De l'immigration à l'intégration




DOSSIER DE PRESSE



« Peut-on parler d'un racisme post-colonial ? »

par Saïd Bouamama et Pierre Tevanian

 

À cette question, nous répondons par une autre question : Comment peut-on ne pas en parler ? Comment peut-on parler des formes contemporaines du racisme sans évoquer deux de ses principales généalogies : les systèmes esclavagiste et colonial ? Comment peut-on nier qu’existe aujourd’hui un profond racisme qui trouve son fondement dans des institutions, des pratiques, des discours et des représentations qui se sont élaborées dans le cadre de l’empire colonial français ? Comment peut-on le nier, par exemple, alors que les enquêtes d’opinion mettent en évidence une forme de mépris ou de rejet spécifique, plus fort et plus durable, à l’encontre des immigrés originaires de pays colonisés ? De ces enquêtes [1], il ressort en effet que, depuis plusieurs décennies, deux phénomènes sont observables : d’une part, les vagues d’immigration les plus récentes sont toujours les plus dépréciées, les plus craintes ou les plus méprisées, tandis que le temps dissipe peu à peu cette crainte et ce mépris ; d’autre part, les immigrés issus de pays anciennement colonisés, notamment d’Afrique, font exception à cette première règle. En d’autres termes, il convient de distinguer le stigmate xénophobe, qui n’existe sous une forme exacerbée que pour les nouveaux arrivants, et le stigmate raciste, qui cristallise des représentations beaucoup plus profondément enracinées, et qui par conséquent ne perd pas - ou très peu - de sa force avec le renouvellement des générations et leur enracinement en France. Si les immigrants italiens, polonais, arméniens ou portugais ont pu être, à leur arrivée en France, l’objet de discours infâmants et de mesures discriminatoires d’une grande brutalité, souvent comparables par leur forme et par leur violence à ce que subissent aujourd’hui les immigrants post-coloniaux [2], il n’en est pas allé de même pour leurs enfants, et moins encore pour leurs petits-enfants. On ne peut pas en dire autant des enfants d’immigrés maghrébins ou noirs-africains, seuls condamnés à l’appellation absurde - mais éloquente politiquement - d’« immigrés de la deuxième ou troisième génération », et aux discriminations qui l’accompagnent.

Si le racisme est, selon la formule d’Albert Memmi, « une valorisation généralisée et définitive de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression ou des privilèges » [3], il y a bien un racisme spécifique qui s’est construit comme une légitimation de l’agression et du privilège coloniaux : il y a bien eu essentialisation et naturalisation de « différences culturelles » (notamment la référence musulmane), disqualification « morale » de ces différences, théorisation et production de « l’indigène » comme « corps d’exception » encadré par des dispositifs spécifiques (formalisés notamment, en Algérie, par le Sénatus-Consulte du 14 juillet 1865) [4]. Et ce racisme culturaliste s’est bel et bien transmis de génération en génération, y compris après les indépendances - et cela sans grande déperdition, comme tout système de représentations non soumis à la critique et à la déconstruction : on peut difficilement nier que dans la société française contemporaine continuent de circuler - et d’agir - de manière massive des représentations du « Noir », de « l’immigré », du « musulman », du « beur » ou de la « beurette » [5] survalorisant une différence « culturelle » (« ils » sont différents de « nous ») en même temps que sont niées les autres différences, notamment de classe ou de « personnalité » (« ils » sont tous les mêmes, et « nous » partageons tous une même « identité nationale »). Il n’est pas contestable non plus que cette double opération de clivage et d’amalgame produit des représentations clairement infériorisantes (« ils » sont marqués au mieux par la carence ou le retard, au pire par la dangerosité [6], tandis que « nous » incarnons « la Raison », « l’Universel » et « la modernité »). Il n’est pas contestable enfin que ce discours dévalorisant assure au présent la légitimation d’une situation de domination, de relégation et d’exclusion sociale systémiques.


Des discriminations systémiques et institutionnelles


Après des décennies de cécité ou de dénégation, l’existence massive de discriminations racistes commence à être reconnue, et beaucoup sont prêts à admettre qu’elles touchent plus spécifiquement les descendants des anciens colonisés. Mais malgré l’existence de plusieurs études soulignant le caractère systémique de ces discriminations [7], celles-ci restent appréhendées majoritairement comme des phénomènes purement individuels de « méconnaissance de l’autre » ou de « repli sur soi », quand ce ne sont pas les victimes qui sont elles mêmes incriminées pour leur manque « d’intégration » ou leur retard « culturel » . Dans tous les cas, ce qui est nié est l’existence de processus sociaux de production des discriminations, en toute légalité, et par les institutions de la République elles-mêmes, masqués par un principe officiel de non-discrimination, rituellement proclamé mais quotidiennement bafoué [8]. Ce caractère systémique et institutionnel des discriminations est pourtant patent, et il constitue la première analogie repérable avec le rapport colonial :

« Outre la série d’analogies qu’on peut saisir entre les deux phénomènes - analogies d’ordre historique (l’immigration est souvent fille de la colonisation directe ou indirecte) et analogies de structure (l’immigration, actuellement, occupe dans l’ordre des relations de domination la place qu’occupait hier la colonisation) - l’immigration s’est, d’une certaine façon, érigée en système de la même manière qu’on disait que la « colonisation est un système » (selon l’expression de Sartre) » [9].

Le racisme post-colonial n’est donc pas une simple survivance du passé. Il s’agit au contraire d’une production permanente et systémique de notre société, les représentations héritées du passé étant reformulées et réinvesties au service d’intérêts contemporains. C’est bien notre société qui, au présent, continue de produire des indigènes au sens politique du terme : des « sous-citoyens », des « sujets » qui ne sont pas étrangers au sens juridique mais ne sont pas pour autant traités comme des Français à part entière.

Marx a bien étudié cette interaction entre passé et présent, et le rôle que joue l’imaginaire social hérité [10]. C’est à travers cet imaginaire que les hommes déchiffrent leur réalité vécue, déterminent les frontières entre un « nous » et un « eux », et fondent leur action présente. C’est en l’occurrence au travers de l’imaginaire colonial qu’ont été appréhendés les immigrés postcoloniaux des années 60 et 70, et qu’a été légitimée leur relégation économique, sociale et politique : insertion par le bas dans les secteurs les plus pénibles du monde économique, négation des besoins sociaux non liés directement aux besoins productifs, réduction de l’homme à une simple force de travail (et en conséquence non-prise en compte de la vie familiale et de l’inévitable enracinement), injonction à la discrétion et à l’apolitisme. La massification du chômage et de la précarité depuis la décennie 1980 s’est réalisée sur la base de cet ordre des dominations dans lequel les immigrés apparaissent comme dominés parmi les dominés, et les Français issus de la colonisation ont hérité de la place de leurs parents.


Des « attributions causales » culturalistes, capacitaires et dépolitisantes


L’imaginaire colonial se réinvestit notamment dans la manière d’appréhender les situations d’inégalité réelle. Dans le regard du colonisateur, les inégalités produites par le système colonial ne sont pas niées, mais leur génèse est refoulée, et recouverte par une explication biologique ou culturelle : le manque d’ardeur au travail du colonisé n’est par exemple pas expliqué par le rapport social colonial, qui impose au colonisé des conditions de travail éreintantes tout en le privant de toute initiative et de toute jouissance du fruit de son travail, mais par la congénitale indolence « de l’Africain » ou par l’incorrigible indiscipline « du Maghrébin » [11] Un même mécanisme de décontextualisation, dépolitisation et ethnicisation opère aujourd’hui : ce ne sont plus les discriminations qui expliquent la marginalisation, la « rage » ou le « je-m’en-fichisme » [12] de nombreux jeunes issus de la colonisation, mais une carence de ces jeunes - manque de « repères » ou d’éducation parentale, incapacité ou incompatibilité « culturelle », manque de familiarité avec les « valeurs » de « la République » ou de « la modernité » ... Un ministre est même allé, en novembre 2005, jusqu’à inverser les causes et les effets en expliquant la difficulté de ces jeunes à trouver un emploi par leurs « comportements asociaux » ... eux-mêmes produits par la polygamie des parents !

La thématique de « l’intégration », encore dominante dans les politiques publiques ciblant les immigrés ou leurs enfants, s’inscrit dans ce registre culturaliste, capacitaire et dépolitisant. L’appel à l’intégration assigne en effet ses destinataires à une « différence culturelle » irréductible et à une perpétuelle position d’extériorité par rapport à la « communauté nationale » : s’« ils » doivent s’intégrer ou être intégrés, c’est qu’« ils » ne le sont pas encore - la procédure de naturalisation, avec son « questionnaire d’intégration », est l’une des traductions pratiques de cette logique. Or, c’est bien dans le cadre du système colonial que l’égalité des citoyens a été subvertie au profit d’une conception culturaliste de la Nation, le colonisé ne pouvant pleinement intégrer la citoyenneté qu’en renonçant à son « statut personnel » [13].


L’intégrationnisme, autre nom du racisme


Le mot d’ordre d’intégration impose également à ses destinataires une obligation de réserve, de discrétion, voire d’invisibilité. Eric Savarèse a montré comment le regard colonial tendait à invisibiliser le colonisé, ou à en faire le simple miroir dans lequel « la France » contemple son propre génie « civilisateur », et Abdelmalek Sayad a montré que cette invisibilisation était reproduite à l’endroit de l’immigration :

« Parce que le rapport de forces est incontestablement en faveur de la société d’immigration - ce qui l’autorise à renverser du tout au tout la relation qui l’unit aux immigrés, au point de placer ces derniers en position d’obligés là où ils devraient au contraire obliger - celle-ci n’a que trop tendance à porter à son bénéfice ce qui, pourtant, est l’œuvre des immigrés eux-mêmes : aussi est-ce fréquemment qu’on présente au moins les aspects les plus positifs (ou considérés comme tels) de l’expérience des immigrés, c’est-à-dire en gros, l’ensemble des acquisitions qu’ils ont su imposer au grès de leur immigration (...) comme le résultat d’un travail diffus ou systématique d’inculcation, d’éducation (...) travail qui consiste à produire ce qu’on appelle les « évolués » (et du même coup, à discriminer ces immigrés « évoluables », « éducables », ou « amendables » des immigrés qui ne le sont pas ou ne veulent pas l’être) et dont le mérite revient bien sûr à la société d’accueil et à elle seule » [14]

Il en va de même aujourd’hui pour les jeunes Français issus de la colonisation : eux aussi sont invisibilisés. Eux aussi sont sommés de ne pas être « ostentatoires ». Eux aussi sont les objets d’une injonction à la politesse et la discrétion alors même qu’ils font quotidiennement l’expérience du mépris et de l’injustice sociale. Et toute stratégie de visibilisation de leur part est ressentie comme une menace, un « refus d’intégration » ou un « rejet de la République ».

Au risque de choquer, on peut finalement dire que l’intégration, telle qu’elle est généralement pensée, parlée et traduite en termes de politiques publiques, est moins souvent une alternative à la discrimination raciste qu’une formulation sublimée ou un instrument de légitimation de cette discrimination : si le racisme est le refus de l’égalité, l’intégration est précisément le mot d’ordre qui permet d’évacuer la question égalitaire. En effet, si être « intégré », être « inclus », avoir « sa place » vaut mieux que d’être purement et simplement exclu, ces termes ne disent pas de quelle place il s’agit. Un serviteur a « sa place », il est inclus et intégré - il n’en demeure pas moins subordonné, méprisé et exploité. Et de fait, dans de très nombreux contextes, parler de « problèmes d’intégration » sert essentiellement à ne pas prononcer d’autres mots, comme domination, discrimination ou inégalité. Le parallèle est à cet égard saisissant entre l’usage du terme même d’« intégration » dans le système colonial et dans le système post-colonial : dans les deux cas, au-delà des nombreuses différences de contexte, c’est la même opération qui est réalisée, à savoir le refoulement des revendications de liberté et d’égalité. Le mot « intégration » n’est en effet jamais autant utilisé par l’État français que lorsque les colonisés réclament l’égalité des droits, l’autodétermination ou l’indépendance - ou, plusieurs décennies plus tard, à partir de 1983, lorsque leurs descendants « marchent pour l’Égalité » [15].


« Intégrer, réprimer, promouvoir, émanciper »


Le système postcolonial reproduit aussi des opérations de division et de compartimentage des individus issues du système colonial : une masse à intégrer, une masse à réprimer, une élite à promouvoir, des femmes à « émanciper » .

Une masse à intégrer. « Handicaps culturels », « résistances », « inadaptation de l’islam à la modernité » ou à « la laïcité », manque « d’efforts d’intégration » : nous retrouvons dans tous ces clichés l’une des principales marques du « portrait mythique du colonisé », qu’Albert Memmi avait en son temps nommée « la marque du négatif ». Nous retrouvons le motif de « l’arriération » et du « retard », et son pendant : la mission « civilisatrice » de l’État français.

Une masse à réprimer. Dès qu’il s’agit de jeunes des quartiers populaires, et plus particulièrement de ceux qui sont issus de la colonisation, le refus et la révolte devant les inégalités sont d’emblée mis en illégitimité. Leurs actes étant perçus à travers un prisme étroitement culturaliste, ne sauraient avoir une signification, une valeur et a fortiori une légitimité sociale ou politique [16]. De par leur « refus d’intégration » ou leurs caractéristiques familiales et/ou culturelles et/ou religieuses, les jeunes revendicatifs ne peuvent apparaître que comme « anomiques » - ou pire : porteurs de normes et de valeurs dangereuses pour l’ordre social. Des « rodéos des Minguettes » de 1981 aux émeutes de novembre 2005, le recours systématique, quasi-exclusif et disproportionné à la « fermeté », à la surveillance et à la répression des mouvements de révolte est un autre point commun avec le modèle colonial. Plus largement, tout comportement dissident, déviant ou simplement « déplacé » de la part d’un jeune issu de la colonisation fait l’objet de jugements moraux qui s’apparentent, par leur outrance, leur généralité et leur contenu, aux doléances du colon à l’encontre du colonisé. Le « portrait mythique du postcolonisé » reproduit dans une large mesure le « portrait mythique du colonisé » dont Albert Memmi avait en son temps analysé la structure et la genèse. C’est ainsi qu’on parle, aujourd’hui comme au temps des colonies, de « territoires » à « conquérir » ou « reconquérir », d’espaces « décivilisés », de « sauvageons » ou de « barbares », de « défaut d’éducation », de nécessaire « adaptation » de nos dispositifs pénaux à des populations « nouvelles », radicalement « différentes » des jeunes de jadis, vivant « en dehors de toute rationalité » [17].

Au-delà des mots, les pratiques politiques et policières rejouent, sur un mode heureusement moins extrême, une partition qui s’est largement écrite dans un contexte colonial : qu’il s’agisse du couvre-feu, de la « guerre préventive » que constituent les contrôles policiers à répétition ou les dispersions intempestives dans les halls d’immeuble, de la pénalisation des parents pour les fautes des enfants, ou encore des méthodes de gestion de la contestation politique (diffamation, criminalisation, appel aux autorités religieuses locales pour pacifier une émeute ou détourner la population d’une action politique protestataire), les autorités instaurent en banlieue des modes de gestion qui violent un certain nombre de principes fondamentaux (comme la présomption d’innocence, le principe de la responsabilité individuelle, le principe de laïcité), et qui par conséquent apparaissent comme des anomalies au regard d’une certaine tradition du Droit français, mais qui ne tombent pas du ciel. Si l’on se réfère à l’autre tradition française, à la part d’ombre que constituent le Droit d’exception et les techniques de pouvoir qui se sont inventées et expérimentées dans les colonies, alors l’actuelle « dérive sécuritaire » perd beaucoup de sa nouveauté et de son exotisme.

Une élite à promouvoir. Que ce soit pour disculper le « modèle français d’intégration » (en montrant à la masse en échec qu’« on peut s’en sortir », et que par conséquent chaque individu est seul responsable de son malheur) ou pour servir d’« intermédiaire » avec les autres « jeunes » au prétexte d’une proximité culturelle, ou encore pour occuper des postes ethnicisés au prétexte de spécificités, partout se décline une injonction idéologique à la déloyauté, dans des modalités proches de « l’évolué » ou du « peau noire, masque blanc » tel que l’analysait Franz Fanon.

Des femmes à « émanciper », malgré elles et contre leurs groupes familiaux. Les débats autour de la « loi sur les signes religieux » ont mis en évidence la persistance des représentations coloniales sur « l’hétérosexualité violente » du « garçon arabe » ou du « musulman » et sur la soumission de sa femme et de ses filles. Le fait même de récuser la parole des premières concernées, et de les sommer de se dévoiler, sous peine d’exclusion et de déscolarisation - en d’autres termes : de les « forcer à être libres » - relève d’une conception de l’émancipation qui fut celle des colonisateurs [18].

[...]

Said Bouamama et Pierre Tevanian

Extrait du livre collectif Culture post-coloniale. Après Culture impériale et Culture coloniale, Nicolas Bancel et Pascal Blanchard publient aux éditions Autrement un troisième volet intitulé Culture post-coloniale. Comme son nom l’indique, ce livre collectif traite des multiples manières dont le passé colonial de la France « marque en profondeur » le présent, dans des champs aussi divers que la « coopération », la « francophonie », les « politiques d’immigration » et « d’intégration », l’aide humanitaire, le « tourisme ethnique », la culture de masse ou encore les débats sur « la mémoire collective ».


NOTES :

[1] Y. Gastaut, L’immigration et l’opinion en France sous la cinquième République, Seuil 1999

[2] G. Noiriel, Le creuset français, Seuil, 1988, et La tyrannie du national, Calmann-Lévy, 1991

[3] A. Memmi, Le racisme, Folio actuels, 1999

[4] S. M. Barkat, Le corps d’exception. Les artifices du pouvoir colonial et la destruction de la vie, éd. Amsterdam, 2005

[5] N. Bancel, P. Blanchard, De l’indigène à l’immigré, Découvertes Gallimard, 1999

[6] P. Tevanian, « Le corps d’exception et ses métamorphoses », Quasimodo, n° 9, été 2005.

[7] V. de Rudder (dir.), L’inégalité raciste, PUF, 2000

[8] C. Delphy, « Un mouvement, quel mouvement ? », à lire sur LMSI.

[9] A. Sayad, « La "faute" de l’absence », L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, De Boeck Université, Paris-Bruxelles, 1997.

[10] K. Marx, Le 18 Brumaire de Napoléon Bonaparte, Éd. Mille et une nuits, 1997

[11] A. Memmi, Portait du colonisé, op. cit

[12] R. Hoggart, La culture du pauvre, op. cit.

[13] E. Savarèse, Histoire coloniale et immigration, Séguier, 2000 ; A. Sayad, « Qu’est ce qu’un immigré ? » L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, op. cit., 1997.

[14] S. M. Barkat, Le corps d’exception, op. cit., 2005

[15] S. Bouamama, Dix ans de marche des beurs, Desclée de Brouwer, 1994

[16] F. Athané, « Ne laissons pas punir les pauvres », à lire sur LMSI.

[17] P. Tevanian, Le ministère de la peur, op. cit.

[18] N. Guénif-Souilamas et E. Macé, op. cit. et C. Delphy, « Antisexisme ou antiracisme : un faux dilemme », Nouvelles questions féministes, Volume 25, n°1, « Sexisme et racisme », janvier 2006.

 

 

publié dans : BANLIEUES par alain laurent-faucon
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« Les banlieues sont le miroir grossissant et cruel des fractures de la société française », peut-on lire dans l'édito du Monde publié deux ans après le drame de Clichy-sous-Bois. « La crise des banlieues qui avait secoué la France à l'automne 2005 – poursuit l'éditorialiste - n'était qu'une nouvelle explosion des conflits qui ne cessent d'agiter périodiquement ces quartiers où la République loge la grande masse des Français les moins favorisés, ouvriers et employés, souvent immigrés ou d'origine immigrée ».




DOSSIER DE PRESSE

Banlieues, la fracture

 

Édito | LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Les banlieues sont le miroir grossissant et cruel des fractures de la société française. Deux ans après le drame de Clichy-sous-Bois - deux garçons de 15 et 17 ans étaient morts électrocutés dans l'enceinte d'un transformateur où ils s'étaient réfugiés pour échapper à une possible interpellation policière -, deux ans après les semaines d'émeutes que ce drame avait provoquées, le constat s'impose, plus que jamais.

La crise des banlieues qui avait secoué la France à l'automne 2005 n'était qu'une nouvelle explosion des conflits qui ne cessent d'agiter périodiquement ces quartiers où la République loge la grande masse des Français les moins favorisés, ouvriers et employés, souvent immigrés ou d'origine immigrée. Deux ans plus tard, les maires des cités concernées le confirment, quelle que soit leur étiquette politique : en dépit des efforts de l'Etat et des collectivités locales, en dépit des politiques de rénovation urbaine, en dépit de la mobilisation des associations de terrain, en dépit du parler cru de la nouvelle secrétaire d'Etat à la politique de la ville, Fadela Amara, la désespérance de ces quartiers et les tensions entre leurs populations et la police n'ont pas régressé.

Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que les "fondamentaux" (emploi, logement, pauvreté, sécurité) n'ont pas changé. La fracture sociale n'a pas été réduite : le niveau du chômage dans les "zones urbaines sensibles" a diminué de 10 %, comme dans le reste du pays, mais il reste deux fois plus élevé qu'ailleurs. La fracture scolaire, qui, avant même le chômage, nourrit le mélange de "rage" et de résignation des jeunes et de leurs familles, reste aussi profonde, malgré les politiques de réussite éducative ou quelques initiatives aussi emblématiques qu'homéopathiques. La crise du logement s'est aggravée du fait de la hausse du marché et des prix de l'immobilier.

Quant à la fracture "ethnique" et au racisme ordinaire qu'elle sécrète, il est bien peu probable que les credos affichés par le gouvernement depuis cinq mois aient contribué à la résoudre. Quand la politique pénale met l'accent sur la répression et traque la récidive y compris pour des délits mineurs, quand la politique en matière d'immigration enracine le sentiment que l'étranger est d'abord une source de danger, on ne voit guère comment pourrait s'atténuer la ghettoïsation et le communautarisme.

Il serait injuste d'ignorer les efforts des acteurs qui s'échinent à ravauder un tissu social profondément déchiré. Mais il ne faut pas se raconter d'histoires : faire des banlieues sensibles des "territoires comme les autres", les réinscrire pleinement dans la collectivité nationale, suppose du temps et un projet de société autrement solidaire. C'est l'affaire d'une génération.



Les banlieues de la réalité à la fiction
 

LE MONDE POUR MATINPLUS | 26.10.07

 

Paris sous toutes les coutures, Paris toujours : le cinéma aime la capitale, ne semble jamais las de la filmer, bien qu'il lui soit de plus en plus difficile de poser ses caméras dans ses rues, où les riverains crient grâce. Alors que la banlieue, elle, ne demande qu'à recevoir des tournages : courts ou longs métrages, séries télévisées, publicités. Du moins, les banlieues populaires. Deux ans après les émeutes de l'automne 2005, elles sont devenues un décor incontournable pour nombre de séries, téléfilms et longs métrages.

Tandis que dans les Hauts-de-Seine, certaines villes se font désirer et payer très cher la moindre journée de prise de vues, d'autres, au nord et à l'est, s'efforcent au contraire d'attirer chez elles des réalisateurs et leurs équipes. Trop compliqué d'accéder au pied des tours de La Défense pour y filmer une publicité ? Venez la réaliser devant les façades de verre fumé de l'avenue François-Mitterrand à Saint-Denis. Besoin d'un intérieur du XVIIe siècle ? Pourquoi pas le couvent des Ursulines, dans la même ville ? Un commissariat parisien pour une série télévisée comme Central Nuit ? Autant l'installer à Montreuil. Un hôpital désaffecté pour figurer des locaux de la Gestapo ? La banlieue en abrite aussi.

"Je reçois trois appels par jour", confirme Stephan Bender, chargé d'aider les professionnels du repérage à la Commission du film de Seine-Saint-Denis. Des structures comme la sienne, il en existe un peu partout en France. Mais celle-ci, comme celle du Val-de-Marne, enregistre une augmentation constante des demandes, sans compter bien sûr les filières privées. Parce que la banlieue constitue un thème en soi dans l'audiovisuel français, parce qu'elle offre un étonnant panel de décors et que sa proximité avec Paris jouant en sa faveur, sa cote monte, explique Stephan Bender.

En outre, à condition de ne pas débarquer en terrain conquis, l'accueil des habitants peut y représenter un atout. Il cite en exemple deux longs métrages qui sortiront prochainement au cinéma, tournés sans problème cet été à Bobigny et Clichy-sous-Bois : Des poupées et des hommes, de Nora Hamdi et Go Fast, un film d'action d'Olivier Van Hoofstadt, avec Roschdy Zem.

Du coup, l'Association des collectivités territoriales de l'Est parisien (Actep), qui regroupe une vingtaine de communes et les deux conseils généraux de ces deux départements, s'investit elle aussi dans cette activité. En 2006, année de sa création, elle estime avoir facilité la venue de 190 tournages sur son territoire, dont près de la moitié destinés à la télévision. Sur la même période, la Commission du film de Seine-Saint-Denis a traité 350 demandes : elle a entretenu des relations suivies avec une centaine d'équipes préparant des longs métrages, des films de télévision, des publicités, clips et courts métrages.

Martine Valo


ROSNY-SOUS-BOIS VEDETTE DE CANAL +

La série télévisée que Canal+ va diffuser fin novembre, La Commune, ne pouvait pas se tourner ailleurs qu'en banlieue : celle-ci en est le personnage principal. Mais pour montrer quels aspects de la vie des cités ? "Si c'était pour présenter les habitants comme d'éternelles victimes du système, j'aurais refusé", témoigne Claude Pernès (Nouveau Centre), le maire de Rosny-sous-Bois où a eu lieu le tournage. L'élu a d'ailleurs souhaité et obtenu qu'une projection publique ait lieu sur place. Les habitants auront leur mot à dire sur une éventuelle saison 2.



Les banlieues restent sinistrées, deux ans après les

émeutes

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Deux ans après les émeutes de l'automne 2005, qui avaient débuté le 27 octobre après la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, la situation n'a pas fondamentalement évolué dans les banlieues françaises. Personne n'a oublié le lourd bilan de trois semaines d'affrontements : 10 000 voitures brûlées, 300 bâtiments incendiés, 4 700 arrestations.

Aujourd'hui, élus locaux et responsables associatifs évoquent des quartiers "sensibles" en situation de grande fragilité. "On est en permanence à la merci d'un incident qui déclenche des violences", note Pierre Cardo, maire de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), député UMP. "Le cycle des violences dans les banlieues n'est pas terminé. On ne sait pas comment, ni où, mais ça peut toujours repartir", explique Jean-Pierre Balduyck, maire PS de Tourcoing (Nord).

Les promesses du gouvernement Villepin de "faire de ces quartiers sensibles des territoires comme les autres de la République" avaient suscité une "attente considérable", relève Corinne Bord, vice-présidente de la Fédération Léo-Lagrange. "La désespérance est réelle, parce que rien n'a changé : les gens qui n'avaient rien à manger n'ont toujours rien à manger", explique cette responsable associative. Une analyse partagée par Manuel Valls, maire d'Evry, député PS : "La conséquence, c'est qu'il y a sans doute un peu plus de résignation face aux difficultés dans les domaines de l'emploi, de la sécurité et du logement."

Dans ce contexte, la démarche de concertation lancée en octobre par la secrétaire d'Etat à la politique de la ville, Fadela Amara, pour préparer un nouveau "plan banlieue", laisse les acteurs locaux sceptiques. "On n'est pas en manque de diagnostic ou d'expertise sur les banlieues. Il faut passer à l'action, et non demander l'avis d'adolescents de 15 ans sur un blog", s'insurge Karim Zéribi, président d'APC Recrutement, association qui met en relation entreprises et jeunes diplômés des quartiers. "On va débattre des sujets sur lesquels nous débattons depuis des lustres. J'aurais préféré avoir des propositions concrètes", ajoute M. Cardo.

Sur le terrain, le principal point noir reste l'emploi. L'ANPE souligne certes que le nombre de demandeurs d'emploi dans les ZUS (zones urbaines sensibles) a évolué comme dans le reste du territoire, avec une baisse d'un peu plus de 10 % entre 2005 et 2006. Mais le taux de chômage demeure, globalement, deux fois plus élevé dans les ZUS. Malgré les actions des missions locales et de l'ANPE, l'insertion sociale par le travail demeure problématique. "Il n'y a pas de signe tangible d'évolution. Les entreprises continuent de ne pas faire confiance aux jeunes, jamais assez bien formés, et aux vieux, qui ont le malheur d'avoir plus de 50 ans", souligne ainsi Gilbert Roger, maire socialiste de Bondy (Seine-Saint-Denis).

Depuis 2005, avec la hausse du marché immobilier, la situation du logement s'est dégradée pour les milieux populaires. "En Ile-de-France, c'est aujourd'hui plus difficile pour un jeune d'accéder à un logement autonome que de trouver un emploi", relève Michel Abhervé, un des responsables de l'Union nationale des missions locales (UNML). "Je n'avais jamais eu de rentrée avec autant de demandes de logements sociaux à Evry. Cela se traduit notamment par une grande difficulté, pour les jeunes couples, à quitter le domicile parental", constate le maire d'Evry, Manuel Valls.

L'Etat et les collectivités locales ne sont pourtant pas restés inactifs. Les politiques de rénovation urbaine (réhabilitation et reconstruction de logements) et de réussite éducative (réseaux de suivi des élèves décrocheurs) sont unanimement saluées. Mais ces dispositifs, mis en place avant les émeutes de 2005, sont jugés insuffisants. "La rénovation urbaine est positive. Mais ce sont les moyens humains, les professionnels adultes, qui permettent de maintenir le lien social. Or, la tendance est à la diminution des moyens avec le non-remplacement d'une partie des fonctionnaires", explique Stéphane Ouraoui, président de l'association Pas de quartier, tous citoyens.

Malgré l'affectation de moyens supplémentaires après les émeutes, les associations sont toujours confrontées à des difficultés de financement. Elles se plaignent des retards de paiement des subventions et de leur remise en question annuelle par l'Etat. "Les forces vives se démènent avec des bouts de ficelle dans les quartiers", souligne Karim Zéribi, président d'APC recrutement.

Elus et responsables associatifs s'alarment aussi des tensions constantes entre la population et la police. "Sur le terrain, il y a régulièrement des troubles entre les forces de l'ordre et des jeunes de 14 à 18 ans qui sont un peu laissés à eux-mêmes", constate Hassan Ben M'Barek, membre du Conseil national des villes (CNV). La critique vise l'organisation de la police voulue par Nicolas Sarkozy en 2002. "Il n'y a pas de confiance. Les policiers, sur le terrain, font ce qu'ils peuvent mais ils manquent de relais, faute de disposer d'une police de proximité", relève Gilbert Roger, marqué par le caillassage récent de policiers et de pompiers, à Bondy, lors d'une intervention sur l'incendie d'une crèche.

Les maires de droite comme de gauche insistent aussi sur le comportement antirépublicain de groupes de jeunes en situation de rupture. "On a toujours une partie de la population qui se met en marge de la société et s'oppose à l'autorité de l'Etat", note Pierre Cardo. Des attitudes de rejet qui visent aussi les élus. "Beaucoup de maires signalent qu'ils sont aussi visés dans les agressions", s'inquiète Jean-Pierre Balduyck. Ces élus rappellent que les effets de la politique de la ville se mesurent sur des décennies, voire des générations.

Luc Bronner


ACQUITTEMENT DE DEUX JEUNES ACCUSÉS DE L'INCENDIE D'UN BUS

Les deux jeunes gens accusés d'avoir participé à l'incendie d'un bus à Sevran en novembre 2005, dans lequel une femme handicapée avait été grièvement brûlée, ont été acquittés, mercredi 24 octobre, par la cour d'assises des mineurs de Seine-Saint-Denis. Le parquet avait requis cinq ans de prison, dont un an avec sursis, et sept ans de prison. Le 2 novembre 2005, peu après le début des émeutes, une vingtaine de jeunes avaient caillassé et incendié le bus. Un adolescent avait été condamné en juillet à quatre ans de prison, dont 41 mois avec sursis, par le tribunal des enfants. - (AFP.)



La rénovation des quartiers prend du retard

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Pleine de promesses pour les quartiers sensibles, la politique de rénovation urbaine a pris du retard. Signe de ce retard : une somme de 600 millions d'euros attend d'être dépensée, selon nos informations. Lancé en 2003 par Jean-Louis Borloo, alors ministre délégué à la ville, ce programme ambitieux doit se traduire, d'ici à 2013, par la démolition et la reconstruction de 250 000 logements et la réhabilitation de 400 000 autres. Il avait été conçu pour simplifier les démarches des collectivités locales et des organismes HLM dans les zones jugées prioritaires.

A cette fin, la loi du 1er août 2003 a créé l'Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), un "guichet unique" chargé de lever et de distribuer les fonds destinés à remodeler en profondeur 530 quartiers dans toute la France : 12 milliards d'euros sur la période. Or une part importante des opérations validées par l'ANRU (214 conventions déjà signées dans 312 quartiers prioritaires) se réalisent à un rythme nettement moins rapide que prévu. Conséquence : l'agence, qui verse les crédits en fonction de l'état d'avancement des projets, dispose d'une trésorerie de 600 millions d'euros, soit presque l'équivalent de deux années de subventions de l'Etat non dépensées.

Ce dernier a tiré les conséquences de ces retards dans son projet de budget 2008, qui devait être examiné dans l'après-midi du jeudi 25 octobre à l'Assemblée nationale : les crédits de paiement programmés au titre de la rénovation urbaine sont de 200 millions d'euros (plus 100 millions de recettes extrabudgétaires) au lieu de 350 millions d'euros en 2007, soit une diminution de 15 %.

"Cette baisse ne doit pas être analysée comme un désengagement de l'Etat", observe Philippe Van de Maele, le directeur général de l'ANRU, car les autorisations d'engagement (c'est-à-dire les crédits que l'agence peut promettre en 2008), elles, restent stables, souligne-t-il. "Avec notre fonds de roulement et les crédits alloués, nous n'aurons aucun mal à honorer nos engagements en 2008. Il est normal que l'Etat adapte ses crédits aux besoins", explique-t-il.

"TRÉSORERIE PLÉTHORIQUE"

Si la plupart des acteurs s'accordent à dire que les projets tardent à sortir de terre, ils ne l'expliquent pas forcément de la même façon. Selon M. Van de Maele, des élus locaux ont fait preuve d'un grand optimisme au départ sur les délais et se trouvent confrontés à des difficultés qu'ils n'avaient pas anticipées. Des élus et des bailleurs sociaux regrettent, quant à eux, les retards de paiement de l'agence. Pour Yazid Sabeg, président du comité d'évaluation et de suivi de l'ANRU, "cette trésorerie pléthorique est anormale. L'ANRU, qui avait été créée au départ pour agir avec souplesse et efficacité, a été trop tatillonne dans ses procédures".

Tous soulignent la difficulté à mobiliser des entreprises de BTP pour réaliser les travaux, l'augmentation des coûts de la construction et la complexité de gestion. Par exemple, à Montfermeil ou Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), rien ou presque n'a changé depuis quatre ans. Selon l'ANRU, les lenteurs proviennent notamment des copropriétés dégradées qu'il faut racheter une par une pour les démolir ou les rénover. Dans d'autres régions, comme à Boulogne-sur-Mer, Meaux, Montereau ou Vaulx-en-Velin, les habitants ont en revanche commencé à voir leurs quartiers se transformer.

Il est trop tôt pour porter un jugement sur un tel programme. "La transformation urbaine et sociale prend du temps, relativise Yazid Sabeg. Nous sommes sur des cycles d'une ou deux décennies."

Emmanuelle Chevallereau



Fadela Amara, la funambule

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Sur les murs, un planisphère géant retrace les voyages des grands navigateurs : Louis-Antoine de Bougainville, Jacques Cartier, le comte de La Pérouse. Des explorateurs coiffés de casques coloniaux ont été dessinés au beau milieu de l'Afrique, des caravanes de marchands enturbannés parcourent le nord de l'Asie. "Elle est magnifique, cette fresque, murmure pensivement le porte-parole du gouvernement, Laurent Wauquiez. J'ai bossé sur l'orientalisme quand j'étais jeune. Tous ces fantasmes coloniaux, je connais bien." Fadela Amara, amusée, lui montre du doigt les silhouettes dénudées qui illustrent l'Algérie. "Oui, mais mes ancêtres ne ressemblaient pas à ça ! plaisante-t-elle. Ma grand-mère ne faisait pas de monokini !"

Depuis qu'elle a été nommée secrétaire d'Etat à la politique de la ville dans le gouvernement de François Fillon, Fadela Amara s'est installée au deuxième étage du ministère de la marine marchande, un bâtiment construit dans les années 1930, non loin de l'Ecole militaire, à Paris. Après une volée d'escaliers en marbre, un bas-relief représentant une navigatrice scrutant l'horizon annonce son bureau : une baie vitrée sur l'Ecole de guerre et cette immense fresque coloniale. "Le monde tel qu'on le voyait dans les années 1930", sourit-elle en montrant le planisphère.

Ce matin-là, Laurent Wauquiez est venu rendre visite à la secrétaire d'Etat à la politique de la ville. Le porte-parole du gouvernement sait qu'il s'adresse à un symbole : Fadela Amara est la seule ministre qui incarne à la fois l'ouverture - elle est conseillère municipale socialiste à Clermont-Ferrand -, la parité - elle fait partie des onze femmes du gouvernement - et la "diversité" - elle est issue d'une famille algérienne. "On organise des déplacements de terrain avec des réunions sur la politique du gouvernement, explique-t-il. Est-ce que tu serais d'accord pour en faire une ou est-ce que tu préfères rester ciblée banlieues ?" Fadela Amara réfléchit un instant. "Je suis tout-terrain, mais j'ai lancé des concertations pour élaborer le plan "Banlieues", et je veux rester sur la politique de la ville."

Laurent Wauquiez esquisse un sourire déçu et tente une nouvelle fois sa chance, mais Fadela Amara maintient le cap : elle souhaite, dit-elle, se consacrer exclusivement aux banlieues. La secrétaire d'Etat sait que, dans les milieux de gauche, son brusque passage de la présidence de Ni putes ni soumises au gouvernement de Nicolas Sarkozy a suscité perplexité et amertume. Lorsqu'elle se déplace sur le terrain, elle tente de s'en tenir à ce qu'elle considère comme son seul mandat : élaborer un plan "Respect et égalité des chances" pour les quartiers.

Depuis son entrée au gouvernement, l'ex-militante frondeuse a un chauffeur, un garde du corps et un appartement de fonction. Elle a relevé ses cheveux en chignon et acheté quelques tailleurs sombres, mais la mue n'est pas toujours facile : lorsqu'elle visite un quartier difficile, elle s'échappe sans prévenir du cortège officiel, interpelle les familles accoudées aux fenêtres et se reprend dans un sourire quand elle utilise le mot "chiant". Le superbe appartement de fonction situé au dernier étage du ministère est resté vacant : Fadela Amara vit toujours dans une HLM du 13e arrondissement. "J'ai invité une fois des copains de Ni putes ni soumises dans l'appartement de fonction, le 14 juillet, pour voir le feu d'artifice au-dessus de la tour Eiffel. C'était magnifique, on était comme des gamins ! Mais je ne veux pas m'habituer à tout ça, ce n'est pas moi."

Car Fadela Amara a grandi au coeur d'une cité de transit de la ville de Clermont-Ferrand. Ses parents, tous deux analphabètes, ont élevé dix enfants dans une HLM où les filles dormaient tête-bêche dans un grand lit à deux places. Alors que le CV des ministres affiche souvent des diplômes prestigieux, le cursus de Fadela Amara compte deux lignes : "CAP d'employée de bureau, docteur honoris causa de l'Université libre de Bruxelles".

Ce décalage avec ses collègues, Fadela Amara a pris le parti d'en jouer. Elle annonce son plan "Tolérance zéro contre la glandouille" dans le décor solennel du conseil des ministres, promet de s'engager "à donf" dans la rénovation des banlieues et dénonce l'instrumentalisation "dégueulasse" de l'immigration en plein débat parlementaire. Alors qu'elle patiente dans le luxueux salon d'attente de la ministre de l'économie, des finances et de l'emploi, Christine Lagarde, elle s'éclipse quelques instants en laissant son sac à main sur un canapé. "Ça va, je peux le laisser là, il n'y a pas d'Arabes, ici !", lance-t-elle dans un grand éclat de rire à des conseillers médusés.

Malgré ces coups de griffe au protocole, Fadela Amara prend la République française très au sérieux. Elle se déplace toujours avec le chauffeur et la voiture du ministère. "C'est une question de respect pour la fonction. Cela fait partie du prestige de la République." En octobre, Nicolas Sarkozy lui a demandé d'accueillir le premier ministre vietnamien, Nguyen Tan Dung, en visite en France. "C'était une cérémonie officielle avec tapis rouge, garde républicaine et hymnes des deux pays, raconte Mohammed Abdi, le secrétaire général de Ni putes ni soumises devenu le conseiller spécial de Fadela Amara. Quand je lui ai fait remarquer qu'elle était toute droite, très digne, elle m'a simplement dit : "Je représente la France"."

Fadela Amara, qui continue à se dire de gauche, reconnaît qu'elle ne se sent pas toujours à l'aise dans le gouvernement Fillon. "Entre les autres ministres, je sens, et c'est normal, une complicité, un projet partagé, raconte-t-elle. Moi, c'est différent : je suis un peu tombée comme un cheveu sur la soupe !" Elle sait que les tests ADN, les franchises médicales et les cadeaux fiscaux pénalisent en priorité les populations des quartiers dont elle a désormais la charge, mais elle ne démissionnera pas pour autant. "Le 21 avril, je n'ai pas voté pour Nicolas Sarkozy, tout le monde le sait, y compris le président, mais je respecte la démocratie : ils ont annoncé leur programme, ils ont été élus avec 53 % des voix, ils sont légitimes."

Pour elle comme pour d'autres figures de gauche issues de l'immigration, ce brusque ralliement à la "rupture" libérale incarnée par Nicolas Sarkozy a été facilité par une vieille méfiance à l'égard de la direction du PS. "Je suis militant socialiste depuis vingt-cinq ans, j'ai collé des tonnes d'affiches, mais je sais que le PS n'est pas vacciné contre le racisme et les discriminations, précise Mohammed Abdi. Le premier secrétaire de la Haute-Marne a traité la seule sénatrice PS issue de l'immigration de "représentante de la gauche tajine", Malek Boutih a été envoyé au casse-pipe, aux législatives, dans une circonscription avec une candidature dissidente, et Ségolène Royal a demandé à Fadela Amara, après l'utilisation du mot "dégueulasse", de parler en "bon français". Quelquefois, je suis écoeuré."

Lasse de devoir répondre aux accusations incessantes de trahison, Fadela Amara tente de se concentrer "à 100 %" sur le plan "Respect et égalité des chances" qu'elle doit présenter en janvier au côté de Nicolas Sarkozy. "Il faut que je passe de la posture de la dénonciation à la posture de l'action", admet-elle. Au terme des "Rencontres territoriales de la ville" - plus de 250 réunions publiques depuis le mois de septembre -, une synthèse nationale sera effectuée à la mi-novembre. Trois axes ont été retenus : l'accès à l'emploi, le désenclavement des quartiers, l'éducation et la réussite. "Notre but est d'entendre les acteurs locaux, de repérer les bonnes pratiques et d'innover là où c'est nécessaire, explique le directeur de cabinet, Yannick Prost. Le gouvernement s'est engagé à faire un effort financier."

Fadela Amara sait qu'elle s'est engagée dans un pari difficile : parce qu'il mêle intimement des problématiques d'urbanisme, d'emploi, de logement et d'éducation, le malaise des banlieues ne se prête guère aux miracles. Elle doit compter avec une myriade d'acteurs qui interviennent depuis des années dans les quartiers : l'Agence nationale pour la rénovation urbaine réhabilite le bâti, le ministère de l'éducation nationale pilote les zones d'éducation prioritaires, les collectivités locales coordonnent les transports, le ministère de l'économie finance les contrats aidés, l'Agence pour la cohésion sociale et l'égalité des chances s'occupe des programmes Ville-vie-vacances... Pour réussir, Fadela Amara compte sur le soutien du président. "Je n'ai absolument pas d'inquiétude, affirme-t-elle, nous aurons des arbitrages financiers favorables."

Anne Chemin

  

publié dans : BANLIEUES par alain laurent-faucon
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« Deux ans après les émeutes de 2005, la République est toujours en panne d'intégration des jeunes des cités ; les menaces d'explosion s'accumulent », estime le sociologue Robert Castel.

Par ailleurs, un documentaire, « Quand la France s'embrase », effectue un retour édifiant sur ces deux crises majeures – émeutes dans les banlieues et manifestations anti-CPE -, et instruit une charge sévère contre l'attitude des forces de l'ordre.

« Sarkozy a imposé la culture du saute dessus », explique justement David Dufrenne, l'un des deux réalisateurs de ce documentaire, dans Maintien de l'ordre.

Enfin, une série, en huit épisodes de 52 minutes, devrait créer l'événement, fin novembre 2007, sur Canal+ ; elle met en scène la banlieue et en fait un objet de fiction. Il s'agit de « La Commune », de Philippe Triboit.

  



DOSSIER DE PRESSE


 

Les débats de l'Obs

 

Le Nouvel Observateur Nº2240 – semaine du jeudi 11 octobre 2007

 

Deux ans après les émeutes de 2005, la République est toujours en panne d'intégration des jeunes des cités. Les menaces d'explosion s'accumulent

 

Banlieues : état d'urgence

par Robert Castel - Directeur d'études à l'EHESS, Robert Castel est historien et sociologue. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont récemment les Métamorphoses de la question sociale (Gallimard), l'Insécurité sociale (Seuil). Vient de paraître : la Discrimination négative. Citoyens ou indigènes ? (Seuil/La République des Idées).

Discrimination négative

Deux ans déjà. A l'automne 2005, les banlieues françaises furent le théâtre d'émeutes urbaines. En dépit de cet électrochoc national, rien n'a vraiment changé dans les banlieues. Les jeunes «issus de l'immigration» y sont toujours «assignés à résidence », tels des «étrangers de l'intérieur». Les jeunes de banlieue accumulent les mêmes contre- performances sociales : échecs scolaires, absence d'avenir professionnel, galères quotidiennes et recours aux combines de l'économie souterraine. L'étiquette tenace de l'inutilité sociale et de la dangerosité leur colle à la peau. La discrimination négative les frappe durement. Etre discriminé négativement, c'est être assigné à un destin sur la base d'une caractéristique que l'on n'a pas choisie, mais que les autres vous renvoient sous la forme d'un stigmate.

Leur problème majeur est celui de la reconnaissance. On refuse une citoyenneté effective à ces jeunes, pauvres, presque toujours d'origine étrangère et pourtant pour la majo rité d'entre eux de nationalité française. Ces jeunes des quartiers ne sont pas totalement en dehors de la société (la cité n'est pas un ghetto) mais ils ne sont pas non plus dedans, puisqu'ils n'y occupent aucune place reconnue. Leur exil est un exil intérieur qui les conduit à vivre en négatif - en raison de promesses républicaines non tenues - leur rapport aux valeurs qu'est censée incarner la société française. Leur situation est paradoxale : ils sont citoyens, inscrits dans le territoire français, et néanmoins ils subissent un traitement différentiel et discriminant qui les disqualifie.

Indigènes de la nation

Qu'on ne s'y trompe pas. Les problèmes de la périphérie sont aussi les problèmes centraux de la société française. Braudel montrait déjà que le capitalisme marchand fonctionnait dans une relation asymétrique d'un centre à ses périphéries. Les périphéries aujourd'hui vont jusqu'aux plus lointaines frontières de l'économie-monde, mais s'installent aussi au sein des Etats-nations. Les marges sont au coeur de la nation et on pourrait ainsi dire que les banlieues, c'est notre «Sud» à nous. S'y condensent insécurité sociale - taux de chômage extrêmement élevé - et, il faut avoir le courage d'en parler, exacerbation de la question raciale. La République, en contradiction avec ses propres principes, paraît incapable d'intégrer ces jeunes Français qui se vivent comme les indigènes de la nation, comme s'il y avait toujours une marque, une trace d'une immigration lointaine qui pèse toujours sur eux. Les immigrés italiens ou polonais du début du siècle dernier se sont intégrés en une génération. Cela n'a pas toujours été facile, mais la République a su faire son travail.

En France, les quartiers dits «sensibles» - ils concernent près de 5 millions d'habitants - ont été l'objet depuis le début des années 1980 d'un traitement social continu grâce à la «politique de la ville». Il est donc faux de dire que ces quartiers ont été laissés totalement à l'abandon. La puissance publique est présente en banlieue sous de multiples formes. Il n'y a pas en France de ghettos de type nord-américain et le périphérique qui sépare Paris de ses banlieues n'est pas une frontière. Le rêve de promotion sociale n'est pas formellement interdit aux jeunes issus de l'immigration. La France n'est pas une société de castes ou d'apartheid. Mais trop d'espoirs, tels ceux portés par la «marche des beurs pour l'égalité» de 1983, ont été déçus.

Insécurité sociale

Une démocratie doit certes assurer l'ordre public et la paix civile, mais aussi l'ordre social. L'Etat mobilise en banlieue l'essentiel de ses pouvoirs régaliens - la police et la justice - pour lutter contre l'insécurité civile et la délinquance, mais laisse entre parenthèses l'autre aspect de l'insécurité : l'insécurité sociale. Il existe ainsi une tension, une contradiction entre l'affirmation de l'autorité sans faille de l'Etat répressif et son slogan de «tolérance zéro», et un laxisme de l'Etat face à la dégradation de la condition sociale de catégories populaires. Les jeunes des cités sont ainsi les cibles privilégiées de la volonté de l'Etat à manifester son autorité et en même temps les oubliés de la République sociale.

Les émeutes de novembre 2005 ont été une révolte du désespoir. Les émeutiers, qui n'étaient inspirés ou guidés ni par les gauchistes ni par les islamistes, avaient le sentiment de ne plus avoir de place ni d'avenir dans notre société. Il est bien sûr injustifiable de brûler des écoles, mais encore faut-il avoir l'honnêteté de reconnaître que l'école ne remplit pas dans ces quartiers le mandat d'égalité qui est le sien. L'échec scolaire entraîne l'échec professionnel. Les jeunes s'insurgent contre les discriminations dont ils sont victimes pour l'emploi ou le logement. C'est déjà un malheur d'être chômeur, mais pourquoi faut-il que s'y ajoute un sentiment d'injustice parce que, lors d'un entretien d'embauché, on a été éliminé sur la base de son nom ou de sa couleur de peau ? Le cumul des handicaps rend ainsi explosive la question ethnique et raciale.

Ethnicisation

A l'automne 2005, la France n'a pas été à feu et à sang. Mais, visiblement, l'avertissement et ce cri de désespoir collectif n'ont pas été entendus. Le moment de peur passé, on s'est soulagé en se disant qu'au fond la France peut vivre avec quelques explosions urbaines de temps à autre. C'est encore oublier que les marges concernent directement le centre. Pourquoi y a-t-il aujourd'hui une telle stigmatisation de la religion musulmane alors que 5 millions de musulmans vivent en France ? Ce soupçon permanent d'islamisme radical dirigé contre cette communauté, dans un contexte de guerre au terrorisme, empoisonne l'atmosphère et sonne comme une condamnation collective. Les enquêtes sociologiques montrent pourtant fort bien que plus de 80% des jeunes musulmans ont un rapport assez distant avec leur religion. Leur stigmatisation globale ne peut qu'accélérer le développement du communautarisme qui mettrait en danger l'unité de la nation. Actuellement, les banlieues ne sont pas encore des territoires ethniques, mais elles s'ethnicisent de plus en plus. Pourtant, on confond problèmes ethniques et problèmes avant tout sociaux. D'où la tentation pour ces populations stigmatisées de retourner le stigmate, de s'affirmer arabe, noire ou musulmane, à défaut de pouvoir être reconnues comme membres à part entière de la nation française. Force est de constater qu'une dynamique de séparation est en train de s'installer et que se creuse progressivement une distance entre ces populations marquées par leur origine ethnique et le reste de la société française.

Menace de sécession

La France est devenue un pays pluriculturel et pluriethnique. Il le sera de plus en plus. Il faut apprendre à accepter cette réalité. Il est donc gravissime que la République ne soit plus capable d'intégrer des gens qui ont un héritage culturel différent. Le Breton de souche que je suis est reconnaissant à la République. Grâce à elle, la Bretagne s'est modernisée tout en restant fidèle à elle-même. Pourquoi la République ne saurait-elle pas faire, comme elle l'a réussi pour de farouches Bretons, la même chose pour des gens dont la seule tare serait que leur père ou leur grand-père soient venus des anciennes colonies ? Quand on parle de jeunes de la «troisième génération», on en vient ainsi, comme le dit Etienne Balibar, à fabriquer «une catégorie sociale juridiquement et humainement monstrueuse, qui est la condition héréditaire d'immigrant». Immigré une fois, immigré toujours, de génération en génération, quelle que soit la nationalité acquise.

Cette coagulation de discrimination raciale et de dislocation sociale fait peser sur l'ensemble de la société une menace de sécession. Ce n'est qu'en restaurant les conditions d'exercice d'une pleine citoyenneté politique et sociale que l'on pourra la conjurer. La banlieue ne peut être abandonnée à elle-même parce que s'y jouent des défis qui concernent notre avenir commun. Il n'y a pas de fatalité à la dérive des banlieues. Depuis une vingtaine d'années, chercheurs et sociologues ont fait d'innombrables études de terrain et tiré à maintes reprises la sonnette d'alarme. Ce ne sont que des diagnostics. Les politiques ont tardé à expérimenter des remèdes. Le calme actuel est trompeur. Plus que jamais, les banlieues sont le chantier prioritaire.

Propos recueillis par Gilles Anquetil



Banlieues : le spectre des origines


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 05.10.07.

Le temps a passé, mais la sidération demeure. Près de deux ans après les émeutes urbaines de 2005, essayistes et chercheurs semblent toujours paralysés par l'événement. La gauche intellectuelle, en particulier, apparaît désorientée et divisée. Si certains de ses représentants se cramponnent à leur grille de lecture traditionnelle pour définir cette révolte comme un soulèvement populaire, d'autres y voient une rébellion inséparablement sociale et "ethnique".

Là où les premiers continuent de mettre en avant le rôle décisif du facteur de classe, les seconds n'hésitent plus à y mêler les enjeux de la "race" : "La révolte des banlieues (...) témoigne à la fois de la profondeur d'un conflit racial soigneusement refoulé au coeur de la société française, et du développement de massives inégalités de classe devant l'emploi, la scolarisation, la sécurité..." écrivait le philosophe Etienne Balibar dans un numéro de la revue Lignes intitulé "Ruptures sociales, ruptures raciales".

Il y a là une nouveauté : dans un pays où le terme même fut longtemps maudit, réservé à la droite extrême, la "race" resurgit sous la plume de théoriciens et de militants progressistes, et ce au nom de la lutte contre les discriminations. De sinistre mémoire, dira-t-on, ces termes sont frappés d'équivoque. Oui, et c'est précisément ce qui fait leur intérêt, répond le sociologue Didier Fassin, coauteur d'un ouvrage au titre manifeste, De la question sociale à la question raciale ? (La Découverte, 2006) : "L'embarras pour désigner les réalités de la question raciale, embarras de nature à la fois éthique et pratique, n'est pas un obstacle à la connaissance de ces réalités. Il en est la condition. Notre incapacité à nommer implique une obligation de penser", notait-il.

Tel est le contexte dans lequel paraît l'essai de Robert Castel, La Discrimination négative. Citoyens ou indigènes ?. Dans ce mince volume d'intervention, le sociologue s'avance sur une scène où on ne l'attendait guère : tout au long de son itinéraire, en effet, ce chercheur de renom a scruté les "métamorphoses de la question sociale" (titre de son maître-ouvrage, paru en 1995 chez Gallimard), la déstabilisation du salariat, le délitement des solidarités ouvrières ; et voilà qu'aujourd'hui, il analyse les émeutes de 2005 comme "un puissant révélateur de la manière dont se pose la question ethnique dans l'ensemble de la société française".

L'IMPORTANCE DES MOTS

Bien sûr, ce glissement du "social" à l'"ethnique" se trouve opéré avec prudence. Dans un premier temps, Castel privilégie ses classiques : retraçant un demi-siècle d'histoire, il décrit la crise des "grands ensembles", la montée du chômage de masse, l'avènement d'une précarité généralisée. Il replace donc la situation des banlieues au centre de la question sociale et affirme que "ces marges sont moins un territoire exotique que la surdétermination de ce qui se joue au coeur de la société et des enjeux qui la traversent".

Mais l'essentiel est ailleurs. Robert Castel met en garde contre les conséquences de ce qu'il nomme la "discrimination négative", autrement dit cette forme de stigmatisation qui transforme la couleur de peau et la consonance du nom en facteur d'exclusion. Chiffres à l'appui, il souligne l'"exil intérieur" d'une jeunesse victime de toutes les discriminations (à l'école, au commissariat, au travail...) et dont la révolte reflète un "rapport déçu à la citoyenneté". De fil en aiguille, et de façon plus inédite, Castel en vient à faire sien le procès du modèle républicain à la française, de son "universalisme proclamé mais aveugle aux différences" et de sa "conception totalisante de l'assimilation".

S'ouvrent alors les pages les plus fragiles du livre, les plus cruciales aussi, en ce qu'elles témoignent de la confusion profonde où se trouve maintenant, sur ces sujets, la gauche progressiste. Passons sur le fait que la charge antirépublicaine est bien peu étayée, tout comme sont à peine effleurées les graves questions que soulèvent les remèdes ici préconisés. Ainsi les mesures de "discrimination positive" semblent-elles avoir la faveur du sociologue, sans qu'il fasse mention des travaux américains qui en dénoncent les effets pervers. Idem pour la mise en oeuvre de "statistiques ethniques" dont il ne démontre pas l'utilité. Le fait que ces statistiques figurent dans l'actuel projet de loi sur l'immigration, visant à durcir les conditions du regroupement familial, devrait d'ailleurs inciter à la réflexion.

Plus significatifs encore sont les mots employés. Car le champ que Robert Castel investit (tardivement) est déjà miné, et chaque terme menace de lui exploser à la figure, avec d'autant plus de violence que ce vocabulaire n'est pas le sien. Or, curieusement, le sociologue semble emboîter le pas non aux chercheurs les plus exigeants, mais aux agitateurs les plus bruyants qui l'ont précédé en ces périlleux parages.

Sur sa droite, d'abord : multipliant les protestations de réalisme ("si l'on n'a pas peur des mots", etc.) et refusant le prétendu "angélisme", il se fourvoie dans un lexique "ethno-racial" où la France serait clivée entre les "travailleurs issus de l'immigration", d'un côté, et les "population d'origine métropolitaine", ou l'ethnie "autochtone", de l'autre.

Cette partition induit plus de confusion qu'elle n'en dissipe et place les populations des DOM-TOM, françaises depuis des siècles, sur le même plan que les enfants d'immigrés arrivés en France dans les années 1960. On sera également surpris par l'utilisation, à plusieurs reprises et sans guillemets, de l'expression "Français de souche", qui entérine l'idée d'une identité nationale ancrée dans le sol. Une telle représentation du monde est bien éloignée de celle du modèle durkheimien, fondé sur la socialisation, dont se réclame par ailleurs Castel.

QUESTIONS EMBARRASSANTES

Sur sa gauche, ensuite : cédant à une mode récente, Castel reprend à son compte l'argument "postcolonial", selon lequel les discriminations dont souffrent aujourd'hui les jeunes issus de l'immigration viendraient prolonger le statut des "indigènes" au sein de l'Empire français. Idée séduisante, désormais partout martelée, mais qu'aucune recherche sérieuse n'a encore vraiment étayée. Idée à double tranchant, du reste, comme l'atteste l'essai de Castel lui-même : à force d'assimiler les "jeunes de banlieue" à des "adolescents issus de l'immigration maghrébine et subsaharienne", et les insurgés de l'automne 2005 aux "populations issues de l'immigration postcoloniale", le sociologue pourrait susciter des questions embarrassantes.

Un seul exemple : pourquoi diable les populations d'origine vietnamienne, pourtant "ex-indigènes" elles aussi, n'apparaissent-elles jamais dans ce sombre tableau ? Le texte de Robert Castel ne fournit pas de réponse. Où l'on constate qu'un certain "racialisme", même bien intentionné, risque de déboucher sur la stigmatisation des femmes et des hommes qu'il prétend émanciper.

Jean Birnbaum

LA DISCRIMINATION NÉGATIVE. CITOYENS OU INDIGÈNES ? de Robert Castel. Seuil/La République des idées, 144 p., 11,50 €.

 



Documentaire : « Quand la france s'embrase ».



Le péril jeunes

 

Emeutes dans les banlieues et manifestations anti-CPE : un retour édifiant sur ces deux crises majeures et une charge sévère contre l'attitude des forces de l'ordre.

 

Source : Télécinéobs le 13/10/2007 - Auteur : Cécile Deffontaines

La tête encapuchonnée, le visage dissimule sous un foulard, ils lançaient des cocktails Molotov dans un accès de rage muette; du rouge écrasé sur leur bouche arrondie, deux « N » majuscules tracés sur leurs joues encore rondes, elles criaient « Non ! » au CPE. Une jeunesse à fleur de peau a embrasé la France, à quelques mois d'intervalle, à l'automne 2005, puis au printemps 2006. Ces deux poussées de fièvre hexagonale sont liées : la « loi pour l'égalité des chances » annoncée par Dominique de Villepin est la réponse maladroite au désoeuvrement d'une partie de la jeunesse des cités; le « contrat première embauche », une promesse de travail chuchotée à la cohorte des sans-diplôme. Mais les étudiants inquiets de la génération précaire ne veulent pas de ce chiffon de papier, un CDI avec deux années de mise à l'épreuve. A la révolte populaire sans revendication claire ni porte-drapeau d'octobre succède donc la manifestation massive avec porte-parole de mars; au désordre explosif des émeutes succède un désordre cadré, dans la rue, sur ce pavé qu'on bat suivant des codes, comme on marche un pied devant l'autre.

Dans ce documentaire dense et exhaustif, David Dufresne (1), l'auteur, et Christophe Bouquet, le réalisateur, racontent ces crises majeures du point de vue de ceux qui, politiques, syndicalistes ou institutionnels, prirent part aux événements; du point de vue de ceux qui tentèrent d'assurer l'ordre, ou orchestrèrent savamment le désordre. Interviennent donc, entre autres, Claude Guéant (directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur), Bruno Laffargue (directeur des Renseignements généraux de Paris), Pierre Mutz (préfet de police de Paris). A ces représentants des services de l'Etat détenteur du monopole de la violence légitime répondent les analyses lucides de Jean-Pierre Mignard (avocat des familles de Zyed et Bouna, les adolescents électrocutés dans le transformateur de la centrale de Clichy-sous-Bois), Claude Dilain (maire PS de la ville) et Jean-Christophe La-garde (maire UDF de Drancy). S'ajoutent les témoignages de Bruno Julliard (président de i'Unef), Julie Coudry (présidente de la Confédération étudiante), Maurice Quenet (recteur de l'Académie de Paris), entre autres acteurs de ce désordre, qui est aussi un droit constitutionnellement établi : celui de manifester. Bernard Thibault, de la CGT, a en revanche refusé de témoigner : seule Annick Coupé, de Sud-Solidaires, représente donc les syndicats autres qu'étudiants. Dominique de Villepin, alors Premier ministre, n'intervient pas non plus.

Les émeutiers - à plus de 60% inconnus des services de police - ne s'expriment pas directement, mais certaines images, inédites, de violences urbaines sont tournées de leur point de vue. « Les images montrées aux JT sont filmées du côté policier car, pour des raisons de sécurité, les JRI [journalistes reporters d'images, NDLR] se postent avec la police, explique David Dufresne. Donc, en tant que téléspectateur, vous recevez aussi les cailloux et les insultes. Quand les images viennent de Vautre côté, là vous recevez les flash-balls et les gaz lacrymogènes. Ca donne une autre vision des choses.»

Le rappel de l'enchaînement de ces deux crises n'honore pas vraiment les forces de l'ordre françaises, pourtant citées en exemple dans d'autres pays. Nos méthodes de maintien de l'ordre ont en effet l'immense mérite de préserver les vies humaines, quand les émeutes de Los Angeles en 1992 firent, par exemple, plus de 50 victimes. Les témoins s'accordent, avec une étonnante lucidité, sur le cafouillage qui suivit le début des émeutes parties de Clichy-sous-Bois. Les excès langagiers du ministre Nicolas Sarkozy tout comme les erreurs d'appréciation sur les circonstances du drame de Clichy-sous-Bois sont connus. Le fait que, le lendemain du drame, les effectifs policiers ne furent pas déployés suivant les instructions ministérielles l'est moins. Plus gênant : six jours après le drame, le 2 novembre, 800 policiers sont réquisitionnés pour un match au Stade de France. Or c'est ce soir-là que tout bascule : la banlieue parisienne connaît son pic de violence, qui contamine toute la région, et bientôt le pays. Les forces de l'ordre n'ont pas su contenir la révolte. Erreurs dans la stratégie policière donc, doublées d'une stratégie politique hasardeuse, avec ce surprenant recours à l'Etat d'urgence, alors qu'au bout de trois semaines de troubles, les incidents étaient à la baisse.

Lors de la crise du CPE, la manifestation des Invalides, le 23 mars, tourne mal. Les RG prévoient la venue de 2 000 jeunes casseurs, souvent apolitiques. L'ambiance dégénère : fait assez nouveau, de nombreux jeunes manifestants sont dépouillés. Quand la police décide d'interpeller les voleurs, il est trop tard : les vraies bandes sont parties. Le pouvoir instrumentalise-t-il alors la violence pour discréditer le mouvement étudiant ? C'est en tout cas le soupçon émis par certains syndicalistes. Un député proposera même la création d'une commission d'enquête parlementaire, sans suite. A chaque crise, la fièvre retombera. L'ordre reviendra, mais sans que les raisons du désordre ne disparaissent vraiment.

Cécile Deffontaines

(1) Maintien de l'ordre, l'enquête, David Dufresne, Hachette Littératures.




« Sarkozy a imposé la culture du saute dessus »

 

LIBÉRATION.FR : dimanche 28 octobre 2007

 

Entretien avec David Dufresne


 

David Dufresne, ancien de Libération et d'i-Télé, a réalisé avec Christophe Bouquet, Quand la France s'embrase, documentaire diffusé sur France 2, le 18 octobre dernier. Il publie simultanément Maintien de l'ordre chez Hachette littérature, un examen croisé des stratégies policières pendant les émeutes de 2005 et durant la crise du CPE, avec en fac-similé des documents internes qui renseignent sur les "principes tactiques des CRS". On peut aller sur son site pour en savoir plus.



Vous semblez dire que les émeutes surviennent au moment précis d'un tournant au niveau policier?

Il faut se souvenir du calendrier. Le 25 octobre 2005, Nicolas Sarkozy prononce le mot racaille à Argenteuil. Le 27 octobre. Zyed et Bouna décèdent. Le 30, des gaz de grenades lacrymogènes atteignent la mosquée de Clichy. Ce sont trois dates clés. Le jour où le futur président utilise le mot racaille sur la dalle d'Argenteuil, il dévoile simultanément son plan anti-violences urbaines qui doit commencer le 4 novembre. Il livre alors, avant même le début des émeutes, sa pensée policière: mettre les CRS dans les quartiers. Si l'on installe cette force d'exception, c'est au détriment de la police de proximité. Ce que l'on demande aux policiers c'est d'avoir la culture du « saute-dessus » et de l'interpellation. C'est exactement ce qui se passe à Clichy-sous-Bois, lorsque la BAC course dix gamins qu'ils ne connaissent pas.

Les affrontements surviennent à ce moment-là. Finalement, les CRS n'ont qu'à accélèrer la mise en place de leur plan. Le 8 novembre, Nicolas Sarkozy, dans un discours très martial, demande aux CRS d'interpeller. Il leur dit qu'il n'y avait pas eu d'interpellations lors des émeutes des années précédentes. Et c'est vrai que jusqu'alors, les CRS contenaient, dissuadaient, quadrillaient, chargeaient. On leur demande désormais d'aller chercher les émeutiers, et de faire du chiffre. On assiste à des interpellations comme on n'en avait jamais vu. Il y a 6.000 interpellations pendant les émeutes. Plus tard, pendant la crise du CPE, on aura 3.000 interpellations. Dans certaines manifestations, les CRS font ce qu'ils appellent une nasse, et interpellent indistinctement plusieurs centaines de personnes, en sachant que la plupart n'ont rien à se reprocher.

Pourquoi l'embrasement de 2005 prend-il de telles proportions?

L'émeute est le signe d'une surdité de l'Etat. Les autorités ont véhiculé plusieurs mensonges. D'abord, le cambriolage. Est-ce que les services de police ont mal renseigné les ministres? Villepin et Sarkozy soutiennent qu'il y a eu cambriolage. Il n'y a jamais eu de démenti, ni de précision, ne parlons pas d'excuses. Le lendemain des faits, les gens de Clichy sont très informés parce que les rescapés leur ont tout raconté. Nicolas Sarkozy déclare alors que les jeunes n'étaient pas poursuivis « physiquement » par la police. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? Soit vous êtes poursuivis, soit vous ne l'êtes pas. Ca ne veut donc rien dire. C'est une faute. Il met du doute, et il n'a pas le droit. Quelques jours plus tard, au sujet de la Mosquée, il récidive en déclarant que les grenades sont  « une dotation de la police mais qu'on ne sait pas qui les a tirées »! Sur place, Samir l'un des leaders associatif de la ville risposte en déclarant que « les pierres sont une dotation des jeunes mais qu'on ne sait pas qui les a lancées». Le mensonge des autorités est symptomatique de la désorganisation de la police aux premiers jours des émeutes. Des compagnies de CRS se trompent de ville, de quartier... La première nuit, quelques 300 grenades ont été tirées à Clichy-sous-Bois. Le calme ne revient dans la ville qu'après que les médiateurs aient demandé et obtenu un retrait des CRS.

Propos recueillis par Karl Laske




publié dans : BANLIEUES par alain laurent-faucon
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