BANLIEUES - VIOLENCES URBAINES - LES BANDES





Un regard sociologique sur les "violences urbaines"

par Saïd Bouamama


 

Ce texte essentiel, me semble-t-il, est paru une première fois dans la revue Ville École Intégration en mars 1998, et sur lmsi.net en mars 2004. Saïd Bouamama est sociologue et formateur à l’Ifar (Intervention, formation, action, recherche), Lille. Il a publié, entre autres : Vingt ans de marche des beurs (Desclée de Brouwer, 1994), De la galère à la citoyenneté (Desclée de Brouwer, 1996), J’y suis j’y vote (L’esprit frappeur, 2000), L’affaire du foulard islamique, ou La production d’un racisme respectable (éditions du geai bleu, 2004).


DOSSIER DE PRESSE

 


Jeunesse, autorité et conflit



Les violences urbaines qui ont secoué l’Hexagone ont été à chaque fois l’occasion d’une demande supplémentaire de sécuritaire, de forces de l’ordre et de fermeté dans les décisions. De nouveau, l’exploration et la recherche d’explications et de solutions tend à se limiter à une volonté de saisir et de faire disparaître les symptômes, sans s’interroger sur les causes profondes. L’enjeu est de taille : soit nous continuerons à rechercher dans des causalités internes à la jeunesse l’explication de ses comportements et de ses violences et nous déboucherons inévitablement sur une demande toujours accrue de sécuritaire et de répression ; soit nous interrogerons les fondements économiques, sociaux et culturels de notre société et nous déboucherons sur l’exigence d’une transformation sociale globale. Nous pensons, en ce qui nous concerne, que la crise socio-économique qui traverse notre société déstabilise les processus de socialisation de base et laisse la jeunesse dans un état de vide, état de violence symbolique par excellence, et que la violence agie des jeunes est en grande partie une réponse à cette violence subie.


Violences symboliques et occultation du conflit

Dans un contexte de néolibéralisme dominant, il est devenu incongru de relier les problèmes sociaux à des bases économiques - comme si, désormais, les comportements sociaux de telle ou telle catégorie de la population étaient devenus indépendants de ses conditions matérielles d’existence. Force est, néanmoins, de constater que la crise économique et sociale de la décennie 1970 vient bousculer et déstabiliser les processus de socialisation des milieux populaires. Pour mettre en évidence cette affirmation, nous exposerons brièvement ce que sont ces mécanismes de socialisation et les modalités de légitimation de l’autorité, du droit et de la justice qu’ils portent. Nous pourrons alors tenter de mettre en évidence les conséquences familiales de cette crise économique structurelle et nous interroger sur les réponses idéologiques qu’apporte notre société.

Les cultures populaires et leurs socialisations Nous appelons "cultures populaires" l’ensemble des visions du monde qui se sont structurées autour du double ancrage que constituent les figures du "travail" et du "collectif". Si elles sont homogènes dans ce double fondement, elles sont également diverses d’un secteur économique à l’autre, d’une branche industrielle à l’autre, d’une région géographique à l’autre. Il n’est pas de notre propos ici de rendre compte de cette diversité. Nous nous contenterons d’exposer les aspects communs, en nous limitant aux dimensions de l’autorité, du droit et de la justice.

1. Le travail et l’utilité sociale

Le travail est au centre des cultures populaires (la culture ouvrière étant le noyau de celles-ci). Beaucoup plus qu’un simple échange de revenus et de force de travail, il est intériorisé comme un donneur d’identité valorisante et valorisée. Le rapport au travail ne s’inscrit donc pas dans le cadre d’une logique instrumentale mais est porteur d’un soubassement identitaire puissant et donc d’une charge affective particulièrement forte. L’origine de cette place du travail est à rechercher dans le système de contraintes et de conditions d’existence particulièrement dures qui ont marqué l’émergence de ces cultures au cours du processus d’industrialisation. Pour rendre supportables celui-ci, force à alors été de transformer la contrainte en valorisation.

"Celui qui ne travaille pas, ne mange pas" : ce dicton, rencontré dans une de nos enquêtes dans les mines du Pas-de-Calais, résume à notre sens ce processus de transformation d’une contrainte en valeur. En effet, loin de n’être que le simple reflet de la dureté des conditions, il exprime également une "éthique sociale" porteuse de sens, que nous pourrions résumer de la manière suivante : Face aux difficultés d’existence, la participation de tous est nécessaire. Dès lors, la figure du "fainéant" devient l’image de l’illégitimité. Celle de l’homme au travail devient le symbole de la légitimité.

2. Le rapport au monde et à la quotidienneté

Dans cette texture de base se construit alors le rapport au monde et à la quotidienneté. Le rapport au monde est bâti sur l’idée d’une division entre des "travailleurs", producteurs de richesses, et des "possédants" ne contribuant pas à l’utilité sociale. L’idée d’une injustice fondamentale est donc posée, relayée par le discours politique, syndical, associatif et religieux. Cette injustice a une grille explicative : la participation au travail social ou non. Elle donne une cible sociale précise. Elle dessine un espoir social permettant de mieux supporter les difficultés et souffrances du présent. Elle constitue, enfin, un facteur d’identité et de dynamique collective puissant. La violence sociale existe, certes, mais elle est à la fois ritualisée pour ne pas affaiblir la "communauté" et externalisée en direction d’une cible sociale. Les remises en cause de l’injustice du monde se pensent globalement comme remise en cause collective du droit ; il n’est qu’à la marge qu’elles sont contournements individuels du droit.

Le rapport à la quotidienneté se tisse, lui, autour du travail du père. L’ensemble du système de repères est fonction de cette activité productive. Contentons-nous, pour illustrer cette affirmation, des repères de temporalité. C’est à partir des rythmes de l’entreprise et donc des horaires de travail du père (et de la mère, mais à un degré moindre) que se structurent les repères et les rythmes de la famille. Les heures des repas, du repos, des loisirs, des retrouvailles familiales, de l’accueil des amis, etc., prennent pour base la disponibilité du père de famille. Au niveau hebdomadaire, la distinction semaine/week-end ne prend valeur que par rapport à la présence du père. Depuis l’instauration des congés payés, l’importance symbolique des vacances renvoie aux mêmes raisons. La même analyse pourrait être développée à propos des autres repères fondamentaux - d’espace, d’adultéïté, de légitimité, etc.

L’ensemble de ce système de socialisation est bousculé par la massification du chômage et de l’exclusion. Jamais, depuis la révolution industrielle et l’exode rural massif qu’elle a suscité, une masse aussi importante de citoyens n’a connu de migration sociale aussi importante. Les identités sociales sur lesquelles se construisaient les identités individuelles sont remises en cause et les processus de socialisation basés sur ces identités sociales tendent à devenir inopérants. Si le processus se déploie au sein de chaque famille, il est étroitement dépendant du système environnant. Dans certains quartiers populaires, l’image du travailleur est devenu si rare que même les familles non exclues du travail sont touchées par ces bouleversements. Abordons maintenant la question des conséquences sur le système familial.

La déstabilisation des pères

Nous avons souligné précédemment l’ancrage de l’identité paternelle dans le travail. La disparition de cette base identitaire, par le chômage d’une part et par la disparition de l’espoir de retrouver un emploi, a des conséquences importantes sur la dynamique et les équilibres familiaux. Nous assistons en effet à une remise en cause complète des rôles et fonctions de chacun des acteurs. Nous nous contenterons ici d’analyser ce qui se joue sur la fonction paternelle. Le même type d’analyse pourrait être mené à propos des autres acteurs familiaux : mère, frère aîné, fille, etc.

1. L’identité blessée

L’identité masculine, avons-nous dit, est construite autour du travail. Cela est encore plus vrai de l’identité paternelle. Un bon père de famille est celui qui subvient aux besoins de sa famille. En transaction de ce travail est reconnue une autorité spontanée au père. Les processus de socialisation primaires permettent dès la prime enfance une intériorisation de cette autorité légitime. Le fonctionnement quotidien du système familial permet une reproduction permanente de la légitimité de cette autorité. L’expérience du chômage durable est de ce fait inévitablement une blessure narcissique et identitaire. C’est le sens même de la légitimité, de la fonction et de l’autorité qui est ainsi remis en cause.

Inévitablement, la tendance à la dévalorisation de soi se développe. Elle est d’autant plus forte que l’ensemble du système familial partage la même conception du monde et contribue, sans le vouloir, à accentuer l’auto-dévalorisation. Le père de famille au chômage se retrouve ainsi avec le sentiment d’un pouvoir et d’une autorité illégitimes et les autres acteurs familiaux ont tendance, progressivement, d’abord à questionner cette autorité, puis à la remettre en cause. Il en découle des pères aux identités blessées, partagés entre leur "vouloir-être" et l’illégitimité que porte leur situation. Les réactions à ce type de situation sont diverses, mais conduisent toutes à une accentuation de la crise des socialisations.

La légitimité d’une place, d’une fonction et d’une autorité pose la question de la légitimité même de la présence et, à l’extrême, de celle de l’existence. L’illégitimité tend en conséquence à se traduire dans des comportements de fuite et/ou de départ. Si le suicide est la forme extrême du départ, l’alcoolisme en milieu populaire peut s’analyser aussi comme processus de fuite d’une réalité identitaire insupportable. Une autre forme prise par l’absence se trouve dans l’abandon physique du domicile familial. Dans l’ensemble de ces situations, la figure du manque et de l’absence marque la dynamique familiale.

L’absence peut néanmoins prendre une forme en apparence moins forte, mais symboliquement plus destructrice pour les enfants. Nous parlons ici du développement quantitatif de ces pères présents/absents, présents physiquement au sein de la famille mais symboliquement absents. Ce qui est décrit trop facilement par les médias et les travailleurs sociaux comme une "démission" nous semble plutôt être le résultat de cette impossible présence, du fait d’une crise profonde de légitimité. C’est d’ailleurs ce que confirme une autre tendance en apparence opposée, celle au sur-autoritarisme. L’autorité qui se maintient sans un donneur de légitimité partagé par l’ensemble des acteurs tend inévitablement à être vécue comme excessive et à le devenir effectivement. Ce qui est de nouveau posé ici, ce n’est pas l’ampleur des interdits et des permissions posés, mais leur légitimation.

2. Des enfants sans place

La remise en cause de la place paternelle est logiquement une confiscation de la place des enfants. En effet, c’est dans la famille que l’enfant fait sa première expérience du lien social. Le lien familial est le premier lien social que vit l’enfant. Il est constitutif du premier apprentissage de vie en société dans lequel il s’acclimate à l’existence de l’Autre. La présence du père est à ce niveau essentielle, dans la mesure où l’acte de poser des limites est dans le même temps une réelle reconnaissance, la première forme de reconnaissance sociale que rencontre l’enfant. Bien entendu, cela ne signifie pas que la présence physique du père soit une nécessité ; et de nombreuses femmes vivant seules avec leurs enfants réussissent à poser des limites et donc une reconnaissance.

Par contre, les pères présents/absents apparaissent, pour ces enfants, comme une véritable énigme non structurante. Il en découle à la fois des difficultés dans le rapport à la limite et un déficit de reconnaissance sociale, que l’enfant cherchera à combler par tous les moyens à sa disposition. La situation n’est pas en elle-même problématique, elle n’est pas non plus fondamentalement nouvelle. Si quantitativement l’absence des pères grandit, elle a toujours existé, à un degré moindre. Cependant, l’aspect nouveau apparaît dans la disparition progressive des autres formes de reconnaissance sociale donneuse de limites, du fait de la crise socio-économique. Non reconnu dans la famille, l’enfant de nombreux quartiers populaires se voit aussi dénier toute place au sein de l’école, puis dans le monde du travail. Certes, il peut construire avec ses pairs vivant la même situation des expériences donneuses de reconnaissance dans un groupe et porteuses de limites intragroupales. Celles-ci n’ouvrent cependant pas à une reconnaissance sociale globale. Elles restent internes à un groupe, à un moment où le besoin et le désir sont de prendre une place sociale à part entière. C’est bien la question du droit de cité - ou du doit d’être cité -, ou encore de la citoyenneté, des enfants et des jeunes qui est ici posée.


La négation idéologique

Les processus décrits ci-dessus se déroulent dans un environnement idéologique sociétal particulier, qui a accompagné le développement de la crise économique et qui l’a en grande partie légitimée comme nécessité souhaitable et/ou comme réalité inévitable. Les ingrédients de cette mayonnaise idéologique sont désormais connus : ultra-libéralisme dans sa version négation de l’État, individualisme dans sa version culte de l’"excellence", relativisme absolu, diabolisation du principe même d’autorité censé déboucher sur l’autoritarisme, refus du conflit et culte du consensus, etc. L’ensemble de ces facteurs conduit à confisquer le droit au conflit, pour une génération qui en a plus que jamais besoin. Arrêtons-nous sur quelques-uns de ces aspects.

1. La négation du conflit

La crise que nous vivons est porteuse d’injustices et d’inégalités croissantes. Dans le même temps où un pan entier de la société s’appauvrit, un autre voit ses profits en bourse exploser. Nier idéologiquement le principe même de conflit, le présenter comme négatif, l’analyser comme uniquement destructeur, permet de constituer dans l’opinion une tendance à diaboliser le conflit social. C’est là oublier que toutes situations d’oppression - réelles ou ressenties comme telles - suscitent inévitablement le besoin de conflit, qui est dans le même temps volonté de compréhension et tentative de trouver une solution. Interdire le conflit, sans supprimer son origine dans l’expérience d’oppression, conduit à transformer le conflit en violence. L’idéologie du consensus sans conflit conduit inévitablement au maintien de la situation d’oppression, à l’illégitimité d’une parole contre celle-ci, ne laissant comme seule voie que la violence. La confusion entre conflit et violence, entre accord après confrontation et accord avant celle-ci, entre consensus et compromis, débouche sur une délégitimation de la parole de ceux qui se sentent opprimés.

Une telle situation a des conséquences non négligeables sur le rapport au monde des nouvelles générations. Ne pouvant pas trouver sur le marché de la confrontation sociale les conflits qui peuvent à la fois leur donner une explication collective de leur situation, un espoir social d’en sortir, une place sociale avec des personnes issues d’autres générations, une cible générale permettant d’orienter la contestation, elles vont tenter de le chercher ailleurs et autrement. La transmutation du conflit en violence peut dès lors se déployer.

Les formes de la transmutation sont visibles sur la scène sociale. Elles peuvent se résumer arbitrairement en trois catégories différenciées, signifiant toutes un degré de souffrance sociale différent et une recherche de place sociale. En premier lieu, nous trouvons ce que nous appellerons la violence internalisée, c’est-à-dire la violence retournée contre soi-même, dont la forme ultime est le suicide. Il n’est pas inutile, à ce niveau, de rappeler que le suicide est la première forme de mort des jeunes en France, surtout si l’on prend également en compte, comme relevant des même processus, les conduites suicidaires. La seconde forme repérable est, bien entendu, la violence externalisée avec cibles précises. Il n’est en effet pas neutre de noter ce qui est détruit dans les violences des jeunes, de même qu’il n’était pas indifférent d’analyser ce qui était détruit dans les émeutes de la classe ouvrière dans le passé, ou dans les révoltes de la faim du tiers-monde. Enfin, nous trouvons la violence externalisée sans cibles, c’est-à-dire prête à exploser en tout endroit et en tout temps. Force est de constater que notre société inégalitaire est plus sensible à certaines violences qu’à d’autres. Force est de remarquer que l’attention sociale se porte plus facilement sur les jeunes qui cassent que sur les jeunes qui se cassent.

2. De l’autorité au pouvoir

Outre la confusion entre violence et conflit, l’air du temps idéologique en entretient une autre, celle entre autorité et pouvoir. Cela permet une relecture des contestations passées et présentes, pour les présenter non plus comme le refus d’une situation d’oppression (familiale ou sociale), c’est-à-dire comme une remise en cause du pouvoir, mais comme une défaillance de l’autorité, ou une remise en cause du principe même d’autorité. L’enjeu est de taille. Il consiste tout simplement à internaliser des causes qui sont fondamentalement sociales ou externes à l’individu. La confusion ne peut que déboucher sur un appel à plus de répression, à plus de morale.

La forme prise par cette confusion peut alors se développer sous deux formes, niant toutes deux la nécessité d’un nouveau partage du pouvoir et donc des richesses. La première peut - pour forcer le trait - se décrire dans le leitmotiv suivant : " Les parents sont démissionnaires, ils ne jouent plus leurs rôles, les jeunes n’ont pas intégré la loi, ils n’ont plus de repères constructif, il faut donc leur en donner en leur rappelant la loi. " Un tel raisonnement fonctionne selon le vieux principe idéologique, de rappeler des constats justes pour en donner des explications et des conclusions ne touchant pas à la sphère du pouvoir. Il fonctionne également avec une méthode éprouvée idéologiquement, consistant à absolutiser des constats partiels. Nous l’avons rappelé ci-dessus. Nous considérons certes que de nombreux jeunes de milieux populaires voient se détruire les processus et institutions du monde populaire donneurs de repères, de sens et de consistance à leur existence. L’origine de ces dimensions critiques n’est cependant pas, selon nous, dans une " démission parentale " ou dans un refus de l’autorité par les nouvelles générations. Elle est dans une dimension sociale de négation de toute place sociale, tant pour les jeunes de milieu populaire que pour leurs parents. De la même façon, les réactions violentes d’une partie de la jeunesse peuvent se lire autrement que comme simple déstructuration ou décomposition, sans pour cela nier que ces dimensions existent au sein des jeunes du monde populaire. Elles sont également des tentatives de faire entendre une oppression et de faire avancer des aspirations, dans les canaux qu’ils trouvent à leur disposition, du fait de la faiblesse d’autres canaux d’espoirs sociaux. Ce qui est alors remis en cause, c’est un pouvoir donné, portant une autorité précise, vécue comme injuste - ce n’est en aucun cas le principe même de loi ou d’autorité.

La seconde forme de confusion idéologique peut être résumée dans un second leitmotiv, que nous caricaturons à dessein : " Les jeunes sont coupés de la vie démocratique ; ils ont désappris les règles fondamentales de la citoyenneté, de la démocratie et de la République ; il faut dialoguer avec eux et les intégrer dans la citoyenneté. " Un tel raisonnement - aussi séduisant soit-il - revient, une nouvelle fois, à occulter la question du pouvoir. Si les constats peuvent être considérés comme justes, la conclusion débouche une nouvelle fois sur une internalisation des causes. Éduquer les jeunes à la citoyenneté revient inévitablement à considérer que la source de leurs comportements se trouve dans une carence de savoirs et de savoir-faire démocratiques. C’est là utiliser l’impératif moral ou la grille morale de lecture en lieu et place d’une recherche sociale des causes. Si les comportements des jeunes interpellent le concept de citoyenneté, c’est justement qu’ils posent les questions de leur place sociale et celle du partage du pouvoir. Toutes les périodes historiques où un modèle de citoyenneté a été questionné ont également été des moments de luttes pour un nouveau partage du pouvoir (citoyenneté censitaire, droit de cité pour les femmes, etc.).

3. Des certitudes au relativisme absolu

Un troisième aspect du contexte idéologique actuel se lit dans l’émergence d’une philosophie centrée sur le relativisme absolu. En posant que toutes les affirmations, toutes les aspirations et toutes les valeurs se valent et sont en conséquence légitimes, le relativisme absolu conduit à une dépossession du monde, c’est-à-dire à un sentiment d’impuissance sociale devant les inégalités du réel social. Nous passons ainsi aisément d’une attitude exigeant le regard critique sur toute réalité, c’est-à-dire refusant les certitudes absolues, à une autre, consistant à absolutiser la relativité, c’est-à-dire à refuser le principe même de certitude. La diffusion de cette grille philosophique de lecture - outre qu’elle ouvre la voie à tous les révisionnismes et à tous les négationnismes - ne peut, en situation de mal-vie, que renforcer les réactions nihilistes. Le débat et le combat collectif conflictuel pour mettre fin à une situation jugée scandaleuse cède alors le pas aux réponses individualistes.


Les logiques de la dissidence

Les comportements des jeunes ont essentiellement été abordés, ci-dessus, sous l’angle de ce qui disparaît comme équilibre du fait de la crise. L’autre aspect est de tenter de saisir les logiques en œuvre dans les comportements, c’est-à-dire ce qui tente de se reconstruire.

1. La recherche du conflit

De nombreux comportements et attitudes de la jeunesse de milieu populaire indiquent une recherche de confrontation avec le monde adulte et la société globale. Ainsi en est-il des stratégies de visibilité sociale, amenant les jeunes à occuper des lieux où ils ne peuvent pas passer inaperçus. De la même façon, la provocation peut être comprise comme comportement obligeant au contact et à la prise en compte, même sur un mode négatif. Se sentant, à tort ou à raison - peu importe ici -, déniés toute place sociale, ces jeunes préfèrent en prendre une sur le versant négatif. Avoir une place négative vaut mieux que ne pas en avoir du tout. Au sein de la famille, la logique peut prendre une forme similaire. Devant l’absence de discours des parents, le passage à l’acte peut aussi se lire comme quête de conflit permettant au jeune de se situer dans un rapport de reconnaissance.

La question sociale qui nous est posée par ces comportements de visibilisation sociale est celle de la capacité du monde adulte à accepter le conflit comme élément nécessaire à la constitution d’un lien social et familial où chaque acteur prend une place. Cela pose une double condition, impliquant remise en question de notre modèle de société. En première condition, il y a la nécessité d’un minimum de stabilité pour pouvoir vivre sereinement un conflit et ainsi le rendre productif. Nous avons souligné ci-dessus l’ampleur de la déstabilisation vécue par les adultes du monde populaire et les conséquences sur les identités parentales. Si les mères ont encore la possibilité de se replier sur les enfants sans briser la cohérence portée par les cultures populaires, les pères, eux, vivent pour beaucoup une véritable crise de légitimité. À un niveau plus global, de nombreuses professions en contact avec les jeunes sont questionnées sur l’efficacité et le sens de leurs actions. L’école et le travail social, par exemple, vivent à mon sens une véritable crise de leurs identités professionnelles. Là aussi, les adultes sont déstabilisés et ont tendance à fuir, à occulter ou refuser le conflit.

La seconde condition se trouve, selon nous, dans les limites du modèle de citoyenneté que nous héritons de l’Histoire. Celui-ci porte en effet une dimension adulto-centrique, c’est-à-dire qu’il considère que les jeunes n’ont pas encore acquis l’ensemble des capacités à la citoyenneté. Le citoyen est postulé comme ne pouvant être qu’adulte. La citoyenneté de ’enfant et du jeune est un impensable et un impensé du modèle français de citoyenneté, tel qu’il a été hérité de la Révolution française et de deux cents ans d’Histoire. L’enfant et le jeune sont perçu comme être à éduquer et non comme citoyen à associer aux processus de décisions. Or, il faut souligner ici que le conflit n’a de sens positif, progressiste et constructif, qu’à la condition que les deux parties acceptent le principe de la négociation. Si la question du pouvoir est éludée, nous nous retrouvons dans un simulacre de conflit et de dialogue.

À cet égard, il faut souligner l’aspect idéologique de nombreux discours sur la communication. Ceux-ci postulent, en effet, que le problème, dans le rapport aux jeunes ou à d’autres populations, se situe uniquement dans l’incompréhension. Il suffirait de bien expliquer le réel pour déboucher sur la disparition des problèmes, qui sont donc postulés sans réelles bases objectives. Ce faisant, c’est le conflit qui est une nouvelle fois dénié, au moment où les acteurs en ont le plus besoin.

2. Une demande de normalité

La dissidence peut également se lire comme exigence de normalité. Paradoxalement, en effet, les jeunes que nous avons rencontrés au cours de nos enquêtes décrivent dans leurs discours un souhaitable de grande conformité sociale. Nous sommes ici loin des discours sur l’existence d’une " culture jeune ", qui serait un rejet de la norme sociale. C’est pour atteindre une normalité considérée comme inaccessible autrement que de nombreux jeunes entrent en dissidence. Devant l’absence de place sociale, trois possibilités sont disponibles pour entrer en dissidence. Avant de décrire ces options, rappelons qu’une des manières possibles pour décrire une société est de la définir comme un mode d’articulation entre des finalités légitimes et des moyens légitimes. Pour les sociétés industrialisées, la finalité légitime posée est la consommation et le moyen légitime est le travail. La carence du moyen légitime peut déboucher sur les orientations suivantes.

En premier lieu, il y a l’attitude visant à faire disparaître la finalité légitime. L’attirance vers les sectes ou vers l’intégrisme religieux peut aussi se lire comme tentative de faire disparaître une finalité légitime inaccessible. De la même façon, le suicide est une des formes extrêmes permettant de faire disparaître toute finalité. La seconde orientation possible est la recherche de moyens illégitimes pour parvenir aux finalités sociales légitimes. Paradoxalement, la délinquance apparaît ici comme quête de la normalité. Ce processus est constatable pour d’autres publics, sous des formes différentes. Ainsi, de nombreux travailleurs sociaux ou enseignants ont pu constater la propension des familles ayant de grosses difficultés de revenus à consommer au-dessus de leurs moyens. Ces familles sont, par exemple, parmi les plus demandeuses de téléphones portables. Ces comportements peuvent se lire comme irrationalité de gestion, mais peuvent aussi se comprendre comme exigence de normalité dans l’immédiat. La troisième possibilité est l’action collective pour transformer la situation. Dans ce domaine, force est de constater que nous sommes passés d’un fort réseau associatif revendicatif, dans les années 1980-1985, à une tendance à un associationnisme centré sur les loisirs et la gestion d’activités. De nouveau, par volonté d’éluder les situations conflictuelles, cette voie a été largement bouchée et délégitimée.


Une exigence de citoyenneté

Que ce soit dans la famille ou dans la société, les jeunes remettent en cause notre modèle de citoyenneté. Le débat n’est donc pas ici d’" intégrer " les jeunes à une citoyenneté qui serait préexistante, mais de saisir en quoi le comportement et la situation des jeunes de milieux populaires (comme ceux d’autres populations marginalisées)orientent à la fois vers plus de justice sociale et vers une citoyenneté nouvelle, à définir et à conquérir. Nous avons déjà souligné plus haut le caractère adulto-centrique de notre modèle de citoyenneté. Quelques autres dimensions de ce modèle peuvent être soulignées.

1. Une citoyenneté capacitaire

Le modèle français de citoyenneté porte historiquement en lui une logique capacitaire, posant que certains ont les capacités à être citoyen alors que d’autres ne l’auraient pas. Successivement, l’affirmation d’incapacité a servi à exclure du droit de cité les travailleurs, par la logique censitaire, les femmes par la logique sexiste. À chaque fois, il a fallu des luttes sociales et des rapports de forces pour faire exploser ces verrous à la citoyenneté. Aujourd’hui, les jeunes et les immigrés sont également globalement considérés comme incapable du droit de cité.

2. Une citoyenneté délégataire

Le modèle français de citoyenneté est centré sur la notion de délégation du pouvoir. Chaque citoyen posséderait une parcelle du pouvoir de la nation, qu’il déléguerait à des élus par le biais d’élections démocratiques. Cette logique dépasse de beaucoup la simple sphère des élus politiques. Elle est présente dans le fonctionnement des institutions (école, logement, structure sociale, etc.). Force est de constater que ce modèle (qui a été un progrès historique à son époque d’émergence) dessine la figure d’un citoyen passif qui n’assume pas les responsabilités de sa parcelle de pouvoir, mais qui la délègue. La citoyenneté délégataire est dans le même temps une citoyenneté individuelle, empêchant aux collectifs d’exister comme réalité agissante.

3. Une citoyenneté non économique

Le modèle français de citoyenneté se centre sur la sphère politique et élimine la dimension économique. Si l’égalité de tous est affirmée dans le principe " Un homme - une voix " (qui devrait d’ailleurs, dans son universalité, pousser à l’attribution du droit de vote aux résidents étrangers), l’inégalité dans le domaine économique n’est pas questionnée. Or, force est de constater, avec le développement de la crise, que l’exercice du droit de cité nécessite un minimum de stabilité sociale, comme en témoigne la tendance des populations exclues à déserter les urnes.

4. Un rapport méfiant au monde

D’autres caractéristiques de la citoyenneté actuelle pourraient être déclinées. Nous nous sommes contentés de celles qui étaient remises en cause par l’évolution de notre société et en particulier par la situation des jeunes de milieux populaires. Ceux-ci développent en effet un rapport méfiant au monde, qui rend décalés les discours qui leur sont tenus en matière de politique, de concertation, de citoyenneté.

L’expérience de la galère, par son aspect douloureux (même quand elle n’est pas vécue personnellement, mais qu’elle est présente dans l’environnement social et géographique) et l’isolement qu’elle entraîne, produit un rapport particulier au monde et à l’existence. Celui-ci se caractérise par une méfiance exacerbée à l’égard des promesses et une volonté de tout maîtriser. Dans le domaine politique, de telles attitudes s’opposent au modèle classique de citoyenneté, centré sur la délégation et la représentation. Sans l’avoir voulu, les jeunes se retrouvent en situation d’innovation, par rapport à notre conception dominante de la délibération démocratique. Les jeunes lascars de banlieue manifestent souvent le désir de contrôler les décisions qui les concernent, l’exigence d’une proximité plus grande des élus, leur volonté d’une démocratie plus directe. De nombreuses expériences d’associations de jeunes, qui n’ont pas tenu compte de cet aspect, se sont conclues par des échecs. Proposer à un groupe de jeunes de l’associer à un processus de décision en lui demandant de désigner un représentant, c’est souvent oublier ce rapport nouveau au politique, qui est le résultat d’une socialisation particulière.


Conclusion

Des mutations profondes sont en cours, au sein des sociétés industrialisées. À leur base se trouve la déstabilisation des cultures de classes, entraînant une baisse d’efficacité des processus de socialisation et des institutions qui les portaient. Les conséquences intrafamiliales se concentrent en grande partie autour de la figure du père, qui se retrouve avec une délégitimation objective de son autorité, une tendance à l’absence et une identité blessée. Par voie de conséquence, les enfants ont des difficultés à trouver une place sociale légitime, d’autant plus que les autres institutions socialisatrices sont elles-mêmes touchées par la déstabilisation et la délégitimation. Les nouvelles générations ne restent cependant pas passives devant cette déconstruction. Elles entrent en dissidence selon les modalités encore à leur disposition. Ce discours critique sur le monde (même si on peut remettre en cause ses formes et ses cibles) remet en cause à la fois les injustices sociales et notre modèle de rapport au politique.

Saïd Bouamama



- Par alain laurent-faucon
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De l'immigration à l'intégration




DOSSIER DE PRESSE



« Peut-on parler d'un racisme post-colonial ? »

par Saïd Bouamama et Pierre Tevanian

 

À cette question, nous répondons par une autre question : Comment peut-on ne pas en parler ? Comment peut-on parler des formes contemporaines du racisme sans évoquer deux de ses principales généalogies : les systèmes esclavagiste et colonial ? Comment peut-on nier qu’existe aujourd’hui un profond racisme qui trouve son fondement dans des institutions, des pratiques, des discours et des représentations qui se sont élaborées dans le cadre de l’empire colonial français ? Comment peut-on le nier, par exemple, alors que les enquêtes d’opinion mettent en évidence une forme de mépris ou de rejet spécifique, plus fort et plus durable, à l’encontre des immigrés originaires de pays colonisés ? De ces enquêtes [1], il ressort en effet que, depuis plusieurs décennies, deux phénomènes sont observables : d’une part, les vagues d’immigration les plus récentes sont toujours les plus dépréciées, les plus craintes ou les plus méprisées, tandis que le temps dissipe peu à peu cette crainte et ce mépris ; d’autre part, les immigrés issus de pays anciennement colonisés, notamment d’Afrique, font exception à cette première règle. En d’autres termes, il convient de distinguer le stigmate xénophobe, qui n’existe sous une forme exacerbée que pour les nouveaux arrivants, et le stigmate raciste, qui cristallise des représentations beaucoup plus profondément enracinées, et qui par conséquent ne perd pas - ou très peu - de sa force avec le renouvellement des générations et leur enracinement en France. Si les immigrants italiens, polonais, arméniens ou portugais ont pu être, à leur arrivée en France, l’objet de discours infâmants et de mesures discriminatoires d’une grande brutalité, souvent comparables par leur forme et par leur violence à ce que subissent aujourd’hui les immigrants post-coloniaux [2], il n’en est pas allé de même pour leurs enfants, et moins encore pour leurs petits-enfants. On ne peut pas en dire autant des enfants d’immigrés maghrébins ou noirs-africains, seuls condamnés à l’appellation absurde - mais éloquente politiquement - d’« immigrés de la deuxième ou troisième génération », et aux discriminations qui l’accompagnent.

Si le racisme est, selon la formule d’Albert Memmi, « une valorisation généralisée et définitive de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression ou des privilèges » [3], il y a bien un racisme spécifique qui s’est construit comme une légitimation de l’agression et du privilège coloniaux : il y a bien eu essentialisation et naturalisation de « différences culturelles » (notamment la référence musulmane), disqualification « morale » de ces différences, théorisation et production de « l’indigène » comme « corps d’exception » encadré par des dispositifs spécifiques (formalisés notamment, en Algérie, par le Sénatus-Consulte du 14 juillet 1865) [4]. Et ce racisme culturaliste s’est bel et bien transmis de génération en génération, y compris après les indépendances - et cela sans grande déperdition, comme tout système de représentations non soumis à la critique et à la déconstruction : on peut difficilement nier que dans la société française contemporaine continuent de circuler - et d’agir - de manière massive des représentations du « Noir », de « l’immigré », du « musulman », du « beur » ou de la « beurette » [5] survalorisant une différence « culturelle » (« ils » sont différents de « nous ») en même temps que sont niées les autres différences, notamment de classe ou de « personnalité » (« ils » sont tous les mêmes, et « nous » partageons tous une même « identité nationale »). Il n’est pas contestable non plus que cette double opération de clivage et d’amalgame produit des représentations clairement infériorisantes (« ils » sont marqués au mieux par la carence ou le retard, au pire par la dangerosité [6], tandis que « nous » incarnons « la Raison », « l’Universel » et « la modernité »). Il n’est pas contestable enfin que ce discours dévalorisant assure au présent la légitimation d’une situation de domination, de relégation et d’exclusion sociale systémiques.


Des discriminations systémiques et institutionnelles


Après des décennies de cécité ou de dénégation, l’existence massive de discriminations racistes commence à être reconnue, et beaucoup sont prêts à admettre qu’elles touchent plus spécifiquement les descendants des anciens colonisés. Mais malgré l’existence de plusieurs études soulignant le caractère systémique de ces discriminations [7], celles-ci restent appréhendées majoritairement comme des phénomènes purement individuels de « méconnaissance de l’autre » ou de « repli sur soi », quand ce ne sont pas les victimes qui sont elles mêmes incriminées pour leur manque « d’intégration » ou leur retard « culturel » . Dans tous les cas, ce qui est nié est l’existence de processus sociaux de production des discriminations, en toute légalité, et par les institutions de la République elles-mêmes, masqués par un principe officiel de non-discrimination, rituellement proclamé mais quotidiennement bafoué [8]. Ce caractère systémique et institutionnel des discriminations est pourtant patent, et il constitue la première analogie repérable avec le rapport colonial :

« Outre la série d’analogies qu’on peut saisir entre les deux phénomènes - analogies d’ordre historique (l’immigration est souvent fille de la colonisation directe ou indirecte) et analogies de structure (l’immigration, actuellement, occupe dans l’ordre des relations de domination la place qu’occupait hier la colonisation) - l’immigration s’est, d’une certaine façon, érigée en système de la même manière qu’on disait que la « colonisation est un système » (selon l’expression de Sartre) » [9].

Le racisme post-colonial n’est donc pas une simple survivance du passé. Il s’agit au contraire d’une production permanente et systémique de notre société, les représentations héritées du passé étant reformulées et réinvesties au service d’intérêts contemporains. C’est bien notre société qui, au présent, continue de produire des indigènes au sens politique du terme : des « sous-citoyens », des « sujets » qui ne sont pas étrangers au sens juridique mais ne sont pas pour autant traités comme des Français à part entière.

Marx a bien étudié cette interaction entre passé et présent, et le rôle que joue l’imaginaire social hérité [10]. C’est à travers cet imaginaire que les hommes déchiffrent leur réalité vécue, déterminent les frontières entre un « nous » et un « eux », et fondent leur action présente. C’est en l’occurrence au travers de l’imaginaire colonial qu’ont été appréhendés les immigrés postcoloniaux des années 60 et 70, et qu’a été légitimée leur relégation économique, sociale et politique : insertion par le bas dans les secteurs les plus pénibles du monde économique, négation des besoins sociaux non liés directement aux besoins productifs, réduction de l’homme à une simple force de travail (et en conséquence non-prise en compte de la vie familiale et de l’inévitable enracinement), injonction à la discrétion et à l’apolitisme. La massification du chômage et de la précarité depuis la décennie 1980 s’est réalisée sur la base de cet ordre des dominations dans lequel les immigrés apparaissent comme dominés parmi les dominés, et les Français issus de la colonisation ont hérité de la place de leurs parents.


Des « attributions causales » culturalistes, capacitaires et dépolitisantes


L’imaginaire colonial se réinvestit notamment dans la manière d’appréhender les situations d’inégalité réelle. Dans le regard du colonisateur, les inégalités produites par le système colonial ne sont pas niées, mais leur génèse est refoulée, et recouverte par une explication biologique ou culturelle : le manque d’ardeur au travail du colonisé n’est par exemple pas expliqué par le rapport social colonial, qui impose au colonisé des conditions de travail éreintantes tout en le privant de toute initiative et de toute jouissance du fruit de son travail, mais par la congénitale indolence « de l’Africain » ou par l’incorrigible indiscipline « du Maghrébin » [11] Un même mécanisme de décontextualisation, dépolitisation et ethnicisation opère aujourd’hui : ce ne sont plus les discriminations qui expliquent la marginalisation, la « rage » ou le « je-m’en-fichisme » [12] de nombreux jeunes issus de la colonisation, mais une carence de ces jeunes - manque de « repères » ou d’éducation parentale, incapacité ou incompatibilité « culturelle », manque de familiarité avec les « valeurs » de « la République » ou de « la modernité » ... Un ministre est même allé, en novembre 2005, jusqu’à inverser les causes et les effets en expliquant la difficulté de ces jeunes à trouver un emploi par leurs « comportements asociaux » ... eux-mêmes produits par la polygamie des parents !

La thématique de « l’intégration », encore dominante dans les politiques publiques ciblant les immigrés ou leurs enfants, s’inscrit dans ce registre culturaliste, capacitaire et dépolitisant. L’appel à l’intégration assigne en effet ses destinataires à une « différence culturelle » irréductible et à une perpétuelle position d’extériorité par rapport à la « communauté nationale » : s’« ils » doivent s’intégrer ou être intégrés, c’est qu’« ils » ne le sont pas encore - la procédure de naturalisation, avec son « questionnaire d’intégration », est l’une des traductions pratiques de cette logique. Or, c’est bien dans le cadre du système colonial que l’égalité des citoyens a été subvertie au profit d’une conception culturaliste de la Nation, le colonisé ne pouvant pleinement intégrer la citoyenneté qu’en renonçant à son « statut personnel » [13].


L’intégrationnisme, autre nom du racisme


Le mot d’ordre d’intégration impose également à ses destinataires une obligation de réserve, de discrétion, voire d’invisibilité. Eric Savarèse a montré comment le regard colonial tendait à invisibiliser le colonisé, ou à en faire le simple miroir dans lequel « la France » contemple son propre génie « civilisateur », et Abdelmalek Sayad a montré que cette invisibilisation était reproduite à l’endroit de l’immigration :

« Parce que le rapport de forces est incontestablement en faveur de la société d’immigration - ce qui l’autorise à renverser du tout au tout la relation qui l’unit aux immigrés, au point de placer ces derniers en position d’obligés là où ils devraient au contraire obliger - celle-ci n’a que trop tendance à porter à son bénéfice ce qui, pourtant, est l’œuvre des immigrés eux-mêmes : aussi est-ce fréquemment qu’on présente au moins les aspects les plus positifs (ou considérés comme tels) de l’expérience des immigrés, c’est-à-dire en gros, l’ensemble des acquisitions qu’ils ont su imposer au grès de leur immigration (...) comme le résultat d’un travail diffus ou systématique d’inculcation, d’éducation (...) travail qui consiste à produire ce qu’on appelle les « évolués » (et du même coup, à discriminer ces immigrés « évoluables », « éducables », ou « amendables » des immigrés qui ne le sont pas ou ne veulent pas l’être) et dont le mérite revient bien sûr à la société d’accueil et à elle seule » [14]

Il en va de même aujourd’hui pour les jeunes Français issus de la colonisation : eux aussi sont invisibilisés. Eux aussi sont sommés de ne pas être « ostentatoires ». Eux aussi sont les objets d’une injonction à la politesse et la discrétion alors même qu’ils font quotidiennement l’expérience du mépris et de l’injustice sociale. Et toute stratégie de visibilisation de leur part est ressentie comme une menace, un « refus d’intégration » ou un « rejet de la République ».

Au risque de choquer, on peut finalement dire que l’intégration, telle qu’elle est généralement pensée, parlée et traduite en termes de politiques publiques, est moins souvent une alternative à la discrimination raciste qu’une formulation sublimée ou un instrument de légitimation de cette discrimination : si le racisme est le refus de l’égalité, l’intégration est précisément le mot d’ordre qui permet d’évacuer la question égalitaire. En effet, si être « intégré », être « inclus », avoir « sa place » vaut mieux que d’être purement et simplement exclu, ces termes ne disent pas de quelle place il s’agit. Un serviteur a « sa place », il est inclus et intégré - il n’en demeure pas moins subordonné, méprisé et exploité. Et de fait, dans de très nombreux contextes, parler de « problèmes d’intégration » sert essentiellement à ne pas prononcer d’autres mots, comme domination, discrimination ou inégalité. Le parallèle est à cet égard saisissant entre l’usage du terme même d’« intégration » dans le système colonial et dans le système post-colonial : dans les deux cas, au-delà des nombreuses différences de contexte, c’est la même opération qui est réalisée, à savoir le refoulement des revendications de liberté et d’égalité. Le mot « intégration » n’est en effet jamais autant utilisé par l’État français que lorsque les colonisés réclament l’égalité des droits, l’autodétermination ou l’indépendance - ou, plusieurs décennies plus tard, à partir de 1983, lorsque leurs descendants « marchent pour l’Égalité » [15].


« Intégrer, réprimer, promouvoir, émanciper »


Le système postcolonial reproduit aussi des opérations de division et de compartimentage des individus issues du système colonial : une masse à intégrer, une masse à réprimer, une élite à promouvoir, des femmes à « émanciper » .

Une masse à intégrer. « Handicaps culturels », « résistances », « inadaptation de l’islam à la modernité » ou à « la laïcité », manque « d’efforts d’intégration » : nous retrouvons dans tous ces clichés l’une des principales marques du « portrait mythique du colonisé », qu’Albert Memmi avait en son temps nommée « la marque du négatif ». Nous retrouvons le motif de « l’arriération » et du « retard », et son pendant : la mission « civilisatrice » de l’État français.

Une masse à réprimer. Dès qu’il s’agit de jeunes des quartiers populaires, et plus particulièrement de ceux qui sont issus de la colonisation, le refus et la révolte devant les inégalités sont d’emblée mis en illégitimité. Leurs actes étant perçus à travers un prisme étroitement culturaliste, ne sauraient avoir une signification, une valeur et a fortiori une légitimité sociale ou politique [16]. De par leur « refus d’intégration » ou leurs caractéristiques familiales et/ou culturelles et/ou religieuses, les jeunes revendicatifs ne peuvent apparaître que comme « anomiques » - ou pire : porteurs de normes et de valeurs dangereuses pour l’ordre social. Des « rodéos des Minguettes » de 1981 aux émeutes de novembre 2005, le recours systématique, quasi-exclusif et disproportionné à la « fermeté », à la surveillance et à la répression des mouvements de révolte est un autre point commun avec le modèle colonial. Plus largement, tout comportement dissident, déviant ou simplement « déplacé » de la part d’un jeune issu de la colonisation fait l’objet de jugements moraux qui s’apparentent, par leur outrance, leur généralité et leur contenu, aux doléances du colon à l’encontre du colonisé. Le « portrait mythique du postcolonisé » reproduit dans une large mesure le « portrait mythique du colonisé » dont Albert Memmi avait en son temps analysé la structure et la genèse. C’est ainsi qu’on parle, aujourd’hui comme au temps des colonies, de « territoires » à « conquérir » ou « reconquérir », d’espaces « décivilisés », de « sauvageons » ou de « barbares », de « défaut d’éducation », de nécessaire « adaptation » de nos dispositifs pénaux à des populations « nouvelles », radicalement « différentes » des jeunes de jadis, vivant « en dehors de toute rationalité » [17].

Au-delà des mots, les pratiques politiques et policières rejouent, sur un mode heureusement moins extrême, une partition qui s’est largement écrite dans un contexte colonial : qu’il s’agisse du couvre-feu, de la « guerre préventive » que constituent les contrôles policiers à répétition ou les dispersions intempestives dans les halls d’immeuble, de la pénalisation des parents pour les fautes des enfants, ou encore des méthodes de gestion de la contestation politique (diffamation, criminalisation, appel aux autorités religieuses locales pour pacifier une émeute ou détourner la population d’une action politique protestataire), les autorités instaurent en banlieue des modes de gestion qui violent un certain nombre de principes fondamentaux (comme la présomption d’innocence, le principe de la responsabilité individuelle, le principe de laïcité), et qui par conséquent apparaissent comme des anomalies au regard d’une certaine tradition du Droit français, mais qui ne tombent pas du ciel. Si l’on se réfère à l’autre tradition française, à la part d’ombre que constituent le Droit d’exception et les techniques de pouvoir qui se sont inventées et expérimentées dans les colonies, alors l’actuelle « dérive sécuritaire » perd beaucoup de sa nouveauté et de son exotisme.

Une élite à promouvoir. Que ce soit pour disculper le « modèle français d’intégration » (en montrant à la masse en échec qu’« on peut s’en sortir », et que par conséquent chaque individu est seul responsable de son malheur) ou pour servir d’« intermédiaire » avec les autres « jeunes » au prétexte d’une proximité culturelle, ou encore pour occuper des postes ethnicisés au prétexte de spécificités, partout se décline une injonction idéologique à la déloyauté, dans des modalités proches de « l’évolué » ou du « peau noire, masque blanc » tel que l’analysait Franz Fanon.

Des femmes à « émanciper », malgré elles et contre leurs groupes familiaux. Les débats autour de la « loi sur les signes religieux » ont mis en évidence la persistance des représentations coloniales sur « l’hétérosexualité violente » du « garçon arabe » ou du « musulman » et sur la soumission de sa femme et de ses filles. Le fait même de récuser la parole des premières concernées, et de les sommer de se dévoiler, sous peine d’exclusion et de déscolarisation - en d’autres termes : de les « forcer à être libres » - relève d’une conception de l’émancipation qui fut celle des colonisateurs [18].

[...]

Said Bouamama et Pierre Tevanian

Extrait du livre collectif Culture post-coloniale. Après Culture impériale et Culture coloniale, Nicolas Bancel et Pascal Blanchard publient aux éditions Autrement un troisième volet intitulé Culture post-coloniale. Comme son nom l’indique, ce livre collectif traite des multiples manières dont le passé colonial de la France « marque en profondeur » le présent, dans des champs aussi divers que la « coopération », la « francophonie », les « politiques d’immigration » et « d’intégration », l’aide humanitaire, le « tourisme ethnique », la culture de masse ou encore les débats sur « la mémoire collective ».


NOTES :

[1] Y. Gastaut, L’immigration et l’opinion en France sous la cinquième République, Seuil 1999

[2] G. Noiriel, Le creuset français, Seuil, 1988, et La tyrannie du national, Calmann-Lévy, 1991

[3] A. Memmi, Le racisme, Folio actuels, 1999

[4] S. M. Barkat, Le corps d’exception. Les artifices du pouvoir colonial et la destruction de la vie, éd. Amsterdam, 2005

[5] N. Bancel, P. Blanchard, De l’indigène à l’immigré, Découvertes Gallimard, 1999

[6] P. Tevanian, « Le corps d’exception et ses métamorphoses », Quasimodo, n° 9, été 2005.

[7] V. de Rudder (dir.), L’inégalité raciste, PUF, 2000

[8] C. Delphy, « Un mouvement, quel mouvement ? », à lire sur LMSI.

[9] A. Sayad, « La "faute" de l’absence », L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, De Boeck Université, Paris-Bruxelles, 1997.

[10] K. Marx, Le 18 Brumaire de Napoléon Bonaparte, Éd. Mille et une nuits, 1997

[11] A. Memmi, Portait du colonisé, op. cit

[12] R. Hoggart, La culture du pauvre, op. cit.

[13] E. Savarèse, Histoire coloniale et immigration, Séguier, 2000 ; A. Sayad, « Qu’est ce qu’un immigré ? » L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, op. cit., 1997.

[14] S. M. Barkat, Le corps d’exception, op. cit., 2005

[15] S. Bouamama, Dix ans de marche des beurs, Desclée de Brouwer, 1994

[16] F. Athané, « Ne laissons pas punir les pauvres », à lire sur LMSI.

[17] P. Tevanian, Le ministère de la peur, op. cit.

[18] N. Guénif-Souilamas et E. Macé, op. cit. et C. Delphy, « Antisexisme ou antiracisme : un faux dilemme », Nouvelles questions féministes, Volume 25, n°1, « Sexisme et racisme », janvier 2006.

 

 

- Par alain laurent-faucon
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Apaches, blousons noirs, sauvageons,

racailles, bandes "ethniques" : la longue

histoire de la peur des jeunes délinquants





AVANT-PROPOS

HISTOIRE D’UNE EXPRESSION : VIOLENCE URBAINE


La "violence urbaine" est une expression à la mode. En France, elle s'est ancrée dans les discours médiatiques, policiers et parfois scientifiques au tout début des années 90, à l'occasion d'une nouvelle série d'émeutes urbaines qui commence à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue de Lyon, en octobre 1990, et se poursuit entre mars et juillet 1991 dans la banlieue parisienne (Sartrouville, Mantes-la-Jolie, Meaux, Garges-lès-gonesse). Au cours de la décennie, cette expression va se banaliser au point de devenir pratiquement quotidienne dans la presse et la radiotélévision, qu'elles utilisent ou non une rhétorique sensationnaliste et manifestent ou non un goût prononcé pour les faits divers.

Dans les années 1970 et 1980, la grande majorité des intellectuels considérait que l'insécurité était un fantasme sécuritaire. Les années 1990 auront consacré le retournement de cette opinion générale, la plupart semblant aujourd'hui admettre que la société française est de plus en plus menacée par la violence : violence urbaine, violence à l'école, violence dans les transports publics, etc.

 

DOSSIER DE PRESSE

 

1



Un détour historique instructif




Article de Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS, publié le 20 décembre 2002 dans Enquêtes interdites, n°28.


"L'insécurité est à la mode, c'est un fait".

On croirait cette phrase prononcée hier matin sur France-Inter ou TF1. Détrompez-vous, elle a près d'un siècle. Elle fut écrite en 1907 à la une du journal La Petite République.

La première décennie du vingtième siècle fut en effet très agitée par un débat sur la sécurité, qui comporta aussi un débat sur la peine de mort. Et dès cette époque, la représentation du danger principal dans la presse est déjà celle du jeune délinquant de quartier ouvrier, qui prend notamment à l'époque le nom d' "Apaches". La presse relate quotidiennement les agissements de "bandes de jeunes" des quartiers périphériques et des faubourgs de la Capitale.

On les dit très violents, voleurs mais aussi violeurs et assassins. Ils seraient par ailleurs affiliés à des territoires, portant des noms de rues ou de lieux. Bref, ce serait des sauvages, le terme d' "Apaches" leur irait bien.

Le problème a provisoirement disparu avec la guerre de 14-18. Sans doute une bonne partie de ces jeunes délinquants ont-ils péri avec le reste de leur classe d'âge au fond de quelques sordides tranchées de Verdun et d'ailleurs.

De fait, l'entre-deux-guerres est une période de déclin démographique pour la jeunesse. Par ailleurs, l'économie se porte bien dans les années 1920, elle est soutenue par une forte croissance industrielle (la plus élevée d'Europe à l'époque). Le salariat progresse également de façon continue. C'est un peu la répétition avant les Trente Glorieuses des années 1950-1970. Survient alors la crise des années 1930 et ses conséquences sociales désastreuses. Mais l'espoir est là, incarné bientôt par le Front Populaire. Et puis c'est de nouveau la guerre et de nouveau l'hécatombe.

Dans l'euphorie de la Libération, on assiste comme la fois précédente à une forte augmentation des mariages. Et, contrairement à la fois précédente, ces mariages sont aussitôt suivis de naissances en très grand nombre. C'est le fameux "baby boom". La jeunesse devient pléthorique. Et elle ne va pas tarder à de nouveau inquiéter, au fur et à mesure que les cohortes nées après la Libération arrivent à l'adolescence.

De fait, c'est lors de l'été 1959 que les médias inventent la figure des "Blousons noirs" pour désigner ces jeunes délinquants dont on reparle de plus en plus. La presse évoque des bandes qui se caractériseraient par leur taille faramineuse (on évoque des groupes rivaux comptant près d'une centaine de jeunes), et par leur violence, qui serait à la fois fulgurante et "irrationnelle" voire "gratuite" (déjà !).

Les propos les plus catastrophistes se font entendre et les explications moralisatrices sont fréquences : laxisme des familles, perte des valeurs morales, influence de la culture de masse américaine (c'est aussi la "génération James Dean"). Le préfet de Paris, Maurice Papon, se demande avec d'autres s'il ne faudrait pas interdire le rock n' roll... Si les rappeurs savaient... ils ne sont pas les premiers...

Mais soyons précis si l'on veut comparer les époques. Que reprochait-on exactement aux "Blousons noirs"? Il est intéressant de constater que l'on incriminait fondamentalement quatre types de comportements qui sont encore aujourd'hui au cœur du débat :

1- On reprochait d'abord aux "Blousons noirs" des affrontements violents entre grandes bandes, se battant notamment à coups de chaînes de vélo et de barres de métal, autour de "territoires", mais faisant aussi des "descentes" dans les centres-villes, dans des fêtes, des concerts, et saccageant tout sur leur passage.

2- La découverte sans doute la plus surprenante pour celui qui se plonge dans les documents de l'époque est que l'on accusait ensuite ces jeunes hommes de commettre des viols collectifs. C'est même la plus grosse partie de la criminalité sexuelle juvénile traitée par la justice dans les années 1960.

3- On reprochait ensuite à ces jeunes des vols d'usage immédiat et ostentatoire liés aux nouveaux biens de consommation (la voiture, la mobylette). Il s'agissait notamment d' "emprunter" le véhicule pour une "virée" d'un soir, c'est-à-dire de le voler puis de l'abandonner au retour sur le bas-côté de la route. Au passage, l'alcool aidant, ces jeunes provoquaient aussi parfois des accidents de la route.

4- On leur reprochait enfin des actes de vandalisme tournés déjà en bonne partie contre les institutions (école, bâtiments publics) et les lieux publics (il semble que certains groupes avaient pour habitude de saccager les parcs et jardins, ce qui offrait une visibilité très forte à leur action et n'est pas sans évoquer à certains égards une des dimensions des incendies de voitures d'aujourd'hui).

On le voit, le détour historique est instructif. Il ne signifie pas, bien sûr, que l'histoire est une longue ligne droite au cours de laquelle rien ne change jamais. L'histoire est sans doute plutôt cyclique. Par ailleurs, il y a toujours des nouveautés.

 
Qu'est-ce qui a changé aujourd'hui dans la vie des jeunes de banlieue?
 

Ni les "Apaches" ni les "Blousons noirs" ne connaissaient les drogues. De plus, ils avaient la peau bien blanche, ne se sentaient pas victimes d'un complot de la société ourdi contre eux et n'entraient qu'exceptionnellement dans des rapports de force collectifs et violents avec la police.

Cela étant, il est clair que la plupart des actes de délinquance juvénile que l'on constate aujourd'hui et que l'on dit en augmentation (sans toujours pouvoir le prouver) ne sont nullement "nouveaux" dans l'histoire de la société française. Il faut donc résister ici à l'amnésie collective dans laquelle nous entraîne à la fois le sensationnalisme des médias et l'électoralisme des hommes politiques. D'autant que ce catastrophisme ambiant amène forcément tôt ou tard à remettre en question tout l'édifice du traitement de la délinquance juvénile.

Le discours sur "les jeunes ultra-violents qui font des choses qu'on a jamais vues" s'accompagne en effet presque toujours du discours sur "la prévention qui a échoué et le besoin de passer maintenant à autre chose", c'est-à-dire à la prison.

Cette révolte des jeunes des quartiers populaires était il y a vingt ou trente ans structurée politiquement. Il y avait des gens pour la reprendre à leur compte, il y avait des acteurs dans les quartiers, il y avait des militants, des syndicalistes, des éducateurs.

Tout cet encadrement, cette structure de représentation des jeunes des quartiers populaires s'est globalement effondrée au cours des années 80
, avec le tournant idéologique de la gauche, l'arrivée du Front National, l'échec des mouvements antiracistes qui venaient de la base, cette vague de racisme qui s'est aussi révélée dans l'affaire du voile islamique en 89... Tout ce message global a été ressenti comme un terrible abandon dans les quartiers, et le fait est que sur le terrain tous ces militants ont déserté les quartiers en question.

Pour comprendre, il faut essayer de chercher quelle peut être la vision du monde de ces jeunes. Et pour trouver leur vision du monde il faut discuter avec eux, il faut écouter la musique qu'ils écoutent, il faut s'intéresser aux éléments de leur univers culturel. Par exemple, si l'on prend au sérieux les paroles des chansons de rap, et on essaye de creuser un petit peu et de cerner la vision du monde qu'il y a derrière, on s'aperçoit que les jeunes de banlieue ont le sentiment de vivre dans une société inégalitaire et raciste. Une société qui les maintient volontairement dans des endroits de misère et qui protège les grands délinquants et les puissants tandis qu'elle s'acharne sur les petits... Moi j'observe que c'est comme ça qu'ils perçoivent le monde.

Cette microsociété se caractérise enfin par le retrait des adultes qui fuient la confrontation avec les jeunes, l’absence de pédagogie de l’action publique locale, les actions parfois violentes des jeunes pour attirer l’attention, la fréquence de l’échec scolaire, les relations conflictuelles à la police, l’ambivalence générale du rapport des jeunes à leur cité qui est à la fois refuge et prison, liberté et enfermement.



2



Les mots ont une histoire, sont des

histoires, font des histoires


Ci-après je vous propose deux articles du quotidien le Monde concernant des bagarres entre bandes rivales, Gare du Nord. Il n'est évidemment pas question de nier la réalité des faits tels que les perçoivent les forces de l'ordre, car ces faits-là existent réellement et tout ce qui est rapporté par les journalistes est "vrai" aussi - vrai au sens que cela a effectivement eu lieu -, il est simplement question - ici - d'attirer votre attention sur les mots employés qui, eux, ne sont pas neutres, et qui, eux, ont à la fois une histoire, sont des histoires, et peuvent faire des histoires. 

Je vous invite donc à "questionner" certains mots que j'ai soulignés dans le corps des articles reproduits. Faites-les "parler" et vous vous apercevrez combien ils révèlent un certain nombre de stéréotypes sur "l'homme africain".

Questionnez les mots suivants : subsaharien, ethnique, tribal. Et questionnez aussi : communautarisme, repli communautaire.

Lisez et relisez la réflexion de Jérôme Pierrat à la fin du second article du Monde : "
Il faut relativiser ces accès de violences. Depuis les années 1900 on a toujours eu des bandes d'adolescents qui se tapent dessus." Et relisez le premier article du dossier, celui de Roland Mucchielli.

Alors pourquoi tout ce tapage médiatique ?


DOSSIER DE PRESSE

 



DEUX ARTICLES DU MONDE

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Les renseignements généraux soulignent dans un rapport une hausse de 29% des affrontements entre bandes par rapport à 2006. Les enquêteurs s'inquiètent en outre d'un communautarisme croissant

Les bandes sous la loupe des RG

LE MONDE | 05.09.07 | 10h44  •  Mis à jour le 05.09.07 | 10h44

« On ne peut faire de concessions face à des jeunes qui veulent créer le Bronx » - Jean-Claude Marin, procureur de Paris

Un rapport de la direction centrale des renseignements généraux (DCRG), dont Le Monde a eu connaissance, dresse un état des lieux du phénomène des bandes en France. Selon les policiers, les cinq premiers mois de 2007 ont été marqués par 129 affrontements entre bandes, soit une progression de 29 % par rapport à 2006, où l'on recensa 287 faits similaires.

Ces dernières semaines, trois affrontements opposant des bandes se sont déroulés à Paris intra-muros, poussant la ministre de l'intérieur, Michèle Alliot-Marie, à organiser une réunion, jeudi 6 septembre, avec les préfets de Paris et des départements limitrophes, afin d'assurer une meilleure cohésion des services de police.

Dans ce document daté de juillet 2007, les enquêteurs insistent notamment sur un point : le "danger de l'éventuelle fusion entre deux phénomènes a priori distincts de repli communautaire et d'activité délinquante d'une bande".

Même s'il demeure peu visible pour l'heure, les RG dénoncent aussi "le travail de sape mené par certaines associations instituant la religion en référent idéologique".

Retour des bandes ethniques

 Pour la DCRG, ces derniers mois, en effet, "on assiste à un retour sensible du phénomène de bandes ethniques composées en majorité d'individus d'origine subsaharienne, arborant une appellation, des codes ou signes vestimentaires inspirés des groupes noirs américains".

Les enquêteurs nuancent toutefois leur diagnostic : "Les affrontements entre bandes sont essentiellement liés à des rivalités territoriales", notent-ils. Ainsi, il apparaît que la gare du Nord, où des bandes rivales se sont affrontées à deux reprises le 26 août et le 2 septembre, serait devenue un lieu d'embuscade privilégié pour ces jeunes.

"Il semblerait que la gare du Nord soit devenue un enjeu territorial, confirme le procureur de Paris, Jean-Claude Marin. Il y a une cristallisation sur cet endroit, avec deux bandes qui luttent : l'une est-parisienne, l'autre provient des Hauts-de-Seine."

Dans sa note, la DCRG décrit ainsi une "bande de la Défense, composée d'une quarantaine d'individus pour l'essentiel d'origine subsaharienne, issus des quartiers sensibles des Hauts-de-Seine, des Yvelines et du Val-d'Oise". Une bande qui, "par volonté hégémonique", se heurte à celle de la "gare du Nord, composée d'une quarantaine d'individus de la même ethnie".

Plusieurs combats les ont déjà opposés. Le 1er octobre 2006, porte d'Italie à Paris, deux jeunes de la bande de "gare du Nord" ont ainsi été agressés à coups de couteaux par ceux de la Défense, suite à une défaite de ces derniers, quelques jours plus tôt, à La Courneuve (Seine-Saint-Denis).

Le 13 janvier, nouvelle bagarre sur les quais du RER à la Défense. Ce jour-là, une soixantaine de jeunes se sont affrontés, faisant deux blessés, dont l'un à coups de machettes. Une rivalité qui trouverait sa source, selon les RG, dans une querelle pour le contrôle d'un secteur de la gare RER Châtelet-les-Halles, dit "La salle carrée", haut lieu de trafic de stupéfiants.

"Violence tribale"
 

 
Si les motifs des affrontements demeurent souvent liés à la délinquance, les policiers s'inquiètent d'un communautarisme croissant. A Athis-Mons (Essonne), une bande est ainsi uniquement composée de Cap-Verdiens. Au centre commercial Grigny-2, on observe également des membres de bandes se promener avec des tee-shirts où figure l'inscription "Noirs et fiers".

Parmi eux, on retrouve la bande des "Black guérilla armée", spécialisée dans le "carjacking" ou les "Grigny Hot Boys", des collégiens d'origine africaine, auteurs de vols avec violence.

A Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), ce sont des adolescents d'origine africaine qui se retrouvent dans des bandes appelées "les microbes" ou les "pestes". A Torcy (Seine-et-Marne), la "bande du Mail" compte de son côté 90 jeunes, "organisés d'une manière paratribale" autour d'un leader charismatique. La structure possède une douzaine de voitures, règne sur l'économie souterraine locale.

"Ces formations délinquantes constituées en majorité d'individus originaires d'Afrique noire ont la particularité d'instaurer une violence tribale ne donnant lieu à aucune concession", avec un "rejet violent et total des institutions" et un "total détachement quant à la gravité de l'acte commis", notent les enquêteurs.

Les RG décrivent aussi les problèmes rencontrés par les commerçants, illustrés récemment par les menaces de mort reçus par le gérant d'un Franprix, à la cité du Franc-Moisin, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), aujourd'hui protégé par des policiers.

"Les commerces figurent parmi les cibles privilégiées" de ces bandes, racontent les policiers. Là aussi, ils notent une communautarisation galopante, avec des réinvestissements dans les "taxiphones", ou dans des boutiques vendant des produits halal.

A Argenteuil, ils décrivent par exemple "l'investissement croissant de fondamentalistes musulmans dans le secteur de la restauration rapide". A Rennes (Ille-et-Vilaine), une boucherie-charcuterie d'un quartier sensible a aussi fait l'objet, en novembre 2006, de graffitis sur la vitrine : "Arrêtez de vendre des saucisses qui puent ou on va vous tirer dessus, PD de boucher".

Et les policiers de conclure : "Les commerçants ont le sentiment d'être abandonnés aux convoitises des casseurs qui veulent s'approprier le territoire." Et favoriser le blanchiment de leurs gains illicites.

Outre les tensions "communautaires traditionnelles", entre Juifs et Africains, ou entre Gitans et Maghrébins, la DCRG relève l'arrivée d'une nouvelle délinquance, tchétchène souvent. A Nice (Alpes-Maritimes), à la cité de l'Ariane, ou à Evreux (Eure), dans le quartier de la Madeleine, les "rivalités ethnico-affairistes" dégénèrent en affrontements.


Armes de guerre

 
Le 6 novembre 2006, 17 douilles de 7,65 mm et 9 mm ont ainsi été retrouvées par la police, après que de jeunes Tchétchènes eurent tiré sur un groupe de Maghrébins. A Gonesse (Val-d'Oise), ce sont des chrétiens originaires d'Irak, installés dans le quartier des Marronniers, qui se heurtent à des Maghrébins de la cité de la Fauconnière. Le 31 octobre 2006, l'un d'eux a été paralysé à vie par une balle tirée dans le dos.

Ces constats ne sont pas nouveaux pour les policiers de terrain. Mohamed Douhane, commandant de police, membre du syndicat Synergie explique : "Il y a un vrai décalage entre le discours d'apaisement des politiques et la réalité du terrain où l'on constate des bandes de plus en plus violentes."

Son collègue Loïc Lecouplier, secrétaire du syndicat Alliance en Seine-Saint-Denis, surenchérit : "A Paris, on s'alarme de trois courses-poursuites dans les rues de la capitale, mais chez nous les règlements de compte entre bandes sont très, très fréquents, pour ne pas dire quotidiens." Puis il ajoute : "On a rarement des courses-poursuites comme il y en a eu à Paris. Les jeunes ont largement dépassé ce stade-là, puisqu'ils en sont carrément au règlement de compte avec armes de guerre. D'une certaine manière, on est content quand ils règlent leurs comptes en dehors de chez nous."

Comme à Paris, par exemple, où Jean-Claude Marin promet une sévérité maximale aux fauteurs de troubles : "On ne peut faire de concessions face à des jeunes qui veulent recréer le Bronx, dit-il, on ne peut pas laisser filer les choses, il faut rétablir l'ordre et donner une réponse judiciaire ferme."

Des jugements à délai rapproché pour les mineurs, des contrôles d'identité préventifs, et des consignes claires adressées à la PJ : bâtir des procédures irréprochables, en prévision du passage au tribunal.

Gérard Davet et Elise Vincent


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A Paris, la vendetta des bandes GDN et Def Mafia

déborde dans la rue

LE MONDE | 05.09.07 | 10h44  •  Mis à jour le 05.09.07 | 10h44

Tous les lundis soirs, au Folie's Pigalle, une boîte de nuit du 9e arrondissement de Paris, c'est soirée R'n'B. Les clients viennent habillés à la manière d'une star de rap américain. Il s'agit essentiellement de jeunes banlieusards, quasi exclusivement d'origine subsaharienne. C'est là, sur cette piste de danse sombre, entourées de glaces et de banquettes rouges, qu'a démarré la série d'affrontements entre la bande de la gare du Nord (GDN) et celle de La Défense (Def Mafia), ces dernières semaines, à Paris.

Selon le rapport de la police urbaine de proximité (PUP), que s'est procuré Le Monde, c'est en effet après une altercation entre un jeune de 19 ans, de GDN, contre un autre de Def Mafia lors de l'une de ces soirées, le 13 août, que les événements se sont envenimés. Ce soir-là, le membre de GDN "a pris le dessus". Aussi, le 26 août, des jeunes de Def Mafia ont décidé de mener une expédition punitive à la gare du Nord. Dans la nuit du lundi 27 au mardi 28 août, c'est encore juste devant le Folie's Pigalle que les deux bandes se sont affrontées.

Montée de l'inquiétude

Jusqu'à présent, leurs règlements de comptes n'avaient pas été aussi spectaculaires. Mais, depuis quelques années, GDN et Def Mafia ont progressivement pris leurs quartiers, à Paris. "Cela fait deux ans que je saisis le Conseil de Paris sur ce thème et signale le manque de forces de police", se désole Jacques Bravo, maire PS du 9e arrondissement. Il compte très vite adresser une lettre aux commerçants du quartier pour étudier les solutions possibles.

La mairie du 10e, où se situe la gare du Nord, est plus modérée à propos des nuisances des bandes sur le quartier. Rémi Feraud, le premier adjoint du maire Tony Dreyfus (PS), insiste notamment sur le fait que les trafics et autres règlements de comptes ont essentiellement lieu "à l'intérieur" de la gare, et non à ses abords. Néanmoins, M. Feraud admet "une montée de l'inquiétude" concernant la dégradation de l'ambiance du quartier.

Jérôme Pierrat, auteur de La Mafia des cités (Denoël, 2006), relativise le phénomène : "Il y a deux types de délinquances pour ces bandes, lucrative ou ludique. Les jeunes que l'on a vus à l'œuvre à Paris ces derniers jours sont plutôt dans cette deuxième catégorie. Il faut relativiser ces accès de violences. Depuis les années 1900 on a toujours eu des bandes d'adolescents qui se tapent dessus." Pendant ce temps, sur les sites comme Dailymotion, GDN et Def Mafia content régulièrement leurs aventures.

Gérard Davet et Elise Vincent

 

- Par alain laurent-faucon
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« Les banlieues sont le miroir grossissant et cruel des fractures de la société française », peut-on lire dans l'édito du Monde publié deux ans après le drame de Clichy-sous-Bois. « La crise des banlieues qui avait secoué la France à l'automne 2005 – poursuit l'éditorialiste - n'était qu'une nouvelle explosion des conflits qui ne cessent d'agiter périodiquement ces quartiers où la République loge la grande masse des Français les moins favorisés, ouvriers et employés, souvent immigrés ou d'origine immigrée ».




DOSSIER DE PRESSE

Banlieues, la fracture

 

Édito | LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Les banlieues sont le miroir grossissant et cruel des fractures de la société française. Deux ans après le drame de Clichy-sous-Bois - deux garçons de 15 et 17 ans étaient morts électrocutés dans l'enceinte d'un transformateur où ils s'étaient réfugiés pour échapper à une possible interpellation policière -, deux ans après les semaines d'émeutes que ce drame avait provoquées, le constat s'impose, plus que jamais.

La crise des banlieues qui avait secoué la France à l'automne 2005 n'était qu'une nouvelle explosion des conflits qui ne cessent d'agiter périodiquement ces quartiers où la République loge la grande masse des Français les moins favorisés, ouvriers et employés, souvent immigrés ou d'origine immigrée. Deux ans plus tard, les maires des cités concernées le confirment, quelle que soit leur étiquette politique : en dépit des efforts de l'Etat et des collectivités locales, en dépit des politiques de rénovation urbaine, en dépit de la mobilisation des associations de terrain, en dépit du parler cru de la nouvelle secrétaire d'Etat à la politique de la ville, Fadela Amara, la désespérance de ces quartiers et les tensions entre leurs populations et la police n'ont pas régressé.

Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que les "fondamentaux" (emploi, logement, pauvreté, sécurité) n'ont pas changé. La fracture sociale n'a pas été réduite : le niveau du chômage dans les "zones urbaines sensibles" a diminué de 10 %, comme dans le reste du pays, mais il reste deux fois plus élevé qu'ailleurs. La fracture scolaire, qui, avant même le chômage, nourrit le mélange de "rage" et de résignation des jeunes et de leurs familles, reste aussi profonde, malgré les politiques de réussite éducative ou quelques initiatives aussi emblématiques qu'homéopathiques. La crise du logement s'est aggravée du fait de la hausse du marché et des prix de l'immobilier.

Quant à la fracture "ethnique" et au racisme ordinaire qu'elle sécrète, il est bien peu probable que les credos affichés par le gouvernement depuis cinq mois aient contribué à la résoudre. Quand la politique pénale met l'accent sur la répression et traque la récidive y compris pour des délits mineurs, quand la politique en matière d'immigration enracine le sentiment que l'étranger est d'abord une source de danger, on ne voit guère comment pourrait s'atténuer la ghettoïsation et le communautarisme.

Il serait injuste d'ignorer les efforts des acteurs qui s'échinent à ravauder un tissu social profondément déchiré. Mais il ne faut pas se raconter d'histoires : faire des banlieues sensibles des "territoires comme les autres", les réinscrire pleinement dans la collectivité nationale, suppose du temps et un projet de société autrement solidaire. C'est l'affaire d'une génération.



Les banlieues de la réalité à la fiction
 

LE MONDE POUR MATINPLUS | 26.10.07

 

Paris sous toutes les coutures, Paris toujours : le cinéma aime la capitale, ne semble jamais las de la filmer, bien qu'il lui soit de plus en plus difficile de poser ses caméras dans ses rues, où les riverains crient grâce. Alors que la banlieue, elle, ne demande qu'à recevoir des tournages : courts ou longs métrages, séries télévisées, publicités. Du moins, les banlieues populaires. Deux ans après les émeutes de l'automne 2005, elles sont devenues un décor incontournable pour nombre de séries, téléfilms et longs métrages.

Tandis que dans les Hauts-de-Seine, certaines villes se font désirer et payer très cher la moindre journée de prise de vues, d'autres, au nord et à l'est, s'efforcent au contraire d'attirer chez elles des réalisateurs et leurs équipes. Trop compliqué d'accéder au pied des tours de La Défense pour y filmer une publicité ? Venez la réaliser devant les façades de verre fumé de l'avenue François-Mitterrand à Saint-Denis. Besoin d'un intérieur du XVIIe siècle ? Pourquoi pas le couvent des Ursulines, dans la même ville ? Un commissariat parisien pour une série télévisée comme Central Nuit ? Autant l'installer à Montreuil. Un hôpital désaffecté pour figurer des locaux de la Gestapo ? La banlieue en abrite aussi.

"Je reçois trois appels par jour", confirme Stephan Bender, chargé d'aider les professionnels du repérage à la Commission du film de Seine-Saint-Denis. Des structures comme la sienne, il en existe un peu partout en France. Mais celle-ci, comme celle du Val-de-Marne, enregistre une augmentation constante des demandes, sans compter bien sûr les filières privées. Parce que la banlieue constitue un thème en soi dans l'audiovisuel français, parce qu'elle offre un étonnant panel de décors et que sa proximité avec Paris jouant en sa faveur, sa cote monte, explique Stephan Bender.

En outre, à condition de ne pas débarquer en terrain conquis, l'accueil des habitants peut y représenter un atout. Il cite en exemple deux longs métrages qui sortiront prochainement au cinéma, tournés sans problème cet été à Bobigny et Clichy-sous-Bois : Des poupées et des hommes, de Nora Hamdi et Go Fast, un film d'action d'Olivier Van Hoofstadt, avec Roschdy Zem.

Du coup, l'Association des collectivités territoriales de l'Est parisien (Actep), qui regroupe une vingtaine de communes et les deux conseils généraux de ces deux départements, s'investit elle aussi dans cette activité. En 2006, année de sa création, elle estime avoir facilité la venue de 190 tournages sur son territoire, dont près de la moitié destinés à la télévision. Sur la même période, la Commission du film de Seine-Saint-Denis a traité 350 demandes : elle a entretenu des relations suivies avec une centaine d'équipes préparant des longs métrages, des films de télévision, des publicités, clips et courts métrages.

Martine Valo


ROSNY-SOUS-BOIS VEDETTE DE CANAL +

La série télévisée que Canal+ va diffuser fin novembre, La Commune, ne pouvait pas se tourner ailleurs qu'en banlieue : celle-ci en est le personnage principal. Mais pour montrer quels aspects de la vie des cités ? "Si c'était pour présenter les habitants comme d'éternelles victimes du système, j'aurais refusé", témoigne Claude Pernès (Nouveau Centre), le maire de Rosny-sous-Bois où a eu lieu le tournage. L'élu a d'ailleurs souhaité et obtenu qu'une projection publique ait lieu sur place. Les habitants auront leur mot à dire sur une éventuelle saison 2.



Les banlieues restent sinistrées, deux ans après les

émeutes

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Deux ans après les émeutes de l'automne 2005, qui avaient débuté le 27 octobre après la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, la situation n'a pas fondamentalement évolué dans les banlieues françaises. Personne n'a oublié le lourd bilan de trois semaines d'affrontements : 10 000 voitures brûlées, 300 bâtiments incendiés, 4 700 arrestations.

Aujourd'hui, élus locaux et responsables associatifs évoquent des quartiers "sensibles" en situation de grande fragilité. "On est en permanence à la merci d'un incident qui déclenche des violences", note Pierre Cardo, maire de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), député UMP. "Le cycle des violences dans les banlieues n'est pas terminé. On ne sait pas comment, ni où, mais ça peut toujours repartir", explique Jean-Pierre Balduyck, maire PS de Tourcoing (Nord).

Les promesses du gouvernement Villepin de "faire de ces quartiers sensibles des territoires comme les autres de la République" avaient suscité une "attente considérable", relève Corinne Bord, vice-présidente de la Fédération Léo-Lagrange. "La désespérance est réelle, parce que rien n'a changé : les gens qui n'avaient rien à manger n'ont toujours rien à manger", explique cette responsable associative. Une analyse partagée par Manuel Valls, maire d'Evry, député PS : "La conséquence, c'est qu'il y a sans doute un peu plus de résignation face aux difficultés dans les domaines de l'emploi, de la sécurité et du logement."

Dans ce contexte, la démarche de concertation lancée en octobre par la secrétaire d'Etat à la politique de la ville, Fadela Amara, pour préparer un nouveau "plan banlieue", laisse les acteurs locaux sceptiques. "On n'est pas en manque de diagnostic ou d'expertise sur les banlieues. Il faut passer à l'action, et non demander l'avis d'adolescents de 15 ans sur un blog", s'insurge Karim Zéribi, président d'APC Recrutement, association qui met en relation entreprises et jeunes diplômés des quartiers. "On va débattre des sujets sur lesquels nous débattons depuis des lustres. J'aurais préféré avoir des propositions concrètes", ajoute M. Cardo.

Sur le terrain, le principal point noir reste l'emploi. L'ANPE souligne certes que le nombre de demandeurs d'emploi dans les ZUS (zones urbaines sensibles) a évolué comme dans le reste du territoire, avec une baisse d'un peu plus de 10 % entre 2005 et 2006. Mais le taux de chômage demeure, globalement, deux fois plus élevé dans les ZUS. Malgré les actions des missions locales et de l'ANPE, l'insertion sociale par le travail demeure problématique. "Il n'y a pas de signe tangible d'évolution. Les entreprises continuent de ne pas faire confiance aux jeunes, jamais assez bien formés, et aux vieux, qui ont le malheur d'avoir plus de 50 ans", souligne ainsi Gilbert Roger, maire socialiste de Bondy (Seine-Saint-Denis).

Depuis 2005, avec la hausse du marché immobilier, la situation du logement s'est dégradée pour les milieux populaires. "En Ile-de-France, c'est aujourd'hui plus difficile pour un jeune d'accéder à un logement autonome que de trouver un emploi", relève Michel Abhervé, un des responsables de l'Union nationale des missions locales (UNML). "Je n'avais jamais eu de rentrée avec autant de demandes de logements sociaux à Evry. Cela se traduit notamment par une grande difficulté, pour les jeunes couples, à quitter le domicile parental", constate le maire d'Evry, Manuel Valls.

L'Etat et les collectivités locales ne sont pourtant pas restés inactifs. Les politiques de rénovation urbaine (réhabilitation et reconstruction de logements) et de réussite éducative (réseaux de suivi des élèves décrocheurs) sont unanimement saluées. Mais ces dispositifs, mis en place avant les émeutes de 2005, sont jugés insuffisants. "La rénovation urbaine est positive. Mais ce sont les moyens humains, les professionnels adultes, qui permettent de maintenir le lien social. Or, la tendance est à la diminution des moyens avec le non-remplacement d'une partie des fonctionnaires", explique Stéphane Ouraoui, président de l'association Pas de quartier, tous citoyens.

Malgré l'affectation de moyens supplémentaires après les émeutes, les associations sont toujours confrontées à des difficultés de financement. Elles se plaignent des retards de paiement des subventions et de leur remise en question annuelle par l'Etat. "Les forces vives se démènent avec des bouts de ficelle dans les quartiers", souligne Karim Zéribi, président d'APC recrutement.

Elus et responsables associatifs s'alarment aussi des tensions constantes entre la population et la police. "Sur le terrain, il y a régulièrement des troubles entre les forces de l'ordre et des jeunes de 14 à 18 ans qui sont un peu laissés à eux-mêmes", constate Hassan Ben M'Barek, membre du Conseil national des villes (CNV). La critique vise l'organisation de la police voulue par Nicolas Sarkozy en 2002. "Il n'y a pas de confiance. Les policiers, sur le terrain, font ce qu'ils peuvent mais ils manquent de relais, faute de disposer d'une police de proximité", relève Gilbert Roger, marqué par le caillassage récent de policiers et de pompiers, à Bondy, lors d'une intervention sur l'incendie d'une crèche.

Les maires de droite comme de gauche insistent aussi sur le comportement antirépublicain de groupes de jeunes en situation de rupture. "On a toujours une partie de la population qui se met en marge de la société et s'oppose à l'autorité de l'Etat", note Pierre Cardo. Des attitudes de rejet qui visent aussi les élus. "Beaucoup de maires signalent qu'ils sont aussi visés dans les agressions", s'inquiète Jean-Pierre Balduyck. Ces élus rappellent que les effets de la politique de la ville se mesurent sur des décennies, voire des générations.

Luc Bronner


ACQUITTEMENT DE DEUX JEUNES ACCUSÉS DE L'INCENDIE D'UN BUS

Les deux jeunes gens accusés d'avoir participé à l'incendie d'un bus à Sevran en novembre 2005, dans lequel une femme handicapée avait été grièvement brûlée, ont été acquittés, mercredi 24 octobre, par la cour d'assises des mineurs de Seine-Saint-Denis. Le parquet avait requis cinq ans de prison, dont un an avec sursis, et sept ans de prison. Le 2 novembre 2005, peu après le début des émeutes, une vingtaine de jeunes avaient caillassé et incendié le bus. Un adolescent avait été condamné en juillet à quatre ans de prison, dont 41 mois avec sursis, par le tribunal des enfants. - (AFP.)



La rénovation des quartiers prend du retard

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Pleine de promesses pour les quartiers sensibles, la politique de rénovation urbaine a pris du retard. Signe de ce retard : une somme de 600 millions d'euros attend d'être dépensée, selon nos informations. Lancé en 2003 par Jean-Louis Borloo, alors ministre délégué à la ville, ce programme ambitieux doit se traduire, d'ici à 2013, par la démolition et la reconstruction de 250 000 logements et la réhabilitation de 400 000 autres. Il avait été conçu pour simplifier les démarches des collectivités locales et des organismes HLM dans les zones jugées prioritaires.

A cette fin, la loi du 1er août 2003 a créé l'Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), un "guichet unique" chargé de lever et de distribuer les fonds destinés à remodeler en profondeur 530 quartiers dans toute la France : 12 milliards d'euros sur la période. Or une part importante des opérations validées par l'ANRU (214 conventions déjà signées dans 312 quartiers prioritaires) se réalisent à un rythme nettement moins rapide que prévu. Conséquence : l'agence, qui verse les crédits en fonction de l'état d'avancement des projets, dispose d'une trésorerie de 600 millions d'euros, soit presque l'équivalent de deux années de subventions de l'Etat non dépensées.

Ce dernier a tiré les conséquences de ces retards dans son projet de budget 2008, qui devait être examiné dans l'après-midi du jeudi 25 octobre à l'Assemblée nationale : les crédits de paiement programmés au titre de la rénovation urbaine sont de 200 millions d'euros (plus 100 millions de recettes extrabudgétaires) au lieu de 350 millions d'euros en 2007, soit une diminution de 15 %.

"Cette baisse ne doit pas être analysée comme un désengagement de l'Etat", observe Philippe Van de Maele, le directeur général de l'ANRU, car les autorisations d'engagement (c'est-à-dire les crédits que l'agence peut promettre en 2008), elles, restent stables, souligne-t-il. "Avec notre fonds de roulement et les crédits alloués, nous n'aurons aucun mal à honorer nos engagements en 2008. Il est normal que l'Etat adapte ses crédits aux besoins", explique-t-il.

"TRÉSORERIE PLÉTHORIQUE"

Si la plupart des acteurs s'accordent à dire que les projets tardent à sortir de terre, ils ne l'expliquent pas forcément de la même façon. Selon M. Van de Maele, des élus locaux ont fait preuve d'un grand optimisme au départ sur les délais et se trouvent confrontés à des difficultés qu'ils n'avaient pas anticipées. Des élus et des bailleurs sociaux regrettent, quant à eux, les retards de paiement de l'agence. Pour Yazid Sabeg, président du comité d'évaluation et de suivi de l'ANRU, "cette trésorerie pléthorique est anormale. L'ANRU, qui avait été créée au départ pour agir avec souplesse et efficacité, a été trop tatillonne dans ses procédures".

Tous soulignent la difficulté à mobiliser des entreprises de BTP pour réaliser les travaux, l'augmentation des coûts de la construction et la complexité de gestion. Par exemple, à Montfermeil ou Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), rien ou presque n'a changé depuis quatre ans. Selon l'ANRU, les lenteurs proviennent notamment des copropriétés dégradées qu'il faut racheter une par une pour les démolir ou les rénover. Dans d'autres régions, comme à Boulogne-sur-Mer, Meaux, Montereau ou Vaulx-en-Velin, les habitants ont en revanche commencé à voir leurs quartiers se transformer.

Il est trop tôt pour porter un jugement sur un tel programme. "La transformation urbaine et sociale prend du temps, relativise Yazid Sabeg. Nous sommes sur des cycles d'une ou deux décennies."

Emmanuelle Chevallereau



Fadela Amara, la funambule

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Sur les murs, un planisphère géant retrace les voyages des grands navigateurs : Louis-Antoine de Bougainville, Jacques Cartier, le comte de La Pérouse. Des explorateurs coiffés de casques coloniaux ont été dessinés au beau milieu de l'Afrique, des caravanes de marchands enturbannés parcourent le nord de l'Asie. "Elle est magnifique, cette fresque, murmure pensivement le porte-parole du gouvernement, Laurent Wauquiez. J'ai bossé sur l'orientalisme quand j'étais jeune. Tous ces fantasmes coloniaux, je connais bien." Fadela Amara, amusée, lui montre du doigt les silhouettes dénudées qui illustrent l'Algérie. "Oui, mais mes ancêtres ne ressemblaient pas à ça ! plaisante-t-elle. Ma grand-mère ne faisait pas de monokini !"

Depuis qu'elle a été nommée secrétaire d'Etat à la politique de la ville dans le gouvernement de François Fillon, Fadela Amara s'est installée au deuxième étage du ministère de la marine marchande, un bâtiment construit dans les années 1930, non loin de l'Ecole militaire, à Paris. Après une volée d'escaliers en marbre, un bas-relief représentant une navigatrice scrutant l'horizon annonce son bureau : une baie vitrée sur l'Ecole de guerre et cette immense fresque coloniale. "Le monde tel qu'on le voyait dans les années 1930", sourit-elle en montrant le planisphère.

Ce matin-là, Laurent Wauquiez est venu rendre visite à la secrétaire d'Etat à la politique de la ville. Le porte-parole du gouvernement sait qu'il s'adresse à un symbole : Fadela Amara est la seule ministre qui incarne à la fois l'ouverture - elle est conseillère municipale socialiste à Clermont-Ferrand -, la parité - elle fait partie des onze femmes du gouvernement - et la "diversité" - elle est issue d'une famille algérienne. "On organise des déplacements de terrain avec des réunions sur la politique du gouvernement, explique-t-il. Est-ce que tu serais d'accord pour en faire une ou est-ce que tu préfères rester ciblée banlieues ?" Fadela Amara réfléchit un instant. "Je suis tout-terrain, mais j'ai lancé des concertations pour élaborer le plan "Banlieues", et je veux rester sur la politique de la ville."

Laurent Wauquiez esquisse un sourire déçu et tente une nouvelle fois sa chance, mais Fadela Amara maintient le cap : elle souhaite, dit-elle, se consacrer exclusivement aux banlieues. La secrétaire d'Etat sait que, dans les milieux de gauche, son brusque passage de la présidence de Ni putes ni soumises au gouvernement de Nicolas Sarkozy a suscité perplexité et amertume. Lorsqu'elle se déplace sur le terrain, elle tente de s'en tenir à ce qu'elle considère comme son seul mandat : élaborer un plan "Respect et égalité des chances" pour les quartiers.

Depuis son entrée au gouvernement, l'ex-militante frondeuse a un chauffeur, un garde du corps et un appartement de fonction. Elle a relevé ses cheveux en chignon et acheté quelques tailleurs sombres, mais la mue n'est pas toujours facile : lorsqu'elle visite un quartier difficile, elle s'échappe sans prévenir du cortège officiel, interpelle les familles accoudées aux fenêtres et se reprend dans un sourire quand elle utilise le mot "chiant". Le superbe appartement de fonction situé au dernier étage du ministère est resté vacant : Fadela Amara vit toujours dans une HLM du 13e arrondissement. "J'ai invité une fois des copains de Ni putes ni soumises dans l'appartement de fonction, le 14 juillet, pour voir le feu d'artifice au-dessus de la tour Eiffel. C'était magnifique, on était comme des gamins ! Mais je ne veux pas m'habituer à tout ça, ce n'est pas moi."

Car Fadela Amara a grandi au coeur d'une cité de transit de la ville de Clermont-Ferrand. Ses parents, tous deux analphabètes, ont élevé dix enfants dans une HLM où les filles dormaient tête-bêche dans un grand lit à deux places. Alors que le CV des ministres affiche souvent des diplômes prestigieux, le cursus de Fadela Amara compte deux lignes : "CAP d'employée de bureau, docteur honoris causa de l'Université libre de Bruxelles".

Ce décalage avec ses collègues, Fadela Amara a pris le parti d'en jouer. Elle annonce son plan "Tolérance zéro contre la glandouille" dans le décor solennel du conseil des ministres, promet de s'engager "à donf" dans la rénovation des banlieues et dénonce l'instrumentalisation "dégueulasse" de l'immigration en plein débat parlementaire. Alors qu'elle patiente dans le luxueux salon d'attente de la ministre de l'économie, des finances et de l'emploi, Christine Lagarde, elle s'éclipse quelques instants en laissant son sac à main sur un canapé. "Ça va, je peux le laisser là, il n'y a pas d'Arabes, ici !", lance-t-elle dans un grand éclat de rire à des conseillers médusés.

Malgré ces coups de griffe au protocole, Fadela Amara prend la République française très au sérieux. Elle se déplace toujours avec le chauffeur et la voiture du ministère. "C'est une question de respect pour la fonction. Cela fait partie du prestige de la République." En octobre, Nicolas Sarkozy lui a demandé d'accueillir le premier ministre vietnamien, Nguyen Tan Dung, en visite en France. "C'était une cérémonie officielle avec tapis rouge, garde républicaine et hymnes des deux pays, raconte Mohammed Abdi, le secrétaire général de Ni putes ni soumises devenu le conseiller spécial de Fadela Amara. Quand je lui ai fait remarquer qu'elle était toute droite, très digne, elle m'a simplement dit : "Je représente la France"."

Fadela Amara, qui continue à se dire de gauche, reconnaît qu'elle ne se sent pas toujours à l'aise dans le gouvernement Fillon. "Entre les autres ministres, je sens, et c'est normal, une complicité, un projet partagé, raconte-t-elle. Moi, c'est différent : je suis un peu tombée comme un cheveu sur la soupe !" Elle sait que les tests ADN, les franchises médicales et les cadeaux fiscaux pénalisent en priorité les populations des quartiers dont elle a désormais la charge, mais elle ne démissionnera pas pour autant. "Le 21 avril, je n'ai pas voté pour Nicolas Sarkozy, tout le monde le sait, y compris le président, mais je respecte la démocratie : ils ont annoncé leur programme, ils ont été élus avec 53 % des voix, ils sont légitimes."

Pour elle comme pour d'autres figures de gauche issues de l'immigration, ce brusque ralliement à la "rupture" libérale incarnée par Nicolas Sarkozy a été facilité par une vieille méfiance à l'égard de la direction du PS. "Je suis militant socialiste depuis vingt-cinq ans, j'ai collé des tonnes d'affiches, mais je sais que le PS n'est pas vacciné contre le racisme et les discriminations, précise Mohammed Abdi. Le premier secrétaire de la Haute-Marne a traité la seule sénatrice PS issue de l'immigration de "représentante de la gauche tajine", Malek Boutih a été envoyé au casse-pipe, aux législatives, dans une circonscription avec une candidature dissidente, et Ségolène Royal a demandé à Fadela Amara, après l'utilisation du mot "dégueulasse", de parler en "bon français". Quelquefois, je suis écoeuré."

Lasse de devoir répondre aux accusations incessantes de trahison, Fadela Amara tente de se concentrer "à 100 %" sur le plan "Respect et égalité des chances" qu'elle doit présenter en janvier au côté de Nicolas Sarkozy. "Il faut que je passe de la posture de la dénonciation à la posture de l'action", admet-elle. Au terme des "Rencontres territoriales de la ville" - plus de 250 réunions publiques depuis le mois de septembre -, une synthèse nationale sera effectuée à la mi-novembre. Trois axes ont été retenus : l'accès à l'emploi, le désenclavement des quartiers, l'éducation et la réussite. "Notre but est d'entendre les acteurs locaux, de repérer les bonnes pratiques et d'innover là où c'est nécessaire, explique le directeur de cabinet, Yannick Prost. Le gouvernement s'est engagé à faire un effort financier."

Fadela Amara sait qu'elle s'est engagée dans un pari difficile : parce qu'il mêle intimement des problématiques d'urbanisme, d'emploi, de logement et d'éducation, le malaise des banlieues ne se prête guère aux miracles. Elle doit compter avec une myriade d'acteurs qui interviennent depuis des années dans les quartiers : l'Agence nationale pour la rénovation urbaine réhabilite le bâti, le ministère de l'éducation nationale pilote les zones d'éducation prioritaires, les collectivités locales coordonnent les transports, le ministère de l'économie finance les contrats aidés, l'Agence pour la cohésion sociale et l'égalité des chances s'occupe des programmes Ville-vie-vacances... Pour réussir, Fadela Amara compte sur le soutien du président. "Je n'ai absolument pas d'inquiétude, affirme-t-elle, nous aurons des arbitrages financiers favorables."

Anne Chemin

  

- Par alain laurent-faucon
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La dissertation de "culture gé" est une épreuve à fort coefficient dans les concours de la fonction publique d'Etat, terriroriale, hospitalière, et je me suis aperçu que rares étaient les étudiant(e)s qui savaient QUESTIONNER LE SUJET. Le réflexe est d'utiliser des plans pré-formatés et des fiches stéréotypées. D'où la raison d'être de ce blog : QUESTIONNER LE SUJET et PENSER à partir des savoirs exigés.

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