C'est Durkheim qui, le premier, a fait de l’intégration un concept central, à cette nuance près : pour lui cette notion caractérise les sociétés – certaines sont plus « 
intégrées » que d’autres – et non les individus. « Dans son esprit, l’intégration n’a donc pas grand-chose à voir avec le sens qu’on lui donne couramment aujourd’hui d’insertion ou d’appartenance, notent Denis Fougère et Nadir Sidhoum. Pour Durkheim, une société intégrée est une société dans laquelle la vie collective est intense, une société où le « moi individuel » s’efface au profit du « moi social », une société où le sentiment d’appartenance collective est fort.

« Le problème est alors de définir à partir de quel seuil les inégalités font peser une menace sur l’intégration sociale ainsi définie. Sans pouvoir répondre complètement à cette question, on peut être néanmoins attentif à deux critères : la persistance des inégalités et le cumul des déficits culturels, sociaux et économiques pour certaines personnes et certains groupes, phénomènes qui tous deux renforcent le sentiment d’isolement ou de relégation sociale. »

Autre point important évoqué par
les deux auteurs Denis Fougère et Nadir Sidhoum : la pauvreté – ou la précarité (il y aurait beaucoup à dire sur le choix du mot) – est un phénomène multidimensionnel, comme l'a montré le prix Nobel Amartya Sen. Les ennuis d'argent, les fins de mois difficiles – ou cette « insuffisance des ressources monétaires », dixit les économistes et les technocrates – n'en sont que l'une des composantes. Car il faut prendre en compte les conditions générales de vie dues à un tel état, sans oublier toutes les formes de déliaisons et de désaffiliations sociales : le logement, la scolarité, le savoir, la culture, l'absence de reconnaissance, la solitude, la maladie, etc.




Les nouvelles inégalités et l’intégration sociale


 

Dossier in Horizons stratégiques - n°2 – octobre 2006 - Revue trimestrielle du Centre d’analyse stratégique - sur le site www.strategie.gouv.fr

 

Denis Fougère, Nadir Sidhoum


 

Denis Fougère est directeur de recherche au CNRS et professeur chargé de cours en économie à l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae) et à l’École Polytechnique. Il est membre du Centre de recherches en économie et statistique (Crest, Insee). Il est conseiller scientifique au Centre d’analyse stratégique et au ministère de l’Éducation nationale (DEPP). Il est par ailleurs Research Fellow au Center for Policy and Economic Research (CEPR, Londres) et à l’Institut zur Zukunft der Arbeit (IZA, Bonn). Ses domaines de recherche sont l’évaluation des politiques publiques, l’économétrie du chômage, l’intégration des immigrés et de leurs enfants, et l’analyse des déterminants socio-économiques de la délinquance. 

Nadir Sidhoum est conseiller technique au Département des Études, de l’Evaluation et des Statistiques au sein de la Direction générale de l’Agence nationale pour l’emploi. Il enseigne également l’économie à l’université de Paris III. Ses activités portent sur les aspects conjoncturels du chômage et sur le chômage infra-communal.


Au-delà d’un certain seuil, les inégalités apparaissent comme socialement intolérables, elles affaiblissent le sentiment d’appartenance collective et deviennent une menace pour la cohésion de la société elle-même [1]. C’est en ce sens que peuvent être compris et analysés les liens entre la situation économique et l’intégration sociale, celle-ci n’entretenant pas de liens mécaniques et univoques avec la situation économique des personnes ou des nations. Des inégalités qui perdurent et/ou se cumulent peuvent engendrer des comportements défavorables à l’intégration, tels la résignation et le renoncement à toute participation sociale, ou la révolte, l’hypothèse étant qu’une société inégalitaire mais très mobile a une probabilité plus forte d’être intégrée qu’une société aussi inégalitaire mais où les clivages sociaux séparent des populations durablement hétérogènes [2].

Notre analyse insiste sur deux constats : la persistance des inégalités et leur concentration (le cumul des déficits culturels, sociaux et économiques pour certaines personnes et certains groupes). La montée continue du chômage et de la précarité des trajectoires professionnelles a engendré une exclusion durable d’une part croissante de la population hors de la sphère de l’emploi et des revenus d’activité, favorisant l’apparition d’une nouvelle pauvreté et l’enkystement dans la société française d’un noyau dur de personnes, et parfois de ménages entiers, durablement privés d’emploi. Ces nouvelles formes de pauvreté sont de plus en plus concentrées dans certaines zones urbaines ou péri-urbaines3.

L’action publique, au-delà du renforcement de ses axes classiques (accompagnement et réinsertion des chômeurs, désenclavement de certaines zones géographiques, aide sociale et accroissement parallèle des moyens budgétaires), devrait être davantage ciblée sur des mesures ou des domaines fondamentaux pour l’avenir de la société française. À ce titre, des dotations beaucoup plus importantes sont nécessaires à l’éducation des enfants vivant dans des ménages pauvres ou dans des territoires caractérisés par un fort taux de non-emploi. Cet effort devrait se déployer sur l’ensemble du système éducatif (y compris dans l’enseignement supérieur).

Ces vingt dernières années, de multiples dispositifs d’action publique sont apparus dans divers domaines (emploi, santé, ville, discriminations, formation, etc.), sur le plan national et local, pour limiter la désintégration sociale liée à la crise économique durable en France. Cette multiplication faite souvent dans l’urgence et parfois par opportunité politique a favorisé une sédimentation des dispositifs, coûteuse pour les finances publiques, et un empilage dénué d’architecture globale et incohérent dans le temps. L’accumulation des annonces politiques et l’empilement de mesures aux effets mal identifiés nuisent à l’efficacité des dispositifs et ont pour résultat d’affaiblir la crédibilité de l’action publique. Pour augmenter l’efficacité de leurs interventions, le gouvernement et l’administration devraient assumer une véritable évaluation de leurs actions. Notre objectif ici n’est pas de dresser un bilan des politiques publiques, mais de se concentrer sur la question de leur évaluation. Ces préconisations font l’objet d’une seconde section.

1. Des éléments de diagnostic

1.1. Chômage de masse et précarisation des trajectoires professionnelles

Quelques paradoxes de long terme, observés après la fin des Trente Glorieuses, éclairent le contexte actuel de désintégration sociale :

- au cours de ces 27 dernières années (1978-2005), la France s’est économiquement enrichie (+ 72 % de PIB hors inflation), alors que dans le même temps le chômage a augmenté dans de très fortes proportions (+ 148 % de demandeurs d’emploi cherchant un emploi à temps plein en CDI en France métropolitaine), l’emploi n’ayant que peu progressé sur la période (+ 16 % dans les secteurs principalement marchands) ;

- malgré des inflexions à certaines périodes, le chômage est resté massif et la précarité de l’emploi s’est accrue (sur dix ans, de janvier 1995 à décembre 2004, l’ANPE a enregistré 58 millions de demandes déposées par près de 22 millions de personnes ; 57 % de ces personnes ont connu plusieurs épisodes de chômage, près de quatre demandes en moyenne par personne) ;

- l’alternance entre périodes de chômage et périodes d’emploi frappe la majorité des demandeurs d’emploi. Ainsi, si l’on considère la cohorte des travailleurs entrés en chômage au 2ème semestre 1993 (soit 2 479 560 personnes en France métropolitaine), la moitié a connu au moins une seconde période de chômage au cours des deux années suivantes (ce sont des chômeurs récurrents), et cette proportion s’élève à presque 70 % au bout de 6,5 ans ;

l’exclusion sociale se concentre sur certaines populations (immigrés, femmes, jeunes, personnes peu qualifiées ou peu diplômées) et certains territoires, particulièrement les quartiers de la politique de la ville où le chômage sévit deux fois plus.

[...]

Face à ces évolutions, les pouvoirs publics ont développé des dispositifs relevant de philosophies d’action différentes et ciblant souvent des publics particuliers. Ces dispositifs peuvent se résumer ainsi :

- une politique de réduction de la population active, en grande partie associée aux restructurations industrielles dans la seconde moitié des années 1980 et au début des années 1990. La mesure-phare en a été le recours massif aux préretraites ;

- la levée de certaines restrictions quantitatives et réglementaires qui encadraient la confrontation entre l’offre et la demande de travail ; la suppression de l’autorisation administrative de licenciement et l’assouplissement de l’encadrement juridique des différentes formes de contrat figurent parmi les mesures les plus représentatives de cette catégorie ;

- le développement de contrats de travail spécifiques pour des publics ciblés (chômeurs de longue durée, jeunes sans qualification), pour lesquels l’État prend en charge une partie significative des coûts ;

- la réduction de l’écart entre le coût du travail supporté par l’employeur et la rémunération nette après prélèvements perçue par le salarié. La mesure la plus emblématique est ici l’allègement des charges patronales sur les bas salaires ; il faut également citer les dispositifs qui ont essayé d’améliorer les conditions du retour à l’emploi des allocataires de minima sociaux (mesures d’intéressement pour les bénéficiaires de minima sociaux, RMA, etc.) mais qui, selon plusieurs études, ont principalement bénéficié aux ménages dont le revenu est situé dans la partie la plus haute de la distribution des revenus des ménages modestes ;

- la politique de réduction du temps de travail.

Le dynamisme des créations d’emploi enregistrées au cours de la seconde moitié des années 1990 et la bonne tenue de l’emploi face au ralentissement conjoncturel du début des années 2000 témoignent des effets positifs de ces politiques, même si des déséquilibres persistent.

1.2. Les freins socio-économiques à l’intégration sociale


1.2.1. L’évolution de la pauvreté


La pauvreté monétaire, stable de 1984 à 1996, baisse jusqu’en 2001, mais sans bénéficier aux ménages les plus pauvres, souvent dépourvus de qualification, pour toucher alors 3,6 millions de personnes. Depuis le ralentissement de la croissance économique intervenu au second semestre 2001, plusieurs indicateurs (notamment le nombre d’allocataires du RMI) témoignent d’un probable retournement de tendance en matière de pauvreté monétaire [4]. Ainsi, selon l’Insee, le taux de pauvreté monétaire (au seuil de 50 % de la médiane des revenus) est passé entre 2002 et 2003 de 5,9 % à 6,3 %.

Parmi le noyau dur de personnes au chômage, figurent des personnes souffrant de problèmes de santé ou des personnes fragilisées par un accident de la vie (divorce, veuvage, etc.). La France, faisant du retour à l’emploi le fondement de sa politique de lutte contre le chômage, n’exclut pas pour l’instant du principe d’insertion professionnelle ces catégories de personnes très fragilisées par des problèmes de santé ou certains handicaps, contrairement à certains pays (Danemark, Pays-Bas, Royaume-Uni, lesquels accordent une prestation sociale spécifique – incapacity benefit – avec, en contrepartie, un droit au travail limité excluant les bénéficiaires de la statistique du chômage et alors que la majorité d’entre eux souhaite travailler).

Les dispositifs d’action publique n’ont pas jusqu’à présent permis d’enrayer véritablement l’apparition de ce noyau dur de pauvreté, les modes d’indexation des différentes prestations sociales étant loin d’être uniformes et équitables (une partie de ces prestations est indexée sur les prix à la consommation évoluant moins favorablement que le salaire moyen ou que le Smic ; les allocations logement, qui jouent un rôle fondamental dans les ressources des ménages pauvres, sont indexées sur une base éloignée de l’évolution réelle des loyers). La dynamique de retour à l’emploi n’est pas vraiment enclenchée pour ces populations (les emplois retrouvés par les allocataires du RMI sont le plus souvent des emplois aidés, temporaires ou à temps partiel).

Les pauvres cumulent maintes difficultés par ailleurs récurrentes qui entravent l’accès à l’emploi et à la vie sociale : des contraintes financières et matérielles, des problèmes de santé (les risques de mauvaise santé ou de décès s’aggravent dans les populations les plus touchées par la précarité malgré l’effet bénéfique de la Couverture maladie universelle sur les renoncements aux soins pour raisons financières), une pénurie renforcée de logement social au vu de la demande (un million de personnes sont par ailleurs hébergées chez un tiers, parent ou ami), pour les ménages les plus pauvres des difficultés croissantes d’accès à un logement (entre 1988 et 2002, les loyers payés par les ménages les plus pauvres ont augmenté en moyenne de 80 % et leur revenu de 30 %) doublées de difficultés d’accès aux services bancaires et financiers. Le recours à l’emprunt plonge une part accrue d’entre eux dans le surendettement.

Les inégalités sociales en matière de réussite scolaire des enfants restent très fortes et apparaissent tôt. Les échecs et sorties précoces du système sont très marqués socialement et touchent surtout les enfants d’ouvriers et d’inactifs, en raison principalement de l’illettrisme, longtemps sous-estimé, et de la pauvreté monétaire (le taux de retard en sixième est de 35 % pour les enfants des familles les plus pauvres, contre 12 % pour les enfants des ménages les plus riches).

Selon le CERC (2004), leurs enfants restent enfin particulièrement frappés par les inégalités :

-environ un million d’enfants de moins de 18 ans, soit près de 8 % de l’ensemble, vivent en dessous du seuil français de pauvreté monétaire de 560 euros et près de deux millions, soit près de 16 % de l’ensemble des moins de 18 ans, en dessous du seuil européen de pauvreté monétaire de 670 euros ;

-les enfants d’étrangers non européens sont les plus touchés (un quart du million d’enfants pauvres).

1.2.2. Un marché du travail marqué par la précarisation et une protection sociale inadaptée

a) La progression des emplois précaires à bas salaires

De 1990 à 2002, la part d’actifs occupés dans des emplois précaires à des salaires inférieurs au salaire médian a augmenté pour les hommes (5,9 % à 7,5 %) et encore plus les femmes (7,6 % à 10,4 % d’après les enquêtes annuelles sur l’emploi de l’Insee), celles-ci représentant toujours la majorité des chômeurs mais dans une moindre mesure (55 % à 52 %), et étant fortement et de plus en plus surreprésentées dans les emplois temporaires et aussi à temps partiel (près de trois-quarts des salariés occupant des emplois précaires à temps partiel et à bas salaires sont des femmes) [5].

b) Une précarisation accrue des trajectoires professionnelles

Les trajectoires professionnelles ont subi une précarisation croissante depuis 1982 (c’est-à-dire des passages plus fréquents par le chômage ou l’emploi précaire), hormis durant les deux périodes d’amélioration sensible de la croissance économique (1986-1989 et 1997-2000). La progression de ce phénomène est particulièrement illustrée par les statistiques provenant des enquêtes sur l’emploi réalisées par l’Insee entre 1982 et 2002 (voir Fougère, 2003). En vingt ans, la proportion d’actifs en chômage ou en emploi précaire aux trois dates d’enquête est passée de 4 % des actifs à plus de 9 %, après avoir atteint un maximum égal à 11 % en 1997. Ce phénomène concerne principalement les plus jeunes et les moins qualifiés, groupes dans lesquels les proportions de travailleurs précarisés atteignent respectivement 21 % et 11 % en 2000-2002 ; il n’épargne pas pour autant les adultes et les plus éduqués, groupe dans lesquels la proportion de travailleurs précarisés a également augmenté, pour se situer respectivement à 8 % et 4,5 % en 2000-2002.

Si on couple cette précarisation avec la baisse de la mobilité salariale, c’est-à-dire la baisse des chances de progression salariale au cours de la carrière, observée en France mais aussi aux États-Unis et en Angleterre [6], le diagnostic s’assombrit. Il associe en effet précarisation et stagnation des progressions salariales. S’il perdurait en longue période, ce couplage inquiétant signifie que 8 % à 10 % des actifs pourraient être confinés dans une situation de précarisation accrue et ne pas voir leur salaire augmenter au cours de leur carrière [7].

c) Des difficultés croissantes d’insertion professionnelle pour les jeunes

Les difficultés d’emploi des jeunes ne se démentent pas et se prolongent bien au-delà des premières années de vie active, structurant des trajectoires professionnelles marquées par une précarité croissante. Selon l’Insee, le taux de chômage des jeunes actifs de moins de 24 ans était en 2005 de 24,6 % pour les femmes et de 21,4 % pour les hommes. Une étude récente de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, 2005) portant sur les cotisations versées aux régimes de retraite par les jeunes entrant sur le marché du travail, constate le retard pris par les générations nouvelles dans le versement des cotisations. À 25 ans, plus de six cotisants sur dix nés dans les années 1950 avaient validé au moins 20 trimestres d’assurance contre moins de la moitié des générations nées entre 1966 et 1970. Ce retard est dû pour partie au prolongement des études, mais il vient aussi indéniablement d’une insertion sur le marché du travail plus difficile. À l’âge de 30 ans, parmi les trimestres validés sans contrepartie de cotisations, la proportion de ceux relatifs au chômage a beaucoup augmenté : cette part, quasi inexistante pour les générations les plus anciennes, est passée de 10 % pour la génération 1954 à 38 % pour celle née en 1970 [8].

d) Une protection sociale mal adaptée aux évolutions du marché du travail

Même si la multiplicité des formes juridiques des contrats de travail joue un rôle dans la précarisation des trajectoires, la précarisation et l’insécurité sociale [9] ont des racines plus profondes que le support juridique dans lequel elles prennent forme [10]. Les entreprises recourent en effet le plus souvent à la flexibilité externe. Elles hésitent ou même se refusent à mettre en œuvre des solutions mobilisant les ressources internes, notamment celles qui impliquent une modulation accrue des temps de travail ou une ré-orientation de la politique de formation continue vers les salariés les moins qualifiés.

Or, l’instabilité dans l’emploi a des conséquences directes sur la protection sociale des salariés. C’est notamment le cas pour l’ouverture des droits à l’assurance-chômage qui est conditionnée par des périodes minimales de cotisations, c’est-à-dire une ancienneté suffisante dans l’entreprise. Les groupes de travailleurs les plus soumis à la précarité des relations d’emploi sont ceux qui se voient de fait exclus des droits. On assiste ainsi à un véritable dualisme du marché du travail.

Cette situation traduit un décalage croissant entre l’architecture d’un système de protection sociale conçu en période de plein emploi et les évolutions apparues depuis une trentaine d’années. C’est l’ensemble de la protection sociale qui devrait être repensé, pour prendre en compte les grandes tendances des marchés du travail contemporains : augmentation de l’activité féminine, discontinuité des trajectoires dans les phases d’insertion ou de ré-insertion sur le marché du travail, et instabilité croissante des carrières professionnelles.

1.2.3. Le sur-chômage des travailleurs étrangers et des Français enfants d’étrangers

Pour les travailleurs de nationalité étrangère, aux pertes d’emploi plus fréquentes se sont ajoutées des difficultés spécifiques de reclassement et de retour à l’emploi. Leur taux de chômage est strictement le double du taux de chômage des travailleurs de nationalité française, voire le triple pour les travailleurs étrangers originaires d’un pays d’Afrique (28 % pour les Maghrébins et 23 % pour les autres) [11].

L’éducation ne protège que très peu de ce sur-chômage (en 2002 à niveau d’études inférieur au baccalauréat, 30 % des travailleurs maghrébins étaient au chômage contre 10 % des travailleurs français ; à niveau d’études égal ou supérieur au baccalauréat, les taux sont respectivement de 25 % contre seulement 6 %).

La situation professionnelle des Français varie de manière significative selon l’origine géographique de leurs parents : les Français dont l’un au moins des parents est originaire du Maghreb sont de fait les plus touchés par le chômage (17,6 % sont chômeurs contre 6,8 % des Français dont les deux parents sont nés français) et parmi eux plus fortement les jeunes Français non qualifiés (29,9 % de chômage pour ceux avec une origine maghrébine contre 12,4 % pour ceux dont les deux parents sont nés français).

Les études supérieures ne les protègent eux aussi que partiellement du sur-chômage (18,1 % des jeunes Français d’origine maghrébine ayant fait des études supérieures sont en chômage, contre seulement 6,5 % des jeunes Français dont les deux parents sont nés français). Le fait d’avoir fait des études supérieures divise par deux les proportions de chômeurs dans chaque catégorie, mais ne réduit pas l’écart : les jeunes Français d’origine maghrébine sont deux fois et demie plus souvent en chômage que les jeunes Français d’origine française, quel que soit leur niveau d’études [12].


NOTES :

[1] Cet article fait suite aux travaux conduits en 2004 et 2005 sur le thème des critères socio-économiques de l’intégration dans le cadre du Groupe Sigma du Commissariat général du Plan. Il a fait l’objet d’une intervention du premier auteur au colloque Faire société en France et en Europe au début du XXIe siècle organisé par le Centre d’analyse stratégique le 25 avril 2006 au Sénat. Les auteurs tiennent à remercier les membres du Groupe Sigma, et plus particulièrement Catherine Borrel, Pierre-Yves Cusset, François de Singly, Jacques Donzelot, Pascale Flamant, Olivier Galland, Cécile Jolly, Olivier Mongin et Lucile Schmid, pour leurs remarques et suggestions sur des versions antérieures de ce texte. Les auteurs restent toutefois les seuls responsables de son contenu et de ses éventuelles insuffisances.

[2] Durkheim qui, le premier, a fait de l’intégration un concept central, conçoit cette notion comme une caractéristique des sociétés – certaines sont plus « intégrées » que d’autres – et non des individus. Dans son esprit, l’intégration n’a donc pas grand-chose à voir avec le sens qu’on lui donne couramment aujourd’hui d’insertion ou d’appartenance. Une société intégrée est une société dans laquelle la vie collective est intense, une société où le « moi individuel » s’efface au profit du « moi social », une société où le sentiment d’appartenance collective est fort. Le problème est alors de définir à partir de quel seuil les inégalités font peser une menace sur l’intégration sociale ainsi définie. Sans pouvoir répondre complètement à cette question, on peut être néanmoins attentif à deux critères : la persistance des inégalités et le cumul des déficits culturels, sociaux et économiques pour certaines personnes et certains groupes, phénomènes qui tous deux renforcent le sentiment d’isolement ou de relégation sociale.

[3] Cet aspect du phénomène est analysé en particulier par Maresca et Poquet (2003) et Maurin (2004). Voir la bibliographie en fin d’article.

[4] La plupart des éléments de cette analyse proviennent du rapport 2003-2004 de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Rappelons toutefois que l’insuffisance des ressources monétaires ne résume pas le niveau de la pauvreté, phénomène par essence multidimensionnel. Pour faire suite aux travaux de nombreux sociologues et économistes, dont Amartya Sen, il est important de rappeler que la situation de pauvreté est généralement caractérisée par une insuffisance de revenu, mais aussi de ressources matérielles, culturelles et sociales, qui empêche d’avoir des conditions de vie acceptables dans un pays à une période donnée. De ce fait, l’examen de la pauvreté doit reposer sur plusieurs types d’indicateurs, rendant tout à la fois compte des conditions de vie, des ressources financières et du capital culturel et social des personnes et des ménages.

[5] Calculs des auteurs à partir des enquêtes sur l’emploi de l’Insee.

[6] Pour les États-Unis, on consultera l’étude de Buchinsky et Hunt (1999), pour l’Angleterre, celle de Disney (2000), et pour la France, celle de Fougère et Kramarz (2001).

[7] Une étude récente de l’Insee (2006) illustre parfaitement la double tendance à la faible progression des salaires et à l’augmentation du nombre d’emplois temporaires et à temps partiel. Selon cette étude, le salaire annuel net moyen a progressé de + 0,6 % par an de 1998 à 2004. Mais cette hausse moyenne masque des disparités très grandes : si les ouvriers ont bénéficié d’une progression de 0,6 % en moyenne annuelle, et les cadres de 0,5 %, les employés et les professions intermédiaires ont, eux, vu leurs salaires baisser de 0,2 % en moyenne chaque année. Si l’on retient non plus le salaire annuel net moyen, mais le « revenu salarial » qui prend en compte le temps travaillé durant l’année, et qui de ce fait reflète mieux l’augmentation du nombre d’emplois précaires et à temps partiel, la hausse annuelle moyenne n’a été que de + 0,4 % sur la période.

[8] Sur le thème des difficultés d’insertion socioprofessionnelle des jeunes, nous renvoyons à l’analyse de Chauvel (2006).

[9] Nous faisons nôtre ici la définition de l’insécurité sociale proposée par Castel (2003). Selon lui, dans nos sociétés, « la recherche des protections créerait elle-même de l’insécurité. La raison en serait que le sentiment d’insécurité n’est pas une donnée immédiate de la conscience. Il épouse au contraire des configurations historiques différentes, parce que la sécurité et l’insécurité sont des rapports aux types de protections qu’une société assure, ou n’assure pas, d’une manière adéquate (…). L’insécurité, en somme, c’est dans une large mesure l’envers de la médaille d’une société de sécurité » (Castel, 2003, p. 6-7). Et plus loin : « l’insécurité sociale (…) ne tient pas seulement à la montée d’une pauvreté de masse, à la précarisation des situations sociales, y compris dans les classes moyennes, ou à une réduction drastique des prestations sociales. [Elle peut aussi résulter de] l’effondrement des services publics dans un pays en voie de privatisation complète » (Castel, 2003, p. 67).

[10] Ce point de vue, et ceux qui suivent, sont notamment développés dans le rapport du CERC sur la sécurité de l’emploi (CERC, 2005).

[11] Calculs des auteurs à partir des données des enquêtes sur l’emploi de l’Insee.

[12] Calculs des auteurs à partir des données de l’enquête Formation-Qualification Professionnelle réalisée en 2003 par l’Insee.


publié dans : INÉGALITÉS ET INTÉGRATION SOCIALE par alain laurent-faucon
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Une « société intégrée », pour reprendre le concept de Durkheim, est une société où le « moi social » passe avant le « moi individuel ». Mais pour ce faire, encore faut-il qu'il y ait une volonté commune qui s'exprime à travers les institutions de la République et les lois, car le propre de l'homme – le singulier -, comme de tout groupe humain – le particulier qui peut devenir le général -, est de préférer le « chez soi » et « l'entre-soi ». Du temps des Grecs, c'était la Cité qui définissait et garantissait le vivre ensemble – de nos jours, c'est la société, symbolisée par l'État (même si celui-ci est phagocyté par une oligarchie), qui est la gardienne de la vie et des vertus communes.

Or que se passe-t-il ? La logique de l'économie de marché est devenue un nouvel « habiter » qui saisit le tout de l'être, qu'il soit individuel ou collectif – entendez par collectif : la société française. Et cette logique, qui participe de « l'individualisme possessif » (cf. C.B. Macpherson analysant la théorie de l'individualisme possessif, de Hobbes à Locke), va à l'encontre de l'esprit communautaire (qui n'a rien à voir avec le communautarisme). A la « société intégrée » définie par Durkheim, cette logique libérale préfère la société des individus où le « tout-un-chacun » est l'unité de base du système marchand et capitaliste et financier et mondialisé.

Dans un tel système, les stratégies communicationnelles, fer de lance de la société de marché, peuvent s'en donner à choeur joie en invitant l'individu – vous et moi - à penser qu'il est la mesure de toutes choses et qu'il a le droit d'affirmer : c'est mon choix ! A noter, au passage, que Protagoras le sophiste n'entendait pas sa formule de cette façon-là, quand il avançait : l'homme est la mesure de toutes choses. Mais on lui fait dire tellement de bêtises, que l'on a envie de lâcher prise et de ne discuter qu'avec celles et ceux qui ont lu Barbara Cassin, cette philosophe / philologue particulièrement brillante qui a su réhabilter les sophistes et le sophisme ! Et qui a écrit de fort belles pages sur Parménide et sur l'ontologie grammaticale.




Les nouvelles inégalités et l’intégration sociale

 

Suite et fin de l'étude dont la première partie est déjà sur le blog.

 

Dossier in Horizons stratégiques - n°2 – octobre 2006 - Revue trimestrielle du Centre d’analyse stratégique - sur le site www.strategie.gouv.fr

 

Denis Fougère, Nadir Sidhoum

 

 

1.2.4. Intégration et exclusion : le rôle de l’école

Il est important d’évaluer le rôle de l’école dans l’intégration car les jeunes les moins éduqués comptent parmi les principales victimes de la montée de la précarisation.

L’école ne produit pas par elle-même les inégalités ou les facteurs d’exclusion (encore qu’elle puisse les renforcer), mais on est en droit d’espérer, sinon qu’elle les réduise totalement, du moins qu’elle en atténue la portée. C’est donc bien dans cette optique que doit être apprécié le rôle de l’école au regard des processus d’exclusion : parvient-elle à exercer un effet compensatoire suffisamment puissant pour qu’on puisse s’accorder sur l’idée qu’elle joue le rôle « intégrateur » qui est attendu de l’école républicaine ?

a) Un mouvement de massification qui s’essouffle

Il faut d’abord insister sur l’extraordinaire mouvement de massification scolaire qui s’est produit du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, et que l’école française a réussi à accompagner (voir Thélot et Vallet, 2000). Mais les effets de ce succès relatif semblent peu à peu s’être épuisés. On constate, depuis une dizaine d’années, une stagnation des performances. L’accès à l’enseignement supérieur ne progresse plus, et surtout la part des jeunes qui sortent du système éducatif initial sans diplôme professionnel ou sans diplôme général supérieur au brevet ne décroît plus ; elle reste à un niveau élevé (près d’un sortant sur cinq).

Or la formation joue un rôle de plus en plus important pour éviter le chômage et les emplois précaires : chez les jeunes, l’écart des chances d’être ou non au chômage selon que l’on possède ou non un diplôme a sensiblement progressé depuis 25 ans. Pour donner un exemple, en 1990, un à quatre ans après la fin des études, 42,1 % des femmes et 26,8 % des hommes sortis du système éducatif sans aucun diplôme ou titulaires d’un BEPC étaient au chômage ; en 2005, ces proportions s’élevaient à 49,2 % et 44,4 %. Les sortants sans qualification du système de formation initiale sont donc de plus en plus pénalisés.

Si on ne se résigne pas à l’impuissance, comment expliquer cette stagnation des performances pour tenter d’y trouver des remèdes ? Les travaux d’économie et de sociologie de l’éducation comme l’évaluation des politiques publiques mises en œuvre dans notre pays, mais aussi dans des pays étrangers, apportent quelques enseignements [13].

b) Ségrégation sociale, ségrégation scolaire

Un premier registre d’explication pourrait tenir au renforcement de la ségrégation scolaire. Les comportements des familles – par le choix de leur résidence, les demandes de dérogation, le choix d’options – comme les comportements des établissements eux-mêmes – par les politiques de constitution de classes, les politiques visant à attirer certains types d’élèves – renforceraient l’homogénéité sociale et scolaire des groupes d’élèves (soit à l’intérieur des établissements, soit à l’intérieur des classes). Cette homogénéité renforcée profiterait aux meilleurs, mais affaiblirait le niveau moyen des performances des élèves moins favorisés. Au total, les inégalités pourraient s’en trouver renforcées.

En moyenne, le phénomène de ségrégation sociale n’a pas évolué de manière importante depuis une dizaine d’années. Les stratégies d’évitement des familles n’auraient pas connu de montée significative au niveau national. Mais ce phénomène peut se concentrer sur certaines zones urbaines et y exercer un effet local important, peu sensible à un niveau agrégé. De plus, en matière de ségrégation, la disparité entre classes dans un même établissement semble jouer un rôle plus important que la disparité entre établissements : par leurs pratiques de constitution de classes, les établissements généreraient plus de ségrégation qu’ils n’en subissent du fait de la carte scolaire. Enfin, même si elle n’a pas beaucoup évolué ces dernières années, la ségrégation avait parfois déjà atteint un niveau très élevé. C’est ce qu’a mis en lumière le travail de Félouzis (2003) sur la composition ethnique des collèges dans la région bordelaise. Dans cette région, où la proportion des élèves allochtones est relativement faible (7 %), 10 % des établissements scolaires accueillent plus d’un quart de ces élèves. Un des points majeurs de son étude est de montrer que les taux de ségrégation sont bien plus importants en fonction de l’origine ethnique que de l’origine sociale ou du retard scolaire. Il se crée ainsi des catégories d’établissements dominés par l’appartenance ethnique, ce qui ne peut être sans conséquence sur les élèves ou les professeurs.

À elle seule la mixité sociale ne constitue certes pas un gage de réussite. Mais à l’inverse, un renoncement radical à une politique visant, à travers la carte scolaire, à préserver un certain niveau d’hétérogénéité sociale dans les établissements pourrait avoir des effets très négatifs sur la réduction des inégalités. Une récente étude suédoise (Söderström et Uusitalo, 2005) montre que l’abolition à Stockholm des critères de résidence dans le choix de l’établissement a eu pour effet de renforcer fortement la sélectivité du tri des élèves selon leurs aptitudes, mais également selon leur statut socio-économique et selon leur origine ethnique. Au total, la ségrégation s’en est donc trouvée renforcée.

c) Quelle évaluation des politiques éducatives ?

Face à ces inégalités scolaires, les pouvoirs publics ne sont pas restés inactifs et ont tenté de mettre en place des politiques visant à les réduire. En France, cette politique a eu essentiellement une base territoriale, par la mise en place et l’extension progressive des zones d’éducation prioritaire (ZEP). Cette politique a connu une extension très significative, puisqu’on compte aujourd’hui plus de 800 ZEP, scolarisant environ 20 % des écoliers.

Mais c’est précisément ce saupoudrage qui semble constituer la principale limite des ZEP. L’impact négatif suscité par l’effet stigmatisant de l’appellation n’est pas compensé par une hausse significative des moyens alloués aux acteurs du système éducatif concernés, qui restent très en deçà des efforts consentis dans d’autres pays en direction des publics en difficulté. Les différentes évaluations du dispositif sont décevantes et conduisent à s’interroger sur l’efficacité d’une politique territoriale de réduction des inégalités scolaires. Il semble en tout cas qu’une plus forte concentration et un meilleur ciblage des moyens engagés seraient nécessaires [14].

Cette concentration des moyens pourrait conduire à réduire de façon significative, pour les catégories d’élèves en difficulté, le nombre moyen d’élèves par classe, avec des chances qui semblent importantes d’améliorer les performances scolaires. Dans une récente étude, Piketty (2004) montre ainsi que la forte réduction des effectifs d’une classe consécutive à son dédoublement au-delà du seuil de 30 élèves, s’accompagne d’une nette amélioration des performances des élèves.

1.2.5. Une ségrégation urbaine plus sensible

Le renforcement de la ségrégation urbaine est aujourd’hui l’un des plus puissants ferments de désintégration sociale. Sa gravité est soulignée dans un récent rapport du Conseil d’analyse économique (Fitoussi, Laurent et Maurice, 2004) : « la ségrégation urbaine porte en elle une dislocation de la cité, par rupture d’égalité dans les espaces sociaux que sont au premier chef le travail, mais aussi l’école, le logement et les équipements collectifs ; elle a pour symptômes visibles la souffrance des populations défavorisées, leur stigmatisation, les tensions multiples entre personnes et groupes sociaux ».

Cette ségrégation se traduit par une polarisation socio-économique dans l’espace des villes au détriment de certains de leurs quartiers : dans les zones urbaines sensibles (ZUS), le chômage s’aggrave entre 1990 et 1999 passant de 18,9 % à 25,4 % (un habitant sur quatre). Ce sur-chômage est encore plus aigu pour les jeunes actifs de 15 à 24 ans, dont le taux de chômage passe de 28,5 % à 39,5 % [15]. Y vivent les groupes sociaux les moins favorisés, d’où une présence relativement plus importante d’étrangers. Beaucoup de ceux dont l’emploi est localisé dans le centre des grandes villes n’ont pas les moyens d’y loger, d’où une disjonction accrue entre domicile et lieu de travail, les prix des offres de logements tirés vers le haut étant de plus en plus en décalage avec la demande de ces populations.

La ségrégation urbaine, en concentrant les populations les plus défavorisées, accroît ainsi la distance socio-économique entre ces territoires et la « moyenne nationale », et crée parfois des situations quasi irréversibles avec le développement d’économies souterraines.

Une intervention publique forte et soutenue, de la part des pouvoirs centraux et locaux, doit être mise en place pour lutter contre la ghettoïsation et l’exemple américain est ici instructif. Il montre que pour réussir, une politique de déségrégation scolaire doit être couplée, d’une part, à un programme facilitant la mobilité résidentielle des ménages défavorisés, et d’autre part, à des politiques de réduction de la taille des classes et d’augmentation des moyens mis à la disposition des écoles. Aux États-Unis, les programmes de lutte contre la ségrégation urbaine sont centrés autour de « l’action sur les personnes, avec l’idée de les sortir des ghettos via l’affirmative action, ou celle de les amener à se faire les acteurs du changement de leur milieu via la formule des Corporations de développement communautaire (CDC) » (Donzelot, 2003). Cette politique fait de la réhabilitation des quartiers dégradés le moyen de la restauration de la vie communautaire, et de celle-ci, la condition nécessaire pour que les individus puissent retrouver confiance en eux et sortir du ghetto. Elle est caractérisée par un double souci : celui de la transparence financière (accountability), c’est-à-dire la nécessité pour le service public de rendre des comptes à la population, mais aussi le souci d’impliquer efficacement les habitants du ghetto dans le fonctionnement de ce service et dans la surveillance de ses résultats.

Une pluralité de domaines et de modes d’intervention est nécessaire pour lutter contre la ségrégation urbaine, mais les trois axes retenus par le Conseil d’analyse économique sont les suivants :

- resserrer la connexion sociale pour réduire les distances physiques et sociales au marché du travail (désenclavement des quartiers, amélioration des transports collectifs, micro-crédits et aides aux activités économiques créatrices d’emploi dans les zones concernées, politique affirmée d’enseignement et de formation, incluant l’accès aux meilleures écoles et universités pour les élèves les plus méritants, mais aussi le développement des formations techniques et en alternance au niveau local) ;

- renforcer la cohésion urbaine (accélérer la construction de logements sociaux locatifs, favoriser l’accès à la propriété tout en améliorant le cadre de vie dans les zones aujourd’hui défavorisées) ;

- lutter contre les discriminations à l’œuvre dans les processus d’accès à la formation, à l’emploi et au logement.

Ces éléments de diagnostic illustrent que des processus de désintégration sociale puissants sont à l’œuvre aujourd’hui. La persistance d’un chômage de masse et la précarisation de l’emploi ont diffusé dans une proportion très importante de la population (15 % à 20 %) une précarisation plus générale qui réduit l’accès aux droits essentiels (logement, santé), atteint un nombre important d’enfants et de familles et handicape l’avenir de la France. Lorsqu’un pays a entre un et deux millions d’enfants pauvres, comment construire un projet collectif où l’ensemble des Français puisse se reconnaître ?


NOTES :

[13] Une analyse détaillée et pertinente des insuffisances et des rigidités du système français d’éducation est contenue dans l’ouvrage de Duru-Bellat (2006).

[14] Voir les travaux de Caille (2001) et de Benabou, Kramarz et Prost (2005).

[15] Toutefois, le phénomène n’est pas homogène : dans un quart des ZUS, l’évolution de l’emploi a été plus favorable que dans son environnement géographique.


BIBLIOGRAPHIE :

Castel R., 2003, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Le Seuil.

Chauvel L., 2006, « Les nouvelles générations devant la panne prolongée de l’ascenseur social »,
Revue de l’OFCE, n° 96, p. 35-50.

Donzelot J., 2003, « Les nouvelles inégalités et la fragmentation territoriale »,
Esprit, no 299, p. 132-157.

Duru-Bellat M., 2006,
L’inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, Paris, Le Seuil.

Fitoussi J.-P., Laurent E. et Maurice J., 2004, Ségrégation urbaine et intégration sociale, rapport n° 45 du Conseil d’analyse économique, Paris, La Documentation française.
Maurin E., 2004, Le ghetto français, Paris, Le Seuil.

Piketty T., 2004, « L’impact de la taille des classes et de la ségrégation sociale sur la réussite scolaire dans les écoles françaises : une estimation à partir du panel primaire 1997 »,
document de travail, Paris, EHESS.

Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, 2004,
Rapport 2003-2004, Paris, La Documentation française.




SÉGRÉGATION SPATIALE – LA VILLE ET SES

TERRITOIRES



Là-aussi, il faudrait bousculer les stéréotypes de la pensée du sens commun : ce ne sont pas les pauvres, les immigrés, les déclassés, qui cherchent, d'entrée de jeu, « l'entre-soi », mais ce sont les riches. Les gens de peu, les exclus, les déchets sont rejetés dans les marges, à la périphérie, parce que la misère « pollue » les beaux quartiers, les déclasse, et parce que le « ghetto », par ses turbulences, engendre la peur ches les « honnêtes gens », les « braves citoyens », et que cette peur est politiquement « marchande ». Grâce à elle, il est possible de gagner des élections, et, grâce à elle, les mesures les plus impopulaires ne provoquent pas trop de remous.


Les ruses des beaux quartiers


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.09.07.

Être un grand bourgeois, ce n'est pas seulement un état social. C'est aussi habiter les beaux quartiers, une demeure, un château. En faisant tout pour préserver son environnement. Et pour rester entre soi. S'il y a mille manières d'ausculter ces privilégiés, s'intéresser à leur cadre de vie réserve bien des surprises. On découvre grâce à ce livre que, pour perpétuer cet entre-soi, les plus riches se font militants. A leur manière, policée, discrète et souvent persuasive.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, les sociologues auteurs de l'ouvrage, détiennent un quasi-monopole sur leur sujet, la classe dominante. On leur doit plusieurs livres dans la même veine, Dans les beaux quartiers (Seuil, 1989), Voyage en grande bourgeoisie (PUF, 1997), Châteaux et châtelains (Anne Carrière, 2005), etc. Le titre de leur nouvel ouvrage, à la couverture façon dorure ancienne, est tout aussi évocateur : Les Ghettos du gotha. L'allitération était tentante mais l'image est juste. Les plus fortunés vivent dans quelques quartiers huppés de Paris : le 7e, en particulier le faubourg Saint-Germain, le 8e, le nord du 16e, le sud-ouest du 17e et à Neuilly-sur-Seine, qui est un peu le 21e arrondissement de la capitale. Ils fréquentent les mêmes cercles : l'Interallié, le Jockey Club, l'Automobile Club, le Polo... Et ils militent dans les mêmes associations de défense du patrimoine : SOS Paris, le Comité Vendôme, la Sauvegarde de l'art français...

Passés par Sciences Po, l'ENA et quelques grandes écoles, ayant fréquenté, dans leur jeunesse, les mêmes rallyes dansants, plus nombreux à figurer dans le Bottin mondain que dans le Who's Who, leur capital est moins patrimonial que social. Arbres généalogiques prestigieux, endogamie, solidarité familiale et de classe : lorsque son cadre de vie est en jeu, la grande bourgeoisie sait mettre en branle, en coulisses, ses réseaux d'influence patinés par le temps.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot explorent avec minutie cette camaraderie de l'ombre. Ils s'intéressent à un certain "G8", qui regroupe huit associations, socialement très fermées, de défense du patrimoine. L'existence de ce G8 a été officialisée en 2005 par un arrêté du ministre de la culture d'alors, Renaud Donnedieu de Vabres, qui, précisent-ils, figure dans le Bottin mondain "par sa mère" et dont la notice au Who's Who indique "des études à l'IEP de Paris et à l'ENA, une naissance à Neuilly et une adresse personnelle dans le faubourg Saint-Germain".

La collusion (ou la coïncidence) peut paraître mince. Elle l'est moins dans le cas de Neuilly, sur lequel les auteurs s'attardent longuement. Neuilly, qui refuse obstinément de construire des HLM, comme la loi l'y oblige au nom de la mixité sociale. Neuilly, bordé par le périphérique - un tronçon aménagé en tranchée. Neuilly, dont l'avenue Charles-de-Gaulle (160 000 véhicules par jour) sera bientôt enterrée. A grands frais : 1 milliard, trois fois le coût du viaduc de Millau. Neuilly, dont la bourgeoisie a toujours su défendre sa tranquillité (et le prix du mètre carré). Neuilly, dont le maire fut longtemps Nicolas Sarkozy, c'est tout dire.

Ce livre montre, souvent avec pertinence, comment les élites territorialisent leurs intérêts de classe. Quelles élites ? Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ne le disent pas clairement. Ils parlent parfois de la "bourgeoisie", parfois de la "grande bourgeoisie", parfois de la "noblesse", parfois des "riches", ce qui n'est pas la même chose. Tout comme le sociologue Pierre Bourdieu, auquel ils rendent un hommage distancé, ils sont enclins à voir dans le comportement de ces élites, dont ils cernent mal les contours, une ruse des dominants pour perpétuer leur ascendant sur les dominés. Leur enquête est riche d'observations nouvelles, mais leur grille de lecture pêche parfois par simplisme.

Bertrand Le Gendre

Les Ghettos du gotha, de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éd. Seuil, 304 p., 19 €.


publié dans : INÉGALITÉS ET INTÉGRATION SOCIALE par alain laurent-faucon
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