Il s’agit-là du brouillon de la communication qu’a faite Christine Delphy. Son texte est fort intéressant dans la mesure où il apporte un regard autre que celui qui est communément admis et qui relève de l’opinion dominante. Cela dit, toutes ces remarques dérangeantes renvoient aux très fortes analyses de Patrick Weil que vous avez pu lire dans La République et sa diversité. Immigration, intégration, discrimination.

 





« Race, caste et genre en France »



Communication de Christine Delphy – Congrès Marx, 2 octobre 2004


 

Ce que je vais dire est une tentative sociologique de montrer, dans l’analyse d’un cas particulier, la dynamique qui se crée entre la violence d’en haut et la puissance d’en bas. Je me propose d’analyser l’oppression des populations maghrébines, puis de leurs enfants selon trois axes :

1) le premier est la façon dont la construction sociale qu’est la “ race ” s’articule avec cette autre construction sociale qu’est le “ sexe ”. Ces deux construits sociaux sont bâtis de la même façon, par et pour la domination. Ils interagissent de façon complexe, car il s’agit de deux systèmes de domination qui sont distincts bien qu’ils soient semblables dans leurs mécanismes de production.

2) le second thème est l’hypothèse, que j’ai déjà émise en 2001, que nous assistons aujourd’hui en France, à la création d’un système de castes. Le concept de caste est généralement réservé à l’ethnographie ou à la sociologie du sous-continent indien. On estime souvent que le système de classes n’est pas compatible avec le système de castes. Pourtant, la classe comporte des éléments de caste ; et la caste, à l’instar du sexe, sert à distribuer les individus dans les classes. En dehors du livre classique de John Dollard, “ Caste and Class in a Southern Town ”, qui traite de la place respective des Noirs et des Blancs aux USA, le concept n’est pas conçu comme pertinent par les sociologues et les politologues, marxistes ou non. Pourtant, ce concept est à mon sens opératoire. En effet, tandis que le concept de racisme met l’accent sur des processus, le concept de caste met l’accent sur les résultats des ces processus en termes de structure sociale ; il est en outre plus évocateur d’un système.

3) Dans le sujet que je traite, le débat autour du foulard islamique et de la loi l’interdisant a une place, mais plutôt comme un révélateur ou une étape d’une dynamique qui remonte bien en amont et se poursuit, bien en aval, et qui oppose prioritairement la société française et une partie de ses ex-colonisés qu’elle a transformés en sous-prolétaires et plus largement en caste inférieure. Cette transformation ne s’est pas faite et ne se fait pas sans résistance des victimes de ce processus.

Mon exposé se déroulera donc en analysant la dynamique de ce processus selon trois phases logiques et chronologiques. Cette dynamique peut être décrite comme une tragédie en trois actes à la fois hégéliens et raciniens : oppression, rébellion, puis hélas, non pas libération, mais répression. Nous sommes dans ce troisième acte, mais le rideau n’est pas tombé, la pièce n’est pas finie, c’est ce qui distingue heureusement la réalité de la dramaturgie.

Premier acte : oppression.

Le premier acte de l’oppression remonte à la colonisation de l’Algérie, il y a maintenant plus d’un siècle et demi, puis des autres pays du Maghreb il y a un siècle. A la différence de ce qui se passe en Indochine, la raison mise en avant pour ce traitement différentiel qu’est le statut de l’indigénat est la religion. Deux sortes de Français co-existent dans ce département : les “ Français de souche européenne”, et les “ Français musulmans ”, qui votent dans un collège spécial, comptant pour un 1/5 de l’ensemble des voix.

Dès le début, la question du sexe, ou du genre, est posée comme la ligne de partage entre les deux “ communautés ” ainsi créées : dans le stéréotype raciste créé par le colonisateur, les indigènes ne “ traitent pas bien les femmes ”. La polygamie en particulier, bien que peu pratiquée dans les faits, est considérée par les Français comme un signe, et même LE signe de “ l’archaïsme ” des indigènes.

Le statut de “ Français musulman ” a pour effet de soumettre les femmes de cette communauté à un code civil - appelé “ statut personnel ” concernant le mariage, la filiation, et l’héritage - considéré comme “ en retard ” sur le code français. Il faut pourtant noter et souligner ici que, en dehors de la polygamie, le Code civil français de l’époque n’est guère moins préjudiciable aux femmes que le code musulman. Permettre une dérogation de masse au code civil dans un département français a certes des effets délétères sur les femmes indigènes, qui, à l’instar des Françaises de souche, ne sont pas citoyennes. Mais cela permet aussi de continuer à dénigrer l’islam. Ce dénigrement de l’islam n’est pas, à vrai dire, nouveau. C’est une vielle tradition de l’Europe depuis le temps de la reconquête espagnole, puis des Croisades.

En Algérie occupée, les indigènes de sexe masculin peuvent sortir du statut de sous citoyen : mais à condition de renoncer à leur religion : à leur culture, à leurs croyances, à leur famille et à leur voisinage. Ainsi l’islam devient, sur le plan idéologique et légal, la raison donnée pour leur statut d’indigènes. Ceci permet d’en occulter la raison première et objective : l’occupation et la colonisation.

A partir de la conquête de l’Algérie, le dénigrement de l’islam se fait sur le mode de l’opposition classiquement coloniale entre “ civilisé » et  « barbare” ; et cette opposition, de façon tout aussi classique, fait appel aux rapports entre les sexes. Ignorant leur propre patriarcat, qui leur semble sans doute normal, comme aujourd’hui, les colonisateurs ne parlent des femmes indigènes que la larme à l’œil. Seules les différences entre ces deux régimes patriarcaux — l’Algérien et le Français—sont mises en avant, au dépens de leurs bien plus considérables ressemblances.

Car un point central est omis de la plupart des analyses : les rapports entre la société colonisatrice et la société colonisée sont des rapports entre deux patriarcats. Les protagonistes du conflit colonial sont les hommes, puisque seuls ils ont le statut de sujets dans les deux sociétés, et que dans les deux, les femmes sont des objets, des propriétés. Il est logique que le colonisateur veuille déposséder les hommes autochtones de leur possession la plus précieuse, la dernière qui leur reste aussi, les femmes. Un officiel français du 19è siècle cité par Fanon aurait dit : “ Si nous voulons frapper la société algérienne dans …ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes ”, et ajouté : “ il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent et dans les maisons où l’homme se cache ”. Dans les faits, les Français ne feront rien en faveur des femmes maghrébines. Mais ils mettront en scène quelques campagnes de “ dévoilement ” pendant la guerre d’Algérie, déjà sur le thème de la “ libération de la femme ” ; en réalité ces campagnes ont pour objet, comme les viols commis par les militaires, ou l’utilisation des lascives orientales dans les bordels, de démoraliser les hommes combattants en leur “ volant ” leur bien ultime, les femmes. Et puisque c’est pour détruire l’identité autochtone que le colonisateur a embouché les trompettes de la libération de la femme, les indépendantistes logiquement rejettent celle-ci et présentent le maintien et le renforcement de la hiérarchie entre les sexes comme constitutive de leur projet national.

Sautons quelques décennies, et le Maghreb est indépendant. Les ex-colonisés, déjà présents en métropole avant les indépendances, y viennent encore plus nombreux après. Cette immigration maghrébine, et plus largement africaine, ne posait pas de problèmes à l’époque, parce qu’elle était conçue par les deux parties comme temporaire.

Mais trois événements vont créer pour les Français dits “ de souche ”, les Blancs, un problème qu’ils ne sont pas arrivés à résoudre. Cette immigration est pendant longtemps restée purement masculine, faite d’hommes seuls. Mais ces immigrés qui voulaient au pays, souvent ne l’ont pas pu ; ensuite, en 1974, la loi sur le regroupement familial leur a permis de faire venir leurs femmes en France. Enfin, la loi française sur la nationalité, même modifiée, est restée le droit du sol, et leurs enfants sont devenus français. La société française n’avait pas prévu cette conséquence de phénomènes distincts, elle n’a pas vu que la combinaison du regroupement familial avec le droit du sol la mettrait devant la situation où les enfants des ex-colonisés ont, en théorie, exactement les mêmes droits que les autres Français.

Elle ne leur propose que le statut de leurs parents, alors que ces enfants de la République, forts de leur droit, réclament leur dû de citoyens, et le réclament de plus en plus fort et avec de plus en plus “ d’arrogance ”, comme a dit le ministre Xavier Darcos. C’est ce que Farad Khosrokhavar appelle le “ malentendu ” entre les descendants d’immigrés et la société française, et que j’appellerais son dilemme : la France ne veut pas les accepter, mais elle ne peut pas les renvoyer “ chez eux ”, puisqu’ils n’ont pas d’autre chez eux qu’ici. Devant trouver une troisième voie puisqu’elle refuse la première des quatre fers et que la deuxième lui est interdite, elle tente de maintenir et de renforcer le système de castes : c’est ce que Saïd Bouamama appelle la “ gestion coloniale ” de la crise, et dont l’une des manifestations est la criminalisation de l’islam dont l’affaire du foulard n’est qu’un des symptômes.

Pendant l’après-guerre, les immigrés sont traités peu ou prou comme ils l’étaient quand ils étaient colonisés. Mais, travailleurs invités, ils ne formulent aucune revendication. Ils acceptent les travaux les plus durs, les salaires les plus bas, le parcage dans les bidonvilles, ils se font tout petits et rasent les murs. Leur seul but est de pouvoir envoyer de l’argent au pays et d’y construire une maison. Subir le racisme en baissant la tête est le prix à payer pour la récompense du retour. Ils ne l’ont pas tous eue, mais ils ont vécu avec l’idée qu’elle était au bout du chemin. Elle explique leur patience, leur humilité, leur résignation à pratiquer leur religion dans des caves. C’est de cet islam que les Français, qui l’ignoraient quand il existait, ont aujourd’hui la nostalgie, et qu’ils honorent du label “ traditionnel ”, comme un camembert AOC. Mais ici, “ traditionnel ” ne signifie pas moulé à la louche, mais invisible. Le meilleur islam en quelque sorte, en tous les cas le seul convenable, i.e. qui nous convienne.

La récompense grâce à quoi les parents supportaient tout n’existe plus pour leurs descendants. Ils n’ont pas de pays où retourner ni de village à retrouver et où se consoler des brimades et oublier les humiliations. L’acquisition de la nationalité française n’a pas créé le mouvement que l’on constate dans les autres immigrations.

Pour les Maghrébins et les Africains, tout se passe comme si le statut d’immigrés de leurs parents devait perdurer de génération en génération. Tant sur le plan matériel que sur le plan de la perception d’autrui, qui les voit toujours destinés à quitter le territoire français. Or, quand on hérite exactement du statut de ses parents, sans mobilité ni probable ni même possible, il ne s’agit plus d’une situation de classe, mais d’une situation de caste. C’est ce que qui est en train de se créer en France. Et le langage l’indique : on parle d’immigrés de la deuxième génération, voire de la troisième génération ; on transforme la situation, par définition situationnelle, d’immigré, en caractéristique quasi-biologique et héréditaire.

Mais si toute une partie du pays, celle qui n’est pas eux, estime que ces descendants d’immigrés ont ainsi hérité du statut de leurs parents, et qu’ils ne sont Français que sur le papier, eux attendent tout autre chose et ont pris au sérieux les principes et les promesses de la République.

Ce racisme a longtemps été traité à la légère, considéré uniquement sous l’angle des attitudes ouvertement racistes de certains, et non pas sous l’angle du traitement objectif de la population concernée. Aujourd’hui encore, il est très difficile, et pas politiquement correct, d’étudier la réalité des discriminations. On sait au moins qu’elles sont énormes, que ce soit dans le logement, donc dans la ségrégation spatiale, dans l’éducation, dans l’emploi, dans la répression judiciaire, puisque les descendants d’immigrés constituent 60 % de la population carcérale.

Ce qui est à peine étudié, en revanche, c’est la souffrance mentale induite par le racisme chez ses victimes. On l’a bien vu lors du débat “ sur le voile ”. La discrimination n’était mentionnée qu’en fin de discussion, sous la forme euphémisée des “ ratés de l’intégration ” . De plus, ces « ratés » de l’intégration sont attribués à cette population elle-même, qui aurait choisi de vivre “ entre soi ” à 30 km des centre-ville, et refuserait de se mêler aux “ Français de souche ”, par snobisme probablement. Ce point de vue du sens commun est aussi le point de vue officiel, celui des RG.

Mais les intéressés, eux, savent que c’est la société qui les exclut. Dans les années 80, ils organisent une formidable “ marche pour l’égalité ”, qui parcourt toute la France. Mais le mouvement sera récupéré par le parti socialiste qui crée SOS-Racisme, destiné à désamorcer cette protestation, et qui y réussira. La révolte respectueuse, la révolte « française », la protestation laïque et républicaine a lamentablement échoué.

Deuxième acte : rébellion

Ainsi, à l’amertume causée par l’expérience quotidienne du racisme, s’ajoute pour cette population l’amertume causée par cet échec. Elle a joué le jeu, et ça n’a pas marché.

Du côté franco-français, on ne s’occupe toujours pas plus de la discrimination ou des ghettos. On se préoccupe de l’intégration, ou de la non intégration des jeunes d’origine maghrébine Mais le sens du mot intégration a été changé : il signifie, au long des reportages télé et des déclarations politiques, l’effort de la part des enfants de Maghrébins pour ressembler en tous points à des enfants de Bretons ou d’Auvergnats. Ils y réussissent, en partie sans peine, mais en partie aussi au prix de reniements. Parler de son enfance, ce qui est une partie importante de la sociabilité, est permis et même recommandé aux Bretons et aux Auvergnats, aux ruraux et aux citadins, qui s’émerveillent des ressemblances et des différences entre leurs expériences respectives. Mais des parents arabes, cela n’intéresse personne. Il vaut même mieux ne pas les mentionner.

Cette population est ainsi prise dans un redoutable “ double bind ” : on la somme de se montrer “ pareille ”, mais on la perçoit et on la nomme “ différente ”. Quoiqu’ils et elles fassent, au terme du cursus, elles et ils échouent toujours à l’examen, elles et ils n’arriveront jamais à satisfaire les critères de francité. Car le Catch 22, la situation perdant-perdant, la clause cachée, c’est que ces critères excluent par définition toute personne d’origine maghrébine ou africaine.

Des générations ont obéi à ces injonctions contradictoires du racisme et du sexisme, qui enjoignent aux dominés de “ gommer ” ET d’assumer dans le même temps leur “ différence ”, jusqu’à ce que certaines et certains comprennent que ce jeu n’est fait que pour les épuiser physiquement et mentalement; que cette “ différence ” qu’on leur jette à la figure n’est rien d’autre qu’un statut inférieur ; une différence qu’on ne peut pas assumer sans accepter sa propre infériorité, et dont on ne peut pas non plus se débarrasser puisque, dans la pensée essentialiste du racisme, elle est inscrite dans votre corps, elle est indélébile. Elles et ils finissent par découvrir la clause cachée : l’inclusion comporte une condition de race, et ils n’ont pas la bonne. 

Que peut-il se passer, en France comme ailleurs, pour les personnes et les groupes pris dans ce genre de double bind ? Quand on vous reproche votre apparence, vos parents, votre origine, toutes choses dont vous n’êtes pas responsables et que vous ne pouvez pas changer ? Vous pouvez soit vivre dans la honte, soit vous révolter contre cette injustice. Car le racisme poursuit les gens jusqu’à une impasse, il les met littéralement le dos au mur. Ils n’ont alors d’autre solution que de se s’agenouiller et de se déclarer vaincus, ou de se retourner et de faire front à leurs agresseurs. Faire front, c’est-à-dire revendiquer ce qu’on vous reproche, refuser la honte. C’est ce que la société française appelle des réactions “ communautaires ”, considérées en France comme condamnables voire dangereuses. L’identité assignée aux dominés par les dominants doit servir à leur faire accepter leur statut inférieur ; pas à leur faciliter la vie, et surtout pas à rehausser une estime de soi détruite par le racisme — ou le sexisme.

Les descendants d’immigrés refusent que leurs origines soient source de honte, et assument l’héritage culturel qu’on leur impute et qui comporte aussi, comme tout héritage culturel, un aspect religieux ; ils le revendiquent plutôt qu’ils le retrouvent celui, car leur « arabité », comme leur islam, sont made in France, au contraire de ceux de leurs parents. Ces revendications que l’on peut dire “ identitaires ”, ou de fierté, ou anti-racistes, ne sont pas exclusives, loin de là, des revendications citoyennes. Mais dans la mesure où elles sont un moyen pour les dominés de lutter contre l’intériorisation de leur statut inférieur, de réparer ce que Goffman appelle une “ identité endommagée ”, elles sont perçues par la société dominante comme subversives.

Troisième acte : répression

Les Franco-français ne s’attendaient pas à cela. Ils pensaient que les descendants d’immigrés accepteraient tout simplement de chausser les bottes de leurs parents ; ils sont choqués que les descendants d’immigrés prennent pour argent comptant leur statut d’égaux.

Le genre joue un rôle important dans ce système de castes. L’hostilité du discours est dirigée surtout contre les hommes, les sujets. Les femmes sont exemptes des stéréotypes les plus négatifs. La “ beurette ” est gentille, par opposition à son frère, le mauvais garçon ou le garçon arabe, c’est la même chose comme le dit Nacira Guérif. Cela explique qu’elles aient un dilemme encore plus difficile à résoudre que les hommes. Soumises au double bind de l’intégration comme examen sans possibilité de réussite, les femmes font l’objet, de surcroît, d’une injonction subliminale. En effet, les gentilles beurettes sont plus plaintes que blâmées. Elles sont plaintes d’être les femmes de ces hommes-là, de ces garçons et pères arabes. On les invite à les quitter. Certaines obéissent, elles quittent leur famille, leur quartier, et se retrouvent isolées. Car la société franco-française, dont elles ne sont plus protégées par leur communauté de sort, utilise alors le premier double bind ; elle cherche et trouve en elles –dans leur nom, dans la forme de leur visage ou dans leur accent-- la différence qui est la marque de l’infériorité essentielle de l’être, la ‘tache humaine’.

Ainsi sont-elles prises, comme l’explique Christelle Hamel, entre d’un côté le sexisme réel de leur milieu --un sexisme exacerbé par le contre racisme, c’est-à-dire la revendication par les garçons du machisme qu’on leur reproche—, et de l’autre la volonté de la société dominante de capturer les femmes de ceux que l’on voit toujours comme des ennemis.

C’est dans ce contexte que naissent les “ affaires du foulard ”, en 1989, en 1994, et celle de 2003 qui a culminé avec la “ loi contre le voile ”. On ne peut comprendre ces affaires, on ne peut comprendre la vindicte publique ait visé ces jeunes filles, parmi les plus dociles élèves des écoles publiques, si on ne comprend pas le rôle éminent du genre dans le système de castes.

On a vu que le Maghrébin, l’Arabe, l’Africain, sont caractérisés dans l’idéologie coloniale et raciste par leur rapport aux femmes, et que la stratégie coloniale consiste à condamner cette culture en tant que particulièrement sexiste, dans le même temps qu’en bonne logique patriarcale, elle essaie d’en capturer, au moins symboliquement, les femmes.

Quand elle réussit, elle est très satisfaite. Ainsi, quand des beurettes dénoncent les tournantes : les viols collectifs, qui ont existé de tout temps, n’ont jamais fasciné le public, et on en entend en général jamais parler, pas plus d’ailleurs que du viol en général. Mais quand cela se passe dans les banlieues, chez des descendants de Maghrébins : la France entière fait mine de découvrir un phénomène inconnu jusqu’alors dans l’hexagone. Et elle profite de la différence décrétée des Arabes pour tuer dans l’œuf toute velléité de découvrir la barbarie sexiste. Elle utilise pour cela un raisonnement biaisé : si cela se passe chez eux, qui sont différents, c’est bien la preuve que cela ne se passe pas chez nous. Ce sophisme permet de faire d’une pierre deux coups : non seulement on condamne à les « autres », mais surtout on s’auto absout du péché dénoncé.

La continuité entre l’image du garçon arabe –le sauvageon-- et l’imagerie coloniale de l’indigène hyper sexué, dangereux pour ses femmes et a fortiori celles des autres, est évidente. C’est le contexte des “ affaires du foulard ”. Je ne parlerai pas ici des raisons très diverses personnelles pour lesquelles des femmes choisissent de porter un foulard. Je n’examinerai pas l’argumentaire pseudo laïque—cela a été fait—ni l’argumentaire pseudo féministe, cela prendrait trop longtemps ; sauf pour réaffirmer que le féminisme est une politique de l’auto émancipation. On ne peut pas être émancipé par autrui, ni de force. Une politique féministe est—ou devrait être-- aux antipodes de la politique de la canonnière; contraindre, exclure et humilier les gens, cela ne peut jamais être “ pour leur bien ” ; cela fait partie du vocabulaire et des outils du colonialisme, c’est étranger et doit rester étranger au vocabulaire et aux outils du féminisme. Le féminisme ne peut pas être raciste sans se nier lui-même. Il faut le réaffirmer : il n’y a pas et il ne saurait y avoir de fardeau de la femme blanche.

Je parlerai seulement de la raison pour laquelle, à mon sens, la vue de quelques foulards plonge la France dans ce qu’Emmanuel Terray appelle une “ hystérie collective ”.

Le colonisé méritait d’être colonisé, parce qu’il n’était pas civilisé : avait une culture, soutenue par sa religion, l’islam, barbare, et cette barbarie était prouvée par son traitement des femmes. Les femmes, victimes de leurs hommes, ce qui n’est pas le cas chez les civilisés qui n’en tuent que 6 par mois, étaient donc les alliées naturelles des colonisateurs, si seulement elles voulaient bien se rallier. Si elle se ralliaient, à la fois on privait les hommes de leur plus grand soutien, et on validait la thèse de leur barbarie de genre. Cet espoir continuait, continue d’exister chez les Français qui traitent les immigrés comme des colonisés, et les enfants des colonisés comme des immigrés. En réalité, les femmes comme les hommes ont été et sont racisées : discriminées, humiliées tous les jours. L’apparition de femmes portant foulard choque les Français, ont répété à l’envi politiques, journalistes et militants laïques, parce qu’ils sont attachés à l’égalité des sexes. Un lecteur du bulletin de la LDH a même écrit que “ le foulard ouvre une brèche dans l’égalité des sexes ”. C’est ainsi que j’ai appris que l’égalité des sexes existait bel et bien en France, et qu’elle était tangible et solide comme une digue, puisqu’on peut “ y ouvrir des brèches ”. C’est l’un des rares bénéfices de cette affaire que de nous avoir ainsi ouvert les yeux sur l’état avantageux de notre pays. Mais trêve de plaisanteries.

Je ne crois pas que les Français soient choqués par un manquement à quelque chose qui n’existe pas, et dont ils n’ont pas très envie que cela existe. Ils sont choqués, outrés, car l’apparition de ces femmes en foulard, met à mal des espoirs non-dits car irrationnels. En effet, d’un côté ils refusent de vivre avec des descendants d’Arabes, mais de l’autre ils ne peuvent pas les jeter à la mer. Mon hypothèse est que devant ce dilemme insoluble, il s’est formé dans leur imaginaire un dessein : prendre les femmes, les prendre même pour épouses, comme l’annonçait il y a une dizaine d’année Emmanuel Le Bras, et ainsi dissoudre la “ race ”. Ce dessein, informulé parce qu’inconscient en France, a été la base de politiques publiques explicites et mises en œuvre dans d’autres pays racistes. Le Brésil par exemple, a eu dans les années 50 une politique explicite d’encourager les mariages mixtes pour ‘blanchir’ la population. On a créé pour la descendance de ces croisements – car ils étaient vus comme des croisements à l’instar de ce qui se fait pour les vaches—une dénomination de couleur, la couleur « mauve », que l’on trouve encore sur les cartes d’identité.

Or le foulard dit aux Franco-français  que leur rêve de diviser les descendants d’immigrés selon des lignes de genre est tombé à l’eau. Que ces femmes ne renieront pas leurs pères, leurs frères, leurs époux. Ensuite, qu’elles ne croient plus à l’image de la beurette émancipée, gagnante ; qu’elles savent qu’elles subissent le même racisme que les hommes. Si le foulard provoque des réactions aussi fortes et apparemment disproportionnées, c’est qu’il est un message fort aussi, qui ressemble à un cauchemar, et qui s’appellerait : “ Refoulé , le retour ”.

Ce sont en effet les effets de la discrimination patente qu’elle exerce qui sont renvoyés comme en boomerang à la société. Le foulard dit à cette société : “ Vous nous avez parquées et marginalisées, vous nous dîtes différentes, eh bien voyez : maintenant nous sommes différentes ”. La femme “ voilée ”, c’est Alien qui débarque chez nous. Mais Alien ne met pas en cause que le “ modèle français d’intégration ”. Alien met mal à l’aise parce sa seule présence met en relief ce qui passe chez nous pour la « libération sexuelle » : l’obligation pour toute femme, à tout moment, d’être « désirable ». Les femmes portant foulard violent cette injonction. Comme le remarquait Samira Bellil quelques mois avant de mourir, l’obsession des uns de nous voiler n’a d’équivalent que l’obsession des autres de nous déshabiller. Or ces deux obsessions sont deux formes en miroir de négation des femmes : l’une veut que les femmes attisent ce désir tout le temps, tandis que l’autre leur enjoint de ne pas le provoquer. Mais dans les deux cas le référent par rapport auquel les femmes doivent penser leur corps reste le désir masculin. Ce que le foulard dévoile, c’est que le corps des femmes n’est pas un corps à soi — un corps pour soi.

De plus, cet Alien rend l’islam visible. Ceci est insupportable aux Franco-français.

L’islam n’ a jamais été que toléré en France. C’était la raison du refus de citoyenneté aux autochtones algériens. Et voilà que ces gens en sont fiers ! Il y a là quelque chose qui défie le bon sens, en tous les cas le sens dominant. On a vu les mêmes réactions d’incrédulité et d’outrage à propos de la fierté homosexuelle.

La domination est fondée sur la “ tolérance ”, qui est l’inverse de l’acceptation : sur l’idée que le dominé, l’homo, le musulman, a une pratique, ou un être, ou les deux, qui sont mauvais. On lui permet d’exister quand même, à condition qu’il admette sa mauvaiseté. Or la preuve que le dominé admet sa mauvaiseté, c’est qu’il en a honte. Et la preuve qu’il a honte, c’est qu’il se cache. Quand les dominés ne se cachent plus, revendiquent leur pratique ou leur être comme équivalents aux autres, ils rompent la règle du jeu, ils brisent le contrat qui leur permet d’exister à l’ombre des dominants. Ceux-ci n’ont d’autre choix que de les rappeler à l’ordre, de les remettre à leur place, de leur montrer qui est le patron. C’est ce qu’a fait la France avec la loi sur le foulard.

Mais le foulard n’est qu’une escarmouche dans l’offensive menée contre les Arabes, les Africains et les Musulmans. Car ce qui est en jeu, c’est d’une part un système de domination local, le système de castes ; mais il est maintenant couplé avec la participation à un projet mondial : la guerre contre le terrorisme qui n’est autre que la guerre contre le monde arabo-musulman, une guerre annoncée sans fin en 2001, puis de cinquante ans, mais qui pourrait, comme le dit Alain Gresh, en durer mille. On ne saurait trop insister sur le fait que la commission Stasi a été plus influencée par l’idée de la guerre de civilisations, de la menace islamique pesant sur l’ensemble du monde « civilisé », de la lutte entre le Bien occidental et le Mal musulman, que par les situations proprement françaises. C’est parce que les partisans de la loi ont su habilement relier le port du foulard par des adolescentes à la menace d’ Al Qaïda, que la France entière s’est sentie menacée.

Ainsi, le racisme franco-français d’inspiration coloniale a été potentialisé par le mythe de la dangerosité du monde arabo-musulman. Les attaques contre ce monde ne datent pas d’hier : cela fait longtemps que des essayistes, généralement non-spécialistes de l’islam, dénoncent celui-ci intrinsèquement fanatique et incompatible avec la démocratie, les droits humains, la modernité, etc. Mais quand en 1991 l’un d’eux Jean-Claude Barreau, conseiller de Pasqua, pour l’immigration, écrivait que « l’intégration passe par l’abandon de la religion musulmane », il passait pour un raciste. C’est maintenant l’opinion des deux tiers des Français. Et l’idée de la conspiration mondiale vient des USA, qui ont besoin et de remplacer le communisme par un autre ennemi, et de soutenir la politique israélienne d’expansion territoriale par le dénigrement de ses victimes : des rabes et des Musulmans. Dès les années 70, Bernard Lewis présentait la théorie du choc des civilisations, mais ce n’est qu’avec sa version huntingtonienne qu’elle « prend » véritablement. Cette période coïncide avec le début d’une politique d’agression des USA envers les pays arabo-musulmans, dont leur soutien à l’agression israélienne contre la Cisjordanie fait partie.

La France participe, quoiqu’elle en dise à cette entreprise de destruction et de massacres à grande échelle ; l’affaire du foulard n’a pu avoir lieu que parce nos représentants et nos médias ont avalé totalement l’idéologie bushienne du conflit de civilisations. Cette propagande est le résultat d’années d’efforts concertés d’essayistes, de journalistes, de lobbies, et bien sûr de gouvernements, notamment US, qui ont besoin de remplacer l’ennemi communiste vaincu et dépecé. Ces efforts voient aujourd’hui leur couronnement dans l’existence d’une vulgate islamophobe et arabophobe qui n’a même plus besoin d’être démontrée ; elle a pris, avec les années, un caractère d’évidence ; elle atteint aujourd’hui un tel niveau de haine qu’on se demande si elle pourra continuer longtemps sans être responsable de lynchages collectifs.

Avec l’affaire du voile s’ouvre donc le troisième acte de cette tragédie française: au premier acte de l’oppression a succédé le deuxième acte de la révolte sous ses deux formes : la revendication sociale et la revendication culturelle.

Le troisième acte, on aurait pu le souhaiter différent, très différent : on pouvait imaginer une France retrouvant ses esprits, reconnaissant le bien-fondé de la révolte, se rendant compte qu’elle a violé tous ses principes, commençant à redresser ses torts, décidée à éliminer les discriminations et à emprunter, pour difficile qu’il soit, le chemin de l’égalité républicaine. On pouvait imaginer en particulier une réponse positive, conforme aux lois de 1905 sur la liberté de conscience, à la demande légitime, légale, que l’islam soit traité sur un pied d’égalité avec les autres religions, croyances et philosophies. Mais l’ensemble de la classe politico médiatique en a décidé autrement et a répondu par la négative et par la répression.

Le parallélisme entre cette répression des protestations pacifiques contre l’injustice en France, et la guerre infinie déclarée par les USA au lendemain du 11 septembre. La méthode est le message disait Mac Luhan : sans s’interroger sur sa responsabilité, sur ses torts, partout, l’Occident réagit à la protestation contre l’injustice qu’il cause par la surenchère. Que ce soit localement, avec ses propres citoyens ou ses immigrés, ou mondialement, le refus du dialogue, de la discussion, de la négociation est constant. A sa place, une politique de punition pour l’exemple, et d’intimidation.

Créer en France un climat où tout Arabe est vu comme un musulman, tout musulman comme un fondamentaliste, tout fondamentaliste comme un terroriste en puissance, bref un climat de quasi-guerre civile a des avantages. Comment, d’un côté, accuser les Arabes et les Africains d’être la cinquième colonne d’un complot international, comment leur imputer à longueur de journée, le dessein de changer le Code civil ? Et en même temps reconnaître qu’ils sont victimes de racisme ? En transformant les victimes en accusés—accusés de complot anti-occidental, accusés d’antisémitisme, accusés de sexisme, mis constamment sur la défensive – la France échappe au devoir, tant éthique que légal, de lutter contre la discrimination raciale. Au moins pour un temps.

Si le troisième acte est mal engagé, la pièce, encore une fois, n’est pas terminée. L’avenir dira si nous allons vers la solidification du système de castes ou vers sa disparition. Mais cette question ne se règlera pas sur le seul terrain français, car elle est liée à la guerre à laquelle nous assistons. Et dans l’une et l’autre guerres, il ne faut pas négliger les facteurs irrationnels, ou affectifs : la culture de l’Occident, et nous sommes occidentaux, quoiqu’on en ait, est une culture de la suprématie. Cette culture ressemble à cette folie dont les Dieux, disaient les Grecs, affligeaient ceux qu’ils veulent perdre.

Elle est l’origine du deux poids deux mesures que le reste du monde reproche à l’Occident, elle est la raison pour laquelle, au lieu de s’amender, l’Occident persiste et signe, et aggrave son cas ; la spirale oppression-répression-révolte, ne cesse de prendre de l’ampleur et de la vitesse.

Devant ce cyclone, la capacité des opprimés est mise à mal, au moins pour le moment. Et on peut craindre que leur patience ne soit à bout, et qu’ils ne désespèrent de l’efficacité de protestations pacifiques et légales devant le rempart dressé par le mélange de démesure, de volonté de domination, d’inconscience et d’arrogance, bref de l’hubris, qui caractérise les rapports actuels de l’Occident avec le reste du monde.


Christine Delphy



publié dans : LES GENRES par alain laurent-faucon
communauté : La commune des philosophes ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander


Le 19e Forum Le Monde – Le Mans, qui s'est tenu du 16 au 18 novembre sur le thème « Masculin-féminin, les nouvelles frontières », a permis de croiser les regards – historique, philosophique, anthropologique, psychanalytique, juridique – sur les brouillages contemporains de la division des sexes. État des lieux.



DOSSIER DU JOURNAL « LE MONDE »

 


Masculin-féminin, les nouvelles frontières

par Jean Birnbaum, journaliste

 
LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07.

 

D'emblée, une lycéenne avait marqué le défi. Fin octobre, lors d'une rencontre au sein d'un établissement scolaire, l'élève avait ainsi interpellé les organisateurs du 19e forum Le Monde-Le Mans : en intitulant cette manifestation "Femmes, hommes : quelle différence ?", n'avez-vous pas d'ores et déjà pris parti ? Cette façon de formuler les choses ne reflète-t-elle pas un choix foncièrement féministe ?

De fait, toute la difficulté était là. D'un côté, le forum s'était donné pour objet cette évidence vécue : le partage du "féminin" et du "masculin", dont l'anthropologue Françoise Héritier affirme qu'il constitue un alphabet universel, et même "un butoir ultime pour la pensée" ; remettre en "question" la réalité de ce partage, c'était bel et bien s'engager sur un sentier périlleux. Mais d'un autre côté, le forum devait rester fidèle à sa vocation philosophique, ne pas se laisser entraîner vers un terrain purement polémique, au moment où les enjeux sexuels reviennent sur le devant de la scène, autour de débats aussi importants que la parité, l'homoparentalité ou encore la procréation médicalement assistée.

Trois jours durant, les intervenants ont donc tenté de conjuguer réflexion, engagement et pédagogie. D'entrée de jeu, l'historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco, la sociologue Irène Théry et l'anthropologue Maurice Godelier ont replacé la différence sexuelle au coeur du système propre à la culture occidentale. Dans d'autres sociétés, a rappelé Irène Théry, la partition masculin - féminin est moins définie en termes d'identités figées que de relations dynamiques, de rôles infiniment mobiles : "Nos sociétés ont tendance à oublier ce jeu dramaturgique, comme si le personnage social était forcément le "masque" de la "vraie" personne...", a-t-elle insisté.

Racontant son expérience auprès des Baruya, en Nouvelle-Guinée, où la domination masculine se traduit par des rites d'initiation extrêmes, Maurice Godelier a, quant à lui, souligné la puissance des "pratiques symboliques" en ces domaines : "L'imaginaire, c'est pas de la blague. C'est du réel, des évidences réelles. Et pour casser ça, faut se lever de bonne heure !", a-t-il averti. A leur tour, le linguiste Reza Mir-Samii, la neurobiologiste Catherine Vidal, l'historienne américaine Laura Frader et la juriste Danièle Lochak sont venus expliquer comment leurs disciplines respectives envisagent non seulement la division des sexes, mais aussi les figures qui en brouillent les frontières.

A commencer par l'identité transsexuelle, dont le déploiement comme phénomène social vient miner le clivage des genres, comme l'a montré la journaliste du Monde Clarisse Fabre. "Le transgenre nous apprend ce qu'est le sexe !", a lancé le philosophe Patrice Maniglier, alors que l'historienne Laure Murat s'apprêtait à esquisser l'aventure du "troisième sexe", celui des travestis, saphistes et autres "antiphysiques" qui "n'ont que la forme masculine et qui sont de véritables femmes au moral", selon l'expression d'un agent de police du XIXe siècle.

Comment ces troubles, ces brouillages, traversent-ils la création langagière et artistique ? Définissant la littérature comme "le royaume des différences", la romancière italienne Elisabetta Rasy a évoqué sa propre expérience d'écriture pour défendre une bipolarité masculin - féminin indissociable de la "tragédie humaine", et qui seule permettrait "l'inscription du corps dans la lettre". La littérature érotique, elle aussi, elle surtout, met en crise les identités. Journaliste au Monde, Patrick Kéchichian a relu les oeuvres de Diderot, Sade ou encore Catherine Millet pour mettre au jour la "pensée" propre à ce type de jouissance textuelle : à chaque fois, "il s'agit de s'avancer dans le désir de l'autre sexe, c'est-à-dire dans un territoire opaque, semé de pièges, éclairé de fausses lumières", a-t-il noté, avant de laisser la parole au réalisateur Sébastien Lifshitz, venu commenter son film Wild Side (2004), l'un des premiers à avoir filmé le corps transsexuel.

"Différence" ou "ressemblance" des sexes ? Bien avant d'être portée sur les écrans de cinéma, cette tension avait déjà été pensée par les textes sacrés des trois grands monothéismes, ainsi que l'ont magistralement montré les philosophes Olivier Boulnois (pour le christianisme), Catherine Chalier (pour le judaïsme) et Christian Jambet (pour l'islam). Et c'est encore autour de cette même alternative entre dualité et confusion des sexes que Sylviane Agacinski et Elisabeth Badinter ont retracé le destin de "l'utopie post-sexuelle" depuis les premiers chrétiens jusqu'à nos jours. Sylviane Agacinski a récusé la tentation de "neutraliser" la dualité des sexes et défendu la perspective d'une "égalité dans la différence". Elisabeth Badinter a rétorqué qu'elle préférait "une égalité entre l'infinie diversité des genres". Avant de conclure, d'une voix grave et insistante : "L'heure est à l'acceptation de notre essentielle bisexualité psychique (...) Le monde qui s'organise selon la différence des sexes est celui dont nous ne voulons plus."



Le droit et la différence des sexes :

 

fait de nature ou construction sociale ?

 

par Danièle Lochak, juriste

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07.

 

La différenciation juridique entre hommes et femmes entérine une dualité où les catégories « naturelles » constituent l'alibi de schémas culturels

Lorsque le droit prend en compte la différence des sexes, la tentation est grande de considérer qu'il ne fait qu'entériner une réalité préexistante : les "hommes" et les "femmes", avant d'être des catégories juridiques, sont des catégories biologiques, et donc "naturelles". Mais ce n'est pas parce que les hommes et les femmes existent comme catégories biologiques ou anthropologiques qu'ils doivent nécessairement exister comme catégories juridiques. Et c'est bien le droit et non la nature qui, en divisant les sujets de droit en "hommes" et "femmes", institutionnalise la différence des sexes et décide de faire de cette différence une donnée pertinente pour régler certaines situations.

Si la référence à la dualité des sexes peut donner l'impression qu'on est dans le registre de la nature, on s'aperçoit vite que cette dualité n'est pas aussi "naturelle" qu'elle paraît, au point que la nature pourrait bien être ici l'alibi d'une distinction enracinée dans des schémas culturels. Lorsque le droit assigne aux individus une identité sexuée - homme ou femme -, lorsqu'il ne veut reconnaître comme couple que celui formé par un homme et une femme, il ne fait en apparence qu'entériner une donnée biologique incontestable. Mais il contribue lui-même, ce faisant, à fonder "en nature" ce qui n'est en réalité que "(re)construction sociale".

Une première manifestation de ce constat est la résistance du droit à prendre en compte les situations qui ne s'inscrivent pas dans le schéma de la distinction dichotomique des sexes masculin et féminin. Chaque individu, à la naissance, doit être déclaré comme étant soit de sexe masculin, soit de sexe féminin, et cette donnée fait partie de son état civil. Cette alternative binaire n'est pourtant pas aussi naturelle qu'elle en a l'air, puisqu'elle ignore les cas d'intersexualité et elle rend particulièrement délicate la gestion des situations de transsexualisme.

L'intersexuation est une variation de l'espèce humaine moins rare qu'on ne le croit, mais que tend à néantiser la division des sexes en deux catégories officielles, laquelle a en réalité au moins autant à voir avec la "culture" qu'avec la "nature". Or cette dualité est loin d'être anodine, puisque, pour se conformer à l'injonction de la société entérinée par le droit, la médecine est amenée à modifier le sexe des nouveau-nés visiblement intersexués et à proposer des traitements aux intersexués afin qu'ils ressemblent le plus possible à l'une des deux catégories de sexes officielles. On pourrait dire qu'ici la nature est contrainte de se plier à la culture, qui impose qu'il y ait deux sexes sur un mode alternatif.

La demande des transsexuels tendant à obtenir la modification de leur état civil s'est, elle aussi, heurtée pendant longtemps à la résistance des tribunaux, qui leur ont opposé différents arguments comme l'indisponibilité de l'état des personnes, l'ordre public et les bonnes moeurs ou encore le fait que le transsexualisme ne peut s'analyser en un véritable changement de sexe. Mais la Cour européenne des droits de l'homme, qui avait très tôt jugé que le refus de modification de l'état civil portait atteinte au droit au respect de la vie privée en empêchant les transsexuels de mener une vie sociale et professionnelle normale, a estimé, dans un arrêt de 2002, que cette interdiction était également critiquable au regard de la notion d'autonomie personnelle, qui inclut le droit pour chacun d'établir les détails de son identité d'être humain.

Cette difficulté du droit et des juges à reconnaître des situations qui ne s'inscrivent pas dans le schéma binaire de la différence des sexes se retrouve lorsqu'ils sont confrontés à la question des couples de même sexe. En dépit des réformes successives qui ont supprimé la dissymétrie des rapports au sein du couple, de sorte que le code civil ne fait plus référence qu'aux "époux" et non plus, de façon sexuée, au mari et à la femme, en dépit des évolutions législatives qui ont reconnu l'existence du couple formé par deux personnes de même sexe (pacs ou concubinage), cette évidence "naturelle" selon laquelle le mariage ne peut unir qu'un homme et une femme est difficile à remettre en cause.

La référence constante à la nature - qu'il s'agisse de la nature biologique ou de la "nature des choses", qui est le nom qu'on donne à l'ordre social tel qu'il a été figé par la tradition - reflète le caractère ouvertement conservateur de la plupart des arguments invoqués pour récuser toute possibilité d'ouvrir le mariage aux couples de même sexe.

Mais on a aussi invoqué - par exemple la sociologue Irène Théry - le risque, en manipulant le droit, de toucher à des distinctions anthropologiques majeures, dont fait partie la différenciation des êtres humains en deux genres, alors que ces distinctions dessineraient un ordre symbolique indispensable aussi bien à la société qu'aux individus. Se référer à l'anthropologie est une façon d'indiquer qu'on entend se situer du côté de la culture et non de la nature. Mais lorsque la démonstration se poursuit en invitant à "reconnaître la finitude de chaque sexe qui a besoin de l'autre pour que l'humanité vive et se reproduise", lorsqu'on fait valoir que, même si un couple n'a pas de relations sexuelles, même s'il n'a pas d'enfants, "il n'en demeure pas moins qu'au plan symbolique la dimension de la filiation lui demeure ouverte", on a le sentiment que les contraintes biologiques affleurent sous les contraintes anthropologiques, au point que la culture devient ici l'alibi de la nature.

Les audaces récentes de la Cour européenne sur la question du transsexualisme, le fait que la Charte européenne des droits fondamentaux garantisse le droit de se marier et le droit de fonder une famille sans faire référence à l'homme et à la femme, ou encore que des législations nationales de plus en plus nombreuses reconnaissent le droit au mariage et à la parenté à tous les couples, inclinent à penser qu'une évolution irréversible est en marche et qu'un jour - qui sait ? - les normes juridiques seront radicalement indifférentes au sexe.




Utopies "post-sexuelles"

 

par Patrice Maniglier, philosophe

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07.

 

Pour échapper aux catégories traditionnelles

Nos sociétés ont promis l'égalité des sexes. Or, qu'on le veuille ou non, cela implique qu'on cesse de tenir compte du sexe en droit (sinon pour l'abolir). Impertinent pour le vote, l'ouverture d'un compte en banque ou le travail, le critère du sexe devrait être pourchassé partout et ultimement disparaître de l'état civil des personnes. Alors seulement nous serons sûrs que la promesse a été tenue.

Mais est-ce à dire que la modernité politique tend vers une pure et simple disparition des sexes de notre vie quotidienne ? Allons-nous cesser d'être des hommes et des femmes, ou même de nous poser la question ? J'entends déjà crier au loup : l'égalité juridique et politique impliquerait donc un appauvrissement culturel et social ? O tempora ! o mores !

Certes, on pourrait répondre que ce n'est pas parce qu'une distinction cesse d'être faite en droit qu'elle perd tout sens. Ainsi, l'Etat est aveugle à la religion, mais l'identité religieuse existe.

Mais on pourrait aussi répondre que l'abandon de toute tentative pour distribuer à la naissance les individus dans des catégories sexuées objectivées et fixées d'avance, ou même pour définir de telles cases entre lesquelles nécessairement tout un chacun devrait se situer à un moment dans sa vie, loin d'abolir la pertinence de la notion de sexe, à la fois permet d'en révéler ce qu'elle a de plus original, de plus vrai, et en même temps laisse tout le champ libre à la découverte et à l'invention de nouvelles formes de sexuation. Pas un appauvrissement, donc, un enrichissement culturel.

Y aurait-il donc une sexuation à n-sexes, pour reprendre l'expression de Deleuze et Guattari dans L'Anti-Œdipe (1973). Peut-on donner sens à cette idée ?

Certains ont déjà parié. Les transgenres, à la différence des transsexuels, ne demandent pas tant le droit de changer de sexe que de ne pas être assigné à un des deux. Ce n'est ni du masculin, ni du féminin, ni même une hésitation entre les deux, et pourtant c'est du sexe, disent ces Galilée de la sexuation.

Le transgenre ne veut pas le dépassement du sexe. Au contraire, il entonne le plus passionné des chants du sexe. Et, en l'arrachant à ses objectivations contraignantes, il nous en révèle peut-être la vérité.

Car qu'est-ce que le sexe, en son sens le plus profond, sinon l'expérience que nous faisons, au noeud le plus intime de notre subjectivité, que notre humanité est inséparable de la possibilité d'être autrement humain, non pas simplement un autre individu, mais une autre forme d'humanité, et sans qu'on puisse nous subsumer les uns et les autres sous une catégorie abstraite, homogène et indifférenciée, qui serait l'Homme-en-général ? L'espèce humaine ne vient-elle pas nécessairement, et comme une condition à son existence même comme espèce, sous les deux formes du masculin et du féminin ?

Mais l'opposition des sexes recouvre cette expérience de la division, qui seule compte au niveau subjectif, par le fantasme d'une complémentarité. Le transgenre, au contraire, revendique une position sexuée qui ne se confonde pas avec l'opposition des sexes. Un sexe différentiel mais non pas oppositif, un sexe qui est singulier, déterminé, relationnel même, mais qui ne se rapporte pas néanmoins à un Autre Sexe qui couvrirait exactement le champ de tout ce qu'il n'est pas, de sorte qu'ensemble ils totaliseraient l'ensemble des possibles.

Un sexe qui ne fonctionne pas selon l'exclusive : "si ce n'est toi, c'est donc ton Autre". Car l'Autre, s'il est vraiment Autre, c'est-à-dire inassignable, irréductible à ce que je peux déduire de Moi-même, ne peut qu'être multiple. Dans une opposition, on peut toujours passer d'un terme à l'autre : il suffit de le soustraire au tout ; l'autre est tout ce que l'un n'est pas. L'opposé de la lumière est juste l'absence de lumière. Mais les termes différentiels ne peuvent pas ainsi projeter l'ombre d'une totalité dont ils seraient les orphelins. Les termes différentiels se rapportent latéralement, de proche en proche, à d'autres termes différentiels, par différence, avec lesquels ils se définissent, sans pouvoir dire qu'ils épuisent ainsi le champ des possibles ni jusqu'où il s'étend.

C'est pourquoi seul un sexe différentiel rend compte de l'expérience de radicale et irréconciliable incomplétude de l'humanité en nous, pourtant consubstantielle à l'expérience même de nous sentir humain. En ce sens, oui, le transgenre, loin d'abolir le sexe, en révèle la vérité.

N'est-ce pas, d'ailleurs, ce que voulait dire un de ses plus éminents représentants, Leslie Feinberg, dans son livre, TransLiberation (1999) : "Tout bien pesé, nous augmentons la compréhension du nombre des façons qui existent d'être un être humain" ? Or l'humanité n'est rien au-delà de cette diversité.



Des sexes emboîtés

 

par Michel Schneider, musicologue et psychanalyste

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07
.

 

Un certain discours politique et moral voudrait faire croire à une possible différence des sexes. C'est une illusion totalement

Le latin sexus vient du verbe secare, qui signifie couper, séparer. Il n'y a de sexe que parce qu'il y a des sexes. Deux. Opposés, comme on n'ose plus dire, tant certains voudraient les voir définitivement séparés ou noyés parmi une infinité de différences. Opposés implique polarité, dualité. Il n'y a de lien que parce qu'il y a séparation, de rapprochement que pour tenter de combler une division première dont le mythe platonicien de l'androgyne coupé en deux donne la figure imaginaire.

Mais demain ? La différence des sexes sera-t-elle encore nécessaire à la reproduction humaine ? D'un côté une sexualité machinique (préfigurée par L'Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari) et, de l'autre, une procréation machinique elle aussi ? Il semblerait que nombre d'hommes de science et de femmes d'affaires rêvent l'avenir de la reproduction selon ces modèles, et il est logique que ceux qui veulent qu'il y ait le moins possible de différence entre les sexes aboutissent au but - ou au résultat - qu'il n'y ait plus de rapports entre les êtres sexués.

Devant ce meilleur des mondes sans sexe(s), peut-être les psychanalystes - et les écrivains - sont-ils les derniers à pouvoir redire ces vérités que la bêtise moderne refuse d'apercevoir. La différence des sexes définit une double limite. La première est biologique et anatomique : il n'existe pas de troisième sexe, et l'appartenance à un sexe ou l'autre ne se choisit pas. Quelle que soit notre orientation sexuelle, tous nous sommes et restons soumis à la différence des sexes, tous condamnés à tenter de l'éviter. Tout est difficile : être un homme, être une femme, un homme qui désire une femme, une femme qui désire un homme.

La méprise de la différence

Et, contrairement à ce que voudrait faire croire l'euphémisée et américanophile désignation des homosexuels par "gay", il n'est pas moins difficile d'être un homme qui désire les hommes ou une femme qui désire une femme. Mais, tout de même, il y a des degrés dans le ratage, le déni, l'échec. Et on peut s'étonner de voir faire des théories ou des lois sur la sexualité des gens qui, manifestement, ont échoué à constituer leur identité sexuelle.

La seconde limite est culturelle et symbolique : chaque sexe se définit dans son rapport à l'autre. Si l'on cesse de définir le masculin et le féminin autrement que dans le rapport de l'un à l'autre, si l'on parle d'une féminité en soi ou d'une masculinité en soi, on se condamne à la méprise de la différence des sexes, à la fois au sens de se méprendre et de mépriser. Les femmes d'aujourd'hui n'ont pas complètement rejeté dans un passé de domination masculine cette forme de leur désir : "Give me a reason to be a woman" ("donnez-moi une raison d'être une femme").

Les hommes, eux, semblent renoncer peu à peu non tant au désir qu'ils ont des femmes qu'à l'idée que ce désir est la clef de leur désir. Ils ne veulent plus voir que "ce que veut la femme" - pour reprendre la question que Freud ne cessa de poser - c'est un homme. Un homme qui la veuille, qui désire qu'elle soit femme et ainsi le rende homme.

L'accouplement de l'homme et de la femme n'est pas l'accomplissement de retrouvailles. Les deux sexes s'emboîtent tant bien que mal, se complètent peu. Ils ne sont pas faits l'un pour l'autre. Mais ils se font l'un par l'autre. Deux incomplétudes s'explorent. Deux inconnus vont un temps ensemble (coït vient de co-ire, cheminer ensemble), puis se désassemblent. Chacun s'en remet à l'autre de ce qu'il ignore de lui-même et attend de l'autre qu'il lui donne une raison d'être ce qu'il est. Give me a reason to be a man.



Admirable différence

 

par Olivier Boulnois, philosophe

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07.

 

Seule la Bible permet de penser la séparation des sexes sur un mode positif et non comme la perte d'une « origine » androgyne

La dualité des sexes peut se comprendre de deux manières. La première consiste à poser un androgyne primitif et à expliquer la division par une chute, comme le fait Platon dans Le Banquet. La seconde consiste à partir d'une dualité avant la chute et à s'interroger sur les voies de son unification, comme le fait le double récit de la Genèse.

Ces deux textes disent quelque chose de notre rapport au monde : l'un est tourné vers "l'usage des plaisirs" (comme disait Foucault), l'autre vers l'étonnement devant l'autre. Pourtant, derrière ces deux figures de la différence sexuelle, il y a deux images de Dieu très différentes.

La Genèse nous dit explicitement que la dualité des sexes est l'image de Dieu dans l'humain. Mais le mythe du Banquet est aussi un discours sur le divin ; nous y trouvons un dieu jaloux de la puissance des hommes, qui les soumet à la division des sexes pour garder le pouvoir.

Mircea Eliade a montré que les mythes d'androgynie expriment une certaine représentation religieuse. L'androgynie humaine reflète l'androgynie divine ; selon cette conception, Dieu est une puissance absolue, il n'est limité par rien, et tous les contraires doivent coexister en lui, y compris le masculin et le féminin. L'androgyne humain représente alors la forme humaine de la toute-puissance.

Dans le mythe biblique, au contraire, la sexualité suppose la découverte de l'autre comme un don. Si l'image est ce qui rend visible ce que nous ne voyons pas, l'image de Dieu qu'est la dualité sexuelle permet d'entrevoir la transcendance de l'absolu. La découverte de l'autre comme différent, et qui pourtant lui est assorti, est la manière dont l'homme découvre le divin.

Or, précisément, le Dieu de la Genèse n'est pas un dieu jaloux qui entendrait brider la liberté humaine pour conserver sa toute-puissance. C'est un Dieu qui s'efface pour laisser à ses créatures la tâche de se rencontrer chacune dans l'autre, pour commencer l'histoire (à la fois sainte et criminelle). Car c'est une manière pour elles de le rencontrer lui, le Tout autre.

Dieu donne à l'homme la femme comme vis-à-vis pour qu'ils s'entraident et se complètent ("une aide qui lui soit assortie", 2, 18). Comme Dieu, la femme est pour l'homme objet d'émerveillement dans son altérité ; "celle-ci est l'os de mes os et la chair de ma chair" (2, 23). Elle est à la fois différente et "plus intime à lui-même que lui-même" ; ce n'est pas un hasard si je dois ici employer l'expression qu'Augustin utilisait pour désigner le rapport de l'homme à Dieu.

Car l'humain ne peut connaître Dieu qu'en se connaissant lui-même. Et il ne peut se connaître lui-même qu'en se connaissant dans l'autre, homme ou femme. C'est même la connaissance de l'autre qui rend possible la connaissance de Dieu. Le don de Dieu à l'homme pourra alors se changer en gratitude pour l'émerveillement qui lui est donné dans la personne de l'autre.

C'est pourquoi un poème d'amour comme le Cantique des cantiques a toujours été interprété, de la tradition juive jusqu'à Jean de la Croix, comme un modèle du rapport de l'homme à Dieu. Ce rapport de don, de désir, de gratitude, d'émerveillement, s'appelle aussi l'amour.

 

publié dans : LES GENRES par alain laurent-faucon
communauté : La commune des philosophes ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander



Faisant suite aux interventions du 19e Forum Le Monde – Le Mans sur le thème « Masculin-féminin, les nouvelles frontières », deux entretiens ci-après reproduits - l'un avec la neurobiologiste Catherine Vidal et l'autre avec la philosophe Sylviane Agacinski - permettent de prolonger les débats. Et de retenir au moins deux points essentiels :

1°) « L'être social échappe toujours au déterminisme biologique » – comme le rappelle Catherine Vidal - car le cerveau de l'humain est le siège de la pensée.

Or, à la naissance, « seulement 10% des connexions entre les neurones sont présentes. Les 90 % restants vont se construire progressivement au gré des influences de la famille, de l'éducation, de la culture, de la société ».

Par ailleurs, c'est justement grâce à un cerveau « unique en son genre » que « l'humain est capable de court-circuiter les programmes biologiques associés à l'action des hormones ». En conséquence de quoi, sur « le plan comportemental, tout ce qui relève de l'humain se fait d'abord sur des constructions mentales ».

2°) Le genre « n'efface pas le sexe – comme le souligne Sylviane Agacinski -, parce que la dualité sexuelle reste à l'horizon de toutes les possibilités de la sexualité ».

Par exemple, « les homosexualités ne sont pas la même chose pour les hommes et pour les femmes » et « les transsexualismes ne sont pas semblables, ni dans leur forme ni dans leur étiologie pour les hommes qui se sentent femmes ou pour les femmes qui se sentent hommes ».

Quant à cette inquiétude masculine concernant la différence des sexes, Sylviane Agacinski y voit « une très, très vieille angoisse qui s'est exprimée à travers la mythologie, les religions, mais aussi la psychologie. On constate que les femmes incarnent aux yeux des hommes la partie la plus charnelle de l'humanité. Or cette partie charnelle est inquiétante, parce qu'elle signifie en même temps la puissance de donner la vie et la mortalité ». Mais les femmes aussi « sont inquiètes de la différence sexuelle, parce que, au fond, l'autre sexe reste toujours pour chacun une espèce de mystère ».

D'ailleurs, cette inquiétude par rapport au désir sexuel et par rapport « à l'incomplétude dont le sexe donne le sentiment : je ne suis qu'un homme ou qu'une femme », s'est exprimée dans deux rêves très particuliers : l'androgynie pour les dieux et les hommes ; l'absence de sexe pour les ressuscités – comme l'espéraient les premies chrétiens.





DOSSIER DU JOURNAL « LE MONDE »


 


« Nous avons tous des cerveaux différents »

 

Entretien avec Catherine Vidal, neurobiologiste, directrice de recherche à l'Institut Pasteur - Propos recueillis par Anne Chemin
 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07.

 
L'être social échappe toujours au déterminisme biologique

 

QUESTION - Les cerveaux des femmes sont-ils différents de ceux des hommes ?

Oui et non. Oui, parce que le cerveau contrôle les fonctions physiologiques associées à la reproduction, qui sont différentes selon le sexe. Non, parce que le cerveau est le siège de la pensée et, pour que cette pensée émerge, le cerveau a besoin d'être stimulé par l'environnement. C'est un facteur essentiel. A la naissance, seulement 10 % des connexions entre les neurones sont présentes. Les 90 % restants vont se construire progressivement au gré des influences de la famille, de l'éducation, de la culture, de la société. Ainsi le cerveau, grâce à ses formidables propriétés de "plasticité", fabrique sans cesse des nouveaux circuits de neurones en fonction de l'expérience vécue par chacun. Il en résulte que nous avons tous des cerveaux différents. C'est bien ce que montrent les nouvelles techniques d'imagerie cérébrale comme l'imagerie par résonance magnétique (IRM) : la variabilité dans la forme et le fonctionnement du cerveau entre les individus d'un même sexe l'emporte sur la variabilité entre les sexes.

QUESTION - Ces résultats contredisent les observations des neurologues du XIXe siècle sur la taille des cerveaux...

Pour la plupart des neuroanatomistes de l'époque, le fait que les hommes aient en moyenne un cerveau plus gros que celui des femmes n'était pas lié à leur stature, mais à leur supériorité intellectuelle. Pourtant, on savait par les rapports d'autopsie qu'il n'existe aucun rapport entre la taille du cerveau et l'intelligence. Ce qui compte en matière de cerveau et d'intelligence, ce n'est pas la quantité mais bien la qualité des connexions entre les neurones.

QUESTION - On dit souvent que les femmes ont une forte aptitude au langage et que les hommes se repèrent mieux dans l'espace. Cette idée reçue a-t-elle un fondement scientifique ?

Cette vision simpliste remonte à la "théorie des deux cerveaux" lancée il y a quarante ans ! Des études cliniques avaient montré qu'il existait des asymétries entre les deux hémisphères. De là, le pas a été un peu vite franchi pour expliquer les différences entre les sexes par des différences de latéralisation cérébrale. Ainsi, les compétences des femmes pour le langage seraient dues à un hémisphère gauche dominant, tandis que les bons scores des hommes dans l'orientation spatiale et en mathématiques viendraient d'un hémisphère droit plus performant. Ces idées sont de nos jours complètement dépassées. L'imagerie cérébrale montre que les deux hémisphères sont en communication permanente et qu'une fonction comme le langage recrute une dizaine d'aires cérébrales dans les deux hémisphères, indépendamment du sexe.

QUESTION - On dit aussi que l'agressivité est liée, chez les hommes, à la présence d'une hormone mâle, la testostérone. Cette idée a-t-elle un fondement scientifique ?

Chez les rats et les souris, il y a un lien entre le taux de testostérone et l'agressivité. De même, les hormones sexuelles jouent un rôle très important chez les animaux dans les comportements de rut et d'accouplement qui correspondent à la période d'ovulation de la femelle. Mais l'être humain échappe à ce déterminisme. Le moment des rencontres et le choix du partenaire n'ont plus rien à voir avec les hormones, l'agressivité non plus.

Au cours de l'évolution, l'Homo sapiens a été doté d'un cerveau unique en son genre avec un cortex cérébral qui a dû se plisser en circonvolutions pour arriver à tenir dans la boîte crânienne. Si on déplisse virtuellement ce cortex, on obtient une surface de 2 m2 sur 3 mm d'épaisseur ! C'est dix fois plus que chez le singe. Et notre cortex est beaucoup moins réceptif à l'action des hormones. Voilà pourquoi l'humain est capable de court-circuiter les programmes biologiques associés à l'action des hormones. Sur le plan comportemental, tout ce qui relève de l'humain se fait d'abord sur des constructions mentales.

QUESTION - Pour vous, le masculin et le féminin sont donc avant tout des notions culturelles ?

A la naissance, le petit humain ne connaît pas son sexe, il va devoir l'apprendre à mesure que se développent ses capacités mentales. Entre 1 an et demi et 2 ans, seulement 10 % des enfants sont capables de se désigner en tant que garçons ou filles. C'est l'influence du milieu familial, social, scolaire qui va faire que l'enfant va progressivement adopter des comportements correspondants aux schémas identitaires masculins ou féminins.

Si d'ailleurs les contraintes biologiques jouaient un rôle majeur dans les comportements des hommes et des femmes, on devrait s'attendre à observer des traits invariants communs à toutes les civilisations. Ce n'est pas le cas. A l'échelle de l'individu ou de la société, il n'apparaît pas de loi universelle qui différencie les conduites des hommes et des femmes. La règle générale est celle de la diversité culturelle, rendue possible par les formidables propriétés de plasticité du cerveau humain.




L'égalité des sexes est-elle synonyme d'équivalence ?


 

Chat - LEMONDE.FR | L'intégralité du débat avec Sylviane Agacinski, philosophe, professeure agrégée à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, lundi 19 novembre 2007.

QUESTION - Pensez-vous qu'il y ait une différence biologique dans les différences hommes-femmes ? ou bien est ce purement culturel ?

Sylviane Agacinski : Il faudrait peut-être distinguer entre la différence sexuelle, qui s'inscrit dans l'ordre biologique de la reproduction, et la différence de genre (gender), qui touche au désir sexuel, à la vie sexuelle plus généralement. Cette différence a été dégagée par Robert Stoller à partir de l'étude du transsexualisme. Certaines personnes sont biologiquement hommes et se sentent femmes, ou l'inverse. Cependant, le genre n'efface pas le sexe, parce que la dualité sexuelle reste à l'horizon de toutes les possibilités de la sexualité. Par exemple, les homosexualités ne sont pas la même chose pour les hommes et pour les femmes. Les gays ne sont pas des lesbiennes. De la même façon, les transsexualismes ne sont pas semblables, ni dans leur forme ni dans leur étiologie pour les hommes qui se sentent femmes ou pour les femmes qui se sentent hommes. Enfin, les possibilités de choix de genre, qui sont multiples, ne changent rien à l'interdépendance des sexes en matière de procréation.

QUESTION - On parle quasi exclusivement d'égalité pour évoquer les rapports hommes-femmes. Ce concept est-il vraiment opérant, et ne faudrait-il pas prôner l'équité ? Biologiquement par exemple, la femme ne sera jamais l'égale de l'homme, notamment parce qu'elle enfante.

Sylviane Agacinski : La différence n'est pas tant entre l'égalité et l'équité, que justement entre l'égalité et les différences. Le contraire de l'égalité, c'est l'inégalité de droits. Mais en revanche, le contraire de l'égalité n'est pas la différence. Je veux dire par là n'est pas la dissemblance. C'est pourquoi d'un côté, nous avons des hommes et des femmes qui diffèrent sur certains points, par exemple leur rôle dans la procréation, la pilosité ou la musculature. On ne fait pas de compétitions sportives en opposant des hommes et des femmes. Autrement dit, la différence signifie en l'occurrence une absence d'équivalence. On ne peut pas remplacer un homme par une femme ou inversement. En revanche, on appelle égalité la sphère d'équivalence qui crée des droits égaux. Aujourd'hui, dans les activités économiques ou politiques, on considère que des hommes et des femmes peuvent remplir les mêmes fonctions. En ce sens-là, ils sont interchangeables, ils peuvent faire les mêmes métiers. Et c'est ce que signifie leur égalité. Pour conclure, il y a des sphères d'activité où nous sommes échangeables, équivalents, et d'autres sphères où nous ne sommes pas équivalents.

QUESTION - Pensez-vous que l'on puisse pour autant parler d'une identité féminine ?

Sylviane Agacinski : Si l'on devait parler d'identité féminine, il faudrait corrélativement parler d'identité masculine. Ça n'a pas de sens autrement. Mais je ne suis pas sûre qu'il faille raisonner en termes d'identité. Je pense qu'il s'agit davantage non pas de caractères différents, comme lorsqu'on compare un couteau et une fourchette, par exemple, ni même de fonctions différentes, sauf dans le cas de la procréation, où là, justement, nous ne sommes pas équivalents. Par exemple, la gestation n'a pas d'équivalent masculin. Cela crée une manière d'être, une expérience féminine, peut-être plus qu'une identité. Le mot identité me gêne par sa fixité, sa stabilité. Les hommes comme les femmes sont des êtres qui changent, par exemple à différents moments de leur vie, mais qui gardent entre eux certaines modalités d'action, plutôt masculines ou plutôt féminines.

QUESTION - Pensez-vous que les hommes se sentent inquiétés par cette égalité des sexes au point d'en ralentir le mouvement ?

Sylviane Agacinski : D'un côté, oui, certains sont inquiétés par l'égalité des sexes, au sens de l'égalité des droits et de l'égalité des chances. Parce que cela menace parfois leur place, leurs emplois, leurs fonctions. Par exemple, dans la vie politique, s'il y a plus de femmes députées, il y a un peu moins d'hommes. Donc pour ceux qui sont déjà en place, l'égalité est parfois une menace. D'un autre côté, les jeunes générations – enfin, on peut l'espérer – voient les avantages de l'égalité des sexes. Et les transformations qui en résultent. Les femmes qui travaillent, qui ont des responsabilités dans n'importe quel domaine, sont plus libres et plus responsables que les "anciennes femmes" au foyer. Je crois qu'il y a dans cette égalité nouvelle de nouveaux rapports plus heureux dans la société, mais aussi dans la vie privée, entre hommes et femmes. Mais j'ajouterai pour finir que les hommes, je crois, continuent d'être inquiets de la différence des sexes. C'est une très, très vieille angoisse qui s'est exprimée à travers la mythologie, les religions, mais aussi la psychologie. On constate que les femmes incarnent aux yeux des hommes la partie la plus charnelle de l'humanité. Or cette partie charnelle est inquiétante, parce qu'elle signifie en même temps la puissance de donner la vie et la mortalité. Ils ont peur de ça. Par ailleurs, les femmes aussi sont inquiètes de la différence sexuelle, parce que, au fond, l'autre sexe reste toujours pour chacun une espèce de mystère.

QUESTION - Selon vous, quels sont les principaux éléments qui font obstacle à l'égalité des sexes dans le couple ?

Sylviane Agacinski : Le couple, c'est le type de relation qui conjugue intimement le problème de l'égalité et celui de la différence. Dans un couple homme-femme, la relation sexuelle et amoureuse est forcément dissymétrique. Pour des raisons charnelles, corporelles. Il y a toujours des formes de dissymétrie dans une relation sexuelle, même avec le même sexe. Mais le couple, c'est aussi une relation d'égalité dans laquelle on s'efforce aujourd'hui de partager les responsabilités et les tâches : éducation des enfants, par exemple, sans parler des tâches domestiques que peu d'hommes, tout de même, se résignent à partager... C'est un des points les plus résistants en matière d'égalité. C'est pourquoi on parle aujourd'hui de "parité domestique". Mais c'est un combat très difficile.

QUESTION - Êtes-vous toujours opposée à l'homoparentalité ? Si oui, votre position basée sur l'argument de l'altérité vous semble-t-elle toujours pertinente au regard des nombreuses études faites aux Etats-Unis sur le développement des enfants issus de familles homoparentales montrant l'absence d'impacts de ce type de couples sur la santé psychique ou la sexualité de leurs enfants ? En quoi l'altérité sexuée, biologique serait-elle LE paradigme des altérités ou différences humaines ?

Sylviane Agacinski : Ma position, qui est d'ailleurs plus questionnante que dogmatique, ne concerne pas l'éducation des enfants, mais leur filiation. Je pense qu'il faut toujours du masculin et du féminin pour faire naître un enfant. Et même pour le fabriquer en laboratoire. Autrement dit, je crois que l'établissement d'une filiation, pour un enfant, doit se faire de façon bilatérale qui désigne le côté mâle et le côté femelle, même lorsqu'il y a don de gamètes.  En revanche, on peut évidemment élever un enfant sans qu'il y ait nécessairement un couple des deux sexes. Mais dans ce cas, on ne peut pas dire à l'enfant qu'il a deux pères ou deux mères, mais plutôt, par exemple, qu'il a un père et un beau-père, père naturel ou père adoptif, ou encore une mère et une belle-mère, mère naturelle ou mère adoptive.

QUESTION - vous parlez de conception, mais dans l'homoparentalité il s'agit d'éducation, et la filiation est de toute façon toujours une fiction.

Sylviane Agacinski : Oui, la filiation est en un sens une fiction. Comme dans le cas des parents adoptifs. Mais la question est de savoir si cette fiction est totalement arbitraire ou non. Si elle était totalement arbitraire, on pourrait donner à un enfant trois ou quatre pères, ou trois ou quatre mères. Le "deux" n'aurait aucun sens. En revanche, s'il y a les deux côtés de la parenté, c'est parce que la filiation s'est étayée sur la génération bisexuée. Donc la question est de savoir si l'on veut continuer, symboliquement, à signifier cette bilatéralité de la procréation.

QUESTION - Ce sont les femmes qui élèvent les futurs hommes, pensez-vous que les femmes d'aujourd'hui élèvent les petits garçons de manière différente dans l'apprentissage de la virilité ?

Sylviane Agacinski : C'est une question délicate. Je ne suis pas sûre que ce soient les femmes qui puissent enseigner la virilité aux petits garçons. Je crois qu'elles peuvent attendre du petit garçon, éventuellement, qu'il soit viril, mais il me semble que ce sont les modèles masculins qui lui permettent d'accéder à sa virilité. D'abord, les petits garçons ne sont pas élevés que par des femmes. Ils ne sont pas dans un monde exclusivement féminin. Heureusement ! Les femmes découvrent aussi – ça a été mon cas, par exemple – une virilité chez leur petit garçon qu'elles n'avaient ni imaginée ni anticipée. Je n'avais pas pensé à acheter des petites voitures pour mon petit garçon, et on m'a expliqué à la crèche qu'il aimait ça par-dessus tout. Finalement, je crois que c'est à partir de la diversité des hommes et des femmes autour de lui, mais aussi dans la littérature, dans le cinéma, etc., qu'un petit garçon trouve à se situer sexuellement.

QUESTION - Sur les sites de rencontres Internet, beaucoup de femmes cherchent de "vrais hommes". Les femmes sont-elles malgré tout, et de manière ambiguë, à la recherche d'hommes au comportement protecteur et dominateur ?

Sylviane Agacinski : Cette recherche signifie au moins que la différence homme-femme n'est pas effacée. Je serais plus réservée sur le rapport entre "vrais hommes" et "dominateurs". Je ne pense pas qu'un homme fort ait besoin d'être dominateur. C'est plutôt à la fois un homme qui assume sa virilité sexuelle sans arrogance particulière et qui aime suffisamment les femmes pour ne pas leur imposer une manière d'être. En ce qui concerne la protection, j'ai l'impression qu'elle est toujours réciproque. Il y a toujours des façons de protéger celui ou celle qu'on aime, et cela relève de configurations très singulières. Ce qui est sûr, c'est que l'on n'est plus, tout de même, dans les stéréotypes du protecteur au sens financier du terme par exemple.

QUESTION - Sept ans après la loi sur la parité, un bilan honnête ne conduirait-il pas à dire que c'est un demi-succès seulement ? Voire un demi-échec ? Que faire en particulier dans le cas de l'Assemblée, où le mode de scrutin n'est pas un scrutin de liste permettant des listes paritaires ?

Sylviane Agacinski : Oui, la question est bien posée. Parce que la parité est un vrai succès dans tous les cas où l'on a affaire à des scrutins de liste. Dans le cas des scrutins uninominaux, la chose est forcément plus difficile, et les contraintes financières qui pèsent sur les partis politiques pour les obliger à respecter la parité ne suffisent pas. On a affaire à des cas particuliers, à la résistance des députés en place. Il faudra laisser le temps faire son œuvre, à côté de la loi. A la fois pour que les femmes soient plus disponibles pour les responsabilités politiques, et pour que les partis pratiquent plus spontanément la parité.

QUESTION - Pensez-vous qu'on puisse, à terme, arriver à la formulation d'un idéal asexué de l'individu ? Que la recherche de l'égalité des sexes puisse faire disparaître le sexe de l'équation sociale ?

Sylviane Agacinski : Personnellement, je ne trouve pas du tout que ce soit un idéal. Mais il est vrai que c'est un très vieux rêve. Les premiers chrétiens, par exemple, souhaitaient qu'au paradis, les ressuscités n'aient plus de sexe. D'autre part, on a aussi beaucoup rêvé, pour les dieux ou pour les hommes, de forme androgyne. C'est un rêve qui exprime l'inquiétude par rapport au désir sexuel et par rapport à l'incomplétude dont le sexe donne le sentiment : je ne suis qu'un homme ou qu'une femme. Mais la question est de savoir si, si nous étions asexués, est-ce que le désir survivrait. Sartre dit par exemple que ce que je désire dans l'autre, ce n'est pas forcément un autre sexe, mais c'est toujours un autre sexué. Je crois, en effet, qu'il y a un rapport intime entre l'existence sexuée et le désir, la vie sexuelle. Donc ne rêvons pas d'être asexués. Maintenant, tout, dans l'existence sociale, n'est pas sexué. Donc l'égalité n'est pas contradictoire avec la sexuation.

QUESTION - Comment percevez-vous l'amour entre hommes et femmes aujourd'hui ?

Sylviane Agacinski : La manière d'envisager aujourd'hui les hommes et les femmes dans la sexualité est souvent un peu triviale, notamment dans les magazines, par exemple. Ce qui manifeste pour moi une sorte de désenchantement sexuel. On parle de moins en moins de la force extraordinaire du désir amoureux, et de plus en plus des plaisirs marchandisables. Le marché va dans ce sens (prostitution, images pornographiques, jouets sexuels, etc.). Il s'efforce de fournir des plaisirs reproductibles, c'est-à-dire des marchandises.  Et même la procréation constitue un marché en pleine extension (ovocytes, sperme, ventres féminins, et même les enfants, on voit ça tous les jours). Je préférerais qu'on parle davantage du désir qui nous porte vers quelqu'un, qu'il soit homme ou femme.

Chat modéré par François Béguin

 

publié dans : LES GENRES par alain laurent-faucon
communauté : La commune des philosophes ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander

Présentation