« ... je ne suis pas esclave de l'Esclavage qui déshumanisa mes pères … Il n'y a pas de fardeau blanc, il n'y a pas de mission nègre », déclarait jadis Franz Fanon, l'auteur du subversif Peau noire, masques blancs, qui rejetait toute instrumentalisation du passé. Mais il est vrai aussi, comme le démontre avec brio l'historien Claude Liauzu, que « les choses sont plus complexes aujourd'hui que dans les années 1960. »

« L'avenir s'avance masqué, et aucun universalisme n'est donné - poursuit l'historien. La société française, comme les autres, vit une crise d'intégration et une crise d'identité qui favorise les fermetures, alors même qu'elle est profondément traversée par une pluralité venue non pas d'ailleurs mais de son propre passé colonial. La panne du prétendu modèle d'assimilation des populations immigrées, modèle qui au demeurant n'a pas été exempt de pratiques ségrégatives et de poussées xénophobes, appelle parmi les alternatives une analyse rigoureuse des rapports entre la société française et cette part d'elle-même : l'immigré, l'indigène. »

Je me permets de mettre en exergue ce dernier bout de phrase, car c'est peut-être là que résident tout l'impensé de « ce passé qui ne passe pas » et de ce futur commun que l'on occulte sans cesse :

« ... une analyse rigoureuse des rapports entre la société française et cette part d'elle-même : l'immigré, l'indigène. »





DOSSIER DE PRESSE



« Trop de mémoire, trop d'oubli… » - entretien avec Claude Liauzu

 


Observatoire du Communautarisme

 

http://www.communautarisme.net/Les-enjeux-de-la-memoire_r27.html


Il apparaît nettement que la colonisation et la décolonisation font l'objet d'une intense guerre de mémoires. Toutes sortes d'initiatives entendent commémorer, de façon positive ou négative, proposant à la célébration nationale des dates, des événements, des héros ou des victimes, surtout des victimes. Il est difficile de s'y retrouver, d'autant plus que les revendications, pour être vindicatives, ne sont pas toujours bien explicites sur le plan des faits, et qu'une grande opacité caractérise le jeu des pressions exercées au niveau politique, pour promouvoir la mémoire particulière de tel ou tel groupe. On a plus de dénonciations manichéennes que de clarifications d'une pluralité complexe. Nous avons demandé à l'historien Claude Liauzu de dessiner pour nous le paysage : quels sont les différents groupes de mémoire, quels événements souhaitent-ils mettre en exergue, avec quelles dates symboliques ? Quels sont les débats actuels dans le monde universitaire, de quels autres débats prennent-ils la suite ?

Sophie Ernst : Une première date à réintégrer dans la mémoire nationale française, c'est celle du 8 mai 1945. Commémoration positive, c'est celle de la victoire dans la Seconde Guerre mondiale ; or, c'est aussi celle d'événements terribles en Algérie … voici donc une première ligne de faille mémorielle, celle d'une occultation, d'abord, d'un oubli ensuite ?

Claude Liauzu : 8 mai 1945 : en métropole, on fête la fin de la guerre, la victoire à laquelle ont contribué de nombreux soldats coloniaux débarqués en Italie et en Provence. Au même moment, à Sétif, a lieu une manifestation qui réclame la libération de Messali (grande figure du nationalisme, qui mérite, comme Blanqui, le titre d'Enfermé) et revendique les bénéfices de la démocratie ainsi que l'émancipation du pays : or, elle est réprimée avec brutalité. Elle débouche sur une émeute spontanée. Il a été dit qu'elle avait été organisée par un chef d'orchestre clandestin, c'est toujours ce que disent toutes sortes de partis de l'Ordre en cas de soulèvements de l'en bas de la société, mais elle a été spontanée. Le Constantinois s'embrase. Scénario classique de la situation coloniale, la violence populaire – celle des fellahs paupérisés, du sous-prolétariat - déborde les leaders. En face, 40 000 hommes sont engagés, ainsi que l'aviation. Pire, des milices de civils européens se livrent à des exactions et des meurtres. Le bilan – qui du côté européen s'élève à 110 morts, 10 viols, de nombreuses mutilations - est impossible à établir pour les musulmans. Selon une estimation minimum, il est de 100 contre 1.

Le problème n'est pas dans cette comptabilité macabre, il est dans la rupture devenue irréversible entre les deux communautés. On considère aujourd'hui que ce 8 mai rend la guerre inévitable. Mais, en France, une censure efficace a étouffé l'affaire. Il faut ajouter que le gouvernement est composé alors de gaullistes et de communistes, c'est-à-dire des dépositaires des grands mythes structurant la mémoire : la nation, la Résistance et la révolution. Pour la grande majorité des Français, les « événements » resteront donc invisibles pour longtemps.

C'est le 27 février 2005 seulement que l'ambassadeur de France en Algérie a reconnu qu'il s'était agi d'une « tragédie inexcusable ». Retour du refoulé comparable à celui d'octobre 1961 et de la torture. Comme chaque fois aussi, en pareilles circonstances, les nostalgiques de l'Algérie française fulminent.

Sophie Ernst : Voici donc un des groupes de mémoire très actifs : les nostalgiques de l'Algérie française, ceux qui gardent de la colonisation une image positive. Ce sont eux qui ont poussé récemment à l'adoption de la loi sur la colonisation, du 23 février 2005, dont cet article 4 qui provoque désormais une protestation quasi –unanime des historiens ?

Claude Liauzu : Pour eux, tout rapprochement avec un Etat indépendant depuis 40 ans suscite le rappel de l'abandon d'une province française par la « grande Zohra » (comprenez le général de Gaulle ainsi arabisé et dévirilisé par ce sobriquet !).

L'article 4 de la loi du 23 février ne peut que conforter le regret du bon vieux temps des colonies : « Les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite.

« Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ... » Comme le dit une caricature du Canard enchaîné, le général Aussaresses est ravi. Ce type d'opération n'est pas nouveau de la part des activistes de la mémoire. Parmi les vaincus de l'histoire, d'habitude réduits au silence, les associations « pieds- noirs » sont un cas unique par la surabondance de leur parole, par leur « action psychologique » sur la société française et par leur lobbying depuis 1962.

Ce qui est nouveau par contre, et qui définit le contexte de cette loi, c'est l'affirmation récente d'autres mémoires et la concurrence des victimes.

Sophie Ernst : Il y a quelques années à peine, la mémoire se focalisait sur la question de la torture pendant la guerre d'Algérie, rappelant ou rejouant en France le face-à-face entre l'Etat et les dénonciateurs de la torture - d'une façon un peu étrange, puisque durant le même temps une autre forme de violence, bien présente, faisait rage dans l'Algérie contemporaine.

Mais ce n'est pas un conflit à deux protagonistes, un face-à-face entre bourreaux et victimes : les groupes sont plus nombreux, les enjeux et les perspectives complexes.

On voit bien que d'autres enjeux ont émergé, portés par d'autres expériences. Quels autres groupes de mémoire ? Cela pourrait valoir la peine de les identifier par certains problèmes, intérêts ou revendications en commun, même si au bout du compte, à l'intérieur de ces groupes de référence, les individus ne partagent pas tous les mêmes positions, loin de là ?

Claude Liauzu : On peut repérer trois groupes sociaux qui alimentent les combats de mémoire de ces dernier mois. Ainsi, le contingent, qui a eu « vingt ans dans les Aurès », a obtenu en 1999 la reconnaissance du terme « guerre d'Algérie » dans le vocabulaire officiel, ce qui lui permet d'être assimilé aux anciens combattants de 1914-18 et 1940-45. Auparavant, les droits matériels attribués aux « vrais combattants » ne leur étaient pas étendus, ni la reconnaissance symbolique de la nation, puisqu'il n'y avait pas eu guerre mais seulement ( ?) maintien de l'ordre, pacification, ou opérations, selon le vocabulaire de l'Etat. D'où le sentiment d'avoir perdu leurs vingt ans dans les Aurès, et dans une guerre sale, dont la République ne voulait plus entendre parler, que les jeunes condamnaient (dans les années 70, lorsque le journal satirique Charlie Hebdo donnait le ton à la jeunesse des lycées et facs, la bande dessinée « Duduche » est un règlement de compte de son auteur envers beaufs, sous off…).

Autre groupe, autres enjeux, les harkis et leurs descendants. Abandonnés à la haine populaire et à la vengeance du FLN, ou, pour ceux qui sont parvenus en France, parqués dans des camps loin des yeux et loin du cœur, les harkis revendiquent de plus en plus fortement leur réhabilitation. Indigènes ici, « collabos » là-bas (comme l'a dit le président Bouteflika devant l'Assemblée nationale à Paris), ce sont les véritables vaincus de l'histoire. Au point d'être devenus une sorte de tribu perdue, créée par la société si mal nommée d'accueil, et comme frappés par une malédiction qui se reproduit à travers les générations (1). Il aura fallu l'émergence d'une élite scolarisée pour que leur voix commence à se faire entendre. Une journée d'hommage (prévue d'abord pour solde de tout compte) est devenue annuelle le 25 septembre. La loi du 23 février 2005 aussi a été présentée comme un effort particulier en faveur des harkis. Mais il y a là une ambiguïté entretenue car il faut souligner qu'une partie d'entre eux rejette la dépendance du lobby des anciens de l'OAS, de même que de nombreux pieds-noirs attachés à dépasser les rancoeurs.

Parallèlement, dans le milieu « beur », un travail considérable a été entrepris par des associations depuis les années 1980. Il y a là une réaction à ce que Jacques Berque a appelé « l'humiliation du père ». Ce travail a permis la remontée à la surface de la manifestation du 17 octobre 1961 et de sa répression. De manière plus générale, comme on l'a observé pour d'autres faits de mémoires, un demi-siècle après, beaucoup de protagonistes de ces drames éprouvent le besoin de parler, de même que chez les jeunes, nés longtemps après les crises des décolonisations, s'affirme une demande de connaissance. On peut trouver des analogies avec le cheminement de la mémoire de la deuxième guerre mondiale, des agissements du gouvernement de Vichy et du génocide.

Sophie Ernst : Mais justement, de la même façon qu'il y avait silence officiel mais pas vraiment oubli de la période de Vichy et de la déportation des Juifs, cette mémoire du 17 octobre 1961 n'a jamais été enfouie ! je me souviens bien que c'était un symbole fort porté par le cinéma militant, une sorte de commémoration officieuse qui faisait consensus pour certains courants de gauche ? n'est-ce pas une modalité importante d'existence de la mémoire collective, sur un mode militant – revendicatif, certes, mais de ce fait très vif ? On parle d'occultation, mais d'une certaine manière, la contre-occultation permet à une mémoire collective de se constituer et de constituer une identité de groupe d'autant plus forte. La différence, ce serait qu'une génération s'approprie cette mémoire et travaille à lui donner un statut plus officiel… à obtenir une reconnaissance nationale, fondée sur une connaissance précise. Mais ce sont des commémorations négatives, elles mettent en cause l'image des institutions. Quels sont les obstacles ? Le blocage de mémoire sur l'Algérie brouille également la mémoire et la connaissance des institutions qui ont été durablement et profondément liée à la colonisation. Mais déjà n'y a-t-il pas eu un brouillage, entre deux commémorations, celle de la maifestation de Charonne, celle du 17 octobre 61 ?

Claude Liauzu : Dès le 17 octobre, il y a eu travail de mémoire, puisque les militants anticolonialistes ont été postés sur le parcours de la manif pour être témoins. Et Maspero a sorti un livre, aussitôt interdit.

Si la brutale répression de Charonne a occulté longtemps le massacre de la manifestation du 17 octobre 1961, ce n'est pas seulement parce que, à Charonne, les victimes étaient « blanches », même si cela a facilité la reconnaissance. Elles étaient surtout rouges : et la lutte contre le fascisme, les victimes populaires, l'unité nationale contre les factieux, la paix, tout cela est inscrit avec force dans un registre culturel de gauche, de front popu. Octobre, s'agissait-il d'immigrés ? Jusqu'alors leurs mouvements se situaient dans l'orbite du PC et de la CGT, même la MOI, et l'irruption des Algériens sous l'étendard du FLN bouleverse les habitudes. Quand Krasucki, « issu de l'immigration » juive polonaise critique dans La Pensée, revue du PCF, la thèse de Andrée Michel (la première en sociologie) qui se permet de douter de l'internationalisme de la classe ouvrière française, il est représentatif de la capacité d'intégration de cet internationalisme, mais aussi de ses limites face à la question coloniale. Ce qui a joué pour l'Indochine n'a pas marché pour l'Algérie arabe et musulmane.

Mais le blocage est dû principalement à la France officielle. Confrontée à l'ouverture de la « boîte à chagrins » comme disait de Gaulle, la classe politique a cherché à maintenir le silence le plus longtemps possible. On le comprend : une partie de ceux qui nous gouvernent aujourd'hui encore ont été impliqués dans la guerre d'Algérie. La Ve République est la seule à ne pas célébrer son acte de naissance. Imagine-t-on, sur une place de Paris, une colonne érigée aux héros du 13 mai 1958 ?

Sophie Ernst : Tout se passe comme s'il y avait non seulement conflit entre mémoires de droite et de gauche, gouvernementale et insurgée, mais encore même à l'intérieur de la gauche.

La gauche aujourd' hui se donne volontiers comme anticolonialiste par essence : mais ce n'est donc pas si évident à l'époque ? Ni du côté de la République de Ferry ni du côté des différentes mouvances socialistes ?

Claude Liauzu : La gauche n'est pas innocente ni indemne : Suez, l'état d'urgence de 1955, la « Bataille d'Alger », c'est Guy Mollet. Parmi les décombres de la guerre civile franco-française, outre la IVe République, il faut compter la SFIO, qui aurait fêté ses cent ans cette année.

Ainsi finit, dans la défaite de Dien Bien Phu en 1954, l'humiliation de Suez en 1956 et l'exode d'un million de Français en 1962, une histoire longue de cinq siècles.

Ainsi finit aussi le couple noué depuis 1848 entre la République et la « plus Grande France ». La Deuxième a définitivement aboli l'esclavage et fait des esclaves des citoyens, elle a aussi fait de l'Algérie trois départements, sans attribuer la citoyenneté aux indigènes. La IIIe a étroitement lié son devenir à l'expansion coloniale, à laquelle le nom de Ferry est attaché. Les radicaux, puis les socialistes et enfin les communistes s'y sont impliqués, puisqu'ils sont au gouvernement à la Libération.

Par ailleurs, la culture de la gauche républicaine a eu beaucoup plus de mal à se trouver des affinités avec le nationalisme arabe et l'islam. C'était difficile pour l'universalisme laïque. Relire la presse de la Fédération de l'Education nationale – seul syndicat à ne jamais avoir noué des liens avec l'UGTA avant 1962 - et les publications de la Ligue des droits de l'homme est convaincant à cet égard. La grande majorité de la gauche n'a guère de mémoire anticolonialiste à transmettre. Seules des minorités radicales (on n'a recensé que 500 insoumis) s'engagent dans un mouvement de solidarité avec les Algériens à partir de références diverses – le dreyfusisme incarné par Pierre Vidal-Naquet, le mouvement ouvrier avec Henri Curiel et ceux qu'on appellera les tiersmondistes. Cette appellation recouvre des attitudes contrastées, qui vont de la solidarité avec les « damnés de la terre » à un passage de frontière vers les nouvelles terres promises de la révolution. Partisans, la revue créée par les éditions Maspero a rassemblé divers courants pendant quelques années.

Mais ces convergences étaient fragiles et, contrairement à ce que l'on croit, mai 68, loin d'être un happening tiersmondiste, amorce un retour à l'Occident. L'effondrement des mythes, avec la révélation des goulags tropicaux et du génocide cambodgien a pesé lourd. La révolution iranienne, d'abord perçue comme « spirituelle », révèle rapidement des pesanteurs théocratiques qui ont détourné d'elle les intellectuels. Après avoir été à la mode, les trois continents n'intéressent donc plus la rive gauche de la Seine, où d'anciens maos dénoncent le « mangeur d'hommes » qu'était Lénine et répudient Sartre. Ni fardeau, ni sanglot : l'homme blanc se recentre sur l'Europe qui, enfin débarrassée de ses empires coloniaux, retrouve sa véritable vocation (2). Dans le pays profond, ce qui a dominé c'est le rejet du drame des décolonisations, facilité par le consumérisme généralisé et les Trente Glorieuses. La Corrèze plutôt que le Zambèze, dit-on pour caractériser l'attitude dominante jusqu'à ces dernières années.

Désormais, au contraire, fleurissent cérémonies commémoratives, fondations, lieux de mémoire. Mais cette longue occultation a pesé sur les études historiques.

Sophie Ernst : Nous avons donc parcouru les groupes de mémoire, puis le contexte des idéologies militantes. Qu'en est-il pendant ce temps, de la recherche savante ? Elle prend ses accents dans les débats de la société mais elle a également ses propres inflexions, ses modes et ses priorités.

Claude Liauzu : Durant ce demi-siècle, l'étude de la colonisation a connu des hauts et des bas. Dans les années 1950-60 elle a bénéficié de la naissance du tiers monde. Fernand Braudel parvient alors, avec le soutien de l'UNESCO, à introduire les civilisations non occidentales dans les programmes scolaires. Connaître l'autre, c'est aussi l'appel que lance alors Lucien Febvre, c'est aussi le sens de la conférence inaugurale de Lévi-Strauss au collège de France en 1960. Le grand débat de l'époque oppose les marxistes, qui font de l'impérialisme une donnée centrale du capitalisme, et ceux qui en contestent l'importance, qui contestent aussi les responsabilités de l'Occident dans le sous-développement. A ce renouvellement des problématiques correspond une relève de la garde avec l'entrée dans l'université d'une « génération algérienne » marquée par cette guerre et par la découverte d'un nouvel acteur de l'histoire, les peuples jusqu'ici inertes ou perçus comme tels. Les progrès de la recherche concernent donc les nationalismes et les sociétés dominées.

Avec le recul cependant, les limites de cet aggiornamento sont évidentes, car deux réalités majeures ont échappé aux chercheurs : les racines des pouvoirs autoritaires et totalitaires dans les mouvements de libération et les cultures, qui ne se réduisent pas aux idéologies nationalistes. Par ailleurs, cette histoire qui se recentre sur le tiers monde, peu attentive à la société française, ne lui parle pas, ce qui explique en partie sa marginalité dans une école historique désespérément hexagonaliste. Très étroitement liée au marxisme, elle a subi les effets de sa crise et de son recul dans le paysage intellectuel français.

Cette configuration a permis dans les années 1980 l'affirmation d'un réexamen (parfois tenté par une réhabilitation du libéralisme), d'une réévaluation du rôle de la France outre-mer. Des domaines négligés jusqu'alors, telle l'étude des Français expatriés, sont pris en charge. Des éclairages récents – ceux de l'anthropologie et de l'histoire culturelle - ont déplacé les questions vers des domaines autres que le politique et le national. Enfin, de jeunes chercheurs nés après les crises de décolonisations, qui ne sont donc plus confrontés à des enjeux politiques directs, prennent la relève. Il y a donc beaucoup de renouvellements, une attention envers les études étrangères (américaines plus que des pays du Sud) qui change des habitudes nombrilistes de l'école historique française.

Mais ces avancées scientifiques sont encore mal diffusées dans l'enseignement et la vulgarisation, même de qualité. Il faut préciser que les synthèses ont fait longtemps défaut et qu'on n'a pas un état des questions à jour sur cinq siècles d'histoire (3). On trouve là la plaie du « quadripartisme » historique - c'est-à-dire du découpage classique et très européocentriste entre périodes ancienne, médiévale, moderne et contemporaine - qui, par exemple dissocie l'étude de la « vieille colonisation » esclavagiste et celle de l'impérialisme contemporain des XIXe - XXe siècles.

Les historiens n'ont donc pas réponse à tout, loin de là. Les controverses portent aujourd'hui sur quelques grands thèmes : le poids de l'exploitation économique, la violence coloniale, les effets de la colonisation sur la société et la culture françaises, la crise des valeurs due à la guerre d'Algérie. Dans la conception française, où l'enseignement doit répercuter les certitudes scientifiques, le doute – qui devrait être au centre de l'apprentissage - n'est pas facile à assumer.

Sophie Ernst : On voit donc que ce n'est pas seulement du côté des groupes de mémoire que les controverses partisanes font rage : les chercheurs également sont divisés ?

Claude Liauzu : Par souci de clarification, on peut distinguer trois attitudes chez les chercheurs.

L'une se réclame de l'objectivité, du « regard froid » et s'occupe patiemment d'établir les faits. Selon les règles classiques du métier son pain quotidien est dans les archives. On doit beaucoup à ces « bons ouvriers » disait Marc Bloch.

Un deuxième courant est celui des historiens engagés en leur temps dans les luttes contre la guerre d'Algérie ou du Vietnam, qui ont pris, après la fête des indépendances, la mesure des pépins de la réalité et se sont engagés plutôt dans une analyse critique des mouvements de libération (4).

Un troisième courant entreprend une critique qui se veut radicale de la colonisation. Elle développe l'actuel procès post-mortem du colonialisme et surgit dans une toute autre configuration, dans une période où ont été établis de nouveaux rapports au passé, marqués par la notion de « devoir de mémoire » et de réparation aux victimes. Sur le modèle coupable/victime fleurit une histoire-procès malgré les mises en garde de Marc Bloch : « Pour séparer, dans la troupe de nos pères, les justes des damnés, sommes-nous donc si sûrs de nous-mêmes et de notre temps ? ». « Loin de la guillotine, cette violence sans péril amuse » précisait-il.

Sophie Ernst : Elle se nourrit d'une certaine posture de dénonciation qui est la marque de fabrique de « l'intellectuel engagé », sauf qu'on ne risque plus la prison, mais qu'on en tire une certaine plus-value à la fois éditoriale, médiatique et universitaire ... La révolte en pantoufles ! Mais ses partisans estiment que leur rôle énergique est irremplaçable pour mettre enfin la question coloniale au centre du débat français, justement dans la mesure où la question a été si longtemps occultée …

Claude Liauzu : Ils s'attribuent un rôle exagéré. Si cette histoire émerge, c'est en raison des dynamiques générationnelles, chez les enfants et petits-enfants de migrants et de l'importance prise par les mémoires dans nos sociétés, et non pas en raison de ces dénonciations anachroniques et manichéennes. Pour aller plus loin, ce que j'appelle la « Barnum-history », c'est-à-dire la mise en avant comme essence de la colonisation des zoos humains, les titres chocs qui sont des concepts au sens publicitaire mais certainement pas scientifique du terme relèvent d'une histoire-spectacle, qui joue de la mise en scène aux dépens de la rigueur. Nous avons eu ainsi une suite de fractures : celle du « myocarde » qui était un magnifique mot d'enfant et le titre d'un beau film sur l'infarctus et la mort d'une mère ; puis celle sociale qui a permis une victoire électorale mais n'a certes pas résolu les problèmes sociaux si l'on en croit l'actualité des « banlieues » ; et enfin, la coloniale, qui tend à confondre ce qui s'est achevé il y a un demi-siècle avec ce qui se passe aujourd'hui. L'histoire-procès anachronique n'est pas sans effet pervers, car, par ses excès même, elle apporte de l'eau au moulin du révisionnisme, suscite des crispations identitaires qui favorisent les interventions de l'extrême droite. Ce d'autant plus que, très répétitive sur des faits le plus souvent connus, elle ne représente qu'une faible progression scientifique. Elle n'est souvent que le négatif du colonialisme. Les extrêmes se confortent mutuellement dans l'idée qu'ils sont indispensables contre le péril adverse … Au bout du compte, on n'avance pas vers une connaissance des autres sociétés, des autres cultures et histoires dans ce jeu de miroir franco français.

Il reste que ce type de discours rencontre un écho dans une partie de l'opinion et malheureusement même dans le milieu enseignant, faute de formation dans le domaine.

Sophie Ernst : Quelle histoire transmettre ?

Claude Liauzu : On ne peut ignorer la gêne d'une partie des enseignants. Ils ont du mal à présenter ce passé qui passe mal dans leurs classes, et ils craignent que leurs leçons n'alimentent ressentiments et haine, et ne soient exploitées par des courants communautaristes. C'est là en effet un risque de la propension victimaire et déploratrice. Et c'est là que la négativité propre à l'histoire procès exerce au maximum ses effets, en créant un a priori hostile et dénonciateur à l'égard de la France, de la République, voire des Blancs ... Comment éviter ce piège ? Il n'y a pas d'autre solution que d'inscrire le fait colonial dans l'ensemble où il se situe, c'est-à-dire à l'époque des « bourgeois conquérants ».

Il est ainsi possible de montrer à quel point la xénophobie anti-polonaise d'hier ressemble à la xénophobie anti-musulmane. On y a vu aussi « …une véritable invasion, méthodique, où les émigrés arrivaient groupés, avec leurs prêtres, leurs instituteurs, leurs religieuses. Des cités entières leur furent affectées, qui constituent de véritables villages étrangers, où le français n'est pas compris, où les relents de cuisine rappellent les odeurs de l'Europe centrale … cette population est … composée de beaucoup d'étrangers inassimilables, qui vivent en groupes fermés, avec leurs églises, leurs écoles, leurs magasins, leurs jeux, étrangers au reste de la population.» (5). Il est également possible de comparer les expositions de « sauvages » dans des cages et des cases sensées les représenter dans leur milieu naturel avec les cabinets de curiosités présentant des monstres. Il est possible aussi de rappeler que les bouchers de la conquête algérienne ont été déployés contre les mouvements populaires et ouvriers européens. Ces comparaisons n'ont pas pour but de confondre deux ordres de phénomènes, car dans l'un le racisme a une part prépondérante, et l'évolution de la métropole vers l'Etat de droit n'a pas d'équivalent outre-mer. Mais elles aident à définir des logiques qui se ressemblent, celles de la répression, de l'exploitation, du contrôle des dominés.

A cet égard, la longue marginalité de la colonisation dans les préoccupations de l'école historique française n'a pas fini de faire subir ses conséquences. On en a une preuve avec la grande œuvre qu'est L'histoire du corps dont les 1000 pages ne disent à peu près rien du corps colonisé (6). Il est vrai que, à l'inverse, les historiens français de la colonisation sont en retard sur les courants les plus novateurs de la recherche.

Les troubles de mémoires, les lacunes scientifiques prouvent la nécessité d'une réflexion de fond sur la place de la colonisation dans notre culture historique.

Depuis la IIIe République l'histoire est la discipline maîtresse du consensus sur un devenir collectif : la patrie, le rejet de la guerre civile et de la sédition, le progrès … Ce contenu n'est plus adapté à notre époque. La nation n'est plus au cœur de notre univers. Il y a dans cette situation une des sources du culte des lieux de mémoire, de la vogue commémorative,c'est-à-dire d'une projection du présent vers le passé et non du passé vers l'avenir. A cet égard, une discipline ne peut résoudre les problèmes pour lesquels sa société n'a pas de solution.

Du moins peut-elle se fixer certains objectifs et certains refus. Le pire serait de confondre l'enseignement de l'histoire avec les mémoires particularistes, avec les histoires saintes posant le dominé en héros. Un Frantz Fanon, porté par la montée des luttes de libération, rejetait toute instrumentalisation du passé.

 

« Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé … Je suis un homme et c'est tout le passé du monde que j'ai à reprendre … En aucune façon, je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle. En aucune façon je ne dois m'attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue … Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir … N'ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu'à venger les Noirs du XVIe siècle ? … Je n'ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d'une culpabilité envers le passé de ma race … Je n'ai ni le droit ni le devoir d'exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués … je ne suis pas esclave de l'Esclavage qui déshumanisa mes pères … Il n'y a pas de fardeau blanc, il n'y a pas de mission nègre. » (7)

 

Il est vrai que les choses sont plus complexes aujourd'hui que dans les années 1960. L'avenir s'avance masqué, et aucun universalisme n'est donné. La société française, comme les autres, vit une crise d'intégration et une crise d'identité qui favorise les fermetures, alors même qu'elle est profondément traversée par une pluralité venue non pas d'ailleurs mais de son propre passé colonial. La panne du prétendu modèle d'assimilation des populations immigrées, modèle qui au demeurant n'a pas été exempt de pratiques ségrégatives et de poussées xénophobes, appelle parmi les alternatives une analyse rigoureuse des rapports entre la société française et cette part d'elle-même : l'immigré, l'indigène. Tout le contraire donc de ce que font tant les « Indigènes de la République » que les auteurs de la pétition contre le racisme de Noirs anti-Blancs, avec des outrances indécentes. Contre les fausses réponses il faut en arriver aux vraies questions.

Exclusion sociale et exclusion ethnique conjuguent leurs effets. Comment faire la part de ces deux types de données ? Comment assumer la diversité sans s'enfermer dans la guerre des cultures ou dans un multiculturalisme sans rivages ? Edward Saïd n'a jamais caché les dangers de dérives indigénistes.

 

« Tous ces appels nationalistes à l'islam pur ou authentique, à l'afrocentrisme, à la négritude ou à l'arabité éveillaient un puissant écho : on ne se rendait pas compte que ces essences ethniques et spirituelles allaient coûter cher à leurs adeptes victorieux … Nul aujourd'hui n'est seulement ceci ou cela. Indien, femme, musulman, Américain, ces étiquettes ne sont que des points de départ. Accompagnons ne serait-ce qu'un instant la personne dans sa vie réelle et elles seront vite dépassées. L'impérialisme a aggloméré à l'échelle planétaire d'innombrables cultures et identités. Mais le pire et le plus paradoxal de ses cadeaux a été de laisser croire aux peuples qu'ils étaient seulement, essentiellement, exclusivement, des Blancs, des Noirs, des Occidentaux, des Orientaux ». (8)

 

C'est l'ambition d'élaborer un universalisme pour notre temps, qui permettra de passer du Tour de la France par deux enfants (ce célèbre best seller de l'édition scolaire durant un siècle, écrit par A. Fouillé et fondé sur le mythe national, contant la découverte de l'Hexagone, son passé, sa géographie par deux jeunes Lorrains qui ont choisi la patrie) au grand tour du monde par les enfants, qui s'impose aujourd'hui. A une histoire métisse qui est bien loin de se réduire à la guerre d'Algérie.

NOTES DE L'HISTORIEN CLAUDE LIAUZU :

[1] Harki vient de harka, troupe supplétive. Appeler ainsi un petit-fils de harki, c'est un peu comme si on appelait « poilus » les enfants nés en France en 1958 ! Bel exemple d'ethnicisation d'une population, qui trahit l'effet boomerang de la colonisation sur la culture républicaine.

[2] Jean-Baptiste Duroselle, L'Europe, histoire de ses peuples, Perrin, 1990.

[3] Cf. Claude Liauzu (dir.), Colonisation. Droit d'inventaire, Armand Colin, 2004.

[4] Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN (1954-1962), Fayard, 2004.

[5] Philippe Ariès, 1945, Histoire des populations françaises, Seuil, 1971, pp.110-111

[6] Henri Corbin, Le Seuil, 2005

[7] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Le Seuil, 1971, pp.183-86

[8] Edward Saïd, Culture et impérialisme, Fayard-Le Monde diplomatique, 2000, p.425 et 464.

NOTES COMPLÉMENTAIRES A L'USAGE DES NON HISTORIENS !







publié dans : HISTOIRE - MÉMOIRE par alain laurent-faucon
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Il est d'autant plus difficile d'écrire une histoire nationale qui tienne compte des conflits de mémoire, internes à cette histoire, que cette histoire-là peut mettre en jeu une autre histoire nationale et d'autres querelles mémorielles. L'exemple le plus "sensible" est peut-être celui qui concerne les histoires officielles de la France et de l'Algérie. D'où l'intérêt de la communication que l'historien Guy Pervillé a présentée lors d'un colloque intitulé « Bilan et perspectives de l'histoire immédiate » ; colloque organisé par le Groupe de recherche en histoire immédiate (GRHI) de Toulouse, les 5 et 6 avril 2006.

Guy Pervillé est professeur d'histoire à l'Université de Toulouse-Le-Mirail (après celle de Nice). Il a publié de nombreux articles et plusieurs ouvrages sur l'histoire de l'Algérie coloniale et de sa décolonisation. Il est notamment l'auteur d'un excellent travail de synthèse, tout en nances, intitulé : Pour une histoire de la guerre d'Algérie, aux éditions A. et J. Picard, Paris, 2002. Une lecture que je recommande à celles et ceux qui s'intéressent à ce passé qui n'en finit pas de brouiller les relations franco-algériennes, franco-françaises et algéro-algériennes. Le travail de mémoire (Ricoeur) pour écrire, de part et d'autre, une histoire juste, avec des mémoires apaisées, est encore à faire.


La confrontation mémoire-histoire en France depuis un an (2006)

 

Observatoire du Communautarisme

 

http://www.communautarisme.net/Les-enjeux-de-la-memoire_r27.html

 


par Guy Pervillé


 

AVANT-PROPOS : Pour l'historien Guy Pervillé, il s'agit de replacer la querelle ouverte en France par la contestation de la loi du 23 février 2005 dans la perspective des lois mémorielles françaises, longtemps limitées à la seule loi Gayssot de 1990 sur le génocide des juifs par l'Allemagne nazie et ses complices, mais qui se sont multipliées depuis le vote en 2001 de deux nouvelles lois, d'abord en faveur des Arméniens (février 2001) puis des descendants d'esclaves africains déportés vers les îles à sucre (loi Taubira-Ayrault de mai 2001). Cette série de lois mémorielles n'est d'ailleurs pas interrompue, puisque la loi du 23 février 2005 prétendait en prendre la suite, et qu'elle aurait dû être complétée par la signature du traité d‘amitié franco-algérien situé dans la même perspective générale.

COMMUNICATION DE GUY PERVILLÉ



Avant de resituer notre sujet dans la problématique de la mémoire nationale française, il convient néanmoins de rappeler la contradiction longtemps totale entre les politiques mémorielles de la France et de l'Algérie. En effet, ces deux mémoires ont été longtemps opposées, parce que la France avait choisi en 1962 de faire le silence sur la guerre d'Algérie, facteur de division (contrairement à la politique mémorielle d'union nationale appliquée aux deux guerres mondiales), alors que l'Algérie, tout au contraire, avait choisi une politique d'hyper-commémoration de la « guerre de libération nationale » fondatrice de son indépendance. Mais la contradiction entre ces deux mémoires a commencé à s'atténuer depuis la fin des années 1980.

En France, une conscience plus exigeante de la spécificité du génocide des juifs et de la gravité de la complicité de Vichy dans sa réalisation a entraîné la reprise des procès interrompus par l'amnistie de 1953 : procès de l'Allemand Klaus Barbie, puis du milicien français Paul Touvier à Lyon, procès avorté du responsable de la police de Vichy René Bousquet, enfin et surtout procès de l'ancien préfet de police de Paris Maurice Papon pour son rôle dans la déportation des juifs de Bordeaux durant l'occupation de 1942 à 1944. Cette évolution a été accélérée depuis 1995 par le remplacement à l'Elysée de François Mitterrand par Jacques Chirac, lequel a été le premier à reconnaître la responsabilité de la France en tant qu'Etat (et pas seulement du régime dictatorial de Vichy) dans cette politique antijuive. Mais à l'occasion du procès Papon, à partir de 1997, c'est bien l'ensemble des forces politiques, de gauche et de droite, représentées au Parlement, qui ont ressenti le besoin d'élaborer une politique mémorielle de la France ne laissant aucun grand événement dans l'ombre, dont la première expression fut le vote de la loi du 16 octobre 1999 reconnaissant officiellement l'expression « guerre d'Algérie ».

En Algérie, la création de la fondation du 8 mai 1945 par l'ancien ministre Bachir Boumaza en 1990 a été une conséquence directe du procès Barbie, et de la libéralisation de la vie politique algérienne par la Constitution de 1989. Cette fondation a été créée pour adresser à la France la revendication d'une reconnaissance de la répression de la révolte de mai 1945 (ignorée par les accords d'Evian) comme un « crime contre l'humanité », imprescriptible en droit français, et non comme un crime de guerre. Cette revendication a été adoptée par l'Etat algérien et par l'ensemble des forces politiques qui le soutenaient dans la guerre civile algérienne des années 1990. Dès le 8 mai 1995, une tentative de gagner l'opinion publique française à cette revendication de repentance s'est clairement manifestée. En juin 2000, elle a été formulée officiellement par le président Bouteflika devant l'Assemblée nationale française, lors de son voyage officiel en France. Le président Chirac a longtemps fait comme s'il n'avait pas compris, mais la négociation du traité d'amitié annoncé en 2003 a montré que cette revendication était capitale pour la partie algérienne.

Ce contexte franco-algérien particulier est un élément capital, mais pas le seul dans les conflits de mémoires qui se sont récemment manifestés en France. C'est pourquoi nous passerons d'abord en revue l'ensemble du déroulement de ces conflits en 2005 et au début de 2006. Puis nous reviendrons sur deux épisodes relativement peu connus, illustrant l'implication des historiens et celle de l'histoire en tant qu'activité intellectuelle distincte de la politique. Et enfin nous reprendrons un examen plus attentif de la loi du 23 février 2005.

Querelle des mémoires coloniales et anti-coloniales - France : 2005-2006

L'exposé de ce processus tient en trois étapes : - la politique mémorielle de la majorité parlementaire de droite au service des rapatriés et des harkis ; - la politique de réconciliation franco-algérienne du gouvernement : - la révélation de la contradiction entre ces deux politiques en 2005.

La nouvelle majorité parlementaire de droite, issue des élections législatives de 2002 (à la suite de la réélection du président de la République Jacques Chirac, déjà élu en 1995) avait conclu un accord sur une politique mémorielle concernant la guerre d'Algérie avec une coalition d'associations de rapatriés et de harkis, lesquelles avaient pris parti contre le projet de loi soutenu par le parti socialiste et l‘ancienne majorité de gauche favorable au choix du 19 mars comme date anniversaire de cette guerre [1]. Cette politique mémorielle se traduisit notamment par la création d'un Haut commissariat aux rapatriés et aux harkis en avril 2003, et par le décret du 26 septembre 2003 qui choisit le 5 décembre (anniversaire de l'inauguration du mémorial du Quai Branly en 2002) comme date commémorative officielle de la guerre d'Algérie (contrairement à la volonté de la FNACA et de l'ARAC, restées fidèles au 19 mars). Le 2 décembre 2003, une déclaration du gouvernement pour les rapatriés annonça au Parlement ses intentions. Le 10 mars 2004 fut déposé le projet de loi gouvernemental pour les rapatriés, et le débat fut aussi alimenté par le parti socialiste, qui déposa le 3 juin 2004 une proposition de loi demandant une commission parlementaire d'enquête sur les enlèvements et les massacres commis après le cessez-le-feu du 19 mars 1962. Enfin, le 10 février 2005, le projet de loi gouvernemental, sensiblement amendé, fut adopté par la majorité (UMP et UDF), mais non par l'opposition (PS et PC). La loi du 23 février 2005 (date de sa publication au Journal officiel [2]), « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés », comportait cinq articles mémoriels suivis de huit articles ayant une fonction de réparation matérielle. Le travail parlementaire avait considérablement enrichi la partie mémorielle (initialement limitée à un seul très bref article). La participation avait été faible dans les deux assemblées, mais elle avait été surtout le fait de représentants des départements du Midi méditerranéen (où les rapatriés étaient particulièrement nombreux), appartenant à la majorité mais aussi à l'opposition. Le vote négatif de ces derniers n'allait pas de soi dès le début, et il ne fut pas présenté comme exprimant une opposition de principe à un projet inacceptable [3].

Pendant ce temps, le même gouvernement menait une politique de réconciliation franco-algérienne. Après le voyage officiel déjà cité du président Bouteflika en juin 2000, le président Chirac fit en mars 2003 un voyage en Algérie, à l'occasion duquel les deux parties annoncèrent la prochaine conclusion d'un traité d'amitié. Après des mois de négociations dont rien ou presque ne filtra, l'adoption de la loi du 23 février 2005 rendit urgent un aboutissement. Quelques jours après, le 27 février 2005, le discours prononcé à Sétif par l'ambassadeur de France Colin de Verdière sembla fournir une première concession à la demande algérienne de déclaration de repentance pour tous les crimes commis par la France en Algérie depuis 1830.

C'est peu de temps après que commença le processus qui entraîna en quelques mois l'effondrement total de cette double politique de la mémoire française. D'abord un groupe d'historiens français, suivant l'initiative lancée par le juriste Thierry Le Bars et l'historien Claude Liauzu, dénonça comme inacceptable la loi du 23 février 2005, ou tout au moins son article 4, parce qu'il voulait imposer aux enseignants et aux historiens une qualification positive de l'œuvre coloniale et de l'armée coloniale françaises, et condamna cette atteinte à la liberté des historiens et des enseignants d'histoire.

Puis, après une phase d'expectative des responsables politiques algériens, le président Bouteflika prit la tête, le 8 mai 2005, de la protestation algérienne et formula, pour la première fois avec une parfaite clarté, l'exigence algérienne d'une déclaration de repentance de la France pour tous les crimes commis par elle en Algérie depuis 1830. Ce mouvement de protestation ne cessa pas, de la part des hommes politiques et des journalistes algériens, et fut encore amplifié à partir de la fin mars par la nomination au poste de ministre des affaires étrangères de Philippe Douste-Blazy (connu en Algérie pour avoir été, en mars 2003, le co-auteur d'une proposition de loi demandant la « reconnaissance de l'œuvre positive de l'ensemble de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence française »).

Pourtant, cette exigence algérienne directe ne fut pas suivie de réactions françaises nettes, et la première modification de la politique gouvernementale ne vint pas non plus de l'offensive de l'opposition socialiste, qui exigea brusquement, sans succès, la révision par le Parlement de la loi du 23 février 2005. Paradoxalement, ce furent les élus antillais, guyanais et réunionnais qui découvrirent soudain, après les émeutes urbaines de l'automne 2005, le caractère inacceptable d'une loi qui pourtant ne les concernait pas, ou qui n'aurait pas dû les concerner. En effet, la loi du 23 février 2005 avait pour objet la satisfaction des revendications mémorielles et matérielles des populations ayant participé à l'œuvre coloniale française en Algérie et plus largement en Afrique du Nord depuis 1830. Elle n'apportait donc logiquement aucune contradiction à la loi Taubira-Ayrault de mai 2001, votée à l'unanimité pour condamner comme un « crime contre l'humanité » la mise en esclavage et la traite des Noirs vers les colonies françaises de l'Ancien Régime, avant l'abolition de l'esclavage décidée par la IIème République en 1848. D'autant moins que le président Chirac avait lui-même signé les deux lois, et que la première en date commençait à entrer en vigueur, avec la remise au gouvernement des propositions du comité pour la mémoire de l'esclavage le 13 avril 2005. Mais il est vrai que la loi du 23 février 2005 souffrait d'une rédaction à géométrie variable, qui rendait hommage dans son article Ier à l'oeuvre accomplie par la France « dans les anciens départements français d'Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française » ; dans l'article 2 aux rapatriés d'Afrique du Nord ; et dans l'article 4 à la « présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Cette imprécision géographique et chronologique permettait de croire que toute la colonisation française, y compris sa première phase fondée en majeure partie sur l'esclavage, était concernée par ces jugements positifs, même si cette interprétation était, réflexion faite, évidemment impossible. La faute de rédaction était néanmoins évidente [4].

Quoi qu'il en soit, le président Chirac choisit de donner satisfaction aux élus et aux militants de la mémoire d'origine antillaise, guyanaise, réunionnaise et africaine en faisant étudier par le président de l'Assemblée nationale Jean-Louis Debré un moyen de faire éliminer par le Conseil d'Etat le passage le plus attaqué de l'article 4 de la loi du 23 février 2005, et en les recevant solennellement pour les rassurer sur la préférence qu'il accordait à la loi Taubira-Ayrault [5].

Des historiens impliqués dans les querelles de mémoire

Il ne s'agit pas ici de braquer plus précisément le projecteur sur le rôle joué par le groupe d'historiens qui a contribué à faire reculer le chef de l'Etat en l'obligeant à accepter un désaveu partiel d'une loi votée par sa majorité parlementaire. Ce rôle a été bien évidemment très important, à la fois indirectement, par l'effet que son action a pu avoir sur les Algériens, et directement en France, notamment par son influence sur la gauche et sur les élus et intellectuels d'outre-mer. Mais il s'agit surtout d'attirer l'attention sur les cas de deux historiens qui ont été impliqués tout autrement qu'ils avaient pu le prévoir.

Le premier cas est le mien. Consulté en mars 2005 par Thierry Le Bars (qui avait déjà contacté Claude Liauzu), je lui ai répondu que j'étais d'accord pour juger critiquable la loi du 23 février 2005, mais pas seulement celle-ci, parce que la loi Taubira-Ayrault de mai 2001 ne l'était pas moins à mes yeux, et qu'elle avait évidemment influencé la seconde. Faute d'accord sur ce point, je me suis tenu à l'écart, tout en résumant ma position dans une lettre, que j'ai fait publier sur le site de la Ligue des droits de l'homme de Toulon en pensant que cela pourrait être utile au débat [6]. Puis, peu après ma participation à une réunion d'information sur ce sujet à l'Institut d'histoire du temps présent, j'ai eu la surprise de me voir pris à partie par Gilles Manceron, vice-président de la Ligue des droits de l'homme, sur le même site. Quelques jours plus tard, j'y ai fait insérer un lien vers ma réponse, publiée sur mon site personnel, qui développait le point essentiel du débat : un aperçu critique des contenus de la loi Taubira-Ayrault de mai 2001, et de la loi du 23 février 2005 [7].

Pour que ma position soit bien claire, je dois préciser que deux facteurs avaient particulièrement motivé mon jugement. D'une part, la révélation de la loi Taubira-Ayrault et de la confusion totale entre mémoire collective, droit et histoire dans les débats qui avaient conduit à son adoption m'avait été apportée par un collègue venu à Toulouse le 15 mars 2002 pour une journée d'étude sur la notion de mémoire collective [8] : j'avais alors lu pour la première fois, avec stupéfaction, les débats parlementaires ayant abouti au vote final de la loi par le Sénat le 10 mai 2001 [9]. D'autre part, et bien avant, je n'avais jamais oublié la lecture des deux points de vue publiés dans L'Histoire, en novembre 1990 [10] puis en octobre 1995 [11], par l'historienne et présidente de la Ligue des droits de l'homme Madeleine Rébérioux, d'abord contre la loi Gayssot punissant la contestation des crimes contre l'humanité nazis condamnés par le tribunal de Nuremberg, puis contre la tentative de l'utiliser contre l'historien américain Bernard Lewis, accusé de contester la réalité du génocide commis par l'Empire ottoman contre les Arméniens en 1915. Cette femme de gauche bien connue comme telle n'avait évidemment pas pris cette position pour défendre des crimes contre l'humanité et leurs auteurs ou complices, mais pour s'opposer à l'empiètement des juges sur la liberté des historiens, dont elle prévoyait déjà le redoutable danger : « Bref, si nous laissons les choses aller d'un aussi bon train, c'est dans l'enceinte des tribunaux que risquent désormais d'être tranchées des discussions qui ne concernent pas seulement les problèmes brûlants d‘aujourd'hui, mais ceux, beaucoup plus anciens, ravivés par les mémoires et les larmes. Il est temps que les historiens disent ce qu'ils pensent des conditions dans lesquelles ils exercent leur métier. Fragile, discutable, toujours remis sur le chantier - nouvelles sources, nouvelles questions -, tel est le travail de l'historien. N'y mêlons pas dame Justice : elle non plus n'a rien à y gagner. » Je n'ai jamais oublié ces paroles prophétiques, qui sont restées gravées dans ma mémoire d'une manière indélébile.

Le deuxième cas, infiniment plus grave, est celui de la plainte pour « complicité de crime contre l'humanité » déposée en septembre 2005 contre l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, laquelle a parfaitement réalisé la prophétie de Madeleine Rébérioux dix ans après. En effet, Olivier Pétré-Grenouilleau, jeune historien moderniste, a publié en 2004 un ouvrage de synthèse important, Les traites négrières, essai d'histoire globale [12]. Plusieurs fois récompensé, il a reçu en juin 2005 le prix d'histoire du Sénat, décerné par un jury d'historiens prestigieux. Aussitôt après, une interview accordée par lui au Journal du dimanche du 12 juin lui a valu le 13 une attaque virulente de l'intellectuel antillais Claude Ribbe, qui l'accusa de racisme et d'apologie de crime contre l'humanité à cause d'une allusion critique à la loi Taubira. Puis le comité antillais-guyanais-réunionnais dirigé par Patrick Karam, dont Claude Ribbe était un responsable, décida de porter plainte contre lui au nom de la loi Taubira, exigeant sa révocation de son poste à l'Université de Lorient et déclenchant une campagne de harcèlement. La plainte fut déposée au début de septembre 2005, et la première audience, réservée aux avocats, eut lieu le 30 novembre, le début du procès étant fixé au mois de février 2006. Mais en décembre 2005, à la suite d'une réunion d'information à l'IEP de Paris, un groupe d'historiens et d'intellectuels se forma pour le défendre et publia successivement deux manifestes intitulés « Liberté pour l'histoire », puis « La liberté de débattre », qui demandaient la révision non plus seulement de la dernière en date des lois mémorielles, mais des quatre principales : la loi Gayssot de 1990, la loi sur le génocide arménien de février 2001 et la loi Taubira-Ayrault de mai 2001, enfin la loi du 23 février 2005, dite loi Accoyer (du nom du président du groupe UMP à l'Assemblée nationale) ou loi Mekachera. Leur action, soutenue publiquement par l'Association des professeurs d'histoire et de géographie [13] et par la revue L'Histoire [14] ainsi que par les principales associations d'historiens concernées, fit quelque bruit, même si elle dérangea quelque peu les forces politiques engagées dans la contestation de la seule loi du 23 février 2005, et les historiens qui s'étaient voués à la défense de chacune des lois contestées. Une pétition fut lancée et obtint en quelques semaines plus de 500 signatures. Pour assurer la continuité et la durée de leur action, les pétitionnaires décidèrent de former une association de défense des historiens présidée par René Rémond.

Le président Chirac ne répondit pas ouvertement à ces revendications, bien qu'il eut souvent rappelé que « ce n'est pas à la loi d'écrire l'histoire » [15]. Il préféra sacrifier le passage essentiel de l'article 4 de la loin du 23 février 2005, et reçut solennellement le 30 janvier 2006 à l'Elysée le Comité pour la mémoire de l'esclavage. Pourtant, un paragraphe de son discours contenait une critique voilée de la loi Taubira-Ayrault qui apportait un argument précieux à la défense d'Olivier Pétré-Grenouilleau : « Nous devons également développer la connaissance scientifique de cette tragédie. Même si cela ne diminue en rien la responsabilité des pays européens, la mise en place de la traite, comme l'a bien montré votre rapport, demandait une organisation, mais aussi des relais actifs dans les territoires dont étaient issus les esclaves ou dans des pays voisins. Il y eut un esclavage avant la traite. Il y en eut un après. Enrichir notre savoir, c'est le moyen d'établir la vérité et de sortir de polémiques inutiles. Un centre de recherches sera créé à cet effet. [16] » C'était reconnaître implicitement le caractère incomplet des éléments d'information contenus dans l'article Ier de la loi Taubira-Ayrault (limités à la seule traite européenne), mais sans remettre en question l'intervention de la loi dans le domaine de l'histoire, dont le président avait pourtant reconnu en principe l'illégitimité.

Quelques jours plus tard, Le Monde du 3 février 2006 annonça que le comité présidé par Patrick Karam avait décidé de capituler en retirant sa plainte contre Olivier Pétré-Grenouilleau avant le procès [17]. C'était l'aveu implicite d'un échec. Toutefois, la vigilance continue de s'imposer aux historiens pour défendre la liberté de faire de l'histoire en France, ce qui justifie pleinement la fondation d'une association de défense de leur métier au moment où les propositions de loi mémorielles continuent de s'accumuler dans les bureaux des groupes parlementaires pour satisfaire telle ou telle collectivité [18].

La loi du 23 février 2005 : une loi unique en son genre ?

La mobilisation en faveur de la liberté de l'histoire n'a malheureusement pas entraîné tous les historiens, parce que certains ont refusé d'admettre que la loi du 23 février 2005 faisait partie du même ensemble que les autres. Il convient d'essayer de répondre à leurs objections, non pas en les contredisant, mais en élargissant les perspectives et en prenant de la hauteur.

La loi du 23 février 2005 serait une contrefaçon des lois précédentes, une loi recopiant les formules de la loi Taubira-Ayrault pour se faire mieux accepter en faisant oublier qu'elle exprimait les revendications d'une minorité de colonialistes et de leurs alliés plus ou moins conscients dans la population colonisée. C'est l'explication que l'on peut trouver dans l'interview accordée par Claude Liauzu au quotidien El Watan du 21 avril 2005 : « Le lobby pied-noir veut une revanche. Il a compris le modèle de la dénonciation du génocide, le modèle de la loi sur l'esclavage. Quand on lit l'article 4 de la loi du 23 février 2005, on s'aperçoit que c'est le même texte que la loi sur l'esclavage, que ce sont les mêmes termes » [19]. Le constat est juste, mais l'interprétation est discutable. En effet, on pourrait aussi bien juger que les auteurs de la loi ont cru éviter tout reproche en prenant pour modèle une loi qui semblait échapper à toute critique puisqu'elle avait été votée à l'unanimité. Il est vrai que cette loi du 23 février 2005 était destinée à réhabiliter des catégories minoritaires qui ne sont pas généralement considérées comme des victimes, contrairement aux bénéficiaires des lois précédentes, mais on peut soutenir sans mensonge que ces catégories ont bien été en fin de compte gravement lésées par la décolonisation telle qu‘elle s'est faite, et oubliées par la majorité des Français qui l'a voulue.

Mais surtout, on ne peut juger cette loi sans tenir compte du fait qu'elle devait être l'un des deux volets d'une politique mémorielle qui devait comporter également le traité d'amitié franco-algérien, comme les représentants du gouvernement l'ont plusieurs fois rappelé dans les débats parlementaires. Ces deux volets étaient-ils compatibles, ou non ? Les responsables de la politique de la France paraissaient le croire, mais pas les Algériens. Les premiers n'avaient pas tiré les leçons du scandale déclenché en 2003 par la proposition de loi Léonetti-Douste-Blazy et alii, qui s'est répété à une beaucoup plus grande échelle en 2005. Mais peut-on juger la responsabilité de la loi du 23 février 2005 dans ce piteux échec sans juger également celle de la revendication algérienne de repentance de la France de 1830 à 1962, qui dépasse et désavoue fondamentalement les accords bilatéraux d'Evian ?

La loi du 23 février 2005 a été critiquée et est critiquable, avant tout, pour deux articles : - l'article 4, qui porte atteinte à la liberté de l'enseignement et de la recherche en définisssant des contenus et en leur attribuant un sens positif ; - et l'article 3, créant une fondation pour développer la recherche. Or ces deux articles sont incontestablement des emprunts à la loi Taubira-Ayrault (articles 2 et 4 respectivement).

Il est vrai que l'article 2 de la première en date des deux lois a été heureusement débarrassé lors des débats d'une qualification inutile de son contenu (« Les manuels scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la plus longue et la plus massive déportation de l'histoire de l'humanité la place conséquente qu'elle mérite »). Au contraire, la loi du 23 février 2005 a inutilement surchargé son article 4 de telles qualifications, qui n'ajoutaient pas grand chose au contenu des articles 1 et 2. Cette différence est réelle, mais elle a été abusivement surévaluée. En effet, le lecteur de la loi Taubira-Ayrault n'a pas eu le temps d'oublier l'article 1er, qui qualifie l'esclavage et la traite des esclaves africains par les trafiquants européens depuis le XVème siècle de « crime contre l'humanité », quand il passe à l'article 2. Comme l'a remarqué très justement Paul Thibaud : « Les quatre lois visées (par la pétition Liberté pour l'histoire), bien que différentes évidemment, forment une séquence, elles s'enchaînent. Cela est frappant pour les deux dernières (« Taubira » et l'article 4 de la loi de février 2005). La dernière copie des formulations de l'article 2 de la précédente. On a voulu marquer une différence en disant que « Taubira » se contente de réclamer que les programmes et la recherche accordent à la traite et à l'esclavage « la place qu'ils méritent », alors que « Vanneste » (la loi du 23 février 2005) qualifie de manière partiellement favorable la colonisation. C'est oublier que la loi Taubira est une loi de stigmatisation et que si elle réclame que l'on parle davantage de certains crimes, c'est, évidemment (et légitimement) pour que l'on n'en dise que du mal, puisque dans l'article 1, ils ont été qualifiés de « crimes contre l'humanité ». En fait, la loi Taubira est, plus clairement et unilatéralement que l'amendement Vanneste, une loi qualifiant des événements » [20].

Quant à l'article 3 de la loi du 23 février 2005, il exprime plus brièvement la même idée que l'article 4 de la loi Taubira-Ayrault. La seule objection que l'on puisse raisonnablement lui faire tient au contexte politique général : une fondation pour la recherche historique, sur un sujet aussi conflictuel, peut-elle être vouée au service de catégories d'acteurs aussi limitées sans autoriser le doute sur son impartialité ?

Pour que la comparaison soit complète, il faut également rappeler que la loi du 23 février 2005 a failli comporter à la fin un article répressif (l'article 7 [21], comparable à l'article 5 de la loi Taubira-Ayrault), mais qu'il a été heureusement supprimé par le Sénat. Sur ce point, la comparaison tourne à son avantage. En effet, l'article 5 de la loi Taubira-Ayrault n'attire pas l'attention par son énoncé énigmatique : « A l'article 48-1 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, après les mots : « par ses statuts, de » sont insérés les mots « défendre la mémoire des esclaves et de leurs descendants ». Mais il faut reconstituer l'article ainsi modifié pour comprendre ce qu'il implique : « Toute association régulièrement déclarée depuis au moins cinq ans à la date des faits, se proposant, par ses statuts, de défendre la mémoire des esclaves et l'honneur de leurs descendants, de combattre le racisme ou d'assister les victimes de discrimination fondée sur leur origine nationale, ethnique, raciale ou religieuse, peut exercer les droits reconnus à la partie civile en ce qui concerne les infractions prévues par les articles 24 (dernier alinéa), 32 (alinéa 2) et 33 (alinéa 3), de la présente loi. » Ce qui veut dire que des descendants d'esclaves constitués en associations peuvent légalement représenter leurs ancêtres devant la justice en dépit du temps écoulé [22]. De même, la loi du 23 février 2005 n'a pas repris la référence à la notion de « crime contre l'humanité » qui donne à la loi Taubira-Ayrault un caractère de confusion inextricable entre la morale (qui justifie évidemment la condamnation absolue de l'esclavage et de la traite des esclaves quelle que soit leur date), le droit (qui ne peut juger et condamner que des vivants), et l'histoire de siècles passés dont il ne reste aucun survivant, qui ne peut être une œuvre judiciaire.

Il reste néanmoins chez beaucoup d'observateurs engagés la conviction que la loi Taubira-Ayrault est une bonne loi à cause de sa finalité anticolonialiste, au contraire de la loi du 23 février 2005, qui serait colonialiste, donc mauvaise. C'est faire preuve d'un manichéisme excessif. Il est vrai que la loi du 23 février 2005 a pour but de réhabiliter des catégories considérées globalement comme des coupables plutôt que comme des victimes. La plupart des victimes de cette guerre sont certainement tombées du côté algérien, mais cela ne permet pas de dire que toutes les victimes étaient du même côté, et que tous les autres morts n'étaient que des bourreaux qui ont bien mérité leur sort. Contrairement à une vision partisane qui ne veut pas connaître d'autre violence que celle des tueurs de l'OAS après le 19 mars 1962, le sort de plus de 3.000 Européens enlevés et d'un nombre inconnu d'anciens « harkis » arrêtés et souvent massacrés après le cessez-le-feu ne doit pas plus être ignoré par l'histoire que celui des victimes algériennes trop oubliées en France de mai 1945.

En somme, la question fondamentale qui se pose aux Algériens et aux Français, à travers ce conflit de mémoires aussi confus que véhément, paraît être la suivante : veut-on dépasser les accords d'Evian en régressant vers le passé, en obtenant que la France accepte d'assumer enfin seule toute la culpabilité des crimes commis par les uns et par les autres en conséquence de son agression initiale de 1830 [23], ou bien veut-on les dépasser vers l'avenir, en surmontant ce douloureux passé par une approche également critique des deux côtés [24] ?


NOTES : 

[1] Voir notre conférence sur « La date commémorative de la guerre d'Algérie en France », publiée dans les Cahiers d'histoire immédiate (Toulouse), n° 26, automne 2004, pp. 61-70.

[2] Texte adopté n° 389, http://www.assemblee-nat.fr/12/ta/ta0389.asp.

[3] Voir les explications de vote de Mm. Kleber Mesquida (PS), Michel Diefenbacher (UMP), François Liberti (PC) et Rudy Salles (UDF), http://www.assemblee-nat.fr/12//cra/2004-2005/146.asp.

[4] Cette faute de rédaction se trouvait déjà dans l'article 1er de la version initiale du projet, présentée par Mme Alliot-Marie le 16 mars 2004.

[5] Voir son discours, « Partager la mémoire de l'esclavage », dans Le Monde, 31 janvier 2006, p. 21.

[6] « Mon avis sur la pétition des historiens », 29 mars 2005.

[7] « Réponse à Gilles Manceron », 24 avril 2005. J'ai récemment rajouté à ce débat une conclusion citant favorablement la prise de position de Gilles Manceron en faveur d'Olivier Pétré-Grenouilleau (voir Gilles Manceron, « Ce n'est pas aux tribunaux de dire l'histoire », 25 mars 2006, http://www.ldh-toulon.net/imprimer.php3 ?id_article=1230).

[8] Didier Guyvarc'h, « La mémoire collective, de la recherche à l'enseignement », Cahiers d'histoire immédiate, n° 22, automne 2002, pp. 101-119 ; reproduit dans le n° spécial « Pratiques de l'histoire immédiate », n° 29, printemps 2006, pp. 341-362.

[9] JORF, Sénat, travaux parlementaires, comptes-rendus, compte rendu intégral des débats, séance du 10 mai 2001.

[10] « Le génocide, le juge et l'historien », L'Histoire, n° 138, novembre 1990, pp. 92-94.

[11] « Les Arméniens, le juge et l'historien », L'Histoire, n° 192, octobre 1995, p. 98.

[12] Bibliothèque des histoires, Paris, Editions NRF-Gallimard, 2004, 468 p. Voir aussi son article « Les identités traumatiques. Traite, esclavage, colonisation », dans Le Débat, éditions Gallimard, n° 136, septembre-octobre 2005, pp. 93-107, et l'interview de Pierre Nora (directeur de la même revue), « Mon métier d'historien », dans Le Monde 2, n° 105, 18 février 2006.

[13] Historiens et géographes, n° 392, octobre 2005, pp. 10-11, et n° 393, février 2006, pp. 11-12, 20-21, 35-48, 287-307, et 407.

[14] Voir L'Histoire, n° 306, février 2006, pp. 77-85, et le dossier sur les lois de mémoire sur le site de la revue : www.histoire.presse.fr.

[15] « Ce n'est pas à la loi d'écrire l'histoire. Dans la République, il n'y a pas d'histoire officielle (...) L'écriture de l'histoire, c'est l‘affaire des historiens » a insisté le président Chirac en sortant de son mutisme le 9 décembre 2005 (Cité par Afrik.com, http://www.afrik.com, 9 décembre 2005).

[16] « Partager la mémoire de l'esclavage », discours de Jacques Chirac à l'Elysée, 30 janvier 2006, Le Monde, 31 janvier 2006, p. 21.

[17] Le Monde, 3 février 2006, p. 3. Sur cette affaire, voir le livre très bien informé de Géraldine Faes et Stephen Smith, Noir et français !, Paris, Editions du Panama, 2006, pp. 266-268 et 297-316.

[18] La dernière en date est une proposition du parti socialiste qui veut assortir la loi de février 2001 reconnaissant le génocide commis contre les Arméniens par des dispositions pénales empruntées à la loi Gayssot.

[19] Claude Liauzu, « Analyser la colonisation pour éviter les communautarismes », El Watan, 21 avril 2005.

[20] Paul Thibaud : « Nous sommes inquiets des effets de la concurrence mémorielle qui tend à déchirer le corps politique et à dresser des groupes de victimes de l'histoire les uns contre les autres », intervention prononcée le21 janvier 2006 lors de la table ronde organisée par l'association Pollens (voir sur le site Observatoire du communautarisme)

[21] L'article 7, adopté par l'Assemblée nationale le 11 juin 2004, déclarait : « Après l'article 23 de la loi du 19 juillet 1881 sur la liberté de la presse, il est inséré un article 23 bis ainsi rédigé : « Les dispositions des articles 23, 24, 48-2 et 65-3 sont applicables aux crimes commis contre les harkis et les membres des formations supplérives après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 ». Cet article a été critiqué au Sénat dans la séance du 8 décembre 2004, et abrogé.

[22] La même remarque est formulée par Géraldine Faes et Stephen Smith, op. cit. p. 316.

[23] C'est la position qui a été prise le 8 mai 2006, encore plus vigoureusement que le 8 mai 2005, par le président Bouteflika. Voir l'article de Mustapha Benfodil, « ‘'La colonisation française a été brutale et génocidaire'', Bouteflika persiste et signe », dans Liberté du 8 mai 2006

[24] Des positions proches de cette dernière paraissent avoir été prises en Algérie par l'ancien membre de la délégation du FLN à Evian et ancien premier ministre Redha Malek (« Demander à la France de venir se mettre à genoux, je ne trouve pas ça très réaliste ni faisable, maintenant c'est terminé, ce que nous demandons à la France, ce n'est pas de ressasser le passé, mais de dire qu'à l'avenir elle ne cherchera plus à s'ingérer dans nos affaires intérieures »), et par l'un des anciens chefs historiques du 1er novembre 1954 Hocine Aît-Ahmed (« Avec les Pieds Noirs et leur dynamisme, je dis bien les Pieds Noirs et non les Français, l'Algérie serait aujourd'hui une grande puissance africaine. Il y a eu envers les Pieds Noirs des fautes inadmissibles, des crimes de guerre envers des civils innocents et dont l'Algérie doit répondre au même titre que la Turquie envers les Arméniens »).



 

publié dans : HISTOIRE - MÉMOIRE par alain laurent-faucon
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Toute « mémoire collective » se construit en fonction des enjeux du présent, constate Maurice Halbwachs, et ce travail, qui privilégie certains aspects du passé, est l'oeuvre des « entrepreneurs de mémoire » selon l'expression des sociologues.

Toute « mémoire collective » est également un jugement politique sur des événements du passé. Comme l'a fort bien montré Marc Bloch, la mémoire privilégie les jugements sur le passé, et l'histoire s'efforce de comprendre et d’expliquer les phénomènes - sa démarche se veut scientifique.

L'histoire ou plus précisément l'histoire nationale, celle qui s'inscrit dans les commémorations et les lieux de mémoire, à travers les manuels scolaires et les discours officiels, relève de cette « mémoire collective », car elle est plus proche du jugement de valeur porté sur le passé que de l'esprit critique. Aussi, quand il est question d'histoire, il faut toujours se demander laquelle ? Celle qui s'inscrit dans la recherche ? Et qui est plurielle, sans cesse à écrire et à réécrire. Ou celle qui construit le sentiment d'appartenance à une même communauté nationale.

Réfléchissant sur les raisons pouvant expliquer les tensions mémorielles qui perturbent la vie politique française, sans oublier les concurrences entre les victimes, l'historien Gérard Noiriel avance deux hypothèses :

« On peut faire l’hypothèse que l’affaiblissement du mouvement ouvrier, en marginalisant les analyses en termes de classes sociales, a facilité la politisation des questions identitaires » ; et on peut également se demander si les journalistes ne jouent pas un rôle essentiel. Par leur façon, justement, de traiter les questions historiques : pour qu'elles suscitent leur intérêt, « il faut qu’ils puissent les transformer en "affaires", en mettant en scène des victimes et des coupables, des "tabous" et des secrets d’État. »

Dernier point : en faisant le tour d'horizon des différentes prises de position des historiens, l'historien Gérard Noiriel met en avant deux faits importants :

D'abord, il montre que les « 19 » sont très représentatifs « de l’élite culturelle française, située au coeur des réseaux de pouvoir qui lient le journalisme, l’édition, l’université et les sommets de l’État ». Et ce qu'il dit est intéressant pour qui veut saisir le fonctionnement des élites en France.

Ensuite, en dénonçant toutes les lois qui traitent du passé comme une mise en cause de la liberté de penser, « la pétition des 19 met sur le même plan les lois qui condamnent le racisme, l’esclavage, les génocides, et une loi qui fait l’apologie de la colonisation ».

Enfin, rappelle l'historien Gérard Noiriel, « seule la loi du 23 février 2005 est antidémocratique, car c’est la seule qui a voulu contraindre les enseignants et les chercheurs à prononcer des jugements de valeur sur l’histoire ». Et de conclure : « le fait que le Parlement légifère sur le passé, ne nous semble pas contraire à la démocratie, car toute action politique relative au passé concerne la mémoire collective, et engage donc l’ensemble des citoyens ».



Il ne faut pas confondre mémoire et histoire


par Gérard Noiriel (EHESS, Paris) - texte mis en ligne sur le site du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire – http://cvuh.free.fr/ 

 

Commençons par clarifier le sens des termes « mémoire » et « histoire ». Tous les êtres humains ont une mémoire qui est constitutive de leur identité personnelle et de l’identité collective des groupes auxquels ils appartiennent. Chacun de nous possède donc une mémoire qui lui est propre. Elle est faite des souvenirs laissés par les événements, les bonheurs et les souffrances que nous avons vécus ; elle conserve les traces du passé que nous avons intériorisées, qui font notre personnalité et déterminent nos sentiments d’appartenance. Si l’on se place au niveau de la personne, il n’y a donc jamais deux mémoires totalement identiques.

Pour qu’une mémoire collective puisse naître, il faut évidemment que plusieurs individus aient gardé le souvenir des mêmes expériences vécues. Néanmoins une mémoire collective n’est jamais le « reflet » fidèle des mémoires individuelles. Le passage de l’individuel au collectif nécessite tout un travail de sélection qui privilégie certains aspects du passé au détriment des autres. Ce travail de sélection est réalisé par des gens qui parlent au nom de leur groupe d’appartenance. Les sociologues appellent ces individus des « entrepreneurs de mémoire ».

Grâce à eux les souvenirs disparates, souvent flous, voire confus, que chaque membre d’un groupe a gardé d’un passé commun deviennent plus homogènes, et acquièrent une visibilité dans l’espace public. Ce travail vise à conforter l’identité collective du groupe, le plus souvent contre des entreprises mémorielles concurrentes. C’est pourquoi Maurice Halbwachs a insisté sur le fait que toute mémoire collective se construit en fonction des enjeux du présent [1].

Pendant très longtemps, ce rapport mémoriel au passé a exercé une domination sans partage. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, en France, la quasi totalité des ouvrages dits « historiques » étaient rédigés par des « entrepreneurs de mémoire » : nobles désoeuvrés, membres du clergé, avocat, etc. Lorsque les aristocrates ont été chassés du pouvoir après la révolution de 1848, leur premier réflexe a été d’utiliser l’arme de la mémoire pour tenter de discréditer la Révolution française et donc le camp républicain. A l’époque, même les universitaires, comme Jules Michelet ou Augustin Thierry, produisaient un savoir de type mémoriel au sens où ils répondaient à des préoccupations partisanes, en rapport direct avec les enjeux politiques de leur temps.

La IIIe République a voulu rompre avec cette logique en réformant l’université de façon à confier l’étude du passé à un corps d’historiens professionnels uniquement animés par le souci de la vérité. La France n’a fait que suivre, à cet égard, une tendance commune à la plupart des pays d’Europe et d’Amérique du Nord, alors convaincus que la science et la démocratie pouvaient faire bon ménage. Les citoyens acceptent qu’une partie de leurs impôts serve à rémunérer des historiens professionnels car cette indépendance matérielle est nécessaire pour produire des connaissances sur le passé qui ne soient pas motivés par le souci de justifier tel ou tel intérêt partisan.

Dans cette perspective, la différence majeure entre l’histoire et la mémoire ne réside pas dans la méthode ou dans le rapport aux archives. Elle se situe dans le type de questionnement adressé au passé. Les producteurs de mémoire ont surtout le souci de « sauver de l’oubli », ou de réhabiliter, les individus et les groupes qui ont leur faveur. Alors que le rôle de l’historien consiste à élaborer des questionnements qui lui permettront de mieux comprendre, voire d’expliquer, le passé, avec l’espoir que cela puisse aider les hommes d’aujourd’hui à « mieux vivre » comme disait déjà Marc Bloch [2].

Mais il faut immédiatement ajouter que la distance que l’historien doit prendre à l’égard des enjeux de mémoire ne justifie nullement un repli dans sa tour d’ivoire. Les universitaires sont des enseignants-chercheurs. Cela signifie qu’il doivent s’efforcer de diffuser leurs connaissances spécialisées grâce à des moyens pédagogiques adéquats. Lorsqu’ils accomplissent cette partie de leur mission, les historiens ne sont plus dans le domaine de la science historique pure. Ils interviennent à leur tour dans les enjeux de mémoire. En mettant à la portée des citoyens le savoir qu’ils ont élaboré, ils contribuent à enrichir la mémoire collective de l’humanité. Ils contribuent à diffuser ce qu’on appelle « l’esprit critique » grâce auquel les porteurs de mémoire examineront leur passé avec davantage de recul et plus de tolérance à l’égard des autres.

En distinguant clairement histoire et mémoire, on comprend mieux les liens étroits qui unissent ces deux types de rapport au passé. La dimension pédagogique que je viens d’évoquer illustre la liaison « en aval » qui existe entre les deux. Mais il ne faut pas oublier que cette relation s’établit d’abord « en amont ». Les historiens ne vivent pas en dehors de la société. Ils sont eux-mêmes pris dans les enjeux de mémoire qui dominent leur temps. Sur le plan personnel, ils sont porteurs de la mémoire des groupes dont ils font (ou ont fait) partie. L’origine sociale, la trajectoire, le sexe, l’appartenance nationale, voire régionale ou religieuse, la position institutionnelle, tous ces facteurs influent sur leur vision du monde, même lorsqu’ils s’efforcent de les tenir à distance. C’est pourquoi sur tous les sujets importants, les points de désaccord entre spécialistes sont nombreux. Il faut donc récuser l’idée qu’il existerait un Savoir Historique unique, à partir duquel on pourrait expertiser la mémoire.

Dans la réalité, les choses sont beaucoup plus compliquées et entremêlées. Le fait que les historiens soient pris dans les enjeux de mémoire de leur époque explique aussi que, bien souvent, c’est sous l’aiguillon de la mémoire que la discipline s’ouvre à de nouveaux objets. Par exemple, pendant plusieurs décennies l’histoire de la Shoah a été, en France, le fait d’un petit nombre d’historiens « amateurs », motivés par des raisons personnelles ou familiales. Ils se sont mobilisés pour lutter contre les tentatives d’occultation de ces événements horribles dans la mémoire collective. Ils voulaient que la nation honore les victimes, dénonce et punisse ceux qui ont cautionné, voire participé, à ces atrocités. Jusqu’à la fin des années 1970, les historiens patentés n’ont guère contribué à ce devoir civique. C’est seulement lorsque le combat des militants de la mémoire a commencé à porter ses fruits que le thème est devenu légitime dans la profession. L’histoire de l’immigration illustre un phénomène du même genre [3].

Tout cela montre que l’histoire et la mémoire sont deux rapports au passé qui ont chacun leur logique propre et qu’on ne peut pas hiérarchiser. Elles peuvent être parfois en conflit, mais elles ont besoin l’une de l’autre. Je ne partage pas, pour ma part, les vues de certains historiens du « temps présent » qui font la leçon aux producteurs de mémoire au nom d’une conception naïve de l’objectivité et de la vérité historiques.

Pour en terminer avec ces remarques sur les rapports entre histoire et mémoire, je voudrais dire un mot sur la question de l’engagement de l’historien. Au sein de notre communauté professionnelle, il existe un petit nombre d’individus qui accordent une importance particulière à la fonction civique de leur métier. Ce sont généralement des historiens qui ont été politiquement engagés dans leur jeunesse et qui continuent, en tant que citoyens, à participer activement au débat public. Cet intérêt pour la politique les a incités à travailler sur des sujets en rapport avec leur passion militante. Pour ces historiens, la fonction sociale de l’histoire va au-delà d’une simple transmission du savoir par des moyens pédagogiques. Ils espèrent que les connaissances qu’ils ont produites permettront d’aider les citoyens et les gouvernants à mieux remplir leur rôle. C’est pourquoi ils interviennent fréquemment dans les débats d’actualité au nom de leurs compétences scientifiques.

Mais il existe deux façons de concevoir ce type d’engagement. Toutes les deux sont nécessaires dans une société démocratique, même si elles s’opposent l’une à l’autre.

La première s’inscrit dans la logique de l’expertise. Le savoir historique est alors mobilisé pour répondre directement aux questions qui préoccupent les gouvernants, les élus, les dirigeants syndicaux, etc. dans le but d’élaborer la meilleure politique possible.

La seconde posture (dont je me sens plus proche) se réclame de « la pensée critique ». L’historien intervient dans le débat public pour contester la façon dont les intellectuels médiatiques, les journalistes et les hommes politiques posent les « problèmes » de société. Il mobilise les connaissances savantes qu’il a élaborées, souvent au prix d’un long travail, pour tenter de faire entendre d’autres voix que celles des élites et de l