Le RMI, c'est marche ou crève, la soumission, l'humiliation, la perte de toute dignité. Faut tout le temps se justifier, écouter les discours et les conseils de la préposée à la réinsertion ou à quoi au juste, tant elle semble n'être là que pour contrôler, harceler, exclure du dispositif. Mais le pire, c'est d'être obligé de sans cesse se justifier. N'importe quand. Pour n'importe quoi. Sans parler des pressions morales et des menaces à peine voilées. Si tu ne fais pas ça ou ça, « c'est la sortie du dispositif ». On te fait sentir que tu es dépendant. C'est peut-être le côté le plus sordide du système : te faire comprendre que tu n'es rien ou plus rien et que tu dépends de ton référent RMI. De son bon vouloir. De son pouvoir. Et il y a un côté malsain dans ce système, un côté vraiment malsain.



Et à nouveau et encore : l'humiliation. Une humiliation poisseuse qui pourrait avoir pour nom : la servitude volontaire. Si tu l'ouvres, tu es foutu ! Et il n'y a pas d'échappatoire possible. Tu dépends du référent. La moindre incartade, un simple mouvement d'humeur et hop ! on te fait comprendre que tu es un pauvre, un assisté, une charge sociale, et que tu devrais être reconnaissant de ce qu'il est fait pour toi, et qu'il suffirait de cocher, là, juste là, cette case pour te faire sortir du dispositif. Alors, tu écoutes, abasourdi, K.-O. debout. Que faire ? Comment sur-vivre avec une telle misère : moins de 400 euros ! Mais si tu l'ouvres, tu finis dans la rue, SDF. Alors, tu l'écoutes. Tu écoutes. Le référent RMI n'a vraiment rien à dire comme toujours, mais il le fait savoir, lui. Jusqu'à t'écoeurer tant il est nul, incompétent. Et dans sa bouche le mot, le seul mot qu'il connaît : dispositif. Et le seul mot que tu ne peux prononcer : connard ! Et le seul geste que tu ne peux avoir : cogner ! Et pourtant ...



Ce rendez-vous, au moins une fois par mois, pour rester dans le dispositif est laminant. Vraiment ! Entendre, chaque fois, le même laïus. Et, à chaque fois, être contraint de se justifier et d'inventer, à n'en plus finir, des histoires à dormir debout pour éviter de perdre les sommes faramineuses qui te sont versées et que tu dois mériter. Car l'aumône - et le RMI est une aumône -, ça se mérite. Sinon, tu es un escroc, un parasite, un profiteur. Un salaud de pauvre ! Surtout ne pas passer pour un salaud de pauvre aux yeux de ton référent - surtout quand tu sais qu'il est lui-aussi un quasi-pauvre et que le pouvoir utilise toujours des pauvres pour asservir les plus pauvres.



La dignité ne se négocie pas. Mais quand tu as le RMI, tu es obligé de la négocier, ou alors tu te heurtes constamment à la préposée chargée de ton dossier. Et il faut être fort, très fort pour résister, biaiser, contourner, pour ne rien subir ni écouter. Et pour ne pas oublier qu'on a une colonne vertébrale qui permet de rester droit et debout face à l'adversité et aux pouvoirs.



Attendre, subir, se taire. Voilà d'ailleurs les trois maux du Rmiste. De toute façon, avec l'administration et les services sociaux, il faut toujours et encore et toujours attendre, subir, se taire.


[à suivre]

 

RMI - LES MOTS DES MAUX

 





Remarque : Régulièrement sur le blog, il y aura LES MOTS D'ANDÉOL, quelqu'un que je connais comme mon frère, qui pourrait être mon frère, et qui a eu un parcours proche du mien. Nous avons tous deux été journalistes indépendants – freelance ça fait plus chic ! ça fait même américain et baroudeur ?! -, tous deux nous avons travaillé pour le compte de l'IMA (l'Institut du Monde Arabe - Paris), et tous deux enseignons à la fac. 

Je le connais depuis de nombreuses années. En fait, nous nous sommes rencontrés à la Légion étrangère, dans un poste de la Légion, il y a de cela longtemps, très longtemps. Et ensemble, nous avons couru le monde, un peu, passionnément : l'Afrique arabe et noire, l'océan Indien.

Andéol, à un moment donné, a connu le dispositif du RMI – alors que, dans le même temps, il enseignait la culture générale avec moi à l'Institut International Supérieur de formation des cadres de santé, un Institut qui dépend des HCL (hospices civils de Lyon). Là, tous deux, nous préparions les cadres et les professionnels de la santé au concours d'entrée à l'ENSP de Rennes, l'école nationale des directeurs d'hôpitaux. Un Rmiste qui formait les futurs directeurs et directrices d'hôpitaux, je trouvais cela vraiment génial – j'aime quand on bouge les lignes, quand on invente sa vie, qu'on n'écoute pas celles et ceux qui connaissent le chemin. Il était seul peut-être (même si je partageais son secret), mais quelle insolente pirouette dans la solitude glacée du RMI ! Quel pied-de-nez au sort contraire et à son référent RMI qui lui disait qu'il devait accepter n'importe quel travail et qui, bien sûr, était incapable de lui proposer quoi que ce soit, mais qui ne supportait pas qu'il veuille encore et toujours rêver sa vie.

Andéol a tenu un journal de ses errances et désespoirs – car le RMI c'est l'enfer : l'enfer du point de vue financier, même si certains osent affirmer que les Rmistes sont des profiteurs, des parasites ; l'enfer du point de vue professionnel : le mot RMI est la pire des souillures, vous êtes aux yeux des employeurs, comme de vos concitoyens, lessivé, et vous passez pour un raté, un rebut de la société de marché ; l'enfer du point de vue de la santé et ce, malgré la CMU : beaucoup de médecins, de dentistes, etc., refusent de dispenser des soins ; l'enfer du point de vue familial, sentimental, sexuel : allez séduire, quand vous n'avez pas un rond ! Qui a envie d'aimer un fauché ? Car on baise toujours position sociale, même si cela ne se dit pas. Et cela ne se dit pas.

Alain Laurent-Faucon


publié dans : RMI - LES MOTS DES MAUX par alain laurent-faucon
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Ma vie, un jour, s'est arrêtée et je suis fait comme un rat, - un rat pris au piège. J'ai beau chercher des issues, - je n'en trouve pas. Pourtant je lutte, et lutte encore. En vain ! Ou quasiment ! Tout m'échappe. Tout s'échappe. Et je ne comprends pas. Je ne comprends plus. Toutes ces promesses que l'on me fait, la bouche en cul de poule et la main sur le coeur. Eh puis rien, jamais rien. Rien. J'attends sans fin les réponses - « ça ne saurait tarder ! », me dit-on d'un air entendu ou supérieur, « ne t'inquiète pas, on s'en occupe ! » me dit-on aussi avec condescendance. Et l'on me prend vraiment pour un con. Et je crois qu'un jour je vais finir par en coller deux ou trois au plafond. Ce qui me retient, c'est que je ne veux pas finir en taule ! Mais je sens, en moi, une rage qui est au-delà de la rage. De toute rage.

On ne donne qu'aux riches, c'est bien connu ... Quand j'étais journaliste et que je travaillais pour divers titres, tout le monde me proposait n'importe quoi pour être bien vu par moi. C'était affolant. Positivement écoeurant. A VOMIR ! Des week-ends par-ci, par-là dans un relais-château, une semaine en veux-tu, en voilà aux Antilles ou au Kenya, ou sur la Côte – « là où tu veux Andéol, ce qui te ferait plaisir mon ami ! » - et, à intervalles réguliers, pour définitivement me ficeler, des gens haut placés me parlaient d'un superbe appartement libre et à louer en plein centre-ville, juste à côté de la mairie centrale, au loyer très modéré, un appartement géré par « nos services ».

Et si, en plus, j'avais été « frangin » - dans la presse, être franc-maçon est une carte de visite, un marchepied, une assurance-vie – tout eût été parfait ! Mais voilà, je n'ai jamais pu supporter la position couchée – et je hais celles et ceux qui se couchent devant le pouvoir, l'argent, les honneurs, devant tous ces paraître qui révèlent la médiocrité foncière et la veulerie de « nos élites » ... et des clercs dont je fais partie !

Alors, suis-je condamné à toujours me battre pour simplement survivre ? Courir, toujours courir, pour trouver simplement 52 centimes d'euro, le prix d'une ficelle de pain !


Jamais de vacances. Jamais de farniente. Jamais un murmure. De gestes tendres. Un aveu.

La solitude, - comme une habitude.
Lancinante.
Sournoise.
La solitude de celles et ceux qui n'ont plus de position sociale.

Car l'on baise toujours position sociale - je l'ai déjà dit et je me répète parce que j'en crève,
l'on baise toujours position sociale. Surtout la femme. C'est l'éternelle romance de la jolie bergère qui épouse le prince charmant ! En revanche, une femme n'épouse jamais un problème. Et un homme qui a des ennuis d'argent est, pour elle, un problème, LE problème.

Il n'y a que les théologiens, ces embrouilleurs de première, et les donneurs de leçon qui disent que l'amour est don, ouverture, altérité.
Tu parles !

J'ai dit un jour à une femme que je n'avais pas de voiture et je me souviens encore de son visage horrifié. Si je lui avais dit que je venais de tuer mon père et ma mère et ma soeur et mon frère et le chien et le poisson rouge, elle m'aurait regardé avec plus d'intérêt ou d'humanité.


Proudhon a écrit philosophie de la misère et Marx lui a répondu en parlant de la misère de la philosophie. Mais c'est la dispute intellectuelle de deux gugus qui n'ont pas vraiment eu faim, qui ne savent pas vraiment ce que c'est que de ne plus rien avoir, mais plus rien, pas même un centime d'euro durant des jours et des semaines ... on ne fait de la philo que si l'on mange à sa faim – tout le reste, tous ces discours de sociologues spécialistes (sic) de la précarité, qui vont voir les pauvres comme s'ils allaient à la pute, qui parlent des gens de peu pour bien vivre, alimenter leur fond de commerce, passer pour des experts auprès de leurs pairs déjà gras du bide, tous ces discours ne sont que foutaises.

Voilà d'ailleurs la vraie obscénité : ce sont tous ces gens-là, ces doctes de la précarité, et toutes ces personnes qui vivent sur le dos des mecs et des nanas qui crèvent la dalle, c'est-à-dire : tous ces prolos de l'intellect et de la pauvreté, tous ces braves nervis – comme le sont toujours les prolos, c'est même le propre du prolo que d'être instrumentalisé par la démocratie et ses oligarchies – , donc tous ces prolos de l'intellect et de la pauvreté, tous ces braves nervis de tous les pouvoirs en place, plus flics dans l'âme que les flics eux-mêmes : je veux parler de tous ces travailleurs sociaux, référents RMI, et assistantes sociales. Il n'y a rien de plus normatif, de plus sectaire, de plus coincé du bulbe que ces gens-là. Se la jouent
« moi je sais tout », jugent, analysent, fichent, condamnent ou daignent « donner une chance », la dernière.


Des problèmes d'argent ? Une impossibilité totale à régler une facture d'eau ou d'électricité et là, alors là, il faut vraiment mettre les mains au fond de ses poches pour éviter de leur en filer une dans la gueule, et avec élan, il faut vraiment prendre son air le plus piteux, le plus soumis, le plus larbin – « à votre bon coeur m'ssieurs dames » – il faut vraiment la jouer ainsi. Sinon tu es foutu. Un pauvre doit baisser les yeux, hésiter, trembler.

Mais je n'y arrive pas. Je ne les supporte pas. Je n'ai pas à me courber, car je n'ai pas à négocier avec quiconque ma dignité. Du coup, ça foire toujours. Je n'obtiens rien. Ou pas grand-chose.



La dignité ne devrait pas, ne devrait jamais se négocier. LA DIGNITÉ N'A PAS A SE NÉGOCIER. Et le système du RMI a ceci de pervers qu'il oblige à négocier sa dignité, à accepter l'humiliation, la non reconnaissance. C'est le côté le plus sordide, le plus poisseux, le plus abject de ce dispositif.

Sans parler du mépris si perceptible, si visible, si prégnant que l'on perçoit partout, où qu'on aille, quoi qu'on fasse : un pauvre, un Rmiste n'est qu'un « ASSISTÉ ».

Et merde !


[à suivre]

 

RMI - LES MOTS DES MAUX

 





Remarque : je me permets de joindre, en annexe, un article du journal le Monde et j'attire immédiatement votre attention sur le titre : « La majorité des RMistes n'attendent qu'un emploi pour sortir de l'assistance ». Le mot, comme l'a si fortement souligné et rappelé Andéol est encore lâché, jusqu'à la nausée : ASSISTANCE !!! Mais il faudra bien qu'un jour les politiques et les journalistes se mettent à penser par eux-mêmes et évitent de répéter n'importe quoi. Faudra bien !!!

Le RMI est, aujourd'hui, un dispositif fourre-tout : un intermittent du spectacle – et j'en connais plus d'un, hélas ! - qui sort du système parce qu'il n'a pas obtenu le nombre de cachets exigés, tombe dans le dispositif du RMI. Un gérant de société non salarié, le jour où il fait faillite, se retrouve également dans ce dispositif. De même, un vacataire comme Andéol – et, là encore, il n'est pas le seul, tout le monde universitaire le sait et se tait, ça arrange tellement de monde ! - n'a que ce dispositif pour ne pas finir SDF.

Il faudrait que l'on dise une bonne fois pour toutes combien le dispositif du RMI est un piège qui se referme et que l'aumône publique – l'assistance ?! - est tellement ridicule que personne ne peut s'en sortir. A propos de la somme versée, tous les services sociaux admettent qu'il est prévu sur celle-ci 150 euros pour manger, se vêtir, et se divertir, soit 5 euros par jour ! Comment, avec un pécule aussi grotesque, espérer pouvoir s'en sortir ? Comment se présenter à de futurs employeurs sans vêtements corrects ? Andéol doit d'ailleurs en parler dans l'une de ses futures chroniques. Rmiste et vacataire à la fac, il lui faut même parfois acheter un livre ou une revue, et, du coup, ses 5 euros lui servent aussi à ça !

Il faudrait que l'on dise également une bonne fois pour toutes que le dispositif du RMI intègre tous les demandeurs d'emploi et tous les chômeurs qui ne peuvent bénéficier des dispositifs habituels – celui des Assedic notamment – et qui, de ce fait, tombent dans l'assistanat (sic !) alors que ce sont des gens qui viennent de perdre leur emploi. Par exemple, Andéol – mais il vous en parlera – travaille parfois tellement qu'il sort du dispositif RMI et qu'il est même imposable ; puis, l'année suivante, il ne parvient pas à obtenir suffisamment d'heures de cours, et il s'enfonce à nouveau dans le RMI. Et le crétin de service dira : c'est un fainéant, un assisté, alors que ce sont les universités et les instituts de formation qui sont responsables de sa précarité, qui s'en servent à bon compte, et l'exploitent comme un vulgaire « péon ».

Observez donc les glissements sémantiques, allez voir de l'autre côté des mots, là où s'accumulent les non-dits, les impensés, les trop pensés, les refoulés, les haines, les rancoeurs, les médiocrités, les bassesses, les jalousies, et vous saisirez comment l'on fonctionne et comment fonctionne notre société. Notre cervelle ressemble davantage à une poubelle qu'à ce lieu mythique qui serait le siège de la pensée, de la belle pensée en train de se faire.

Observez donc les mots, et vous constaterez que le titre de « chômeur » n'est accordé qu'à celles et ceux qui bénéficient « des Assédic » et que tous les autres, quels que soient leurs situations personnelles, leurs parcours professionnels, les raisons pour lesquelles ils n'ont pas ou plus de travail ou se retrouvent sans emploi, tous les autres « tombent » dans le dispositif du RMI et relèvent de « l'assistanat » ! Du coup, il y a les chômeurs d'un côté, l'élite en somme parmi les demandeurs d'emploi, et de l'autre les Rmistes, ces assistés, ces parasites, ces profiteurs – vous savez, ces gens qui, selon les calculs officiels des référents RMI et autres assistantes sociales, ont largement de quoi manger et se vêtir et subvenir à leurs besoins avec 5 euros par jour ! « Salauds de pauvres », disait Coluche. « Déchets humains », répond Zygmunt Bauman.


ALF

 



REVUE DE PRESSE

 

 

La majorité des RMistes
n'attendent qu'un emploi pour sortir de l'assistance

 


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 12.12.07.


Loin des clichés souvent colportés sur les bénéficiaires du revenu minimum d'insertion (RMI) - assistés, incapables de respecter les horaires, peu désireux de travailler... -, un sondage commandé par le haut-commissariat aux solidarités actives contre la pauvreté et réalisé par TNS-Sofres montre que 64 % d'entre eux travaillent ou "pourraient travailler immédiatement si on leur proposait un emploi".

Réalisé du 29 novembre au 5 décembre par téléphone auprès d'un échantillon de 1 000 allocataires du RMI, ce sondage dévoilé par Le Monde semble valider l'idée martelée par Martin Hirsch, haut-commissaire aux solidarités actives, selon laquelle "une grande partie de ces personnes ne sont pas éloignées de l'emploi, c'est l'emploi qui s'est éloigné d'elles".

L'absence de proposition d'emploi constitue ainsi le principal frein pour travailler ou retravailler, selon 32 % des sondés sans emploi. Deuxième cause avancée : les emplois proposés ne "conviennent pas" (27 %). Les problèmes de santé (8 %), l'âge (6 %), la distance (3 %) ou le manque de qualification (3 %) sont d'autres obstacles évoqués.

Lorsque l'emploi ne convient pas, c'est qu'il est jugé pas adapté aux qualifications (39 %), qu'il est de trop courte durée ou pas assez bien payé et, en perdant ses allocations, le bénéficiaire du RMI n'est pas sûr d'y gagner (19 %), ou, enfin, qu'il implique des dépenses supplémentaires (transport, garde d'enfant) qui coûteraient autant que ce qui serait gagné (19 %).

« Recentrer les efforts »


"Le RMI avait été créé pour les personnes dans l'incapacité de travailler. Or on s'aperçoit que ce n'est pas le cas pour deux tiers d'entre eux
, estime Martin Hirsch. Le système s'est emballé et a enfermé dans ses filets une population à qui il n'était pas destiné. Ces gens n'ont pas besoin d'un accompagnement social."

Néanmoins, 21 % des personnes interrogées estiment avoir de nombreux problèmes à régler avant de pouvoir trouver un emploi et 9 % pensent ne jamais pouvoir retravailler. Un tiers des sondés se trouvent donc durablement éloignés de l'emploi. "Il faut recentrer les efforts en matière d'insertion sociale sur eux", indique M. Hirsch.

Pour les deux autres tiers, tout l'enjeu désormais va être de déterminer comment lever les obstacles qui maintiennent à l'écart de l'emploi des personnes qui désirent travailler. Ce sera l'un des grands axes de travail du Grenelle de l'insertion, lancé les 23 et 24 novembre à Grenoble, et censé aboutir, en mai 2008, à une série de mesures pour améliorer l'efficacité des politiques d'insertion en faveur des personnes exclues.

Parmi les réformes envisagées, le revenu de solidarité active (RSA), actuellement expérimenté dans une quarantaine de départements et promis à la généralisation au début de l'année 2009, est la plus avancée. Selon le sondage, 86 % des RMIstes jugent que le RSA, dont l'objectif est que le revenu issu du travail soit toujours supérieur aux aides sociales, encouragerait les bénéficiaires de ce minimum social à reprendre une activité professionnelle.

Cependant, l'incitation financière ne suffit pas forcément à déclencher le retour à l'emploi d'un allocataire du RMI. La mobilité est un élément crucial : 20 % des sondés estiment que ce dont ils ont le plus besoin pour retravailler est un moyen de transport. "On va mettre le paquet là-dessus", promet M. Hirsch.

Enfin, le sondage illustre le phénomène du travail précaire : plus de la moitié des personnes en situation d'emploi (25 % de l'échantillon) affirment que leur rémunération ne leur permet pas de sortir du RMI.

Emmanuelle Chevallereau


Le sondage peut être consulté dans son intégralité sur le site
www.grenelle-insertion.fr.



Chiffres


RMI. Créée en 1988, cette allocation est gérée par les conseils généraux et versée aux personnes de plus de 25 ans (ou ayant des enfants à charge), sans ressources ou ayant des ressources inférieures à un plafond fixé par décret.

Effectifs. 1,18 million de foyers percevaient le RMI le 30 septembre, selon la Drees. Environ 20 % en bénéficient depuis moins d'un an. Un tiers sont dans le dispositif depuis plus de cinq ans. En un an, le nombre d'allocataires a baissé de 7,2 %. Les reprises d'emploi concernent plus souvent des personnes jeunes, inscrites récemment au RMI et sans conjoint ni enfant.

Montant. Une personne seule sans enfant perçoit 440,86 euros par mois. Un couple ou une personne seule avec un enfant reçoit 661,29 euros. Le montant s'accroît avec le nombre d'enfants.




REMARQUE : est-ce toujours l'éternelle guerre des chiffres ? Toujours est-il que je ne comprends pas le chiffre de 440,86 euros par mois donné par la journaliste du Monde. Plusieurs personnes seules, que j'ai interrogées, m'ont dit recevoir autour de 380 euros au titre du RMI – et Andéol m'a montré le document de la CAF intitulé « le point sur vos droits » ; il perçoit, au titre du RMI : 387, 96 euros. Il y a donc une différence d'au moins 50 euros entre la somme réellement perçue par les Rmistes vivant seuls et la somme avancée par la journaliste. Quand on perçoit une telle aumône - ne jamais oublier que le Rmiste est un « assisté » ! -, la journaliste devrait savoir que 50 euros de plus ou de moins constitue une somme absolument faramineuse. Mais pour comprendre ce que je dis là, encore faudrait-il avoir un jour connu la faim et la précarité !

Informations prises auprès de la CAF, le montant mensuel maximum du RMI pour une personne vivant seule est de : 447,91 euros. Mais, explique le document fourni,
« si vous bénéficiez déjà d'une aide au logement, un forfait logement sera déduit de votre allocation Rmi de 53,75 euros pour une personne seule ». En conséquence de quoi, le montant effectif maximum se ramène à : 394,16 euros. Et Andéol perçoit : 387,96 euros.

Il serait plus honnête de préciser que le montant mensuel maximum de 447,91 euros n'est perçu par aucun allocataire vivant seul. En effet le document fourni par la CAF précise que
« si vous n'avez aucune dépense de logement - vous êtes propriétaire ou hébergé(e) gratuitement -, un forfait logement sera déduit de votre allocation de Rmi de 53, 75 euros pour une personne seule ».

En clair, quel que soit le cas de figure, le montant mensuel maximum du Rmi pour une personne vivant seule est de :
394,16 euros.


ALF



« Sans la reconnaissance,

l'individu ne peut se penser en sujet de sa propre vie »



Entretien avec le philosophe Axel Honneth

Philosophie Magazine

 

Axel Honneth, actuel chef de file de l'école de Francfort, où il succède à Jürgen Habermas, se réclame d'une philosophie sociale. Il s'attache à identifier les mécanismes qui, dans le capitalisme contemporain, empêchent les êtres humains d'accéder à la réalisation de soi.

C'est au lycée d'Essen, sa ville natale, où il se retrouve en compagnie d'élèves provenant de milieux ouvriers, qu'Axel Honneth, fils de médecin, prend conscience de l'importance du statut social et des affects qui l'accompagnent, comme la honte ou le mépris. Inscrit en doctorat de philosophie après avoir renoncé à des études de lettres et de théâtre, il publie ses premiers articles dans les années 1970. L'un est consacré à Jürgen Habermas, qu'il n'a jamais rencontré. C'est dire sa surprise quand ce dernier lui demande d'être son assistant à Francfort – ce qu'il devient dans les années 1980. Coup d'envoi d'une brillante carrière qui le conduit à diriger, depuis 2001, l'Institut de recherche sociale de Francfort. À 57 ans, l'auteur de La Société du mépris est l'un des rares critiques de la société contemporaine dont l'oeuvre originale pourrait contribuer à refonder une pensée de gauche cohérente. Comment retrouver une relation vraie à autrui, à soi-même et au monde ?

En insistant sur l'importance de la reconnaissance et du respect de l'individu, en mettant au jour la façon dont le capitalisme néolibéral y porte atteinte, Axel Honneth prolonge avec force la Théorie critique des fondateurs de l'école de Francfort.


Philosophie magazine : Qu'est-ce qu'une société qui fonctionne bien ?

Axel Honneth : C'est une société dont l'environnement social, culturel ou politique permet aux individus de développer une identité autonome ou une relation positive à soi-même. C'est une société dans laquelle chacun devrait pouvoir devenir ce qu'il souhaite être sans avoir à en passer par l'expérience douloureuse du mépris ou du déni de reconnaissance. S'il me fallait résumer d'une phrase mon projet philosophique, je dirais qu'il consiste à réfléchir aux contours que devrait prendre une société pour assurer à ses membres les conditions d'une « vie bonne ». Je pars ainsi du constat qu'il existe dans nos sociétés des déficiences découlant moins d'une violation des principes de justice que d'une atteinte concrète aux conditions de l'autoréalisation individuelle.

L'idée qu'une société peut aussi échouer dans ce sens-là était déjà au coeur de la Théorie critique élaborée par les fondateurs de l'école de Francfort (lire encadré page 55). Ils s'étaient donné comme horizon d'oeuvrer à l'avènement d'une « communauté d'hommes libres ». Si la perspective marxiste qui dominait cette approche me paraît en partie dépassée, sa visée éthique n'a, elle, rien perdu de sa charge explosive en ce début du XXIe siècle. À l'heure de la mondialisation, l'évolution prise par le capitalisme s'oriente de fait dans une direction où les conditions du respect et de l'estime de soi risquent d'être considérablement meurtries, que ce soit à travers les tendances à la marchandisation, à la destruction des relations privées ou à travers les exigences de performance qui pèsent sur chacun.


Philosophie magazine : Par cette visée éthique, l'école de Francfort ne s'inscrit-elle pas dans le sillage de ce que vous appelez la « philosophie sociale » ?

Axel Honneth : Absolument, bien que la notion de « philosophie sociale », dont je me réclame, soit rarement employée en France. J'entends par là cette grande tradition qui assigne à la philosophie la tâche spécifique de diagnostiquer les pathologies sociales, autrement dit les perturbations qui réduisent ou détruisent les conditions requises pour mener une « vie réussie ». De Jean-Jacques Rousseau à Cornelius Castoriadis ou Charles Taylor, en passant par Karl Marx, Max Weber, Michel Foucault ou Jürgen Habermas, ce courant de pensée va ainsi inventer un nouveau genre d'enquête philosophique dont la préoccupation première n'est pas tant de pointer les inégalités ou les injustices sociales, que de mettre au jour les critères éthiques d'une vie accomplie ou plus humaine. Hannah Arendt a, par exemple, accordé une valeur particulière à la participation active des citoyens à la vie démocratique, cette pratique permettant aux individus de parvenir à la conscience de leur propre liberté.


Philosophie magazine : Pouvez-vous nous éclairer sur la notion de « lutte pour la reconnaissance », au coeur de votre réflexion ?

Axel Honneth : Pour en saisir la nouveauté, il faut partir du modèle utilitariste encore dominant dans les sciences sociales. Ce modèle considère la société comme une collection d'individus motivés par le calcul rationnel de leurs intérêts et la volonté de se faire une place au soleil. Du coup, il est incapable de rendre raison de ces conflits qui naissent d'attentes morales insatisfaites et que je place au coeur même du social. En m'appuyant sur le jeune Hegel, mais aussi sur les acquis de la psychologie sociale (de George Herbert Mead à Donald Winnicott), je propose de comprendre les confrontations sociales sur le modèle d'une « lutte pour la reconnaissance ». Cela suppose que la réalisation de soi comme personne dépende très étroitement de cette reconnaissance mutuelle. C'est pourquoi je distingue trois sphères de reconnaissance, auxquelles correspondent trois types de relations à soi. La première est la sphère de l'amour qui touche aux liens affectifs unissant une personne à un groupe restreint. Seule la solidité et la réciprocité de ces liens confèrent à l'individu cette confiance en soi sans laquelle il ne pourra participer avec assurance à la vie publique. La deuxième sphère est juridico-politique : c'est parce qu'un individu est reconnu comme un sujet universel, porteur de droits et de devoirs, qu'il peut comprendre ses actes comme une manifestation – respectée par tous – de sa propre autonomie. En cela, la reconnaissance juridique se montre indispensable à l'acquisition du respect de soi. Mais ce n'est pas tout. Pour parvenir à établir une relation ininterrompue avec eux-mêmes, les humains doivent encore jouir d'une considération sociale leur permettant de se rapporter positivement à leurs qualités particulières, à leurs capacités concrètes ou à certaines valeurs dérivant de leur identité culturelle. Cette troisième sphère – celle de l'estime sociale – est indispensable à l'acquisition de l'estime de soi, ce qu'on appelle le « sentiment de sa propre valeur ».

Si l'une de ces trois formes de reconnaissance fait défaut, l'offense sera vécue comme une atteinte menaçant de ruiner l'identité de l'individu tout entier – que cette atteinte porte sur son intégrité physique, juridique ou morale. Il s'ensuit qu'une des questions majeures de notre époque est de savoir quelle forme doit prendre une culture morale et politique soucieuse de conférer aux méprisés et aux exclus la force individuelle d'articuler leurs expériences dans l'espace démocratique au lieu de les mettre en actes dans le cadre de contre-cultures violentes.


Philosophie magazine : Appliquée à la situation qui prévaut en France, cette grille de lecture paraît très éclairante : crise des banlieues, loi sur le port du voile à l'école, concurrence des mémoires… Quel regard portez-vous sur ces évolutions ?

Axel Honneth : Il convient d'être très attentif aux effets négatifs engendrés par la dépréciation de certains modèles de réalisation de soi. S'ils n'entrent pas en conflit avec les valeurs universelles, il y a un risque à les dévaluer. Que ceux qui se conforment à ces modèles particuliers ne puissent plus accorder à leur existence la moindre signification positive eu égard aux fins éthiques communes que s'assigne la collectivité. Sur le voile islamique, je qualifierais ma position d'agnostique : dans la mesure même où nous ne pouvons pas connaître avec certitude les raisons qui poussent un certain nombre de jeunes filles à porter le foulard, on ne devrait pas l'interdire dans l'espace public. Si le désir de porter le voile peut traduire une forme d'oppression, familiale ou communautaire, il peut aussi relever d'une logique d'émancipation ou d'une volonté d'affirmation de soi autonome. Quant aux récentes controverses autour du « devoir de mémoire », elles montrent combien la reconnaissance sociale est liée à la dimension du passé. Il me semble légitime que certains individus échouent à se sentir membres à part entière de la société dans laquelle ils sont nés aussi longtemps que l'histoire de l'oppression ou du génocide subis par leur groupe n'a pas été publiquement reconnue et débattue.

Toute proportion gardée, n'oublions pas que la pleine reconnaissance par les Allemands des crimes commis contre les Juifs a conditionné, après-guerre, le retour de ces derniers dans la vie publique. On retrouve d'ailleurs dans le débat français contemporain certains des arguments échangés en Allemagne lors de la « querelle des historiens » (Historikerstreit) de 1986-1987 à propos du passé national-socialiste. Les uns disaient en avoir assez de la culpabilité, de la repentance et de l'autoflagellation, revendiquant le droit de marcher la tête haute. Les autres, dont Jürgen Habermas, soutenaient que, pour marcher la tête haute, il faut assumer la responsabilité du passé et se montrer capable d'en débattre ouvertement.


Philosophie magazine : L'interprétation de ces polémiques en termes de « prolifération des victimes » ne vous paraît donc pas pertinente ?

Axel Honneth : Le statut de victime étant désormais valorisé, il convient d'être prudent. Reste qu'entre une vraie victime (même indirecte s'il s'agit de descendants d'esclaves ou de colonisés) et une fausse (celle qui instrumentalise l'histoire pour se promouvoir sur la scène médiatique), la distinction n'est pas bien difficile à établir. Encore une fois, la lutte pour la reconnaissance publique des faillites morales du passé me semble légitime, et on peine, de ce côté-ci du Rhin, à comprendre pourquoi tant d'intellectuels français s'y montrent aussi peu sensibles. J'avancerai un autre argument : c'est justement la reconnaissance publique des crimes du passé, même commis il y a fort longtemps, qui détermine la sortie de l'état de victime. Sans cette reconnaissance, l'individu ne peut en venir à se penser en sujet à part entière de sa propre vie.


Philosophie magazine : Vous consacrez la dernière partie de La Société du mépris à explorer les « paradoxes » du capitalisme néolibéral. Ce thème constitue aussi le fil directeur de La Réification, votre prochain livre à paraître en français. La critique du capitalisme aurait-elle encore un avenir ?

Axel Honneth : Ces paradoxes ou ces « pathologies » tiennent à mes yeux à ce que les idéaux d'émancipation, qui ont beaucoup progressé dans le monde occidental au cours des trois dernières décennies, semblent presque entièrement récupérés par le néolibéralisme et, de là, retournés en leur contraire. Si les possibilités d'épanouissement individuel se sont élargies (avec l'éducation, les voyages, le temps libre, la consommation, etc.), elles se trouvent désormais détournées au profit de l'idéologie managériale de la performance économique. On peut à cet égard parler de régression morale. Le principe de réalisation de soi ainsi instrumentalisé donne naissance à de nouvelles pathologies – sentiment de vide intérieur, d'inutilité, d'anxiété, etc. L'énorme pression néolibérale contraint les individus à se penser eux-mêmes comme des produits et à se vendre en permanence : il faut sans cesse se présenter comme étant hypermotivé, flexible, adaptable, etc. Ce n'est donc plus l'aptitude au dialogue intérieur et à la solidarité qui se trouve privilégiée, mais ce qui contribue au contraire à ruiner cette aptitude : l'extension d'un rapport de plus en plus marchand et stratégique à soi-même et aux autres. En ce sens, la reconnaissance, qui conduit à reconnaître en autrui une commune appartenance à l'humanité, doit être prolongée par une autoreconnaissance, soit l'assomption par chacun de son unicité, laquelle transcende tout traitement comme un objet.

Étant donné qu'il ne s'agit pas de revenir au monde d'hier, la question demeure de savoir comment contrebalancer ces tendances pathogènes que la mondialisation ne fait qu'accroître. Ma réponse ne se situe pas, à la manière de certains républicains français, du côté d'une restauration des communautés politiques nationales. Des solutions ne pourront émerger que dans le cadre d'une Europe forte à même de résister aux aspects négatifs de la globalisation, mais à condition de ne pas faire dériver la solidarité européenne de nos traditions culturelles ou de nos racines chrétiennes. Cette dernière approche me paraît peu féconde. Je pense que le sens de la solidarité ne se consolide vraiment qu'à la faveur d'expériences partagées dans le domaine de la « productivité » – non pas seulement économique, mais aussi artistique ou intellectuelle.


Philosophie magazine 
: Vous semblez toujours vous situer à égale distance de l'éthique libérale et d'une éthique communautarienne …

Axel Honneth : Ma tentative pour mettre en lumière la grammaire morale des conflits sociaux partage avec Kant et la tradition libérale l'attachement à la notion d'autonomie ainsi qu'à des normes aussi universelles que possible. Je crois cependant avec les « communautariens » [courant de philosophie politique, critique des méfaits de l'individualisme libéral, Ndlr] que l'autoréalisation de l'être humain exige des formes de relations intersubjectives, les individus ne se constituant en personne que lorsqu'ils apprennent à s'envisager – à partir d'un « autrui » approbateur ou encourageant – comme des êtres dotés de qualités et de capacités positives .

Propos recueillis par Alexandra Laignel-Lavastine

 


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Les chiffres, froids comme l'acier – l'acier d'un flingue posé, un jour, sur ma tempe dans une vie antérieure. Les chiffres que l'on fait si souvent mentir, en les trafiquant, les biaisant. Et pourtant : les chiffres dans leur nudité. D'après les calculs des services sociaux qui gèrent celles et ceux qui sont dans le dispositif du RMI, nous avons 150 euros pour vivre par mois, une fois mis de côté l'argent nécessaire pour régler l'eau, l'électricité, le gaz et le téléphone. Le loyer est pris en charge par la CAF et les soins médicaux relèvent de la CMU. Donc, par mois, un Rmiste a 150 euros pour manger, se vêtir, et faire de vraies folies dépensières comme s'acheter une savonnette, du dentifrice, ou des rasoirs jetables ... Soit : 5 euros par jour ! Oui : 5 euros par jour ! Et mon référent RMI m'a dit récemment : avec ça on peut vivre !

Enfoiré !



Comme je suis précaire – c'est une position sociale ! - je dois accepter tous les boulots, même les plus dégueulasses. Comme je suis précaire je dois faire, à la fac, tout ce que les autres profs ne veulent pas faire, accepter les cours les plus merdiques, car c'est fou le nombre de cours bidons ou sans intérêts que les étudiant(e)s doivent se coltiner et qui sont programmés pour des questions de gros sous ou de magouilles internes. Les premiers cycles sont d'immenses dépotoirs où viennent s'entasser les bachelier(e)s. Des hangars. Des salles d'attente. Il existe bon nombre de filières qui ne servent absolument à rien, si ce n'est à fabriquer les chômeurs de demain, mais qui permettent aux mandarins et à leurs larbins de faire carrière. J'ai bossé dans l'une d'elles : aucun étudiant(e) n'était là pour la filière en tant que telle, mais simplement parce qu'on lui avait dit qu'elle pouvait le préparer aux métiers d'orthophoniste, professeur des écoles, et j'en passe.



Un responsable universitaire m'a déclaré un jour : je te donnerais bien des heures de cours et de travaux dirigés, mais tu n'acceptes pas n'importe quoi. C'est dingue, archi-dingue, ce genre de réflexion. Parce que je suis pauvre, parce que je suis précaire, parce que je suis vacataire, je devrais accepter aussi de faire des pipes ? Ou de me faire enfiler ? Ça cache quoi au juste ce genre de réflexion ? Un retour du refoulé ? Comme s'il me reprochait d'avoir refusé ce qu'il a toujours accepté : la « servitude volontaire », cette servitude qui désespérait tant La Boétie, l'ami de Montaigne.

Dans une réunion de profs, j'ai plus de diplômes à moi tout seul qu'eux tous ou presque, et je continue, encore et maintenant, à passer des examens, histoire de ne pas finir « vieux con », de ne pas devenir un de ces ramollis du bulbe qui ne connaît plus que l'onanisme cérébral comme moteur de recherche. Mais, comme je suis vacataire, je suis juste bon à être le chiotte de service. On me balance toutes les merdes. C'est peut-être une sorte de vengeance. Je me souviendrai toujours de la boutade un peu cynique de ce doyen qui, avec moi ne pouvant faire illusion, m'avait dit : « Tu vois Andéol ! Tous tes diplômes ne servent à rien ... Moi, je n'ai qu'une thèse et je suis ton doyen ! »

 



J'ai dit à mon référent RMI que j'avais en ce moment de graves problèmes d'argent parce que j'avais dû acheter des livres pour assurer mes cours à la fac. Des livres ? Il m'a regardé, bouche bée, l'air ahuri, outré ... c'est quoi ça ! il s'achète des livres ... alors qu'il est au RMI ... on va l'assister pour qu'il lise ? J'ai vu le moment où il allait me rayer (c'est le mot !) du dispositif. Des livres ?! Alors, j'ai ramé, j'ai essayé d'expliquer que, parfois, je sautais des repas, afin de pouvoir acheter un livre, car j'avais besoin de me tenir au courant. « Voilà ce que je fais : j'achète, je lis, je revends. » Et je n'y suis pour rien si les universités, les instituts de formation trouvent leur compte à faire bosser des vacataires. C'est tout bénéf : pas de congés payés, pas de cotisations sociales, pas de points retraites, pas droit au chômage, rien de rien. Et c'est : marche ou crève, tu veux ou tu veux pas, de toute façon le système t'écrase, te piétine, te chie dessus. Employons les mots, les vrais : on chie sur les vacataires comme on chie sur les RMIstes, tout le monde nous chie dessus, les profs, l'administration, les syndicalistes, les politiques, et tous les braves citoyens.



Être cause de soi ! Dès le premier matin grec, cette question a tourmenté les philosophes, tant leur statut d'homme libre semblait aléatoire. Une guerre malheureuse contre une autre Cité et la population était passée au fil de l'épée ou réduite en esclavage.

Être cause de soi ! C'est-à-dire pouvoir gérer sa vie, pouvoir se déterminer soi-même, ne pas être « causé » par les autres. Or, que se passe-t-il ? On me « cause » sans cesse, en ne me laissant pas maître de mon existence, en me mettant dans une situation de dépendance totale, en m'indiquant ce que je dois faire, en me refusant toute reconnaissance, toute dignité, et on me « cause » en disant ce que je suis, qui je suis : un assisté.

Être cause de soi ! Quand on connaît des difficultés et que l'on « tombe » dans le dispositif RMI, tout bascule : du jour au lendemain, nous ne sommes rien - plus rien ! Le référent nous traite comme si nous étions un débile, un demeuré, un cloporte. Il m'a même dit, d'un air entendu : « je peux vous apprendre à faire un CV », alors que je venais juste de lui expliquer que j'avais travaillé dans la pub comme concepteur-rédacteur, que j'avais donné des cours, à l'IAE, en stratégies d'entreprise, stratégies mercatiques et stratégies de communication, et que je préparais toujours les étudiant(e)s aux épreuves écrites et orales des concours de la fonction publique ! Mais non, pour lui, je n'étais plus rien – sinon je ne serais pas dans ce dispositif.

J'ai alors compris que le Rmiste était « causé », définitivement « causé ». Qu'il ne s'appartenait plus. Qu'il était à l'image de ces pauvres qui, jadis, le dimanche à la sortie de la messe, étaient obligés d'arborer le pull tricoté par ces bonnes bourgeoises, pieuses et charitables.

Je hais la charité !
Je hais les bonnes consciences !
Surtout quand elles se disent de gauche !
Je hais les donneurs de leçon
La bouche en cul de poule
Et la main sur le coeur !


[à suivre]

 

RMI - LES MOTS DES MAUX

 





Remarque : je voudrais revenir sur ce qu'a dit Andéol à propos de la reconnaissance et de la « cause de soi » - cette fameuse causa sui qui a tant fait couler d'encre du premier matin grec à la grande époque de la scolastique, et qu'il reprend à son compte pour en faire un concept philosophique relevant du vivant et de l'être humain en particulier. Mais procédons par étapes.

D'abord, si nous déconstruisons le vocable « reconnaissance » ou, plutôt, si nous le « lisons aux éclats » - pour emprunter au philosophe et rabbin Marc-Alain Ouaknin son heureuse formule concernant l'une des pratiques de l'herméneutique juive [1] -, il y a dans reconnaissance, les mots naissance, re-naissance et la notion de renaissance avec . Toute reconnaissance est donc une autre naissance, une re-naissance qui s'opère dans le regard des autres, avec les autres, grâce aux autres, une re-naissance qui s'effectue au sein de la société elle-même et des milieux d'appartenance – tous ces habitus dont parle Bernard Lahire qui a re-lu Bourdieu. Christophe Dejours, dans un court texte mis en ligne sur mon blog, a fort bien montré cela - sans parler, ici, des analyses des philosophes Paul Ricoeur [2] et Axel Honneth [3], sur lesquelles j'aurai l'occasion de revenir ultérieurement [4].


Être la cause de soi

Concernant cette notion de « cause de soi » évoquée par Andéol et qui me semble absolument essentielle pour définir justement ce qu'est la liberté humaine, au sens le plus fondamental du terme, je ferai appel aux lumineuses analyses du philosophe Pierre Gire qui parsèment et traversent son mémorable cours sur Plotin comme autant de fulgurances. Ce spécialiste de Maître Eckhart et de la pensée grecque déborde constamment les cadres trop étroits et convenus du cours traditionnel pour ouvrir notre pensée sur un vaste champ de possibles et de questionnements. Voici un court extrait d'une de ses réflexions notées par mes soins. J'espère ne point trop le trahir ou ne pas falsifier sa pensée !

 


« Comme l'a fort bien écrit Michel Henry, un enfant qui vient dans la vie ouvre un monde, et l'on peut dire que chacun d'entre nous porte, en lui-même, un monde, son monde ... Exister, c'est donc porter un monde, son monde ... Mais si chacun d'entre nous porte son monde, il n'est pas, pour autant, réductible à ce monde ... Aucun de nous n'est réductible aux trois ordres d'expression qui constituent son monde : ses activités, ses relations et ses sentiments. » [5]



Or que se passe-t-il avec les personnes qui sont dans le dispositif du RMI ? Elles ne sont plus regardées pour elles-mêmes, y compris par celles et ceux qui s'occupent d'elles ! Elles sont réduites à un seul élément de leur monde, pire que ça, elles sont réduites à un jugement moral qui nomme et qualifie une seule des multiples activités d'un des trois ordres d'expression de leur monde : ellles sont définies comme étant des assistées.

Nommer c'est réduire l'autre à un même. Nommer c'est le maîtriser. Nommer c'est le posséder. Nommer c'est le contrôler, l'enfermer dans une case, une appellation, un registre, un dossier que l'on traite – comme l'on traite les rebus, les déchets, les inutiles, les en surnombre [6]. Voilà pourquoi, dans les trois religions abrahamiques, la juive, la chrétienne, la musulmane, Dieu n'est jamais nommé ! Il n'a pas de nom. Car il est le Nom.

En disant que le Rmiste relève de l'assistance, en le nommant de façon péremptoire et péjorative, en le qualifiant même de parasite, de fainéant, en laissant entendre que c'est quelqu'un qui n'est pas capable de se lever tôt – comme s'il suffisait de se lever tôt pour avoir un emploi ! -, les responsables politiques, les journalistes, les services sociaux et la société dans son ensemble, le « causent » dans tous les sens du terme. Et Andéol a parfaitement raison – surtout qu'il vit cette opprobe, cette dépossession, cette réduction de son être à une éthique du résultat, de l'intérieur. Il s'agit là d'une double blessure narcissique : je suis causé, donc je ne m'appartiens plus, « on » me dit ce que je dois faire, et je suis également causé dans la mesure où l'on cause sur moi en disant, à ma place, qui je suis, ce que je suis.

Où est la liberté humaine dans ce double processus de négation de l'autre ? Je dirai même que les droits de l'homme sont totalement bafoués, si ces droits sont là pour défendre et sauvegarder la dignité humaine, pour veiller à ce que l'être humain ne soit pas réductible à toute définition a priori, et partant pour le protéger contre une trop évidente chosification [7]. Il suffit d'écouter ce qui se laisse entendre sur le compte du Rmiste pour découvrir combien le mépris qui l'enveloppe et le submerge est profond, radical. Et cette radicalité est l'une des hontes majeures de cette pensée paresseuse qui habite notre « douce France ». Que l'on ne s'étonne pas, ensuite, de tous ces glissements liberticides qui font, en ce moment, la « une » des quotidiens. Et je vous renvoie, à ce sujet, au blog de la philosophe Catherine Kintzler - Mezetulle - qui devient une véritable revue en ligne.

L'homme n'est jamais un « quelque chose ». Il est, comme l'écrit fort bien Marc-Alain Ouaknin, un « Quoi ? », c'est-à-dire, en hébreu, un mah. Mais voici un court extrait de cet auteur :



« Est-il possible de définir l'homme ?

L'homme n'est-il pas justement cet être tout à fait singulier qui échappe à toute possibilité de définition ? L'homme n'est-il pas l'existant dont la définition est de ne pas avoir de définition ?

L'essence de l'homme n'est-elle pas de ne pas avoir d'essence ?

Paradoxe que la langue hébraïque énonce parfaitement. L'essence des choses et de l'homme se dit mahout, de la racine mah signifiant « QUOI ». L'essence est la « quoibilité », néologisme que nous créons pour dire cette essence questionnante de l'homme, cette questionnabilité qui maintient l'être ouvert à la possibilité de ses possibles et de son futur.

L'homme est une question, un « quoi », un « qu'est-ce ? », en hébreu un mah. » [8]



L'homme n'est donc jamais une réponse, il est une question. On ne peut, on ne doit jamais l'enfermer dans une définition, le clôturer dans un discours. Il est « l'ouvert » par excellence. Et il ne peut être que la « cause de soi ». A trop l'oublier, nos hommes politiques et toutes celles et ceux qui s'occupent du « social » commettent une grave erreur. C'est d'ailleurs positivement incroyable que le « social » soit ainsi pris en charge par des personnes dont les réflexions philosophiques et éthiques relèvent trop souvent du degré zéro de la pensée. C'est sûrement là le paradoxe de nos sociétés et l'une des raisons de leurs échecs à « gérer le social » - que l'on gère comme une chose. Il faudrait faire appel aux meilleurs et l'on a, en face de soi, que des exécutants qui appliquent des consignes, cochent des cases, remplissent des fiches, répondent à des questions. Or, poursuit Marc-Alain Ouaknin, « la réponse est le malheur de la question ». Et l'homme est question. Et « l'essence de la question est d'ouvrir et de laisser ouvertes des possibilités ... » Jamais de réduire ces possibilités à un déjà là, à des réponses déjà programmées, à tous ces préjugés qui parasitent les questions et réduisent l'autre, le Rmiste, à un on sait ce qu'il est.

ALF

NOTES :

[1] Marc-Alain Ouaknin, Lire aux éclats - Éloge de la caresse, coll. « points/essais », éd. Seuil, Paris, 1994.

[2] Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance, trois études, coll. « les essais », éd. Stock, Paris, 2004.

[3] Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, coll. « Passages », éd. Cerf, Paris, 2002, pour la traduction française.

[4] La « jeunesse » du blog explique, hélas, toutes les lacunes concernant encore les questions d'actualité. Or la reconnaissance, notamment dans le travail, est une notion essentielle qui peut faire l'objet d'un sujet de dissertation de culture générale.

[5] Pierre Gire, cours sur Plotin dispensé à l'Université catholique de Lyon.

[6] Zygmunt Bauman, Vies perdues – La modernité et ses exclus, coll. « Manuels Payot », éd. Payot & Rivages, Paris, 2006, pour la traduction française.

[7] Axel Honneth, La réification – Petit traité de Théorie critique, coll. « essais », Gallimard, Paris, 2007, pour la traduction française.

Mais aussi du même auteur : La société du mépris – Vers une nouvelle Théorie critique, éd. La Découverte, Pris, 2006, pour la traduction française.

[8] Marc-Alain Ouaknin, C'est pour cela qu'on aime les libellules, coll. « points/essais », éd. Calman-Lévy, Paris, 2001.



REVUE DE PRESSE


Concernant cette bêtise humaine qui faisait dire à Voltaire, « l'imbécile a réponse à tout », concernant cette suffisance des clercs qui prennent leur nombril pour le centre de l'univers, concernant tous ces gens qui travaillent dans le social et qui se permettent de juger et de donner des leçons, l'essai du philosophe Alain Roger, Bréviaire de la bêtise, surgit comme une réflexion salutaire. Une bouffée d'air frais.

Alain Roger en arrive au même constat que Marc-Alain Ouaknin : tout désir de conclure est un symptôme de bêtise. Et ce constat a ceci d'amusant qu'il est aporétique – mais l'aporie n'est-elle pas le propre de toute pensée questionnante ? Platon déjà, par ses dialogues, l'avait suggéré. Et
Friedrich Schlegel, le grand herméneute du romantisme allemand, avait su relire les dialogues de Platon et les dégager du platonisme ambiant qui avait totalement occulté cet aspect là.



Aux sources de la bêtise

L'inlassable exploration du « seul absolu contraire à l'absolu »
LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 07.03.08.

A propos du livre d'Alain ROGER, Bréviaire de la bêtise, « Bibliothèque des idées », Gallimard, Paris, 2008

 

Pas plus que le soleil, on ne peut regarder la bêtise en face. Mais c'est moins l'éblouissement qui menace ici que le vertige. Car aucune frontière dûment dessinée ne sépare du vide : sans le savoir, nous sommes déjà en train de tomber. Certes, avant de subir le vertige, on peut s'éloigner du gouffre, se retourner, s'accrocher à un solide rocher... Soi-même par exemple. Mais voilà, la conviction de sa propre valeur, l'autoaffirmation péremptoire de sa propre intelligence, la capacité à juger de tout du haut de soi-même sont précisément les signes indubitables de la bêtise la plus ostentatoire. Celle à laquelle Baudelaire donnait un "front de taureau". Celle qui est d'autant plus triomphante et glorieuse qu'elle s'ignore.

"Se prendre pour soi-même rétrécit l'âme des mondes à l'impossible dimension d'un personnage de nature morte", notait superbement l'écrivain Manz'ie. Sur un mode mineur et comique, mais non moins convaincant, il y a aussi cette géniale réplique de Laurel à Hardy : "Je ne suis pas aussi bête que tu en as l'air." Et justement, le principe d'identité, ce "roc de la bêtise", est l'un des axes du livre que publie Alain Roger.


Vivre et (mourir) idiot

Pourquoi "bréviaire" ? Ce n'est pas la signification religieuse de ce mot que l'auteur a retenue. Aucune faiblesse de ce côté-là : Dieu et "toute cette bonne vieille transcendance", comme la philosophie de l'être, comme la croyance en l'amour ou la foi en la vérité, sont les plus sûrs chemins pour vivre (et mourir) idiot pense Alain Roger. "La vérité, sous la forme essentielle du principe d'identité, est fondamentalement bête", conclut-il, en contradiction de l'idée qu'il défend par ailleurs selon laquelle tout désir de conclure est un symptôme de bêtise, d'ailleurs parfaitement signifié par la formule "un point c'est tout". Principe d'identité, tautologie ou "logique du même" et obsession de conclure sont donc bien les trois mamelles de la bêtise.

Le terme de "bréviaire" est donc pris ici dans le sens d'inventaire de toutes les formes - mais le sujet est inépuisable - de bêtise, ou de manuel destiné à nous prévenir contre les assauts perpétuels de celle-ci. Il n'empêche : la bêtise est un démon qui veille au plus intime de nous-même. Nos pensées, émotions, affections, nos comportements et réactions ne lui sont jamais totalement étrangers. Ce n'est pas une instance parmi d'autres, c'est un absolu, et même, selon Kierkegaard, "le seul absolu contraire à l'absolu".

Peut-on déterminer une origine à la bêtise et à partir d'elle retracer son histoire, qui mènerait jusqu'à un avenir radieux où elle serait éradiquée ? C'est plus que douteux. Le mal est profond, métaphysique. Avec l'appui des philosophes, d'Aristote et Descartes à Foucault ou Deleuze, Alain Roger, foncièrement pessimiste, penche pour la théorie d'un "fond abyssal" : ce n'est pas de "l'histoire de la pensée" que relèverait la bêtise, mais de "sa préhistoire", affirmait Michel Adam dans son Essai sur la bêtise (PUF, 1975) cité ici.

Mais, plus que philosophique, ce "bréviaire" est littéraire. Si le piège menace de se refermer sur toute pensée qui ambitionne de se rendre maîtresse du sujet, la littérature, elle, en mimant la bêtise, en l'analysant in vivo, a le pouvoir de la révéler, comme on le dit d'une photographie. Et si Nietzsche assignait au philosophe la tâche de "nuire à la bêtise", il n'est pas impossible que l'écrivain - pas le poète, qui entretient des accointances suspectes avec le sujet... - soit le mieux à même de remplir ce programme. D'ailleurs, il n'y a pas que le roman... Portée sur scène, la bêtise fait merveille. Aristophane, Molière, Anouilh, Giraudoux ou Labiche - qui donnent lieu à de fines analyses - le prouvent.

Il est de notoriété publique que la bêtise, dans sa version "enflée, pansue, arrogante, satisfaite" (J.-L. Nancy), est l'une des grandes découvertes - ou révélations - du XIXe siècle et que Flaubert en est l'explorateur le plus conscient : comme Baudelaire, l'auteur de Bouvard et Pécuchet avait pour la bêtise un "goût diaboliquement passionné". Surtout, il ne la considérait pas comme un agent étranger et savait en repérer les symptômes en lui-même. Léon Bloy, souverain exégète des sottises bourgeoises et des lieux communs, n'en vint pas à bout, tant l'épidémie était avancée. "Je ne suis pas plus bête qu'un autre" étant le truisme qui lui semblait le plus "écrasant".

La bêtise fera encore des progrès au siècle suivant. Proust donnera au "bébête et au cucul" (et au snobisme) leurs lettres de noblesse - ou de sottise. Paul Valéry, en plaçant au début de Monsieur Teste la célèbre formule : "La bêtise n'est pas mon fort", mettra définitivement la question en abyme. Quant à Sartre, grand lecteur de Flaubert, il vouera Roquentin (dans La Nausée) "à la bêtise obscène des choses". "Il est sûr que la tautologie idiote concerne le rapport existentiel du sujet à l'univers qui l'environne", note encore Alain Roger, cohérent dans ses détestations.

On n'en finirait pas de citer les figures qui sont ici analysées. La bêtise n'est pas un sujet facile. Il n'est pas non plus pittoresque ou (bêtement) rigolo. Si c'est réellement un absolu, il mérite sinon des égards, du moins la plus grande, la plus sérieuse attention.

Patrick Kéchichian

BRÉVIAIRE DE LA BÊTISE d'Alain Roger. Gallimard, "Bibliothèque des idées", 292 p., 19 €.





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Attendre ! Il faut toujours attendre ! Et c'est laminant. Usant. Nerveusement éprouvant. Surtout que, pendant ce temps, les échéances courent et les créanciers s'énervent. Déjà il faut attendre au minimum un mois, voire davantage, avant d'obtenir un rendez-vous avec une assistante sociale. Puis il faut attendre encore trois à quatre semaines, sinon plus, avant de savoir ce qu'il en est du dossier. Et encore un mois, dans les circonstances les plus favorables, avant que l'aide – si le dossier est accepté – n'arrive. Et c'est ainsi que l'on se retrouve dans des situations de plus en plus inextricables et que l'on risque de finir vraiment dans la rue.

Cette attente participe – même si elle ne relève pas d'une stratégie - de cette négation de soi, de cette chosification qui met le Rmiste, l'assisté, dans un état de totale servitude : il est là, la main tendue, et il attend, il attend le bon vouloir de tous ces gens qui, eux, ont justement le temps, un salaire, pas de craintes urgentes ou immédiates. En fait, tous ces gens s'en foutent. Toi, moi, lui, nous ne sommes qu'un dossier parmi tant d'autres ... Mais un de plus ou un de moins, pour tous ces gens qui vivent grâce à notre précarité – sans nous ils seraient au chômage, faudrait pas qu'ils l'oublient ! - un de plus ou un de moins ne change pas leur propre condition sociale qui fait d'eux des aigris, des petits, des sans grades, détestés par les Rmistes et méprisés plus ou moins ouvertement par leur hiérarchie, les politiques, les classes moyennes et supérieures.

Il y a toujours eu un profond mépris pour tout ce qui relève du social, du socio-culturel – les
« socios culs » ! Et il ne faut jamais oublier cette règle essentielle que j'ai déjà évoquée : le Pouvoir s'appuie toujours sur les gens de peu, les petits, les prolétaires, pour écraser les mouvements de révolte, contrôler la société, maintenir les citoyens dans un état de servitude. C'est l'éternelle histoire du flic de base et du CRS qui chargent celles et ceux dont ils sont si proches, consubstantiellement si proches. Et c'est aussi pourquoi tous les discours officiels tendent à nous faire oublier la lutte des classes, à ranger ce concept marxien dans le placard des ringardises, afin que notre servitude devienne plus totale, plus volontaire.



Il suffit de rencontrer les personnes qui sont dans le social pour découvrir combien elles paraissent ternes ou tristes ou pas franchement bien dans leur peau ... Physiquement, elles n'ont vraiment rien de très palpitant, de lumineux, de bien sympathique ... ou alors c'est l'exception ... Et souvent les locaux, dans lesquels elles travaillent, sont comme elles, gris, ternes, sans âme.

Positivement, ce monde est déprimant, franchement déprimant, et j'imagine que, parmi ces personnes, beaucoup frôlent la précarité, ou, du moins, sont proches, très proches des
« travailleurs pauvres » pour reprendre un terme à la mode. Ce sont des « petits Blancs » en quelque sorte, qui craignent en permanence le déclassement et qui souffrent, comme nous, d'un manque évident de reconnaissance. Ce qui pourrait expliquer, justifier la « haine » - sans exagérer ! ou, pour atténuer la dureté du propos, l'agressivité - que je perçois chez mon référent RMI chaque fois que je le rencontre pour faire le point. Il déteste tout ce que je suis.

Une fois la tension était telle et j'ai tellement senti que, si je ne mettais pas les points sur les « i », il allait me rayer du dispositif, de rage et de dépit, que j'ai été obligé de lui rappeler que je m'étais payé
« mes » études, toutes mes études, et que j'avais effectué tous les boulots possibles, éboueur, gardien de cimetière, manoeuvre, pion, etc. Et que je ne devais rien à personne. Et que, si j'étais actuellement dans le dispositif du RMI, c'est parce que j'avais eu, au même moment, des revers successifs : des contrats de vacations qui n'ont pas été honorés, des piges comme concepteur-rédacteur qui n'ont pas été réglées, divers travaux et projets pour le compte d'un Institut, fort connu en France, qui ont été annulés faute de crédits. Et que je suis toujours payé au cachet, ce fameux cacheton qui rend dingues, complètement dingues, les indépendants, les pigistes, les vacataires et les intermittents du spectacle. Ce putain de cacheton qui fait que l'on peut très vite basculer de l'autre côté, là où l'on n'est plus rien, RIEN, qu'un rebut, qu'un déchet humain, qu'un ... Rmiste !

Mais il y a toujours des cons qui disent : les Rmistes sont des assistés, des fainéants, des parasites, des profiteurs ... Mais ce sont ces mêmes cons qui parlent de la femme, comme si la femme existait. Bien sûr, ils n'ont pas lu Lacan. D'ailleurs, ils ne lisent pas. Ils ne peuvent donc pas savoir que la généralisation est le point culminant de la bêtise.



Je vais finir par croire que c'est lorsque nous avons un pouvoir, du pouvoir, que les gens sont, avec nous, les plus sincères ou les plus fidèles. Car, à nous mentir, ils auraient trop à perdre. Mais dès que nous dégringolons dans les abîmes de l'anonymat, de la précarité, mentir ou simplement faire de fausses promesses devient, pour eux, sans risque : que pouvons-nous leur faire, nous ne sommes plus rien.

Il faut posséder une réelle et évidente capacité de nuisance pour avoir de « bonnes relations ». Et une salutaire dose de cynisme pour ne pas se faire abuser par toutes ces « bonnes paroles », les « mon cher Andéol » par-ci, les « mon cher Andéol » par-là. Oui ! il ne faut jamais oublier cette évidence obscène qui résume bien les rapports humains et ce, depuis que le monde est monde – et cela n'a rien à voir avec l'individualisme, ce concept mou de toute pensée paresseuse et de tous ces sociologues bas de gamme qui n'ont rien à dire mais le font savoir - : dès que le vent tourne, nos « bonnes relations » tanguent et disparaissent.

Et dévoilent leur vrai visage, ce qu'elles ont toujours été et ce qu'elle seront toujours : un simple malentendu.


[à suivre]

 

RMI - LES MOTS DES MAUX

 



 

Remarque : c'est la généralisation qui est la « mère » de toutes les dérives, de tous les abus, de tous les mépris, de tous les populismes, de tous les racismes, de toutes les exclusions. Et c'est un point qu'il ne faudrait jamais perdre de vue.

Jamais.

En refusant de voir en chaque Rmiste un être singulier, un cas humain particulier, on le rejette définitivement dans un anonymat qu'autorise la généralisation. Ce qui rassure le sens commun et évite de penser. Il n'est plus qu'un assisté. D'où l'échec des mesures prises et les incohérences du dispositif. On ne peut pas traiter de la même façon, avec les mêmes grilles d'analyse, les mêmes présupposés, tous les dossiers.

Déjà, le mot « dossier » est exécrable, car ce n'est pas un dossier que l'on « traite » ! Il exite - eh oui ! - un être humain dont le nom et les coordonnées figurent dans ce dossier, un être humain dont il faudrait peut-être comprendre l'itinéraire afin de savoir pourquoi il se retrouve dans le dispositif, un être humain avec qui il faudrait réellement discuter pour tenter de trouver avec lui ce qui serait nécessaire et utile pour qu'il puisse s'en sortir.

Or il n'en n'est rien.

Le référent RMI a ses cases à remplir, ses objectifs et ses réponses. Et il dit, à la fin du premier entretien, l'entretien le plus important, celui qui pourrait mettre en confiance, qui pourrait permettre au Rmiste de se sentir accepté, écouté, compris, reconnu dans sa dignité même, il dit : signez ici ! En fait, le seul souci du référent, c'est le contrôle, car le Rmiste est, par essence, un margoulin, un resquilleur, un profiteur, et, quand il ne fait pas du trafic de drogue, il travaille au noir. « Tout le monde le sait mais ne dit rien ». N'est-ce pas ? Vous-même l'avez dit un jour ou l'autre.

Encore une fois, nous voyons à l'oeuvre les méfaits de la généralisation ... et le retour du refoulé : ce racisme latent qui ne dit pas son nom et qui vise les gens des quartiers défavorisés et les pauvres en général. Tout cela est abject, positivement aberrant. Et il serait temps de faire sienne, cette remarque du philosophe Gaston Bachelard :



« Les idées générales sont assez floues pour qu'on trouve toujours le moyen de les vérifier. Les idées générales sont des raisons d'immobilité. C'est pourquoi elles passent pour fondamentales. » [1]



Plus je m'efforce de comprendre comment fonctionnent nos systèmes économiques et sociaux, et plus je me demande si toutes les sociétés humaines et, plus précisément, si les économies et sociétés de marché n'ont pas besoin de « déchets humains » [2], d'un sous-prolétariat, d'un précariat [3] de plus en plus important, pour se maintenir grâce à une peur coercitive et souterraine : la peur d'être à son tour déclassé, la peur de se retrouver dans la case des assistés. Des historiens et des sociologues se sont posé la même question à propos des villes et des ghettos urbains. Dit autrement et très crûment : le précariat n'est-il pas aussi nécessaire que les ghettos urbains [4] – même si « le rebut est le secret sombre et honteux de toute production » [5], de toute société, de tout développement urbain.

 

Cela dit, il faut encore et toujours se garder de toutes les généralisations ... comme des conclusions, qui sont des fermetures, des simplications, des « un point c'est tout ». Dans C'est pour cela qu'on aime les libellules [6], le philosophe Marc-Alain Ouaknin a fort bien noté que « la réponse est le malheur de la question ». Car, explique-t-il, « l'essence de la