Ce qui peut se faire, se fait ou se fera, avec nous ou malgré nous. C'est l'une de ces lois non écrites et « inventées » – un peu comme cette « main invisible » d'Adam Smith - que tout historien et philosophe des sciences et des techniques découvre sur le temps long des hommes, des sociétés, et du monde.

Sans cesse, cette loi, ou pseudo-loi, peu importe ce qu'il en est vraiment, est occultée, niée, tournée en ridicule. Comme si l'on refusait d'admettre qu'il y a des logiques structurelles qui s'imposent à l'humanité, à son insu parfois.


Vers une nouvelle genèse, la genèse technicienne

Le philosophe Kostas Axelos, Vers la pensée planétaire, a notamment écrit :

« La technique tend dorénavant à prendre en charge tout ce qui est. Nous parlons en général d'elle en termes d'extériorité, sans oser comprendre qu'elle est le ressort intime de tout ce qui se fait, qu'elle informe jusqu'à, et y compris, notre intériorité chérie. On parle beaucoup de la technique, sans pour autant saisir son mode d'être saisissant le tout de l'être, et, avant qu'elle ne se soit suffisamment réalisée, on voudrait déjà la dépasser. C'est la technique qui prend dans son engrenage mythes et religions, poésie et littérature, art et politique, science et pensée ; sa rotation relie production et consommation.

« La technique effectue le travail des figures autrefois mythologiques ; mieux que Prométhée et Icare, elle pense et veut dompter la nature. Abolissant les anciennes mythologies, elle secrète sa propre mythologie technicienne et des « mythes » modernes et planétaires. Dans le réseau grec de la physis, de la techné et de l'energeia, elle s'installe comme la puissance dominante : à la fois créatrice et dévoilante. Le monde judéo-chrétien, suspendu entre la Genèse et l'Apocalypse, connaît une nouvelle genèse technicienne, pendant que surgit une possibilité d'apocalypse technicienne. Ce que la modernité européenne qui devient mondiale, universelle et planétaire commençait timidement, la technicité veut le parachever sans nous permettre de départager le rationnel de l'absurde, le cohérent de l'incohérent, le vide du plein. [...]

« La technique prend en charge également le langage, le travail, l'amour, la lutte et le jeu dans quasiment toutes leurs formes ; elle est ce qui relie en un tout Nature et Histoire. Avec tous ses détraquements et ses failles, ses détériorations, ses pannes et ses accidents – nécessaires et/ou fortuits -, avec tous ses remèdes et ses projets, est-elle la totalité de nos médiations et de nos productions qui nous permettent d'instituer et de saisir la « totalité » du monde ? Si on la prend au sens général – et elle nous prend dans ce sens – elle est, non pas le Tout, mais la constellation qui forge et embrasse tout. C'est sous cette constellation que se joue le destin de l'homme. Aux prises avec elle, l'humanisme est impuissant. »

Vers la pensée planétaire, éditions de Minuit, Paris, 1964, pp. 16-17. Mis en ligne par mes soins.

Ainsi, non seulement la technique « domine la nature et l'histoire, ce à quoi l'humanisme visait », mais elle « domine aussi l'homme ». Elle « n'est pas simplement une production ; elle est aussi, et surtout, une provocation : elle provoque la matière, la vie, la pensée. »

L'excellent article de Claudia Courtois, paru dans le quotidien le Monde et que je soumets à votre réflexion, est là pour le prouver - si besoin est. Nous aurons l'occasion de reparler de cette technique qu'il ne faut pas couper de la science - d'où le terme actuel de technoscience - et du marché. Il s'agit-là d'une triangulation essentielle pour saisir notre monde actuel.

Si l'on reprend les termes de Marx, cette triangulation est une infrastructure qui conditionne nos superstructures, notamment nos façons de penser ; et si l'on se réfère aux remarques de Martin Heidegger et de Kostas Axelos, cette triangulation est un
« habiter » dont le mode d'être est de nous prendre en entier. Mais nous reparlerons de tout cela !







REVUE DE PRESSE





Les "cyborgs" existent déjà

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 21.10.07.

La science ne cesse d'améliorer les facultés physiques et mentales de notre espèce. Jusqu'à créer, demain, des êtres post-humains ?


En 1998, le Britannique Kevin Warwick, professeur à l'université de Reading, défraie la chronique en s'implantant une puce dans l'avant-bras. Diffusant un signal radio d'identification, elle lui sert de contrôle d'accès à son laboratoire. Quatre ans plus tard, il introduit un implant dans l'un de ses nerfs, afin d'isoler le signal cérébral qui y transite quand il ouvre et ferme la main. Ce signal est ensuite réutilisé, par exemple pour faire bouger une main robotique qui renvoie elle-même des signaux au cerveau du chercheur. Quelque temps encore, et il expérimente un rudimentaire échange de signaux entre son cerveau et celui de son épouse, équipée d'une électrode plantée dans un nerf.

Première étape vers une communication par la pensée ? Porte ouverte aux "cyborgs", fusion de l'être organique et de la machine ? L'expérience du professeur Warwick n'est en tout cas qu'un reflet parmi d'autres de l'état foisonnant de la recherche internationale dans ce domaine. Au XXIe siècle, grâce à la science, l'espèce humaine pourra transformer son état physique, mental et sensoriel. Améliorer sa santé, augmenter ses capacités intellectuelles, allonger son espérance de vie. Pour le meilleur et pour le pire, "l'homme augmenté" est aux portes des sociétés industrielles. "Un sujet éthique, scientifique et économique majeur des années à venir", assure Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation Internet nouvelle génération (FING) et animateur des Entretiens des civilisations numériques (Ci'num) qui se tenaient du 4 au 7 octobre à Margaux (Gironde).

D'autres exemples ? Aux Etats-Unis et au Japon, de nombreux laboratoires étudient comment l'homme peut intervenir sur une machine par la pensée. Cette discipline, appelée Brain-Computer Interface (BIC), étudie les différentes techniques - intrusives ou non - permettant de transformer les signaux bioélectriques déclenchés par l'activité mentale du cerveau en signaux de commande numériques. Par la seule volonté de son cortex, il a ainsi été démontré qu'un homme peut faire fonctionner des prothèses mécaniques ou une chaise roulante. Le programme européen Presenccia expérimente quant à lui une forme d'interface homme-machine mettant en relation une personne appareillée d'électrodes à des avatars virtuels. La mise sur le marché n'est pas à l'ordre du jour, mais ce n'est qu'une question de temps.

Plus intrusif, mais prometteur : associé au Laboratoire d'électronique et de technologie de l'information (Leti), le CEA de Grenoble a développé, début 2007, un stimulateur unique au monde, actuellement en test sur cinq patients atteint de la maladie de Parkinson. Implantées dans le cerveau, des électrodes envoient des stimulations électriques qui atténuent, voire suppriment, les tremblements. Une innovation qui pourrait être utilisée dans le traitement d'autres pathologies, telles l'épilepsie ou la dépression.

Aux côtés de ces visées médicales, des applications plus rentables pourraient voir le jour. Dans les discothèques branchées de Rotterdam et de Barcelone sont déjà vendues des puces RFID (identification par radiofréquence), utilisés comme carte d'accès et portefeuille (Le Monde du 11 avril 2006). On attend la commercialisation d'un casque enregistrant l'activité cérébrale des enfants pour améliorer leur capacité de concentration, et celle d'un bandana high-tech permettant de générer de la musique par la pensée. Des médicaments chimiques sont à l'étude, qui modifieraient les émotions grâce à la stimulation de neurotransmetteurs précis. Des substances existent déjà qui augmentent la mémoire et diminuent le stress, tandis que, dans le domaine militaire, des dopants aux actions très ciblées améliorent la résistance à la fatigue et à la douleur. Dans un scénario extrême, peut-être verra-t-on un jour apparaître des "médi-sentiments" agissant sur la timidité, la jalousie, la créativité.

Ces rêves de mutation et d'espèce "posthumaine" sont-ils porteurs d'espoir ? De menace ? Pour les transhumanistes, dont l'association mondiale (4 600 adhérents selon leur site Internet) a été fondée en 1998 par le philosophe anglais Nick Bostrom (université d'Oxford), le progrès technologique permettra d'inventer de nouveaux outils, que l'humain utilisera pour remodeler sa condition imparfaite. Cryogénisation, superintelligence artificielle, téléchargement de la conscience dans la réalité virtuelle : ces avancées doivent servir d'instrument hédoniste pour un meilleur développement personnel. Mais cette évolution, au-delà de ses aspects techniques et économiques, pose aussi des questions politiques et éthiques qui commencent juste à émerger dans les milieux scientifiques.

Verra-t-on apparaître un eugénisme technologique (des enfants "augmentés" sans leur accord) ? Une société à deux vitesses (ceux ayant les moyens d'y accéder et les autres) ? Une mutation de notre espèce ? Face à ces perspectives qui, toutes, convergent pour modifier l'humain, "il faudra une éthique infiniment plus exigeante que celle d'aujourd'hui", prévient Françoise Roure, vice-présidente du Conseil général des technologies de l'information. Daniela Cerqui, anthropologue à l'université de Lausanne, s'interroge quant à elle sur "le point de non-retour" qui fera basculer l'espèce humaine dans une autre catégorie. "Avec un glissement des normes éthiques et sociétales, ce qui est acceptable aujourd'hui dans le champ thérapeutique pourra l'être demain dans le quotidien pour améliorer nos capacités standard", estime-t-elle. Et cette évolution pourrait bien se faire à notre insu. A l'exemple d'Internet qui, sans vraiment prévenir, a bouleversé le monde.

Claudia Courtois

LA VIE SOUS CONTRÔLE

Lifelog, programme de recherche lancé en 2003 par l'agence militaire des projets du Pentagone (Darpa), a pour but de créer une nouvelle génération de systèmes cognitifs donnant naissance à des assistants virtuels (personnel, médical, financier et d'enseignement). Ce qui implique d'enregistrer toutes les données d'un individu - ses actes comme ses perceptions. Des caméras et un dispositif GPS suivraient ses déplacements. Des palpeurs biomédicaux surveilleraient son état de santé. Et le système garderait la trace de toutes les communications reçues ou envoyées, de tous les journaux ou programmes audiovisuels consultés et de tous les sites Web visités.


 

publié dans : PENSER L'HUMAIN par alain laurent-faucon
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Quand les hommes deviendront des cyborgs et que les humanoïdes seront dotés de sentiments humains, notamment d'empathie, alors nous changerons peut-être de paradigme et nous seront obligés de repenser l'humain avec d'autres grilles et catégories que celles que nous utilisons pour définir l'homme par rapport à l'animal. Une distinction qui est, en soi, plus idéologique que pertinente, car l'animalité de l'homme est un tour de passe-passe pour excuser le mal qui est en lui et qui fait partie intégrante de son humanité. Mais qu'est-ce alors que cette humanité qui participe du vivant et qui ne peut se dire qu'en termes d'émergence, de devenir, de transformation – de métamorphoses ? Comme l'univers et l'univers vivant, comme la société et le monde dans lequel il vit, l'homme est un processus - émergence, devenir, transformation -, un processus saisi par la technique – cf. PENSER L'HUMAIN.

« Intelligence artificielle et robotique, note Catherine Vincent dans le Monde, technologies haptiques (c'est-à-dire transmission par Internet de sensations tactiles synchronisées avec des données audiovisuelles) ou encore exploitations éventuelle de ces « philtres d'amour » que sont les phéronomes : la recherche explore des pistes qui pourraient, demain, bouleverser fantasmes et pratiques amoureuses. Pour le chercheur britannique David Levy, la question n'est pas de savoir si nous ferons un jour l'amour avec des robots, mais quand. Il faudra que ces humanoïdes soient dotés de sentiments tels que l'empathie. C'est le sens des recherches engagées notamment par les Japonais, qui réfléchissent à l'aide dont aura besoin, demain, une population vieillissante ; mais aussi de l'Union européenne, dont le projet Feelix Growing vise à élaborer des robots capables d'interagir avec les êtres humains et de ressentir des émotions. »




Robots, philtres et technologies haptiques :

l'amour en 2050



LE MONDE | Article paru dans l'édition du 23.03.08.


Avoir des relations sexuelles avec un robot sera bientôt possible, affirme l'expert en intelligence artifiielle David Levy. A moins que notre vie érotique, via Internet, ne devienne seulement virtuelle


Faire l'amour sans complexe à 80 ans. Acquérir des objets sexuels d'une technicité inimaginable aujourd'hui. Réaliser virtuellement les fantasmes les plus osés sur le Web ... Tout cela, dans vingt ans, fera peut-être partie de notre paysage familier.

Mais cela n'est rien au regard de ce que prédit David Levy, chercheur britannique en intelligence artificielle. Le titre de la thèse qu'il a soutenue, en octobre 2007, à l'université de Maastricht (Pays-Bas), "Relation intime avec un partenaire artificiel", parle de lui-même. Et plus encore celui du livre que l'éditeur HarperCollins en a tiré, Love and Sex with Robots. En clair : David Levy affirme qu'en 2050, les robots nous ressembleront tant, sur le plan physique et comportemental, que certains en tomberont amoureux et auront avec eux des relations sexuelles.

Et si c'était vrai ? S'il ne leur manquait plus que l'apparence humaine pour nous séduire ? Côté coeur, le succès des Tamagotchi ou d'Aibo, le chien robot de Sony, montre que notre besoin d'attachement peut fort bien se fixer sur des êtres virtuels, parfois jusqu'à la déraison.

Côté sexe, la route semble plus tracée encore : à l'heure où les sex-toys s'achètent dans le catalogue de La Redoute et où le droit au plaisir s'affiche à tous les coins de rue, l'obstacle ne semble pas tant d'ordre moral que technique. Et les fabricants de love dolls rivalisent déjà d'ingéniosité pour donner à ces poupées de silicone grandeur nature, qui n'ont plus rien de "gonflables", l'apparence la plus réaliste. La preuve par le Net.

En quelques clics, vous y ferez connaissance avec Brigitte, squelette en aluminium articulé, poitrine 90 C, taille 1 m 67, "trois orifices fonctionnels" (Mechadoll, France, 6 990 euros). Avec Andy, qui "gémit lorsque vous la caressez", et Loly (tête interchangeable), dont les yeux "voient" grâce à son logiciel de reconnaissance de formes (First Androids, Allemagne). Avec une cohorte de Candy Girls asiatiques - de loin les plus douces et les plus réalistes (Orient Industry, Japon). En cherchant bien, on peut même y rencontrer Charlie, rouleur de mécanique à la peau mate, yeux bruns et taille du pénis "moyenne" (RealDoll, Etats-Unis).

Pour le moment, c'est vrai, ces poupées d'amour ne passionnent que quelques milliers d'amateurs dans le monde. Des hommes pour l'essentiel, célibataires, au compte en banque confortable mais au coeur en peine. Mais qu'en serait-il si ces champions du safe sex à la peau satinée devenaient capables de se mouvoir "naturellement" ? S'ils faisaient preuve d'initiative, et, surtout, de ce "supplément d'âme" qui nous importe tant ?

C'est précisément cette évolution que prévoit David Levy, pour qui la question n'est pas de savoir si nous ferons un jour l'amour avec des robots, mais quand. A l'appui de sa thèse : les progrès rapides des recherches visant à doter ces machines de sentiments tels que l'empathie. L'expert en intelligence artificielle en est convaincu, la prochaine étape de leur développement sera de "répondre aux émotions d'une personne en émettant d'autres émotions, pour mieux interagir avec les humains". Pour le moment, on en est loin : les humanoïdes les plus performants sont à peine capables de distinguer deux individus l'un de l'autre.

Mais les Japonais, très concernés par le vieillissement de leur population et l'aide croissante qu'il faudra leur apporter, investissent énormément dans ce domaine. Quant à l'Union européenne, elle finance, à hauteur de 2,5 millions d'euros sur la période 2007-2010, le projet Feelix Growing, qui vise à élaborer des robots capables d'interagir avec les êtres humains et de ressentir des émotions. Pour mieux appréhender le comportement des malades ou des personnes âgées dont ils auront la charge, ces auxiliaires de vie truffés de caméras et de capteurs sauront un jour analyser la façon dont marche une personne, le ton de sa voix, les expressions de son visage. Et ils pourront lui répondre de manière appropriée pour la calmer, la guider... ou la morigéner.


Tromper son conjoint avec le robot sera-t-il assimilable à l'adultère ?


Pourquoi, dès lors, ne pas imaginer mettre dans son lit, en 2050, un androïde plus vrai que nature ? L'idée en fera frémir plus d'un, pour qui le robot le plus réaliste, même doté d'une voix de rêve susurrant "je t'aime" au creux de notre oreille, ne remplacera jamais un partenaire humain. Il y aurait pourtant beaucoup à gagner à ce compagnonnage, rétorque David Levy. Fidélité absolue, humeur constante, jeunesse éternelle... Sans compter des performances sexuelles à toute épreuve. Programmable à volonté, ce partenaire de choc pourrait tout aussi bien être mis "en mode apprentissage" que partager "les positions et techniques érotiques du monde entier". Le tout sans panne ni migraine.

Que deviendront le couple, la famille, si ces compagnons artificiels envahissent le champ de l'intime ? Tromper son conjoint avec le robot sera-t-il assimilé à l'adultère ? L'amour romantique pourra-t-il y survivre ? A ceux qui s'inquiètent de telles perspectives, d'autres évoquent un tout autre scénario. En 2050, affirment-ils, les enfants pourront aisément être conçus en dehors de toute sexualité, et l'amour physique tel qu'on le conçoit depuis la nuit des temps aura perdu une bonne partie de son charme comparé à la réalité virtuelle. On ne fera donc plus l'amour IRL (in real life), mais seulement par ordinateur interposé. Ou ce qui en tiendra lieu.

A la base de cette hypothèse : les technologies "haptiques", qui simulent la sensation du toucher. Une facette de la réalité virtuelle qui n'en est qu'à ses balbutiements, mais dont les applications, dans le domaine du jeu comme dans celui de l'industrie, sont considérables. Demain, la mère d'un enfant qui pleure pourra peut-être le consoler, depuis son bureau, d'une caresse sur la joue. Et l'amoureux en voyage déposer un baiser sur les lèvres de sa belle.

Et après-demain ? Supposons une combinaison ultramoulante, recouverte sur sa face interne de microscopiques capteurs-stimulateurs. Un réseau à très haut débit acheminant les volumineuses données inhérentes à la téléprésence tactile. Des systèmes informatiques d'une puissance de calcul suffisante pour traiter, en vitesse quasi instantanée, ces millions d'informations...

Il suffira alors d'enfiler cette peau "intelligente" et de se connecter au cyberespace pour émettre et recevoir les sensations tactiles de notre choix. De quoi goûter, d'ici à la fin du siècle, les plaisirs d'une relation sexuelle électronique "aussi satisfaisante que si elle était charnelle", affirme l'Américain James Hugues, sociologue au Trinity College de Hartford (Connecticut).

Assurément porteur, ce marché pourrait toutefois être contrarié par un autre : celui des phéromones, ces substances inodores émises par de nombreuses espèces animales et que le cerveau détecte comme autant de filtres d'amour. Si l'efficacité des phéromones humaines est prouvée - ce n'est pas encore le cas -, si l'on parvient à les synthétiser à volonté pour les incorporer à des parfums, ces aphrodisiaques risquent de faire fureur. Et ce ne sont cette fois ni les robots ni les ordinateurs qui les apprécieront...

Catherine Vincent



Technologies haptiques

 


Dans le laboratoire de recherche en communication multimédia (MCRLab) de l'université d'Ottawa (Canada), les chercheurs s'efforcent de transmettre, par Internet, des sensations tactiles synchronisées avec les données audiovisuelles. "Grâce à une interface tactile - des gants ou un costume -, le toucher permettrait par exemple à deux internautes de se serrer la main", explique Abdulmotaleb El Saddik, directeur du MCRLab. Pour le moment, de tels outils n'existent pas encore. Pas plus que le langage de modélisation capable de traiter ces données.


A LIRE

Love and Sex with Robots : the Evolution of Human-Robot Relationships, de David Levy. Ed. HarperCollins (en anglais, disponible sur Amazon.com).


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C'est de la philosophe américaine Donna Haraway, auteur du Manifeste Cyborg, dont nous parle le philosophe Bruno Latour dans Libération. La journaliste Catherine Vincent évoque, dans le Monde, ces insectes hybrides, mi-biologiques mi-technologiques, qui sont créés dans les laboratoires de la recherche militaire et qui préfigurent peut-être ce que deviendra un jour notre propre espèce.


Quelques clefs


TRANSHUMANISME : Ce courant de pensée, dont le scientifique américain Ray Kurzweil représente la figure la plus populaire, estime que l'humanité est au début de la plus grande transformation de son histoire. Ses capacités physiologiques et intellectuelles vont être sublimées dans un avenir proche grâce à l'union de la génétique, de la robotique et des nanotechnologies. Selon cette vision utopique, la définition même de l'être humain va ainsi évoluer et s'enrichir.


À LIRE :

Humanité 2.0, la bible du changement, de Ray Kurzweil (2007). M21 Editions, 650 p., 29 euros.

Devenir hybride, de Bernard Andrieu (à paraître en juin). Presses universitaires de Nancy, 150 p., 15 euros.


REMARQUE : Quand les hommes de demain deviendront des cyborgs [1] et que les humanoïdes seront dotés de sentiments programmés, notamment d'empathie, alors nous serons bien obligés de repenser l'humain avec d'autres grilles et catégories mentales que celles que nous véhiculons sans cesse comme si l'humain n'était pas, à l'image de la nature (φυσις) et de l'univers vivant, à l'image aussi de toutes les « inventions » humaines (société, droit, économie, État, histoire, etc.), un processus permanent, en constantes métamorphoses, en perpétuel devenir, soumis à une part d'imprévisibilité qui conteste les déterminismes, et soumis également à cette « flèche du temps » [2] inscrite en lui et qui bouscule tout fixisme, enkystement et fermeture [3].

L'homme n'est jamais un déjà là, il est toujours un avoir à être, un ad-venir, un en train de se faire et de se dé-faire. Non seulement c'est sa puissance d'écart comme le rappelle souvent le philosophe Pierre Gire [4], c'est-à-dire sa capacité à dire non, à se mettre à distance des autres, de lui-même, de tous les pouvoirs en place, qui peut le définir [5] pleinement, mais c'est aussi son appartenance au monde vivant, et, par là-même, son processus existentiel entre un commencement (surgissement – naissance - métamorphose) et une finitude (disparition – mort - métamorphose), qui le caractérise également.

De la naissance à la mort, l'homme est si peu le même dans ses apparences comme dans ses façons d'être qu'il est bien obligé de faire appel à cette identité narrative, fort bien analysée par Paul Ricoeur [6], pour se définir, se présenter, ou plutôt se représenter, se dire et re-dire, se raconter, et, ainsi, s'inventer, s'interpréter, et préserver, et maintenir une unité, - son unité. Mais comment penser cette dernière, comment penser l'humain si ce n'est comme un ad-venir permanent inscrit dans l'histoire, entre un surgissement processuel (φυσεω) et une fin-métamorphose. Comment penser également l'humain si l'on oublie que ce qui peut se faire se fait ou se fera [7], et si l'on oublie que le possible peut se transformer en probable, inscrit qu'il est dans la logique du processus lui-même - lequel, à l'instar des sciences et des techniques, devient un nouvel « habiter » [8].


ALF


NOTES :


[1] Cyborgs : fusion de l'être organique et de la machine. « Au XXIe siècle, grâce à la science, l'espèce humaine pourra transformer son état physique, mental et sensoriel. Améliorer sa santé, augmenter ses capacités intellectuelles, allonger son espérance de vie. Pour le meilleur et pour le pire, "l'homme augmenté" est aux portes des sociétés industrielles. "Un sujet éthique, scientifique et économique majeur des années à venir", assure Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation Internet nouvelle génération (FING) et animateur des Entretiens des civilisations numériques (Ci'num) qui se tenaient du 4 au 7 octobre à Margaux (Gironde) » - in le Monde, extrait de l'article de Claudia Courtois paru dans l'édition du 21.10.07.

[2] Cf. Ilya PRIGOGINE et ses divers travaux de nature philosophique et épistémologique inspirés par ses recherches en thermodynamique, et par sa célèbre théorie des systèmes dissipatifs. Citons notamment, en collaboration avec Isabelle Stengers, La nouvelle alliance, coll. « folio essais », éd. Gallimard, Paris, 1986.

[3] Cf. LEVINAS, in Totalité et infini, « Le temps ajoute du nouveau à l'être, de l'absolument nouveau ... Le temps est le non définitif du définitif, altérité toujours recommençante de l'accompli, le ''toujours'' de ce recommencement ... »

[4] Cours professés à l'Université Catholique de Lyon.

[5] Sans oublier aussi, à côté de cette puissance d'écart, le désir. Cf. Pierre GIRE, cours sur Plotin, et René GIRARD sur le désir mimétique. L'homme est essentiellement un être de désir et c'est cela aussi qui caractérise l'humain.

[6] Paul RICOEUR, Soi-même comme un autre, éd. Seuil, 1990, rééd. coll. « points essais », 1996. Voir notamment dans l'édition de « poche », celle de 1996, la cinquième étude : « L'identité personnelle et l'identité narrative », pp. 137-166, et la sixième étude : « Le soi et l'identité narrative », pp. 167-198.

[7] Ce qui peut se faire, se fait ou se fera, avec nous ou malgré nous. C'est l'une de ces lois non écrites et « inventées » – un peu comme cette « main invisible » d'Adam Smith - que tout historien et philosophe des sciences et des techniques découvre sur le temps long des hommes, des sociétés, et du monde. Sans cesse, cette loi, ou pseudo-loi, peu importe ce qu'il en est vraiment, est occultée, niée, tournée en ridicule. Comme si l'on refusait d'admettre qu'il y a des logiques structurelles et processuelles qui s'imposent à l'humanité, à son insu parfois.

[8] Cf. les analyses de Kostas AXELOS comme de Martin HEIDEGGER. Le philosophe Kostas Axelos, Vers la pensée planétaire (éditions de Minuit, Paris, 1964, pp. 16-17), a notamment écrit : « La technique tend dorénavant à prendre en charge tout ce qui est. Nous parlons en général d'elle en termes d'extériorité, sans oser comprendre qu'elle est le ressort intime de tout ce qui se fait, qu'elle informe jusqu'à, et y compris, notre intériorité chérie. On parle beaucoup de la technique, sans pour autant saisir son mode d'être saisissant le tout de l'être, et, avant qu'elle ne se soit suffisamment réalisée, on voudrait déjà la dépasser. C'est la technique qui prend dans son engrenage mythes et religions, poésie et littérature, art et politique, science et pensée ; sa rotation relie production et consommation. »







REVUE DE PRESSE




Donna Haraway approfondit le champ des possibles

 

Biologique. Découverte en France d’une scientifique féministe qui s’intéresse à la vie des singes, au déterminisme et aux cyborgs.

 

BRUNO LATOUR - LIBÉRATION : jeudi 8 novembre 2007


Donna Haraway n’a pas eu de chance avec les Français. Formée aux sciences, puis devenue historienne et professeure au Centre pour l’histoire de la conscience à l’université de Santa Cruz en Californie, elle a formé des dizaines de chercheurs dans ce domaine hybride qu’on appelle encore d’un mot anglais les science studies. Très célèbre aux Etats-Unis, elle attire, pour chaque conférence, des foules d’amateurs d’idées originales dans une vie universitaire devenue terriblement convenue.

Mais à chaque fois qu’on a voulu la traduire on s’est heurté à la difficulté de son style et à la dispersion apparente de ses centres d’intérêt : la vie des singes et de leurs primatologues, la science-fiction, la politique radicale aux Etats-Unis, la question du genre et de ses liens avec la vie des sciences, la biopolitique, la collaboration entre les espèces, le posthumain, les cyborgs, etc. C’est pourquoi on ne peut que se réjouir de voir six de ses articles enfin traduits, qui permettent de comprendre, en un sens, que Haraway n’a jamais vraiment poursuivi qu’un seul sujet : comprendre la biologie hors de tout réductionnisme biologique.

Chaudron de sorcière. Les articles réunis ici sont de deux types : trois portent sur l’histoire culturelle des sciences biologiques (et sur les problèmes de méthode que peut poser une telle histoire) et sont d’une facture tout à fait classique que reconnaîtront sans peine les amateurs des cultural studies. Ils montrent à merveille que le développement des sciences naturelles a toujours servi de chaudron de sorcière pour y mélanger bien d’autres ingrédients, l’empire et la race parmi bien d’autres.

Les trois autres portent sur la question clé de Donna Haraway : peut-on parvenir à réintéresser la gauche à la question de la vie, sans tomber aussitôt dans des versions simplificatrices de la nature ? Question triplement importante.

Pour les féministes d’abord. Haraway est en effet l’une des rares chercheuses qui ait pris sérieusement la biologie non pas pour montrer combien le devenir femme « échappait » à ses déterminations, mais, tout au contraire, pour montrer qu’il fallait d’abord libérer la biologie des conceptions trop étroites qu’elle se fait d’elle-même. En un sens, le projet de Donna Haraway est de toujours « biologiser » davantage le devenir-femme, à ceci près que la biologie dont elle dessine l’histoire ne ressemble en rien à cette destinée inéluctable dont il faudrait savoir s’extirper. D’où les difficultés de situer ses positions dans les traditions féministes françaises, qui se sont plutôt développées dans une relation de rejet à l’égard de toutes les prétentions biologiques assimilées à la « naturalisation ». Paradoxalement le biologique, pour Haraway, c’est l’antidestin.

Prothèses. Même chose avec la question épineuse des « cyborgs » introduits en philosophie par son Manifeste Cyborg et reproduit dans ce recueil. Pas plus qu’elle n’associe biologie et déterminisme, Donna Haraway ne se complaît dans une description « posthumaniste » des cyborgs. Elle ne cherche pas du tout – même si le vocabulaire déjà un peu daté peut le laisser croire par moments – à célébrer la confusion introduite par les prothèses dans les barrières entre l’humain et le mécanique. Ce qu’elle cherche à renouveler, une fois encore, c’est la notion même de mécanique.

Même chose dans son intérêt passionné pour la science-fiction, qui ne lui sert pas à développer une sorte de technophilie, mais, au contraire, à explorer de combien de façons possibles on peut enfin séparer les questions de technique et de nécessité. Plus on introduit d’artifices, plus on introduit de possibles. Et pourtant, troisième élément important à prendre en compte, sa célébration des possibles ne rend pas Haraway insensible au radicalisme politique. Mais, là encore, elle se méfie des automatismes.

Son personnage favori, c’est le Trickster, sorte d’Hermès qui fait bifurquer, au coin des rues, les habitudes les mieux établies. C’est ce qui a conduit Haraway, depuis une dizaine d’années, à une enquête étonnante dans l’analyse des attachements innombrables entre les humains et les chiens. Après les singes en effet (auxquels elle a consacré un livre important, Primate Visions), c’est en s’entraînant à sauter des obstacles avec son chien qu’elle affirme pouvoir renouveler les questions du vivre ensemble… Et, sous la plume de Donna Haraway, le mot « vivre » prend un sens qui n’est en rien familier, mais qui entraîne dans tous les méandres associés dorénavant à la biopolitique.

On voit qu’une auteure capable de prendre à contre-pied tellement de réflexes automatiques de la pensée méritait d’être traduite. Donna Haraway nous apprend qu’il y a bien d’autres tâches politiques que de chercher à s’échapper des mécanismes vivants, puisqu’il y a « beaucoup de demeures différentes dans le royaume de la vie ».




Les espions volants de demain


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 25.05.08.

Dans les laboratoires de la recherche militaire, on crée des insectes hybrides, mi-biologiques mi-technologiques. Ces cyborgs préfigurent-ils ce que deviendra un jour notre propre espèce ?



Le "cyborg beetle"

DR

Le "cyborg beetle" conçu à l'université du Michigan, coiffé de sa pile lithium-ion et de sa puce électronique



Imaginez la scène. Allongé dans l'herbe par un bel après-midi d'été, vous savourez le spectacle d'un scarabée crapahutant paisiblement à portée de votre main. Sauf qu'à y regarder mieux, la bucolique créature présente quelques bizarreries. Au niveau des ailes, du dos, du cerveau, de petits fils électriques s'infiltrent sous sa carapace. Un objet métallique, deux fois gros comme sa tête, semble collé à l'arrière de celle-ci. L'insecte, vous le comprenez soudain, est un "cyborg" (diminutif de cyber organisme), fusion d'un être vivant et d'un équipement technologique. Un espion vivant, téléguidé par des implants reliés à son système nerveux.

Mauvais rêve ? Pas du tout. Le "Cyborg Beetle" existe bel et bien. Les chercheurs qui l'ont conçu à l'université du Michigan l'ont officiellement présenté durant la dernière conférence MEMS (Micro Electro Mechanical Systems), qui se tenait en janvier à Tucson (Arizona). Le coléoptère Dynastes tityus avait été doté : de trois électrodes, deux plongeant dans les muscles des ailes, la troisième dans le ganglion cérébral, à proximité des neurones contrôlant le vol ; d'un contrôleur électronique alimenté par une pile lithium-ion ; d'un stimulateur visuel composé de diodes électroluminescentes, placées grâce à un bras coudé devant les yeux de l'insecte afin de l'inciter à tourner vers la gauche ou vers la droite.

L'ensemble, pilotable à distance comme un modèle réduit, ne présente à l'heure actuelle qu'un défaut : sa taille - ou plutôt celle de sa technologie embarquée. Car le vrai cyborg-espion, en bonne logique, est celui qui ne se distingue pas d'un être normal. Et qui saura voler à cent mètres au-dessus de celui qui le contrôlera, et atterrir à moins de 5 mètres de sa cible... L'objectif, là encore, est loin d'être atteint : l'infortuné coléoptère, à ce jour, ne sait que voler en rond et en zigzag.

Il n'empêche : Cyborg Beetle existe. Et avec lui tout un bestiaire d'insectes robotisés, qui préfigurent les nouveaux espions que prépare dans ses laboratoires la recherche militaire. Car le scarabée n'est qu'un parmi les nombreux projets actuellement développés par l'Agence américaine pour les projets de recherche avancée de défense (Darpa), dans le cadre de son programme HI-MEMS (HI pour "Hybrid Insect").

Le but ultime : miniaturiser et internaliser dans un insecte volant la technologie nécessaire au parfait espion. Et fusionner ces "organes" électroniques avec ceux de l'animal en les insérant dès le stade de la chrysalide, de manière à ce que tissus biologiques et artificiels créent entre eux des connexions solides et stables. Une hybridation que l'on commence à maîtriser : à l'Institut Boyce Thompson d'Ithaca (Etat de New York), des sondes en plastique souple destinées à commander le vol ont été implantées dans des chrysalides de sphinx du tabac, une semaine avant la métamorphose des papillons. Lesquels sont nés avec leurs électrodes connectées sur le dos et les muscles des ailes, en parfait état de fonctionnement.

Une armée d'insectes transportera-t-elle un jour, à notre insu, caméras, poisons ou charges explosives ? Au-delà de cette perspective peu réjouissante, l'hybridation entre matières vivante et technologique pourrait bien, demain, concerner notre propre espèce.

A dire vrai, la transformation a déjà commencé. Pour ne prendre qu'un exemple : deux Américains gravement accidentés, Jesse Sullivan et Claudia Mitchell, sont équipés (depuis 2005 pour le premier, 2006 pour la seconde) de bras bioniques. Développée au Rehabilitation Institute de Chicago (RIC), leur prothèse est capable de capter les impulsions électromusculaires qui traduisent leur intention de mouvement, puis de transcrire ces contractions en commandes mécaniques. Donc, de transformer la pensée en gestes. Un bon exemple de ce que l'interface "cerveau-machine" sera capable de réaliser demain.

A quelle fin ? Selon la pensée "transhumaniste", très influente dans le monde anglo-saxon, les progrès de la technoscience doivent permettre l'amélioration de notre espèce même. Truffé de prothèses électroniques ou chimiques, branché en permanence sur des réseaux de contrôle sanitaire ou sécuritaire, l'homme futur, dans lequel des senseurs se substitueraient à nos sens et l'ordinateur à notre pensée autonome, marquerait ainsi une nouvelle étape de l'évolution : l'avènement du "Techno sapiens".

Un progrès par rapport à l'Homo sapiens ? Peut-être. Mais comment garantir que ce cyborg que nous deviendrons restera totalement maître des éléments qui composeront son corps "augmenté" ? Qui décidera du degré d'"amélioration" accordé à chacun ? Celle-ci sera-t-elle imposée dès l'enfance, voire dès la naissance ? Verra-t-on apparaître une société à deux vitesses, certains ayant les moyens de devenir cyborgs et d'autres non ?

"Au-delà du débat éthique que suscitent ces perspectives, une autre question non résolue concerne la plasticité du corps biologique, souligne Bernard Andrieu, professeur d'épistémologie du corps et des pratiques corporelles à l'université Henri-Poincaré de Nancy. Jusqu'à quel stade l'implantation d'éléments extérieurs dans un être vivant relève-t-elle de l'hybridation, à partir de quel stade devient-elle aliénation ? Autrement dit : quel est le degré d'adaptation du programme biologique au programme technologique ?" S'il situe dans un avenir lointain l'amélioration de nos capacités cérébrales les plus élaborées (calcul, pensée), cet expert considère comme acquise à court terme l'augmentation de nos capacités sensorielles.

"En 2020, avoir une caméra surpuissante à la place de l'oeil est tout à fait imaginable. De même pour l'ouïe et peut-être pour l'odorat", estime-t-il. D'abord élaborées pour ceux qui présentent un handicap sensoriel, ces prothèses internes surpassant la nature pourraient ensuite être convoitées par tout un chacun. La normalité d'aujourd'hui deviendra alors le handicap de demain, et l'oeil humain le plus performant une machine obsolète... Mais qui, pour ce corps technologiquement suréquipé, se chargera du service après-vente ?

Catherine Vincent



Les robots mèneront-ils les musiciens à la baguette ?

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 25.05.08.


Un robot industriel à la tête d'un orchestre... Pourra-t-on bientôt s'offrir à moindres frais la direction d'un grand maître "incarné" par un simple bras articulé muni d'une baguette ? S'agit-il d'un moyen d'immortaliser la battue de chefs d'orchestre célèbres ?

Le 17 mai, l'expérience a été réalisée à la Cité des sciences et de l'industrie de La Villette, à Paris. Un bras articulé fabriqué par Fanuc Robotics y a dirigé les neuf musiciens d'Urban Orchestra. Au programme : Andante festivo, de Sibelius, et Danses roumaines, de Bartok, suivis d'une rencontre avec le groupe électroacoustique Something à la Mode.

La machine, conçue à l'origine pour l'industrie automobile, a-t-elle fait ses preuves en troquant le chalumeau pour la scène ? Oui. Et non. L'aptitude du robot à manier la baguette avec dextérité, souplesse et précision ne fait pas de doute. De même pour la reproduction fidèle d'une battue de la main humaine. Pourtant, le manque est là - celui de la présence d'un chef en chair et en os. Il est donc hors de question de parler de concurrence. D'ailleurs, les concepteurs du spectacle n'y pensent même pas. Leur objectif est à la fois plus modeste et plus utile.

Pour l'artisan de ce projet, Pascal Gautier, il s'agit bien d'un nouveau moyen de démocratiser la musique classique en facilitant l'organisation de concerts. "Obtenir la présence physique d'un grand chef n'est à la portée que d'un très petit nombre d'orchestres", note-t-il. Violoniste professionnel en mal de contrats, il cherchait un moyen de continuer à se produire. Désormais conseiller technologique en réalité virtuelle à Laval, il joue sur les deux cordes de son arc.

"Je voulais aussi trouver un moyen d'attirer les jeunes vers la musique classique", explique-t-il. Se transformant lui-même en chef d'orchestre, il a enregistré sa battue à l'aide d'un système de capture de mouvements qui a transcrit ses gestes en informations numériques. Transmises chez Fanuc Robotics France - qui cherche à améliorer l'image de la robotique auprès des PME -, ces données ont été incorporées dans le programme du bras articulé par Laredj Benchikh, expert en robotique industrielle.

Pascal Gautier se dit satisfait du résultat. Sans occulter les limites du système, ni oublier que "l'essentiel du travail d'un chef d'orchestre se déroule pendant les répétitions". Cela ne l'empêche pas de rêver à des prestations simultanées : un grand chef à New York et un robot à Laval jouant de concert...

Michel Alberganti



publié dans : PENSER L'HUMAIN par alain laurent-faucon
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