CULTURE GÉNÉRALE - MISES AU POINT ET RÉFLEXIONS


« Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît
car tu ne pourras pas t'égarer ... »

 

Nahman de Braslav

 

 

Pour réussir l'épreuve de DISSERTATION DE CULTURE GÉNÉRALE, il faut avoir l'audace d'inventer son propre chemin, pour proposer un plan personnel. Et c'est cette audace-là que les correcteurs attendent des candidat(e)s. Qui peut apprécier, à l'écrit comme à l'oral, ces plans tout faits et passe-partout ? Alors, apprenez à questionner par vous-même le sujet avant de faire monter vos connaissances - ces connaissances que tous les jurys attendent mais que vous devez formuler à travers un plan personnel. Mais, d'abord, lisez et relisez ce que disent les rapports de jurys à propos de l'épreuve de culture générale :

 

« [...] le jury apprécie les candidats qui savent s’évader des fiches stéréotypées [...] qui acceptent, fût-ce au prix de maladresses pardonnables, de réfléchir en direct ».

 

« Réfléchir en direct », voilà ce qui vous est instamment demandé – et, pour réfléchir en direct, encore faut-il apprendre à questionner le sujet et les mots du sujet, tous les mots du sujet, y compris « les pauvres de la grammaire » ; et il convient également de ne jamais oublier que tout sujet est une énigme à déplier, un fragment-hérisson comme dirait Schlegel. Avec, bien sûr, tout ce que cela ouvre comme champs de possible du point de vue heuristique - car il s'agit de faire appel à tous les savoirs qui relèvent de l'herméneutique et des techniques du questionnement.

D'où la raison d'être de ce blog : vous apprendre à QUESTIONNER LE SUJET et à QUESTIONNER LES MOTS DU SUJET ; vous proposer des chemins de réflexions sur les thèmes « dans l'air du temps » en essayant de proposer les pensées qui offrent, pour chaque thème abordé, les visions les plus riches de sens, tout en évitant celles qui seraient peu conformes ou trop contraires aux attentes et opinions des correcteurs et membres d'un jury - ce qui vous condamnerait à l'échec assuré !


L'audace est donc dans le questionnement du sujet

non dans les idées avancées


QUESTIONNER LE SUJET et les mots du sujet pour trouver un plan plus personnel, ne signifie pas ruer dans les brancards, avancer des idées qui vont heurter les correcteurs et le jury, non, cela serait un vrai suicide.

Questionner le sujet permet d'avoir une approche plus originale que les plans convenus, stéréotypés, mais quand vous faites ensuite « monter » vos connaissances, vous devez respecter les idées qui font l'unanimité ou presque, celles que vous trouverez dans ce blog à travers revues et dossiers de presse, ouvrages recommandés, et les commentaires que je vous propose en me référant constamment aux auteurs « autorisés », c'est-à-dire les auteurs qui ne suscitent aucune polémique majeure, dont tout le monde apprécie la pensée – au risque de tomber dans la pensée paresseuse, mais pour vous, dans les concours, un tel risque n'est pas un risque ... c'est même une nécessité que de citer ces auteurs-là.

D'où l'ambiguité d'un tel blog. Vous inciter à penser par vous-mêmes quand il s'agit de questionner le sujet et vous dire dans le même temps : attention, connaissez bien l'esprit du concours que vous préparez - UN CONCOURS SE QUESTIONNE - et les attentes de l'administration que vous désirez intégrer : QUESTIONNER L'ADMINISTRATION. Mais je sais, par expérience, que celles et ceux qui auront compris, intégré cette tension-là, réussiront.




Centres d'intérêts : puisqu'il faut un peu se dévoiler, je dirai qu'à côté des conférences de méthode et de sciences politiques (sic), c'est-à-dire, en des termes moins pédants, qu'à côté de la "culture générale" et des enseignements que je donne à l'université (comme chargé de cours), mes centres d'intérêts sont : le langage et ses enjeux herméneutiques, l'épistémologie des sciences humaines, économiques et sociales – de l'invention du fait social à l'invention des marchés -, et le monde sémitique, aussi bien arabe, histoire et civilisation du monde arabo-musulman, que juif : pensée et herméneutique juives. En tant qu'auteur, j'ai participé à la réalisation de cédéroms édités par ADM Communication et l'Institut du Monde Arabe (IMA). Parallèlement à mes activités comme chargé de cours, j'ai longtemps été journaliste indépendant et j'ai même été concepteur-rédacteur en agences de pub, et directeur artistique dans un studio d'enregistrement d'oeuvres musicales.

Parchemins et expertise : cela dit, comme dans le microcosme universitaire il est de bon ton d'étaler ses titres, je vais me prendre au jeu car, sans diplômes, pas de gloire ni de crédit ! Seuls les parchemins justifient l'expertise. Alors que les étudiant(e)s qui ne me connaissent pas et qui consultent le blog, se rassurent ! Je suis docteur en histoire contemporaine et diplomé de sciences politiques, je possède un troisième cycle (DESS) en gestion et administration des entreprises, une maîtrise de droit privé, un certificat d'études supérieures en droit du travail, et j'ai également fait des études (licence) de philosophie et de théologie.

Par ailleurs, j'essaye de mettre en pratique ce que j'enseigne : cette nécessité d'être toujours attentif aux frémissements du monde et de la pensée, et aujourd'hui encore, à 60 ans, je suis des cours, passe des examens, une façon de me remettre sans cesse en question, de connaître le stress de la page blanche - votre stress ! -, et je fais une nouvelle thèse, en philo cette fois, avec l'un de mes maîtres, mon maître, le philosophe Pierre Gire, spécialiste du premier matin grec, de Plotin, de Maître Eckhart et des mystiques rhénans. Quand la forme en une autre s'en va, telle est ma thèse, avec comme sous-titre : Processus et métamorphoses.

Voilà, j'ai sombré dans la pire des bêtises, celle qui relève de la suffisance, mais, pour être crédible, il faut assumer cette bêtise purement mondaine : les diplômes et les titres doivent, hélas, s'exhiber comme autant de phalus - au moins, lui, il en a ! se dit-on rassuré. Cela dit, j'espère que vous ne serez pas rassuré(e)s, car la seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien. Seul l'imbécile a réponse à tout, disait déjà Voltaire.

La
« culture gé » méprisée : dans tout cursus universitaire, la culture générale est la matière la moins considérée ; pire que ça, elle est même l'objet d'un réel et profond mépris. Du coup, ce sont les jeunes doctorants, les apprentis profs, ou les ratés du système qui enseignent cette matière chargée d'un si fort coefficient dans les concours de la fonction publique. Et c'est pour cela que la plupart des préparations à l'épreuve de culture générale sont si mauvaises ou si peu efficaces. Celles et ceux qui l'enseignent ne savent pas, eux-mêmes, questionner le sujet, alors ils se contentent de proposer des types de plans que l'on trouve dans les livres consacrés à la « culture gé », de recopier des fiches de lecture – totalement calibrées, formatées, stéréotypées - sur les thèmes qui sont « dans l'air du temps », et de donner des citations fourre-tout qu'il faut apprendre par coeur, histoire de faire croire aux candidat(e)s qu'ils paraîtront intelligent(e)s en les recasant dans leurs copies.

Dans les marges, la pensée : de toute façon, pourquoi se fatiguer ? Car tout le monde en convient : il est impossible de faire carrière dans cette matière. Pourtant, ce pourrait être la « mère de toutes les disciplines », tant elle oblige à sortir des chemins balisés, des idées toutes faites, des poncifs de la pensée dominante, cette pensée du sens commun, affligeante et paresseuse. Elle oblige d'abord et avant tout à réfléchir, à penser par soi-même, avant de faire « monter » les connaissances. Elle oblige aussi à rester sans cesse éveillé – ne pas être un « dormeur » comme dit Héraclite – et à s'ouvrir en permanence sur le monde, sur tout ce qui fait sens, tout ce qui fait l'humain. Voilà pourquoi j'enseigne cette matière, même si elle est celle des apprentis profs, ou des incompétents et des ratés – ce qui est souvent le cas et certains universitaires ne se privent pas de me le rappeler. Qu'importe leur mal-dire ! c'est dans les marges, dans les sentiers non encore explorés, qu'éclôt la pensée – ce tout premier émerveillement du premier matin grec. Et tout sujet questionné, chaque mot exploré, ouvre l'esprit sur le vaste champ des possibles.


La philosophie, comme le dissertation de culture générale, « consiste à penser tout ce qui dans une question est pensable, et ceci à fond, quoi qu'il en coûte. Il s'agit de démêler l'inextricable et de ne s'arrêter qu'à partir du moment où il devient impossible d'aller au-delà ; en vue de cette recherche rigoureuse, les mots qui servent de support à la pensée doivent être employés dans toutes les positions possibles, dans les locutions les plus variées ; il faut les tourner, les retourner sous toutes leurs faces, dans l'espoir qu'une lueur en jaillira, les palper et ausculter leurs sonorités pour percevoir le secret de leur sens, les assonances et résonances des mots n'ont-elles pas une vertu inspiratrice ? 

W. Jankélévitch, Quelque part dans l'inachevé, Gallimard, 1978, p. 18.




Puissance d'écart et liberté de ton


Je sais, j'imagine, je suis même certain que ma liberté de ton va en gêner plus d'un. Mais, déjà, personne n'est obligé de venir sur mon blog. En outre, il n'y a jamais d'attaque ad hominem, simplement des mises à distance par rapport au monde universitaire, administratif, politique, etc. Sans cesse, je fais la part des choses et j'invite celles et ceux qui viennent consulter le blog à penser par eux-mêmes, à pratiquer, eux-aussi, la mise à distance, à faire preuve de cette puissance d'écart qui permet d'accepter ou de refuser telle ou telle façon de penser ou d'aborder telle ou telle question. Tout est affaire d'interprétation. C'est, au moins, l'une des leçons à retenir en lisant ce blog !

Les informations recueillies, les documents reproduits proviennent de sources sérieuses, d'un véritable travail universitaire (sic) de recherche, d'analyse, de synthèse. Et, sur tous ces points-là, je ne redoute rien. Absolument rien. Et vous non plus ! Vous pouvez travailler sans crainte. Le reste, les points de vue, relèvent de quelqu'un qui essaye de penser par lui-même et qui vous invite à faire de même, et qui préfère tous les pas de côté, les chemins de traverse aux discours convenus et à la pensée dominante, trop souvent paresseuse. Au risque de déplaire. Au moins, vous le saurez, il ne faut jamais prendre la pensée de quelqu'un, fût-il un prof, pour argent comptant !

Quelques mauvais coucheurs auront, j'en suis certain, l'outrecuidance de me dire que certaines de mes critiques, concernant l'enseignement de la culture générale ou le monde des clercs dont je fais partie, n'ont pas leur raison d'être ni leur place ici. Mais qui les autorise à décréter ce qu'il faut mettre ou non sur mon blog ? Et qui les oblige à le consulter ? J'exècre tous les donneurs de leçon et les commissaires politiques. Ceux qui me disent ce que je devrais faire et comment je devrais enseigner ... Surtout qu'en consultant mon blog, celles et ceux qui savent lire constateront très vite combien je suis reconnaissant et redevable à tous ces profs qui m'ont permis d'avancer dans mes propres recherches et qui m'ont donné le goût du savoir, du travail intellectuel. S'il m'arrive de critiquer les clercs, c'est justement parce que je voudrais tant qu'ils soient comme ces grands maîtres que j'ai eus et que j'ai, parfois, encore la chance de fréquenter. La liste est longue et elle traverse en permamence tout mon blog pour qui sait lire et être attentif.

Mon blog - et j'insiste encore ! - ne dépend d'aucune institution, d'aucune université, d'aucune administration. Je n'ai aucun lien de subordination avec qui que ce soit. Selon la formule d'Alfred Musset, mon verre est petit, mais je bois dans mon verre. Par ailleurs, ce blog est absolument gratuit et tout le monde peut prendre ce que bon lui semble. Personne ne m'achète et je ne suis payé par personne. Exprimé autrement : la liberté de mon blog, son esprit, son éventuel non conformisme, relèvent des libertés publiques et, tant qu'il ne contrevient pas à l'ordre public, il n'a de compte à rendre à personne !

Est-ce suffisamment clair ?

La liberté de ton se paye, je le sais, j'ai déjà donné, souvent très, très cher, mais j'assume. Et je m'en contrefiche. Quand j'étais journaliste, sur des enquêtes très sensibles, j'ai même été menacé de mort et j'ai fait l'objet de gardes à vue. La belle affaire ! Comme le rappelle Nahman de Braslav : il faut savoir se perdre loin des sentiers habituels et balisés pour découvrir une parcelle de vérité !

 


MAIS ATTENTION !

 


Dans une dissertation, ma liberté de ton est à bannir.


Elle doit simplement vous permettre de réfléchir par vous-même et de mettre en place vos propres analyses qui doivent toujours être très argumentées et qui doivent surtout respecter une certaine neutralité - cette puissance d'écart qui permet d'éviter toute polémique contraire à l'esprit des concours.

Cela dit, je ne recherche ni la notoriété ni la gloire, je ne tiens pas à faire partie des valeurs sûres de la blogosphère, j'ai même une sainte horreur du sens commun, de l'entre-soi, des réseaux d'appartenance et autres tribus, et mon rêve le plus cher serait de n'être lu que par quelques unes et quelques uns - loin, très loin de toute cette gesticulation qu'offre la Toile.

Oui je ne voudrais m'adresser qu'à ces très rares lectrices et lecteurs qui auront compris que la culture générale c'est d'abord apprendre à penser par soi-même et qui auront fait leur cette fulgurante leçon de Nahman de Braslav :


« Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît
car tu ne pourras pas t'égarer ... »

 

Alors les autres, tous les autres ne m'intéressent absolument pas, même s'ils viennent sur mon blog pour y piller des infos ... Ce ne sont que de vulgaires consommateurs !

Est-ce suffisamment clair aussi ?

Alain Laurent-Faucon


 

Publié dans : CULTURE GÉNÉRALE - MISES AU POINT ET RÉFLEXIONS - Par alain laurent-faucon
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Mon entreprise est hasardeuse, vraiment hasardeuse, puisqu’il me faut sans cesse sortir des discours habituels et convenus sur l'épreuve de culture gé pour convaincre étudiant(e)s et candidat(e)s qui viennent consulter mon blog, que seul le questionnement du sujet peut les aider à se sortir des situations, même les plus délicates, à l'écrit comme à l'oral. Ce ne sont pas tant les connaissances accumulées qui importent que la façon dont on sait faire parler le texte ou le sujet soumis à la réflexion.

D'où ce long, ce très long silence. Et cette envie tenace de tout arrêter. Et de fermer définitivement mon blog. Et d'écrire, avec une personne que j'estime et dont j'apprécie les grandes qualités intellectuelles et la pensée en mouvement, toujours aux aguêts, faisant surgir du nouveau, un ouvrage de culture gé qui serait totalement différent de ce que l'on peut trouver actuellement en librairie. Souvent je me demande si les auteurs de ces ouvrages ennuyeux et indigestes n'entendent pas surtout étaler leurs savoirs livresques pour épater la galerie ou leurs collègues universitaires ! Le regard de l'autre, mais entendu comme un « même ». Le plaisir de l'entre-soi. L'onanisme cérébral porté à sa quintessence. Bon ! J'ai l'humeur mauvaise, diront certains, mais je l'assume. Et, en plus, je ne leur demande pas de me lire. Mon blog est « ailleurs » et il n'a besoin de personne. Encore moins de reconnaissance !

Tout commentaire-explication est une approche spéculaire – en miroir – qui nous permet d'aller du monde du texte, selon la célèbre formule du philosophe Paul Ricoeur, au monde du lecteur. En effet, toute lecture est une suite de re-lectures et nous avons déjà, avec tel article soumis à notre analyse ou tel sujet à traiter, au moins deux re-lectures possibles : d'abord celle de l'auteur de l'article ou du sujet, qui relit les événements dont il parle, et, ensuite, la nôtre quand nous re-lisons à notre tour ce texte ou ce sujet comme des réponses possibles à une question posée qui nous concerne hic et nunc. Sans jamais oublier que lire c'est se lire et que lire c'est aussi rendre lisible.



Le monde du texte lu comme un fragment



Puisqu'il s'agit d'un fragment – article de presse ou extrait d'une oeuvre ou phrase à commenter -, il est, par définition, tiré de son contexte et, de ce fait, possède sa propre logique interne. Il est, en effet, un Tout qui fait sens par sa mise en scène – ses circuits de lecture : titre, intertitres, typographie, s'il s'agit d'un article de presse (donné souvent au grand oral de culture gé) - et par sa construction/démonstration interne.

Mais comment convaincre des étudiant(e) et des candidat(e)s qui s'imaginent que l'épreuve de culture générale, à l'écrit comme à l'oral, n'est qu'une affaire de chance et de mémoire : tomber sur un sujet ou un texte (oral) sur lequel ils, ou elles, possèdent une vague fiche !

Car il est toujours très difficile de se faire entendre en ce qui concerne cette épreuve au si fort coefficient dans les concours de la fonction publique et si mal enseignée. Et là, je reprends ce que j'ai déjà dit dans mon introduction générale, tant la répétition est la « mère des études » !



La « culture gé » méprisée : dans tout cursus universitaire, la culture générale est la matière la moins considérée ; pire que ça, elle est même l'objet d'un réel et profond mépris. Du coup, ce sont les jeunes doctorants, les apprentis profs, ou les ratés du système qui enseignent cette matière chargée d'un si fort coefficient dans les concours de la fonction publique. Et c'est pour cela que la plupart des préparations à l'épreuve de culture générale sont si mauvaises ou si peu efficaces. Celles et ceux qui l'enseignent ne savent pas, eux-mêmes, questionner le sujet, alors ils se contentent de proposer des types de plans que l'on trouve dans les livres consacrés à la « culture gé », de recopier des fiches de lecture – totalement calibrées, formatées, stéréotypées - sur les thèmes qui sont « dans l'air du temps », et de donner des citations fourre-tout qu'il faut apprendre par coeur, histoire de faire croire aux candidat(e)s qu'ils paraîtront intelligent(e)s en les recasant dans leurs copies.

De toute façon, pourquoi se fatiguer ? Car tout le monde en convient : il est impossible de faire carrière dans cette matière. Pourtant, ce pourrait être la « mère de toutes les disciplines », tant elle oblige à sortir des chemins balisés, des idées toutes faites, des poncifs de la pensée dominante, cette pensée du sens commun, affligeante et paresseuse. Elle oblige d'abord et avant tout à réfléchir, à penser par soi-même, avant de faire « monter » les connaissances. Elle oblige aussi à rester sans cesse éveillé – ne pas être un « dormeur » comme dit Héraclite – et à s'ouvrir en permanence sur le monde, sur tout ce qui fait sens, tout ce qui fait l'humain.



Voilà pourquoi mon entreprise est hasardeuse, car, pour vous convaincre, je n’ai que la force des mots ! Et je cours toujours le risque de passer pour un aigri ou un prétentieux ou les deux ! Et voilà aussi pourquoi je n'ai pas tenu mon blog depuis plusieurs mois. A quoi bon aller à contre-courant ? Je viens d'avoir soixante ans - je l'ai suffisamment répété ! - et j'ai donc trop de choses à faire dans ma dernière ligne droite, avant de me baver dessus et de finir complètement gâteux, pour gaspiller mon temps et mon énergie à convaincre celles et ceux qui affirment que la culture gé, c'est du baratin et de l'esbrouffe. Ces gens-là ne m'intéressent pas, tout comme la plupart des profs de culture gé pour lesquels je n'ai qu'une formule : courage fuyons ! J'ai d'ailleurs décidé de ne plus enseigner cette matière - un « lâcher prise » définitif et salutaire - pour m'inventer d'autres chemins, selon l'heureuse formule de Nahman de Braslav que je cite souvent, et pour me consacrer à l'écriture d'une thèse qui me tient particulièrement à coeur, et ce d'autant plus que mon "patron" est le philosophe Pierre Gire : Quand la forme en une autre s'en va - Processus et métamorphoses. Alors si d'aventure je poursuis mon blog, ce ne sera plus que pour une minorité : celles et ceux qui veulent autre chose que des fiches stéréotypées et des plans préfabriqués. 



Une mise en mouvement du dire contre le déjà-dit

 

Il m’a fallu du temps, beaucoup trop de temps - dans ce tourbillon où était constamment happée mon attention depuis la mise en place de ce blog voici un an à présent - pour comprendre que je faisais fausse route ; et j’ai fini par comprendre que cette fameuse « veille » de culture générale phagocyte les heures et les jours en vain, que peu, très peu d'articles de presse sont dignes d'intérêt : depuis l'arrêt définitif de mon blog, depuis plus de trois mois (dans les faits depuis le 30 mars, jour de mon anniversaire), je n'ai absolument plus consulté les quotidiens en ligne, y compris le Monde, la référence (?!), et je suis allé à l'essentiel :



Alternatives économiques

Le Magazine littéraire

Le Monde diplomatique

Sciences Humaines

Philosophie magazine



sans oublier quelques ouvrages de référence, ceux qui paraissent dans les collections ci-après :



La République des Idées / Seuil

La collection universitaire de poche – Armand Colin

Que sais-je ? - PUF

Chemins philosophiques - Qu'est-ce que ? – Vrin



Au contact de mes étudiant(e)s et lors des tout récents oraux de culture gé d'un concours ouvrant l'accès à une école prestigieuse, j'ai définitivement compris que, pour les membres du jury, quoi qu'on dise - et « on » dit tant de choses sur les jurys ! -, j'ai définitivement compris que toute pensée est mouvement, recherche, altérité permanente, que, dans toute démarche intellectuelle, l’éthique de la parole est - pour reprendre une très belle formule de la méditation hassidique -, une mise en mouvement du dire contre le déjà-dit.

Dans le passé, je m'étais déjà aperçu que mes étudiant(e)s qui présentaient le concours de l'ENSP de Rennes (école des directeurs d'hôpitaux qui a aujourd'hui changé de nom), que mes étudiant(e)s faisaient un « véritable tabac » grâce aux techniques de questionnement du sujet et il y a même eu, coup sur coup, deux majors du concours d'entrée qui ont eu l'audace ou l'honnêteté de reconnaître que c'était gràce aux épreuves écrites et orales de la culture gé.

Il s’agit, dans cette mise en mouvement du dire contre le déjà-dit, d’une véritable ouverture herméneutique et surtout d’une belle option heuristique pour qui veut approcher les sciences humaines, économiques et sociales – en un mot : la culture générale -, souvent enfermées dans des chapelles et des dogmatismes, des modes médiatiques et des querelles mercantiles – sans parler de cette gesticulation permanente aussi vaine que stérile qui caractérise le temps présent.

C’est en enseignant la culture gé que je me suis aperçu que les étudiant(e)s – paradoxalement mes « compagnons » d’études puisque je suis moi-même toujours étudiant à soixante ans pour ne jamais m'enkister dans mes savoirs et mes savoir-faire, pour me remettre sans cesse en cause et bouculer mes inévitables certitudes ! - n’ont pas ou très peu de notions en sciences humaines et sociales, que ce soit en sociologie, anthropologie, psychologie sociale, ou économie politique … sans parler de l'histoire et de la philosophie. Et pourtant il ne leur faudrait pas grand'chose, il leur suffirait de quelques clefs pour avoir les bases essentielles et pouvoir ensuite penser par eux-mêmes.



Un « outillage intellectuel » indispensable au dialogue

 

Et ce « manque » - ces clefs essentielles non maîtrisées - est d’autant plus regrettable qu’il n’est pas possible, pour un candidat(e), de faire l’impasse sur ce qui se passe « ici et maintenant » ; et ce « manque » est d’autant plus dommageable qu’il risque de conduire celles et ceux qui s’engagent dans la voie des concours à commettre un certain nombre d’erreurs ou de contresens, ou à ne pas percevoir ce qui se joue dès qu’il est question de dynamique de groupe, de la pression de conformité, de déliaison sociale, de déclassement, de globalisation, d’individualisme, d’anomie, de société holiste, hétéronome, autonome, de représentations mentales, de préjugés et de stéréotypes, de précariat, d'identité nationale, de mémoire et d'oubli, d'Etat-providence, etc.

Un exemple parmi tant d'autres : quand il est question de l’islam et surtout de l’islamisme, je m’aperçois que l’on raisonne avec ses propres catégories sociologiques pour expliquer ce que l’on ne saisit pas. Ce que dit aussi l’essayiste Mezri Haddad : « […] on a pris l'habitude de plaquer sur cette réalité complexe [l’islamisme] des concepts tirés de la sociologie politique occidentale : vote sanction, contestataire, islamisme centriste, islamistes modérés – par opposition aux islamistes intégristes ... Un tel placage de concepts exogènes peut altérer l'analyse et dissimuler les véritables enjeux que recèle la déferlante islamiste ».

Tout cela pour rappeler combien une réflexion dans le domaine des sciences humaines, économiques et sociales est nécessaire et combien cette réflexion se doit d’être prudente, ouverte, sans aucun parti pris ni dogmatisme.

Il s’agit, en effet, d’échapper à la tyrannie de l’instant avec ses tics langagiers, ses mots chocs, ses généralités hâtives et molles, ses concepts « poudre aux yeux » ; et il s’agit également de ne rien absolutiser – la science idole - pour éviter ce risque de fermeture et d’obscurantisme, maladie infantile et congénitale de toutes les sciences sociales, dérives obligées de l’univers médiatique cherchant sans cesse des parts de marché.

Il s’agit d’acquérir un « outillage intellectuel » permettant de mieux « saisir » le temps présent et ce bagage conceptuel n’est pas là pour entrer en compétition avec les autres enseignements dispensés à l'université – ce qui pourrait être la crainte de certains philosophes face à l’arborescence et au foisonnement des sciences sociales, à leur emprise et leur mainmise sur les façons de penser et les modes d’être de nos concitoyens. Cette attitude de peur et de rejet, trop négative et frileuse, va à l’encontre de ce que doit être vraiment une pensée dynamique et ouverte, ne craignant pas l’autre et son étrangeté.



Une herméneutique dans l’ombre portée des anciens ...

 

Pour éviter toute dérive dogmatique, il suffit de « grimper sur les épaules » de tous ceux qui nous ont précédés afin d’aller au-delà de nos certitudes du moment et pour ne jamais oublier qu’une pensée ne peut être un temps arrêtée, figée.

Et c’est déjà le courant herméneutique, de Schleiermacher à Heidegger et Paul Ricœur – sans oublier la lecture hassidique si sensible à la construction et déconstruction des mots – qui peuvent nous aider à éviter les écueils de toute approche monomaniaque et purement idéologique. Toute pensée interprétative devient alors une « lecture aux éclats et une philosophie de la caresse où il n’y a jamais de prise, d’emprise de manière définitive, où, au contraire, il y a production d’à venir – la seule certitude étant celle du risque de l’absolu » (d’après Marc-Alain Ouaknin, in Tsimtsoum).

Parmi ces « anciens » qui éclairent, alimentent, transcendent toute réflexion sur les « grandes questions du moment », il convient de citer également les historiens de l’École des Annales, Marc Bloch, Lucien Febvre, et Fernand Braudel – car il n’est pas possible de penser les faits sociaux sans les inscrire dans l’espace et dans le temps.

Ou alors nous risquons de commettre ces graves erreurs d’interprétation dont sont trop souvent victimes quelques sociologues du « fait religieux » qui auraient d’abord dû lire les travaux d’un Le Goff ou d’un Michel de Certeau pour ne jamais oublier que le croire est la plupart du temps – dans ses expressions populaires notamment, mais pas uniquement …- un « bricolage » religieux que les institutions/autorités – Église, Tradition, Magistère - tentent de contrôler, de canaliser.

 

et dans la mouvance heuristique

d’un Michel de Certeau

 

Parmi tous ces « anciens », il en est un qu’il faut également citer : Michel de Certeau, que je considère comme un passeur tant sa quête intellectuelle, son ouverture d’esprit et ses interrogations permanentes permettent d’échapper à toutes les fermetures de la pensée.

En lisant et relisant les textes de ce jésuite, théologien, historien, psychanalyste (il a travaillé avec Jacques Lacan), je me dis que celles et ceux qui cherchent à appréhender notre monde actuel autrement que par des réflexes conditionnés dus aux prismes réducteurs de quelques « experts » médiatiques et versatiles, je me dis que toutes ces personnes-là – et j’en suis – ont quelques guides qui leur montrent le chemin des vrais questionnements.

 

Une « grammaire du temps présent »

où s’entrecroisent disciplines et méthodes

 

C’est d’ailleurs en suivant les traces de ce chercheur hors pair que l'épreuve de culture générale a sa raison d'être, éclairée à la fois par l’histoire, l’anthropologie philosophique, les courants herméneutiques et les tournants linguistiques initiés par Wittgenstein tout au long de ses propres recherches.

Étudier le temps présent – le ce qui se passe - en entrecroisant les disciplines et les méthodes, afin de garder la « bonne distance » grâce à l’histoire – c’est-à-dire : replacer dans toute leur épaisseur historique « les questions d’aujourd’hui », quand on analyse les tendances et les changements en cours -, et grâce à l’anthropologie philosophique et politique – c’est-à-dire : replacer dans leur épaisseur humaine et sociale « les questions du temps présent », en faisant appel aux théories, modèles et cadres mentaux qui éclairent ou explicitent toute réflexion sur la longue durée, sans oublier l’apport trop souvent occulté de l’anthropologie biblique (vétéro-testamentaire), et sans négliger cette part irréductible de l’humain - ce il y a, ce es gibt - engluée dans le maintenant et l’immédiateté.

Non seulement il n’y a pas de je sans le tu et le nous, ce qui oblige à tenir ensemble l’être et le monde de l’être - la société qui l’a fait naître -, mais il n’y a pas, non plus, d’épistémè possible du fait social, de ce qui se passe vraiment en nous et autour de nous, sans une immersion dans la complexité circulaire et croissante dont Edgar Morin a montré les enjeux heuristiques.

Cette complexité cybernétique - comme cet entrecroisement des disciplines et des méthodes – renvoie à cette heureuse formule utilisée dans les années 1920 par le sociologue Paul Bureau quand il entendait s’inscrire en faux contre une vision réductrice et monolithique de certains disciples de Durkheim. Paul Bureau écrivait ceci (in Introduction à la méthode sociologique, éd. Bloud et Gay, Paris, 1923) : « […] reliés les uns aux autres par des liens aussi ténus qu’innombrables, les phénomènes sociaux ne peuvent être étudiés isolément, sans une connaissance suffisante de la structure des autres compartiments de la vie collective ; comme en un immense filet, on ne peut exercer une traction sur une maille sans qu’aussitôt toutes les autres participent au mouvement ».

 

Une immersion du « fait social »

dans l’espace et le temps

 

Cette immersion du fait social dans le temps et l’espace permet de ne jamais prendre l’instant – l’immédiateté - pour l’éternité et la moindre gesticulation médiatique pour un déplacement de sens ; elle permet aussi d’échapper à la tyrannie de la grille de lecture unique qui entend réduire la complexité à deux ou trois concepts particulièrement ronflants : l’ère du vide, puis l’ère de l’éphémère, puis l’ère du simulacre, puis l’ère du soupçon, puis …

En revanche, il est absolument nécessaire de savoir pourquoi et comment surgissent tous ces pseudo concepts. De se demander sans cesse ce qu’ils voilent ou dévoilent.

Car rien n’arrive comme ça et, comme l’a fort bien montré Malebranche, le hasard n’est que la rencontre de plusieurs déterminismes.

Dans cette « grammaire du temps présent », je voudrais notamment m’aventurer sur certains chemins qui me semblent essentiels pour comprendre ce qui se passe hic et nunc – même si le mot « comprendre » est mal venu dans la mesure où il laisse entendre que l’on peut tout « saisir » - à l’instar d’une main qui se ferme pour prendre justement – alors que l’esprit de ce blog évoquerait plutôt une main dont les doigts lentement et progressivement se déplieraient comme les pétales d’une fleur s’ouvrant à la vie : « Ainsi fleurit l’intelligence », disait alors un maître du Talmud en inaugurant sa première leçon.



L’esprit et la méthode

 

Chaque thème abordé en culture gé renvoie à cet immense filet évoqué par le sociologue Paul Bureau (cité plus haut) : « on ne peut exercer une traction sur une maille sans qu’aussitôt toutes les autres participent au mouvement ».

Une série de problèmes emboîtés dès que l’on cherche à expliquer ce qui se passe :

Tous les thèmes abordés sont autant de problèmes emboîtés qui font émerger d’autres thèmes. Cette approche, attentive aux enchevêtrements d’instances, de niveaux, et de facteurs, offre d’indéniables capacités heuristiques, puisqu’elle invite à toujours reprendre, pousser plus loin, affiner, en un mot « complexifier » l’analyse. Car : lire, c’est relire. Et relire, c’est dé-lire.

Les mots et les choses – enjeux sémantiques et fait social total :

Si comme Flaubert l’a dit et répété, les phrases sont des aventures, les mots, quant à eux, sont des histoires qui s’inscrivent dans l’espace et le temps. Certains surgissent pour exprimer les soubresauts d’une époque, son épaisseur tragique, ses espoirs, ses vertiges, alors que d’autres marquent des évolutions et des ruptures, ou bien renvoient à l’air du temps, à l’opinion du moment : ces vérités que les générations suivantes appellent parfois des préjugés.

Chaque époque a ses « saisons » qui la fractionnent en autant d’épisodes. Mais par delà cette histoire turbulente, éphémère, se profile une autre histoire, ultime palier en profondeur, dont les coordonnées secrètes se lovent entre les mots ou les événements. Voilà pourquoi la chose écrite ressemble à un palimpseste : derrière les mots se profilent les centres de gravité ou les opinions d’une époque et les signes avant-coureurs des évolutions futures. Comme l’a noté l’historien Louis Chevalier dans sa remarquable étude sur les classes populaires : « Il est des mots qui meurent, avec des situations qui ont cessé d’être, avec des croyances évanouies, ou parce qu’ils ne correspondent plus aux croyances et aux situations nouvelles. La vie et la mort des mots résument de lentes évolutions et ne sont pas moins significatives de ces évolutions que les plus minutieuses descriptions et les efforts les plus précis de mesure. »

Les mots sont également des lieux de mémoire et des points d’ancrage pour les cultures et les pensées, les anciennes comme les nouvelles. A l’image de la langue dont ils sont l’instrument et le produit, ils sont par ailleurs des « faits sociaux » (cf. Ferdinand de Saussure, in Cours de linguistique générale). Ils sont aussi des miroirs qui nous renvoient l’histoire des hommes et de leurs représentations (cf. Claude Hagège, in Halte à la mort des langues). Voilà pourquoi certains changent de sens quand ils ne meurent pas. Voilà également pourquoi ils sont une série de problèmes emboîtés.

Enfin il est des mots dont il faut se méfier, des mots qui présentent comme évident ou objectif ce qui est là. Des mots qui épousent le consensus ambiant, l’opinion dominante ; des mots qui sont conformes aux croyances ou vérités véhiculées par nos cercles d’appartenance. Des mots qui ne posent jamais la bonne question, c’est-à-dire la question qui dérange, oblige à réfléchir et surtout à douter, à rechercher les intentions cachées, à se heurter à l’épreuve des faits, à décrypter les non-dits et les silences.

Tout n’est – du début à la fin - qu’une affaire de mots ! Ce qui nous permet un certain nombre de réflexions concernant le langage performatif (J.L. Austin, Quand dire c'est faire) … et ce qui nous renvoie à la Genèse :



rAa-yhiy>w: rAa yhiy> ~yhil{a/ rm,aYOw: [1, 3]

Dieu dit : "Que la lumière soit" et la lumière fut.



Topographie de questions,

abécédaire et mouvement d’ensemble

 

Cette « grammaire du temps présent » est sans cesse traversée par cette taraudante question : « qu’est-ce qui se passe ? ». Et c’est en cherchant à y répondre que sont convoqués toutes les disciplines faisant partie des sciences humaines et sociales, et leurs méthodes, et leurs grilles de lecture, et leurs doutes, et leurs silences. Et c’est en cherchant à y répondre que peut être convoquée aussi cette anthropologie biblique qu’un petit nombre d’universitaires a su mettre en avant – l’un des premiers ou des plus connus étant René Girard.

Mais avant toute question préjudicielle, commençons par interroger les mots, par les triturer pour les faire parler ! Et, parmi les mots susceptibles de retenir notre attention, il y en a un qui surgit quand on parle de l’individu ou du social, de la liberté ou du marché, du quotidien ou du soi, c’est le mot invention, – résultat et substantif du verbe d’action : inventer.

Parler d’invention théorique, historique et sémantique :

Bien sûr, parler d’invention quand il s’agit de l’individu, du social, de la liberté, du marché, du quotidien et du soi, « c’est déjà soutenir une thèse provocatrice » – comme l’écrit Serge Latouche dans L’invention de l’économie (Albin Michel) -, car c’est poser d’emblée que tous ces mots / concepts ont une histoire - ils ne sont pas là comme ça - et aussi qu’ils sont une histoire. Voilà bien une « déconstruction » au sens heideggerien du terme et une « archéologie du savoir » comme dirait Michel Foucault, étape nécessaire pour éviter certains égarements de la pensée sociologique, ou économique, ou anthropologique, qui a tendance à absolutiser des concepts comme s’ils représentaient des vérités en soi. Et c’est ainsi que l’on parle du marché, du capitalisme, de l’individu, du social, etc.

Une lecture aux éclats :

Mais commençons d’abord par faire parler le mot inventer en faisant appel à une autre forme de déconstruction, la « lecture aux éclats », c’est-à-dire l’éclatement du mot en ses lettres, ou groupes de lettres, voyelles et consonnes, sans s’inquiéter, une nouvelle fois, de soutenir une thèse provocatrice pour nos esprits cartésiens. 

« Même un homme simple, s’il prend le temps de lire […] pourra voir de nouvelles choses, de nouveaux sens ; c’est-à-dire que, par un regard intensif sur les lettres, celles-ci commenceront à faire de la lumière, à se mélanger, à se combiner et il pourra voir de nouveaux arrangements de lettre, de nouveaux mots  » (Rabbi Nahman de Braslav).

Déconstruisons simplement le mot en trois groupes de mots et voyons ce que nous laisse voir cette « lecture aux éclats » :


in – vent - er


1°) inventer c’est mettre dans le vent, mettre en avant, - et c’est en cela que toute invention est un événement, c’est-à-dire un avènement, une mise en avant ; et c’est pour cela que cette mise en avant est l’un des possibles parmi les possibles, qu’elle est un discours parmi les discours, une construction parmi les constructions ; et c’est ce qui peut nous faire dire en paraphrasant le philosophe Michel Foucault, qui avait un goût certain pour la provocation : l’économie, ou le marché, ou l’individu, etc., n’existent pas, il n’y a que des discours sur l’économie, ou sur le marché, ou sur l’individu, etc. 

2°) pourtant cette mise en avant / mise dans le vent - une fois acceptée, bien établie - est quelque chose qui s’impose à nous, qui nous domine, qui nous saisit comme le vent qui nous prend et nous emporte, - et c’est pour cela qu’il y a toujours, quand on parle d’invention, d’autres mots qui se profilent à l’horizon : le sens de l’histoire et le Progrès qui « gagne un point après l’autre, et court contagieux » (Victor Hugo). Et c’est pour cela qu’apparaissent toujours un certain fatalisme, un discours dominant – une idéologie ? - qui phagocyte le sens commun et devient la « vox populi », ou la pensée unique pour reprendre une expression bien « dans le vent » !

3°) mais cette domination – impossible d’échapper au vent ! – laisse toutefois à celui qui subit le vent une certaine marge de manœuvre : soit il se laisse porter ou pousser par le vent ; soit il utilise le vent pour tirer des bords et se créer ainsi, grâce à (ou à cause de) cette domination, un espace de liberté, de dés-ordre, de libre-arbitre. Et c’est dans ce sens-là, en s’intéressant au territoire de l’intime, que Michel de Certeau a étudié l’« invention » du quotidien. Par delà la passivité des consommateurs, véritable postulat interprétatif des « experts » de son époque, il a cherché à savoir si « les gens ordinaires » ne faisaient pas preuve d’une certaine créativité « cachée dans un enchevêtrement de ruses silencieuses et subtiles, efficaces, par lesquelles chacun s’invente une manière propre de cheminer à travers la forêt des produits imposés. »


in – vent - er


Peut-être y a-t-il d’autres sens possibles quand on déconstruit/reconstruit ce mot … mais c’est en utilisant ces trois interprétations qui m’ont fait sens que j'envisage cette « grammaire du temps présent » dont l’archéologie du fait social tient ensemble trois séries d’« inventions » :



1°) l’invention de l’individu et du social ;

2°) l’invention de la liberté et du marché ;

3°) l’invention du quotidien et du soi.



De l’individu au social, de la liberté au marché, du quotidien au souci de soi :

Toutes ces « inventions », de l’individu et du social, de la liberté et du marché, du quotidien et du soi, s’imbriquent étroitement et participent d’une « invention » matricielle : la modernité.

Mais prenons un exemple, l’individualisme - cet « individualisme » qui n’est pas un simple « souci de soi » et qui ne peut être confondu avec de l’égoïsme ou de l’égotisme.

Le fait d’ériger sa propre vie en norme suprême a une histoire, ce n’est pas une préoccupation « naturelle » et universelle, c’est véritablement une construction sociale, une invention liée à l’émergence de la modernité - les Lumières - et à la première révolution industrielle.

Bien sûr, l’histoire de l’individu et de l’individualisme est tributaire de l’étude de l’intériorité, de l’intimité – et saint Augustin fut l’un des premiers à introduire le « je » dans le récit - , mais elle dépend aussi des mutations économiques, juridiques et sociales. L’avènement, ou le « sacre » de l’individu, ne peut être dissocié d’un mouvement plus général, qui passe par la propriété privée et la propriété de soi. Hobbes, déjà, l’avait laissé entendre. Puis Locke, mais de façon moins vigoureuse. Puis, au cours du XXe siècle, le philosophe américain C.B. Macpherson – La théorie politique de l’individualisme possessif -, ou le sociologue Louis Dumont – Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne -, puis de nos jours, Robert Castel et Claudine Haroche - Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi.

C’est ainsi qu’une nouvelle « civilisation des mœurs » est en train de s’édifier sur l’individualisme et la société de marché, de plus en plus globalisée – une « civilisation des mœurs » qui n’a plus grand chose à voir avec celle qu’avait fort bien décrite N. Elias et dont H. Mendras avait déjà pressenti la fin (cf. La Seconde Révolution française, 1965-1984).

Les métamorphoses de la question sociale, avec l’effritement de la société salariale, sont l’un des signes tangibles de ce changement (Robert Castel, in Les métamorphoses de la question sociale). Mais il y en a d’autres : l’écart entre l'époque où "être soi" signifiait échapper à son individualité pour tendre vers un idéal collectif, et notre « temps présent » où "être soi" c'est d’abord revendiquer sa différence sociale, ethnique, cultuelle, sexuelle, et vouloir qu'elle soit protégée – reconnue - par la loi. Avec des dérives possibles : du repli sur soi à l’entre-soi, etc. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a plus de « lien social », plus de « sens », plus de « repères ». Il y aurait plutôt des « déplacements » : du lien, du sens, des repères …

Et ce malaise de la modernité – évoqué notamment par Charles Taylor – serait peut-être dû au fait que nous entrons dans une autre « civilisation des mœurs », et, partant, dans une autre modernité. Qui serait plutôt une sur-modernité (Beck) qu’une post-modernité (Lyotard).

La boucle est ainsi bouclée. Edgar Morin, le penseur de la « complexité », serait content et Paul Bureau pareillement.

Toute complexité est circulaire et fait penser à une immense toile d’araignée : on tire un fil et tout vient.

Mais les herméneutes et Ricœur aussi seraient contents, et les exégètes également : toute lecture est bien une relecture et on ne cesse de lire. Car il y a le monde du lecteur et le monde du texte. Et ces mondes sont toujours en mouvement. Comme la pensée. Et le fait social.

 

En guise de conclusion


Comme l'a fait remarquer Maurice Blanchot dans L'Entretien infini, toute réponse reste le désespoir de la question dans la mesure où elle peut devenir une fermeture, clôturant par là-même la pensée par un point c'est tout, un c'est ainsi ... - et ceci est encore plus vrai pour les sujets ou les articles que vous avez à expliquer/commenter, car généralement la réponse s'ouvre sur un paradoxe, ou un compromis, ou un entre-deux, ou une tension. En cela, toute conclusion devrait satisfaire à la fois Maurice Blanchot et le Platon des dialogues, lesquels se terminent souvent de façon aporétique, ce qui relance à nouveau le débat - car une pensée est toujours en train de se faire ; elle est, comme la vie et la société dans laquelle nous vivons, un processus permanent qui fait sans cesse surgir du nouveau. Même si, instinctivement (?!), nous cherchons tous à reproduire du même - l'angoisse liée au changement ?!


Alain Laurent-Faucon

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Poursuivons notre réflexion sur la culture générale avec cet entretien que le philosophe et sociologue Edgar Morin – pour qui j'ai beaucoup d'estime intellectuelle – a accordé à la revue Sciences Humaines, une revue que je vous conseille de consulter régulièrement. Les propos de l'auteur ont été publiés dans le Hors-Série de mars/avril 1999, intitulé : « La dynamique des savoirs » et ont été recueillis par Martine Fournier et Jean-Claude Ruano-Borbalan .

Penser l'épreuve de culture générale, c'est non seulement penser à questionner le sujet, les mots du sujet, y compris les « pauvres de la grammaire » (Stanislas Breton), mais c'est également questionner le questionnement (Michel Meyer, De la problématologie, rééd. 2008), réfléchir à ce qu'est une argumentation (Ch. Perelman, M. Meyer) et penser enfin les caractéristiques de la connaissance dans notre monde actuel qui sont, d'après Edgar Morin :


« l'explosion des savoirs, la complexité du réel et l'incertitude ».


D'où, pour le philosophe et sociologue, auteur de la Méthode, la nécessaire mise en place d'une nouvelle « organisation de la pensée » qui commencerait dès l'école. Au passage, ses réflexions peuvent aussi vous donner des idées et des pistes de recherche quand il s'agit de penser les savoirs et leur transmission, ou de penser le rôle de l'éducation – et, partant, de l'école - dans nos sociétés actuelles.

Comme le note la revue Sciences Humaines, la démarche de la complexité – toujours selon Edgar Morin - doit relever plusieurs défis, sur lesquels je vous invite à réfléchir :



1°) penser l'articulation entre le sujet et l'objet de la connaissance ;

2°) penser l'enchevêtrement des divers facteurs (biologique, économique, culturel, psychologique etc.) qui se combinent dans tout phénomène humain ; penser les liens indissolubles entre ordre et désordre ;

3°) aborder les phénomènes humains en prenant en compte les interactions, les phénomènes d'émergence ;

4°) penser l'événement dans ce qu'il a de créateur, de singulier.



N'est-ce pas là, ramassée en QUATRE POINTS, la raison même de tout questionnement du sujet ?! Quant aux objectifs de la culture générale, son bien-fondé, ne devraient-ils pas être ceux énoncés par Edgar Morin à propos de l'organisation de la pensée dès l'école ?! « Je pense que le système devrait être réformé en fonction de CINQ PRINCIPES », nous dit, en effet, le philosophe :



a) le premier nous vient de Montaigne : « Mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine. » Donc, une tête qui sait organiser la connaissance ;

b) le deuxième est de Rousseau disant dans L'Emile : « Je vais lui enseigner la condition humaine. » Donc, faire converger les différentes connaissances scientifiques, humanistes, artistiques pour éclairer la condition humaine ;

c) le troisième principe est également de Rousseau qui disait aussi : « Il faut lui apprendre à vivre. » : les arts, la poésie, le roman sont de merveilleuses écoles de la vie ;

d) le quatrième, c'est d'apprendre à être citoyen, ce qui entre autre doit passer par la connaissance de l'histoire, de la philosophie politique ou des sciences juridiques ;

e) le cinquième principe est celui qui manque le plus à notre enseignement : apprendre à affronter l'incertitude ... Le déterminisme s'est effondré et toute l'aventure du cosmos et l'aventure de l'humanité doit être conçue comme un affrontement avec l'incertitude.



QUATRE POINTS et CINQ PRINCIPES : vous avez là tout ce que vous devez absolument assimiler si vous voulez à la fois comprendre ce que sont l'épreuve de culture générale et le questionnement du sujet, à l'écrit comme à l'oral. Ce n'est pas tant l'accumulation des connaissances qui fait la différence, que la façon de les questionner, de les organiser, de les rechercher ... D'où cet autre grand principe que je ne cesse de rabâcher au fil du temps et de mon blog :


lire c'est peu lire, mais lire c'est bien lire !


D'où mon sempiternel rejet vis-à-vis des étudiant(e)s et des candidat(e)s qui ne cherchent qu'un savoir pré-formaté, pré-digéré, qui entassent les documents et les « copier-coller » en zigzaguant sur le Net, qui ne viennent ici, sur mon blog, que pour consommer !

Horreur et désespoir, il y a même des ouvrages de culture générale qui proposent des dissertations totalement rédigées en suivant des plans convenus – comme si cela pouvait servir à quoi que ce soit ! Comme s'il y avait qu'une seule manière d'aborder et de traiter un sujet ! Comme si le corrigé-type ne relevait pas de la pire des bêtises, celle qui laisse entendre que « c'est comme ça et pas autrement » ! Car voilà, tous ces ouvrages oublient l'essentiel : les quatre points et les cinq principes ci-dessus énoncés. Et ils ramènent le questionnement à l'inévitable : qui, quand, , quoi, comment, pourquoi ... A pleurer ! D'ailleurs, je comprends cette lassitude qui submerge étudiant(e)s et candidat(e)s, dès qu'ils ouvrent l'un de ces ouvrages. J'éprouve le même ennui rien qu'en les consultant dans les bonnes librairies. Et je songe à Paul Verlaine quand je les feuillette : « un grand sommeil noir tombe sur ma vie, dormez tout espoir, dormez toute envie » !

Trêve d'humeur chagrine, laissons maintenant la parole à ce très grand penseur qu'est Edgar Morin ! Au moins, lui, nous réconcilie avec le monde des clercs. Et nous donne envie de penser ...



Sciences Humaines

http://www.scienceshumaines.com/





Hors-série N° 24 - Mars/Avril 1999

La dynamique des savoirs




Affronter l'incertitude



Entretien avec Edgar Morin



Philosophe et sociologue, Edgar Morin s'est employé à construire des outils mentaux destinés à affronter l'irréductible complexité du réel.


Sciences Humaines : Vous menez depuis longtemps déjà une réflexion sur la connaissance et le rapport que l'homme entretient avec les sciences. Comment, selon vous, peut-on caractériser le savoir aujourd'hui ?

Edgar Morin : Répondre à votre question suppose un détour historique, en remontant au moins à l'époque des Lumières. En effet, on peut raisonnablement estimer que, jusqu'au XVIIIe siècle en Europe, le stock de connaissances était limité ... Même si les sciences avaient déjà commencé à se développer depuis le début du XVIIe, il est correct de supposer que, de Montaigne à Pascal et à Diderot, un esprit cultivé aurait pu appréhender l'essentiel du savoir de son époque et réfléchir dessus.

Cependant, la croissance du savoir faisait problème. Dès la deuxième partie du XVIIIe siècle. A ce moment, le projet d'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot a constitué un véritable tournant, en ce sens qu'elle fut organisée de façon alphabétique et non pas logique. Ainsi, les connaissances ont alors été amassées et mises bout à bout. Rappelons que c'est encore le cas dans nos dictionnaires et encyclopédies actuelles. Nous sommes plus que jamais dans cette formidable expansion de l'univers du savoir. Cependant, l'organisation encyclopédique, pour nécessaire qu'elle ait été et soit encore, pose aujourd'hui un énorme problème. La révolution encyclopédique permettait l'accroissement des connaissances grâce au fractionnement et la réduction en unités simples.

Ceci permet une mise en place collective, et donc infiniment plus vaste, du savoir humain. Mais ce morcellement, accrû aujourd'hui par un nombre toujours croissant de spécialistes défendant des micro-territoires, interdit de penser les liens et les interactions entre les différentes sphères de la connaissance humaine, comme de la réalité des sociétés ou de la nature. J'ai, comme on le sait, développé toutes mes recherches dans une direction opposée au morcellement et au fractionnement des savoirs. Je plaide pour la possibilité de réunifier les connaissances en mettant en rapport les sciences physico-mathématiques et les sciences humaines et en intégrant l'homme comme sujet de la connaissance et membre du système de la nature et de l'Univers.

SH : Comment peut-on permettre aux individus de s'approprier un savoir scientifique toujours plus vaste et toujours plus disséminé ?

E.M.: Le grand problème moderne est celui de l'organisation des savoirs. Prenons l'exemple de la biosphère, qui dépend à la fois des sciences de la terre, des sciences physiques, biologiques, etc. Pour mieux comprendre la biosphère, une science nouvelle a dû émerger : l'écologie. Cette science a produit la notion d'écosystème, c'est-à-dire une organisation spontanée entre les êtres vivants (la biocénose) et les conditions physiques du milieu (le biotope).

Sans être sommé de tout connaître sur tout, l'écologue se concentre sur un savoir organisateur : savoir comment les éléments de cet ensemble entrent en interaction, comment l'écosystème se régule et se dérégule... Même si le savoir des écologues est encore imprécis (en ce qui concerne par exemple le réchauffement de la planète), il s'organise. De même, les sciences de la terre, sismologie, vulcanologie, géologie, météorologie, etc., se sont articulées les unes aux autres pour étudier la Terre en tant que système complexe.

SH : Articuler les savoirs venus d'horizons divers : est-ce possible, compte tenu de l'organisation disciplinaire et institutionnelle actuelle ?

E.M.: L'organisation des savoirs est actuellement aux prises avec un conflit fondamental entre la fermeture disciplinaire et la réorganisation polydisciplinaire. Les disciplines, instituées au XIXe siècle, morcellent la connaissance selon des frontières arbitraires mais tenaces. Cependant, depuis les années 60, un regroupement de disciplines tend à s'opérer pour rendre compte des réalités complexes. C'est par exemple le cas en cosmologie, dans les sciences de la terre, en écologie comme je viens de le dire, mais aussi pour l'étude de la préhistoire. Parfois, un même champ scientifique est l'objet d'un conflit entre des compartimentations et des unifications réductrices : par exemple, la biologie est partagée entre un courant réductionniste, celui de la biologie génétique qui veut tout expliquer par les molécules et les gènes, et d'autres secteurs comme l'éthologie et la parasitologie qui ne peuvent se satisfaire de cette explication unique par le jeu des molécules. Pour les sciences humaines, on observe très peu de communication entre l'économie, la psychologie, la sociologie ...

De manière générale, que l'on se place dans les sciences sociales, les sciences humaines, la biologie, les sciences de la nature ou les sciences physico-mathématiques, on constate que la machine institutionnelle, elle, reste essentiellement organisée en universités disciplinaires ; il n'existe pas de faculté d'écologie ou du cosmos, et aucune « faculté de l'être humain » : l'homme biologique est étudié en biologie et l'homme psychique en psychologie... L'homme social est lui-même morcelé selon ses activités et croyances, économiques, politiques, culturelles ; selon son espace ou son histoire, etc.

Les savoirs spécialisés ne communiquent que très insuffisamment entre eux, chacun restant enfermé dans son propre langage. Il existe fort heureusement des esprits indisciplinés qui évoluent d'une discipline à l'autre. Mais ces transgressions restent individuelles.

Hubert Curien disait d'ailleurs que, de manière générale, les scientifiques sont comme les loups : ils urinent pour marquer leur territoire et mordent tout intrus qui y pénètre.

SH : S'il est une institution qui joue un rôle dans la formation de la culture, c'est bien l'école. Vous avez conduit une réflexion sur les savoirs au lycée. Quelles sont vos propositions pour réformer le système éducatif sur le plan des connaissances ?

E.M.: Je pense que le système devrait être réformé en fonction de cinq principes :


- le premier nous vient de Montaigne : « Mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine. » Donc, une tête qui sait organiser la connaissance et comme je l'ai montré dans mes livres sur La Méthode, je pense que c'est possible ;

- le deuxième est de Rousseau qui disait dans L'Emile : « Je vais lui enseigner la condition humaine. » Donc, faire converger les différentes connaissances scientifiques, humanistes, artistiques pour éclairer la condition humaine ;

- le troisième principe est également de Rousseau qui disait aussi : « Il faut lui apprendre à vivre. » : les arts, la poésie, le roman sont de merveilleuses écoles de la vie. Le roman du XIXe a été l'école de la complexité humaine, alors que toutes les sciences, à cette époque, éliminaient l'individu, le sujet et tout ce qui était concret ;

- le quatrième, c'est d'apprendre à être citoyen, ce qui entre autre doit passer par la connaissance de l'histoire, de la philosophie politique ou des sciences juridiques. L'Histoire, discipline très prisée en France quoique beaucoup moins invoquée dans d'autres pays comme les Etats-Unis par exemple, doit enseigner à nous sentir citoyens de notre pays, mais aussi de l'Europe et de la Terre. Il est utile qu'un adolescent construise une représentation et des savoirs concernant l'histoire nationale, mais aussi l'histoire de l'humanité où l'on découvre l'existence d'autres identités collectives, d'autres points de vues ;

- le cinquième principe est peut-être celui qui manque le plus à notre enseignement : apprendre à affronter l'incertitude. La cosmologie nous montre que l'aventure du cosmos n'est pas écrite d'avance ; la paléo-biologie, ainsi que l'histoire des empires nous enseigne qu'il y a eu des destructions massives dans les espèces vivantes. Le déterminisme s'est effondré et toute l'aventure du cosmos et l'aventure de l'humanité doit être conçue comme un affrontement avec l'incertitude. C'est à cela qu'il faut préparer les esprits. A la fin de notre siècle, deux grandes conceptions du monde ont disparu : celle des civilisations traditionnelles comme les Aztèques ou les Egyptiens qui croyaient en un temps cyclique et en un recommencement permanent du monde ; celle du XIXe siècle, où l'on s'est mis à penser que le monde avait un sens : celui de la marche du progrès comme loi inéluctable.


Aujourd'hui, nous ne pouvons pas dire si le progrès continuera, nous sommes affrontés à l'incertitude et cela doit être une des finalités de l'éducation que de préparer les individus à s'attendre à l'inattendu. Ce message était déjà celui des Bacchantes d'Euripide, il y a 2500 ans !

SH : Il est certainement crucial de faire communiquer les différents ordres du savoir, d'apprendre la citoyenneté universelle, d'enseigner l'incertitude ... Mais que valent les savoirs s'ils ne permettent à l'homme de définir son action et ses valeurs ? Comment l'homme peut-il se comporter, s'il ne se réfère qu'à des savoirs scientifiques, même s'ils sont complexes et acceptent l'incertitude ?

E.M.: C'est en effet une question clé, car aujourd'hui, il y a une coupure entre jugement de fait et jugement de valeur ; entre la culture scientifique qui, en outre, est morcelée et celle des humanités, qui pouvait nourrir la vie, les existences et les comportements. La science n'a qu'une seule valeur : la recherche de la connaissance pour la connaissance. On en connaît aujourd'hui les limites : les nazis ont décidé que, puisqu'il fallait connaître, on pouvait expérimenter sur les humains. L'utilisation de l'énergie nucléaire, les manipulations génétiques ont montré aussi des limites que seule la morale peut percevoir. La science ne secrète pas de morale. Les anciens prêtres étaient conjointement maîtres de la connaissance et de la morale. Ce n'est plus le cas pour les scientifiques aujourd'hui.

Il faut donc connecter les deux cultures : la culture des humanités se dessèche si elle n'est pas alimentée par la culture scientifique. C'est à mon sens le cas de la philosophie aujourd'hui qui, depuis Bergson, s'est coupée des apports de la science, y compris des sciences humaines. La culture scientifique en revanche n'a pas le pouvoir de réflexion de la culture philosophique et humaniste.

En outre, la culture des humanités devrait elle aussi être régénérée par la littérature dont on fait un usage très appauvri : on abreuve les étudiants et les lycéens de théories sémiotiques, syntaxiques, psychanalytiques, etc., qui dégoûtent de la lecture, alors que la littérature introduit à la connaissance de la condition humaine et à l'apprentissage de la vie.

L'honnête homme d'aujourd'hui ne doit donc pas se nourrir uniquement de sciences, mais aussi de romans et poésies. La qualité poétique de l'existence est fondamentale et la littérature nous aide à mieux réfléchir sur le destin humain.


Edgar Morin

Propos recueillis par Martine Fournier et Jean-Claude Ruano-Borbalan


NOTES :

1 Edgar Morin, La Méthode, Seuil ; tome I : La Nature de la nature, 1977 ; tome II : La Vie de la vie, 1980 ; tome III : La Connaissance de la connaissance, 1986 ; tome IV : Les Idées, 1991 ; tome V : L'Humanité de l'Humanité, 2001 ; tome VI, Ethique, 2004.


REMARQUE :

Les six tomes de la Méthode, dont la publication s'est échelonnée sur presque trente ans, viennent d'être rassemblés en un coffret de deux volumes, aux éditions du Seuil, en 2008. Prix du coffret : 59 euros.

 


ATTENTION !

Je sais, par expérience, que les QUATRE POINTS énoncés pour expliciter la démarche de la complexité sont loin d'être évidents – tant ils bouleversent les schèmes mentaux de la plupart d'entre nous. Pourtant ils sont essentiels pour qui veut comprendre enfin nos sociétés. Certains relèvent de l'herméneutique ou de la phénoménologie, d'autres d'une approche très héraclitéenne du devenir, de l'ordre et du désordre qui ne font qu'un, d'autres encore, notamment à propos de l'événement – comme d'ailleurs de la crise qui en est l'une des expressions paroxystiques – participent de cette pensée du processus à laquelle je consacre une thèse de philosophie pour maintenir en activité mon ultime neurone ! Bon, le problème – mon problème ! - est d'expliquer et de commenter ces quatre points en étant accessible au plus grand nombre. Ce qui n'est pas évident, mais il faut que je le fasse. Et je le ferai – croix de bois, crois de fer ...



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Compléments naturels et indispensables à l'entretien qu'a accordé le philosophe et sociologue Edgar Morin à la revue Sciences Humaines [1], les propos recueillis par le quotidien suisse Le Temps permettent d'avoir une vue d'ensemble de la pensée de l'auteur de la Méthode sur tous les grands problèmes qui agitent notre siècle.

Bien sûr, « s'attendre à l'imprévu » peut sembler aporétique, dans la mesure où, par définition, l'imprévu est ce qui ne peut être prévu et, de ce fait, qui ne peut être pensé. Aussi convient-il d'entendre cette formule comme une révolution épistémologique, en notant que nous échappons souvent à la reproduction du « même », du déjà là, et qu'il faut avoir constamment à l'esprit une vision non mécaniste des faits politiques, économiques et sociaux.

Les mêmes causes n'engendrent pas nécessairement les mêmes effets, ce que dévoile l'événement – la crise n'étant qu'un de ses modes paroxystiques – puisqu'il fait surgir de l'inédit, de l'imprévisible, bref : de l'imprévu et de l'incertitude pour reprendre les deux termes employés par Edgar Morin.

A ce propos, je compte bien, au cours de l'année 2009, monter tout un dossier sur les notions d'événement et de crise – tant les discours convenables et convenus (des clichés ?) nous submergent, au point d'obscurcir durablement toute tentative de réflexion. Un seul mot – crise – permet d'hypostasier la question ou le problème en solution, et le tour est joué, vive la pensée molle et paresseuse !

Voilà pourquoi je vous invite à lire les deux entretiens accordés par Edgar Morin à Sciences Humaines et au Temps. Vous aurez, grâce à ce philosophe et sociologue, une brillante introduction sur l'événement et la crise, doublée d'un renversement épistémologique : la nécessité, pour notre monde actuel, d'affronter l'incertitude et de s'attendre à l'imprévu. Il nous faut donc changer de paradigme et en finir avec ce mythique sens de l'histoire.

Edgar Morin évoque également les moteurs qui font avancer la Terre : la science, la technique, l'économie et le profit, auxquels il faut ajouter le moteur mythologique, idéologique, religieux. Au total : CINQ MOTEURS. Quant aux barbaries qui nous menacent, le philosophe de la complexité les classe en TROIS ORDRES :


1°) les anciennes barbaries, comme la guerre ou la torture ;

2°) la barbarie froide d'aujourd'hui, qui affirme le primat de la technique sur nous-mêmes ;

3°) la barbarie des idées, qui rejette les arguments des autres avant de les examiner, et voit dans la personne avec laquelle on n'est pas d'accord un ennemi à éliminer.


Peut-être faudrait-il ajouter, dans l'ordre de la barbarie froide, le primat de l'approche purement économique, qui met en avant le seul profit, la rentabilité, qui induit la marchandisation de tous les biens, la réification de l'être humain, simple variable d'ajustement sur le marché des biens et des services, simple objet dans son rapport aux autres, au monde et à soi [2].


NOTES :


[1] Cf. AFFRONTER L'INCERTITUDE – E. MORIN

[2] Cf. les analyses de Georg Lukacs sur la « réification » : colonisation du monde vécu par la généralisation unidimensionnelle de l'échange marchand à toute interaction sociale, en sorte que les sujets perçoivent partenaires et biens comme des objets.

Cf. aussi les fortes analyses d'Axel Honneth, La Réification – Petit traité de Théorie critique, « nrf essais », Gallimard, 2007 pour la traduction française. Issu de l'« École de Francfort », ce philosophe distingue trois formes de réification fondées sur l'oubli préalable de la reconnaissance de l'autre : intersubjective (le rapport aux autres), objective (le rapport au monde) et subjective (le rapport à soi).



REMARQUES :


La spécificité même d'un blog de culture générale est d'être attentif aux vibrations du monde et des sociétés à partir des documents mis à sa disposition. Les entretiens accordés aux journaux comme certains articles de presse ou comptes rendus participent de ce « matériau de base » indispensable à l'élaboration d'une vue d'ensemble, d'une pensée qui sans cesse advient.

Il convient donc de les considérer comme des archives du temps présent et, à ce titre, il est vraiment délicat d'en faire un résumé ou une synthèse sans permettre aux lecteurs d'avoir immédiatement sous les yeux les documents en question. Cela participe d'une démarche historique, épistémologique et herméneutique, sans parler, bien sûr, d'une démarche pédagogique ou, pour être plus professoral, « didactique ».

Et c'est là où le bât blesse, car, en reproduisant articles, commentaires, points de vue, entretiens, mon blog risque en permanence de s'attirer les pires ennuis judiciaires avec les quotidiens à propos des « droits de reproduction et de diffusion ». Surtout que nul n'est censé ignorer la loi et qu'en ce qui me concerne je la connais d'autant plus que je suis également juriste de formation !

Alors que faire ?

Car si je cherche à faire de mon blog un véritable instrument de travail, je suis bien obligé de proposer des revues et des dossiers de presse – en citant, évidemment, mes sources ! - et de reproduire in extenso certains documents pour leur garder toute leur valeur intrinsèque, de première main comme disent les historiens. Une pensée s'appuie sur des textes et lire l'original est l'impératif catégorique de toute démarche intellectuelle quelle qu'elle soit, historique, philosophique, herméneutique, juridique, etc..

Bien sûr, en avant-propos, je propose toujours une synthèse des points qui me semblent essentiels et donne des pistes de recherche ou de réflexion. Mais cela n'est en rien une parole de vérité, la bonne parole, ce n'est qu'une interprétation personnelle et, comme telle, sujette à caution. Et à discussion, contestation, rejet.

Car je n'aurai de cesse de le répéter, mes remarques et mes sélections des points qui me semblent les plus importants n'engagent que moi et sont, de ce fait, contestables ! Ce n'est pas pour rien que je vous dis : apprenez à penser par vous-mêmes ... Surtout que maintenant vous le savez : toute généralité, et partant, toute généralisation, comme tout jugement a priori risquent très vite de relever de la bêtise, le sempiternel « un point c'est tout » !

Toute pensée qui se fige, s'ancre et s'enkyste dans ses certitudes, devient, en effet, très vite mortifère, confinant à l'idéologie, et, de ce fait, s'apparentant à la bêtise. Tant il est plaisant de s'imaginer qu'on a enfin la bonne réponse - même si l'on se dit que toute réponse est le malheur de toute question  (Maurice Blanchot), puisqu'elle cristallise, verrouille en un « c'est comme ça » définitif le champ des possibles ouvert par la ou les questions. Mais c'est tellement agréable, paisible et rassurant de se glisser dans une pensée molle et paresseuse, - cette couette bien chaude et confortable de l'esprit.

Le contact direct, immédiat, avec le document d'origine permet d'échapper à ce risque majeur de fermeture, puisqu'il autorise plusieurs lectures possibles. C'est en lisant que l'on fait surgir du sens et, par là même, du nouveau. Personne ne peut jamais avoir l'audace ou l'outrecuidance de donner « le » sens d'un texte, le propre d'un texte étant justement sa polysémie. Vous le constaterez en lisant les commentaires d'Edgar Morin.

Alors très bonne lecture, même si je ne sais toujours pas comment résoudre ce grave problème : reproduire le document sans pour autant me mettre en porte-à-faux avec les « droits de reproduction et de diffusion ». 



Le Temps

http://www.letemps.ch/



«  Il faut toujours s'attendre à l'imprévu »




Le sociologue Edgar Morin plaide pour l’idée d’une politique de civilisation comme antidote à l’individualisme, qui a produit l’égocentrisme destructeur des solidarités traditionnelles.

(photo : © Marc Chaumeil)



Sociologue du présent, Edgar Morin reste à 87 ans une voix qu'il faut écouter en cas de crise. Cet « opti-pessimiste », comme il se définit, décrit une éthique des temps de trouble. Une éthique attentive à l'improbable, souvent porteur d'espoir.



Entretien avec Luc Debraine, pour le journal "Le Temps"

Mardi 30 décembre 2008


 

http://www.letemps.ch/template/tempsFort.asp?page=3&article=247002

 

 



Le Temps : Selon vous, quatre moteurs font avancer la Terre : la science, la technique, l'économie et le profit. Or les deux derniers moteurs dont vous parlez sont pour le moment en panne. L'ampleur de la crise actuelle vous a-t-elle surpris ?

Edgar Morin : Comme beaucoup, je n'ai pas vu venir cette crise-là. Certes, depuis que s'est ouverte la nouvelle période de globalisation, l'idée d'un manque de régulation de l'économie et donc de la possibilité d'une crise semblait évidente. Le début de celle-ci a été particulier avec l'affaire des « subprime ». Puis elle est devenue économique, sociale et politique. Au point de nous entraîner dans de gros soubresauts.

Le Temps : Des soubresauts planétaires ...

Edgar Morin : On nous dit que cette crise est systémique. Le problème est que nous n'avons plus de pensée systémique. C'est-à-dire une vraie pensée des relations des parties avec un tout. A l'évidence cette crise s'inscrit dans une autre tension planétaire, aux facettes multiples. Comme la crise écologique. Que va-t-il se passer ? Soit l'actuel marasme économique masquera le problème de la dégradation de la biosphère. Soit au contraire la crise aura une issue verte. Nous assisterons à une reconversion des investissements pour lutter contre les dégradations naturelles.

Le Temps : Craignez-vous une aggravation de la situation ?

Edgar Morin : Elle peut effectivement provoquer des convulsions très grandes. Nous sommes entrés dans une période d'incertitude qui se cristallise entre autres dans un manichéisme : un empire du Bien contre un empire du Mal insaisissable. Les déséquilibres brutaux de l'économie sont dangereux. Prenez le cas de la crise de 1929 dans le pays qui était alors le plus industrialisé d'Europe : l'Allemagne. Cette crise et l'humiliation nationale subie auparavant par le pays ont favorisé l'arrivée au pouvoir de Hitler. A l'époque, le monde semblait si pacifique ... Les processus en chaîne sont redoutables. Regardez celui déclenché en Grèce par l'assassinat d'un jeune garçon. Mais même dans ces processus l'inattendu reste toujours probable. Alors que l'on ne voyait surgir d'espoir de nulle part, et que les Etats-Unis étaient le pays qui nous faisait le moins espérer de tous, Barack Obama a été élu. Mais cet espoir-là est bien seul.

Le Temps : Un philosophe comme Jean-Pierre Dupuy affirme que la certitude de catastrophes à venir est une certitude capable de susciter des réactions de salut, de protection, de sauvetage. Partagez-vous cette opinion ?

Edgar Morin : Non. Au contraire, je pense que la certitude de la catastrophe paralyse et anesthésie. Les probabilités veulent que nous courions vers l'abîme. Mais il y a l'improbable, qui arrive souvent. Il faut se rappeler de son existence, de sa possibilité, et nous donner le courage d'aller vers lui.

Le Temps : Vous avez dit naguère que l'Etat-nation était en perte de vitesse et de pouvoir. Or c'est bien le contraire qui se produit aujourd'hui. C'est vers cet Etat que se tournent en désespoir de cause les particuliers, les institutions, les banques, les entreprises en péril. Etes-vous surpris de ce soudain renforcement de l'autorité politique dans la crise ?

Edgar Morin : Les Etats-nations restent indispensables en vertu du principe de subsidiarité, c'est-à-dire pour tout ce qu'ils peuvent traiter concrètement. Mais il y a des problèmes qui dépassent leurs compétences, pour lesquels il faut une autorité supranationale. Prenez ce qui se passe actuellement, sur la suggestion du président Sarkozy : c'est bien l'Europe qui se charge solidairement de lutter contre les conséquences de la crise. Les problèmes vitaux à l'échelle planétaire ne peuvent plus être traités qu'à cette échelle. C'est pour cette raison qu'il faut une gouvernance d'un type nouveau.

Le Temps : Une gouvernance mondiale ?

Edgar Morin : Cette gouvernance passe par la juste appréciation des problèmes. Celui de l'atteinte à la biosphère a bien été compris par les nations. Toutes ensemble tentent désormais de se doter d'une instance nouvelle capable d'empoigner ce grand danger. La mondialisation économique a dépourvu les Etats nationaux de leur contrôle traditionnel sur l'économie. Les efforts individuels des gouvernements ne suffisent pas. Il faudra bien envisager l'équivalent d'un conseil de sécurité économique qui, lui, aurait les moyens d'agir. Voire même d'un conseil de sécurité écologique.

Le Temps : Pour l'heure, les institutions transnationales manquent singulièrement d'autorité pour régler ce type de crise, non ?

Edgar Morin : C'est juste. Le grand problème de l'époque n'est pas la souveraineté de l'Etat-nation. Le problème est sa souveraineté absolue, le fait qu'il ait tous les pouvoirs. Y compris, souvent, celui de l'arme nucléaire. La Révolution française n'a pas eu lieu pour abolir la royauté, mais pour abolir la souveraineté absolue de celle-ci au profit d'une souveraineté populaire. Le pouvoir absolu de l'Etat-nation date d'une époque qu'il importe aujourd'hui de dépasser.

Le Temps : Il n'empêche : le seul secours actuel aux entreprises en péril, c'est le bon vieux Etat ...

Edgar Morin : Il faut voir cela à plusieurs niveaux. Il y a un niveau où il est du devoir de l'Etat d'intervenir. Et un autre, supérieur, où les Etats doivent s'associer. D'autre part, le secours financier dont vous parlez reste problématique. Ces mesures néokeynésiennes prises pour boucher les trous financiers seront-elles suffisantes ? Et surtout adéquates ? Revenons à l'exemple de la crise mondiale de 1929. La doctrine de Keynes a alors permis, en rompant avec la logique libérale, de pouvoir plus ou moins la surmonter. Mais la vérité est que cette crise de 1929 ne s'est finalement résorbée que dans une crise encore plus gigantesque: celle de la Deuxième Guerre mondiale. Sans 1929, l'exacerbation des nationalismes qui ont mené à cette conflagration n'aurait pas été possible. Il est donc légitime, aujourd'hui, de se demander ce que la crise va exaspérer.

Le Temps : Quelles exaspérations, selon vous ?

Edgar Morin : La crise, surtout lorsqu'elle prend un caractère politique comme actuellement, renforce notre tendance au manichéisme. Celui-ci nous encourage par exemple à penser l'ensemble de l'islam comme une entité ennemie. Les fanatiques qui commettent des attentats-suicides estiment accomplir une œuvre pie. Ils nous incitent surtout à considérer que ces actions sont faites d'une seule religion, d'un seul islam. Ce qui est bien entendu faux. En contrepartie, l'islam a tendance à considérer l'ensemble de l'Occident comme ennemi. Nous avons donc ici un climat d'hystérie de guerre. Une situation où nous ne supportons plus les critiques sur notre propre camp. Où l'on pense que c'est l'autre côté qui porte l'entière responsabilité du mal. Tout bien réfléchi, mon image des quatre moteurs de la Terre me semble aujourd'hui insuffisante. Il faut y ajouter le moteur mythologique, idéologique, religieux. Ce moteur risque à tout moment de s'enflammer.

Le Temps : Vous dites souvent que les grandes mutations historiques sont provoquées par l'inattendu, l'imprévu. Est-on précisément dans l'une de ces grandes mutations accidentelles de l'histoire ?

Edgar Morin : Si le diagnostic de crise planétaire est juste, pourquoi pas ? Les crises ne créent pas seulement de l'incertitude. Elles ne libèrent pas seulement des courants qui étaient plus ou moins contrôlés. Elles donnent aussi des chances, des occasions et des risques. Les chances, ce sont les stimulations de l'intelligence et de l'imagination qui font naître des solutions. C'est ce que disait Hölderlin : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. »

Le Temps : Décrivez-nous cette alchimie paradoxale.

Edgar Morin : Quand un système n'est pas capable de traiter ses problèmes vitaux, il régresse. Ou se désintègre. Ou au contraire il s'affirme capable de créer un méta-système plus riche, plus apte à traiter ces problèmes. Je parle ici de métamorphose. L'alternative de l'humanité est dans ce point précis. Pour le moment, la planète Terre ne traite pas les dangers mortels de l'arme nucléaire, de la dégradation écologique, de la faim ou de l'économie. Elle est donc condamnée à se désintégrer ou à se métamorphoser. Aujourd'hui, nous voyons des forces négatives à l'œuvre. Nous ne voyons pas celles qui pourraient susciter des solutions. C'est pour cela que l'idée de métamorphose est intéressante. Une chenille s'autodétruit pour mieux se reconstruire au final dans un papillon. Peut-être que l'autoreconstruction de notre système est déjà à l'œuvre. Mais nous ne la voyons pas.

Le Temps : Cette nécessaire métamorphose peut-elle être encouragée ?

Edgar Morin : Oui. Il existe des voies qui y mènent. Elles nécessitent des réformes politiques, sociales, économiques, de l'éducation, de la pensée, de l'éthique. Autant de réformes qui devraient être inséparables les unes des autres. Je crois que les forces capables de mener vers cette métamorphose sont dispersées, multiples, insaisissables. Elles ne se connaissent pas encore les unes les autres. Tout ce qui a vraiment transformé l'humanité - en bien ou en mal - a toujours commencé de façon modeste ou déviante. A commencer par les prédictions de Jésus, Mahomet ou Bouddha. Ou encore les débuts du capitalisme, du communisme, de la science moderne. C'est pourquoi nous ne pouvons pas anticiper ce qui va advenir.

Le Temps : Si l'improbable est toujours probable, il y a de l'espoir, non ?

Edgar Morin : Sauf que le monde actuel, si démoralisé et angoissé, a vécu un peu trop d'espoirs illusoires. L'espoir d'un socialisme, d'une démocratie, d'un capitalisme arabe s'est dissipé. Notre espoir d'une société occidentale harmonieuse s'est dissipé. Le monde soviétique qui promettait un avenir radieux s'est volatilisé. Bref, tant d'espérances ont été trompées que l'on se demande comment espérer encore. Or il est vital de dire que cet espoir reste possible. Qu'est-il, en définitive ? Il n'est ni certain, ni menteur. Mais il suggère qu'il a une voie de salut. Sans lui, on ne fera rien.

Le Temps : Le passé a montré que des personnalités hors du commun, comme Churchill pendant la guerre, pouvaient à eux seuls porter l'espoir, le courage, la résistance, la volonté de changer. Barack Obama est-il l'un de ces hommes métaphoriques, porteur de changement ?

Edgar Morin : Il est permis de croire en lui. Son discours sur le racisme, par exemple, a montré une pensée forte. Mais sa stratégie présidentielle sera-t-elle la bonne? Le problème israélo-palestinien reste à cet égard un point de tension majeur entre le monde islamique et le monde occidental. Barack Obama considérera-t-il correctement ce nœud gordien ? On lui prête l'intention de faire bientôt un discours d'ensemble au monde musulman. Cela me semble opportun. Il est grand temps d'avoir ici une claire déclaration d'intention. La crise s'aggravant, la tâche de Barack Obama devient de plus en plus difficile. Mais il est bien la seule personnalité qui soit à la mesure des défis planétaires qui l'attendent et nous attendent. Il porte en lui ce que jamais aucun président n'avait porté avant lui: un destin planétaire. Il a des origines africaines, il a été éduqué en Indonésie tout en étant pleinement citoyen américain. Il est rare qu'un homme comme lui ait l'expérience de ce qu'on appelait auparavant le tiers monde. C'est une conjoncture très heureuse. Nous pouvons hélas craindre qu'il y ait un attentat contre lui.

Le Temps : Qu'advient-il des intellectuels, des clercs que l'on écoutait naguère dans les temps agités mais que l'on n'entend plus ? Les phénomènes d'aujourd'hui sont-ils si complexes que l'on ne peut plus les expliquer ?

Edgar Morin : La complexité désarme. Pour ma part, j'ai senti qu'il fallait affronter cette complexité en face. J'ai accompli un long travail pour développer une méthode propre à mieux la comprendre. Les intellectuels ont un rôle d'autant plus grand à jouer qu'il est dans leur tradition de poser des problèmes fondamentaux, globaux, capitaux dans la société. Or aujourd'hui tous les politiciens actuels sont livrés à des experts, lesquels éclipsent de plus en plus les intellectuels. Ces experts sont des gens très compétents dans des domaines clos. Mais ils sont incapables d'avoir des vues d'ensemble. La vision des spécialistes et des experts désintègrent les problèmes fondamentaux. Les intellectuels sont donc plus que jamais vitalement nécessaires. Ce sont les seuls à pouvoir prendre les problèmes dans leur complexité.

Le Temps : Vous parlez souvent de la nécessité d'une politique de civilisation. Qu'entendez-vous par là ?

Edgar Morin : Notre civilisation occidentale a produit d'innombrables bienfaits dans tous les domaines. Mais elle a aussi des aspects négatifs qui ne cessent de prendre de l'importance. L'individualisme, qui est l'un des bienfaits de notre civilisation, a produit l'égoïsme actuel, cet égocentrisme détruit les solidarités traditionnelles. Le bien-être matériel est une grande conquête, mais il s'accompagne désormais d'un mal-être psychologique et moral. Les villes, qui étaient des foyers de culture et de civilisation, sont de plus en plus stressantes, stressées, polluées. Il est urgent de les réhumaniser. Les campagnes sont désertées. L'agriculture et l'élevage sont industrialisés. Il faut donc revitaliser les campagnes, redévelopper l'agriculture fermière. Autrement dit, il importe de mettre la qualité de la vie en avant par rapport à la quantité de biens. Il faut lutter contre les intoxications de civilisation comme l'automobile. Je pense que l'actuelle prise de conscience des atteintes à l'environnement contribue à cette volonté de changement. Je crois que cette idée de politique de civilisation commence à germer.

Le Temps : Vous dites aussi qu'il faut encourager la décroissance dans certains domaines. Lesquels ?

Edgar Morin : Il faut examiner ce qui doit croître et décroître. Il est évident qu'il faut faire décroître les énergies polluantes au profit des énergies renouvelables. Le besoin de réformer la vie se fait de plus en plus pressant. Ce besoin se manifeste par exemple dans les vacances. Marcel Mauss a fait une étude sur le changement religieux chez les eskimos, qui ont leurs dieux d'hiver et leurs dieux d'été. Or nous avons notre propre religion alternée, qui comporte celle des vacances. Elle nous permet de nous habiller comme nous voulons, de ne plus être prisonniers de la chronométrie, d'avoir les fréquentations que nous voulons, de retrouver le goût des nourritures les plus simples pour, au final, échapper à l'oppression de la vie quotidienne. C'est peut-être une décroissance. Moi, c'est que j'appelle la qualité poétique de la vie.

Le Temps : Vous avez connu plusieurs catastrophes de l'histoire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, vous avez manqué d'être tué à plusieurs reprises. Vous vous en êtes sorti, parfois dans des conditions miraculeuses. Quelle est donc la bonne disposition d'esprit pour traverser les crises majeures ?

Edgar Morin : Il faut s'attendre à l'inattendu. Etre dans cet état de résistance qui permet de parier sur l'improbable. Par résistance, j'entends surtout celle qui est à même de lutter contre les barbaries. Celles-ci sont de trois ordres. Les anciennes barbaries, comme la guerre ou la torture. La barbarie froide d'aujourd'hui, qui affirme le primat de la technique sur nous-mêmes. Et enfin la barbarie des idées, à laquelle il ne faut en aucun cas céder. C'est celle qui rejette les arguments des autres avant de les examiner. Celle qui considère la personne qui n'est pas d'accord avec vous comme un ennemi à éliminer. J'ai combattu le nazisme, mais je n'ai jamais combattu les Allemands. Je n'ai jamais eu la moindre parole de mépris pour une ethnie, une race, une religion. C'est cela, la résistance. L'époque qui se présente doit nous amener à résister à la panique, à la peur. Mais surtout à la haine.

 

Bio express – par Luc Debraine


Né à Paris en 1921 dans une famille d'ascendance judéo-espagnole, Edgar Morin entre pendant la Seconde Guerre mondiale à la fois au Parti communiste et dans la résistance gaullienne. Exclu du parti après la guerre à cause de son anti-stalinisme, Edgar Morin entame un travail de sociologie du présent et de philosophie qui le fera connaître dans le monde entier, et qui exerce encore une forte influence sur la réflexion contemporaine. Traduit en 27 langues, son travail est attentif au thème de la complexité. Son œuvre encyclopédique (6 volumes), La Méthode, s'attache précisément à analyser cette complexité.

Deux livres d'Edgar Morin paraissent en cette fin d'année 2008. Mes Démons (Ed. Stock) est un recueil d'essais personnels paru une première fois en 1994. Mon Chemin (Ed. Fayard) est un long entretien avec la journaliste Djénane Kareh Tager sur le parcours de sa pensée et sa vie.


© Le Temps, 2008 . Droits de reproduction et de diffusion réservés.


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La dissertation de "culture gé" est une épreuve à fort coefficient dans les concours de la fonction publique d'Etat, terriroriale, hospitalière, et je me suis aperçu que rares étaient les étudiant(e)s qui savaient QUESTIONNER LE SUJET. Le réflexe est d'utiliser des plans pré-formatés et des fiches stéréotypées. D'où la raison d'être de ce blog : QUESTIONNER LE SUJET et PENSER à partir des savoirs exigés.

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