Il suffit d'écouter celles et ceux qui font de la politique ou qui travaillent dans les médias pour éprouver un réel plaisir à lire le tout petit livre d'Eric Hazan, LQR - La propagande du quotidien, aux éditions Raison d'Agir, Paris, 2006. Et si nous en parlons aujourd'hui, c'est parce que nous entrons dans une période de "glaciation intellectuelle" au cours de laquelle les glissements sémantiques, sous la double pression du néo-libéralisme et du populisme, vont de plus en plus obscurcir la réalité. Comme le suggère la quatrième de couverture de l'ouvrage : "la LQR substitue aux mots de l'émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission".

Concernant la LQR, voici deux articles de presse d'autant plus intéressants qu'ils montrent que, même si la "langue des médias et des politiques" existe, il est possible de dénoncer le système. Ce qui prouve deux choses, soit que le système n'est pas complètement verrouillé, soit qu'il s'autorise des plages de désordre afin de mieux s'imposer - ce qui rejoindrait les subtiles analyses d'Edgar Morin sur les relations ordre / désordre.


 
 DOSSIER DE PRESSE

 


"La fonction de la LQR est de masquer le réel”

Propos recueillis par Véronique Brocard et Catherine Portevin - Télérama n° 2938 - 4 mai 2006

L’écrivain Eric Hazan fustige la “langue de la Ve République”. Euphémismes et néologismes brumeux permettent à “l’élite” d’endormir “les exclus”.


L’homogénéité de la presse, cette impression d’eau tiède que tout lecteur en retire, serait-elle une question de langage ? De mots creux en expressions prêtes à penser, toute une panoplie sert à endormir la vigilance du citoyen. Pour l’écrivain et éditeur Eric Hazan, cette langue est à la fois le reflet et la cause de la « pensée unique », qu’il appelle carrément « la propagande du quotidien ». Et qu’il analyse dans un petit livre cruel (1).

TÉLÉRAMA : Qu’est-ce que la LQR ?

ÉRIC HAZAN : C’est la lingua Quintae Respublicae (langue de la Ve République), ainsi appelée en hommage au travail de Victor Klemperer, qui avait observé la langue du IIIe Reich et l’avait baptisée LTI, lingua Tertii Imperii (2). Il n’est évidemment pas question d’établir une équivalence entre la langue de notre régime actuel avec celle imposée par les services du Dr Goebbels, mais on constate des mécanismes identiques : toutes deux sont déversées sans qu’on s’en rende compte et s’imposent par répétition. La montée en puissance de la LQR coïncide avec le triomphe du « néolibéralisme » – déjà un mot de cette novlangue (néo, c’est nouveau, libéralisme, c’est liberté, tout ça pour ne pas dire « capitalisme »). C’est la fin des années 80, la chute du mur de Berlin, la déréglementation des marchés financiers.

TÉLÉRAMA : Donnez-nous quelques exemples de LQR…

ÉRIC HAZAN : Ils sont innombrables. Un des ressorts de la LQR est l’emploi d’euphémismes. Il y a ceux qui font rire depuis longtemps – les infirmes devenus des handicapés, les femmes de ménage des techniciennes de surface, etc. Ceux qu’on a moins remarqués : ainsi il n’y a plus de pauvres, mais des gens de condition modeste ; les opprimés ont également disparu. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus d’oppresseurs : s’il existait des oppresseurs, il y aurait de la lutte des classes, et cela voudrait dire qu’il existe des classes (on préfère « couche », « tranche », « catégorie »). Tout ce vocabulaire est gommé. Mais comme la misère est devenue trop visible pour qu’on puisse la nier, on a trouvé un mot formidable pour la désigner, typique LQR : les « exclus ». Opération rentable, puisqu’un « exclu » l’est toujours un peu par sa faute. Ou par manque de chance. Remplacer les opprimés par les exclus, c’est remplacer la lutte pour la justice sociale par l’humanitaire.

TÉLÉRAMA : Ces mots sont-ils inventés et utilisés de façon consciente ?

ÉRIC HAZAN : Cette langue n’est pas la conséquence d’une politique déterminée. Il n’y a pas de complot, pas de « décideurs » qui se réunissent et se disent : cette semaine on va lancer « exclusion », « transparence », la semaine prochaine on lancera « diversité » et « gouvernance ». La LQR est dominante seulement parce qu’elle est pratiquée et répandue par un grand nombre de personnes très variées. Très variées, j’insiste : cela va du directeur de com de la RATP à un juge antiterroriste, en passant par un membre du cabinet du ministre de l’Agriculture, un chroniqueur de France Culture, un enquêteur d’un institut de sondages ou un créatif de pub. Ces gens-là ont tous en commun de sortir des grandes écoles où on leur a enseigné qu’ils étaient « l’élite ». Encore un mot de la LQR, l’élite : pour ne pas dire « classe dominante », on préfère un terme « objectif ». L’élite, c’est objectivement les meilleurs. Il y a quelque temps encore, personne n’aurait pensé à utiliser ce mot pour désigner l’oligarchie. On ne dit jamais que Lagardère ou Dassault sont des oligarques, ce qu’ils sont évidemment. Cette désignation est exclusivement réservée aux Russes. Comme pour toutes les novlangues, la fonction de la LQR est de masquer le réel.

TÉLÉRAMA : Comment se débrouille-t-elle pour parler des banlieues ?

ÉRIC HAZAN : C’est dans ce domaine qu’elle est le plus inventive pour rendre acceptable et neutre le racisme ordinaire. On parle des « jeunes issus de l’immigration » (ce qui veut dire qu’ils sont noirs ou arabes), qui habitent des « quartiers sensibles » (sans qu’on définisse cette sensibilité) et appartiennent à un univers « arabo-musulman », expression née après le 11 Septembre. On parle aussi d’émeutes et de violence en banlieue, en se gardant bien de jamais prononcer le mot trop politique de « révolte ». De l’autre côté, il y a les « Français de souche », qu’on oppose à des « immigrés de troisième génération ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Combien de générations faut-il pour faire souche ?

TÉLÉRAMA : Quelle est la responsabilité de la presse dans le développement de cette langue ?

ÉRIC HAZAN : Elle est un agent créatif et un amplificateur. Les journalistes, qui se lisent entre eux très attentivement, reprennent consciemment ou inconsciemment des formules, si bien qu’elles prolifèrent. Le temps où la presse était un contre-pouvoir est vraiment passé. Je ne sais pas dans quelle mesure il faut y voir une conséquence de la concentration capitaliste ou du recrutement des jeunes journalistes, toujours est-il qu’aujourd’hui un article qui dérange se fait rare. Moins sur Internet.

TÉLÉRAMA : Quel est le mot le plus tabou de la LQR ?

ÉRIC HAZAN : « Guerre civile ». La LQR, qui est un formidable agent du maintien de l’ordre, fait en sorte que la guerre civile, du moins en France, reste à l’état de drôle de guerre ou de guerre froide. La presse, hypnotisée et hypnotisante, participe à cette opération de gommage du conflit. Si on est du côté des oppresseurs et des oligarques, on a intérêt à ce que rien ne change. Si on est de l’autre côté, faut voir…

(1) LQR, La propagande du quotidien, éd. Raisons d’agir, 126 p., 6 €.

(2) Entre 1933 et 1945, ce professeur juif chassé de l’université de Dresde tient un journal dans lequel il décrit la naissance et le développement d’une langue nouvelle, celle de l’Allemagne nationale-socialiste. Ce texte sera publié en 1947 sous le titre LTI.


« La langue de la Ve République masque le réel »

Chat – Le Monde / Télérama | Mis à jour le 09.05.06 |

L'intégralité du débat avec l'écrivain et éditeur Eric Hazan, auteur de "LQR, La propagande du quotidien", mardi 09 mai 2006. Un rendez-vous avec Télérama, en partenariat avec Le Monde.fr.

"Nous vivons dans une société de soft apartheid"

QUESTION : Dans Télérama, vous dites "le temps où la presse était un contre-pouvoir est vraiment passé". Vous croyez vraiment qu'aujourd'hui, les médias parlent une langue plus épurée qu'auparavant ?

ÉRIC HAZAN : Epurée n'est probablement pas le mot juste. Je pense qu'il y a une intériorisation de la censure. Il n'y a pas de censure au sens habituel du terme. Mais la plupart des journalistes ont intériorisé des règles qui se fixent et qui font que les choses dérangeantes, on n'en parle pas ou en utilisant le langage que j'ai essayé de décrire dans mon livre, la LQR, qui aplatit, anesthésie, qui crée le consensus. Il est très probable que la concentration capitaliste des grands journaux entre très peu de mains (si on fait Lagardère + Dassault, on a entre les deux tiers et les trois quarts de la presse étrangère) n'est pas étrangère à l'intériorisation d'un certain nombre de normes par les journalistes.

QUESTION : Qu'est-ce qui vous a décidé à écrire et à publier LQR maintenant ? Trouvez-vous que le formatage de la langue soit plus fort aujourd'hui qu'avant ?

ÉRIC HAZAN : Oui, le formatage va croissant. Et c'est une langue qui évolue à toute vitesse. Je prendrai deux exemples récents : la loi pour l'égalité des chances, c'est quand même formidable d'appeler ça comme ça, alors qu'en fait c'est une loi pour le démantèlement du droit du travail, une loi qui va envoyer des gamins de 14 ans à l'usine, dans laquelle était inclus le CPE qui, à l'évidence, n'était pas un élément de l'égalité des chances. Personne n'a relevé le caractère extravagant de cette dénomination, "loi pour l'égalité des chances". De même, la loi qui est actuellement débattue à l'Assemblée ne va pas s'appeler "loi pour la répression de l'immigration et le démantèlement du droit d'asile", elle va s'appeler "loi pour une immigration choisie". C'est quand même beaucoup plus joli. C'est de l'euphémisme à l'état pur.

QUESTION : Pourquoi, d'après vous, la presse se priverait-elle d'employer une langue moins basée sur les euphémismes ? Qu'a-t-elle a y gagner ?

ÉRIC HAZAN : Il n'y a rien à y gagner, évidemment. On peut dire que plus un organe de presse ou un média est aux ordres de l'oligarchie dirigeante, plus il emploie d'euphémismes.

QUESTION : Comment vous est venue l’idée du parallèle avec les travaux de Klemperer ?

ÉRIC HAZAN : En fait, c’est en relisant Klemperer que j’ai eu l’idée du livre. Je n’ai pas voulu le mettre en parallèle. Klemperer dit : "Le nazisme s’est insinué dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente". C’est en lisant ce genre de phrase que je me suis dit : même si ce qui se passe chez nous n’a rien à voir avec le nazisme, le mode de fonctionnement de la langue est très voisin.

QUESTION : N’êtes-vous pas surpris d’avoir une presse relativement favorable (à part Le Monde). A moins que ce ne soit parce que, bien souvent, les comptes-rendus désamorcent ce qu’il y a de plus subversif dans votre livre, en le réduisant à un problème de terminologie ?

ÉRIC HAZAN : Oui, je suis surpris du succès public et de la bonne couverture de presse. Cela a touché quelque chose chez énormément de gens. Je pense aussi que le moment était opportun, par hasard. C’est tombé au moment des révoltes de banlieue, au moment de l’affaire du CPE. C’est bien tombé, en quelque sorte. Je trouve que dans l’ensemble, les comptes rendus ont été justes. Il m’a semblé que les journalistes avaient dans l’ensemble bien compris de quoi il s’agissait. Mais c’est vrai que ce succès a quelque chose d’étonnant. A titre de comparaison, j’ai publié un livre en 2004 qui s’appelait Chroniques de la guerre civile qui n’a eu aucune presse et aucun succès. Peut-être était-il plus méchant. Question de moment. Je crois aussi que le public français est friand de tout ce qui porte sur le langage.

QUESTION : La lecture de votre livre terminée, on reste un peu sur sa faim. La LQR ne serait-elle pas que le simple reflet d’une tendance à la généralisation / perte de sens qui vaut pour toute vérité un peu trop rabâchée ?

ÉRIC HAZAN : Je ne crois pas. J’ai essayé d’expliquer que cette nouvelle langue avait un but, qui était de gommer, d’occulter le litige qui traverse notre société, de faire croire que nous formons une grande cité unie, que ceux qui ne sont pas d’accord, il suffira de mieux leur expliquer. La LQR est une langue idéologique, une langue du maintien de l’ordre.

QUESTION : Parler de dissimulation du réel me semble faux. Toute idéologie contribue à "formater" le langage et on ne peut pas s’en sortir. Non ?

ÉRIC HAZAN : Si la question est de savoir si l’on peut ou non résister au formatage, ma réponse est oui. Ce livre est destiné à alerter les lecteurs sur un certain nombre de tournures qu’ils pourront peut-être mieux décoder. Par exemple, quand je lis chez mon boulanger sur les sachets dans lesquels il met les croissants : "économie solidaire", pour les "causes de l’enfance", je décode tout de suite. D’ailleurs j’ai vu dans la presse hier une étude sur l’utilisation par les grands groupes de distribution de ces notions de commerce équitable, développement durable... qui sont des tartes à la crème de la LQR. Décoder tout cela, c’est se défendre contre le formatage.

QUESTION : Je soumets à votre sagacité l’usage halluciné et hallucinant qui est fait des mots "cités", "quartiers", "en région". Que disent-ils, selon vous, d’un nouveau rapport à l’espace et à la géographie mentale de notre époque ?

ÉRIC HAZAN : Nous vivons dans une société de soft apartheid. Les périphériques, les rocades autour des villes sont les murs. Ce qui se passe de l’autre côté est vague et inquiétant. Et le vocabulaire qui s’y rapporte est stéréotypé : quartiers (sensibles), cités, casseurs, violences. On a bien vu en novembre 2005 la pauvreté de ce vocabulaire dans tous les médias.

QUESTION : Un cas récent de formule choc, celle des "racailles" qu’il faut "nettoyer au kärcher" (Sarko Copyright) semble aller dans le sens inverse de votre thèse. Mais ne s’agit-il pas justement d’une réaction de certains politiques à ce que vous dénoncez : une sorte de nouvelle manière de parler, plus "directe", exagérément anti-langue de bois pour séduire à tout va ?

ÉRIC HAZAN : Si, c’est tout à fait juste. D’ailleurs Le Pen ne parle pratiquement jamais en LQR. Il ose dire des choses très brutales ouvertement, et Sarkozy ne fait là que reprendre cette technique, très efficace.

QUESTION : Que pensez-vous de la dernière "novlangue" à la mode : celle des prophètes de l’Internet, qui parle de "pronétaire", de "réseaux sociaux", de "journalisme citoyen" ?

ÉRIC HAZAN : Je ne suis pas internaute moi-même. La seule chose que je peux dire, c’est que l’adjectif citoyen est une bouteille à l’encre de la LQR. Celle-ci est parlée par des gens qui ont la haine de la Révolution française et qui, paradoxalement, utilisent à tout bout de champ les termes de citoyen, de jacobin, de droits de l’homme, etc.

QUESTION : Notez-vous une différence de langage en fonction des médias ? Sur Internet, la langue est-elle moins policée qu’à la télévision par exemple ?

ÉRIC HAZAN : Policée, je ne comprends pas bien le sens de cet adjectif ici. Policière, oui. La LQR est une langue qu’on pourrait dire policière, ou du moins auxiliaire de la police dans le maintien de l’ordre. Et on l’entend certainement plus à la télévision que sur Internet.

QUESTION : Saviez-vous que les responsables des dictionnaires Robert ou Larousse choisissent les nouveaux mots qui paraissent chaque année dans le dictionnaire en fonction de ce qu’ils entendent dans la rue mais aussi en fonction de ce qu’ils lisent dans la presse. C’est donc bien la preuve que la presse sait aussi inventer des mots, non ?

ÉRIC HAZAN : La presse sait certainement inventer des mots. On voit parfois soudain surgir un mot qui submerge tous les articles pendant longtemps. Comme le tsunami. On aurait pu dire le raz de marée. Eh bien le tsunami est encore utilisé aujourd’hui comme métaphore. C’est vraiment un mot inventé par la presse.

QUESTION : Alors quels sont les moyens de combattre cette LQR s’incrustant dans nos cerveaux ? Quelle pourrait être la langue subversive de "l’ordre néolibéral" que l’on subit ?

ÉRIC HAZAN : On ne va pas créer une langue pour en combattre une autre... La LQR, pour la combattre, il faut déjà la repérer et la comprendre, en rire. On y arrive très bien.

QUESTION : Comment résister concrètement à la LQR quand on est journaliste ?

ÉRIC HAZAN : Celui qui se demande comment résister, il a déjà gagné, puisque c’est lui qui tient le stylo ou qui est au clavier. Personne ne l’oblige à écrire en LQR. Il suffit qu’il le décide.

QUESTION : Ne trouvez-vous pas qu’il y a de plus en plus de réflexion dans la presse sur l’usage des mots selon l’actualité ? Je pense notamment au "Mot de la fin" de Alain Rey sur France Inter.

ÉRIC HAZAN : Le livre surfe sur la vague du goût pour le langage. Mais mon petit livre n’a rien à voir avec des réflexions sur le bon français. La LQR n’a rien à voir avec la langue que parlent les gens des rues ou des bureaux. C’est la langue des médias et des hommes publics. [...]


  Analyses et commentaires


L'idée d'un tel ouvrage a été suggérée par Victor Klemperer. Ce professeur juif, chassé de l'université de Dresde, va tenir, de 1933 à 1945, un journal dans lequel il note la naissance d'une langue nouvelle, celle de l'Allemagne national-socialiste. Il l'appelle la LTI, initiales de Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich. Klemperer constate que le IIIe Reich n'a forgé que très peu de mots, mais il a « changé la valeur des mots et leur fréquence [...], assujetti la langue à son terrible système, gagné avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret ».

« Autre temps, autre langue, mais elle aussi adoptée de façon mécanique et inconsciente : celle de la Ve République, que j'appellerai Lingua Quintae Respublicae (LQR) en hommage à Klemperer. Elle est apparue au cours des années 1960, lors de cette brutale modernisation du capitalisme français traditionnel que fut le gaullo-pompidolismes. [...] Mais c'est seulement une trentaine d'années plus tard que la LQR a atteint son plein développement, devenant au cours des années 1990 l'idiome du néolibéralisme, dernier en date des avatars du capitalisme. » - in LQR, p.12

Résultant de « l'influence croissante, à partir des années 1960, de deux groupes aujourd'hui omniprésents parmi les décideurs » : les économistes et les publicitaires, la LQR « réussit à se répandre sans que personne ou presque ne semble en remarquer les progrès ». Son objet: « assurer l'apathie » et « escamoter le conflit » en le rendant « invisible et inaudible ».


 Langue de l'économie et de l'émotion

La LQR s'inscrit donc dans ce double mouvement : le primat du langage économique – les économistes sont devenus les experts de nos sociétés – et l'importance majeure de la publicité, non seulement par les mots qu'elle invente ou impose, les visions du monde qu'elle distille, mais aussi par les enjeux financiers qu'elle engendre. Que l'on se souvienne de cette réflexion de Patrick Lelay, patron de TF1 : « Pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible » [in Les Dirigeants face au changement, éd. Du Huitième jour, Paris, 2004 – cf. aussi Télérama, 11 septembre 2004, et le dossier consacré à cette déclaration particulièrenent cynique mais vraie !]

Bien sûr, Eric Hazan reconnaît les limites de son entreprise dans la mesure où il n'est ni philologue ni linguiste. Dans « une démarche qui tient pour beaucoup de l'association d'idées, j'ai classé ces mots, ces tournures, ces procédés [tirés de la LQR] en fonction de leur emploi dans la propagande médiatique, politique et économique actuelle. » Et c'est ainsi que l'on découvre tous ces vocables qui phagocytent, obscurcissent, et piègent nos façons de penser.

Décryptant, à travers les glissements sémantiques, les mécanismes de la LQR, l'auteur répertorie un certain nombre de procédés :

1°) l'euphémisme qui permet le contournement - évitement


Il n'y a plus de pauvres mais des gens modestes et la précarité remplace la misère. On ne parle plus de restructuration, de fusion, de réorganisation et encore moins d'absorption, mais d'intégration. Si un problème se pose, les parties en présence, c'est-à-dire les partenaires sociaux, auront peut-être à se prononcer sur l'assouplissement des procédures de licenciement.

Bref, il faut positiver, optimiser, car nous avons accompli une avancée historique, même si les contraintes extérieures ont réduit notre marge de manoeuvre ; cela dit, la crise est derrière nous, grâce à la réforme, le dialogue, l'échange, la qualité de l'expertise. Ensemble, il est possible d'avancer, en respectant la diversité, les attentes des classes moyennes, et en repensant l'espace santé, l'espace détente ...

Malgré « son affinitée affichée pour le divers et le multiple, la langue des médias et des politiciens a une prédilection pour les mots qui sont au contraire les plus globalisants, immenses chapiteaux dressés dans le champ sémantique et sous lesquels on n'y voit rien. Je pense à totalitarisme, à fondamentalisme, à mondialisation, notions molaires comme disait Deleuze, propres à en imposer aux masses – par opposition aux outils moléculaires faits pour l'analyse et la compréhension. C'est un artifice très ancien que l'emploi de ces grands mots creux. L'Etranger de Platon expliquait déjà [...] » - in LQR, p. 49

2°) L'essorage sémantique


Que l'on songe à la fracture sociale de la campagne chiraquienne de 1995, au plan de cohésion sociale de Jean-Louis Borloo, ministre « issu de la société civile », au traitement social du chômage ... ou que l'on présente la modernité, tantôt « comme un idéal qui suppose, pour être accessible, que soient intériorisées les précieuses valeurs occidentales, et tantôt « comme une sorte de malédiction, le moteur des grands désastres » ... toujours est-il que parmi les mots essorés, « il en est deux dont l'émiettement du sens me paraît exemplaire : ce sont social et modernité. »

 

3°) L'esprit du temps


Dans l'avant-dernière partie de son livre, l'auteur voit dans les notions de « société civile » et de « valeurs universelles » comme dans l'expression des « nobles sentiments » face à l'inacceptable, l'intolérable, l'odieux, « l'esprit du temps ». Sans oublier, la « sémantique antiterroriste », dont les effets pervers sont à redouter.

Faisant suite aux attentats du 11 septembre 2001, les « mots et syntagmes qui firent alors leur apparition dans la LQR, les modifications de forme et surtout de sens d'expressions anciennes, toute cette dérive aura peut-être un impact plus durable que des décrets, arrêtés et lois abrogeables du jour au lendemain. C'est que les faits de langage sont plus têtus que les autres, et surtout qu'ils sont performatifs : par leur apparition, ils révèlent des tendances qu'ils contribuent ensuite à reforcer, contaminant par ondes successives d'autres milieux, d'autres castes, d'autres médias. » - in LQR, p. 83 - 84

« Ainsi a-t-on vu surgir du magma médiatico-politique une entité nouvelle, l'arabo-musulman, qui a gagné en quelques semaines toute la LQR jusque dans ses variantes les plus distinguées. » - in LQR, p. 84

« Malgré la xénophobie généralisée post-11 septembre, on n'entend jamais traiter d'issu(e)s de l'immigration des jeunes gens ou jeunes filles nés en France de parents portugais, italiens ou polonais. C'est que l'expression a un sens clair pour tout le monde : né(e)s de parents maghrébins ». Ces jeunes habitent le plus souvent dans des quartiers sensibles, marqués par un risque de repli communautaire ... - in LQR, p. 86

ALF



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La rhétorique de l'évidence


Des pièges de l'évidence à l'implicite idéologique, le choix d'un mot ou d'une formule est toujours et déjà une interprétation du monde. A méditer !

 

DOSSIER DE PRESSE

Immigration : les pièges de l'évidence

Extrait de l'article de Michael Foessel - in ESPRIT - 4 mai 2006


« [...] On a beaucoup commenté les propos du candidat Sarkozy sur les étrangers (« Si certains n’aiment pas la France, qu’ils ne se gênent pas pour la quitter ») pour dénoncer leur ressemblance presque littérale avec les slogans de l’extrême droite. On a moins remarqué qu’il s’agit là d’un maniement dangereux d’une rhétorique de l’« évidence » qui aura toujours pour elle les convictions du plus solide bon sens. Comment ne pas adhérer à cet esprit de conséquence directement emprunté à la double logique de la conjugalité et de la liberté individuelle ? Il est bien « en droit » toujours possible à un individu (serait-il désespéré, pauvre, déraciné) de partir dès lors qu’il n’aime plus... Cette confusion du social et de l’intime n’a aujourd’hui rien d’inhabituel : n’a-t-on pas vu la présidente du Medef remarquer récemment que la précarité, présente en amour, devrait aussi bien se retrouver dans la vie professionnelle ? Et, venant cette fois-ci de la gauche, l’appel à la morale et aux valeurs familiales fait le plus souvent office de programme politique.
 

« Les évidences populaires sont généralement le dernier recours d’un discours public dépolitisé. Comme tétanisée par les soubresauts de l’opinion publique (résultats du référendum européen, crise du CPE), la classe politique s’en remet au bon sens dans le but avéré de ne pas faire violence à un corps électoral que l’on juge par avance rétif au discours de la réforme. La réforme absurde du quinquennat et l’accélération du temps médiatique qu’elle implique ont encore renforcé cette tendance naturelle d’une classe politique désormais l’œil rivé sur les sondages à « parler peuple ». Il y a donc bien des raisons d’être pessimiste quant au contenu de la campagne électorale qui s’ouvre, les futurs candidats ayant désormais pris le parti de ne pas traduire sur un plan politique les conflits qui traversent la société.

Tout cela ne serait peut-être pas si grave si, dans le même temps, ce culte de l’évidence antipolitique ne se retrouvait dans l’activité législative du gouvernement. Le projet de loi sur l’immigration présenté par le ministre de l’Intérieur le 2 mai ne présage en effet rien de bon quant à la « rupture » que l’on nous promet (voir la lettre ouverte de Patrick Weil à Nicolas Sarkozy publiée dans le numéro de mai d’Esprit). S’il s’était simplement agi de rendre possible et d’encadrer une immigration de travail, de simples décrets auraient suffi. Cela d’autant qu’en 2003 le même ministre avait déjà proposé une loi sur ce thème devenu emblématique de l’inflation législative à l’œuvre en France. On peut en conclure raisonnablement que l’immigration est d’abord envisagée dans une perspective électorale, ce qui expliquerait en tous les cas le caractère particulièrement répressif de cette nouvelle loi : restriction du rapprochement familial, précarisation du statut des étrangers, accroissement de l’arbitraire administratif dans la délivrance des titres de résidents. Qu’il y ait là d’abord un effet d’affichage, c’est ce que confirme encore le fait que certaines de ces dispositions seront presque à coup sûr retoquées au niveau communautaire puisqu’elles contredisent franchement la Convention européenne des droits de l’homme. Comme avec le CNE, on se retrouverait dans la situation paradoxale où le gouvernement affiche sa détermination politique en prenant une mesure qu’il sait juridiquement impraticable. La rhétorique virile des dirigeants s’en trouvera probablement renforcée, mais pour ce qui est de l’autorité de l’État…

« Le fait que l’immigration soit une fois de plus instrumentalisée à la veille de rendez-vous électoraux n’est pas seulement déplorable mais tout bonnement ahurissant quatre ans à peine après le fameux « séisme » du 21 avril. À un moment où l’Europe constitue l’une des premières régions d’immigration du monde (1,4 millions d’entrées légales en 2000 contre 850000 en Amérique du Nord) et où l’élargissement rend inéluctable l’arrivée en France de travailleurs venus des pays de l’est, on pourrait s’attendre à ce que la question fasse l’objet d’un authentique débat, c’est-à-dire d’une confrontation qui ne se borne pas à épouser les attentes (unilatéralement répressives) prêtées à l’opinion. Car on voit mal, dans un pays où plus de 30% de la population n’hésite pas à se déclarer « raciste » (« très » ou « un peu »…), où pourrait s’arrêter le suivisme politique du bon sens.



Le choix du mot est déjà une interprétation du monde

 

L'implicite idéologique

La résilience et les perroquets de Panurge, par Boris Cyrulnik

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 17.07.07.


Loin du concept originel, les pensées paresseuses - écrit Boris Cyrulnik - s'emparent des mots comme de signaux d'appartenance ou d'affiliation

« A Sodoké, dans mon quartier, trois personnes seulement possèdent la télé. Et pourtant, chaque matin, tout le monde discute du film de la veille", dit Amaka, la petite Ghanéenne. Elle nous questionne sur le mystère du panurgisme intellectuel qui nous pousse à suivre ou à contester un penseur sans se donner la peine de savoir de quoi il parle.

Nous avons tous fait ça, avouons-le. Au cours d'une discussion, quel qu'en soit le niveau, nous avons tous répondu à une approximation. Un ami me raconte : "Un jour j'ai lu un article soutenant qu'il y avait une localisation cérébrale de la pulsion pédophile. Ça m'avait beaucoup étonné. Mais le soir même ma voisine de table m'avait irrité en expliquant d'un air sucré que c'étaient les mères qui fabriquaient la pédophilie des hommes, je n'ai pu m'empêcher de la cingler avec cette phrase : "Des chercheurs viennent de découvrir l'origine cérébrale de la pédophilie !" Dès cette phrase, chacun a dû prendre position, les uns, pour la responsabilité des mères dans la pédophilie et les autres, pour l'origine génétique de cette pulsion sexuelle. Le débat fut fiévreux. Par bonheur, le vin était bon."

Ces discussions pittoresques posent un vrai problème. Nous sommes donc capables de nous engager viscéralement pour défendre ou attaquer un problème que nous ne connaissons pas mais qui a été amorcé par l'énoncé du mot "génétique", lancé dans la dispute pour affronter le mot "mère". C'est le plaisir d'avoir raison et de moucher l'adversaire qui gouverne ces tempêtes verbales, bien plus que le lent bonheur que donne la connaissance.


Quand un mot est technique, il se contente de ronronner dans son milieu de spécialistes, mais dès qu'il est accueilli par la culture, il enfle et se boursoufle

Ces duels verbaux sont la règle chaque fois qu'un mot nouveau bombarde la culture. Quand un mot est technique, il se contente de ronronner dans son milieu de spécialistes, mais dès qu'il est accueilli par la culture, il enfle et se boursoufle et se charge d'une signification qui n'est plus celle de son origine. Alors les opposants, irrités par le gonflement de cette baudruche sémantique, tentent de la percer parce qu'elle prend trop d'espace, sans même se préoccuper de ce qui a justifié son fondement.

Ces errances conceptuelles ont connu par le passé de glorieuses illustrations. Le mot "inconscient" baignait l'Autriche quand Freud était enfant. Il était utilisé par les zoologues comme Carl Gustav Carus, qui expliquait que les animaux étaient conscients d'une foule de problèmes, mais n'étaient pas conscients qu'ils en étaient conscients. Il a dénommé cette performance "das Unbewusste", terme repris par Freud et adapté à la condition humaine.

Les métaphores physico-chimiques charpentent la théorie psychanalytique et personne ne se trompe. Quand on dit qu'un tableau est sublime, on ne pense plus à l'origine chimique du mot. Quand on évoque les forces bouillonnantes du "ça", réprimées par le couvercle du surmoi, ce qui oblige les symptômes à s'échapper par la soupape du Moi, personne ne dit que la psychanalyse est une psychologie pour cocotte-minute.

Le détournement sémantique est flagrant pour les mots "idiot" ou "imbécile", qui, à l'origine, précisaient un niveau de quotient intellectuel. Quand on parle de "psychose collective", personne ne pense à la schizophrénie. Et quand le grand biologiste Ernst Mayr a proposé l'expression de "programme génétique" parce qu'il venait de recevoir un ordinateur, il n'a pas pensé à l'implicite idéologique de ce vocable qui a entraîné une pensée automatique : "Donc l'homme est programmé... tout est écrit dans le code-barres de ses gènes... la famille et la culture n'ont aucune influence... la pédophilie, c'est dans les gènes."

Cette pensée paresseuse structure les idéologies, mais n'a plus rien à voir avec le concept original. "Tout mot employé dans des contextes différents ramasse un nombre important de significations différentes, qui expliquent son ambiguïté", nous explique Alain Bentolila. Le mot "hôte" désigne celui qui reçoit autant que celui qui est reçu. On peut subir son "destin" autant qu'en devenir le maître.

Le choix du mot est déjà une interprétation du monde. Affirmer qu'un singe est dominant ne déroule pas le même implicite idéologique que dire qu'une femme est dominante. Certaines expressions sont tellement heureuses qu'elles deviennent des gonflettes sémantiques. L'expression "faire son deuil", pourtant clairement élaborée par les psychanalystes, est employée dans tellement de situations différentes qu'elle ne veut plus rien dire aujourd'hui.

"C'est une frustrée... il n'a pas fait son Œdipe... CRS = SS... c'est un génocide...", la banalisation de ces expressions provoque une dérive sémantique qui explique que, lorsque le contexte change, les mêmes mots ne désignent plus les mêmes choses.

C'est ainsi que je me suis expliqué les incroyables contresens autour du mot "résilience". Les "perroquets partisans" l'ont adoré. Ce concept permettait de tout guérir et de rendre aux humains leurs bonheurs perdus. Les "perroquets opposants" se sont donc empressés de le haïr, en disant que puisque la résilience définissait l'aptitude d'un métal à résister aux chocs, l'homme, n'étant pas une barre de fer, n'était pas concerné.

Le mot devient alors un signal d'appartenance vidé de tout contenu, n'ayant que la fonction de colle intellectuelle, comme à l'époque où certains psychanalystes se reconnaissaient entre eux en récitant : "Quelqu'un a manqué quelque part...". Le but de cet automatisme verbal n'est pas d'informer sur un contenu d'idée, mais de créer un sentiment de complicité intellectuelle, une sorte de réaction à suivre un locuteur, comme nous l'avait raconté Panurge.

Si vous aimez les tests projectifs où, croyant parler des autres, vous dévoilez votre propre monde intime, il vous suffira de prononcer les mots "génétique", ou "forclusion du nom du Père", ou "résilience", puis d'observer les réactions émotionnelles de votre interlocuteur.

La réalité du concept est ailleurs, dans les livres, les laboratoires ou les groupes de praticiens. Là vous pourrez préciser votre idée et la renforcer, comme l'ont fait ceux qui ont élaboré les mots "inconscient", "génétique" ou "résilience". Mais ce travail est un plaisir lent que n'apprécient pas les perroquets de Panurge.


BORIS CYRULNIK, médecin, est directeur d'enseignement à l'université de Toulon-Var.


 

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MAUX DES MOTS - TICS VERBAUX


De cette « langue de bois » pratiquée par le personnel politique, aux idées pré-formatées de la pensée paresseuse, celle du sens commun ; des mots à la mode, à la « jobardise » des mots et à l'inconsistance intellectuelle de celles et ceux qui les utilisent ; des mots fourre-tout et trompeurs, aux mots racoleurs qui hyspostasient les questions gênantes en réponses évidentes, le catalogue des tics verbaux et des manipulations verbales est digne d'un inventaire des discours stéréotypés à la manière d'un Gustave Flaubert dans Bouvard et Pécuchet ou d'un Léon Bloy avec l'Exégèse des lieux communs – pour ne citer que ces deux auteurs classiques ... mais oubliés et non lus.

C'est un lecteur du journal le Monde, Alain Flageul, qui est l'auteur de cette symptomatique formule : « la dictature des tics verbaux ». Impropriétés, bévues, lapsus, dérives syntaxiques, linguistiques, sémantiques, lieux communs, clichés à la mode, âneries relevant de l'inculture : tout est répertorié dans le « Bêtisier » de Véronique Maurus.

Jean-Louis Malandin, dans son blog « Pan sur la langue ! », épingle les imprécisions grammaticales et, de ce fait, les égarements sémantiques dus à la méconnaissance des règles de la langue française relatives à l'emploi des pronoms « le » et « le sien ».

Je vous fait également part de ma stupeur lorsque j'ai aperçu l'annonce de la prochaine conférence qui devait avoir lieu à la fac : 
« L'Administration pénitentiaire et le dilemme de sa mission de réinsertion ». L'annonce était placardée sur un panneau de tout ce qu'il y a de plus officiel. Ce n'était donc point là une « faute » du secrétariat (sic) ou de l'informatique (re-sic) ou des deux (re-re-sic). Et personne n'a rien vu, n'a rien dit ! Un silence et/ou un aveuglement vraiment assourdissant ...

Aussi assourdissant que le silence qui a accueilli les inquiétantes et graves dérives du système pénitentiaire français, une nouvelle fois dénoncées par le CPT - c'est-à-dire : Comité pour la prévention de la torture et des peines ou traitements dégradants du Conseil de l'Europe. Dans le rapport du CPT, la formule « Traitement inhumain et dégradant » revient à maintes reprises et cela n'a provoqué aucune réaction écoeurée de la part des hommes et des femmes, président de la République en tête, qui vivent dans
« la patrie des droits de l'homme » (encore un poncif ?!) – cf. le Monde, 7 décembre 2007, article : « Indignité carcérale » et le Monde, 6 décembre 2007, article : « Prisons : un rapport stigmatise à nouveau les pratiques de l'administration française ».

I
n fine, il convient d'admirer le sublime texte « langue de bois » de Claude d'Harcourt, directeur de l'administration pénitentiaire, disant au journaliste du Monde (6 décembre 2007) : «  Le gouvernement tient le plus grand compte des observations du Comité ». Ce texte est proprement grandiose dans l'utilisation subtile de la langue de bois et des stratégies d'évitement – mais il faut dire que le journaliste n'est pas à la hauteur. Il est dans la révérence et non dans l'investigation et la recherche de la vérité.

 

 




 

Bêtisier, par Véronique Maurus


 

Chronique de la médiatrice | LE MONDE | Article paru dans l'édition du 23.12.07.

Il est, parmi nos lecteurs, une variété particulièrement méritante. Ce sont les "rectifieurs", ces pêcheurs de perles au long cours qui, l'année durant, scrutent nos pages sans relâche et collectionnent les abus, erreurs et lapsus comme autant de joyaux. Tantôt sévères, tantôt aimables ou franchement goguenards, ils nous adressent régulièrement leurs butins, qui, transmis aux coupables, produisent autant de rectificatifs et contribuent ainsi à la qualité du journal.

De ces collectionneurs heureux - la matière étant, hélas !, abondante -, il en est de plus ou moins assidus, tels Louis Douin (Villefranche-de-Rouergue) et Michel Krassilchik (Paris), deux habitués, ou Jean-Louis Malandin (La Pommeraye, Maine-et-Loire), qui s'est pris au jeu et tient un blog ("Pan sur la langue") consacré à cette oeuvre salutaire.

Cette année, la palme revient toutefois à Gérard Roy (Grande-Rivière, Jura) pour une liste de 73 erreurs relevées d'avril à octobre dans toutes les rubriques du quotidien. Coquilles, fautes d'orthographe, impropriétés, bévues, tout y passe, date, citation et auteur à l'appui. Une lecture déprimante pour le médiateur. Epingler tous les fautifs serait fastidieux, la plupart, d'ailleurs, se reconnaîtront. Notons seulement que nul n'y échappe parmi les rédacteurs, pigistes et correspondants, plumes extérieures comprises.

Quant à choisir la plus belle perle, voilà la difficulté du bêtisier, exercice de saison plus délicat qu'il n'y paraît. Quel critère choisir ? L'humour ? On nous reprochera - non sans raison - de prendre nos défauts à la légère. La gravité ? Mais toutes les erreurs sont graves pour un journal. La fréquence ? Ce n'est alors plus une perle mais une dérive, qui mérite mieux qu'une citation.

Allons donc pour l'humour ! En ces temps de crise, c'est ce qui manque le plus. Le plus beau lapsus de l'année est tout un programme : François Bayrou « plaide pour l'introduction de la "promotionnelle" aux législatives »... Il a été repéré dans les pages politiques du 20 février, par Laurent Michelet, rédacteur en chef du magazine RC Pilot. « Ça peut arriver à tout le monde, je ne vous jette pas la pierre », ajoute notre confrère.

Deuxième presque ex aequo, cette phrase extraite d'un encadré consacré aux scandales passés du Tour de France, le 26 juillet : Festina, « cette formation phare qui compte en son "sain" Richard Virenque... ».

Au chapitre lapsus, citons encore le « gilet camouflet » (camouflé ?) porté par les fidèles d'un potentat islamiste, au Pakistan (éditions du 27 octobre), et les « sceaux à champagne » peints par l'expressionniste allemand Emil Nolde (Le Monde du 9 octobre).

Certaines étourderies plus inquiétantes traînent derrière elles un soupçon d'inculture. Tel ce titre relevé le 26 novembre dans les pages du supplément Argent : « L'Inde à mille "lieux" des clichés... ». Ou l'« "aéropage" de juristes de haute volée » qui s'est glissé dans les pages internationales du 9 mai. Pire encore, ce général américain « se faisant "le missi dominici" de l'administration Bush » débusqué dans nos éditions du 5 juin. « Il fallait écrire le "missus dominicus" au singulier, "missi dominici" n'existe qu'au pluriel », précise Hubert Chanut (Toulouse), qui nous signale cette ânerie.

Certains "rectifieurs" se sont spécialisés dans un genre différent : ils chassent le lieu commun, le cliché à la mode qui, utilisé à tort et à travers, finit par produire, lui aussi, de jolies perles. « On déguise en demande de "moratoire" l'exigence d'une capitulation de l'adversaire en rase campagne, (...) on affuble du beau nom de "plan Marshall" chaque revendication de subvention massive sans contrôle, on qualifie de "Grenelle" toute réunion de plus de deux personnes (...) et on fustige comme "dictature" ce qui n'a pas l'heur de nous plaire dans la nature des choses », s'amuse Alain Flageul (Paris), qui "réclame" quant à lui « un moratoire sur la dictature des tics verbaux ».

La récolte 2007 de clichés est abondante, même si les journalistes, à leur décharge, se contentent souvent de rapporter ceux qu'ils entendent. Ainsi "dictature" a été utilisé 435 fois, à tout propos : dictature "du clic", "de la République du moi", de "faire jouir", de "vieillir jeune", et on en passe. Autre antienne, le "Grenelle" apparaît dans quelque 300 articles, Grenelle "de l'environnement" bien sûr, mais aussi "de la fiscalité locale", "de la culture" ou "de la presse", sans oublier le "Grenelle de mes deux" chanté avec humour par le groupe Massilia Sound System.

Troisième au hit-parade des tics 2007, le mot "moratoire" - sur les OGM, la pêche au thon rouge ou "la fabrique de bébés téléphages" -, lui-même talonné par "plan Marshall", si fréquemment dévoyé par le personnel politique que le Canard enchaîné lui a consacré un article complet le 5 décembre.

Et puis il y a les mots qui plaisent, des mots peu usités - pour ne pas dire "décalés" (autre poncif mis à toutes les sauces) - et qui, tout d'un coup, se répandent sans que personne ne sache pourquoi. Pas même les auteurs d'ailleurs, qui les utilisent sans en maîtriser le sens. Depuis peu fleurit "codicille", petit vocable rond, évoquant vaguement la coquille, lequel, signale Claude Julien (courriel), s'emploie exclusivement dans le sens (grave) « d'acte postérieur à un testament, le modifiant, le complétant ou l'annulant ». Or il se substitue de plus en plus à "clause", "annexe" ou "ajout" - pour un contrat gazier, le cycle de négociations de Doha ou... le programme de M. Sarkozy !

Ajoutons, en guise non de "codicille" mais de conclusion, l'abus d'un nouveau venu, relevé par Sothear Yem (La Roche-sur-Yon) : « Il s'agit du mot "Khmer" affublé pour l'occasion d'un adjectif de couleur variable, clin d'oeil évident au vocable "Khmer rouge", mouvement politique de sinistre mémoire. » "Khmers verts" (écologistes), "roses" (socialistes) ou "gris" (à propos de la réglementation sur Internet) prolifèrent dans nos colonnes, au point d'en devenir non seulement ridicules, mais blessants. « Ce qui était intransigeant et tyrannique (...) chez les Khmers rouges, ce n'était pas le mot "Khmer", c'était l'adjectif "rouge", proteste M. Yem. Les Khmers, ethnie principale du Cambodge, sont des gens comme tout le monde."

Véronique Maurus

 



Le blog de Jean-Louis Malandin

 



Remarque :
je vous invite à consulter le blog de ce lecteur du journal Le Monde, car son blog « Pan sur la langue ! » fourmille de tous ces petits riens ou presque riens qui peuvent changer ou occulter, perturber, brouiller, le sens d'une phrase – et, partant, le sens d'un sujet de dissertation de culture gé. Je vous renvoie également au dossier intitulé LES PAUVRES DE LA GRAMMAIRE ces « pauvres » qui sont si essentiels pour saisir ce que parler veut dire. Voici deux extraits du blog de Jean-Louis Malandin :



1


Appelez-moi ANAPHORE !

 
 
 
Lu dans Le Monde du 19 décembre 2007, en page 13, 4ème colonne : « IKB en Allemagne, Northern Rock en Grande-Bretagne se retrouvent en situation de quasi-faillite tandis que le géant suisse UBS  a dû faire appel au fonds d'Etat singapourien pour le secourir. »

 

 

Qui est ce « le » ?

 

Le lecteur, bien parti dans son tour des banques européennes et de leurs déboires tombe en arrêt en fin de course. Il remonte dans le texte. Pas d'autres masculins que le « géant suisse » et le « fonds d'Etat singapourien ». Mais qui fait quoi, au juste ?

On peut supposer que le « géant suisse » a demandé du secours au « fonds d'Etat singapourien » mais les lecteurs pressés ont déjà tourné la page, renonçant à faire l'exégèse d'une brève ! Tant pis pour le journal !

Nous avons là une des causes les plus fréquentes de l'égarement du lecteur : un pronom dont on ignore ce qu'il désigne alors que l'élément de référence devrait sauter aux yeux. Au moindre doute, la confusion s'installe et le lecteur passe à autre chose.

Le renvoi d'un pronom à un nom placé avant - ce qu'on appelle l'anaphore doit fonctionner au quart de tour, sans aucune hésitation quand il s'agit de transmettre une information avec le maximum d'efficacité.

 

Remarque : Je vous soumets la définition du mot ANAPHORE telle que Le Littré la donne.

ANAPHORE :
Figure de rhétorique. Répétition du même mot en tête des phrases ou de membres de phrase. Il y a une anaphore dans ces vers de Delille : « Tendre épouse, c'est toi qu'appelait son amour, Toi qu'il pleurait la nuit, toi qu'il pleurait le jour », Géorg. liv. IV. - ÉTYMOLOGIE Terme dérivé de deux mots grecs signifiant de nouveau et porter.

 

 



2


Le pronom « le sien »


Lu dans Le Monde du 13 décembre 2007, page 22, colonne 5 : « Chaque jour, dans les rues du village, Michèle Alessandri croise la famille d’Yvan Colonna. Elle a un fils qui est presque du même âge que le sien. »

 

A quel personnage renvoie le pronom « Elle » ? A Michèle Alessandri, bien sûr ! D’autant plus que c’est la règle : dans cette situation, le pronom renvoie au sujet de la phrase précédente puisque c’est aussi le « sujet » de la conversation, c’est d’elle qu’on parle ! Mais alors, si le pronom renvoie logiquement à Michèle Alessandri, c’est vrai aussi du pronom « le sien » ! C’est-à-dire qu’elle a un fils qui a l’âge de son fils … le contraire serait étonnant !

Evidemmenent, compte tenu de l’actualité, le lecteur se doute bien que c’est du fils d’Yvan Colonna que le journaliste a voulu parler. Une fois de plus, c’est le lecteur qui fait le travail de compréhension alors que le texte devrait être limpide, même pour un lecteur très éloigné dans le temps ou l’espace ! En principe, c’est une des grandes vertus de la langue française.

 




Lu sur un panneau d'affichage

 


Conférence du cycle de découverte de l'Administration

 

« L'Administration pénitentiaire et le dilemme de sa

mission de réinsertion »


 

Remarque : Je tairai les noms et qualités du conférencier car il se pique par ailleurs d'être un spécialiste de la culture générale ! Je me contenterai simplement de mettre l'accent sur ce tic langagier qui consiste à confondre « problème » et « dilemme », sûrement parce que le second terme fait plus chic, plus savant, plus « pensé » ... Pour quelqu'un qui se refuse à questionner le sujet, une telle boulette langagière est bien - in praesenti - la preuve qu'il faut impérativement questionner les mots du sujet, tous les mots, et le sujet lui-même.

Dans le Dictionnaire Culturel en Langue Française paru en quatre volumes, sous la direction d'Alain Rey, aux éditions Robert, Paris 2005, il est écrit, à propos de dilemme : « argument par lequel on pose une alternative entre deux arguments contraires ». Plus loin il est dit : « Alternative contenant deux propositions contraires ou contradictoires et entre lesquelles on est mis en demeure de choisir ». Et, pour nous éclairer, les auteurs de l'article donnent l'exemple suivant, tiré d'un ouvrage de Roger Martin du Gard, Jean Barois : « La culpabilité de Dreyfus, ou bien l'infamie de l'état-major : voilà dans quel dilemme on a enfermé ces officiers ».

Dans le cas du libellé de la conférence annoncée, il eût peut-être fallu écrire quelque chose comme : « Le dilemme de l'Administration pénitentiaire : enfermer (punir ?) ou réinsérer ». Le choix des propositions contraires ou contradictoires (ce qui n'est pas du tout pareil !) de l'alternative dépend, bien sûr, de ce que veut montrer l'auteur. Déjà, l'étrange flottement dans l'emploi du mot
« dilemme » pourrait laisser supposer que cette « mission de réinsertion » n'est visiblement pas la tâche première ou primordiale de l'Administration pénitentiaire.

Mais nous aurons sûrement l'occasion de décortiquer cette phrase bancale dans l'une des prochaines rubriques des PAUVRES DE LA GRAMMAIRE.

Car les mots sont toujours plus que de simples mots - ils sont également des maux qui révèlent les contresens, erreurs de sens, faux sens ; lesquels voilent et dévoilent, à leur tour, des glissements sémantiques, des usages abusifs masquant des non-dits, des refus, des lapsus révélateurs d'autre chose que ce qu'on a voulu dire ... Voilà d'ailleurs pourquoi il faut être si attentif aux mots et aux
« pauvres de la grammaire ». On pourrait évidemment se demander si tout dérapage lexical, non contrôlé, n'est pas le signe d'un retour du refoulé. Quand l'erreur fait signe ?!

Il faut reconnaître aussi que l'affaire n'est pas facile. Non seulement ce dilemme pose problème, mais il y a également ce petit rien qui est le « et ». Or l'emploi d'une telle conjonction de coordination, dans la phrase en question, n'est pas vraiment approprié. Il faudrait plutôt utiliser un « face à » : l'administration pénitentiaire face au problème posé par sa mission de réinsertion. D'accord, c'est lourd, maladroit, mais c'est correct.

Il y a toute une herméneutique du « et » que peu de gens maîtrisent et qui est pourtant une clef interprétative essentielle. En fait, si l'on excepte les linguistes, les philosophes et les poètes, ce sont les grands juristes de droit privé qui ont la meilleure perception de ce que peut cacher ou révéler ce petit « et » dans une phrase, un article de loi, un contrat, etc. Pour un petit « et » mal ficelé, on peut perdre bien davantage qu'un plat de lentilles ! Mais nous y reviendrons, tant l'herméneutique du « et » est capitale quand on questionne les mots, tous les mots du sujet, et le sujet lui-même. Jacques Derrida a eu de fort belles réflexions sur le « et » - je vous en reparlerai.

ALF




Quelle belle langue de bois





Claude d'Harcourt, directeur de l'administration pénitentiaire



"Le gouvernement tient le plus grand compte des

observations du Comité"


LE MONDE | 06.12.07 |

 

Claude d'Harcourt, le rapport du Comité de prévention de la torture (CPT) souligne des cas de traitements inhumains et dégradants dans les prisons : quels changements le gouvernement et l'administration pénitentiaire que vous dirigez vont-ils mettre en œuvre pour répondre aux recommandations du CPT?

La chancellerie tient le plus grand compte des observations du CPT et le nombre des recommandations contenues dans le rapport 2006 est très réduit. A titre d'exemple, les rotations de sécurité [les transferts de détenus] n'ont pas seulement été revues comme le souhaitait le CPT, mais purement et simplement supprimées par note du 16 août dernier. En ce qui concerne les détenus particulièrement surveillés, et selon nos engagements, une nouvelle circulaire est en cours de signature pour répondre au CPT. L'administration pénitentiaire s'astreint en toutes circonstances à avoir un comportement éthique. Nous avons une autorité indépendante, la Commission nationale de déontologie de la sécurité, chargée de vérifier le respect des règles déontologiques.

Le rapport fait référence à deux situations distinctes. Ce que relève le CPT à Moulins concerne la prise en charge des détenus à l'hôpital. Ce n'est pas de la responsabilité de l'administration pénitentiaire. La deuxième situation concerne des détenus atteints de troubles mentaux graves incarcérés à Fresnes, placés en cellule au sein d'un service psychiatrique. Ces détenus sont sous la responsabilité de médecins qui décident des conditions dans lesquelles ils sont placés en cellule. Depuis 1994, les soins en prison sont assurés par le service public de santé. En 2009, le ministère de la santé ouvrira la première unité spécialisée pour détenus psychiatriques à Lyon.

Quelle est la stratégie du gouvernement pour résoudre la surpopulation carcérale?

Il faut rappeler deux choses. Avec 95 détenus pour 100 000 habitants, le taux de détention en France est l'un des plus faibles d'Europe. D'autre part, notre taux de surpopulation est dans la moyenne européenne.

La stratégie définie par la garde des sceaux, Rachida Dati, est simple : ouvrir dans les délais prévus les 13200 places du programme immobilier, dont 3000 dès 2008 grâce à 1100 emplois supplémentaires ; continuer à développer les aménagements de peine qui ont déjà progressé de prés de 40% en un an, ce qui est remarquable.

Propos recueillis par Alain Salles


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MOT A MOT TIC ET TOC


Je vous ai, à maintes reprises, invités à lire et à re-lire quelques ouvrages indispensables pour mieux questionner les mots du sujet de la dissertation, à consulter aussi certains blogs, et, à présent, je vous propose d'aller voir la rubrique Au mot de Libération - http://www.liberation.fr/.

Une « piqûre de rappel » est peut-être nécessaire :

1°) parmi les livres indispensables, qui analysent et décortiquent les mots, décrivent les tics langagiers, les dérives verbales, citons celui d'Alain REY, A mots découverts, éd. Robert Laffont, Paris, 2006 ; et celui d'Éric HAZAN, LQR. La propagande du quotidien, éd. Raison d'Agir, Paris, 2006 ;

2°) parmi les sites et les blogs qui entreprennent le même travail salutaire et brillant, citons le blog de Jean Véronis : Technologies du langage ;


 



Quand le questionnement des mots

peut être considéré

comme l'un des beaux-arts




Un grand bravo aux journalistes de Libé



Au mot

Transfèrement

Annette Lévy-Willard - LIBÉRATION : samedi 29 décembre 2007

J’ai hésité. En cette semaine juridico-archaïque, fallait-il choisir le médiéval « travaux forcés » avec ses images de chaînes et de boulets, ou le technique « transfèrement » ? La règle de cette chronique étant le mot unique (il y eut pourtant l’exception présidentielle de « bling-bling » la semaine dernière), transfèrement doubla d’une tête travaux forcés.

Dans les premiers jours, on crut à un trébuchement de journalistes fatigués quand on entendit que le gouvernement français allait demander le transfèrement des futurs condamnés de l’Arche de Zoé. Pourquoi pas extradition, transfert ou expulsion ? Parce qu’il s’agit de transférer, certes, mais d’un centre de détention à un autre, pas de relâcher dans la nature, sitôt sur le sol national, les six Français de l’Arche de Zoé, condamnés par la justice tchadienne. Puis le mot s’imposa sur la scène de l’actualité, on s’habitua à articuler péniblement transfèrement au lieu de tranfert.

Le terme ainsi devenu à la mode, on découvrit qu’il avait une histoire. Et même qu’il était moderne. Si l’on saute l’époque latine, le transfèremen