Il est toujours intéressant et fort instructif de s'ouvrir à d'autres pensées, d'autres visions du monde que celles auxquelles nous adhérons. Il convient de faire ce pas de côté qui permet de renouveller ses questionnements, de bousculer ses propres approches trop souvent paresseuses, plutôt molles,  rarement fulgurantes. C'est peut-être ce manque d'étincelles qui nous
rend si monotones, si ternes. Et j'avoue que l'université - dans le mot on entend presque uniformité - est un lieu particulièrement sinistre. Aujourd'hui comme hier et avant-hier, j'en arrive invariablement à ce même constat : la réussite dans les études n'est qu'une question de résistance à l'ennui.

Tout cela pour dire qu'il est important de bousculer les repères, de bouger les lignes, de changer de chemins afin d'éviter l'enkystement intellectuel, la sclérose mentale, l'onanisme cérébral. Or toute idéologie – c'est-à-dire la force d'une idée poussée jusqu'à la caricature, son absolutisation – participe de ce triple mouvement qui n'est plus qu'un enlisement dans des pratiques maniaques et répétitives au sein desquelles l'esprit est devenu aussi gras et replet qu'un ventre mou.

Bien sûr, Paul Valadier est philosophe, mais il est d'abord et surtout jésuite – et la religion, l'appartenance à un ordre religieux sont des « c'est comme ça » qui limitent toute pensée. Impossible d'échapper à ces figures imposées par la hiérarchie, la tradition, le magistère. Mais au-delà de certains propos convenus et habituels – je dirais presque téléguidés tellement on s'y attend ! -, les réflexions de Paul Valadier méritent une réelle réflexion personnelle. Car le philosophe développe des analyses pertinentes, subversives dans le contexte actuel des crispations religieuses et de l'ultra-laïcité, autres aspects du dogmatisme ambiant [1] – et c'est cela qui nous intéresse, non le discours du théologien.



Le philosophe rappelle que « le religieux s'inscrit toujours dans l'anthropologie » ; que les fêtes civiles ou religieuses « sont indispensables à la respiration d'une société » ; qu'il convient de reconnaître « le droit des musulmans, des bouddhistes ou des juifs à célébrer librement leurs fêtes » ; qu'il importe de ne pas oublier que « les pays d'Europe sont inscrits dans une tradition façonnée par vingt siècles de christianisme » et qu'assumer cette mémoire, qui préserve de l'amnésie, n'est pas incompatible avec le caractère multiconfessionnel de la société actuelle.

 

 





Décryptages – Grand entretien avec Paul Valadier


Paul Valadier est professeur aux facultés jésuites de Paris (centre Sèvres), auteur de Détresse du politique, force du religieux (Seuil, 294 p., 22 €)

 


Croyants ou non, tous fêtent Noël


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 23.12.07.

 

Sans le dimanche et les fêtes régulières, la société tombe dans une « uniformité mortelle », selon le philosophe jésuite. Face aux courants « libertaires » et « apocalyptiques », la foi chrétienne ferait fausse route en se repliant sur elle-même.


 

Dans les sociétés sécularisées et multiculturelles, l'origine et le sens des fêtes chrétiennes - y compris Noël, la plus populaire - sont oubliés et ignorés. N'êtes-vous pas inquiet de cet effondrement de la mémoire chrétienne ?

Que signifient encore religieusement Noël, Pâques, la Pentecôte, la Toussaint ? La mémoire de l'origine religieuse de ces fêtes s'estompe en effet. Mais est-ce si grave ? Les fêtes, qu'elles soient civiles ou religieuses, ont toujours plusieurs niveaux de sens. Regardez le 14-Juillet : les historiens expliquent aujourd'hui qu'il n'y avait presque personne ce jour-là à la Bastille... Cette date est pourtant devenue le symbole républicain de la lutte contre l'embastillement et la tyrannie, pour les droits de l'homme. Même chose pour Noël : au-delà du folklore et d'une exploitation commerciale insensée, cette fête est, pour les chrétiens, le rappel de la naissance du Fils de Dieu à Bethléem. Mais elle a une signification anthropologique universelle : c'est la fête de la naissance, de la nouveauté, du mystère, de la fragilité de la vie humaine. On peut la célébrer sans être croyant !

Je ne suis donc pas trop inquiet, parce que les vraies fêtes trouvent toujours un écho. Les autres, non : regardez Halloween ! Les vraies fêtes sont celles qui ont un enracinement religieux, anthropologique et culturel. Même Pâques, moins populaire que Noël mais théologiquement plus importante - la commémoration de la Résurrection du Christ -, a de la force parce que c'est la fête de la renaissance, du renouveau, du printemps, dont tout homme peut faire l'expérience après une maladie, un choc, un deuil. Le religieux s'inscrit toujours dans l'anthropologie. Le christianisme, plus que tout autre, puisqu'il est la religion de l'incarnation.

Quoi qu'il en soit, civiles ou religieuses, les fêtes sont indispensables à la respiration d'une société. Or qu'est-on en train de faire du dimanche ? Sa désacralisation est amorcée, sa disparition annoncée. Je ne plaide pas pour l'instauration d'un dimanche à la façon puritaine, austère et lugubre, mais une société a besoin d'interruptions, de rythme, de gratuité. Sans le dimanche et des fêtes régulières, elle tombe dans une espèce d'uniformité mortelle.

Depuis quelques années, des sociétés multiconfessionnelles - Angleterre, Allemagne, Etats-Unis, etc. - se montrent réservées dans l'affichage de Noël et de ses symboles, par respect, dit-on, des traditions religieuses non chrétiennes. Faudra-t-il un jour débaptiser Noël ?

Je répondrai en affirmant, d'abord, le droit des musulmans, des bouddhistes ou des juifs à célébrer librement leurs fêtes. Il faut faire vivre le pluralisme religieux, mais à condition qu'on n'aboutisse pas à une sorte d'aplatissement général. Les immigrés, dans les pays où ils sont établis, doivent connaître les racines religieuses et culturelles de leur pays d'adoption.

Les pays d'Europe sont inscrits dans une tradition façonnée, entre autres, par vingt siècles de christianisme. Comment peut-on l'oublier ? Nous ne venons pas d'une lointaine planète dans laquelle toutes les traditions culturelles auraient, à toute époque, cohabité. Il n'est donc pas du tout excessif d'exiger que la tradition chrétienne soit respectée et sa prévalence reconnue. Comme le 14-Juillet, les fêtes chrétiennes font partie de notre patrimoine commun, et aucun avenir n'est possible pour une société sans le respect de ses racines. C'est même un facteur de convivialité.

Mais est-ce que le rappel insistant des racines chrétiennes de l'Europe - y compris à Rome par M. Sarkozy - est compatible avec le caractère multiconfessionnel des sociétés d'aujourd'hui ?

Les psychanalystes disent que leurs patients n'ont plus de mémoire, ne se souviennent même plus de leur enfance. Or il en va de la société comme de l'individu. Elle doit assumer son histoire dans ce qu'elle a de plus beau ou de plus médiocre. Une société amnésique est une société qui ne sait plus où elle en est ni où elle va.

Il ne s'agit donc pas d'assommer les gens avec les racines chrétiennes de l'Europe. Respecter la mémoire, c'est respecter la pluralité de ses traditions culturelles : l'Europe, c'est aussi bien Jérusalem ou Athènes que Rome. Même chose pour l'ethos national que nous ne pouvons pas non plus ignorer. La France, c'est Voltaire, les idées de 89, mais c'est aussi Jeanne d'Arc. Comment oublier Reims, Vézelay, la Vendée et la Commune de Paris ?

Comment faut-il interpréter la revendication en faveur d'une "visibilité" plus grande de la foi chrétienne ?

Elle correspond aux mutations de l'Eglise et de la culture ambiante. Les générations de chrétiens qui, autrefois, réclamaient un engagement vigoureux de leurs Eglises, un "dialogue avec le monde", avaient en face d'elles des forces - je pense, pour ma génération, aux marxistes - porteuses d'une espérance quasi messianique, que nous estimions fausse et qui s'est révélée fausse. Dans ce contexte, la voie d'un dialogue, voire d'une collaboration partielle avec elles, n'était pas absurde.

Mais aujourd'hui, quelles sont les forces auxquelles sont confrontés les chrétiens ? Ce sont soit les tenants d'une idéologie libertaire permissive, qui approuvent toute forme de soi-disant "progrès" - procréation médicalement assistée, divorce toujours plus facile, clonage, utérus artificiel. Soit les "apocalypticiens" nihilistes qui nous annoncent que demain sera pire qu'aujourd'hui, que le monde court à sa perte, que nos océans sont pollués, que nous respirons un air irrespirable, que nous mangeons une nourriture contaminée.

Mollesse d'un côté, horreur de l'autre. Je comprends la tentation de certains groupes chrétiens de se raidir, de se replier sur leurs convictions - quelques valeurs fortes, en premier lieu l'honnêteté en affaires, la famille, la relation homme-femme, le bien commun, l'Europe, la solidarité -, qu'ils affirment et défendent en bravant les caricatures et la dérision.

Au risque d'encourager un nouveau cléricalisme ?

Je ne méconnais pas les risques d'une théologie rétrograde, sclérosée, préconciliaire, ignorante des grands courants de la pensée contemporaine, qui se développe dans certains rangs de l'Eglise catholique. Dans beaucoup de séminaires ou facultés, la philosophie a quasiment disparu de l'enseignement, alors même que des papes comme Jean Paul II et Benoît XVI ont réaffirmé la place essentielle de la raison dans la formation de tout chrétien et de tout prêtre. Ceux qui se croient plus fidèles que les autres dans l'Eglise feraient bien de se conformer à la vraie tradition catholique sur ce point.

Alors il est vrai que la raison moderne est tentée par le nihilisme, que la science se fait parfois arrogante, que la mentalité contemporaine est libertaire ou apocalyptique, mais n'est-ce pas un argument supplémentaire pour fortifier notre foi et notre formation intellectuelle ? La foi chrétienne doit être capable de s'affronter à la raison, même mal en point, sinon l'Eglise devient sectaire. Et s'il faut revaloriser la recherche de la vérité, encore faut-il le faire en en respectant la transcendance et le mystère. Non de manière arrogante et dogmatique.

Comment expliquer que ce message des Eglises peine à se faire entendre ? Est-ce une question de langage ?

C'est plus complexe. Le problème, c'est qu'il faut des oreilles pour entendre. A supposer que l'Eglise soit mieux capable d'en rendre compte, le message évangélique est quand même dur à avaler ! Vous gagnerez la vie en la perdant. Ou bien : il faut traverser la mort pour rencontrer le bonheur, accepter de mourir pour vivre... Dans la société contemporaine, on n'est guère disposé à entendre de telles paroles. Quand l'Eglise dit qu'il y a une grandeur dans la fidélité pour l'autre, qu'on ne peut pas faire n'importe quoi de son corps, le vendre à l'encan, le débiter, elle n'est guère écoutée. Moi je trouve bien, d'une certaine manière, que ce message suscite des résistances. Cela prouve qu'il a de la consistance.

Qu'y a-t-il en face ? Encore très souvent des scientifiques convaincus du progrès illimité de leur science. La science, dit même tel ou tel, va nous libérer du péché originel... Pendant des années, on a prétendu que les cellules souches ne pouvaient être obtenues sans manipuler les embryons. Or, on vient de découvrir qu'il est possible de faire des essais à partir de la peau pour obtenir des cellules souches d'adultes. Lisez le philosophe allemand Jürgen Habermas, qui a tant insisté sur "la raison communicationnelle". Dans L'Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? (Gallimard 2002), il affirme qu'il n'est pas possible de manipuler à son gré les gènes de la descendance future, que les parents n'ont pas le droit de déterminer le sexe ou la couleur des yeux de leur enfant, bref, qu'on ne peut pas prédéterminer la génération de demain, du simple point de vue du respect de l'homme. Affirmation substantielle posée sans attendre les conclusions de la raison dite communicationnelle. Symptomatique !

Le christianisme n'a donc pas à se replier sur lui-même, mais à être assez convaincu par la force du message évangélique pour oser le proposer dans ses conséquences pratiques. Sur l'euthanasie active, le rapport au corps, il n'est plus possible de se taire, car c'est l'humanité qu'on dégrade. Sur les questions de couple, de justice sociale, d'environnement, les chrétiens font aussi des propositions positives. L'Eglise garde un pouvoir de proposition et d'espérance.

Une espérance qui culmine à Noël : la naissance à la vie est un mystère et une merveille pleine d'avenir. Dans des sociétés béatement libertaires ou nihilistes, le christianisme, à condition qu'il ne s'enferme pas dans le dogmatisme, est un vecteur d'espérance. Il invite à naître.


Propos recueillis par Stéphanie Le Bars et Henri Tincq



NOTES :

 

[1] Consulter le blog de la philosophe Catherine Kintzler à ce sujet - www.mezetulle.net - Je vous invite aussi à lire son étude parue chez Vrin, coll. Chemins philosophiques, intitulée : Qu'est-ce que la laïcité ? Il s'agit, dans cette collection, de courts textes, plutôt faciles d'accès (ils s'adressent aux étudiants et au grand public) et d'un prix "abordable" : 7,50 €

Dans LES ESSENTIELS [6], j'ai eu l'occasion de parler du blog de Catherine Kintzler et de son analyse concernant les dérives de l'ultra-laïcité.



publié dans : RELIGION ET SOCIÉTÉ par alain laurent-faucon
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Dans l'éditorial du journal la Croix, daté du vendredi 21 décembre 2007, Guillaume Goubert note que
« le discours prononcé par Nicolas Sarkozy au palais du Latran fera date. ll restera comme l'affirmation de ce que peut être une laïcité positive. C'est-à-dire une conception des relations entre les religions et l'État qui permet au président de la République de reconnaître un héritage : Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes. Puis d'affirmer : La République a intérêt à ce qu'il existe aussi une réflexion morale inspirée des convictions religieuses. Et encore : La France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d'affirmer ce qu'ils sont et ce en quoi ils croient. »

L'éditorialiste de la Croix rappelle que « la laïcité apaisée ne date pas d'hier. Jean-Paul II l'avait lui-même saluée dans sa lettre de février 2005, marquant le centenaire de la loi de séparation entre l'Église et l'État. Pour prendre un seul exemple, c'est sous le gouvernement de Lionel Jospin qu'a été amorcé, en 2002, un dialogue institutionnel régulier entre le gouvernement et l'Église catholique. » Autre point essentiel : « le chef de l'État l'affirme avec éclat : la liberté de religion ne se résume pas seulement à la liberté de culte et la foi n'est pas seulement une affaire privée ».


Remarque : Ce qui surprend une nouvelle fois dans les propos de Sarkozy, c'est sa vision très traditionnelle, voire franchement réactionnaire ou conservatrice de l'histoire de France. A tout le moins « monomaniaque ». Un peu comme sa vision de l'Afrique et de « l'homme africain » [1]. Car le président de toutes les Françaises et de tous les Français oublie que les protestants s'inscrivent également dans notre histoire nationale [2], et les juifs [3], et, de nos jours, les musulmans. Sans omettre les non-croyants ...

Il y a, encore et toujours, trop de silences assourdissants dans les discours du président. Et trop de germes de conflits : qui peut, en effet, occulter les approches très fermées des religions abrahamiques (juive, chrétienne, musulmane) sur les questions de la famille, des relations sexuelles, de l'homosexualité, ou encore de la fin et du début de vie ? Sur ces points et tant d'autres, elles se montrent incapables de renouveler leur « doxa » et d'apporter d'innovantes clefs interprétatives à l'urgente nécessite de repenser l'humain et le propre de l'homme.

Ces réserves faites, la « laïcité positive » va sûrement faire partie des nouveaux « tics verbaux » de la LQR – la Lingua Quintae Respublicae pour reprendre la formule d'Eric Hazan [4]. Voir aussi LA DICTATURE DES TICS VERBAUX.

Dans son discours le président a également dit : « Les facilités matérielles de plus en plus grandes qui sont celles des pays développés, la frénésie de consommation, l'accumultion des biens soulignent chaque jour davantage l'aspiration profonde des hommes et des femmes à une dimension qui les dépasse car moins que jamais elles ne la comblent ». Outre la rengaine habituelle sur la perte des valeurs ou des repères, et sur la disparition de cette fonction « meta » - la « dimension qui les dépasse » -, de tels propos révèlent l'attitude « schizoïde » du président : d'un côté, il donne, par l'exemple, une image lamentable et frelatée du parfait parvenu, fasciné par l'argent et le côté bling bling de la « pipolisation » ; de l'autre, il offre au « bon peuple » des propos lénifiants sur les vraies valeurs : le travail et la famille, Dieu et la patrie.

Une question se pose : est-ce véritablement une attitude schizoïde ou le stade ultime du mépris en politique ? De toute façon, il existe un grave précédent. De Gaulle n'a-t-il pas dit que les Français étaient des veaux ?



Dossier de presse



L'appel du Latran

 

Édito du Monde | Article paru dans l'édition du 22.12.07.

« Chanoine d'honneur" de Saint-Jean-de- Latran, Nicolas Sarkozy prend sa nouvelle charge, purement honorifique, très au sérieux. Dans le discours - ou peut-être devrait-on dire l'homélie - qu'il a prononcé, jeudi 20 décembre dans la basilique romaine, le président de la République a souhaité "l'avènement d'une laïcité positive" qui, "tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas les religions comme un danger mais comme un atout". Une "laïcité positive" ? Aristide Briand, l'un des pères de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l'État, voyait dans cette législation - consacrant le principe selon lequel "la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte" - une oeuvre d'apaisement garantissant le libre exercice des religions.

Mais M. Sarkozy va plus loin. Jacques Chirac considérait la loi de 1905 comme un monument "inviolable" ; Nicolas Sarkozy la réinterprète. Il s'est livré à une relecture audacieuse d'un texte qu'il voulait déjà toiletter lorsqu'il était ministre de l'intérieur, confiant dans ce but une mission à l'universitaire Jean-Pierre Machelon. La laïcité, a-t-il affirmé, "n'a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes". Il se démarque ainsi de ceux qui, lors du débat sur le projet de Constitution européenne, avaient refusé toute référence aux "racines chrétiennes" du Vieux Continent.

Nul ne conteste que la France ait des racines chrétiennes. Mais la République dont M. Sarkozy est le président reste, selon les termes de l'article premier de la Constitution de 1958, "indivisible, laïque, démocratique et sociale". Elle a, aussi, des racines forgées par la philosophie des Lumières et la Déclaration des droits de l'homme de 1789. Ce rappel eût été d'autant plus opportun que Benoît XVI, qui partage avec le président français une lecture critique de Mai 1968, a pris ses distances avec le matérialisme et la philosophie des Lumières dans sa dernière encyclique Spe Salvi (Sauvés par l'espérance) publiée le 30 novembre.

M. Sarkozy a été encore plus audacieux en déclarant : "L'intérêt de la République, c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes et de femmes qui espèrent" ; en souhaitant que celle-ci s'enrichisse d'une "réflexion morale inspirée de convictions religieuses" ayant des "liens avec la transcendance". Il rejoint le pape, pour qui "un monde qui doit se créer de lui-même sa justice est un monde sans espérance". La loi de 1905 garantit au citoyen Sarkozy l'entière liberté de croire en la transcendance. Mais le chanoine de Saint-Jean-de-Latran, qui a reçu cette charge en tant que président de la République, se doit d'être irréprochable dans l'application du principe selon lequel "la neutralité est la loi commune de tous les agents publics dans l'exercice de leur service".




Derrière le discours volontariste de M. Sarkozy,

une grande prudence sur la loi de 1905

 

LE MONDE | 21.12.07 |

 

En insistant, à Rome, devant le pape Benoît XVI, sur les bienfaits d'une "laïcité positive parvenue à maturité", Nicolas Sarkozy a confirmé la conception qu'il défend depuis plusieurs années des rapports entre les cultes et la République. Réputé pour la vision "ouverte" qu'il aurait de ce principe typiquement français, fondé sur la loi de 1905 de séparation des Églises et de l'État, M. Sarkozy a coutume de plaider pour une laïcité qui ne soit pas "le combat contre les religions" mais "le respect de toutes les religions".

A plusieurs reprises, en tant que ministre de l'intérieur en charge des cultes, il a rappelé le rôle qu'il attribuait aux religions dans le débat public et la paix sociale. Son insistance à créer le Conseil français du culte musulman en 2003 découlait de cette analyse et de sa volonté de contribuer au "rattrapage", en termes de visibilité, de la deuxième religion de France tout en maîtrisant au mieux son fonctionnement.

Porté par cette approche décomplexée vis-à-vis des religions, sans doute aurait-il souhaité aller plus loin. En 2005, en confiant à l'universitaire Jean-Pierre Machelon la mission de travailler sur "les relations des cultes avec les pouvoirs publics", Nicolas Sarkozy ne cachait pas son désir d'actualiser la loi de 1905, qui dispose que "la République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte". L'un des buts était d'accroître les possibilités d'intervention des collectivités locales dans le financement des lieux de culte.

« Faciliter la vie quotidienne »

Pourtant, au-delà des discours empathiques régulièrement adressés aux principales communautés religieuses, le président de la République a choisi la prudence. Durant la campagne présidentielle déjà, il avait infléchi son discours, mettant en avant "un manque de consensus" pour légiférer sur le sujet.

Huit mois après son entrée en fonction, les seules suites tangibles données au rapport Machelon, qui prônait un toilettage de la loi de 1905, consistent en un travail technique et juridique, confié au ministère de l'intérieur. L'évolution des relations entre la République et les cultes devant s'effectuer "à droit constant", les travaux portent sur la clarification de circulaires.

Ainsi, des textes attendus dans le courant du premier semestre 2008 devraient faciliter la création de carrés confessionnels dans les cimetières, sans que les maires ne se heurtent à l'interdiction de procéder à des regroupements de tombes par confession, en violation du principe de laïcité. Le statut et les activités des associations cultuelles devraient être précisés, de même que leurs liens avec les associations loi 1901 qui leur sont adossées.

Enfin, alors que plusieurs mairies ont été attaquées en justice pour avoir concédé des baux emphytéotiques (sur une longue durée et à loyer modique) à des associations, notamment musulmanes, pour la construction de lieux de culte, cette pratique devrait être confortée. Une manière, a minima, de "faciliter la vie quotidienne des grands courants spirituels plutôt que de chercher à la leur compliquer" comme l'a souhaité M. Sarkozy, à Rome.

Stéphanie Le Bars




VERBATIM


 

Discours du président de la République

dans la Salle de la Signature du Palais du Latran

 

LEMONDE.FR | 21.12.07 | 10h25  •  Mis à jour le 21.12.07 | 10h25

Messieurs les cardinaux, Mesdames et Messieurs, et si vous le permettez, chers amis,

Permettez-moi d'adresser mes premières paroles au cardinal Ruini, pour le remercier très chaleureusement de la cérémonie qu'il vient de présider. J'ai été sensible aux prières qu'il a bien voulu offrir pour la France et le bonheur de son peuple. Je veux le remercier également pour l'accueil qu'il m'a réservé dans cette cathédrale de Rome, au sein de son chapitre. Je vous serais également reconnaissant, Eminence, de bien vouloir transmettre à sa Sainteté Benoît XVI mes sincères remerciements pour l'ouverture de son palais pontifical qui nous permet de nous retrouver ce soir. L'audience que le Saint Père m'a accordée ce matin a été pour moi un moment d'émotion et de grand intérêt. Je renouvelle au Saint Père l'attachement que je porte à son projet de déplacement en France au deuxième semestre de l'année 2008. En tant que Président de tous les Français, je suis comptable des espoirs que cette perspective suscite chez mes concitoyens catholiques et dans de nombreux diocèses. Quelles que soient les étapes de son séjour, Benoît XVI sera le bienvenu en France.

En me rendant ce soir à Saint-Jean de Latran, en acceptant le titre de chanoine d'honneur de cette basilique, qui fut conféré pour la première fois à Henri IV et qui s'est transmis depuis lors à presque tous les chefs d'Etat français, j'assume pleinement le passé de la France et ce lien si particulier qui a si longtemps uni notre nation à l'Eglise. C'est par le baptême de Clovis que la France est devenue Fille aînée de l Eglise. Les faits sont là. En faisant de Clovis le premier souverain chrétien, cet événement a eu des conséquences importantes sur le destin de la France et sur la christianisation de l'Europe. A de multiples reprises ensuite, tout au long de son histoire, les souverains français ont eu l'occasion de manifester la profondeur de l'attachement qui les liait à l'Eglise et aux successeurs de Pierre. Ce fut le cas – de la conquête par Pépin le Bref, des premiers Etats pontificaux ou de la création auprès du Pape de notre plus ancienne représentation diplomatique.

Au-delà de ces faits historiques, c'est surtout parce que la foi chrétienne a pénétré en profondeur la société française, sa culture, ses paysages, sa façon de vivre, son architecture, sa littérature, que la France entretient avec le siège apostolique une relation si particulière. Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes. Et la France a apporté au rayonnement du christianisme une contribution exceptionnelle. Contribution spirituelle, contribution morale par le foisonnement de saints et de saintes de portée universelle : saint Bernard de Clairvaux, saint Louis, saint Vincent de Paul, sainte Bernadette de Lourdes, sainte Thérèse de Lisieux, saint Jean-Marie Vianney, Frédéric Ozanam, Charles de Foucauld… Contribution littéraire, contribution artistique  : de Couperin à Péguy, de Claudel à Bernanos, Vierne, Poulenc, Duruflé, Mauriac ou encore Messiaen. Contribution intellectuelle, si chère à Benoît XVI, Blaise Pascal, Bossuet, Maritain, Emmanuel Mounier, Henri de Lubac, Yves Congar, René Girard… Qu'il me soit permis de mentionner également l'apport déterminant de la France à l'archéologie biblique et ecclésiale, ici à Rome, mais aussi en Terre sainte, ainsi qu'à l'exégèse biblique, avec en particulier l'Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem.

Je veux évoquer parmi vous ce soir la figure du cardinal Jean-Marie Lustiger qui nous a quittés cet été. Je veux dire que son rayonnement et son influence ont eux aussi très largement dépassé les frontières de la France. J'ai tenu à participer à ses obsèques car aucun Français, je l'affirme, n'est resté indifférent au témoignage de sa vie, à la force de ses écrits, et permettez-moi de le dire,au mystère de sa conversion. Pour moi et pour tous les catholiques, sa disparition a représenté une grande peine. Debout à côté de son cercueil, j'ai vu défilé ses frères dans l'épiscopat et les nombreux prêtres de son diocèse, et j'ai été touché par l'émotion qui se lisait sur le visage de chacun.

Cette profondeur de l'inscription du christianisme dans notre histoire et dans notre culture, se manifeste ici à Rome par la présence jamais interrompue de Français au sein de la Curie et aux responsabilités les plus éminentes. Je veux saluer ce soir le cardinal Etchegaray, le cardinal Poupard, le cardinal Tauran, Monseigneur Mamberti, dont l'action, je n'hésite pas à le dire, honore la France. Les racines chrétiennes de la France sont aussi visibles dans ces symboles que sont les Pieux établissements, la messe annuelle de la Sainte-Lucie et celle de la chapelle Sainte-Pétronille. Et puis il y a bien sûr cette tradition qui fait du Président de la République française le chanoine d'honneur de Saint-Jean de Latran. Saint-Jean de Latran, ce n'est pas rien, tout de même. C'est la cathédrale du Pape, c'est la " tête et la mère de toutes les églises de Rome et du monde ", c'est une église chère au cœur des Romains. Que la France soit liée à l'Eglise catholique par ce titre symbolique, c'est la trace de cette histoire commune où le christianisme a beaucoup compté pour la France et la France beaucoup compté pour le christianisme Et c'est donc tout naturellement, comme le Général de Gaulle, comme Valéry Giscard d'Estaing, comme Jacques Chirac, que je suis venu m'inscrire avec bonheur dans cette tradition.

Tout autant que le baptême de Clovis, la laïcité est également un fait incontournable dans notre pays. Je sais les souffrances que sa mise en œuvre a provoquées en France chez les catholiques, chez les prêtres, dans les congrégations, avant comme après 1905. Je sais que l'interprétation de la loi de 1905 comme un texte de liberté, de tolérance, de neutralité est en partie,reconnaissons le, cher Max Gallo, une reconstruction rétrospective du passé. C'est surtout par leur sacrifice dans les tranchées de la Grande guerre, par le partage de leurs souffrances, que les prêtres et les religieux de France ont désarmé l'anticléricalisme ; et c'est leur intelligence commune qui a permis à la France et au Saint-Siège de dépasser leurs querelles et de rétablir leurs relations. Pour autant, il n'est plus contesté par personne que le régime français de la laïcité est aujourd'hui une liberté  : la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté de pratiquer une religion et la liberté d'en changer, de religion, la liberté de ne pas être heurté dans sa conscience par des pratiques ostentatoires, la liberté pour les parents de faire donner à leurs enfants une éducation conforme à leurs convictions, la liberté de ne pas être discriminé par l'administration en fonction de sa croyance.

La France a beaucoup changé. Les citoyens français ont des convictions plus diverses qu'autrefois. Dès lors la laïcité s'affirme comme une nécessité et oserais-je le dire, une chance. Elle est devenue une condition de la paix civile. Et c'est pourquoi le peuple français a été aussi ardent pour défendre la liberté scolaire que pour souhaiter l'interdiction des signes ostentatoires à l'école.

Cela étant, la laïcité ne saurait être la négation du passé. La laïcité n'a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n'aurait pas dû. Comme Benoît XVI, je considère qu'une nation qui ignore l'héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire commet un crime contre sa culture, contre ce mélange d'histoire, de patrimoine, d'art et de traditions populaires, qui imprègne si profondément notre manière de vivre et de penser. Arracher la racine, c'est perdre la signification, c'est affaiblir le ciment de l'identité nationale, c'est dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire. C'est pourquoi nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne  : assumer les racines chrétiennes de la France, et même les valoriser, tout en défendant la laïcité, enfin parvenue à maturité. Voilà le sens de la démarche que j'ai voulu accomplir ce soir à Saint-Jean de Latran.

Le temps est désormais venu que, dans un même esprit, les religions, en particulier la religion catholique qui est notre religion majoritaire, et toutes les forces vives de la nation regardent ensemble les enjeux de l'avenir et non plus seulement les blessures du passé. Je partage l'avis du Pape quand il considère, dans sa dernière encyclique, que l'espérance est l'une des questions les plus importantes de notre temps. Depuis le siècle des Lumières, l'Europe a expérimenté tant d'idéologies. Elle a mis successivement ses espoirs dans l'émancipation des individus, dans la démocratie, dans le progrès technique, dans l'amélioration des conditions économiques et sociales, dans la morale laïque. Elle s'est fourvoyée gravement dans le communisme et dans le nazisme. Aucune de ces différentes perspectives – que je ne mets évidemment pas sur le même plan - n'a été en mesure de combler le besoin profond des hommes et des femmes de trouver un sens à l'existence.

Bien sûr, fonder une famille, contribuer à la recherche scientifique, enseigner, se battre pour des idées, en particulier si ce sont celles de la dignité humaine, diriger un pays, cela peut donner du sens à une vie. Ce sont ces petites et ces grandes espérances " qui, au jour le jour, nous maintiennent en chemin " pour reprendre les termes même de l'encyclique du Saint Père. Mais elles ne répondent pas pour autant aux questions fondamentales de l'être humain sur le sens de la vie et sur le mystère de la mort. Elles ne savent pas expliquer ce qui se passe avant la vie et ce qui se passe après la mort. Ces questions sont de toutes les civilisations et de toutes les époques et ces questions essentielles n'ont rien perdu de leur pertinence, et je dirais, mais bien au contraire. Les facilités matérielles de plus en plus grandes qui sont celles des pays développés, la frénésie de consommation, l'accumulation de biens, soulignent chaque jour davantage l'aspiration profonde des hommes et des femmes à une dimension qui les dépasse, car moins que jamais elles ne la comblent.

" Quand les espérances se réalisent, poursuit Benoît XVI, il apparaît clairement qu'en réalité, ce n'est pas la totalité. Il paraît évident que l'homme a besoin d'une espérance qui va au-delà. Il paraît évident que seul peut lui suffire quelque chose d'infini, quelque chose qui sera toujours ce qu'il ne peut jamais atteindre. Si nous ne pouvons espérer plus que ce qui est accessible, ni plus que ce qu'on peut espérer des autorités politiques et économiques, notre vie se réduit à être privée d'espérance ". Ou encore, comme l'écrivit Héraclite, " Si l'on n'espère pas l'inespérable, et bien, on ne le reconnaîtra pas ". Ma conviction profonde, dont j'ai fait part notamment dans ce livre d'entretiens que j'ai publié sur la République, les religions et l'espérance, c'est que la frontière entre la foi et la non croyance n'est pas et ne sera jamais entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, parce qu'elle traverse en vérité chacun de nous. Même celui qui affirme ne pas croire ne peut soutenir en même temps qu'il ne s'interroge pas sur l'essentiel. Le fait spirituel, c'est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance. Le fait religieux, c'est la réponse des religieux à cette aspiration fondamentale qui existe depuis que l'homme a conscience de sa destinée.

Or, longtemps la République laïque a sous-estimé l'importance de l'aspiration spirituelle. Même après le rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège, elle s'est montrée plus méfiante que bienveillante à l'égard des cultes. Chaque fois qu'elle a fait un pas vers les religions, qu'il s'agisse de la reconnaissance des associations diocésaines, de la question scolaire, des congrégations, elle a donné le sentiment qu'elle agissait, allez, parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement. Ce n'est qu'en 2002 qu'elle a accepté le principe d'un dialogue institutionnel régulier avec l'Eglise catholique. Qu'il me soit également permis de rappeler les critiques virulentes et injustes dont j'ai été l'objet au moment de la création du Conseil français du culte musulman. Aujourd'hui encore, la République maintient les congrégations sous une forme de tutelle, refusant de reconnaître un caractère cultuel à l'action caritative, en répugnant à reconnaître la valeur des diplômes délivrés dans les établissements d'enseignement supérieur catholique, en n'accordant aucune valeur aux diplômes de théologie, considérant qu'elle ne doit pas s'intéresser à la formation des ministres du culte.

Je pense que cette situation est dommageable pour notre pays. Bien sûr, ceux qui ne croient pas doivent être protégés de toute forme d'intolérance et de prosélytisme. Mais un homme qui croit, c'est un homme qui espère. Et l'intérêt de la République, c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes et de femmes qui espèrent. La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres, n'ont pas rendu les Français plus heureux. C'est une évidence. Et puis je veux dire également que, s'il existe incontestablement une morale humaine indépendante de la morale religieuse, la République a intérêt à ce qu'il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D'abord parce que la morale laïque risque toujours de s'épuiser quand elle n'est pas adossée à une espérance qui comble l'aspiration à l'infini. Ensuite et surtout parce qu'une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. Comme l'écrivait Joseph Ratzinger dans son ouvrage sur l Europe, " le principe qui a cours maintenant est que la capacité de l'homme soit la mesure de son action. Ce que l'on sait faire, on peut également le faire ". A terme, le danger est que le critère de l'éthique ne soit plus d'essayer de faire ce que l'on doit faire, mais de faire ce que l'on peut faire. Mais c'est une très grande question.

Dans la République laïque, l'homme politique que je suis n'a pas à décider en fonction de considérations religieuses. Mais il importe que sa réflexion et sa conscience soient éclairées notamment par des avis qui font référence à des normes et à des convictions libres des contingences immédiates. Toutes les intelligences, toutes les spiritualités qui existent dans notre pays doivent y prendre part. Nous serons plus sages si nous conjuguons la richesse de nos différentes traditions.

C'est pourquoi j'appelle de mes vœux l'avènement d'une laïcité positive, c'est-à-dire d'une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout. Il ne s'agit pas de modifier les grands équilibres de la loi de 1905. Les Français ne le souhaitent pas et les religions ne le demandent pas. Il s'agit en revanche de rechercher le dialogue avec les grandes religions de France et d'avoir pour principe de faciliter la vie quotidienne des grands courants spirituels plutôt que de chercher à le leur compliquer. Messieurs les cardinaux, Mesdames et Messieurs, au terme de mon propos, et à quelques jours de cette fête de Noël qui est toujours un moment où l'on se recentre sur ce qui est le plus cher dans sa vie, je souhaiterais me tourner vers ceux d'entre vous qui sont engagés dans les congrégations, auprès de la Curie, dans le sacerdoce, l'épiscopat ou qui suivent actuellement leur formation de séminariste. Je voudrais vous dire très simplement les sentiments que m'inspirent vos choix de vie.

Je mesure les sacrifices que représente une vie toute entière consacrée au service de Dieu et des autres. Je sais que votre quotidien est ou sera parfois traversé par le découragement, la solitude, le doute. Je sais aussi que la qualité de votre formation, le soutien de vos communautés, la fidélité aux sacrements, la lecture de la Bible et la prière, vous permettent de surmonter ces épreuves. Sachez que nous avons au moins une chose en commun  : c'est la vocation. On n'est pas prêtre à moitié, on l'est dans toutes les dimensions de sa vie. Croyez bien qu'on n'est pas non plus Président de la République à moitié. Je comprends que vous vous soyez sentis appelés par une force irrépressible qui venait de l'intérieur, parce que moi-même je ne me suis jamais assis pour me demander si j'allais faire ce que j'ai fait, je l'ai fait. Je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi-même je sais ceux que j'ai faits pour réaliser la mienne. Ce que je veux vous dire ce soir, en tant que Président de la République, c'est l'importance que j'attache à ce que vous faites et permettez moi de le dire à ce que vous êtes. Votre contribution à l'action caritative, à la défense des droits de l'homme et de la dignité humaine, au dialogue inter-religieux, à la formation des intelligences et des cœurs, à la réflexion éthique et philosophique, est majeure. Elle est enracinée dans la profondeur de la société française, dans une diversité souvent insoupçonnée, tout comme elle se déploie à travers le monde. Je veux saluer notamment nos congrégations, les Pères du Saint-Esprit, les Pères Blancs et les Sœurs Blanches, les fils et filles de la charité, les franciscains missionnaires, les jésuites, les dominicains, la Communauté de Sant'Egidio qui a une branche en France, toutes ces communautés, qui, dans le monde entier, soutiennent, soignent, forment, accompagnent, consolent leur prochain dans la détresse morale et matérielle.

En donnant en France et dans le monde le témoignage d'une vie donnée aux autres et comblée par l'expérience de Dieu, vous créez de l'espérance et vous faites grandir des sentiments nobles. C'est une chance pour notre pays, et le Président que je suis le considère avec beaucoup d'attention. Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s'il est important qu'il s'en approche, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance. Je veux évoquer la mémoire des moines de Tibhérine et de Monseigneur Pierre Claverie, dont le sacrifice portera un jour des fruits de paix, j'en suis convaincu. L'Europe a trop tourné le dos à la Méditerranée alors même qu'une partie de ses racines y plongent et que les pays riverains de cette mer au croisement d'un grand nombre d'enjeux du monde contemporain. J'ai voulu que la France prenne l'initiative d'une Union de la Méditerranée. Sa situation géographique tout comme son passé et sa culture l'y conduisent naturellement. Dans cette partie du monde où les religions et les traditions culturelles exacerbent souvent les passions, où le choc des civilisations peut rester à l'état de fantasme ou basculer dans la réalité la plus tragique, nous devons conjuguer nos efforts pour atteindre une coexistence paisible, respectueuse de chacun sans renier nos convictions profondes, dans une zone de paix et de prospérité. Cette perspective rencontre, me semble-t-il, l'intérêt du Saint-Siège.

Mais ce que j'ai le plus à cœur de vous dire, c'est que dans ce monde paradoxal, obsédé par le confort matériel tout en étant de plus en plus en quête de sens et d'identité, la France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d'affirmer ce qu'ils sont et ce en quoi ils croient. La campagne électorale de 2007 a montré que les Français avaient envie de politique pour peu qu'on leur propose des idées, des projets, des ambitions. Ma conviction c'est qu'ils sont aussi en attente de spiritualité, de valeurs et d'espérance. Henri de Lubac, ce grand ami de Benoît XVI, écrivait " La vie attire, comme la joie ". C'est pourquoi la France a besoin de catholiques heureux qui témoignent de leur espérance.

Depuis toujours, la France rayonne à travers le monde par la générosité et par l'intelligence. C'est pourquoi elle a besoin de catholiques pleinement chrétiens, et de chrétiens pleinement actifs. La France a besoin de croire à nouveau qu'elle n'a pas à subir l'avenir, parce qu'elle a à le construire. C'est pourquoi elle a besoin du témoignage de ceux qui, portés par une espérance qui les dépasse, se remettent en route chaque matin pour construire un monde plus juste et plus généreux.

J'ai offert ce matin au Saint Père deux éditions originales de Bernanos. Je veux conclure avec lui  : " L'avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l'avenir, on le fait. L'optimisme est une fausse espérance à l'usage des lâches. L'espérance est une vertu, une détermination héroïque de l'âme. La plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté ". Comme je comprends l'attachement du Pape à ce grand écrivain qu'est Bernanos.

Partout où vous agirez, dans les banlieues, dans les institutions, auprès des jeunes, dans le dialogue inter-religieux, dans les universités, je vous soutiendrai. La France a besoin de votre générosité, de votre courage, de votre espérance.

Je vous remercie.

 





publié dans : RELIGION ET SOCIÉTÉ par alain laurent-faucon
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De la "laïcité positive" prônée par le président de la République à la réalité d'un discours dont le décryptage  réserve quelques surprises ... Bien sûr, la France fut la « fille aînée de l'Église » et ce passé ne doit pas être occulté, mais elle est aussi la fille aînée des « Lumières », de la Révolution et de ce « mai 68 » si décrié de nos jours, alors qu'il a fait souffler sur la France gaullienne, de plus en plus coincée « de la fesse » et du bulbe - « la France s'ennuie » titrait le Monde -, un vent de liberté, et un frisson de plaisir et d'envie.

Soudain la chair n'était plus triste et désirer n'était plus un péché. Sous les pavés, il n'y avait pas seulement la plage mais des « je t'aime » enflammés. Des instants hors du temps. Des rêves fous. Puis tout le monde a vieilli et a retrouvé les chemins de tous les conformismes, de toutes les médiocrités de la vie quotidienne, de ses multiples lâchetés ...  Désormais « le temps ne se heurte plus aux choses. Eclair, il les transperce comme un naufrage » [1].

Mais revenons à cette « laïcité positive » et à ce qu'elle sous-entend. C'est peut-être François Bayrou qui a développé dans un entretien au Figaro les analyses les plus pertinentes et les plus perspicaces. J'avance cela sans aucun parti-pris. Ici, nous sommes en « culture gé » et rien ne doit nous être étranger. Personne ne détient LA vérité et il est important d'emprunter tous les chemins possibles pour essayer d'entrevoir une parcelle de vérité.






REVUE DE PRESSE



Benoît XVI mise sur M. Sarkozy

pour défendre en Europe les valeurs de l'Église

 


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 20.12.07.

D'un côté de la bibliothèque du palais pontifical, un pape âgé (80 ans), homme d'étude et de prière, timide et réservé, hanté par l'« apostasie » de l'Europe, son abandon de la foi et de ses valeurs chrétiennes. Un pape allemand qui aime citer son compatriote Goethe (1749-1832) : « L'Europe est née en pèlerinage et sa langue est le christianisme. » Une Europe qui, par la « dictature du relativisme », risque demain d'être « mise en congé de l'Histoire ».

De l'autre, un jeune président (52 ans) d'une République laïque, se disant de culture catholique mais ne fréquentant pas régulièrement les églises, capable de citer de vieux poètes chrétiens, Péguy et Claudel, au panthéon des gloires de la France, de faire sauter les tabous d'une laïcité « qui n'est pas l'adversaire des religions », d'écrire un livre sur La République, les Religions, l'Espérance (Le Cerf, 2003), d'assister aux obsèques de Frère Roger de Taizé, de l'Abbé Pierre, du cardinal Jean-Marie Lustiger.

Benoît XVI et Nicolas Sarkozy devaient se rencontrer pour la première fois, jeudi 20 décembre, au Vatican. C'est peu dire que cette visite du président français est attendue. Entre la France et le Saint-Siège, les relations ont toujours été en dents de scie. Sans remonter aux batailles sur l'école catholique, l'avortement ou le pacs, le dernier épisode fut le vote, en 2004, d'une loi interdisant les signes religieux à l'école, ressentie comme l'ultime avatar d'une laïcité essoufflée. Depuis, à Rome, la routine est de se lamenter sur l'amnésie de la « fille aînée de l'Eglise ».

Le 6 mai, ce pape a salué la victoire présidentielle de Nicolas Sarkozy, à laquelle avait contribué une large majorité d'électeurs catholiques (50 % au premier tour). Le Vatican avait apprécié sa campagne sur les "valeurs" aux accents barrésiens, ses références à l'héritage chrétien de la France et de l'Europe (Jeanne d'Arc, Mont-Saint-Michel), ses réserves à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne (UE), sa défense de la famille traditionnelle, son hostilité au mariage homosexuel.

Depuis, la Rome papale loue « l'homme de convictions » et sa pratique d'une « saine laïcité », celle qui ne réduit pas la religion au seul espace privé, mais lui donne toute sa place - y compris à l'islam que l'ancien ministre de l'intérieur a contribué à organiser avec le Conseil français du culte musulman (CFCM) - dans le débat public.

Bref, le pape mise sur une France appelée, dans un semestre, à présider l'UE. Il saura gré au président français de tenir bon sur la Turquie, sur l'obligation faite à l'Union, dans le mini-traité, de « maintenir un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les Eglises » (article 15). Entre le Quai d'Orsay et la diplomatie vaticane, une concertation s'est également ébauchée sur le Liban (et le rôle du cardinal Nasrallah Sfeir, patriarche des maronites), puis sur le Proche-Orient, notamment sur le dossier israélo-palestinien.

L'Elysée a tenu informée la Curie de ses efforts visant à la libération de l'otage franco-colombienne Ingrid Betancourt. A maintes reprises, Benoît XVI a dénoncé l'apathie du monde devant les tragédies africaines et devait aussi entretenir son hôte de la situation au Darfour et de son projet d'Union méditerranéenne.

De son côté, le président Sarkozy entend aller au bout de ses propositions iconoclastes en vue de desserrer le corset de la « séparation » Églises-État dans le sens d'un financement public des lieux de culte (la commission Machelon), de relancer la commission de dialogue entre État et Église (qu'avait créée Lionel Jospin). Sans complexes, mais sans en rajouter, il s'entoure de personnalités connues pour leur étiquette catholique : le secrétaire général de l'Elysée Claude Guéant, la directrice de cabinet Emmanuelle Mignon, le premier ministre François Fillon, le secrétaire d'État à la coopération Jean-Marie Bockel. Ou encore la ministre du logement, Christine Boutin, qui a engagé un prêtre dans son cabinet.

M. Sarkozy ira à Rome entouré de personnalités catholiques engagées. Il prendra enfin possession de son siège de "chanoine honoraire" de la basilique de Saint-Jean-de-Latran qui revient de droit au président français. « M. Sarkozy s'inscrit dans la continuité des chefs d'État français conscients d'un lien à maintenir entre l'Eglise et sa fille aînée », commente-t-on à Rome.

Alors, bien sûr, il y a le revers de la médaille : ses positions éthiques encore floues, sa politique du logement et celle de l'immigration (expulsions, test ADN) qui suscite des critiques régulières de l'épiscopat à qui le ministre de l'immigration et de l'intégration, Brice Hortefeux, vient de proposer, dans une lettre courtoise, un dialogue suivi. Puis, murmure-t-on au Vatican, il y a son goût pour les « paillettes », sa fréquentation des « riches », ses deux divorces, et maintenant sa liaison avec l'ancien mannequin Carla Bruni. « Les rumeurs des derniers jours sur M. Sarkozy nous laissent quand même perplexes », lâche un officiel de la Curie. Mais la vie privée du président n'entrera pas au Vatican. « On reçoit la France, pas un homme politique en particulier, souligne un cardinal de Curie. La situation maritale de M. Sarkozy n'est absolument pas entrée en ligne de compte dans la préparation de cette visite. »

Enthousiasme prématuré ? On dit à Rome qu'une page nouvelle s'ouvre dans l'histoire des relations entre la France et le Vatican. Benoît XVI devrait réserver au président français la primeur de l'annonce de sa première visite dans l'Hexagone à l'automne 2008. Il ira à Lourdes, peut-être aussi au Mont-Saint-Michel cher à Nicolas Sarkozy, sans doute à Paris dont l'archevêque, André Vingt-Trois, vient d'être élu à la présidence de la Conférence des évêques et à qui la place de Mgr Lustiger à l'Académie française serait déjà réservée.

Henri Tincq




Nicolas Sarkozy veut remettre la religion
 

au cœur de la vie de la cité

 



LE MONDE | 21.12.07 |
Rome, envoyé spécial

 

Le "discours du Latran" laissera plus de traces que la visite officielle de Nicolas Sarkozy, jeudi matin 20 décembre au Vatican, au pape Benoît XVI. Les deux hommes ont constaté leur proximité de vues sur la place de la religion dans la vie publique et, à l'étranger, sur le Liban, le Proche-Orient, l'Afrique, et la libération des otages de Colombie.

Le discours prononcé jeudi soir par le président français à la basilique du Latran, lors de la prise de possession – toute symbolique – de son siège de "chanoine d'honneur", est un acte politique d'une autre ampleur, une tentative d'enterrer la "guerre des deux France" (cléricale et révolutionnaire) et de réconcilier, pour de bon, la République laïque et l'Église catholique.

C'est la première fois que Nicolas Sarkozy en tant que président – il avait déjà affiché ses convictions comme ministre de l'intérieur – choisissait aussi nettement son camp, sans complexe ni dogme préétabli, sur un terrain aussi miné.

Le discours du Latran est, d'abord, une relecture de l'histoire de France à partir de ses « racines » chrétiennes, d'évidence inspirée par Henri Guaino et Max Gallo, qui faisaient partie de la délégation française à Rome. « Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes, martèle M. Sarkozy. J'assume pleinement le passé de la France et ce lien particulier qui a si longtemps uni notre nation à l'Eglise. »

Nicolas Sarkozy rappelle comment le christianisme a façonné la nation française, sa culture, son éthique, ses arts et cite Pascal, Bossuet, Péguy, Claudel, Bernanos, Mauriac, Maritain, Mounier, René Girard et des théologiens comme de Lubac et Congar.

Il ne craint pas d'évoquer les « souffrances » infligées au clergé par la loi de séparation de 1905 (expulsion des congrégations, querelle des inventaires). L'interprétation aujourd'hui consensuelle de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat de 1905 relève, dit-il habilement, d'une "reconstruction rétrospective". Mais on ne bâtit pas l'avenir d'une nation en ressassant les "blessures du passé".

C'est un ton nouveau. Pour Nicolas Sarkozy, la religion n'est plus un tabou, alors que, pour François Mitterrand ou Jacques Chirac, elle relevait d'abord de la conviction privée. Sur les « racines » chrétiennes, le président de la République prend ostensiblement ses distances avec Jacques Chirac, avec Lionel Jospin et aussi Valéry Giscard d'Estaing, ex-président de la Convention européenne, qui avaient invoqué la laïcité « à la française » pour faire obstacle à la mention des racines chrétiennes de l'Europe dans le préambule du traité constitutionnel. On doute cependant que Nicolas Sarkozy relance la polémique dans l'Union sur cette épineuse question.

« Sacrifices »


La laïcité, selon Nicolas Sarkozy, n'est pas en péril, mais le discours du Latran en propose une autre pratique. Il n'est pas question de remettre en cause les "grands équilibres" de la loi de 1905, dont Jacques Chirac disait qu'elle était un « monument » inviolable.

Mais, à contre-courant des campagnes hostiles à la religion liées à la montée des intégrismes, puis d'un "antichristianisme" si souvent dénoncé par René Rémond, enfin d'un nouvel athéisme revendiqué par le philosophe Michel Onfray, le président affirme que la France a tout à gagner à une « laïcité positive », à une reconnaissance effective de la place des courants spirituels dans la vie publique, à leur concours dans la définition d'une « morale » pour le pays.

Des allusions à une laïcité « épuisée » ou guettée par le « fanatisme » vont faire des vagues. Ne craignant pas de choquer, M. Sarkozy dit que l'intérêt de la République est de compter des populations qui « croient » et « espèrent » et qu'il n'est pas de bonne politique sans référence à une « transcendance ».

A Rome, on n'en attendait pas tant. Les catholiques n'ont jamais été si bien traités. Dans un troisième temps, le président lance un appel aux « catholiques convaincus » pour qu'ils l'aident à répondre au besoin de sens, de repères, d'identité et d'espérance. Il loue l'exemple des moines de Tibéhirine et de Mgr Claverie, évêque d'Oran, tués en 1996 en Algérie.

S'il n'a pas un mot pour l'islam, il confirme l'utilité de la commission État-Église catholique lancée, en 2002, par Lionel Jospin, reprise par ses successeurs. Et, dans un hommage au clergé français pour les « sacrifices » endurés, sans précédent dans la bouche du président d'une République laïque, il arrachera bien des sourires sur le visage des cardinaux, évêques, prélats et prêtres venus l'écouter, en tentant cette comparaison entre la vocation sacerdotale et celle de chef de l'Etat : « On n'est pas prêtre à moitié. Croyez bien qu'on n'est pas non plus président à moitié. Je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi-même, je sais ceux que j'ai faits pour réaliser la mienne! » Curieux discours que celui du Latran fondateur, mais aussi naïf et un peu provocateur.

Henri Tincq





« Sarkozy remet en cause la laïcité républicaine »

 
déclare le président du Mouvement démocrate qui reproche également à Nicolas Sarkozy « le mélange des genres, entre l'État et la religion ». « La République n'a pas à sous-traiter l'espérance aux religions. Elle est en charge de réaliser un monde meilleur », dit encore François Bayrou.

 

Propos recueillis par Judith Waintraub

Le Figaro - 26/12/2007

 

LE FIGARO. Que pensez-vous du concept de « laïcité positive » défendu par Nicolas Sarkozy ?

François BAYROU. Quand on a besoin d'un adjectif, c'est qu'on veut changer le sens du mot. Il y a dans le discours prononcé à Saint-Jean-de-Latran quelque chose de profond, passé à peu près inaperçu, une remise en cause de la conception de la laïcité républicaine autour de laquelle, depuis la Libération, la France s'est construite. S'exprimant comme président de la République, il introduit la notion de « racines essentiellement chrétiennes » de la France, oubliant le grand mouvement d'émancipation des Lumières. Il affirme que la République a « intérêt » à compter beaucoup de croyants. Il demande aux religions, toujours dans « l'intérêt » de la République, de fonder la morale du pays. C'est le retour, qu'on croyait impossible en France, du mélange des genres entre l'État et la religion. Ce mélange des genres n'a jamais produit de bons fruits, je le dis comme citoyen, et je le dis aussi comme chrétien de conviction.

LE FIGARO. Est-ce une erreur de parler d'espérance quand on fait de la politique ?

La République n'a pas à sous-traiter l'espérance aux religions. La République est en charge de réaliser un monde meilleur, et pas d'inviter à l'attendre. Cette conception sociologique de la religion, fournissant « l'espérance » qui fait que les peuples se tiennent tranquilles et respectent les règles établies, on croyait qu'elle était loin derrière nous ! Ce n'est pas autre chose que « l'opium du peuple » que dénonçait Marx. C'est un leitmotiv chez Nicolas Sarkozy, notamment quand il a parlé des bienfaits de la présence de l'islam pour pacifier les banlieues. En réalité, l'espérance religieuse et l'espérance civique ne sont pas de même nature. Elles ne sont pas du même monde. Au demeurant, la foi, ce n'est pas seulement l'espérance, ce n'est pas seulement pour l'avenir. C'est pour le présent, c'est voir le monde et voir l'autre dans une certaine lumière qui les révèle et les grandit. C'est en cela qu'il existe un humanisme chrétien.

LE FIGARO. La République doit-elle prendre en compte ce que Nicolas Sarkozy appelle l'« aspiration spirituelle » de l'être humain, qui existe selon lui chez chacun de nous ?

L'aspiration spirituelle est un mouvement précieux de l'être humain. Sur ce point, je suis d'accord avec Nicolas Sarkozy. La société doit la respecter. Mais lorsqu'on suggère que la morale républicaine doit se fonder dans les religions, on change d'approche. D'abord, il ne revient à aucune autorité civile de trancher ainsi une question de conscience. Il est aussi anormal de voir un président dire qu'il faut se référer à la religion que d'en voir un autre affirmer qu'il faut rejeter toute religion. Cette orientation, dans un sens ou dans un autre, n'est pas dans ses compétences. De surcroît, en tenant ce discours dans une société plurireligieuse, on prépare les conditions d'un affrontement entre les différentes religions. Car, quand elles se contredisent, qui décidera qu'une religion est supérieure à une autre dans le domaine de la morale et des valeurs ?

LE FIGARO. Quelle est votre conception de la laïcité ?

Celle de Jules Ferry. Quand Nicolas Sarkozy dit que « jamais l'instituteur ne pourra remplacer le pasteur ou le curé » dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, parce qu'il lui « manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance », il exprime exactement le contraire du message de Jules Ferry. La morale de l'instituteur n'est pas inférieure à celle du prêtre. Pour Jules Ferry, elle est la morale universelle au genre humain, qui prend garde à ne choquer aucune des familles qui confient leur enfant aux maîtres. La laïcité est un bien très précieux que la France a su définir avant et mieux que les autres. Elle détermine un espace public à l'intérieur duquel on ne fait pas intervenir la religion par l'autorité du dogme, et un espace intime, familial, où chaque être humain cultive des convictions, une vision du monde, qu'il ne peut imposer aux autres. L'idée qui fonde la démocratie, c'est la vision géniale que Pascal a exprimée de la distinction des ordres : il y a l'ordre du pouvoir, l'ordre de la religion et l'ordre de la science. Le pouvoir doit garantir la liberté de prier et la liberté de penser dans les deux autres ordres. Mais l'homme n'est libre que si on empêche toute interférence entre ces ordres distincts. De la même façon, quand Nicolas Sarkozy établit un parallèle entre la vocation religieuse et sa vocation présidentielle, il mélange ce qui ne doit pas l'être.

LE FIGARO. Cela vous choque ?

Oui. En outre, c'est un paradoxe troublant que celui d'un pouvoir qui affiche chaque fois qu'il le peut sa complaisance avec le matérialisme financier et, en même temps, souhaite faire de la religion une autorité dans l'espace public. Cela s'est déjà produit dans l'histoire. Aujourd'hui, par exemple, chez Bush. Et cela, les citoyens républicains, laïques aussi bien que chrétiens, ne peuvent l'admettre : ils ont quelque chose en commun, c'est le « rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».


Propos recueillis par Judith Waintraub


NOTES :

[1] Bruno Gay-Lussac, dans cet extraordinaire court récit intitulé L'heure.

 

publié dans : RELIGION ET SOCIÉTÉ par alain laurent-faucon
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Directeur de recherches à Sciences-Po, André Grjebine fait remarquer que Sarkozy - comme il l’a esquissé dans l’ouvrage qu’il a consacré en 2004 aux questions religieuses - « attend des dignitaires musulmans qu’ils proposent des valeurs
« à tous ces jeunes qui ne croient plus en grand-chose », mais également qu’ils exercent un contrôle que l’État ne parvient plus à exercer dans les banlieues. »

En cela, les propos de Sarkozy et sa façon d'instrumentaliser la - ou les religions - me font penser aux analyses de Charles Maurras (le non croyant fasciné par la Grèce et non par la pensée chrétienne) qui voyait dans l'Église et le catholicisme, un moyen de contrôler les gens et de les maintenir dans le droit chemin, c'est-à-dire le respect des lois et des règles morales sans lesquelles un pays sombre dans l'anarchie et l'absolue décadence.

Par ailleurs, cette instrumentalisation de la religion chrétienne, notamment catholique, peut se lire, juge André Grjebine, comme « la deuxième phase du dispositif : revigorer notre héritage chrétien pour faire face à la montée en puissance de l’islamisme, forme conquérante de l’islam ». Et le chercheur remarque : « A première vue, le bien-fondé d’un tel pari paraît confirmé par l’exemple des Églises évangélistes, qui sont parvenues à contrecarrer la progression de l’islam aux États-Unis, en Amérique latine ou dans certains pays africains. »

A l’heure « où les fondamentalismes religieux ne cessent de progresser dans le monde et où l’obscurantisme gagne du terrain », il est urgent de ne point oublier qu'aucun « grand discours », qu'il soit politique ou religieux ou les deux, n'est exempt de dérives scandaleuses. J'oserais même avancer que c'est le propre de tout grand discours qui veut expliquer l'homme, la société et le monde, d'être totalitaire : cette force d'une idée, d'un mode d'être, qui ne supporte pas l'altérité, l'autre dans sa différence, la moindre contradiction.

C'est au nom de Dieu – pourtant l'Altérité absolue – que l'on tue l'Autre, c'est-à-dire le non Même, celui ou celle qui ne pense pas comme moi, qui ne croit pas comme moi. Ce ne sont pas que les fondamentalistes musulmans qui cultivent la haine de l'autre – et de soi ! Il y a en Occident une telle amnésie sur tout ce qui remet en question notre bonne conscience, qu'on oublie totalement combien l'Église a entretenu dans le coeur des fidèles un antijudaïsme latent, sournois, malsain. Qu'on évacue le fait que c'est le pape Innocent IV, qui, en pleine Inquisition, a prôné et justifié la torture. Qu'on occulte les condamnations à mort prononcées par l'Église à l'encontre des chercheurs et des savants qui contredisaient sa doxa, son magistère ...

Dans une analyse du discours et de « l’adoubement » du Président au Vatican, Christian Terras, directeur de la revue Golias, estime que Sarkozy est porteur d'une « vision fondamentaliste et intransigeante du catholicisme dans son rapport au monde ». Il s'explique : « Catholique et français toujours c’est une vieille rengaine qu’on reprenait dans les églises autrefois. La marque, proprement ahurissante, du discours de Nicolas Sarkozy, c’est de ne pas parler au nom de tous les Français, mais à partir d’une vision catholique très traditionnelle qu’il assume comme la sienne et celle de l’État français. Dans ce discours à l’église, il ne tient aucun compte des apports spirituels, humanistes, culturels non seulement des religions non catholiques, mais des religions chrétiennes – comme la réforme -, sans parler des agnostiques et des athées. »

Christian Terras décèle lui-aussi dans le discours du Latran une vision très maurrassienne des rapports entre l'Église et l'État - « de l’utilité du système ecclésiastique pour cimenter la cohésion sociale » -, et constate chez le président de la République une propension à se prendre pour un homme providentiel : «  Avec Sarkozy, on a un président qui est missionné presque mystiquement aujourd’hui ».





REVUE DE PRESSE





Sarkozy fait entrer Dieu au gouvernement


LIBÉRATION : lundi 31 décembre 2007

André Grjebine est directeur de recherches au Centre d’études et de recherches internationales de Sciences-Po.

Nicolas Sarkozy entend mettre Dieu à contribution pour s’attaquer à ce que Freud caractérisait comme le malaise d’une civilisation sans transcendance. Il compte sur la religion pour proposer des valeurs et une espérance à une nation désemparée. Il s’attaque ainsi au paradoxe de Dostoïevski : « Il n’y a rien de plus tentant pour l’homme que la liberté de sa conscience, mais rien de plus douloureux. » Reste à savoir si ce paradoxe peut être surmonté sans renoncer à la société ouverte, à une société sans dogmes imposés par l’État, la religion ou le conformisme ambiant.

A cette préoccupation générale se superpose, semble-t-il, un dispositif plus spécifique commandé par la conception présidentielle des relations de la République avec l’islam. Dans un premier temps, comme il l’a esquissé dans l’ouvrage qu’il a consacré en 2004 aux questions religieuses, Sarkozy attend des dignitaires musulmans qu’ils proposent des valeurs « à tous ces jeunes qui ne croient plus en grand-chose », mais également qu’ils exercent un contrôle que l’État ne parvient plus à exercer dans les banlieues.

Le discours prononcé au Latran, à Rome, le 20 décembre annonce la deuxième phase du dispositif : revigorer notre héritage chrétien pour faire face à la montée en puissance de l’islamisme, forme conquérante de l’islam.

A première vue, le bien-fondé d’un tel pari paraît confirmé par l’exemple des Eglises évangélistes, qui sont parvenues à contrecarrer la progression de l’islam aux Etats-Unis, en Amérique latine ou dans certains pays africains.

En réitérant son plaidoyer pour la croyance, Nicolas Sarkozy, qu’il le veuille ou non, ébranle le principe de laïcité qui est au cœur de la République. Ce principe ne consiste pas à maintenir une balance égale entre toutes les religions, mais à interdire à l’Etat toute prise de position en matière religieuse, si ce n’est pour établir les règles du jeu et veiller à leur respect.

Il est vrai que dans d’autres démocraties, notamment aux Etats-Unis, les références religieuses sont fréquentes en politique. Mais, à l’heure où les fondamentalismes religieux ne cessent de progresser dans le monde et où l’obscurantisme gagne du terrain, un recul de l’État qui symbolise la laïcité moderne ne peut qu’être interprété comme un désaveu de tous ceux qui dans le monde se réfèrent à la France dans leur lutte contre l’emprise du religieux.

Comment ne pas être perplexe quand on entend notre président vanter la « contribution spirituelle et morale » de la France en se référant à des symboles de superstition et d’obscurantisme comme Bernadette de Lourdes ou Thérèse de Lisieux ? Selon Sarkozy, la morale laïque risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini.

Faut-il lui rappeler le long passé de violence des religions, une histoire qui est loin d’être achevée comme l’attestent les atteintes aux droits de l’homme et le terrorisme perpétrés par des islamistes ? Et que penser de cette étrange affirmation selon laquelle « l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie » ? Tout d’abord, il est probable que ceux qui ont une vocation religieuse n’ont pas le sentiment de « sacrifier » leur vie. En outre, ceux qui sont disposés à sacrifier leur vie ne sont-ils pas également ceux qui lui attachent peu de valeur, et sont de ce fait parfois plus enclins que d’autres à sacrifier la vie d’autrui ? A ce compte, faut-il admirer les terroristes qui poussent à l’extrême le sens du sacrifice ? Il serait vain de prétendre comparer le bonheur de l’homme en quête de certitudes et celui de l’homme qui cherche lui-même ses valeurs et ses raisons de vivre.

Mais est-il possible d’ignorer les résultats de la quête fiévreuse de certitudes qui s’empare parfois de certains hommes, de sociétés entières ? Combien d’entre eux seraient prêts à toutes les violences pour défendre la fiction qui les fait vivre ? Certes, au XXe siècle, des idéologies comme le communisme ou le nazisme ont surpassé en horreur tout ce que l’humanité avait connu jusqu’alors. Mais n’y a-t-il pas une autre voie ? L’homme qui accepte sa finitude tend à reconnaître une valeur unique à la vie humaine. Il découvre qu’il n’a pas d’autre devenir que celui de l’humanité. Il trouve alors son identité, non à travers une vie éternelle dont il ne saura jamais si elle lui est vraiment promise, mais à travers la pérennité de l’aventure humaine et la transmission entre les générations qui l’ont précédé et celles qui le suivront.

Ce rappel de notre héritage judéo-chrétien est de ce point de vue le bienvenu, à la fois comme un moment de notre trajectoire et comme un rappel des perversions que les religions engendrent parfois. N’incombe-t-il pas au président d’une République laïque d’expliciter l’horizon de la société ouverte plutôt que d’orchestrer un repli sur des communautarismes religieux ?

Nicolas Sarkozy espère préserver la civilisation européenne en renforçant les institutions et la foi chrétiennes. En réalité, l’alliance de facto des religions fait que toute mesure renforçant l’une tend à profiter à l’ensemble d’entre elles, et singulièrement à celle qui apparaît aujourd’hui comme la plus virulente.

Le cardinal patriarche de Venise, Angelo Scola, désigne clairement la menace, même s’il paraît s’en féliciter : « Il est acquis que la marginalisation de la religion dans la sphère sociale n’est pas acceptable pour les cultures non européennes… Le métissage de civilisations et de cultures rend obsolète la solution moderne du religieux et du politique. » Alors que la société ouverte est menacée de toute part, serait-il concevable que le coup de poignard dans son dos vienne du pays qui en a été l’initiateur ?

Ouvrage à paraître en mars : la Guerre du doute et de la certitude. La démocratie face aux fanatismes, aux éditions Berg international.




CONTRE JOURNAL


Le blog Contrejournal – LIBÉRATION.FR : mardi 1 janvier 2008



L'inquiétant pacte de Sarkozy au Vatican



Dans une analyse du discours et de « l’adoubement » du président français au Vatican, Christian Terras, directeur de la revue Golias, estime que « Sarkozy réimplante quelque chose qu’on croyait d’un autre âge ». « Même s’il affirme ne pas vouloir remettre en cause 1905, le projet de Sa