IDÉES - PENSER LE TEMPS PRÉSENT



A propos d'Aristote, le Monde publie un entretien passionnant avec le philosophe Alain Badiou, professeur émérite à l'École normale supérieure. Contrairement aux discours des pleureuses patentées, la presse, parfois, fait un travail remarquable. D'ailleurs sur les thèmes qui peuvent faire l'objet d'un sujet de culture générale à l'écrit comme à l'oral, la revue de presse que je vous propose régulièrement est là pour le prouver. Et les « bons papiers » vont au-delà des clivages politiques – comme les femmes et les hommes qui les rédigent. C'est pour cela que je me réfère – tout en faisant fi des querelles partisanes et des parti pris idéologiques – à des titres aussi différents que : le Monde, le Figaro, Libération, la Croix, etc.

Pour certains concours de la fonction publique, celui de l'École Nationale de la Magistrature pour n'en citer qu'un, les candidat(e)s doivent posséder quelques connaissances en histoire des idées philosophiques, morales et politiques. Et, là-encore, il y a des enseignants de culture générale qui ne proposent que des fiches stéréotypées et des plans préformatés.

Alors, comme pour convaincre il faut toujours prêcher par l'exemple – d'où l'importance du témoignage dans nos sociétés, aussi bien en philosophie, qu'en histoire, qu'en éthique, qu'en droit [1] – voici, grâce à cet entretien du philosophe Alain Badiou, ce que doit être une vraie, une brillante synthèse sur une lecture possible d'Aristote. On est loin, mais vraiment loin de la fiche stéréotypée et des ouvrages de culture gé ! En peu de phrases, l'essentiel est dit, et, en outre, la synthèse proposée par ce grand prof et philosophe ouvre un vaste champ de possibles.

Il faut donc lire cet entretien, à la fois pour avoir des pistes de réflexion et de recherche concernant Aristote – et incidemment Platon - et pour comprendre enfin ce que doivent être les fiches de lecture : une pensée toujours là, en mouvement, ouvrant sur d'autres questionnements ... Il faut également lire la non moins brillante synthèse de la philosophe Charlotte Murgier, chargée de cours à l'université Lille-III. Une synthèse qui offre d'autres pistes de réflexion et d'autres précisions sur l'oeuvre du Stagirite, sa démarche philosophique notamment.

A aucun moment, dans ces deux lumineuses approches, il n'est question de ces sempiternels poncifs que l'on retrouve dans les fiches stéréotypées et, du coup, dans les copies : l'homme cet « animal raisonnable », comme le dit Aristote, ou cet « animal politique » ...  Pffou-ou ... Poncifs d'autant plus exécrables qu'ils colportent une mauvaise traduction de la célèbre formule du chapitre II, livre I, de la Politique, selon laquelle l'homme est « par nature un vivant politique », phusei politikon zôon.


Note :

[1] Cf. Paul Ricoeur, in Lectures 3 – Aux frontières de la philosophie, coll. « La couleur des idées », Seuil, Paris, 1994, l'étude intitulée : « L'herméneutique du témoignage ».

Cf. aussi le numéro 88, hiver 2005, de la revue Philosophie, aux éditions de Minuit, numéro intitulé : « Le témoignage ». Voir notamment la première partie consacrée aux perspectives analytiques, c'est-à-dire à l'épistémologie du témoignage.


Remarque : je vous invite instamment à vous rendre sur le blog de Paris4-Philo : http://www.paris4philo.org/ où vous pourrez découvrir d'excellents aperçus sur bon nombre de philosophes – ce qui vous évitera d'ingurgiter des fiches stéréotypées - et où vous pourrez également avoir la chance d'écouter et de voir une conférence filmée d'Alain Badiou : www.paris4philo.org/article-5343847-6.html






Aristote, par Alain Badiou



 

LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 01.02.08.

 

Le philosophe Alain Badiou répond aux questions d'un journaliste, le 25 janvier 2008 à son domicile parisien.

AFP/PATRICK HERTZOG

Le philosophe Alain Badiou répond aux questions de ce très bon journaliste du Monde qu'est Jean Birnbaum, le 25 janvier 2008 à son domicile parisien.

 

Quelle est la place d'Aristote et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?

Une place très importante : celle de l'Adversaire. L'opposition Platon-Aristote symbolise en effet deux orientations philosophiques tout à fait irréductibles. Et ce quelle que soit la question. Dans le champ ontologique, le platonicien privilégie la puissance séparatrice de l'Idée, ce qui fait des mathématiques le vestibule de toute pensée de l'être ; l'aristotélicien part du donné empirique, et veut rester en accord avec la physique et la biologie. En logique, le platonicien choisit l'axiome, qui institue, voire fonde souverainement, un domaine entier de la pensée rationnelle, plutôt que la définition, où Aristote excelle, qui délimite et précise dans la langue une certaine expérience du donné.

En éthique, le platonicien privilégie la conversion subjective, l'éveil soudain à une voie antérieurement inaperçue vers le Vrai, alors que, du côté d'Aristote, prévaut la prudence du juste milieu, qui se garde à droite comme à gauche de tout excès. En politique, l'aristotélicien désire le débat organisé entre les intérêts des groupes et des individus, le consensus élaboré, la démocratie gestionnaire. Le platonicien est animé par la volonté de rupture, la possibilité d'une autre destination de la vie collective, le goût du conflit dès lors qu'il met en jeu des principes. En esthétique, la vision du platonicien fait du Beau une des formes sensibles du Vrai, tandis qu'Aristote met en avant la fonction thérapeutique et quasi corporelle des spectacles.

Comme depuis ma jeunesse je suis, quant à l'orientation principale, du côté de Platon, l'étude - très soigneuse - d'Aristote m'a fourni de nombreux et remarquables contre-exemples. J'en citerai quatre. J'ai proposé une ontologie du Multiple dont l'ultime support est le multiple-de-rien, l'ensemble vide. Pour exposer cette philosophie du vide, je me suis appuyé sur le très beau texte de sa Physique où Aristote "démontre" que le vide n'existe pas ... Pour soutenir que les mathématiques sont essentielles dès lors qu'on veut distinguer les options possibles de la pensée philosophique, j'ai pris à contre-pente le livre bêta de la Métaphysique où Aristote explique que la seule vertu des mathématiques est d'ordre esthétique. J'ai classé les différents rapports entre les arts et la philosophie de telle sorte que la doctrine d'Aristote sur ce point, dans sa Poétique, est en quelque sorte "coincée" entre Platon et le romantisme, et rejetée du côté de la psychanalyse. J'ai également utilisé les fameux développements de la Politique sur le lien entre la démocratie et la croissance de la classe moyenne, pour faire un sort à l'apologie contemporaine, dans notre Occident, desdites classes.

Quel est le texte d'Aristote qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Sans aucun doute le livre gamma de la Métaphysique, texte fameux entre tous, et dont Barbara Cassin et Michel Narcy ont proposé il y a quelques années une lecture tout à fait nouvelle. Dans ce texte, tout d'abord, Aristote énonce qu'il existe une "science de l'être en tant qu'être", programme que je suis un des rares à avoir pris au pied de la lettre, puisque pour moi les mathématiques, qui proposent une ontologie du multiple pur, sont l'existence avérée de cette science.

Aristote indique ensuite que le mot "être" se prend en différents sens, mais "en direction de l'un". Et en effet, pour moi, l'être est une notion équivoque, dès lors qu'on l'applique à la fois à l'existence réglée de ce qui est (les multiplicités disposées sous la loi d'un monde) et à la force de rupture de ce qui survient (ce que j'appelle un événement). Donc, "être" se dit au moins en deux sens. Cependant, ces deux sens sont polarisés l'un et l'autre par l'existence de vérités, construites dans un monde sous l'effet de l'événement. En ce sens on peut dire que "être" se dit "en direction de l'un", ce qui signifie : une vérité est l'être réel des multiples conséquences d'un événement.

Enfin, Aristote définit génialement (dans son contexte à lui, qui est celui des sujets et des prédicats) ce qu'on nomme aujourd'hui la logique classique, à partir de deux propriétés fondamentales de la négation : le principe de non-contradiction (on ne peut avoir en même temps et sous le même rapport la vérité de P et la vérité de non-P), et le principe du tiers exclu (on doit avoir ou P, ou non-P). Or, ce n'est qu'aujourd'hui que nous savons qu'en utilisant ces deux propriétés on peut définir en réalité trois types différents de logique : la classique en effet, mais aussi la logique intuitionniste, avec principe de non-contradiction mais sans le tiers exclu, et la logique paraconsistante, avec le tiers exclu mais sans le principe de non-contradiction. Ce qui en réalité veut dire qu'il existe trois notions essentiellement différentes de la négation. Cette variabilité de la catégorie logique de négation a des conséquences incalculables, et il est certain qu'Aristote a vu le problème dans toute son étendue. Le platonicien, ici, s'incline devant le génie en quelque sorte grammatical d'Aristote.

Où cet auteur trouve-t-il, à vos yeux, son actualité la plus intense ?

Tout le monde est aujourd'hui aristotélicien, ou presque ! Il y a à cela deux raisons distinctes, quoique convergentes. D'abord, Aristote invente la philosophie académique. Entendons par là une conception de la philosophie dominée par l'idée de l'examen collectif de problèmes correctement posés, dont on connaît les solutions antérieures (Aristote a inventé l'histoire de la philosophie comme matériau de la philosophie), et dont on propose des solutions neuves qui rendent vaines celles d'avant. Travail en équipe, problèmes communs, règles acceptées, modestie savante, articles des dix dernières années annulant tout un héritage historique... Qui ne reconnaît là les traits de la grande scolastique contemporaine, dont la matrice est la philosophie analytique inaugurée par le cercle de Vienne ?

D'un autre côté, l'hégémonie contemporaine de la démocratie parlementaire se reconnaît dans le pragmatisme d'Aristote, son goût des propositions médianes, sa méfiance au regard de l'exception et du monstrueux, son mélange de matérialisme empirique, de psychologie positive et de spiritualité ordinaire. Le train du monde s'accommode parfaitement d'Aristote, à l'exception sans doute d'un seul trait, il est vrai grandiose : son affirmation selon laquelle il faut s'efforcer de vivre "en Immortel". Ce trait à lui seul justifie qu'Aristote, parlant de lui-même, dise volontiers "nous, platoniciens", quitte ensuite à assassiner le maître. Oui, je crois que nous devons essayer de vivre "en Immortels". Mais c'est souvent contre l'aristotélisme ambiant, académique ou électoral, que nous devons relever cette maxime d'Aristote.

Propos recueillis par Jean Birnbaum



Repères

Né en 384 avant notre ère à Stagire, en Macédoine, mort en 323 à Chalcis, Aristote est le fils d'un médecin et d'une sage-femme. On sait peu de chose de sa vie, entièrement consacrée à l'étude, à l'écriture et à l'enseignement. Deux faits marquants sont à retenir : Aristote fut durant vingt ans le disciple de Platon avant de critiquer son maître, et il fut aussi le précepteur du futur Alexandre le Grand.

Il organisa l'ensemble des savoirs en une série de disciplines ordonnées, s'ouvrant par la logique, considérée comme outil indispensable pour toutes les connaissances, et s'appuyant sur la "philosophie première", la métaphysique. Ses travaux l'ont conduit également à renouveler la physique, la rhétorique, la politique, l'éthique, et à fonder les sciences de la vie.

Car Aristote n'est pas seulement un penseur spéculatif. C'est aussi un observateur, un esprit attentif aux réalités les plus diverses. Son influence s'est donc exercée dans des disciplines multiples, et ses concepts ont marqué toute l'histoire de la pensée. Bon nombre de notions que nous utilisons couramment ont été inventées par Aristote, comme l'opposition entre ce qui est "en puissance" et ce qui est "en acte".

L'ensemble de son oeuvre a profondément marqué la philosophie de langue arabe avant de revenir en Europe où elle finit par devenir, au Moyen Age, la référence principale de l'Eglise. Aujourd'hui, c'est sans doute son éthique qui demeure pour nos contemporains la part la plus accessible et la plus vivante de sa pensée.





Le réel, matière à pensée


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 01.02.08.

Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie..." : c'est cette protestation railleuse que lance le Sganarelle de Molière contre un penseur et son héritage, figés par la tradition et si longtemps brandis en arguments d'autorité. Sans avoir pour elle l'intempestive et polémique actualité de la philosophie platonicienne, dont on n'a de cesse de faire et de refaire le procès, la pensée d'Aristote peut pâtir de cet enfermement dans un passé et un monde définitivement révolus : celui d'une physique des causes finales, d'une politique d'où femmes et esclaves sont exclus, d'une morale de la vertu. Quand vient s'y ajouter une conceptualité parfois aride, il est à craindre que tant de vénérable antiquité ne finisse par rebuter.

Pourtant le tenant des causes finales est aussi l'inventeur de la physique, le fondateur de la biologie, le penseur de la démocratie. Nulle réalité, pour lui, n'est indigne de la philosophie. Observations du naturaliste, expériences du spectateur, raisonnements du dialecticien... Aristote part de ce donné sans en négliger la foisonnante hétérogénéité. Et ses concepts, patiemment forgés, le sont à la mesure de ce réel qu'ils ont pour tâche d'embrasser.

Lire et faire lire Aristote, c'est donc commencer par ne rien dédaigner de ce matériau bigarré auquel le philosophe a affaire, du mouvement des animaux à celui des astres, des théories savantes aux opinions populaires. C'est ensuite, de ce matériau, faire matière à pensée, pour en extraire, au fil de différences progressivement construites, le concept recherché. Telle est la méthode du philosophe que doit apprendre à faire sienne l'étudiant en philosophie, non par mimétisme scolaire mais par nécessité technique. Voir enfin une expérience, aussi simple et confuse que celle du bonheur éclairée par un concept philosophique disant les conditions de cet accomplissement de soi c'est éprouver cette joie de comprendre dont Aristote reconnaissait la trace en toute humanité.

Dans cet effort pour rendre la pensée commensurable au réel plutôt que le réel soluble dans la pensée, l'étude d'Aristote rencontre l'enseignement de la philosophie. Parce qu'elle invite aussi à se défier de l'éternelle tentation de l'abstraction ou de la glissante séduction du paradoxe, elle exhorte l'apprenti philosophe à la vigilance. Non plus que l'homme, la pensée humaine ne saurait se suffire à elle-même : elle ne pense et ne se pense qu'à partir de ce réel auquel il ne lui faut pas oublier de retourner. Salutaire rappel lorsqu'on débute dans l'étude de la philosophie ou qu'on s'essaie un peu plus tard à la transmettre. En cheminant avec Aristote dans les tours et détours du savoir, on y apprend lentement mais sûrement à philosopher.

Charlotte Murgier, chargée de cours à l'université Lille-III.

A LIRE :

Le magazine littéraire, n°472, février 2008, intitulé "ARISTOTE, le désir des savoirs". Selon son habitude, le mensuel propose un dossier remarquable qui, cette fois-ci, est consacré au Stagirite.



Publié dans : IDÉES - PENSER LE TEMPS PRÉSENT - Par alain laurent-faucon
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« Les soixante-huitards ont quarante ans de plus. On est sincèrement désolés pour eux. Avec l’âge leur sont venues des rides, une tendance au radotage et une douloureuse graphomanie. Ils se souviennent, ils témoignent, ils écrivent. Mais comme à soixante et quelques années le poignet n’est plus très souple, ils souffrent », écrit avec humour Edouard Launet dans Libération du jeudi 27 mars 2008.

Nous sommes bien obligés, en culture gé, de faire une revue de presse sur Mai 68 ... alors il est peut-être opportun de ne retenir que le strict minimum et d'oublier sans le moindre regret cette agitation éditoriale et politique tout aussi anecdotique que bavarde.

Les textes proposés ont ce double avantage : ils vous donnent quelques idées tout en étant décalés, ce qui permet de parler de Mai 68 tout en ayant un discours un peu moins convenu. Car ne l'oubliez jamais : les jurys, même s'ils sont immergés dans le sens commun, se réveillent subitement quand ils lisent ou entendent des propos différents, surtout quand ils proviennent de philosophes ou de journalistes que personne ne conteste - même si leurs analyses peuvent être discutées !




REVUE DE PRESSE - UN AUTRE REGARD



La véritable leçon à tirer de Mai 68

par le philosophe Slavoj Zizek


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 03.06.08.


L'un des plus célèbres graffitis apparus sur les murs de Paris en Mai 68 disait : "Les structures ne défilent pas dans la rue !" - autrement dit : on ne saurait expliquer les grandes manifestations étudiantes et ouvrières de 1968, selon les termes du structuralisme, comme des phénomènes déterminés par les changements structurels de la société.

Or la réponse de Jacques Lacan a été d'affirmer que c'est précisément ce qui s'est passé en 1968 : les structures sont bel et bien descendues dans la rue. Les explosifs événements visibles étaient au bout du compte le résultat d'un déséquilibre structurel - le passage d'une forme de domination à une autre, que Lacan définissait comme le passage du discours du maître à celui de l'université.

Une vision aussi sceptique n'est pas sans fondement. Comme l'ont souligné Luc Boltanski et Eve Chiapello dans leur livre Le Nouvel Esprit du capitalisme (Gallimard, 1999), une nouvelle forme de capitalisme a peu à peu émergé à partir des années 1970 : elle a développé une forme d'organisation en réseaux fondée sur l'initiative et l'autonomie des employés sur le lieu de travail. Ce faisant, le capitalisme a détourné la rhétorique autogestionnaire anticapitaliste d'extrême gauche pour en faire un slogan capitaliste : le socialisme se vit rejeté comme conservateur, hiérarchique et administratif. La véritable révolution était celle du capitalisme numérique...

Ce qui a survécu de la libération sexuelle des années 1960 est cet hédonisme tolérant qui s'est si bien intégré à notre idéologie hégémonique : aujourd'hui, la jouissance sexuelle n'est pas seulement autorisée, elle est quasiment obligatoire - celui qui ne jouit pas se sent culpabilisé. Cette quête de formes radicales de plaisir a surgi à un moment politique précis : celui où "l'esprit de 68" a épuisé ses potentiels politiques. A cet instant critique (le milieu des années 1970), la seule option qui restait était une poussée brutale et directe vers le réel, laquelle se manifesta sous trois formes principales : la recherche de formes extrêmes de plaisir sexuel ; le virage vers le réel de l'expérience intérieure (le mysticisme oriental) ; et enfin le terrorisme politique gauchiste (la Fraction armée rouge en Allemagne et les Brigades rouges en Italie, etc.).

Les conséquences de ce retrait se font sentir aujourd'hui encore. Ce qui était frappant lors des émeutes dans les banlieues françaises de l'automne 2005, où l'on a vu brûler des milliers de voitures dans une vaste éruption de violence, c'est l'absence totale de toute perspective utopiste positive chez les émeutiers. Si le cliché usé selon lequel nous vivons dans une époque post-idéologique a un sens, il se situe là. Cela nous en dit long sur notre situation actuelle : dans quel genre de monde vivons-nous, où la seule alternative possible au consensus démocratique forcé est l'explosion de violence (auto-) destructrice ?

Souvenons-nous du défi adressé par Lacan aux étudiants contestataires : "En tant que révolutionnaires, vous êtes des hystériques qui réclament un nouveau maître. Vous en aurez un." Et nous l'avons eu, en effet - sous la forme du maître postmoderne "permissif" dont la domination est d'autant plus forte qu'elle est moins visible. Si de nombreux changements positifs ont accompagné ce passage, on doit pourtant se poser la question de fond : toute cette ivresse de liberté n'aura-t-elle été que le moyen de substituer une nouvelle forme de domination à l'ancienne ? Si nous considérons notre situation actuelle avec le regard de l'année 1968, nous ne devons pas oublier le véritable héritage de cette époque : le coeur de Mai 68 était le rejet du système libéral-capitaliste, un non adressé au système dans son ensemble.

Il est facile de se moquer de la notion de fin de l'Histoire développée par Fukuyama, mais, aujourd'hui, la majorité des gens sont fukuyamistes : le capitalisme libéral-démocratique est accepté comme la formule enfin découverte de la meilleure société possible, tout ce que nous pouvons faire est de le rendre plus juste, plus tolérant, etc.

C'est pourquoi, une fois encore, la seule véritable question aujourd'hui est : devons-nous prendre acte de cette acceptation généralisée du système, ou bien le capitalisme global actuel produit-il en son sein des contradictions suffisamment puissantes pour empêcher sa reproduction perpétuelle ?

Ces contradictions sont au moins au nombre de quatre : la menace d'une catastrophe écologique ; l'inadaptation de la notion de propriété privée appliquée à ce que l'on appelle la "propriété intellectuelle" ; les implications socio-éthiques des nouveaux développements techno-scientifiques (notamment en biogénétique) ; enfin, et ce n'est pas le moins important, l'apparition de nouvelles formes d'apartheid, de nouveaux murs et bidonvilles. Le 11-Septembre sonne le glas des heureuses années clintoniennes et symbolise l'époque qui s'ouvre, dans laquelle de nouveaux murs surgissent partout, que ce soit entre Israël et la Cisjordanie, autour de l'Union européenne ou à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.

Les trois premières de ces contradictions concernent les domaines que Michael Hardt et Toni Negri appellent les "communs", la substance partagée de notre être social dont la privatisation est un acte violent auquel on devrait résister, si nécessaire, par des moyens violents. Parmi eux, on distingue les communs de nature extérieure, menacés par la pollution et l'exploitation ; les communs de nature intérieure ; et les communs de la culture, les formes immédiatement socialisées de capital "cognitif", au premier rang desquels le langage, notre principal outil de communication et d'éducation, mais aussi les infrastructures partagées des transports publics, de l'électricité, de la poste, etc.

Si on laissait Bill Gates s'assurer une position de monopole, nous nous retrouverions dans la situation absurde où un individu particulier posséderait littéralement la texture logicielle de notre principal réseau de communication. Nous prenons peu à peu conscience des potentiels destructeurs, pouvant aller jusqu'à l'auto-annihilation de l'humanité elle-même, qui se déchaîneraient si on laissait la logique capitaliste s'emparer de ces communs.

Ce besoin d'établir une organisation et un engagement politiques globaux capables de neutraliser et de canaliser les mécanismes du marché ne revient-il pas à adopter une perspective communiste ? La référence aux "communs" justifie par conséquent la résurrection de la notion de communisme : elle nous permet de considérer la privatisation progressive des communs comme un processus de prolétarisation de ceux qui se trouvent ainsi exclus de leur propre substance.

Mais seule la contradiction entre inclus et exclus est véritablement à même de justifier le terme de communisme. A travers différentes sortes de bidonvilles, nous assistons dans le monde entier à la croissance rapide de populations échappant à tout contrôle étatique, vivant dans des conditions de semi-illégalité, et qui manquent de façon criante des formes minimales d'auto-organisation.

Bien que cette population soit composée de travailleurs marginalisés, de fonctionnaires licenciés et d'ex-paysans, ces derniers ne constituent pas pour autant un surplus inutile : ils sont intégrés par bien des aspects dans l'économie globale, puisque beaucoup d'entre eux travaillent comme salariés au noir ou entrepreneurs individuels, privés de toute espèce de couverture médicale ou sociale adéquate.

Il ne s'agit pas d'un accident malheureux, mais du résultat inévitable de la logique intime du capitalisme global. Un habitant des favelas de Rio de Janeiro ou d'un bidonville de Shanghaï n'est pas différent de l'individu qui vit dans une banlieue parisienne ou un ghetto de Chicago. La tâche essentielle du XXIe siècle sera de politiser - en les organisant et en les disciplinant - les "masses déstructurées" des bidonvilles.

Si nous ignorons ce problème des exclus, toutes les autres contradictions perdront de leur pertinence subversive. L'écologie se limitera à un problème de développement durable, la propriété intellectuelle à un problème juridique complexe, la biogénétique à une question éthique.

Bref, sans la contradiction entre inclus et exclus, nous pourrions fort bien nous retrouver dans un monde où Bill Gates bénéficierait de l'image d'un grand travailleur humanitaire luttant contre la pauvreté et les maladies, et Rupert Murdoch celle d'un champion de l'environnement capable de mobiliser des centaines de millions d'individus grâce à son empire médiatique.

Ce qui nous menace, c'est de nous voir réduits à des sujets cartésiens abstraits et vides, privés de tout contenu substantiel, dépossédés de notre substance symbolique, contraints de subir la manipulation de notre base génétique et de végéter dans un environnement invivable. Cette triple menace à l'égard de notre être tout entier fait de nous tous, d'une certaine façon, des prolétaires potentiels, et la seule façon de nous y opposer est d'agir de façon préventive.

La véritable utopie est de croire que le système global actuel peut se reproduire indéfiniment ; la seule façon d'être vraiment réaliste est d'envisager ce qui, au regard des critères de ce système, ne peut apparaître autrement qu'impossible.

Traduit de l'anglais par Gilles Berton.



Jean-Luc Nancy, Vérité de la démocratie


Jean-Luc Nancy voit dans l’effervescence du quarantième anniversaire le symptôme d’un malaise toujours actuel : la déception démocratique.

 

ÉRIC AESCHIMANN - LIBÉRATION : jeudi 29 mai 2008


On enroule le tapis rouge, on décroche les images souvenirs, on éteint les sunlights : le quarantième anniversaire de Mai 68 est fini. Et il aura fallu attendre la toute dernière longueur pour en avoir le meilleur, en connaître le fin mot, l’ultimo ratio. « Il y a un rapport très étroit et très profond entre l’évocation du quarantième anniversaire de 68 et l’effervescence actuelle autour de la question de la démocratie », écrit Jean-Luc Nancy, dans un essai aussi court que dense et lumineux. Comme souvent, la solution crevait les yeux : 68 nous travaille parce que 68 traduisait le malaise de la démocratie, et ce malaise n’a pas cessé de croître depuis.

Limite. Nancy ne garde pas le temple. « 68 n’a été ni une révolution, ni un mouvement de réformes (bien que tout un train s’en soit suivi), ni une contestation, ni une rébellion, ni une révolte, ni une insurrection. » A l’adresse de « l’autorité qui préside à l’Etat français », il fait valoir qu'« il n’y a pas d’héritage » à liquider ou à honorer puisqu’« il n’y a pas eu de décès. L’esprit n’a pas cessé de souffler ». C’est cela qui l’intéresse, cet esprit toujours présent, qui détermine notre rapport à la politique. Il se trouve qu’il a pris forme il y a quarante ans. 68 (que, par ailleurs, il a vécu de l’intérieur) n’a pas d’autres fonctions dans ce texte. Ni anecdotes, ni lamentos, ça fait du bien.

Les événements de mai ont marqué, dit-il, le début d’un processus, encore en cours aujourd’hui, dans lequel la démocratie fait l’expérience de sa propre limite, de son « manque constitutif », de l’« inadéquation » de sa fin à ses moyens. Sa fin ? C’est la possibilité de l’« assomption », le mouvement par lequel l’homme se dépasse, devient présence de « l’infini dans le fini », que ce soit dans « l’art ou l’amour, l’amitié ou la pensée, le savoir ou l’émotion » - « mais non la politique », précise-t-il. Ses moyens ? Règne de la médiocrité, emprise de l’argent, équivalence de toutes choses… D’un côté, « l’incalculable », de l’autre, la république des petits calculs. Déception assurée.

Ce qui a précédé 68 et l’a rendu possible, dit Nancy, fut « une déception peu visible, mais insistante, le sentiment tenace d’un manque », l’absence de « ce dont les lendemains de la Seconde Guerre mondiale avaient cru pouvoir annoncer le retour triomphal : précisément, la démocratie ». La chute du mur de Berlin en a apporté la confirmation, puisque c’est au moment même où elle est devenue sans rival que la fragilité démocratique, à l’œuvre depuis longtemps, fut avérée pleinement. Mais, au contraire du chantage moralisateur qui a cours depuis (« vous critiquez la démocratie ? C’est que vous êtes totalitaires »), le génie de 68 a été de regarder en face cette aporie, de l’assumer, d’en faire un marchepied : être « à côté de la politique, tout contre, mais aussi contre elle, où à travers elle ». D’où s’explique que, quoique décrétant que « tout est politique », on refusa par exemple le pouvoir.

Longtemps, pour se donner des airs d’absolu et se remplir d’un contenu, la politique a proposé de s’identifier à une image - n’importe laquelle, celle « d’un roi, d’un Père, d’une Nation, d’une République, d’un Peuple, d’un Homme ou d’une Humanité, voire d’une Démocratie ». En réalité, la démocratie ne peut avoir de contenu, et la seule relation qu’elle doit entretenir avec l’absolu, c’est d’en « ménager l’espace », d’en dessiner « pas plus que le contour », « voilà ce que, depuis 68, il nous est demandé de comprendre ». « La démocratie exige qu’il n’y ait pas de dernier mot, […] pas d’arrière-monde. » Cela n’empêche pas, au contraire, « la possibilité pour tous et chacun de s’identifier […] comme ayant place, rôle et valeur - inestimable - dans l’être-ensemble ». La démocratie est « le lieu à partir duquel […] il est possible de dessiner, de peindre, de rêver, penser », le théâtre où le « tout se vaut » se mue en « rien ne s’équivaut ».

Empreinte. On comprend mieux que 68 et l’ébullition politique, intellectuelle et artistique qui s’en est suivi aient laissé une si forte empreinte. En ces années-là s’est énoncé le projet d’une autre démocratie, que Nancy qualifie de « nietzschéenne », d’« aristocratie égalitaire », et que l’on peut regarder comme la première alternative non totalitaire à la démocratie parlementaire classique. Un tel projet est une affaire de longue haleine, transgénérationnelle, et 68 n’est donc pas prêt de nous quitter. Suggérons tout de même, pour le 50e anniversaire, un moyen de gagner du temps : partir directement de la leçon de Nancy.


A LIRE :

Jean-Luc Nancy, Vérité de la démocratie, éd. Galilée, 62 pp, 12 euros.

 




1968 ou la tyrannie des millésimes


par Bertrand Le Gendre, éditorialiste

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 30.05.08.


En 1968, les baby-boomers avaient 20 ans. Ils en ont 60 aujourd'hui, et, à la veille de quitter la scène, ils jouissent une dernière fois du miroir qu'ils se tendent à eux-mêmes. Essayistes, éditeurs, journalistes, politiques : 1968 est leur grande guerre. Ils s'en disputent l'héritage, l'interprètent et le réinterprètent, sous le regard perplexe de ceux qui se demandent pourquoi, tous les dix ans, livres et journaux célèbrent avec tant d'éclat les erreurs de jeunesse de Daniel Cohn-Bendit, Henri Weber et Serge July, pour ne parler que des plus notoires.

Partout dans le monde, 1968 fut le théâtre de révoltes étudiantes inédites. Il n'y a qu'en France qu'on les commémore avec une telle ferveur. Au point d'éclipser ou presque d'autres anniversaires : la naissance d'Israël en 1948 et celle de la Ve République en 1958.

En 1958, les baby-boomers avaient 10 ans. Ils n'en étaient pas. Ceci expliquant cela, la mémoire collective n'a retenu que des bribes des événements d'alors, le retour au pouvoir de De Gaulle sous la pression des insurgés d'Alger.

Petit à petit, les querelles suscitées par ces événements se sont éteintes. Les opposants les plus résolus aux institutions de la Ve République ont fini par leur trouver des mérites (François Mitterrand). Et ceux qui prédisaient, comme Pierre Mendès France, que "ce système né de la rue (...) finira dans la rue" se sont trompés.

Si 1958 ne fait plus débat, 1968 a la vertu d'attiser les passions. C'est Nicolas Sarkozy lui-même qui, devançant les docteurs ès 68, a donné le coup d'envoi aux célébrations du quarantième anniversaire en déclarant, en avril 2007, qu'il fallait liquider l'héritage de Mai 68. Indignations. Réfutations. Frissons des siens devant tant de témérité. Un beau lever de rideau.

Evénement miroir, 1968 ne se résume pas, cela va de soi, au narcissisme de ses héritiers. La force de ce millésime, c'est sa plasticité. Sa capacité à susciter des interprétations contradictoires. Raymond Aron parle de 1968 comme d'un "grand défoulement". Il ne lui accorde guère d'importance. Sceptique lui aussi, Régis Debray voit dans les soubresauts de Mai une ruse du capital. A leur corps défendant, les gauchistes auraient facilité la mutation du capitalisme hexagonal en s'en prenant aux rigidités de la société française.

De décennie en décennie, la variété des points de vue perpétue le mythe. Daniel Cohn-Bendit affirme que si les "soixante-huitards" ont échoué politiquement, culturellement ils ont gagné. Le sociologue Louis Chauvel voit dans les mêmes "soixante-huitards" des jouisseurs égoïstes, des privilégiés, indifférents au sort des générations suivantes. L'Humanité continue de célébrer "la plus grande grève générale de l'histoire de France". Tandis que l'historien Pierre Nora parle d'un "soulèvement" victorieux contre deux orthodoxies sclérosées, le gaullisme et le communisme.

Chacun voit 1968 à sa porte. Cette profusion de sens rejette du coup dans l'ombre d'autres millésimes qui ont compté : 1958 ou 1962, par exemple. Historiquement et psychologiquement, 1962 a marqué en profondeur la société française, davantage peut-être que 1968, en tout cas à long terme. C'est en 1962 qu'est inscrite dans la Constitution, par référendum, l'élection du président de la République au suffrage universel direct. Une réforme qui structure, depuis, la vie politique.

1962, c'est aussi l'indépendance de l'Algérie, l'ultime chapitre de la décolonisation, la fin de l'empire. Après avoir régné des décennies durant sur des territoires qui s'étendaient de Hanoï à Dakar, la France est ramenée à ses frontières hexagonales. Elle ne peut plus compter que sur elle-même pour être un grand pays - et sur l'Europe, nouveau mythe compensatoire. C'est un changement radical de perspective.

« Copains » et « camarades »

1962, c'est enfin la naissance du "couple" franco-allemand, appelé à durer. C'est l'année où le chancelier Konrad Adenauer et le général de Gaulle se rendent visite pour préparer le traité de coopération, qu'ils signent le 20 janvier 1963 à l'Elysée. Lorsque le chancelier Adenauer traverse la capitale à son arrivée à Paris, le 2 juillet 1962, des cris fusent : "Oradour ! SS !" (Oradour-sur-Glane est cette commune où une division SS a massacré 642 civils en 1944). C'est dire si de Gaulle force l'inconscient national en proclamant que l'Allemagne est désormais une amie, un partenaire privilégié.

1962, millésime sous-estimé. Plus long en bouche que 1958. Moins "mousseux" que 1968. Les comparer, soupeser leurs mérites, ce n'est pas sacrifier à la tyrannie des millésimes, mais constater une évidence : il n'y a pas d'année qui vaille isolément, sans référence aux précédentes et aux suivantes.

1968 ne s'explique que par son contexte, les années 1960, marquées par trois événements majeurs : une croissance forte dont les grévistes de mai et juin revendiquent à cor et à cris les bénéfices ; une vigoureuse poussée démographique, dont l'université est la première à faire les frais ; et une remise en cause de l'autorité - de l'Église, de l'école, du père - dont de Gaulle est la victime symbolique en 1968 ("Dix ans, ça suffit !", crient les manifestants).

Apogée d'une décennie riche en bouleversements, 1968 n'est finalement qu'un maillon de la chaîne. La révolution des moeurs dont on lui prête la paternité s'étale sur vingt ans, de 1955, date des premiers débats sur le contrôle des naissances, à 1975, avec la loi Veil sur l'avortement. En passant par la légalisation de la pilule contraceptive, en 1967. Comparée à ces dates clés de l'histoire du féminisme, 1968 fait pâle figure. Il n'est guère question de l'émancipation des femmes en Mai, fertile pourtant en exigences. Le Mouvement de libération des femmes (MLF) ne naît que deux ans plus tard, comme un surgeon vaillant mais tardif.

L'éveil des baby-boomers ne date pas non plus de 1968. Leur cristallisation comme classe d'âge distincte de celle des adultes - une révolution historique, celle-là - remonte au début des années 1960. Avant d'être des "camarades", les baby-boomers ont été des "copains". Des fans de "Johnny" et de "Sylvie". Des auditeurs assidus de "Salut les copains !", l'émission phare d'Europe n°1. On pourrait multiplier les exemples qui plaident, comme ceux-là, pour un regard grand angle sur les années 1960 plutôt que pour un zoom sur la seule année 1968.

Bertrand Le Gendre



Publié dans : IDÉES - PENSER LE TEMPS PRÉSENT - Par alain laurent-faucon
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Enfin ! Quelqu'un qui a encore de l'audace et qui ose écrire ce que nous sommes quelques uns à penser ! De nos jours, le non conformisme et l'insolence ne sont plus de flamboyantes vertus ! Nous n'avons que des besogneux de l'intellect qui versent, toute honte bue, dans la flagornerie et les éloges afin de paraître intelligents et, surtout, afin de ne point trop avoir d'ennuis. Je parle de toi et tu parles de moi.

Même mes étudiant(e)s me désespèrent, qui pensent que les réseaux sociaux (sic) sont le nec plus ultra pour être connu et faire carrière. Ils entrent - insidieusement - dans le monde des courtisans, des esclaves, des larbins, des copains-coquins ... et de la position couchée ! Peu à peu ils deviennent tributaires du regard de l'autre, de l'image renvoyée, des propos rapportés, et si on ne les cite pas, si on ne parle pas d'eux, ils sont perdus. Pour emprunter à Maître Eckhart l'une de ses belles formules que je sors totalement de son contexte - l'être fini dans son rapport à l'infini - nous sommes en pleine "mendicité ontologique"; leur ego est leur faille et n'importe qui peut en jouer, et les blesser. 

On est loin du panache des mousquetaires, courses folles et mouchoirs de dentelle, de la désinvolture des hussards et de la Parisienne ! Tous ces petits marquis du Net, sans grâces ni talents, déjà gras du bulbe s'ils ne sont pas encore gras du bide - mais cela ne saurait tarder -, prennent leur nombril et celui de leurs potes pour le centre du monde. Toutefois, ces potes dont ils ont tant besoin pour paraître à défaut d'être, sont-ils de vrais amis ou d'utiles marche-pieds et faire-valoir ?

Fini le temps des Molière, des Léon Bloy, des Péguy, de ces gueulards qui ridiculisaient définitivement les imbéciles galonnés et n'hésitaient pas à qualifier de crétin un crétin. 

Alors, pour une fois que, dans cette vie intellectuelle morne et sans éclat où seule compte la pensée tiède et paresseuse, quelqu'un ose tenir des propos iconoclastes, qu'il soit, ici, remercié !

Mais attention : aucun(e) candidat(e) au moindre concours de la fonction publique ne pourra reprendre ce qu'a écrit Frédéric-Yves Jeannet, car – vous le savez hélas – pour être correcteur ou membre d'un jury, il faut avoir accepté de se courber pour passer sous les fourches caudines de ses pairs. Et être l'un des leurs.

Donc : l'audace, l'insolence, la désinvolture, le panache et l'absence de conformisme ne sont pas des vertus cardinales chez tous ces gens-là ! L'université et le monde des clercs c'est comme les réseaux ! On baise la main qu'on ne peut mordre. Et la courbette devient le mode de l'être dans un monde réduit à l'entre-soi. C'est encore une fois la répétition du même, jusqu'à l'écoeurement.




Jean-Marie Le Clézio ou le Nobel immérité


par Frédéric-Yves Jeannet, écrivain et professeur de littérature

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 19.10.08


Il n'est pas correct politiquement, me dit-on, de réfuter ou critiquer Le Clézio, tellement porteur, en ces temps de grande confusion, de bons sentiments, de nobles causes. Il fait donc l'unanimité. Or les bons sentiments et les causes justes ne produisent pas nécessairement de bonnes phrases, et la littérature n'appartient pas au domaine du sentiment.

Quelqu'un que je n'estime pas a publié en 1985 dans L'Express un article dont le sens était que le Nobel de cette année-là (Claude Simon) était une honte pour la littérature française. Entendons-nous sur le sens des mots. La France a produit depuis cinquante ans de grands écrivains (Gracq, Sarraute, Simon, Des Forêts, Blanchot, Duras, Butor, Pinget, Cixous, Michon, Ernaux, Bergounioux, et quelques autres), auteurs d'oeuvres universelles et reconnues comme telles. Elle exporte aussi un certain nombre d'auteurs français ou de langue française, publiés par des éditeurs parisiens, qui se vendent et se traduisent bien : Amélie Nothomb, JMG Le Clézio, Alexandre Jardin, bien d'autres. Ces auteurs franchissent sans encombre les frontières et véhiculent des idées plus ou moins honorables mais sont-ils pour autant nobélisables ? En quoi distinguez-vous, me dira-t-on, un grand écrivain d'un petit, ou d'un simple best-seller, et qui suis-je pour déclarer que Michon ou Cixous méritaient le Nobel alors que Le Clézio en est indigne ?

C'est en tant que professeur de littérature française que je souhaite m'exprimer ici, non comme écrivain. Ce qui distingue un "classique" d'un simple best-seller, c'est bien entendu l'universalité, l'originalité, la rupture novatrice que représente l'écriture du premier, et que ne possède pas le second. Ce n'est pas le nombre de résultats que l'on peut trouver sur Google qui définit l'universalité ou l'originalité d'un auteur. Amélie Nothomb, à cette aune, obtiendrait sans doute plus de résultats que Julien Gracq. Faut-il d'urgence corriger cette injustice et publier Nothomb dans la "Bibliothèque de la Pléiade" ?

Ce n'est pas non plus le nombre de langues dans lesquelles cet auteur a été traduit : on traduit plus Alexandre Jardin, qui s'en targue, que Mallarmé (qui n'est plus là pour s'en affliger ou en rire). Le Clézio, dont j'ai aimé les premiers livres, les seuls peut-être qui puissent correspondre à la définition de lui, qu'a donnée le comité Nobel comme auteur d'une oeuvre de "rupture", a pourtant toujours été un écrivain prolixe et bavard. A partir de 1980, il a écrit des best-sellers.

Les oeuvres littéraires qui comptent n'ont pas d'emblée un public conquis, elles creusent lentement leur ornière, font leur chemin. L'oeuvre de Marguerite Duras aura eu besoin de cinquante titres avant d'obtenir la reconnaissance générale avec L'Amant - mais n'obtint pas pour autant le prix Nobel. Ce qui fait l'universalité de Duras, c'est un ineffable, une phrase du type : "Chaque jour, on regardait ça : la mer écrite."

Ce qui fait l'universalité de Genet, c'est par exemple, dans cet autre incipit, un souffle d'épopée : "Les journaux qui parurent à la Libération de Paris, en août 1944, dirent assez ce que furent ces journées d'héroïsme puéril, quand le corps fumait de bravoure et d'audace." C'est la métaphore finale, la retombée bancale et bouleversante qui font qu'on a le sentiment de lire là du nouveau, comme le voulait Rimbaud. Comme pour le célèbre "Longtemps, je me suis couché de bonne heure" (de Proust), une certaine torsion de la syntaxe, un déhanchement, un incongru impromptu, un tremblement signalent le frémissement d'un style et l'acuité d'un regard.


Retour en arrière

 


Que l'on compare avec - encore au hasard, c'est le seul livre de Le Clézio qui se trouve ici sur un rayonnage accessible - l'incipit de L'Africain (2004) : "Tout être humain est le résultat d'un père et une mère." Est-on saisi, bouleversé ? Poursuit-on sa lecture, les phrases qui suivent ne valent guère mieux : "On peut ne pas les reconnaître, ne pas les aimer, on peut douter d'eux. Mais ils sont là, avec leur visage, leurs attitudes, leurs manières et leurs manies, leurs illusions, leurs espoirs, la forme de leurs mains et de leurs doigts de pied, la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux, leur façon de parler, leurs pensées, probablement l'âge de leur mort, tout cela est passé en nous." Seule surprise : "leurs manières et leurs manies", à cause d'une allitération originale basée sur un parallèle étymologique.

Il aura fallu sept lignes d'une énumération interminable, banale, prévisible, pour qu'on lève le sourcil avant de le laisser retomber. Comparons avec Sanctuaire de Faulkner : "From beyond the screen of bushes which surrounded the spring, Popeye watched the man drinking." ("D'au-delà de l'écran de buissons qui entourait la source, Popeye regardait l'homme en train de boire.") Ou La Faim de Knut Hamsun : "C'était au temps où j'errais, la faim au ventre, dans Christiana, cette ville singulière que nul ne quitte avant qu'elle lui ait imprimé sa marque." Le balancement classique de la phrase - même au filtre de la traduction -, sa condensation de l'unité de temps et de lieu en deux propositions, sa révélation rétrospective, qui annonce un flash-back, de la narration entière, bref, sa "rupture" avec l'incipit classique donnent à cette ouverture une marque indéniablement littéraire.

Le Clézio, qui défend le roman contre vents et marées, ferait bien de chercher à comprendre comment un roman est fait. Oui, la littérature est question de phrases. Car c'est bien ce qui distingue Bernard Pivot de Julien Gracq, et fait que le premier n'écrira jamais La Littérature à l'estomac, ne serait-ce que parce qu'il serait incapable de produire une telle métaphore, alors que le second n'aurait siégé pour rien au monde ni au jury Goncourt ni à l'Académie suédoise - qui ne vaut guère mieux que la française.

Le Nobel de Le Clézio fait rétrograder la littérature française de plusieurs décennies, et l'appréciation que fera le reste du monde de notre littérature, pourtant fertile, car on jugera à l'aune de l'Académie suédoise que ce qu'on a fait de mieux depuis Claude Simon est d'écrire qu'en effet, nous sommes tous le résultat d'un père et d'une mère.

 

Frédéric-Yves Jeannet


 

Remarque : Interrogé par le journal le Monde, l'écrivain a commis quelques réflexions dont la banalité vaut son pesant de grattons comme l'on dit à Lyon. Je pourrais en citer une ou deux, histoire de conforter les dires de Frédéric-Yves Jeannet, mais à quoi bon ?

Je voudrais surtout attirer l'attention de mes étudiant(e)s - j'en ai quelques uns que je fais travailler bénévolement depuis que j'ai arrêté tous mes cours à la fac - sur la nécessité de penser par soi-même avant de relever telle ou telle phrase pour espérer la recaser dans une dissertation de culture gé. Déjà, en soi, ce genre de démarche est totalement inutile, si celui ou celle qui relève une phrase ne la questionne pas au préalable. Mais, en rappelant cette banalité affligeante, je ressemble à Don Quichotte, je me bats contre des moulins à vent !

Pourtant, et cela est rare tant le doute fait partie de toute pensée en train de se faire – le fameux doute cartésien qui est la raison d’être du cogito -, pourtant, pour une fois, je sais que je suis dans le vrai : il ne s’agit pas, en effet, de lire beaucoup mais de bien lire, et bien lire c’est, à partir d’une réflexion, développer sa propre pensée, aiguiser son propre jugement.

Il est bien évident que le texte de Frédéric-Yves Jeannet peut être contesté – cf. ci-après une synthèse du Monde à ce sujet -, mais ce qui m’importe ici, c’est de vous inciter à lire autre chose que le convenable et le convenu, histoire de nourrir votre réflexion.

Mais avant de poursuivre, je voudrais m’arrêter un instant sur le commentaire de Lydie à propos de ce que j’ai dit sur les réseaux sociaux et lui répondre par la même occasion.


Commentaire de Lydie …

Grâce à votre site, la préparation au concours d'attaché territorial n'aura pas été du bachotage mais une réelle ouverture sur de nouveaux questionnements et de nouvelles réflexions ! Merci pour ce partage d'informations et quel plaisir de voir que des personnes comme vous sont capables de regarder avec humour et sans concession un sytème qui les a pourtant adoubé.

Néanmoins, je rejoins le pragmatisme de vos étudiants dans l'importance qu'ils accordent aux réseaux sociaux, car, avoir le concours, est une première chose auxquels les efforts et la chance peuvent certes permettre d'accèder ; en revanche, c'est bien souvent le réseau social qui constitue le sésame pour entrer dans le poste tant espéré. Non ? ? ?

Bonne continuation à vous et j'espère que ce site continuera encore longtemps d'exister.


… et réponse !

Je vous remercie infiniment pour votre commentaire si bienveillant et stimulant, et pour vos remarques si pertinentes et qui modulent, à juste titre, mon mouvement d'humeur à propos des réseaux sociaux.

D'autres étudiant(e)s m'ont également dit la même chose et je conviens du bienfondé de toutes ces mises au point. Et de la nécessité d'apporter quelques bémols à mes propos !

Simplement, mon mouvement d'humeur était dû au fait qu'il convient de savoir raison garder, en évitant - à la fois - une "instrumentalisation" des relations dites "amicales" et un risque de dérapage : celui qui consiste à ne plus préserver cette mise à distance - ou cette puissance d'écart - qui évite d'être sous l'emprise du regard de l'autre, du conformisme ambiant.

Car c'est bien là le danger de l'entre-soi, celui de devenir l'esclave du paraître, de vouloir à tout prix être conforme, de chercher sans cesse l'approbation des autres pour rester l'un des leurs, de souffrir éventuellement de leurs jugements ou de leur silence.

En aucun cas, il ne faut se justifier - car la justification est la pire des soumissions ... Même à l'oral d'un concours, il faut éviter de tomber dans ce piège ... Se justifier c'est, en effet, accepter de se soumettre au jugement de l'autre, et c'est perdre toute dignité ... Et ce n'est pas pour rien que, face à la police, dans un commissariat, il faille sans cesse se justifier, comme jadis face aux institutions religieuses ! Et de nos jours hélas, la précarité étant là, face aux travailleurs sociaux, assistantes sociales, référents RMI ou éducateurs.

Ces réserves faites - mais elles me semblent importantes - les réseaux sociaux permettent d'ouvrir des portes, de ne pas se sentir seul, d'avoir d'éventuels conseils, etc. Grâce à ces réseaux [1], certains de mes étudiant(e)s ont effectivement pu entrer en contact avec des candidat(e)s ou des aîné(e)s qui préparent ou qui ont préparé tel ou tel concours, qui veulent intégrer ou qui ont déjà intégré telle ou telle grande école ou administration ...


 

NOTES :

 
[1] Notamment les mafias d'école, des sites participatifs comme « Prépa' Concours Attaché Territorial » ou des réseaux comme Facebook pour ne citer que le plus connu d'entre eux, etc.

 

Pour conforter les observations de Lydie et de mes étudiant(e)s - même si j'avoue que ces « réseaux sociaux » m'horripilent ! -, voici un article tiré du Courrier International à propos de l'élection présidentielle et de l'importance de ces fameux réseaux. Article que j'ai découvert - il faut toujours, et c'est le prof qui parle, citer ses sources et reconnaître ses dettes ! - grâce au blog  http://expressionbts.canalblog.com/ 

Avant que vous ne lisiez cet article, je voudrais néanmoins apporter quelques précisions sur mes prises de position concernant cet entre-soi et cette pensée molle qui cherche l'adhésion de la tribu des mêmes, en citant des extraits d'une chronique de Jean-Michel Dumay parue dans le Monde du dimanche 16, lundi 17 novembre 2008. Le journaliste note que « dans la Nouvelle revue de psychosociologie (n° 6), le sociologue Eugène Enriquez fait ainsi le constat d'un monde devenu progressivement « sans transgression » une fois passé le hoquet des années 1965-1980 qui virent l'ordre social et moral hué et remis en cause [...] ». Et le journaliste d'ajouter : « La capacité de provocation (qu'incarnaient par exemple autrefois des vagues comme le dadaïsme ou le surréalisme) est en berne. Tout comme la capacité de dérision. Et rares sont les êtres de conviction prêts à prendre des risques. »

Et ce n'est pas dans le huis clos des réseaux sociaux que l'on pratique l'insolence, la dérision ou la transgression, car c'est le monde de la pourliche comme dirait Jésus la Caille ! Et de la « servitude volontaire » - faudrait vraiment relire La Boétie !

 

 

 

Courrier International

http://www.courrierinternational.com/

22 octobre 2008


ÉLECTION AMÉRICAINE

De l'importance d'avoir des amis sur Facebook


La campagne se déroule aussi sur Internet, un média qui fournit aux experts une masse de données sur les préférences et le comportement des électeurs. Reste à savoir les exploiter.


La première véritable "élection Internet" a produit une abondance de statistiques qui submerge les accros de la politique, habitués à mesurer le succès d'une campagne en se fondant sur des méthodes plus traditionnelles comme les sondages et les fonds récoltés. "C'est sans précédent", confie Kevin Wallsten, 31 ans, professeur de sciences politiques à l'université d'Etat de Californie à Long Beach. "Nous n'avons pas vraiment la capacité de gérer tout ça."

Parmi le foisonnement de nouvelles données : Barack Obama, le candidat démocrate, compte près de quatre fois plus d'amis sur le réseau social Facebook que John McCain, son adversaire républicain. Les spots en ligne du candidat démocrate ont dans l'ensemble attiré davantage de spectateurs, mais chaque spot de McCain a attiré plus de spectateurs en moyenne.

Ces chiffres sont-ils utiles ? Christine Williams, professeur de sciences politiques à l'université Bentley à Waltham, dans le Massachusetts, pense que oui, en particulier en ce qui concerne la campagne pour l'investiture, quand les candidats potentiels se battent pour sortir du lot.

Par exemple, l'une des grandes différences entre les performances de Barack Obama et de Hillary Clinton pendant la course à l'investiture démocrate, c'est que le premier obtenait de meilleurs résultats dans les caucus. Ces scrutins de base nécessitent davantage d'interaction avec les électeurs pour les convaincre d'une part de voter, d'autre part d'assister aux longs débats publics.

La victoire d'Obama dans l'Iowa a stupéfié les experts du parti et bouleversé la course à l'investiture démocrate. "Si on avait pris plus au sérieux les chiffres que réalisait Obama sur Facebook, on n'aurait pas été aussi étonné quand il a remporté le caucus de l'Iowa", explique Christine Williams. Elle a en effet constaté que les candidats qui avaient le plus d'amis sur Facebook et étaient les plus cités dans les blogs avant les caucus – ce qui était le cas d'Obama – recueillaient la majorité des voix.

Quel que soit le résultat de l'élection, les politologues estiment que cela changera la manière dont les gens reçoivent les données générées par Internet. Il existe déjà sur la Toile un secteur appelé "analyse web" dont on commence à peine à comprendre l'utilité dans les campagnes politiques. TubeMogul, un cabinet d'analyse web d'Emeryville, en Californie, a étudié depuis avant les primaires le nombre de fois où les spots de campagne officiels sont vus par jour. Depuis le début de l'année, les spots du camp Obama ont attiré davantage de spectateurs pendant 93 % des jours mais une vidéo de l'équipe McCain est passée en tête pendant quelques jours début août – celle qui se moquait de la célébrité d'Obama en associant ce dernier à Britney Spears et Paris Hilton.

Ce qui est peut-être plus utile pour les équipes de campagne et les experts, c'est de savoir qui regarde ces spots. Pour cela, on peut entre autres regarder qui fait des commentaires sur les sites comme YouTube. Si ce sont des commentateurs masculins en majorité qui regardent les spots des deux candidats, Barack Obama attire un pourcentage de femmes nettement plus élevé que John McCain, selon TubeMogul, ce qui illustre le poids du sénateur de l'Illinois auprès des femmes. Si regarder une vidéo témoigne d'un certain intérêt, se déclarer partisan d'un candidat sur la page Facebook ou MySpace, un autre réseau social, de celui-ci implique un degré d'engagement plus élevé – et peut-être un premier pas vers une participation active à la campagne.

Même les recherches sur Google sont instructives, confie Nate Silver, dont FiveThirtyEight, un site pro-Obama, a conquis un public pour son utilisation novatrice des données des sondages. Ces recherches, comme les primaires de l'Iowa et du New Hampshire, constituent un premier indicateur de la force d'un candidat. L'absence de recherches Google sur le candidat républicain Rudolph Giuliani laissait entendre qu'il "ne faisait pas parler de lui sur la Toile. C'était un bon indicateur de sa fin", explique M. Silver.

The Wall Street Journal

 

Voici, maintenant, un certain nombre de critiques concernant la charge de Frédéric-Yves Jeannet - critiques publiées dans le "Courrier des lecteurs" du quotidien le Monde et résumées par la médiatrice Véronique Maurus. Comme vous pourrez le constater par vous-même, les critiques sont plutôt courtes - au sens d'étriquées, superficielles - et s'attaquent souvent à la personne, la sommant de se justifier, de dire d'où elle parle. Encore et toujours surgit le mode inquisitorial, à défaut d'engager un véritable débat. On ne discute pas, on invective celui qui pense mal, c'est-à-dire pas comme nous. Et l'on reste dans le registre du même. Eh oui ! nous sommes loin de l'insolence des revues et magazines littéraires des années 1930 - ou de celle des hussards et de la Parisienne. Mais qui connaît les hussards et la Parisienne ? « Il faut savoir désespérer jusqu'au bout », disait Roger Nimier. Et d'abord savoir désespérer de soi, cela s'entend !



Querelle littéraire


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.08.


Les querelles littéraires alimentent d'ordinaire fort peu le "Courrier des lecteurs". Non par manque d'intérêt, mais parce qu'il semble admis qu'en la matière tout jugement est par nature subjectif. L'émotion provoquée par la diatribe de Frédéric-Yves Jeannet, écrivain et professeur de littérature, est donc tout à fait inhabituelle. Publiée en pages "Débats" (dans l'édition datée 19-20 octobre), sous le titre : "Jean-Marie Le Clézio ou le Nobel immérité", elle critiquait amèrement l'oeuvre de Le Clézio, le comparant à d'autres écrivains jugés plus "universels", et concluait que son Nobel faisait "rétrograder la littérature française de plusieurs décennies".

Les lecteurs n'ont pas apprécié - c'est un euphémisme. Et ils l'ont écrit, abondamment. Depuis une semaine, c'est un flot continu de messages navrés, en général fort bien tournés, pesés, argumentés, parmi lesquels il est difficile de faire un choix - ceux que nous n'avons pas cités ici faute de place nous excuseront.

"Il y a au moins une bonne question dans cette tribune : "... qui suis-je pour déclarer... que Le Clézio est indigne du Nobel de littérature ?" On se le demande en effet, relève Henri Bonnafoux (Saint-Didier-au-Mont-d'Or, Rhône). F.-Y. Jeannet souligne qu'il s'exprime en tant que professeur de français : avec de tels commentaires, on ne s'étonnera pas que le goût de la chose écrite ne régresse. Je suis un passionné de Gracq et de Duras (...), pour ne citer que ces deux auteurs qui trouvent grâce au nom du censeur. Est-ce pour autant une justification pour jeter l'anathème sur un auteur qui a, entre autres, le mérite d'amener les jeunes à la lecture. Erik Orsenna a dit, en substance, que toute littérature est bonne qui amène à la lecture : je suggère que M. F.-Y. Jeannet en prenne de la graine !"

"Avez-vous jamais lu Frédéric-Yves Jeannet ? Moi pas. Ou en tout cas pas jusqu'à ce matin..., ajoute Antoine Desforges (Neuilly, Hauts-de-Seine). Le monsieur qui me parlait me démontrait à quel point j'étais dans l'erreur en appréciant le Nobel de Le Clézio (...). Il ne parlait pas de n'importe où. "C'est en tant que professeur de littérature française que je souhaite m'exprimer ici, non comme écrivain", nous écrit-il. Là il n'y a plus rien à dire ! C'est l'argument d'autorité. Si c'est le prof qui parle... (...). Le côté amusant de l'affaire, c'est que, étant allé chercher quelques lumières sur l'oeuvre littéraire de F.-Y. Jeannet, j'ai découvert qu'il avait coécrit avec deux des nobélisables qu'il nous propose à la place de cet imposteur de Le Clézio. Drôle, non ?"

Cette question, souvent posée dans le courrier est légitime. Frédéric-Yves Jeannet est en effet un écrivain tout à fait honorable mais confidentiel, connu des seuls milieux littéraires d'avant-garde. En vingt ans, il a été mentionné dix fois dans nos colonnes, et son oeuvre a bénéficié de quatre critiques : pour une autobiographie (Cyclone, Le Castor astral, 1997), une anthologie de Michel Butor (De la distance, Le Castor astral, 2000), un livre d'entretiens avec Annie Ernaux (L'Ecriture comme un couteau, Stock, 2003), et un autre avec Hélène Cixous (Rencontre terrestre, Galilée, 2005). Il a enseigné par ailleurs la littérature en Nouvelle-Zélande.

La faible notoriété de l'auteur ne suffit pas à disqualifier son texte. Les pages "Débats" ne sont pas réservées aux célébrités. Elles sont également ouvertes à des inconnus, souvent spécialistes d'un domaine. Visant à nourrir ou créer le débat public, ces pages accueillent aussi des opinions provocatrices, allant à contre-courant du consensus, pourvu qu'elles soient solidement argumentées. C'est ici que le bât blesse car, de l'avis unanime de nos lecteurs, la critique virulente de M. Jeannet n'était pas à la hauteur de ses ambitions.

"Quant au contenu de l'offensive, j'y relèverai les choses suivantes qui la disqualifient de fond en comble, explique, parmi d'autres, l'écrivain Michel Rio. Une erreur de logique. A savoir une corrélation fausse entre best-seller et mauvais livre, insuccès et bon livre. En vérité, toutes les combinaisons sont possibles (...). Une aberration sur la définition du terme "universalité" d'une oeuvre. Selon moi, c'est sa capacité de traiter de la condition de notre espèce sans aucune frontière de temps, d'espace ou de savoirs. Pour Jeannet, il s'agit, explicitement d'"ineffable", de "torsion de la syntaxe", de "déhanchement", d'"incongru impromptu", de "frémissement d'un style" (...). Je ne vois pas bien ce que ces pauvretés rhétoriques floues ont à voir avec une quelconque universalité (...). Deux petites scélératesses. La première : résumer une oeuvre en isolant une phrase hors contexte (...). La seconde : coincer la chair littéraire de Le Clézio entre deux tartines de pain industriel Nothomb et Jardin (...). Enfin, Le Clézio m'apparaît comme un homme libre. Connu et libre, ou plutôt connu mais libre. A l'époque de la dictature médiatique, c'est au moins aussi rare qu'un écrivain."

N'ayant pour lui ni une légitimité évidente ni un raisonnement imparable, ce texte pose donc une autre question : comment est-il arrivé là ? Derrière elle, pointe le soupçon d'une cabale littéraire. "Par quelle voie tortueuse le pavé anti-Le Clézio de F.-Y. Jeannet a-t-il abouti en page 18 du Monde ?", demande Thierry Follain (Paris). "Pourquoi avoir ouvert vos colonnes à ces accusations fielleuses ? Et sous un titre si péremptoirement affirmatif qu'il en est risible", renchérit Dominique Sizun (Paris). "A qui donc profite cette laborieuse dissertation ?, s'interroge Charles Grubner (courriel). On est tenté de répondre : à un clan de nobliaux encore trop petits pour être nobélisables et qui font un "coup de com", pour faire croire qu'ils le sont."

Rassurons nos lecteurs : le texte de M. Jeannet est arrivé au Monde par les voies les plus courantes. L'auteur l'a expédié par courriel à 90 personnes, dans l'espoir qu'il serait publié quelque part. Un membre de la rédaction l'a reçu et transmis aux responsables des pages "Débats", Gérard Courtois et Nicolas Weil, qui l'ont retenu, notamment pour son actualité et son caractère provocateur.

Le fait que Le Monde ait publié, le jour de l'annonce du Nobel, deux pages entières et un éditorial signé de son directeur saluant ce prix, montre assez que cette opinion ne représentait en rien celle de la rédaction. Le journal a d'ailleurs publié, le 25 octobre, un texte de l'écrivain Alain Mabanckou qui répond à Jeannet et rétablit l'équilibre. Le débat a donc été lancé. Etait-il bien utile ?

Véronique Maurus

  
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« Moins la Toile est adossée à des médias indépendants, note Caroline Fourest, plus les internautes s'habituent à s'informer sur le mode de la rumeur et du complot. »

« Quand l'image, la pipolisation, l'anecdotique, la petite phrase dominent, il reste peu de temps pour aborder le fond », constate-t-elle aussi avant de diagnostiquer les maux dont souffre le système de l'information :


«  vidéocratisation - concentration - précarisation - contraction ».

 

D'abord, « le triomphe de l'image sur l'écrit favorise le fait divers, le personnel et l'émotion au détriment de l'analyse, du recul et de la confrontation d'idées ».

Ensuite, « l'autre talon d'Achille de l'information tient à la précarisation du métier de journaliste, très souvent pigiste ou pressé par le temps. Des conditions de travail qui ne facilitent ni l'enquête ni la prise de recul, alors que l'information va plus vite que la réflexion ».

Puis, « le danger pour la presse, c'est sans doute la contraction, - ce rétrécissement de l'espace-temps et de l'espace disponible pour aborder un sujet. Notamment parce qu'une génération habituée à l'image, à zapper, à chater sur MSN souffre d'un temps de concentration bien inférieur à celui de ses aînés. Même au coeur de la presse écrite, la dictature du court asphyxie la complexité ».

Enfin, « la concentration des médias, souvent dénoncée, vit un tournant. Le fait que plusieurs grands médias appartiennent à des quasi "frères" du président renforce le potentiel aléatoire de la démocratie d'opinion ».


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Intitulé Paul ou les ambiguïtés, l'essai de Jean-Michel Rey souligne « l'étrange actualité » de l'apôtre et désigne son legs majeur : « La pensée paulinienne imprègne toute notre conception de la politique ; elle en organise, le plus souvent à notre insu, les principales articulations ».

Ramassant la démonstration de l'auteur en quelques phrases bien senties, le journaliste du Monde, Jean Birnbaum, note : « Que l'on soit réformiste ou révolutionnaire, que l'on souhaite une douce mutation ou une transformation radicale, nous sommes incapables de dire la nouveauté autrement que sur un mode violent : une conversion absolue, où l'accueil de l'inédit appelle non seulement une émancipation à l'égard du passé, mais, bien plus, le congé donné à tout ce qui était là avant, le désaveu de l'antérieur, la négation du précédent ... »

« Nous envisageons toujours le changement comme une rupture brutale par rapport à une époque considérée comme dépassée, défaillante, et dont la seule dignité consisterait à avoir esquissé notre glorieux présent. On aura reconnu, ici, le modèle propre aux philosophies de l'histoire, le prototype des idéologies progressistes, la matrice des plus redoutables dialectiques. Inaugurer c'est discréditer ; fonder c'est mettre à l'écart ; chaque coup d'envoi est d'abord un coup de force. »


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La pensée de saint François d'Assise est d'autant plus pertinente de nos jours, note le journaliste du Monde, Nicolas Offenstadt, que « tout le propos du livre très profond de Giacomo Todeschni est de montrer comment, à partir des réflexions sur la pauvreté, la pensée franciscaine a contribué à façonner le langage et les pratiques économiques de l'époque, en particulier à propos du marché. »

« Du théologien languedocien Pierre de Jean Olivi, au XIIIe siècle, à Bernardin de Sienne, au XVe, les adeptes de la pauvreté volontaire ont élaboré une éthique économique qui légitime le rôle des marchands dans la cité comme experts de l'échange et de la mesure des valeurs, et fait de la juste circulation des richesses, contre ceux qui voudraient les accumuler, une vertu chrétienne et civique. »


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Dans Morale et chaos. Principes d'un agir sans fondement, Pierre Caye propose, selon le journaliste du Monde, Roger-Pol Droit, « une analyse de fond du monde contemporain, impressionnante par son acuité et son ambition. Cette lecture exigeante, voire difficile, donne le sentiment très vif que quelque chose d'important et de neuf se joue dans cet effort singulier pour trouver des issues à nos impasses ».

Que se passe-t-il, en effet, de nos jours pour que l'on soit peut-être obligé de repenser l'agir ? « Aux cataclysmes de fin du monde, écrit Roger-Pol Droit, s'est substituée la permanente incertitude des sociétés complexes.  »

« Pour nous, le chaos n'a plus le visage des destructions totales. Ses traits sont devenus ceux de l'imprévisible, du flou permanent, du désordre installé.

« Dès lors, comment agir ? Comment penser, philosophiquement, les règles possibles de l'action dans un monde immaîtrisable ? Et quelle place reste à l'homme dans un tourbillon qu'il subit mais ne peut habiter ? »

C'est à de telles interrogations que tente de répondre le philosophe Pierre Caye, en avançant que :


« penser consiste moins à poser des questions qu'à déplacer les questions que l'on pose ».


A méditer !

Non seulement il faut questionner le sujet de toute dissertation de culture générale, mais il faut aussi questionner le questionnement, et déplacer parfois les questions en les posant autrement. 





REVUE DE PRESSE




La démocratie des cerveaux disponibles


par Caroline Fourest


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 05.12.08.


Une information généraliste simplifiée rejaillit nécessairement sur l'offre politique. Quand l'image, la pipolisation, l'anecdotique et la petite phrase dominent, il reste peu de temps pour aborder le fond. Certains politiques font avec. La nouvelle génération est même taillée sur mesure pour répondre aux besoins de ce qu'Olivier Duhamel appelle la "vidéocratie". D'autres, moins sexy, sont sans doute voués à être inaudibles, malgré leur compétence. A droite, Nicolas Sarkozy forme un étonnant mélange de talent médiatique et de révolution idéologique clivante. Pour l'instant, cet homme ou cette femme ne dispose pas d'un leadership à gauche. Aux Etats-Unis, le miracle existe. Les démocrates ont su choisir un candidat qui correspond aux besoins du récit médiatique tout en portant une proposition politique étayée. En l'absence de ce leader providentiel, la bataille à gauche sera difficile. Puisqu'il est impossible de renverser ce système sans d'abord y participer. Tout se joue dans les interstices du système de l'information, dont la crise peut se résumer en quatre "ion" : vidéocratisation - concentration - précarisation - contraction.

Le triomphe de l'image sur l'écrit favorise le fait divers, le personnel et l'émotion au détriment de l'analyse, du recul et de la confrontation d'idées. Mais avec un peu de talent, le goût pour l'image peut être mis au service de l'esprit critique grâce à la satire et à l'impertinence. A condition de vouloir effectivement fortifier cet esprit critique et non conforter certaines pulsions infantiles, bêtes et méchantes. D'où la division au sein de la presse satirique, entre, d'un côté, celle qui veut vivifier la démocratie et, de l'autre, celle qui s'en moque, voire celle qui la vomit.

L'autre talon d'Achille de l'information tient à la précarisation du métier de journaliste, très souvent pigiste ou pressé par le temps. Des conditions de travail qui ne facilitent ni l'enquête ni la prise de recul, alors que l'information va plus vite que la réflexion. Le danger pour la presse, c'est sans doute la contraction. Entendez ce rétrécissement de l'espace-temps et de l'espace disponible pour aborder un sujet. Notamment parce qu'une génération habituée à l'image, à zapper et à chater sur MSN souffre d'un temps de concentration bien inférieur à celui de ses aînés. Même au coeur de la presse écrite, la dictature du court asphyxie la complexité. Seule la presse gratuite, criblée de grandes photos, tire son épingle du jeu.

La concentration des médias, souvent dénoncée, vit un tournant. Le fait que plusieurs grands médias appartiennent à des quasi "frères" du président renforce le potentiel aléatoire de la démocratie d'opinion. Ce lien incestueux n'est relativisé que par le fait qu'il existe encore quelques grands médias capables de véhiculer un message critique à l'égard de la parole officielle. Qu'en sera-t-il à l'issue de la réforme de l'audiovisuel public voulue par le président ? Au lieu de se montrer rassurant et de veiller à une meilleure séparation des pouvoirs politiques et médiatiques, il dit vouloir mettre fin à "l'hypocrisie" en nommant directement le président de France Télévisions. Son obligé sera-t-il au service du gouvernement ou de l'esprit public ? De deux choses l'une. Soit la réforme engagée permet en effet aux chaînes publiques de trouver un équilibre entre intérêt et qualité grâce à un financement ambitieux et pérenne. Soit la télévision publique du futur sera institutionnelle à en mourir d'ennui et perdra toute attractivité au profit des chaînes privées. Privée d'audience, son financement sera devenu difficilement justifiable (surtout en période de crise), et des politiques pourront alors envisager une privatisation totale du paysage audiovisuel français. Les téléspectateurs qui voudront fuir le divertissement tous azimuts iront grossir les rangs de ceux qui auront déjà fui le retour de l'ORTF, et tous se retrouveront sur le Web. Pour le meilleur et pour le pire.

Le meilleur, c'est lorsque des journalistes trouvent sur la Toile l'espace dont ils manquent dans leurs journaux et à la télévision pour développer ou compléter. La révolution numérique, celle des podcasts, offre aussi la possibilité de s'abonner aux émissions favorisant la complexité et de les écouter à n'importe quelle heure de la journée. A condition que ces programmes existent encore. Le numérique, via la TNT, permet la démultiplication des médias et donc d'espérer lutter contre la concentration. Mais ce morcellement de l'audience a un coût, celui de rendre plus difficile un récit commun et donc des valeurs communes. Sur le Web, chacun lit ce qu'il veut entendre. La démocratie s'en ressent. Moins la Toile est adossée à quelques grands médias indépendants et crédibles capables de maintenir cet espace critique commun, plus les internautes s'habituent à s'informer sur le mode de la rumeur et du complot.

Le problème n'est pas tant l'offre que la demande. Apprendre à se méfier de la désinformation tout en recherchant en priorité des programmes stimulants suppose d'apprendre aux nouvelles générations à décrypter et à trier dans la masse d'informations qui les submerge. Voilà qui exigerait une refonte de l'éducation nationale, tournée vers la philosophie, le commentaire de texte et l'analyse de discours. Mais peut-on attendre une telle révolution de la part de ceux qui, parmi les politiques, savent le mieux tirer profit de cette somnolence de l'esprit critique ?

Caroline Fourest, essayiste et rédactrice en chef de la revue ProChoix



Paul, la révolution en bégayant


"Paul ou les ambiguïtés", de Jean-Michel Rey


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 05.12.08.

Jean-Michel Rey souligne l'« étrange actualité » de l'apôtre sur la scène politique occidentale


En Occident, à chaque fois que la politique est à bout de souffle, dès qu'elle connaît un passage à vide, il lui faut repasser par la case départ - c'est-à-dire par la station saint Paul. Au lendemain de la première guerre mondiale, par exemple, la scène intellectuelle allemande fut le théâtre d'un intense débat autour de "l'apôtre des nations", ce juif converti qui a structuré la doctrine chrétienne : pour penser l'origine de l'Etat ou les impasses de la démocratie, le théologien Karl Barth et le juriste Carl Schmitt confrontaient leurs lectures de l'Epître aux Romains. Et aujourd'hui, alors que la conscience européenne est de nouveau en crise, les philosophes du Vieux Continent se cramponnent comme ils peuvent à l'héritage paulinien.

De l'Italien Giorgio Agamben au Français Alain Badiou en passant par le Slovène Slovène Slavoj Zizek, les théoriciens qui essaient de retrouver un horizon d'émancipation empruntent souvent un très vieux sentier, à l'entrée duquel on peut lire : "chemin de Damas". Dans un récent article de la New-York Review of Books, l'historien américain Mark Lilla moquait ce "moment paulinien de la gauche européenne" : il y a vingt-cinq ans, ironisait-il, les étudiants révoltés discutaient du "châtiment corporel" selon Michel Foucault ; désormais, allez vous balader dans les couloirs de telle ou telle université, et vous verrez nos jeunes rebelles disserter sur les Epîtres de saint Paul ...

En ce sens, l'essai de Jean-Michel Rey vient à point nommé. Intitulé Paul ou les ambiguïtés, il souligne "l'étrange actualité" de l'apôtre et désigne son legs majeur : "La pensée paulinienne imprègne toute notre conception de la politique ; elle en organise, le plus souvent à notre insu, les principales articulations", écrit Rey. De quoi s'agit-il ? De quelques mots, deux ou trois formules qui ont marqué à jamais notre manière de nommer l'avenir et sa séparation avec l'ancien temps. Que l'on soit réformiste ou révolutionnaire, que l'on souhaite une douce mutation ou une transformation radicale, nous sommes incapables de dire la nouveauté autrement que sur un mode violent : une conversion absolue, où l'accueil de l'inédit appelle non seulement une émancipation à l'égard du passé, mais, bien plus, le congé donné à tout ce qui était là avant, le désaveu de l'antérieur, la négation du précédent...

Nous envisageons toujours le changement comme une rupture brutale par rapport à une époque considérée comme dépassée, défaillante, et dont la seule dignité consisterait à avoir esquissé notre glorieux présent. On aura reconnu, ici, le modèle propre aux philosophies de l'histoire, le prototype des idéologies progressistes, la matrice des plus redoutables dialectiques. Inaugurer c'est discréditer ; fonder c'est mettre à l'écart ; chaque coup d'envoi est d'abord un coup de force. Voilà saint Paul : "un discours qui sépare en toute netteté le présent du passé et qui, en même temps, fait apparaître dans sa vérité ce que ce passé ne pouvait pas reconnaître, ce qu'il était incapable de comprendre - son aveuglement ou son refus d'admettre les formes de la nouvelle réalité".

Pour saisir la postérité d'un tel schéma, que les esprits d'Occident, "et ceux-là mêmes qui se croient sans rapport aucun avec la théologie ou avec le christianisme", n'en finissent plus d'ânonner, Jean-Michel Rey mobilise quelques théologiens, à commencer par le regretté Stanislas Breton. Il cite également certains théoriciens de la refondation sociale, qui voyaient en saint Paul un génial précurseur : Henri de Saint-Simon, Pierre Leroux, Edgar Quinet ... Mais il s'en remet surtout aux écrivains et à ce qu'ils ont dit de l'apôtre. Avec Rousseau, Hugo ou Valéry, il interroge la singularité d'une langue charnelle, charmeuse, qui permet à tout un chacun de se bricoler son propre Paul. A un philosophe comme Locke, Rey emprunte encore ses remarques sur le rythme formel des Epîtres : leur division en versets les offre à lire comme autant d'aphorismes, de fragments éclatés, permettant ainsi aux dogmatiques de fabriquer un apôtre à leur convenance.

Mais davantage que l'éparpillement, précise l'auteur, c'est son aspect répétitif qui donne au discours paulinien une telle puissance de séduction. Cette parole insistante, rageusement assertive, que nous n'avons cessé de relancer depuis qu'elle a été proférée, sonne elle-même comme une parole de bègue. Bossuet ne notait-il pas que les beaux esprits ont appris "à bégayer humblement dans l'école de Jésus-Christ, sous la discipline de Paul" ? Renan posait lui aussi la question : "Le style de saint Paul (...), qu'est-il, à sa manière, si ce n'est l'improvisation étouffée, haletante, informe, du "glossolale" ? (...). On dirait un bègue dans la bouche duquel les sons s'étouffent, se heurtent et aboutissent à une pantomime confuse, mais souverainement expressive."

Paul, pauvre dans l'expression, mais suscitant une infinie richesse de commentaires ; Paul, écrivant à peine, mais toujours repris, cité, plagié, pillé : en spécialiste de la littérature, en fin connaisseur de la psychanalyse aussi, Jean-Michel Rey écoute le discours de l'apôtre. Il repère ses failles sans les nommer, distingue ses non-dits, énonce simplement leurs effets. Quand le silence s'installe, il tend l'oreille, dans l'espoir de saisir tel vertige, tel refoulé : "Ce qui a fasciné, le plus souvent, ce serait cette extrême virulence de la négation qu'on trouve à l'oeuvre chez l'apôtre. On a le sentiment pourtant que, parfois, apparaît en filigrane chez Paul la redoutable question du prix à payer pour une telle fondation, pour un tel escamotage d'un passé passablement encombrant. Une question qui concerne évidemment toute institution..."

Page après page, Jean-Michel Rey tourne donc autour des mêmes phrases, des mêmes mots, et cet essai aussi bref qu'élégant prend lui-même une tournure ruminante. Ainsi peut-il exhiber la façon dont saint Paul ventriloque le discours politique en Occident. Ressassant le ressassement, Rey montre comment nos désirs de rupture demeurent hantés par cet universel bégaiement.

Jean Birnbaum

PAUL OU LES AMBIGUÏTÉS de Jean-Michel Rey. Ed. de l'Olivier, "Penser/Rêver", 178 p., 13 €.



Quand le saint parle au présent


Alain Badiou

"Pour moi, Paul est un penseur-poète de l'événement, en même temps que celui qui pratique et énonce des traits invariants de ce qu'on peut appeler la figure militante. Il fait surgir la connexion, intégralement humaine, et dont le destin me fascine, entre l'idée générale d'une rupture (...), et celle d'une pensée-pratique, qui est la matérialité subjective de cette rupture."

Slavoj Zizek

"Une fois établies la mort et la résurrection du Christ, Paul s'attaque à sa véritable entreprise, qui est une entreprise léniniste, l'organisation du nouveau parti appelé communauté chrétienne... Saint Paul léniniste : Paul ne fut-il pas, comme Lénine, le grand "organisateur" et, comme tel, calomnié par les partisans du christianisme-marxisme des origines ?"

Giorgio Agamben

"Restituer Paul à son temps messianique signifie avant tout pour nous tenter de comprendre à la fois le sens et la forme intérieure d'un temps que Paul définit comme (...) "le temps de maintenant" - et seulement alors se demander de quelle manière quelque chose comme une communauté messianique est réellement possible."

Jean-Claude Milner

"Apprivoisés jusqu'au tréfonds de leur entendement, les esprits forts comme les esprits faibles ne s'embarrassent plus guère. Quand ils parlent d'universel, toutes les objections doivent s'évanouir, seraient-elles les mieux fondées en raison ou en fait ; tous dépendent de Paul de Tarse, mais les plus nombreux ne savent ni en quoi ni comment ; certains, plus rares, le citent, mais à des fins contraires à ce qu'il visait."



Modernité de François d'Assise


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 05.12.08.

L'étonnante vitalité éditoriale des travaux sur le « Poverello »


Parmi les grandes figures du Moyen Age, François d'Assise (1182-1226) est assurément l'une des plus vivantes aujourd'hui. Le marchand devenu ermite charismatique, qui fit de la pauvreté une valeur cruciale de sa communauté, inspire autant la pensée sociologique que la scène théâtrale.

En outre, la famille franciscaine compte encore de nombreux membres. Thaddée Matura, frère mineur et savant, évoquant ainsi les tâches actuelles de ces communautés, peut écrire : "Nous sommes, je crois, le seul groupe dans l'Eglise où le rapport au fondateur est central, très affectif, avec les dangers que cela suppose" (François d'Assise. Héritage et héritiers huit siècles après, Cerf, 130 p., 13 €). A l'approche du huitième centenaire de la reconnaissance de la fraternité par le pape Innocent III (1209), les études consacrées au saint montrent leur vitalité.

Bien des images qui ont façonné cette riche postérité proviennent du recueil des faits et miracles du "Poverello" et de ses premiers compagnons, les "petites fleurs", les Fioretti, qui ont transmis des historiettes bien connues. Ainsi de la rencontre du pauvre d'Assise et du loup de Gubbio : au contact du saint, cet animal enragé perd toute agressivité et en vient à faire la paix avec les citadins. Les historiens savent depuis longtemps que ces Fioretti sont l'adaptation en italien d'un original latin, lequel n'avait jamais été traduit en français.

C'est désormais chose faite, sous l'égide de Jacques Dalarun. Ces Actes du bienheureux François et de ses compagnons, composés vers 1327-1341, inaugurent une nouvelle collection aux éditions du Cerf, "Sources franciscaines", qui annonce la reprise de tous les textes fondateurs. Cette série proposera bientôt un deuxième morceau de choix : une nouvelle édition des vies de François écrites par Thomas de Celano. Ce témoin fondamental y raconte l'anecdote suivante : l'afflux des visiteurs auprès des frères épuise les ressources, ce qui inquiète le vicaire de François, Pierre de Catane. Ce dernier demande alors à pouvoir se servir des biens des novices. François refuse et lance : "Dépouille donc plutôt l'autel de la Vierge et supprimes-en les garnitures. Crois-moi : elle sera bien plus contente de voir l'Evangile de son fils observé et son autel dépouillé, que son autel orné et son Fils déprécié."

Ce récit exemplaire illustre quelques traits cruciaux de l'"économie franciscaine" : le lien entre la pauvreté et la circulation des richesses. Tout le propos du livre très profond de Giacomo Todeschini, qui rapporte l'anecdote, est de montrer comment, à partir des réflexions sur la pauvreté, la pensée franciscaine a contribué à façonner le langage et les pratiques économiques de l'époque, en particulier à propos du marché. Du théologien languedocien Pierre de Jean Olivi, au XIIIe siècle, à Bernardin de Sienne, au XVe, les adeptes de la pauvreté volontaire ont élaboré une éthique économique qui légitime le rôle des marchands dans la cité comme experts de l'échange et de la mesure des valeurs, et fait de la juste circulation des richesses, contre ceux qui voudraient les accumuler, une vertu chrétienne et civique.

En conclusion, Todeschini souligne que les positions économiques des Réformés, qui ont suscité la fameuse thèse de Max Weber reliant certains aspects du protestantisme avec le développement du capitalisme moderne, s'ancraient largement dans la tradition chrétienne médiévale. Une démonstration brillante.

Nicolas Offenstadt

LES ACTES DU BIENHEUREUX. FRANÇOIS ET DE SES COMPAGNONS. Introduction de Jacques Dalarun, traduction du latin par Armelle Le Huërou. Cerf/Les éditions franciscaines, "Sources franciscaines", 284 p., 19 €.

RICHESSE FRANCISCAINE. DE LA PAUVRETÉ VOLONTAIRE À LA SOCIÉTÉ DE MARCHÉ de Giacomo Todeschini. Traduit de l'italien par Nathalie Gailius et Roberto Nigro. "Verdier Poche", 284 p., 13, 80 €.



La force de l'impuissance


"Morale et chaos. Principes d'un agir sans fondement", de Pierre Caye


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 05.12.08.

Comment penser l'action dans un monde incontrôlable



Nous ne vivons pas le chaos de l'Apocalypse. Aux cataclysmes de fin du monde s'est substituée la permanente incertitude des sociétés complexes. Pour nous, le chaos n'a plus le visage des destructions totales. Ses traits sont devenus ceux de l'imprévisible, du flou permanent, du désordre installé. Dès lors, comment agir ? Comment penser, philosophiquement, les règles possibles de l'action dans un monde immaîtrisable ? Et quelle place reste à l'homme dans un tourbillon qu'il subit mais ne peut habiter ?

Telles sont les principales interrogations d'où part la réflexion de Pierre Caye. Ce philosophe discret, connu pour ses travaux de recherche sur la Renaissance et l'humanisme, livre avec Morale et chaos le premier volet d'une analyse de fond du monde contemporain, impressionnante par son acuité et son ambition. Cette lecture exigeante, voire difficile, donne le sentiment très vif que quelque chose d'important et de neuf se joue dans cet effort singulier pour trouver des issues à nos impasses.

Un paradoxe central préside aux méditations de Pierre Caye : trouver une force dans notre impuissance même, et en tirer toutes les conséquences. Qu'est-ce à dire ? Dans ce monde où tout se métamorphose à toute vitesse, le seul point fixe se trouve en nous-mêmes, dans notre inertie. Le cours des événements nous échappe, nos actions n'ont plus de prise sur l'histoire ? Notre impuissance même devient un ancrage, et cette fragilité assumée se révèle être notre plus ferme assiette. L'endurance est notre sagesse.

L'intérêt majeur de ce parcours est de ne pas se contenter d'une "philosophie du désarmement" qui s'emploie à ôter sa puissance à l'être, mais de poursuivre et de déplacer l'effort de pensée, en tentant de surmonter le nihilisme de l'intérieur, en direction du droit et de la politique. Ce que Pierre Caye nomme "l'Empire de Soi" n'est pas le gouvernement de sa propre personne, comme en rêvaient les écoles de sagesse antiques, mais bien l'amorce d'un ordre politique dépourvu de fondement, dont un second volume détaillera les prolongements.

"Penser consiste moins à poser des questions qu'à déplacer les questions que l'on pose", écrit Caye. Cette formule pourrait aussi s'appliquer à la façon, très étonnante parfois, qu'a ce philosophe de transposer dans notre actualité certains concepts majeurs des Anciens. Sous sa plume, des notions stoïciennes sont rapprochées des faits de l'heure, des auteurs néoplatoniciens (Plotin, Proclus, Damascius) indiquent des sentiers pour demain, et font bon ménage avec Gracian, Hobbes ou Deleuze - entre autres. Sans doute faudra-t-il du temps, et le second volume, pour mesurer pleinement les enjeux de cette entreprise. Mais, d'ores et déjà, elle s'annonce des plus rares, et de souffle long. Autant, si possible, s'y engager tout de suite.

Roger-Pol Droit

MORALE ET CHAOS. PRINCIPES D'UN AGIR SANS FONDEMENT de Pierre Caye. Ed. du Cerf, "La nuit surveillée", 346 p., 35 €.



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La dissertation de "culture gé" est une épreuve à fort coefficient dans les concours de la fonction publique d'Etat, terriroriale, hospitalière, et je me suis aperçu que rares étaient les étudiant(e)s qui savaient QUESTIONNER LE SUJET. Le réflexe est d'utiliser des plans pré-formatés et des fiches stéréotypées. D'où la raison d'être de ce blog : QUESTIONNER LE SUJET et PENSER à partir des savoirs exigés.

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