique de l'immigration, qui n'est pas une surprise, s'accommode mal, en effet, du projet de la CNHI d'apporter par le savoir historique des connaissances susceptibles de met