ENVIRONNEMENT - DÉVELOPPEMENT DURABLE - CLIMAT



« Contrairement à de nombreux états généraux qui ne servent qu'à valider les décisions prises par l'administration, ceux-ci ont permis une réelle prise de parole de la société civile. C'est la première fois en France que des ONG se voient ainsi reconnues comme des partenaires de la prise de décision publique. Le fait qu'aucune d'entre elles n'ait claqué la porte et n'ait appelé compromission ce qui n'est que compromis est un réel gage de maturité », est-il écrit dans l'édito du Monde.

Pour mémoire, la signification du mot "Grenelle" est à chercher du côté des accords historiques, signés le 27 mai 1968 au ministère du travail, rue de Grenelle, entre le gouvernement, le patronat et les syndicats sur les hausses de salaires.

Selon Pierre Radanne - ancien président de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie, chef de la commission énergie des Verts - « Cet événement constitue une vraie innovation démocratique. [...] La nécessité de se confronter avec ce qui sera la grande affaire de ce siècle - à savoir l'entrée dans un monde de ressources rares et le besoin de répondre au réchauffement climatique - a permis de réintroduire un dialogue. » Pour lui, « la prise en compte de l'environnement pousse à une re-régulation de nos sociétés » et « implique le retour de l'État, de la décision publique ».

Concernant l'avenir de nos sociétés, le philosophe Dominique Bourg avance des idées fort intéressantes. Parlant de l'avènement de la société de l'accès décrite par l'économiste américain Jeremy Rifkin, Dominique Bourg évoque l'économie de « fonctionnalité » pour éviter la décroissance.

Au final, il s'agit de repenser l'économie politique afin d'intégrer les nouveaux facteurs liés à l'environnement, etc. Comme l'écrit Éric Le Boucher dans ses « Questions sur l'après-Grenelle » (in le Monde du 28.10.07) :

Lors du Grenelle de l'environnement, Jean-Louis Borloo a su passer « d'une écologie restrictive, malthusienne, pour qui l'homme est le destructeur de la belle nature, à une écologie offensive, qui veut réorienter le développement économique, pas le freiner. Rendons grâce aussi à Nicolas Hulot pour avoir eu l'intelligence de comprendre que la solution était chez Nick Stern, ancien économiste de la Banque mondiale et auteur d'un rapport qui fait date, remis à Tony Blair il y a un an. Le dossier de l'écologie a donc quitté les mains des écologistes pour devenir un sujet d'économie politique : voilà un grand pas de fait vers une solution durable. »






DOSSIER DE PRESSE



Ecolo-Sarko


Édito du Monde | Paru dans l'édition du 27.10.07.

Confronté à des tensions sociales plus fortes que prévu et une croissance économique moins robuste qu'espéré, Nicolas Sarkozy a aujourd'hui un vrai motif de satisfaction : l'environnement. A l'issue du Grenelle de l'environnement, le chef de l'Etat a reçu, jeudi 25 octobre, les félicitations d'Al Gore, auréolé de son prix Nobel de la paix, et un satisfecit de la plupart des associations et organisations non gouvernementales (ONG). Ce n'est pas un mince succès.

De fait, ce "Grenelle" est une réussite. Contrairement à de nombreux états généraux qui ne servent qu'à valider les décisions prises par l'administration, ceux-ci ont permis une réelle prise de parole de la société civile. C'est la première fois en France que des ONG se voient ainsi reconnues comme des partenaires de la prise de décision publique. Le fait qu'aucune d'entre elles n'ait claqué la porte et n'ait appelé compromission ce qui n'est que compromis est un réel gage de maturité.

Signe des temps : ce n'est plus José Bové qui se trouve au centre des débats, mais Nicolas Hulot. Après avoir converti Jacques Chirac, celui-ci a su convaincre Nicolas Sarkozy. C'est le créateur du pacte écologique qui a imposé que le numéro deux du gouvernement soit chargé de ces questions. C'est également lui qui est à l'origine de la fameuse taxe carbone. Cette montée en puissance des ONG est, en soi, un changement considérable dont on n'a pas fini de mesurer les effets.

Néanmoins, le plus dur reste à faire. Affichés dans leur principe, les choix les plus délicats - le statut définitif des OGM ou la création concrète de la taxe carbone - doivent encore être soumis à un examen approfondi. Bon nombre des orientations tracées supposent une mise en oeuvre législative, et leur approbation par le Parlement ne sera certainement pas une mince affaire. Enfin, une fois les caméras éteintes, l'administration, qui vit mal d'avoir été dépossédée de certaines de ses prérogatives au profit de la négociation à cinq (ONG, élus, entreprises, collectivités territoriales, Etat), va vouloir reprendre le contrôle des opérations.

De même, il va falloir un véritable courage politique pour mettre en place le renversement de la charge de la preuve préconisé par Nicolas Sarkozy. Désormais, il n'incombera plus aux opposants à un investissement de démontrer que celui-ci nuit à l'environnement : il faudra que l'investisseur prouve qu'il n'existe pas de solution meilleure que celle qu'il préconise. Une déclinaison du principe de précaution, qui, loin d'être abrogé, comme le suggère la commission Attali sur la croissance, s'en trouve ainsi renforcé.

A l'heure où l'ONU estime que "la survie de l'humanité est en jeu", on ne peut que saluer l'initiative française. Et se féliciter qu'elle s'inscrive dans un cadre européen, symbolisé par la présence de José Manuel Barroso aux côtés du président de la République. Mais si cet acte fondateur devait ne pas avoir de lendemains convaincants, c'est Nicolas Sarkozy qui en serait le principal responsable.




M. Sarkozy vante une France pionnière en écologie

 
LE MONDE | Article paru dans l'édition du 27.10.07.

 

En lançant le Grenelle de l'environnement juste après son élection, Nicolas Sarkozy se doutait-il que cet objet politique non identifié l'entraînerait aussi loin ? Jeudi 25 octobre, le président de la République a conclu trois mois de débats intenses par un discours volontariste, qui fixe un nouveau cap à la politique écologique de la France.

En présence du président de la Commission européenne, José Manuel Barroso et du co-lauréat du Prix Nobel de la paix 2007, Al Gore, qui ont tous les deux salué l'originalité et l'efficacité du processus, le président de la République a appelé à "une révolution dans nos façons de penser, dans nos politiques, dans nos objectifs".

"Je veux que le Grenelle soit l'acte fondateur d'un new deal écologique en France, en Europe et dans le monde", a-t-il déclaré le jour même où le Programme des Nations unies pour l'environnement rendait public son rapport GEO-4, audit alarmant de l'état écologique de la planète.

Intervenant après deux journées de négociations menées par le ministre de l'écologie, Jean-Louis Borloo, le président a suivi les conclusions souvent ambitieuses du Grenelle : triplement des surfaces en agriculture biologique, normes draconiennes sur l'énergie dans les bâtiments, arrêt de l'augmentation de la capacité routière, rétablissement de la contribution de l'Etat au financement des transports en commun urbains, etc. "Vos propositions, je les fais miennes, je les porterai, je les mettrai en œuvre", a-t-il annoncé.

Il en a même ajouté, en promettant de renouveler l'exercice de la négociation à cinq (État, collectivités, ONG, syndicats, patronat) pour tous les grands projets publics, afin d'arbitrer en tenant compte de leur coût pour le climat et la biodiversité.

Autre principe fixé : le "renversement de la charge de la preuve". "Ce ne sera plus aux solutions écologiques de prouver leur intérêt. Ce sera aux projets non écologiques de prouver qu'il n'est pas possible de faire autrement", a-t-il précisé.

Le président a aussi surpris en annonçant un gel sur la création de nouveaux sites nucléaires. Promettant de faire de la France le meilleur élève de la classe européenne, il a assuré de son soutien toute proposition de la Commission européenne pour durcir la réglementation communautaire.

"MODÈLE DE CROISSANCE CONDAMNÉ"

L'examen de plusieurs sujets difficiles a cependant été repoussé. Sur la taxe carbone, M. Sarkozy a mis tout le monde d'accord en donnant du temps à la réflexion. 

M. Sarkozy a fixé l'objectif de "taxer plus les pollutions, notamment les énergies fossiles, et moins le travail", comme le souhaitait Nicolas Hulot. Mais l'examen de cette mesure est reporté à la révision générale des prélèvements obligatoires, comme le désirait le Medef, qui n'est pas opposé à son principe. "Tout impôt nouveau doit être compensé", a martelé le chef de l'État qui a confirmé la suspension de la culture des OGM et a exprimé ses "doutes" sur l'intérêt des "OGM pesticides".

En échange de ce gel des cultures OGM, les agriculteurs ont obtenu des concessions. L'important soutien aux agrocarburants ne sera pas remis en cause malgré les avis de plus en plus sceptiques sur leur intérêt écologique global. Sur les pesticides, le syndicat majoritaire, la FNSEA, a obtenu qu'un délai de dix ans ne soit pas imposé pour atteindre la baisse de 50 % des traitements. Mais l'objectif chiffré est bien maintenu, ce qui constitue en soi un tournant.

Refusant d'opposer économie et écologie, M. Sarkozy a insisté sur les opportunités de développement. "Notre modèle de croissance est condamné, a-t-il dit. L'enjeu est d'investir massivement pour créer les conditions de la croissance de demain." Pour un euro dans la recherche nucléaire, un euro sera investi dans la recherche sur les "technologies propres et sur la prévention des atteintes à l'environnement". Le président a aussi affirmé son soutien au principe de précaution, "qui n'est pas un principe d'inaction mais un principe de vigilance et de transparence", après sa remise en cause par la commission Attali sur la croissance.

"Pour qu'un homme comme moi tienne ce discours, c'est que la France est en train de changer", a lancé Nicolas Sarkozy. Le président ne s'est intéressé à l'écologie que tardivement, au moment où la planète a pris conscience des enjeux liés au changement climatique. "Lors des premières rencontres entre Nicolas Hulot et lui, quand Nicolas Sarkozy était encore ministre de l'intérieur, on sentait bien qu'il était loin de tout cela", témoigne Jean-Paul Besset, porte-parole de la Fondation Nicolas Hulot. La prise de conscience internationale, la pression des ONG et la popularité grandissante de l'écologie dans l'opinion ont convergé pour faire évoluer le président.

Le gouvernement a deux défis à relever. Primo, traduire le discours en actes lors de la mise au point des programmes d'action détaillés, qui seront publics avant la fin de l'année. Les moyens de financement devront être mis sur la table. Secundo, faire adhérer la majorité parlementaire aux objectifs fixés par le chef de l'État, au moment où ceux-ci se transformeront en projets de loi.

Gaëlle Dupont

UN CALENDRIER POUR L'APRÈS-GRENELLE

Une loi de programmation pour mettre en œuvre les conclusions du Grenelle de l'environnement "sera proposée au parlement dès cet hiver, en janvier-février", a indiqué sur France Inter, vendredi, la secrétaire d'État à l'écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet.

Interrogée sur la taxe carbone chère à Nicolas Hulot et que le président Nicolas Sarkozy s'est engagé à étudier dans le cadre d'une remise à plat globale de la fiscalité, Mme Kosciuko-Morizet a précisé que "la revue générale des prélèvements obligatoires (RGPO) sera mise en place par la ministre Christine Lagarde dans les semaines qui viennent".

En revanche, la baisse de la TVA sur les produits propres, qui doit se faire dans le cadre européen, devra "attendre la présidence française de l'UE en juillet 2008". - (avec AFP)




Des mesures qui vont dans le sens des ONG

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 27.10.07.

Le travail préparatoire mené au sein des groupes du Grenelle a été crucial : les mesures les plus ambitieuses ont été prises dans les domaines qui avaient été le mieux défrichés. Au contraire, l'examen de la question des déchets, trop peu discutée en amont, a été repoussé de trois mois.

A l'issue du processus, les participants à cet exercice inédit ont tous affiché leur satisfaction. Nicolas Hulot a donné un "18 sur 20, pour se laisser une marge de manoeuvre". "Franchement, on est entré dans l'ère de l'écologie, on est passé à l'action", s'est-il félicité. Tout en disant rester vigilantes, les ONG ont globalement salué les ambitions affichées, qui correspondaient pour la plupart à leurs attentes. France Nature Environnement "prend au mot le président et poussera pour que cette volonté politique ne s'essouffle pas". L'Alliance pour la planète prend acte d'un "changement de culture" mais affirme que M. Sarkozy "n'a pas dépassé les contradictions françaises" sur le nucléaire et les déchets.

Pour la CFDT, François Chérèque a salué des "objectifs ambitieux". Jean-Christophe Le Duigou, de la CGT s'est aussi dit satisfait : "Il faut maintenant trouver les financements pour toutes ces opérations", a-t-il prévenu. Laurence Parisot, présidente du Medef, salue "de bons équilibres entre la nécessité d'intégrer les intérêts écologiques, tout en respectant les intérêts économiques". Revue des principales mesures.

BÂTIMENT

Généralisation des normes de basse consommation énergétique dans le logement neuf et les bâtiments publics (50 Kwh/m2/an à partir de 2010) ; rénovation thermique des logements et bâtiments existants, l'Etat s'engageant à effectuer cette rénovation dans les cinq ans ; mise en place de mécanismes incitatifs (crédits d'impôt et prêts).

TRANSPORTS

Arrêt de l'augmentation des capacités routières et aéroportuaires, sauf "cas de sécurité ou d'intérêt local" ; construction de 2 000 km de lignes ferroviaires à grande vitesse d'ici à 2020 ; création d'autoroutes ferroviaires (nord - sud-est et nord - sud-ouest) et maritimes (atlantique et méditerranéenne).

Réduction de moitié de la consommation de carburant et des émissions de gaz carbonique du transport aérien d'ici à 2020 ; création d'une éco-pastille favorisant les véhicules neufs les moins polluants et finançant une "prime à la casse" ; instauration d'une écotaxe kilométrique pour les poids lourds sur le réseau routier, hors autoroutes ; possibilité d'expérimentation des péages urbains pour les collectivités locales ; rétablissement de la contribution de l'Etat au financement des transports en commun en site propre.

ÉNERGIE

Etude de la création d'une contribution climat-énergie (ou taxe carbone) basée sur la consommation en énergie des biens et services ; interdiction des lampes à incandescence en 2010 ; développement des énergies renouvelables afin de dépasser 20 % de la consommation d'énergie d'ici à 2020.

SANTÉ

Interdiction à la vente, dès 2008, des produits phytosanitaires ou matériaux de construction et de décoration contenant des substances "extrêmement préoccupantes" ; déclaration obligatoire de la présence de nanomatériaux dans les produits grand public ; plan sur la qualité de l'air avec fixation d'un seuil de 15 µg/m3 de particules fines, obligatoire en 2015.

AGRICULTURE

Triplement de la part de l'agriculture biologique, pour atteindre 6 % de la surface agricole utile en 2010, et introduction d'au minimum un repas bio par semaine dans les cantines ; réduction de moitié de l'usage des pesticides, "si possible d'ici dix ans", en accélérant la diffusion des techniques alternatives, sous réserve de leur mise au point ; gel des cultures d'OGM jusqu'aux conclusions d'une expertise menée par une autorité indépendante ; adoption future d'une loi sur la coexistence entre les cultures.

BIODIVERSITÉ

Création d'une trame verte reliant les espaces naturels qui pourra devenir opposable aux nouveaux projets d'aménagement ; une mission d'expertise a été nommée pour décider de l'avenir du projet de mine d'or près des marais de Kaw en Guyane.

Gaëlle Dupont et Gilles van Kote

CALENDRIER

Les suites du Grenelle vont s'étaler sur une année.

Mi-décembre : présentation de quinze à vingt programmes opérationnels reprenant les conclusions du processus de consultation ; mise en place de comités de suivi et d'évaluation ou comités de pilotage sur différentes thématiques.

Janvier 2008 : présentation d'un projet de loi sur les OGM ; fin du délai supplémentaire de consultation sur la question des déchets.

Mars-avril, juillet et octobre 2008 : points d'étapes par les comités de suivi et d'évaluation.

15 juin 2008 : remise des conclusions du groupe de travail sur l'urbanisme.

1er semestre 2008 : présentation d'une loi d'orientation sur l'environnement.




"Une vraie innovation démocratique"

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 27.10.07.

Par Pierre Radanne - Ancien président de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie, Pierre Radanne, chef de la commission énergie des Verts, est l'auteur du rapport Facteur 4 sur la réduction des gaz à effet de serre de la France (2005).

Quel regard portez-vous sur le Grenelle de l'environnement ?

Cet événement constitue une vraie innovation démocratique. Pour le moins improvisé, pas franchement réfléchi, cela restera un moment très fort de notre histoire, qui aura permis à la société française de se parler. Une société a énormément besoin de vérifier qu'elle va vers des valeurs communes. Nous ne le faisions plus. La nécessité de se confronter avec ce qui sera la grande affaire de ce siècle - à savoir l'entrée dans un monde de ressources rares et le besoin de répondre au réchauffement climatique - a permis de réintroduire un dialogue.

C'est donc un pas supplémentaire dans la prise de conscience de l'urgence écologique ?

Certainement, et de façon tout à fait originale, qui n'a jamais eu lieu dans aucun autre pays. L'environnement a donné lieu à des débats jusqu'à présent morcelés. Jamais la question n'avait été posée à une société dans son ensemble. Le Grenelle de l'environnement s'est élaboré sur une vision de la société française tout à fait nouvelle, celle d'un pentagone entre cinq acteurs - ONG, syndicats, entreprises, collectivités locales et État.

Nicolas Sarkozy a annoncé son intention de pérenniser cette organisation du dialogue puisque la mise en oeuvre des mesures adoptées dans le Grenelle devrait être conduite par ce pentagone d'acteurs. C'est une avancée considérable. Sarkozy fait de l'écologie par un débat dans la société pour chercher de la capacité à entreprendre, à engager quelque chose qui soit partagé par le plus grand nombre. C'est tout à son honneur. La réponse aux défis écologiques ne doit pas se faire dans le conflit.

Nicolas Sarkozy a-t-il fait preuve de courage en endossant les conclusions du Grenelle ?

Oui, à la limite près qu'au niveau des mesures, on peut difficilement apprécier, à ce stade, les modalités pratiques de mise en oeuvre. Il peut y avoir énormément d'érosion lors des discussions qui vont s'engager entre les différents acteurs

Peut-on parler de rupture ?

Non, le discours de Nicolas Sarkozy ne marque pas une rupture mais une inflexion. Il fait de l'écologie sans remettre en cause le système économique actuel.

Cependant, on voit bien que la prise en compte de l'environnement pousse à une re-régulation de nos sociétés, implique le retour de l'État, de la décision publique au nom d'un avenir soutenable de la planète. Les choix forts assumés par le chef de l'État dans son discours posent d'ailleurs la question de la compatibilité avec d'autres choix gouvernementaux qui ne sont pas dans cette trame.

Vouloir réduire les freins à la croissance et donc se placer dans une logique de dérégulation va à l'encontre de ce que dit le Grenelle. Il faudra trancher.

Parmi les mesures annoncées, quelle est, selon vous, la plus importante ?

Le vaste plan d'investissement dans le bâtiment, les transports et les énergies renouvelables est pour moi essentiel. Il est une réponse, avec retard, au choc pétrolier du début de la décennie. Ce programme aurait pu être décidé il y a cinq ans au lieu de continuer à dépenser, chaque année, 50 milliards d'euros pour acheter à l'étranger du pétrole, du gaz, de l'uranium...

Mais à 90 dollars le baril de pétrole, il devient rentable d'investir dans les énergies renouvelables et dans l'isolation des bâtiments. Cela va créer de l'activité et des emplois. Le président prend un parti volontariste en faisant de l'adaptation au changement climatique et à la cherté de l'énergie un moteur de la croissance. Mais il y aura aussi des perdants, le Grenelle de l'environnement a éludé ce sujet, il faudra y revenir.

Propos recueillis par Laurence Caramel




Stratégies pour une croissance non catastrophique

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 21.10.07.

Entretien avec Dominique Bourg, philosophe, Université de Lausanne (UNIL), membre du comité de veille scientifique de la Fondation Nicolas Hulot

Vous réfléchissez depuis des années au développement durable, à quoi ressemblerait pour vous une société qui se serait résolument tournée dans cette direction ?

Il est très difficile de dire ce qu'est une société durable. Il n'en existe nulle part. Mais on sait très bien qu'il faut aller vers le découplage entre la création de richesses et ce qui a toujours sous-tendu cet enrichissement, à savoir des flux croissants de matières et d'énergie. Cette équation n'est plus tenable sur le plan énergétique, à cause du réchauffement climatique. Et, on le sait moins, parce que ce qui se passe sur le climat n'est qu'un cas parmi l'explosion à partir de 1950 de tous les flux de matières exprimant l'impact des activités humaines sur la biosphère. L'échelle a complètement changé, qu'il s'agisse des conséquences en termes de déforestation, de désertification, de diminution des ressources halieutiques...

La conservation de la biodiversité doit donc être traitée avec autant d'attention que le réchauffement climatique ?

Oui. On a trop tendance à penser qu'il s'agit seulement de conserver un musée vivant des espèces aujourd'hui présentes sur la planète. Ce n'est pas du tout le problème. La biodiversité est la base des services vitaux que les écosystèmes nous rendent. En dépendent le niveau et la qualité des récoltes, l'ampleur du cheptel, la quantité de bois pour le chauffage, la qualité de l'air, de l'eau...

Alors que l'attention est surtout portée sur la protection de l'environnement, vous insistez sur la dimension sociale du développement durable, pourquoi ?

Il est indispensable de ne pas oublier cet aspect. Lorsque Adam Smith publiait La Richesse des nations en 1776, les inégalités entre grandes aires culturelles étaient inférieures à un rapport de 1 à 2. En 2000, ce rapport variait de 1 à 74. L'essentiel de cet écart s'est formé dans la seconde moitié du XXe siècle. Cette ampleur des inégalités interpelle d'autant plus que nous sommes entrés dans un monde de ressources finies et que va se poser de façon de plus en plus aiguë la question de l'accès à ces ressources. Or il est difficile d'envisager de demander aux citoyens de faire des efforts dans l'usage de ces ressources, si ces efforts ne sont pas également répartis. L'idéal social du développement durable doit être de permettre à chacun d'accéder à un niveau de vie correct. D'une certaine façon, c'est en contradiction avec son objectif environnemental, puisque permettre à des milliards de personnes de vivre correctement suppose d'accroître les niveaux de consommation. Voilà pourquoi il me paraît impossible de séparer les enjeux sociaux et environnementaux, ils doivent être menés de front.

Vous renvoyez dos à dos ceux qui estiment que la solution se trouve dans une révolution technologique et ceux qui au contraire ne voient pas d'issue hors de la décroissance.

Une pure et simple décroissance me paraît idiot, car d'abord tout n'a pas vocation à décroître et, d'autre part, une décroissance généralisée signifie une déprime généralisée avec des problèmes sociaux infinis. Prétendre que le progrès technologique peut nous sauver est tout autant une ânerie. Pour plusieurs raisons. N'oublions pas que le progrès technique est responsable de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Car chaque avancée technologique génère un "effet rebond" : quand une technologie permet des gains de productivité et des économies de matières dans un domaine, elle libère une manne financière qui va se réinvestir dans un autre domaine et donc alimenter d'autres flux de matière. Au total, on n'aura rien gagné ou pas grand-chose. N'oublions pas non plus que souvent ces progrès réservent à moyen ou à long terme de mauvaises surprises pour l'environnement. Les effets des CFC (chlorofluocarbures) sur la couche d'ozone seront détectés dans les années 1970, alors que leur invention remonte aux années 1920 et leur fabrication à des quantités industrielles aux années 1950. Aujourd'hui, on découvre que les pneus génèrent des problèmes sur le plan éco-toxicologique.

Que proposez-vous alors ?

Il faut repenser nos façons de produire en ayant pour objectif le découplage. C'est ainsi que nous pouvons progresser vers une dématérialisation de nos économies, enrayer les flux de matières sans compromettre la réduction de la pauvreté et sans affaiblir nos facultés d'adaptation inséparables de l'innovation technologique.

Concrètement comment réalise-t-on ce découplage ?

Il existe deux stratégies possibles. La première réside dans le développement de l'écologie industrielle, encore appelée économie circulaire. Ce mode de production s'inspire du fonctionnement quasi cyclique des écosystèmes. L'application la plus connue est celle des écoparcs industriels dans lesquels les entreprises mutualisent l'utilisation de certains matériaux et où les déchets des uns peuvent servir de ressources aux autres. Le premier écoparc a été construit au début des années 1960 à Kalundborg au Danemark, sans dessein écologique à l'origine. Il en existe maintenant une cinquantaine dans le monde. Le gouvernement chinois vient ainsi de proposer un avant-projet de loi d'économie circulaire à l'échelle du pays. Le Japon est déjà bien engagé. Quatre projets sont en cours en France. Mais ce système suppose une certaine concentration industrielle. Les économies réalisées ne dépasseraient pas 30 % par rapport à un mode de production classique. C'est loin d'être suffisant.

La deuxième stratégie me paraît plus prometteuse : il s'agit de substituer à la vente d'un bien la vente de la fonction d'usage. C'est ce qu'on désigne par économie de fonctionnalité. En effet, tant que le chiffre d'affaires est corrélé à la vente d'un bien, il n'y a aucune incitation pour l'entrepreneur à réduire sa production physique. En revanche, s'il vend la fonction, son intérêt est que le support dure le plus longtemps possible, en y intégrant régulièrement des innovations technologiques.

Existe-t-il des expériences probantes ?

Dans le secteur des pneumatiques, Michelin s'est transformé en prestataire de services pour les transporteurs routiers. L'entreprise ne vend plus seulement des pneus, elle propose l'optimisation de l'état des pneumatiques, poste essentiel pour la consommation de carburant. Elle en assure donc la maintenance.

Ce système a rencontré un grand succès. Quelque 50 % des grandes flottes européennes de poids lourds l'utilisent avec Michelin ou un autre prestataire. La firme française a calculé que le fait de pouvoir recreuser et rechaper plusieurs fois un pneu usé multiplie la durée de vie de chacun par 2,5 et entraîne une réduction des déchets de 36 %. Dans l'électronique, la compagnie Xerox a mis en place un système de location exclusive de ses appareils avec un processus de récupération, de remise à niveau et de réutilisation des différents composants. Les éléments recyclés forment à eux seuls 90 % du poids de la machine louée.

Ce système ne peut-il s'appliquer qu'aux entreprises ?

Quelques initiatives ont été prises au niveau des individus, mais elles sont beaucoup plus complexes à mettre en oeuvre. Il existe ainsi le partage de voitures ou la vente de services énergétiques associant à la fourniture d'un chauffage un plan d'isolation et d'économie d'énergie. Et des expériences comme Vélib à Paris montrent que cela peut être une formidable réussite.

Le rapport que chaque individu entretient avec les objets, le besoin de posséder n'est-il pas un frein au développement de ce système ?

Certainement, mais il ne faut pas l'exagérer. La société de fonctionnalité que je défends au nom de l'environnement renvoie plus généralement à l'avènement de la société de l'accès décrite par l'économiste américain Jeremy Rifkin. C'est une tendance lourde de nos sociétés qui veut que l'on paie de plus en plus l'accès à un bien plutôt que le bien lui-même.

L'économie de fonctionnalité peut donc selon vous devenir un véritable levier vers une société durable ?

Sept pour cent des ressources utilisées pour obtenir des produits finis se retrouvent dans ces derniers, et 80 % de ces mêmes produits ne donnent lieu qu'à un seul usage : les marges de manoeuvre sont donc immenses. Tous les secteurs sont concernés : automobile, électronique, informatique, téléphonie mobile, électroménager... L'économie de fonctionnalité peut donc constituer un levier puissant pour conduire vers un monde d'objets supports beaucoup plus solides et intégrant un fort contenu d'innovation. Ce serait l'occasion aussi d'une cure de désintoxication pour se sevrer de modes de consommation dominés par la gadgétisation.

Croyez-vous vraiment qu'il soit possible d'engager cette mutation ?

Ce que je remarque, c'est qu'à chaque fois que je parle d'économie de fonctionnalité je suis écouté. Je n'ai eu aucune difficulté à faire passer cette idée dans le Grenelle de l'environnement même si, à ce stade, il n'est encore question que d'approfondir la réflexion sur le sujet.

Les industriels se disent qu'il y a peut-être une opportunité de maintenir de la recherche et développement sur le territoire, mais aussi de la production, car on ne fabrique pas de la même façon une machine destinée à durer vingt ans et non plus cinq. Ils y voient donc une réponse possible à la désindustrialisation. Dans une économie de production à très forte valeur ajoutée comme en Allemagne, la concurrence des pays à bas coût de main-d'oeuvre n'est plus un problème aussi vital.

Propos recueillis par Laurence Caramel

 

Publié dans : ENVIRONNEMENT - DÉVELOPPEMENT DURABLE - CLIMAT - Par alain laurent-faucon
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Propos iconoclastes par excellence : « Et si le développement durable n'était qu'un cheval de Troie des pays du Nord pour dominer ceux du Sud, et remodeler les grandes zones d'influence des pays riches ? », se demande Sylvie Brunel, professeure à l'université Paul-Valéry et à l'IEP-Paris, auteure du "Que sais-je ?" sur
Le Développement durable, PUF, Paris, 2004.

Dans un autre de ses articles - « Développement durable : le lobbying des ONG » - paru dans Sciences Humaines, Sylvie Brunel note également :

« Le développement durable est une synthèse parfaitement équilibrée entre trois domaines complémentaires. L'économie, d'abord : il faut produire de la richesse pour assurer aux hommes de meilleures conditions de vie. Le social, ensuite : il faut redistribuer ces richesses et agir de façon équitable pour permettre de lutter contre la pauvreté et de diminuer les inégalités, facteur de violence et d'instabilité politique. Enfin, l'environnement : il faut agir en respectant les écosystèmes de façon à ne pas compromettre l'avenir. S'ajoute à ces trois domaines une quatrième dimension, transversale, celle de la solidarité entre les générations.

« Et c'est là que le bât blesse car, dans les faits, le développement durable se résume de plus en plus au respect de l'environnement. Des trois volets initiaux, l'un a pris le pas sur les autres de façon de plus en plus affirmée, comme le montrent les sites Internet consacrés au développement durable : il n'y est question que de lutte contre la déforestation, de réchauffement climatique, de préservation de la biodiversité.

« Dans ce glissement, qui n'est pas seulement un glissement sémantique, mais qui se traduit par un glissement des priorités et des financements, les ONG ont joué un rôle essentiel. Tout se passe comme si le devenir de la planète était devenu plus important que celui de l'humanité. Comme si l'homme était devenu une menace pour la nature, une nature idéalisée, à laquelle il ne faudrait surtout pas porter atteinte.

« Les catastrophes naturelles ne sont plus vues que comme la vengeance d'une nature agressée contre un homme irresponsable et proliférant. Une vengeance presque justifiée face à laquelle nous sommes exhortés à faire notre mea-culpa. A lire les documents diffusés par certaines ONG de l'environnement, les sociétés humaines sont devenues des parasites qui ont bien cherché la façon dont la nature détruit leurs habitats, les inonde, les assèche, les rend malades, les affame. »



Jean-Paul Bozonnet, maître de conférences en sociologie et enseignant à l'IEP-Grenoble, met, quant à lui, l'accent sur la survivance d'un grand récit, ce qui apporte un démenti aux philosophes postmodernes, comme Lyotard, qui proclamaient la fin des grands récits politiques, philosophiques, religieux, et corrobore la
prophétie de l'historien de la sociologie Robert Nisbet. Lequel affirmait : « Lorsqu'on écrira l'histoire du XXe siècle, l'environnementalisme sera le mouvement social considéré comme le plus important de la période. (...) Le rêve d'un environnement parfait a tout le potentiel révolutionnaire de la prophétie marxiste. »



DOSSIER REVUE SCIENCES HUMAINES

Les ambiguïtés du développement durable

Par Sylvie Brunel - Professeur de géographie du développement à l'université Paul-Valéry (Montpellier-III) et à l'IEP-Paris, ancienne directrice de l'association Action contre la faim, elle a récemment publié Le Développement durable, Puf, coll. « Que sais-je ? », 2004.

Et si le développement durable n'était qu'un cheval de Troie des pays du Nord pour dominer ceux du Sud, et remodeler les grandes zones d'influence des pays riches ?

C'est au tournant des années 90 qu'émerge la notion de « développement durable », alors qu'au même moment, le concept de « développement » subit paradoxalement des remises en question virulentes en tant que reproduction ratée d'un modèle occidental historiquement daté. Il est extrêmement intéressant d'analyser comment le développement durable a pu s'imposer en évinçant le développement ? qui fut pourtant le mot d'ordre des années de la décolonisation et des indépendances ? et comment, mis à toutes les sauces (et surtout les sauces écologiques), il sert aujourd'hui de cheval de Troie à une recolonisation insidieuse des pays du Sud par ceux du Nord.

Du développement au développement durable

Initialement, le développement est bien un concept occidental : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis et leurs alliés se donnent pour objectif de reproduire au Sud le processus d'industrialisation et de modernisation qui, depuis la révolution industrielle, a permis à l'Occident de dominer le monde par sa richesse et son niveau technologique. Derrière l'affichage moralisant de la lutte contre la misère, les véritables motivations du « monde libre » sont d'abord stratégiques : il s'agit de préserver des Etats vassaux des tentations du communisme et de s'ouvrir de nouveaux marchés. A cette fin, d'importants moyens financiers et techniques sont, au titre de « l'aide publique au développement », fournis aux jeunes nations nouvellement indépendantes, les enfermant dans le piège de la dépendance et de l'endettement.

Mais même s'ils ne le déclinent pas forcément comme leurs mentors l'entendent, prônant au contraire une « déconnexion » à base de nationalisations et d'autosuffisance, les pays du Sud vont très vite s'approprier le concept de développement, d'autant qu'ils sont confrontés à une importante croissance démographique. Le demi-siècle de l'après-guerre est ainsi une marche universelle et imparfaite vers un développement proclamé comme objectif. Développement que l'on peut définir, au-delà de tous les affrontements idéologiques qu'il a suscités, comme l'enclenchement d'un processus d'enrichissement et de diversification croissante des activités économiques mis au service de l'élévation du niveau de vie d'une société : le développement, c'est ce qui permet à l'être humain d'exercer pleinement son libre arbitre parce qu'il vit mieux et plus longtemps, parce qu'il a accès à l'éducation et à la santé, parce que les opportunités qui s'offrent à lui sont démultipliées.

Or par une étrange coïncidence, le développement se trouve discrédité au moment même où, avec la fin de la guerre froide, l'aide publique au développement s'effondre parce qu'elle a perdu son intérêt stratégique : avec la disparition de l'Union soviétique, le modèle libéral individu-marché-démocratie peut se déployer sans entrave, d'autant que la crise de la dette a ouvert la voie à sa généralisation dans les pays dits « en développement » par le biais des « plans d'ajustement structurel » (1).

C'est à ce moment-là qu'émerge le développement durable. Le concept n'est pas nouveau, il fermente dans les coulisses sous d'autres termes (2) depuis que les sociétés industrielles ont pris conscience des ratés de leur évolution : chômage croissant et crise de l'énergie des années 70, ratés du modèle technologique des années 80 (catastrophes de Seveso en 1979, Bhopal en 1984, Tchernobyl en 1986, etc.). Mais c'est la naissance d'une société civile mondiale, à la faveur de l'effondrement des barrières idéologiques et de la globalisation des réseaux d'information et de communication, qui permet son sacrement au premier sommet de la Terre, à Rio en janvier 1992. Le développement durable est ainsi le produit de la mondialisation et de la disparition du communisme, c'est-à-dire du corpus théorique qui faisait de la lutte contre la misère et de l'avènement d'un monde égalitaire la finalité de tout processus économique.

« Développement durable » : aujourd'hui, des entreprises aux Etats en passant par les ONG et les institutions internationales, tout le monde brandit le concept... en s'accordant rarement sur son contenu. Pléonasme pour les uns ? puisque tout développement a pour vocation d'être durable ?, oxymore pour les autres, pour qui il existe une incompatibilité fondamentale entre le développement, processus avant tout destructeur (des ressources et de la biodiversité), et la durabilité, la formule désigne en théorie un trépied magique alliant l'économie (croissance de la production), le social (meilleure répartition des richesses) et l'environnement (préserver la planète pour les générations futures).

En réalité, dès la conférence de Rio, l'environnement va occulter progressivement les deux autres volets. Il suffit de s'enquérir du développement durable sur les différents sites qui s'en revendiquent sur Internet pour constater que leur thématique est essentiellement environnementale : seules sont abordées sous cette enseigne les questions de désertification et déforestation, de pollution des eaux et de l'air, d'épuisement des ressources fossiles et, surtout, de modification climatique. Les innombrables conséquences du réchauffement sont déclinées de façon très alarmiste, tandis que la mise en ?uvre du protocole de Kyôto (qui n'aura qu'une influence dérisoire sur le réchauffement climatique) donne lieu à une avalanche de chiffres : calcul des émissions de gaz à effet de serre, marchés des quotas d'émission, le développement durable est devenu le grand souk planétaire des calculs d'apothicaire. Quant à la lutte contre la pauvreté, elle est passée au second plan.

L'écologie supplante la lutte contre la pauvreté

Au bilan, tout se passe comme si le devenir de la planète avait occulté celui de l'humanité. Les pays du Sud eux-mêmes, après s'être agacés du glissement de la notion vers les préoccupations environnementales, ont désormais compris que brandir une « diplomatie verte » pouvait non seulement leur éviter des ingérences écologiques fâcheuses, mais aussi s'avérer extrêmement rentable. En se posant comme chantre du développement durable, le Brésil préserve ainsi sa souveraineté sur une Amazonie menacée d'internationalisation. En multipliant les réserves et les parcs naturels, l'Afrique monnaye chèrement son instrumentalisation comme dernière réserve exotique d'un Occident en mal de nature prétendument « vierge ».

L'écologie semble passée au premier plan des préoccupations (et des financements) de la coopération internationale. Désormais, c'est à une protectrice des forêts, au besoin par la lutte armée, qu'est attribué le prix Nobel de la paix. Et la formule de l'ex-Premier ministre indien Indira Gandhi, selon laquelle « c'est la pauvreté qui représente la première forme de pollution », est aujourd'hui appliquée malheureusement au pied de la lettre : les priorités de la coopération internationale depuis le début des années 90 sont de contenir les pauvres chez eux, par l'aide humanitaire et des barrières de plus en plus étanches aux migrations internationales. Tout est mis en ?uvre pour convaincre le nanti (qu'il appartienne au Nord ou au Sud, car les élites tiennent aujourd'hui partout le même discours) que « la maison brûle (3) » et que nous n'agissons pas comme il le faudrait.

De nombreuses contrevérités

Pourtant, de nombreuses contrevérités circulent à propos du développement durable. Dans leurs combats généreux pour un monde plus juste, les altermondialistes eux-mêmes s'en font souvent les propagandistes, mobilisant autour de slogans et de combats erronés des citoyens déçus par les échecs et les piétinements de la politique traditionnelle.

Le développement a été un échec, la pauvreté ne cesse de progresser dans le monde. Au contraire : alors que la population mondiale a doublé depuis 1960, l'espérance de vie a augmenté de moitié et la mortalité infantile a été divisée par deux. Le nombre de pauvres a diminué, même sans tenir compte de la Chine où il a été divisé par dix depuis la fin des années 70. De tels progrès humains sont incompatibles avec l'affirmation que l'état du monde ne cesse d'empirer. Il reste que plus de 800 millions de personnes souffrent de malnutrition et qu'un milliard de personnes restent extrêmement pauvres, dans les pays dits riches comme dans les pays pauvres. Mais tout se passe comme s'ils ne comptaient plus, comme si leur exclusion n'empêchait nullement le monde de tourner : le mouvement actuel de démantèlement des services publics et de l'Etat providence revient à n'accorder de l'attention qu'à ceux qui détiennent un pouvoir d'achat, aux consommateurs, ceux qui jouent le jeu de l'intégration. Ainsi, en prônant désormais avant tout le microcrédit et le commerce équitable, la coopération tend à rendre le pauvre responsable de son propre sort : il n'a qu'à créer son entreprise et il sera soutenu.

Nous assistons aujourd'hui à la plus grande extinction animale et végétale de l'histoire de l'humanité. Erreur là encore : la disparition actuelle d'espèces végétales et animales consécutive à la progression de l'occupation humaine n'a rien à voir avec les extinctions massives des ères secondaire et tertiaire. La société développée est au contraire créatrice de biodiversité chaque fois qu'elle l'estime nécessaire : de multiples animaux condamnés à l'extinction ont été sauvés (le guépard, le tigre de Sibérie, le cheval de Prewalski...). Et la progression de la connaissance permet de mettre en valeur des milieux longtemps considérés comme sans intérêt (mangroves, montagnes, déserts froids, chauds ou verts), en découvrant de nouvelles espèces. Certes, c'est précisément parce que les cris d'alarme se multiplient qu'une vigilance accrue et des dispositifs de préservation sont mis en oeuvre. Mais le catastrophisme sert surtout à justifier la réorientation des priorités et des crédits vers la nature.

Le niveau de vie des pays industrialisés n'est pas généralisable à l'ensemble de la planète. Cette menace sans cesse proférée, ainsi que sa variante (« Imaginez si chaque Chinois possédait sa voiture »), ne peut que plonger dans la perplexité. Faut-il en déduire qu'il est urgent de mettre un frein brutal au décollage économique du Sud, confortant ainsi les théories de Thomas Malthus selon lesquelles « le droit d'être nourri ne peut appartenir à tous (4) » ?

Si les nuisances fortes contre l'environnement sont plus le fait, aujourd'hui, des pays pauvres que des pays développés, c'est parce qu'ils n'ont pas encore les moyens financiers et techniques de protéger la nature : pour fabriquer le même produit (une voiture, par exemple), la Chine consomme dix fois plus d'énergie que le Japon et les Etats-Unis ; pour produire une tonne de légumes, la Tunisie gaspille dix fois plus d'eau que l'Italie. Mais le tableau d'une course sans fin entre la croissance des hommes et celle des ressources est sans fondement : les démographes s'accordent sur le fait que la population se stabilisera autour de 9 milliards d'êtres humains à l'horizon 2100, le principal défi à relever étant non celui du nombre mais celui du vieillissement.

L'environnement, alibi de la géostratégie ?

C'est en mettant en œuvre une coopération renforcée et de véritables transferts de technologies avancées que les pays en développement pourront effectuer le saut chronologique qui leur permettra de ne pas reproduire nos erreurs et de passer directement de techniques désuètes et polluantes à des processus « propres ».Il y a une certaine hypocrisie à dénoncer les atteintes à l'environnement commises par le Sud tout en édifiant, au nom de la propriété intellectuelle, un protectionnisme intransigeant sur nos avancées technologiques. Quand nous ne lui transférons pas, sans état d'âme, nos usines les plus obsolètes et les plus polluantes, voire les déchets ultimes dont nous ne savons que faire.

La Chine, qui émet aujourd'hui autant de gaz à effet de serre que les Etats-Unis, ne s'y est pas trompée et mène des recherches poussées, dans le domaine des biotechnologies notamment, pour répondre à la fois au défi du nombre et à celui de la préservation de son environnement.

Mais une société à deux vitesses est aujourd'hui en train de s'édifier. Le clivage ne passe plus entre le Nord et le Sud, entre les pays dits développés (qu'ont rejoints aujourd'hui de nombreux pays « émergés » comme la Corée-du-Sud, la Turquie ou le Mexique) et les pays dits pauvres. Les inégalités se creusent au sein même des territoires, entre les populations aisées et intégrées, qui peuvent vivre pleinement, en satisfaisant non seulement leurs besoins mais aussi leurs envies, et les populations exclues, trop pauvres pour pouvoir envisager l'avenir avec sérénité.

Le résultat, c'est que les riches édifient des barrières de plus en plus étanches pour se défendre des pauvres, chez qui l'on constate l'apparition d'une culture de la violence. Cette partition sociale est très nette en Amérique latine notamment, au Brésil par exemple, où les exclus vivent désormais en marge de la société intégrée, avec leurs propres territoires, les favelas, où la police ne pénètre plus (sinon sporadiquement pour des opérations de nettoyage aveugle), leurs propres lois, leur propre culture, tandis que les riches se barricadent et embauchent des gardes armés, dont ils sont en même temps les otages.

L'arrêt de la croissance préconisé par certains altermondialistes ne ferait que figer les injustices. Or il est pleinement possible, matériellement, techniquement, économiquement, d'assurer une vie correcte et décente à 9 milliards d'êtres humains.

Malheureusement, la coopération n'en prend nullement le chemin parce que lutter contre la pauvreté et les inégalités n'a jamais constitué, en dépit des grandes déclarations d'intention régulièrement affichées, sa première priorité. Il suffit de regarder aujourd'hui quels sont les pays les plus aidés et soutenus au monde pour constater à quel point les préoccupations stratégiques (sécuriser les approvisionnements en matières premières et en pétrole, empêcher la prolifération des intégrismes et des terrorismes dans les pays alliés, permettre aux pays les plus prometteurs économiquement de ne pas sombrer dans les crises financières) et la reconstitution de grandes zones d'influence (américaine surtout, mais aussi russe, chinoise, française, brésilienne, sud-africaine...) sont redevenues depuis le 11 septembre 2001 les maîtres mots de la diplomatie internationale. Avec le « développement durable » pour badigeonner de vertu cette vaste entreprise.

Sylvie Brunel

NOTES :

[1] Mise en place, sous l'égide des institutions financières internationales (Banque mondiale et Fonds monétaire international), de politiques de rigueur financière et de privatisation censées permettre de dégager des ressources pour le paiement de la dette et conditionnant l'octroi de nouveaux financements.

[2] Ignacy Sachs évoque dès les années 70 la nécessité d'un « écodéveloppement ».

[3] Ouverture du discours très remarqué de Jacques Chirac lors du IIe sommet de la Terre à Johannesburg en 2002.

[4] T. Malthus, Essai sur le principe de population, 1798, rééd. Puf, 1980




Le « verdissement » de l'opinion publique


Par Jean-Paul Bozonnet - Maître de conférences en sociologie, enseignant à l'IEP-Grenoble, il a codirigé, avec Joël Jakubec, L'Écologisme à l'aube du XXIe siècle. De la rupture à la banalisation ?, Georg, 2000, et publié « Les préoccupations environnementales de l'Europe », in Bernard Cautrès et Dominique Reynié (dir.), L'Opinion européenne 2001, Presses de Sciences po, 2001.

Si l'écologisme a fluctué au cours des trente dernières années, le consensus autour des questions environnementales est toujours solide. Seules les formes d'engagement et la sociologie des militants semblent s'être transformées.

Une légende contemporaine attribue volontiers la paternité de l'écologisme au grand chef indien Seattle ; les historiens des idées, comme Luc Ferry, souvent moins bien intentionnés, en découvrent les prémices dans les procès médiévaux contre les animaux ou dans le régime hitlérien. Ils font remonter l'écologisme loin dans le passé, aux romantiques, à Jean-Jacques Rousseau, et même à François d'Assise : en fait, ces reconstructions téléologiques ignorent la spécificité de cette pensée contemporaine qui naît à la fin des années 60. C'est en effet en 1962 que Rachel Carson, avec Le Printemps silencieux, sensibilise l'opinion publique américaine aux agressions chimiques. Puis en 1971, Barry Commoner, dans son ouvrage fondateur, L'Encerclement, élargit le propos à la société industrielle entière et vulgarise l'écologie politique. Enfin, en 1972, le Club de Rome avertit solennellement l'opinion mondiale des « limites de la croissance » et des catastrophes écologiques à venir, prophétie vite réalisée par la crise du pétrole.

L'écologisme est alors pleinement constitué et très largement diffusé dans les opinions publiques occidentales. Dans chaque pays, il se manifeste lors de circonstances historiques propres : jour de la Terre en 1970 aux Etats-Unis, campagne présidentielle de René Dumont en 1974 en France, combat antinucléaire en Allemagne... Mais l'écologisme n'avait-il pas existé jadis ? Les idées de retour à la nature n'avaient-elles pas déjà servi à de nombreux régimes et inspiré quelques politiques publiques ? Au XIXe siècle en France, le corps des forestiers travaille à reboiser, et, dès 1913, un premier parc naturel est créé dans l'Oisans. Ecologisme avant la lettre ? Non, car le discours contemporain est totalement nouveau et original et les acteurs militent dans un mouvement qui s'étend bien au-delà de leurs seules frontières nationales.

Un discours original et total

Dans l'écologisme aujourd'hui, le rapport à la nature constitue le noyau d'un système d'idées cohérent et totalisant, impliquant la planète entière et toute l'histoire humaine, contrairement à la nostalgie rousseauiste qui pouvait être instrumentalisée par des idéologies différentes. De plus, l'écologisme dépasse de beaucoup le seul thème de l'environnement. Son projet central contient une dimension sociale : le retour à la nature est prôné pour sa dimension à « échelle humaine », le fameux « small is beautiful », qui favorise le lien communautaire. Il refuse aussi l'extension indéfinie de la médiation technique industrielle et de la rationalité marchande, qui sont accusées de détruire les relations directes entre individus et les liens chaleureux et personnels. Enfin, il suscite partout des mouvements sociaux qui visent à modifier tant les choix collectifs que les pratiques individuelles.

Qualité de l'air, de l'eau, biodiversité, OGM, effet de serre, radioactivité..., ne peuvent être perçus ni mesurés par l'expérience ordinaire. Même si les écologistes expliquent souvent l'origine du mouvement par la dégradation de l'environnement, rien ne confirme historiquement cette causalité. D'ailleurs, l'adversaire est difficile à désigner : la culpabilité est diluée chez de nombreux acteurs et les victimes sont souvent les mêmes que les pollueurs.

Les conséquences des actes destructeurs sont la plupart du temps peu perceptibles ou apparaissent longtemps après. C'est pourquoi, au cours de l'histoire humaine, l'état normal d'une société est l'absence de souci environnemental. Dès le néolithique en effet, l'humanité est accablée par ses propres catastrophes écologiques : de la disparition des grands mammifères à la destruction des sols par les pratiques agricoles dévastatrices. Plus récemment, le milieu du XXe siècle s'est illustré par la folie des grandeurs des planificateurs et les bombes nucléaires dans l'atmosphère. Pourtant, ni les mouvements ni la conscience écologiques n'ont vu le jour à cette époque. Il y a déconnexion historique entre les deux phénomènes.

Bien plus, les enquêtes (1) montrent que ceux qui souffrent le plus du bruit, de la pollution de l'air, de la circulation automobile, du manque d'espaces verts placent l'environnement bien après les craintes du chômage ou de la violence. Ce décalage se retrouve au plan international : les pays nordiques, les plus environnementalistes, sont aussi les moins pollués, tandis que les pays pauvres, les plus touchés, sont ceux qui s'intéressent le moins au problème. L'émergence du discours écologiste n'est donc pas une réponse directe aux plaintes des individus ni aux atteintes environnementales des nations.

Enfin, il y a disjonction entre sentiment du risque et écologisme. La sensibilité au risque chimique, OGM ou nucléaire, est d'abord partagée par les plus modestes, tandis que l'écologisme est revendiqué par les plus diplômés, peu inquiets pour eux-mêmes de ces risques.

La survivance d'un grand récit

Déconnexion historique entre époques destructrices et protectrices, disjonction entre catégories sociales victimes de la pollution et inquiètes des risques mais sans conscience écologique, et catégories aisées protégées mais fortement sensibilisées... Tout indique que l'écologisme est une construction relativement autonome, largement indépendante des nuisances ou dangers ressentis.

La difficulté à appréhender la complexité des écosystèmes explique aussi la facilité avec laquelle l'imaginaire s'empare de l'écologisme. Plutôt qu'avancer des arguments scientifiques arides, les organisations écologistes et les médias jouent sur la corde sensible de l'opinion : l'amour des animaux avec les bébés phoques dans les années 70, puis les baleines, ou l'image du savant fou jouant avec la planète.

Les figures imaginaires mobilisées ne restent pas isolées, mais s'inscrivent dans un récit structuré et cohérent, qui fait suite aux grandes idéologies de l'ère industrielle. Il comporte la même temporalité ternaire, passé harmonieux du climax (2), présent catastrophique et projet futur de sauvetage de la planète ; toutefois, le héros central du récit n'est plus le prolétariat comme dans la philosophie de l'histoire du XIXe, mais la nature. Certes, la place de celle-ci peut varier selon le type de récit, variations qui produisent le conservationnisme, l'écologie sociale ou l'écologie profonde (voir l'encadré, p. 32) ; le récit peut aussi être analysé comme une Weltanschauung, une idéologie, voire un mythe ; mais toutes ces variations n'ôtent rien au fait qu'il s'agit là de l'épure d'un grand récit, peut-être le seul survivant de la modernité tardive. Ce qui apporte un démenti aux philosophes postmodernes, comme Jean-François Lyotard, qui proclamaient la fin des grands récits, mais corrobore la prophétie de l'historien de la sociologie Robert Nisbet (1913-1996) : « Lorsqu'on écrira finalement l'histoire du XXe siècle, l'environnementalisme sera le mouvement social considéré comme le plus important de la période. (...) Le rêve d'un environnement parfait a tout le potentiel révolutionnaire de la prophétie marxiste. »

Les processus de diffusion de la conscience écologique

Pour comprendre la signification de l'adhésion des opinions à l'écologisme, il faut l'aborder à partir du grand récit écologiste qui imprègne la société civile des pays développés depuis la fin des années 60, et qui constitue la base de la conscience écologique. Comment celle-ci vient-elle aux citoyens ?

Au commencement ?uvraient les entrepreneurs d'écologie politique, personnages charismatiques, tels que Paul Erlich ou B. Commoner, intronisés à la fois dans le monde scientifique et celui des médias (3). L'écologisme mêle énoncés scientifiques et discours militants, et bourgeonne à la lisière des communautés épistémiques, notamment des biologistes. De là, il diffuse dans les médias, l'école ou l'université qui agissent eux-mêmes sur les leaders d'opinion, enseignants, responsables associatifs..., lesquels alimentent la conscience écologique des citoyens ordinaires. Ceux-ci ne sont pas mus par un déterminisme à sens unique, mais forment des groupes de pression, élisent des représentants politiques et influencent la puissance publique.

Au total, la conscience écologique ne s'acquiert donc pas par expérience personnelle, mais par une médiation institutionnelle qui définit, mesure et porte à la connaissance du public les dégradations de l'environnement.

L'écologisme s'appuie sur des énoncés scientifiques et des normes fondées elles-mêmes sur des valeurs. Or celles-ci sont plus ou moins intenses et la cohérence du discours est plus ou moins forte selon le degré de conviction. En fonction de ces deux variables, quatre idéaux-types peuvent être définis dans la population des pays occidentaux, qui montrent des degrés différents d'appropriation de l'écologisme.

D'abord le groupe restreint des engagés dont les valeurs écologistes sont exclusives et le système d'opinion très cohérent. L'indicateur d'engagement le plus souvent utilisé est l'appartenance à une organisation écologiste. Ce sont eux qui s'adonnent le plus aux pratiques « écolos » quotidiennes et militantes : adeptes du vélo, du manger bio, du chauffage solaire, ils manifestent, pétitionnent et appliquent les récentes consignes de boycott. Les enquêtes européennes montrent que chaque pays compose différemment avec les associations environnementales. Les pays riches du Nord affichent les taux les plus élevés, supérieurs à 5 % de membres dans leur population, les pays d'Europe orientale et méditerranéenne les taux les plus faibles, inférieurs à 1 %, tandis que la France occupe une position médiane. Les engagés sont aussi ceux qui disposent des ressources les plus importantes, notamment en capital économique, social et culturel. Ils se recrutent dans les classes moyennes, parmi les salariés de l'Etat ou assimilés.

Les troupes plus fournies des sympathisants mettent également les valeurs écologistes au premier plan, mais de façon non exclusive et avec peu de pratiques contrairement aux engagés. On mesure leur importance par divers indicateurs : la propension à donner de l'argent pour la défense de l'environnement, le fait de privilégier ce thème plutôt que les questions d'économie ou de sécurité. Les résultats varient selon les pays et les indicateurs : ainsi 70 % des Néerlandais sont prêts à donner de l'argent pour la protection de l'environnement, contre seulement 5 % des Lituaniens. Cependant dans tous les cas, le taux des sympathisants est très supérieur à celui des engagés, et, avec les pays nordiques en tête, la hiérarchie environnementale des pays européens est respectée.

Puis vient la part majoritaire de la population qui accepte du bout des lèvres un environnementalisme minimal : les valeurs écologistes, enjeu consensuel et non plus conflictuel, recueillent désormais l'accord général. Ecologisme élargi mais aussi affadi, sans conséquence sur l'action, adopté du seul fait de la pression sociale et vécu par procuration. Leur profil est inverse de celui des sympathisants : plus âgés, plus pauvres et moins éduqués, avec davantage d'ouvriers et d'agriculteurs, ils se recrutent davantage en Europe orientale et méditerranéenne.

Enfin, ceux qui déclarent ignorer les problèmes écologiques représentent de faibles pourcentages. Ils sont cantonnés aux franges de la société à l'écart des réseaux d'information : ce sont les laissés-pour-compte de la société, ou les personnes âgées ayant perdu tout intérêt pour la vie publique.

Les hypothèses explicatives

L'hypothèse de la « postmodernisation » de Ronald Inglehart
(4) est la plus connue : l'abondance matérielle de l'après-guerre, qui relègue les besoins économiques et sécuritaires au second rang fait émerger des valeurs nouvelles dont l'environnementalisme. D'où les taux d'écologisme les plus bas des pays les moins riches d'Europe orientale ou méditerranéenne et, dans chaque pays, des catégories sociales modestes.

Une deuxième hypothèse élargit la problématique des ressources en y incluant le capital culturel et social. A revenu égal, ce sont les individus les plus éduqués les plus environnementalistes : réceptivité plus grande aux médias ? Davantage d'ouverture d'esprit ? Sans doute aussi exposition plus longue à la socialisation politique scolaire et universitaire. Les écologistes disposent par ailleurs d'un capital social nettement plus élevé que la moyenne, celui-ci étant défini au sens de Robert Putnam, c'est-à-dire sociabilité, confiance en autrui et engagement associatif plus importants.

Cependant, si les ressources étaient le facteur exclusif de l'écologisme, les pays méditerranéens ou les catégories sociales modestes auraient rattrapé les taux des pays nordiques ou des classes moyennes. Or depuis trente ans que les enquêtes européennes existent, elles montrent que malgré les rattrapages économiques ou culturels, les écarts entre pays se maintiennent en matière d'environnementalisme. C'est pourquoi une troisième hypothèse peut être évoquée avec prudence : la culture politique et religieuse. En effet, l'Europe du Nord est de culture protestante, ce qui implique une conception plus « romantique » de la nature et un sens de l'action individuelle et un rapport à l'Etat très différents des pays méditerranéens.

De l'association à l'État

L'opinion écologiste a fluctué avec des hauts et des bas au cours des trente dernières années, de façon assez synchrone en Occident, et, en ce début de XXIe siècle, le consensus est toujours aussi vigoureux
(5). En revanche, les formes sociologiques ont changé : l'associationnisme semble en déclin aujourd'hui et les organisations européennes et américaines comptent de moins en moins d'adhérents, de plus en plus âgés et aisés.

L'action environnementale a été déléguée à l'Etat, aux organismes paraétatiques et au tiers secteur ; les anciens militants se sont professionnalisés, principalement dans l'expertise ou l'éducation à l'environnement et, parfois, comme personnel politique dans les grandes ONG ou les partis verts. Les jeunes activistes sont peu intégrés aux organisations. Ils se mobilisent sur des objectifs ponctuels, souvent liés à une revendication Nimby, en réseaux avec l'aide d'Internet et recherchent avant tout la visibilité médiatique. Les organisations traditionnelles telles qu'associations naturalistes ou syndicats servant seulement d'appui pour l'intendance et la logistique. Enfin, les actions sont éphémères et intermittentes. Dans le même temps, l'initiative environnementale est captée par l'Etat et ses antennes dans les politiques publiques ; il y a donc de moins en moins d'organisations instituées dans la société civile pour prendre en charge l'écologisme dans la durée, ce qui peut être analysé comme une forme de désinstitutionnalisation. Seuls quelques intellectuels organiques ou entrepreneurs de morale politique assurent encore la veille idéologique. Avec les militants âgés, ces derniers mohicans de l'écologisme constituent le petit reste des gardiens du récit.

Jean-Paul Bozonnet

NOTES :

[1] J.-P. Bozonnet, « Les préoccupations environnementales en Europe. Réaction aux nuisances et construction idéologique », in D. Reynié et B. Cautrès (dir.), L'Opinion européenne 2001, Presses de Sciences po, 2001.

[2] État optimal d'équilibre écologique en l'absence de toute intervention humaine.

[3] J. Jacob, Histoire de l'écologie politique, Albin Michel, 1999.

[4] R. Inglehart, « Public Support for Environmental Protection: Objective problems and subjective values in 43 societies », Political Sciences and Politics, vol. XXVIII, n° 1, mars 1995.

[5] R.E. Dunlap et A.G. Mertig, American Environmentalism: The U.S. environment movement, 1970-1990, Taylor & Francis, 1992.


 

Publié dans : ENVIRONNEMENT - DÉVELOPPEMENT DURABLE - CLIMAT - Par alain laurent-faucon
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Insolente question : « D'où vient ce curieux processus intellectuel, basé sur une vision politisée des climats, fussent-ils apolitiques en leur principe ? », se demande l'historien Le Roy Ladurie, professeur au Collège de France et auteur d'une Histoire du climat en deux volumes. « Une première piste, écrit l'historien, pourrait nous mener vers l'amont chronologique, en direction des grandes canicules de l'histoire » qui furent assurément plus meurtrières que celle de 2003.

Pour certains spécialistes du climat comme Dominique Dron, professeure à l'Ecole des Mines, il n'y a plus d'hésitation possible : « l'évolution du climat est sortie de sa trajectoire naturelle du fait de l'homme ».

Rendu public le 30 octobre 2006, le rapport de Sir Nicholas Stern, chef du service économique du gouvernement britannique, met en garde « sur les risques d'une récession économique "d'une ampleur catastrophique" si rien n'était rapidement engagé à l'échelle de la planète contre l'effet de serre ». Il préconise d'agir autour de quatre idées-forces : les permis d'émission, la coopération technique, la lutte contre la déforestation, l'adaptation.



DOSSIER DE PRESSE

 

 
Le climat, un aléa très politique

par Emmanuel Leroy Ladurie

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 01.02.06

Intitulé "Climat, orages et tempêtes. Nature et passions", un colloque international vient de réunir à Paris climatologues, littéraires et historiens sous l'égide de la Sorbonne et de la Fondation Singer-Polignac. Les fluctuations du climat sont mieux connues depuis la belle découverte de Jean-Pierre Legrand, exhumant des Archives la première et remarquable série météorologique connue, celle qu'a enregistrée, pendant des décennies, le médecin Morin, contemporain de Louis XIV. Un thème a été très présent — explicitement ou en filigrane — lors de cette réunion savante, je veux parler de la politisation du climat. Elle se rattache à un sujet d'anxiété de notre époque, rebattu et pourtant indéniable, qui s'appelle effet de serre, réchauffement global ou, comme on disait autrefois, production excessive de "gaz carbonique".

En France, la politisation (récente) du climat est liée à deux faits majeurs : la grande tempête de 1999 et la canicule de 2003. Il n'est pas certain que la tempête ait eu quelque chose à voir avec le global warming, selon Andrée Corvol, l'une des congressistes. Elle fut, néanmoins, suffisamment violente pour susciter une vague de protestations à l'encontre de notre Météorologie nationale, institution officielle s'il en fut jamais, accusée de n'avoir pas prévu le désastre tempétueux.

Beaucoup plus politisée fut la canicule de 2003, l'été le plus chaud jamais enregistré depuis la fin du XIVe siècle, si l'on en croit les données thermométriques et, pour une période plus reculée, la série des dates de vendanges. Il y eut, en 2003, 15 000 décès en plus, surtout des personnes âgées, du fait de cet épisode. L'événement météo était hors normes, difficile à pressentir. De façon déraisonnable, on décida pourtant de limoger Jean-François Mattei, ministre de la santé.

D'où vient ce curieux processus intellectuel, basé sur une vision politisée des climats, fussent-ils apolitiques en leur principe ? Une première piste pourrait nous mener vers l'amont chronologique, en direction des grandes canicules de l'histoire. Elles furent autrement plus meurtrières que leur tardive consoeur de 2003. En 1719, un été sec et brûlant tue non pas 15000, mais 450 000 personnes (sur 22 millions de sujets de Louis XV) en sus de la mortalité d'année normale. A l'échelle démographique de la France actuelle (60 millions d'âmes), il faudrait compter 1 227 000 décès. Combien de "Mattei" faudrait-il alors sacrifier pour apaiser la pseudo-colère nationale ?

Il est vrai qu'en cette mortalité d'autrefois il s'agissait, pour l'essentiel, non pas de vieilles personnes, mais de bébés et d'enfants dont les petites âmes filaient directement au paradis. L'histoire officielle de la Régence ne mentionne même pas ce massacre des innocents. Il fut causé par la dysenterie caniculaire de masse de cette même année 1719 : les nappes phréatiques et les fleuves devenaient très bas ; l'eau était infectée, on la buvait pourtant. D'autres dysenteries, nées de canicules du même genre, sont répertoriées en 1706 et 1747. Elles firent chaque fois 200 000 morts, dans l'indifférence de l'opinion publique. Ce n'est donc pas de ce côté homicide de la canicule qu'on peut chercher les origines de la politisation du climat. Ce terreau originel du "politisme", je le situerais volontiers parmi les questions du ravitaillement, de la rareté des grains (le pain quotidien, problème central d'autrefois, comme de nos jours le salaire mensuel).

Le XVIIIe siècle contestataire, côté pain, stigmatise les déficits de récolte, la mortalité de disette, les chertés (elles-mêmes productrices, par contrecoup, d'émeutes de subsistance) ; il dissémine l'idée, parfaitement injuste, du complot de famine, prétendument concocté par le roi, ses maîtresses ou ses ministres, au détriment du peuple. Or la moisson ratée est souvent le "fruit" d'une météo défavorable au blé semé, puis poussé, puis coupé. Sous sa forme archaïque, la politisation du climat consistait à fouetter, brûler ou noyer la statue du saint (Médard ou Matthieu, par exemple), car saint Matthieu, pourtant si puissant, n'avait pas voulu faire sa besogne ni calmer les intempéries, responsables de la destruction des céréales sur pied.

Au-delà de ces rites un peu primitifs, la sophistication va entrer en scène : on accusera donc le monarque de spéculer sur les farines, alors que leur déficit s'explique tout naturellement par le déluge pluviométrique ayant anéanti les moissons. Parmi les mille "causes" de la Révolution française figure la canicule de 1788 : récolte échaudée, pain hors de prix, émeutes contre les "affameurs du peuple"... Idem pour 1846-1848, à peu de chose près. Autour de 1830, les saisons pourries ou glaciales, ennemies du froment, stimulent l'ardeur combattante d'une plèbe qui s'estime sous-alimentée. Dès 1815-1816, l'immense explosion du volcan indonésien de Tambora avait répandu des poussières autour de la planète ; le rayonnement solaire et le rendement des céréales momentanément affaiblis eurent pour effet de jeter dans la rue des manifestants furieux contre la vie chère et les Bourbons.

En revanche, au-delà des années 1860, les problèmes du pain sont résolus. Transports céréaliers par navires à vapeur, par chemin de fer ; arrivages de blé russe et américain... Mais l'imputation au politique (l'expression est d'Ernest Labrousse) continue à fleurir de plus belle. Dès le début du XXe siècle, trois beaux étés (de 1904 à 1906), avec en plus le sucrage du vin et les importations d'Algérie, déclenchent la surproduction vinicole. Colère des vignerons du Languedoc : ils accusent le ministère Clemenceau et ils mettent en branle, contre les "dominants" de Paris, l'infatigable Midi rouge. De 1910 à 2000, l'imputation au politique (encore elle) connaît derechef de beaux jours. La surproduction du blé, des fruits et les méventes concomitantes, c'est la faute non pas d'un chaud soleil, mais de Matignon, ou de la rue de Varenne... Et plus tard : salaires insuffisants, crise, chômage, c'est la responsabilité de Bercy, de l'Élysée. Politisation artificielle des trends de l'économie ?

La canicule de 2003 a peut-être ouvert une nouvelle politisation du climatic change, pris en tant que tel. On verra alors l'effet de serre mis en accusation et les gouvernants avec lui. Le cas s'est déjà présenté en 2005, quand la Louisiane a été dévastée par le cyclone Katrina. Et demain ? Il ne s'agira plus seulement de simples ressauts de la mortalité, comme en 2003. On s'inquiétera des sécheresses du sud de la France et dans la péninsule Ibérique, des incendies de forêts plus fréquents, du dessèchement du Maghreb et des terres subsahariennes. Faudra-t-il s'attendre, dès lors, à de nouveaux influx migratoires venus d'Afrique vers l'Europe, seule issue ? D'où problèmes d'intégration, inévitablement politisés.

Nos arrière-neveux nous reprocheront un jour, à juste titre, d'avoir bouleversé l'ordre éternel des champs. Ils nous en voudront de ce XXIe siècle qui transportera sur le Pas-de-Calais les températures des Tropiques, assorties d'imprévisibles précipitations...

Historien, Emmanuel Le Roy Ladurie est professeur au Collège de France, il vient de publier L'Europe de Thomas Platter, Fayard, 440 p., 28 € (3e volume du Siècle des Platter 1499-1628).



Urgence climatique

ÉDITORIAL DU MONDE | Article paru dans l'édition du 13.10.06

Par un curieux paradoxe, il faut qu'un responsable politique américain, Al Gore, vienne prêcher la bonne parole depuis le pays le plus pollueur de la planète pour que le monde politique français, à six mois de l'élection présidentielle, manifeste un intérêt un peu plus que poli pour la question essentielle du changement climatique. L'ancien vice-président des Etats-Unis avait, en son temps, négocié le protocole de Kyoto, conclu en 1997 mais jamais ratifié par les Etats-Unis.

Il est vrai que la présence physique d'Al Gore, aujourd'hui professeur à l'université de Nashville-Tennessee, sa force de conviction, son talent pédagogique réussissent ce que personne n'avait vraiment réussi jusqu'à présent : mettre le poids d'une incontestable crédibilité politique dans l'expression d'un message clair, à savoir l'urgence et la gravité de ce qu'il appelle "la crise climatique". Le travail d'Al Gore, résumé dans son film efficace, Une vérité qui dérange - qui a été présenté dans la soirée du mercredi 11 octobre, à Paris, à plusieurs dizaines de parlementaires -, manifeste que, pour l'essentiel, le débat scientifique est clos. Les propos controversés de Claude Allègre ne peuvent contredire le large engagement de la communauté scientifique attestant de la validité de la théorie du changement climatique.

En fait, la question n'est pas seulement scientifique, elle est devenue politique, tant elle implique des choix concrets affectant l'économie et la société. C'est là, sans doute, que les responsables politiques sont le plus mal à l'aise. Car, même si l'apport de nouvelles technologies - ou le développement de technologies connues mais encore immatures - sera incontestablement utile et nécessaire, il ne sera pas suffisant pour résoudre le problème.

L'engagement pris mezza voce par la France, la Grande-Bretagne et, aux Etats-Unis, l'Etat de Californie - dont le gouverneur républicain, Arnold Schwarzenegger, édicte désormais des lois protectrices de l'environnement - donne toute la mesure du défi qui est ainsi posé. Il s'agit de réduire de 80 %, d'ici à 2050, les émissions de gaz à effet de serre. Pour y arriver, il faudra faire plus qu'invoquer la technologie : s'engager dans un programme résolu de la maîtrise de l'énergie, ce qui suppose une révolution dans les modes de vie.

Les politiques pourront, à cet égard, s'appuyer sur le remarquable rapport que vient de publier le groupe "Facteur 4" mis en place par le gouvernement. Laissant de côté l'apport finalement marginal du nucléaire et des éoliennes, les experts pointent les vraies priorités sur l'habitat, les transports et l'étalement urbain. Au-delà des postures écologiques de circonstance, un brin "tartuffes", il importe que ces enjeux décisifs et ces choix difficiles soient abordés courageusement lors de la campagne présidentielle qui s'ouvre.



Le réchauffement met en péril l'économie mondiale

 
LE MONDE | Article paru dans l'édition du 01.11.06.


Le Royaume-Uni s'affiche désormais comme l'un des champions de la lutte contre les effets du réchauffement climatique. Au service d'une politique qui se veut résolue, le rapport Stern, rendu public le 30 octobre, alerte sur les risques d'une récession économique "d'une ampleur catastrophique" si rien n'était rapidement engagé à l'échelle de la planète contre l'effet de serre.

L'originalité de ce document de plus de 600 pages, commandé en juillet 2005 par le chancelier de l'Echiquier, Gordon Brown, au chef du service économique du gouvernement britannique, Sir Nicholas Stern, est d'offrir une évaluation chiffrée - particulièrement inquiétante - de ce que coûterait une absence d'engagement de l'humanité tout entière face à cette menace.

A écouter Sir Nicholas, le produit intérieur brut mondial (PIB), pourrait subir, d'ici à la fin du siècle, une baisse, "très grave", comprise entre 5 % et 20 %. Le prix à payer pour ce ralentissement s'élèverait à plus de 3 700 milliards de livres (5 500 milliards d'euros).

Les inondations, la fonte des glaciers, la baisse des ressources en eau provoquées par ces changements environnementaux pourraient conduire à "la migration" de dizaines, voire même de centaines, de millions de "réfugiés climatiques" dans certaines parties du monde, souvent les plus pauvres comme les zones côtières et l'Afrique subsaharienne.

Les dangers pointés par cette expertise ne sont pas neufs, même si le coût annoncé de leurs conséquences est de nature à frapper les esprits. En fait, le but du rapport Stern est de contrecarrer les arguments souvent avancés par les Etats les plus pollueurs de la planète - les Etats-Unis, mais aussi l'Inde et la Chine -, selon lesquels la lutte contre le réchauffement pénaliserait leur essor économique.

Faux. Selon Sir Nicholas, la réduction dès aujourd'hui des émissions de gaz à effet de serre ne pénaliserait pas le PIB de plus de 1 %. Le scénario catastrophe du rapport, "d'une ampleur analogue à ceux qui ont suivi les grandes guerres et la grande dépression de la première moitié du XXe siècle", s'appuie sur les prévisions officielles britanniques d'une hausse de 4 % à 5 % d'ici à 2050 des températures par rapport aux valeurs actuelles.

Outre ses conclusions macro-économiques, l'autre nouveauté du Stern Report est l'approche volontariste qu'il préconise. "Le réchauffement climatique n'est plus seulement du ressort des spécialistes de la protection de l'environnement et des scientifiques, souligne Beverley Darkin, du centre de recherche londonien Chatham House sur le problème du réchauffement. Ce rapport met la responsabilité de l'action fermement dans le camp des artisans de la politique étrangère et économique."

La parole est donc de plus en plus aux politiques et aux économistes conscients de l'énorme enjeu du dossier. Tel semble le cas en Grande-Bretagne où se dégage un consensus politique droite-gauche sur ce sujet.

Dans la foulée de la publication du rapport Stern, le ministre des finances, successeur probable de Tony Blair, a d'ailleurs demandé à ses partenaires européens de diminuer leurs émissions de CO2 de 30 % d'ici à 2020 et de 60 % d'ici à 2050.

Son collègue chargé de l'environnement, David Milleband, a proposé pour sa part une série de "taxes vertes" sur le transport aérien, le transport routier et sur certains équipements ménagers.

En vertu de cette stratégie fiscale, qui pourrait être dévoilée, le 15 novembre, dans le discours du Trône, les contribuables britanniques seront imposés non seulement sur leurs revenus, mais aussi en fonction de leur conduite écologique.

"Nous sommes et continuerons à être à l'avant-garde dans la lutte contre les changements climatiques", a déclaré la Commission européenne en saluant le rapport Stern.

Le Foreign Office a insisté sur le rôle clef de l'Allemagne, qui assure l'an prochain la présidence conjuguée du G8 des pays les plus industrialisés et de l'Union européenne, pour poursuivre cette mission à l'échelon mondial.

Vue de Londres, la priorité doit être d'oeuvrer à l'accélération des négociations internationales - visant à trouver un successeur au traité global de Kyoto de réduction de l'effet de serre - qui débutent le mois prochain à Nairobi.

Pour inciter les Américains à exercer une pression sur l'administration Bush, qui refuse de ratifier le protocole, Gordon Brown a sorti de sa manche un atout. Il s'est offert les services d'un nouveau et influent conseiller, l'ancien vice-président américain Al Gore, dont le film sur la défense de la planète Terre fait recette et qui est devenu de ce fait l'un des acteurs les plus ardents et les plus convaincants de la nécessité d'une lutte contre le réchauffement et contre l'inaction de l'administration Bush. Les associations de défense de l'environnement ne s'y sont pas trompées qui, comme le WWF, ont salué un "appel au réveil".

Marc Roche



Quatre mesures pour sauver la planète


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 01.11.06

Alarmiste, le rapport Stern n'est pas pour autant défaitiste. Il n'est pas trop tard pour éviter une catastrophe planétaire, affirme-t-il, à condition d'engager sans plus attendre une action vigoureuse. Cette action, insiste-t-il, est exigée de tous les pays, riches ou pauvres : même si les nations développées décident de réduire leurs rejets de gaz à effet de serre de 60 % à 80 % d'ici 2050, les pays en développement devront, eux aussi, contribuer à l'effort général. Il faudra bien sûr les y aider.

Des pays et des régions ont montré la voie, note le rapporteur, en prenant le problème à bras le corps : l'Union européenne, la Californie ou la Chine ont des politiques de réduction des gaz à effet de serre ambitieuses. Mais, ajoute le rapport, il faut maintenant passer à la vitesse supérieure : l'approche isolée ne suffit plus, le changement climatique appelle une intervention internationale, assise sur des objectifs communs à long terme et adossée à des accords-cadres.

Le rapport Stern préconise d'agir autour de quatre idées-forces.

Les permis d'émission. Il s'agit de favoriser la réduction des rejets de gaz à effet de serre en développant les différentes bourses déjà instituées et en créant des passerelles entre elles. Les pays en développement y seraient associés. La fixation d'objectifs ambitieux pour les pays riches pourrait rapporter des dizaines de milliards de dollars par an aux pays en développement, ce qui les aiderait à adopter des modes de production limitant les émissions de dioxyde de carbone.

La coopération technique. Les investissements à réaliser pour développer des technologies faiblement émettrices de CO2 exigent une concertation et une coordination mondiales. L'effort international de recherche et de développement devrait être multiplié par deux, et celui consacré aux technologies "propres" par cinq.

La lutte contre la déforestation. La disparition des forêts primaires contribue, davantage encore que les transports, à l'augmentation de la teneur de l'atmosphère en gaz carbonique. Enrayer la déforestation serait donc une mesure d'une grande efficacité et peu coûteuse. Des programmes pilotes internationaux de grande ampleur pourraient être mis en oeuvre sans délai.

L'adaptation. Les pays les plus pauvres sont aussi les plus vulnérables aux conséquences d'un changement climatique de grande ampleur. Les politiques d'aide au développement doivent tenir compte de cette réalité. Les pays riches doivent ainsi, mieux que par le passé, tenir leurs engagements dans ce domaine. La communauté internationale devrait également financer des campagnes d'information régionales sur l'impact du réchauffement. Elle devrait aussi financer des recherches sur de nouvelles variétés de cultures, plus résistantes aux variations climatiques, aux sécheresses ou aux inondations.



Climat



Les États approuvent le rapport Stern, sans être prêts à

amplifier leur action


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 04.11.06.

Après l'alerte lancée par l'économiste Sir Nicholas Stern, lundi 30 octobre, sur les conséquences dramatiques prévisibles du réchauffement climatique, les politiques prendront-ils à leur tour la mesure de l'ampleur des changements nécessaires pour inverser la tendance ?

Les réactions dans le monde et en France permettent d'en douter, tant chacun campe sur ses positions, à quelques jours du démarrage de la 12e conférence internationale sur le climat, qui s'ouvre, lundi 6 novembre, à Nairobi, au Kenya.

Alors que le rapport Stern évoque un impact comparable à celui des guerres mondiales ou à la crise économique de 1929, les Etats-Unis, premier pays émetteur de gaz à effet de serre (GES) au monde, se bornent à constater que "le gouvernement américain a produit une foule d'analyses économiques sur la question des changements climatiques. Le rapport Stern contribue à son tour à cet effort".

Jim Connaughton, responsable du dossier à la Maison-Blanche, est récemment revenu sur la doctrine du gouvernement américain en matière de réduction des émissions. "Le protocole de Kyoto aurait créé un énorme problème économique pour les Etats-Unis car les objectifs de réduction de ces gaz (...) auraient fortement augmenté les coûts énergétiques, entraînant la délocalisation potentielle de millions d'emplois américains vers des pays non tenus par les obligations de Kyoto", a-t-il expliqué.

Alors que les pays signataires doivent réduire leurs émissions de 5 % d'ici à 2012, les émissions américaines ont augmenté de 15,8 % depuis 1990. Celles du Canada, signataire du protocole, ont augmenté de 30 %. Le gouvernement conservateur envisage d'ailleurs de s'en retirer.

L'Australie, dont les émissions par habitant sont parmi les plus élevées au monde, a, de son côté, réaffirmé son intention de ne pas ratifier Kyoto. Selon le ministre des ressources naturelles, Ian Macfarlane, ce pays est toutefois en bonne voie pour respecter les objectifs de réduction, grâce notamment au lancement de grands projets d'énergies renouvelables.

Dans son rapport, M. Stern en appelle non seulement aux grands pays industrialisés comme les Etats-Unis, mais aussi à la Chine et à l'Inde. Leurs émissions par habitant sont bien plus faibles que dans les pays développés - 2,7 t de CO2 sont émises par personne en Chine, 1,2 t en Inde, contre 9 t en Europe, et 20 t aux Etats-Unis - mais leur très forte croissance inquiète la communauté internationale. Aucune réaction n'est venue de ces pays depuis la publication du rapport.

En France, le ministre de l'économie, Thierry Breton, a délivré un satisfecit à la politique nationale. Il affirme que les enseignements du rapport Stern "ne sont pas pour surprendre le gouvernement français", tandis que la ministre de l'écologie, Nelly Olin, se déclare "en plein accord avec ses conclusions". "La France a dit très clairement qu'elle respecterait les engagements qui ont été pris dans le cadre du protocole de Kyoto", ajoute M. Breton, qui a rappelé que sa production de CO2 par habitant est "inférieure de 40 %" aux émissions moyennes des autres pays.

La France est, il est vrai, relativement bien placée (6,2 tonnes de CO2 émises par habitant) grâce à son parc nucléaire qui assure la majeure partie de ses besoins en électricité. Elle est en outre parvenue à stabiliser ses émissions (- 0,8 % entre 1990 et 2004). Elle fait ainsi mieux que l'Espagne, le Portugal, ou l'Italie, qui enregistrent de fortes hausses, mais moins bien que la Grande-Bretagne (- 14,3 %) ou l'Allemagne (- 17,2 %). Elle ne peut se reposer sur ses lauriers, car la croissance des émissions liées au secteur des transports (+ 23 % depuis 1990, dont les voitures particulières sont les principales responsables) et au secteur de l'habitat compromet ce résultat.

"Cela fait longtemps que nous expliquons que les conséquences du réchauffement peuvent concerner tous les secteurs, y compris l'économie, commente Edouard Toulouse, chargé du changement climatique au WWF France. Il est intéressant qu'un économiste tire aujourd'hui la sonnette d'alarme." Les écologistes dénoncent dans le même temps la "frilosité" des mesures prises par le gouvernement Villepin. Les nouvelles mesures prévues dans le cadre de l'actualisation du plan climat, qui doivent être annoncées à la mi-novembre, resteront trop timides, selon les organisations non gouvernementales.

"Pour éviter le pire et maintenir le réchauffement global en deçà de 2 degrés, les pays industrialisés doivent réduire leurs émissions de 80 % d'ici 2050", rappelle Morgane Creach, du Réseau Action Climat (RAC). "Les décisions politiques ne sont pas à la hauteur de l'enjeu, ajoute Olivier Louchard du RAC. Les citoyens doivent s'approprier cette question, afin de faire pression sur les décideurs et d'obtenir des mesures fortes." Les ONG organisent une journée d'action mondiale contre les changements climatiques, samedi 4 novembre.

Gaëlle Dupont


 

Publié dans : ENVIRONNEMENT - DÉVELOPPEMENT DURABLE - CLIMAT - Par alain laurent-faucon
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« L'eau est-elle un droit ou un bien, est-il possible de traiter cette ressource vitale de la même manière que n'importe quel autre produit ? » s'interroge
Christophe Rymarski dans Sciences Humaines, après s'être demandé, au préalable, si « la guerre de l'eau est imminente ».  Une question que se pose également Gaëlle Dupont dans le Monde : « L'or bleu sera-t-il de plus en plus rare, cher, source de tensions entre États ? »

Faut-il alors considérer l'eau « comme un bien commun à toute l'humanité, un "bien public" parce qu'elle est essentielle, non seulement pour la vie de l'homme, mais aussi pour celle des animaux, des plantes ... », comme l'ont affirmé les 145 délégations nationales réunies à Genève en novembre 2002.

Autant d'interrogations que les projections des Nations unies, rapportées par Maude Barlow et Tony Clarke dans L'Or bleu, rendent plus pertinentes :

« 31 pays font aujourd'hui face à de graves pénuries d'eau, plus d'un milliard de personnes n'ont pas accès à l'eau potable, 3 milliards ne disposent pas d'installations sanitaires. En 2025, la population mondiale aura augmenté de 2,6 milliards d'individus : deux tiers manqueront d'eau, le troisième tiers fera face à une pénurie totale. »

Alors : l'eau, bien commun de l'humanité ?



DOSSIER DE PRESSE

2025 : l'humanité est contrainte à partager l'eau

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.01.06

L'humanité manquera-t-elle un jour d'eau ? L'or bleu sera-t-il de plus en plus rare, cher, source de tensions entre Etats ? L'équation est simple. La planète comptait 2,5 milliards d'habitants en 1950 et 6,5 milliards en 2005. En 2025, 8 milliards d'humains devront se partager la même quantité d'eau qu'aujourd'hui. Dans vingt ans, la réserve mondiale disponible par habitant sera trois fois moins importante qu'en 1950.

A cet effet mécanique s'ajoutent deux menaces. Tout d'abord la pollution : ordures domestiques et eaux usées, pesticides agricoles et déchets industriels convergent vers les rivières et les nappes souterraines. Or, un seul mètre cube d'eau douce souillée rend inutilisables 8 à 10 mètres cubes. Une purification est possible, mais elle implique des traitements coûteux. Autre évolution dont l'impact est difficilement quantifiable, le changement climatique. Il pourrait modifier les régimes hydrographiques des différentes régions du monde.

Ces bouleversements affecteront une planète où l'eau est très inégalement répartie. L'Amérique du Sud détient le quart des réserves mondiales, alors que ce continent n'accueille que 6 % de la population. A l'opposé, 60 % des habitants de la planète vivent en Asie, qui ne détient que le tiers des réserves. Aujourd'hui, 30 % de la population vit dans des pays dont les ressources sont "faibles" (moins de 2 000 m3 par an et par habitant), selon le programme hydrologique de l'Unesco. En 2025, la "très grande majorité de la population" devra s'accommoder de réserves "basses", et même "catastrophiques" pour 30 % des pays. Seuls le nord de l'Europe, le Canada, l'Alaska, l'Amérique du Sud, l'Afrique centrale, la Russie et l'Océanie seront épargnés.

Quelles solutions pour les pays en manque d'eau ? L'île de Chypre est déjà ravitaillée par des cargos turcs. Mais la généralisation de tels transferts n'est pas envisageable : ils coûteraient trop chers et se heurteraient à l'hostilité des populations concernées. "Nous avons une relation viscérale avec l'eau, l'homme n'oublie pas que la vie a commencé là, affirme Mohamed Larbi Bouguerra, ancien directeur de recherche associé au CNRS. Pour gérer l'eau demain, les solutions ne pourront être que locales."

Trois grandes techniques d'approvisionnement, déjà utilisées, se développeront. Tout d'abord, sonder davantage le royaume mal connu des eaux souterraines, dont une partie seulement est renouvelable. "Cette ressource doit être gérée avec la plus grande précaution, affirme cependant Bernard Barraqué, directeur de recherche au CNRS. Une fois contaminée, une eau souterraine profonde est difficile à nettoyer."

Deuxième piste : poursuivre la politique des barrages lancée au XXe siècle, dont il existe aujourd'hui 45 000 exemples dans le monde. Ainsi, le gigantesque projet chinois du barrage des Trois Gorges permettra de stocker 39 milliards de m3 d'eau en 2009. Ces grands travaux suscitent cependant de nombreuses réserves, du fait de leur impact sur leur environnement. Enfin, le dessalement de l'eau de mer constitue un recours dans les pays côtiers arides assez riches pour se l'offrir. Son coût est en baisse et déjà 12 500 sites alimentent 1,5 % de la population mondiale, notamment dans les pays du Golfe persique.

Mais ces solutions techniques pourraient ne pas suffire. Une tout autre voie est préconisée par les spécialistes : cesser de penser l'élément liquide comme une ressource illimitée et adapter notre consommation. Tous les usagers sont concernés.

L'agriculture est la première en ligne de mire. Elle absorbe 73 % de l'eau douce utilisée dans le monde, devançant largement l'industrie et la production d'énergie (21 %), et les foyers des particuliers (6 %). Les terres irriguées ne représentent que 15 % des cultures mondiales mais produisent 40 % des ressources alimentaires de l'humanité. Elles se développeront pour augmenter la productivité des terres et nourrir la planète. Or l'irrigation génère de grosses déperditions : 20 % à 60 % de l'eau ne sert pas à la croissance des cultures. La distribution au goutte-à-goutte au pied des plantes amènerait la quantité strictement nécessaire. Mais les paysans pauvres auront-ils les moyens d'investir ? Autre option, réutiliser les eaux usées domestiques. C'est déjà le cas de 10 % des terres irriguées dans le monde.

La géographie mondiale des cultures et de l'élevage devra-t-elle changer ? 20 000 m3 d'eau sont nécessaires pour produire une tonne de viande de boeuf, il en faut 1 500 pour une tonne de céréales. Faut-il poursuivre l'exploitation du maïs dans le sud-ouest de la France, où les pénuries d'eau se multiplient ? Autre exemple, le projet céréalier utilisant des nappes du Sahara. "Compte tenu du coût de l'opération, est-il judicieux d'irriguer là du blé, ne vaut-il pas mieux acheter des céréales sur le marché mondial ?", s'interroge Pierre Hubert, secrétaire général de l'association internationale des sciences hydrologiques. Puisque l'eau ne se transporte pas sur de longues distances, "la question d'avenir sera la circulation mondiale des denrées alimentaires", analyse M. Barraqué.

Pour les usages domestiques, la problématique varie radicalement selon les régions du monde. 34 000 personnes par jour meurent faute d'accès à une eau saine. Près de 1,5 milliard d'habitants, majoritairement dans l'hémisphère Sud, n'ont pas accès à l'eau potable. Ils seront 3 milliards en 2025 si rien n'est fait. Cependant, la question de l'accès à l'eau est moins liée au régime hydrologique d'un pays qu'à ses moyens financiers, et à la volonté politique d'organiser la construction et l'entretien de réseaux d'acheminement et d'assainissement. L'accès pour tous à une eau saine, condition indispensable au développement d'un pays, est l'objectif fixé par l'ONU pour 2025.

Parallèlement, un Américain utilise en moyenne 600 litres d'eau par jour. Un Européen 150 litres. Est-ce tenable ? Dans certains pays développés, la population devra apprendre à économiser, comme dans ces immeubles japonais où l'eau des toilettes est désinfectée sur place et réutilisée immédiatement. Cela d'autant plus que l'humanité sera demain encore plus urbaine qu'aujourd'hui. Ces besoins concentrés sur de petits espaces créeront des risques accrus de pénuries. L'approvisionnement des mégalopoles sera l'un des grands défis des décennies à venir.

Gaëlle Dupont

CHIFFRES :

97,5 % DE L'EAU présente sur terre est salée. Le reste est de l'eau douce, à 70 % sous forme de glaces ou de neiges éternelles.

4 800 M3/AN/HABITANT. Telles sont les réserves d'eau moyennes prévues pour 2025. Ces réserves atteignaient 16 800 m3 en 195O et 7 300 m3 en 2000.

1,5 MILLIARD DE PERSONNES vivent dans des pays en état de stress hydrique où la ressource en eau est jugée insuffisante (inférieure à 1 700 m3 par an et par habitant). En 2025, 3 milliards d'individus pourraient être concernés.

LES RÉSERVES EN EAU

Zones les plus favorisées : Groenland, Guyane française, Islande, Surinam.

Zones les plus démunies : Emirats arabes unis, bande de Gaza, Koweït, Seychelles, Cisjordanie.

À LIRE : L'eau dans le monde, d'Yves Lacoste, Petite encyclopédie Larousse, 2004.




L'eau, un bien ou un droit ?

 

Par Christophe Rymarski – in revue Sciences Humaines – mis en ligne par la revue

DOSSIER WEB - Le développement durable : mythes et réalités

La guerre de l'eau est-elle imminente? Les tensions actuelles vont-elles se renforcer? Quel statut donner à l'eau, pour que l'accès à cette ressource soit garanti pour tous? Tels sont deux des principaux enjeux qui se dégagent au fil des conférences internationales.

En 1972, pour la première fois dans la longue histoire de la Chine, le fleuve Jaune n'a pas atteint la mer. En 2001, à des milliers de kilomètres de là, c'est au tour du Rio Grande de ne pouvoir rejoindre les eaux du golfe du Mexique. Ces simples constatations « cliniques », dont on connaît les causes (irrigation intensive, multiplication des barrages, consommation individuelle toujours croissante, gaspillage...), sont à croiser avec les projections des Nations unies rapportées par Maude Barlow et Tony Clarke dans L'Or bleu (1) : « 31 pays font aujourd'hui face à de graves pénuries d'eau, plus d'un milliard de personnes n'ont pas accès à l'eau potable, 3 milliards ne disposent pas d'installations sanitaires. En 2025, la population mondiale aura augmenté de 2,6 milliards d'individus : deux tiers manqueront d'eau, le troisième tiers fera face à une pénurie totale. » La demande serait alors supérieure de 56 % aux réserves.

L'eau devient une denrée rare, un bien précieux. Doit-on payer l'eau ? Quel est sont statut ? Et comment doit-on analyser la montée des tensions entre les Etats autour des problèmes de l'eau ? C'est ce que se sont demandées les institutions internationales pour la première fois en 1972 à Stockholm, à l'occasion de la conférence des Nations unies sur l'environnement. En mars 2003 à Kyoto, lors du troisième forum international de l'eau, ces questions semblaient toujours aussi prégnantes, sans que l'on voit pour autant affleurer la moindre réponse. Certes, dans la déclaration finale figure que « donner la priorité aux problèmes de l'eau est une nécessité mondiale urgente » mais aucun plan d'action n'a pu être établi. Pas un pays n'a pris d'engagement financier afin de « financer l'eau pour tous », autre formule intégrée à la déclaration finale.

Vers des guerres de l'eau ?

Les tensions entre Etats autour des problèmes de l'eau s'accroissent à mesure que les données démographiques s'affinent et que les prédictions de pénuries d'eau se concrétisent. En 1992 déjà, Boutros Boutros Ghali, alors secrétaire général de l'Onu, déclarait : « Le prochain conflit dans la région du Proche-Orient portera sur la question de l'eau [...]. L'eau deviendra une ressource plus précieuse que le pétrole. » De fait, que l'on considère les différends qui opposent la Turquie à l'Irak, à propos des eaux de l'Euphrate, ou ceux qui mettent Israël face à la Syrie ou la Cisjordanie sur la question du Jourdain, les propos de B. Boutros Ghali continuent de raisonner fortement. Si l'on examine le seul cas de la Turquie, on estime que si ce pays réussit à construire ne serait-ce que deux barrages supplémentaires (parmi les vingt-deux prévus) au barrage Atatürk, l'Irak perdrait 80 à 90 % de sa part des eaux de l'Euphrate (2). Le cas d'Israël est tout aussi illustratif des risques encourus et des tensions qui se renforcent : en 1999, par exemple, les Palestiniens eurent le droit de forer sept puits qui ne devaient pas excéder la profondeur de cent quarante mètres. Les Israéliens pouvaient quant à eux creuser jusqu'à huit cents mètres.

Cependant et quels que soient ces faits, les recherches établissent qu'aucune véritable guerre de l'eau entre Etat n'est avérée. Ce constat est renforcé par les propos de Bernard Barraqué, directeur de recherche au CNRS : « Lorsqu'on dit que l'on se battra pour l'eau au siècle prochain comme on s'est battu pour le pétrole au XXe siècle et pour l'or au XIXe siècle, on se trompe aux plans historique et juridique : sur les cent soixante fleuves internationaux de la planète, à peine quelques-uns font l'objet de conflits interétatiques ; les hommes font la guerre, comme par le passé, pour toutes sortes de raisons, et ils mobilisent éventuellement l'eau, mais ni plus ni moins [...]. Mais les idéologues de la guerre de l'eau ne se rendent pas compte qu'ils font inconsciemment une erreur théorique : celle d'une assimilation abusive de l'eau à un minerai comme l'or ou le pétrole, alors qu'on a affaire à une ressource, vitale certes, mais renouvelable et toujours en mouvement. Dans la plupart des pays, l'essentiel de l'eau est inappropriable, même par les Etats, et elle est la chose commune de ses usagers, à partager raisonnablement (3). »

Mais les faits sont têtus, et l'existence des conflits et tensions autour de l'eau étaient présents à Kyoto, où la seule avancée significative est venue de l'Unesco. Cette institution a en effet annoncé la création d'une structure associant l'Unesco, le Conseil mondial de l'eau et la Cour permanente d'arbitrage de La Haye. Son but : permettre aux Etats, aux ONG, aux particuliers d'avoir un recours en cas de désaccord ou de conflit sur les ressources internationales et locales. Ce dernier point permettra peut-être à l'avenir, sinon d'éviter, du moins de minimiser l'impact local de la gestion de l'eau. Notamment lorsqu'il est question de barrage et de déplacement de population. En Inde, 1 554 barrages ont été construits ces trente dernières années, entraînant l'expulsion d'une vingtaine de millions de personnes. En 1985 au Guatemala, 376 femmes et enfants furent tués pour permettre la construction du barrage de Chixoy. Si le problème du statut de l'eau se pose au niveau international, au niveau local, particulièrement pour la construction de barrages, cela semble dans de nombreux cas réglé : les populations doivent se soumettre et oublier toute idée intégrant peu ou prou les droits de l'homme. L'Unesco a donc proposé une autre voie, où la négociation et le droit priment. Avec, comme certains commencent à l'annoncer (à le souhaiter ?), la constitution d'un nouveau corps : les casques bleus de l'eau.

Quel prix payer pour l'eau ?

L'eau est-elle un droit ou un bien, est-il possible de traiter cette ressource vitale de la même manière que n'importe quel autre produit ? Comme le note Alexandre Taithe dans Les Biens publics mondiaux (4), ce débat s'est bloqué à La Haye en 2000 (deuxième forum de l'eau) lorsque les ONG soutenues par l'Unesco et le Pnud se sont opposés à la vision de la Banque mondiale considérant l'eau « comme un simple besoin et un bien économique [...], besoin qui peut de ce fait être pourvu par le secteur privé, et en particulier par les multinationales de l'eau ». La déclaration de la conférence ministérielle qui a suivi a évité de trancher en octroyant à l'eau le statut de besoin humain de base (basic human need). Les ONG, signataires d'un projet de traité où figure notamment que « l'eau douce de la Terre appartient à la Terre et à toutes les espèces qui l'habitent et, par conséquent, ne doit pas être traitée comme un bien que l'on peut acheter, vendre et échanger à des fins lucratives », mettent en avant la recherche de profit de ce qu'ils nomment les « cartels de l'eau ». M. Barlow développe cette position en affirmant : « Les règles commerciales internationales ont été rédigées de telle sorte qu'elles protègent les droits des entreprises [...] ; si un gouvernement voulait interdire la vente et l'exportation d'eau en vrac ou empêcher une entreprise étrangère de faire une offre pour obtenir une concession privée d'exploitation de l'eau, il pourrait être accusé de violer les règles du commerce internationale et de l'OMC. »

Cependant, selon A. Taithe, la part de l'eau « marchande », celle réservée à l'utilisation domestique, est à relativiser. En 2000, par exemple, les trois grands groupes français (Vivendi Waters, Ondeo-Suez-Lyonnaise, Saur-Bouygues) vendaient à 250 millions de personnes soit la distribution d'eau potable, soit le raccordement à leurs réseaux d'assainissement, sur un total de 278 millions de personnes dans le monde raccordées à un réseau privé. Seul 5 % de l'approvisionnement et de l'assainissement sont aujourd'hui assurés par le secteur privé, et l'eau « marchande » ne représente que 2,5 % de la consommation mondiale. Dans ce cas pourquoi le statut de l'eau reste-t-il un des points d'achoppement des conférences internationales ?

Parce que la privatisation de l'eau ne concerne pas la simple consommation domestique, mais bien, à terme, toutes les utilisations, qu'il s'agisse de l'industrie ou de l'agriculture qui à elle seule absorbe 70 % de la consommation. Et la privatisation conduirait à répondre à la question suivante : comment accroître l'offre ? Or, face à la raréfaction et au gaspillage, la seule question qui se pose est : comment réduire la demande et répartir efficacement et équitablement les ressources ?

Un vrai marché suppose de nombreux intermédiaires, la construction d'infrastructures et des coûts à répartir sur les usagers. Ainsi, si l'on prend l'exemple du projet de transfert de l'eau du Rhône à Barcelone, on s'aperçoit avec B. Barraqué, « si l'infrastructure est payée au prix coûtant, l'eau brute rendue à Barcelone revient à 0,76 ? /m3, soit déjà davantage que le prix du dessalement de l'eau de mer ! Et de surcroît, les partisans du projet surestiment la demande, et donc en réalité, il faudra bien répartir les énormes coûts fixes sur des volumes inférieurs ; alors le prix unitaire sera si élevé que la demande baissera, rendant le projet inutile. Ou bien l'Europe paiera le projet et se retrouvera en contradiction avec les principes économiques affichés dans la directive cadre». S'il en est ainsi pour la riche Europe, comment les pays des régions arides du monde peuvent-ils faire face alors qu'ils sont déjà souvent sous la tutelle du FMI et de la Banque mondiale ?

De plus, comme le souligne le professeur de droit à l'université Villanova de Pennsylvanie, Joseph W. Dellapenna : « Les partisans du marché oublient un élément crucial : l'eau est un milieu ambiant. Comme l'air, contrairement aux ressources naturelles, elle se déplace et ne respecte pas les frontières. Aucune entité isolée ne saurait la contrôler. Or, pour qu'un marché fonctionne, il faut définir les droits de propriété de chacun sur les biens avant d'en faire le commerce. Mais qui est le propriétaire d'une ressource qui s'amenuise ou grossit quand elle passe d'un pays à l'autre ? (5) » S'en remettre au marché reviendrait à balayer des siècles d'élaboration d'un corpus juridique qui a jusqu'ici permis en grande partie d'éviter des guerres de l'eau. Même lors des trois guerres entre l'Inde et le Pakistan, les accords de partage de l'eau ont toujours été respectés. Que se passerait-il demain si l'Ethiopie, par exemple, décidait de retenir et de vendre l'eau du Nil ? Qui serait fondé à dire le droit, à juger le différend qui opposerait l'Egypte à l'Ethiopie ? Les armes ?

Du prix et du statut de l'eau aux tensions entre Etats frontaliers, des répressions aux évacuations de populations qui s'opposent à la construction de certains barrages, les enjeux autour de l'eau sont nombreux. Ils réclament des réponses urgentes dont Koïchiro Matsuura, directeur général de l'Unesco, s'est fait l'écho à Kyoto : « Nous n'avons pas besoin de nouvelles déclarations, ce qu'il faut aujourd'hui, ce sont des actions ».

NOTES :

[1] M. Barlow et T. Clarke, L'Or bleu , Fayard, 2002.

[2] V. Shiva, La Guerre de l'eau ,Parangon, 2002.

[3] B. Barraqué,« Cinq paradoxes dans la politique de l'eau », Environnement et société , n° 25, 2001.

[4] A. Taithe, « Tempête dans un verre d'eau », in F. Constantin (dir.), Les Biens publics mondiaux, L'Harmattan, 2002.

[5] J.W. Dellapenna, « Eau sans frontière : le marché ou la coutume », Courrier de l'Unesco, uniquement sur Internet : http://www.unesco.org/courrier/1999_ 02/fr/dossier/txt41.htm

 



ÉTAT DES LIEUX




AFP/LE MONDE - 28.09.05


Le XXIe siècle pourrait connaître des conflits géopolitiques et commerciaux liés à la maîtrise de l’eau, une ressource indispensable à la vie et, qui plus est, non substituable.

Les problèmes liés à l’eau – comme, par exemple, sa raréfaction en maintes régions du globe, le niveau des réserves qui baisse, la pollution -, ne suscitent pas le même sentiment d’urgence que les changements climatiques, la déforestation ou la couche d’ozone.

Le manque d’eau a pourtant un coût humain exorbitant : malnutrition, maladies hydriques, exode rural, charges accrues pour les femmes …

[...]
 

Les 145 délégations nationales présentes au Comité de l'ONU sur les Droits économiques, sociaux et culturels, se sont réunies à Genève en novembre 2002. Elles ont affirmé : "l'eau est un bien commun à toute l'humanité " C'est un " bien public " parce qu'elle est essentielle, non seulement pour la vie de l'homme, mais aussi pour celle des animaux, des plantes…

Ce droit à l'eau est affirmé dans la Déclaration Universelle des Droits Humains (Art. 25) Dans les pays moins avancés, les gouvernants ne peuvent remplir cette mission de fournir de l'eau à toute la population. Mauvaise gestion, corruption, mauvais investissements, en sont souvent la cause. Mais il y a aussi : le surendettement, la diminution du Fonds d'Aide au Développement ou des recettes aux exportations.

Pour résoudre ce problème, certains gouvernements font appel à des entreprises privées. Ces compagnies multinationales peuvent " vendre et acheter " les droits sur l'eau dans le pays de leur choix.

Pour beaucoup, cette " crise des ressources en eau " est une opportunité économique. L'eau promet d'être au 21ème siècle ce que le pétrole a été pour le 20ème siècle : une marchandise précieuse qui détermine la richesse d'un pays.

Les consortiums français qui détiennent 74 % du marché mondial de l'eau, ont été engagés par un grand nombre de pays africains, pour en assurer la distribution et l'assainissement. La Communauté Européenne considère que la fourniture d'eau est analogue à la fourniture de n'importe quel autre service. L'eau devient " une marchandise " que l'on peut vendre et acheter. La privatisation est même encouragée par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale. Dans certains cas, ils offrent de nouveaux prêts, à condition de privatiser l'eau et certains autres services. Sa mise en œuvre a pour conséquence une augmentation des tarifs urbains. L'eau devient alors inabordable pour les plus pauvres. La hausse du prix de l'eau s'accompagne de la dégradation des conditions sanitaires. Ne pouvant avoir accès au robinet, on retourne au marigot, au puits, ou bien la famille s'endette pour régler une facture trop élevée.




 

Publié dans : ENVIRONNEMENT - DÉVELOPPEMENT DURABLE - CLIMAT - Par alain laurent-faucon
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La dissertation de "culture gé" est une épreuve à fort coefficient dans les concours de la fonction publique d'Etat, terriroriale, hospitalière, et je me suis aperçu que rares étaient les étudiant(e)s qui savaient QUESTIONNER LE SUJET. Le réflexe est d'utiliser des plans pré-formatés et des fiches stéréotypées. D'où la raison d'être de ce blog : QUESTIONNER LE SUJET et PENSER à partir des savoirs exigés.

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