CHERCHE ENCORE TU N'ES PAS MORT

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

 

 

Allons au-delà de toutes les certitudes qui sont autant de fermetures épistémiques ; allons au-delà des propos convenables et convenus qui laissent entendre que pour approcher l’indicible, le transcendant, fût-ce dans l’immanence, il suffit de s’abandonner à l’émotionnel, au pathos, et qu’il suffit d’oublier que la pensée est toujours en train de se faire, qu’elle est un devenir, un écart à l’équilibre, un questionnement sans fin au risque de se perdre ; oui évitons celles et ceux qui nous disent « c’est comme ça et pas autrement », qui oublient qu’une des maladies de la pensée est cette incapacité à se remettre en cause, à douter et à étouffer toute expression de soi non conforme à la doxa dominante, aussi étouffante que sournoisement violente.

Alors évitons celles et ceux qui nous disent « pense comme ça et pas autrement », faisons un petit pas de côté et conjuguons les joies et les dangers du questionnement et de la recherche aux joies et aux dangers de la quête spirituelle. Aucun chemin n’est véritablement un long fleuve tranquille, car tout chemin est paradoxalement – aporétiquement pourrait-on dire - un « sans pourquoi » comme dans le distique du mystique rhénan Angelus Silesius. Un sans pourquoi dans la mesure où personne n’a à rendre de comptes sur ses modes d’accès et sur ses horizons d'intelligibilité concernant sa quête de la vérité, où il n’existe pas plus un « c’est comme ci » qu’un « c’est comme ça », où les chemins de la connaissance et de l’au-delà de la connaissance ne sont pas réductibles à des voies balisées, imposées par des instances humaines, trop humaines, mondaines et faillibles.

C’est le manque de culture, donc de questionnement, donc de connaissance au sens d’ouverture du champ des possibles, qui enferme et nous enferme dans ces « ismes » qui détruisent l’humanité et notre humanité. C’est cette absence de culture et donc de questionnement qui métamorphosent le moindre événement tragique en une logorrhée émotionnelle qui réduit toute pensée en un pathos compulsif. Plus de mises en perspective, c’est l’heure médiatique de l’émotionnel alors que tout est peut-être plus compliqué et plus complexe. Nous avons non seulement changé de paradigme mais aussi d’épistémè, alors cessons d’apporter des réponses anciennes à des questions nouvelles.

 

LE PRÉSENT EST INVISIBLE

 

Il est toujours salutaire de faire appel à l’histoire, de se plonger dans la longue, très longue durée, chère à Fernand Braudel – une longue durée à l’échelle des hommes bien sûr, car, à l’échelle du cosmos, elle n’est qu’une étincelle ! - afin de toujours préserver cette mise à distance, ou cette puissance d’écart, qui nous évite d’absolutiser tel phénomène, tel événement, tel épisode ou telle mode (par nature éphémère) de notre vie quotidienne.

L'histoire comme lieu de phénoménalisation des idées, faits et gestes de l'être-au-monde de l'homme et des sociétés, devrait nous permettre de savoir raison garder et nous prévenir des dangers et maléfices de toutes celles et de tous ceux qui entendent penser à notre place, dire ce que nous devons faire et qui veulent, surtout, que nous soyons comme eux - l'un des leurs - car ils cherchent toujours à avoir « le dernier mot ». Malheureusement, l'histoire, la philosophie et les arts (poésie, roman, peinture, etc.) sont les parents pauvres de notre enseignement , alors que ce sont des disciplines relevant de la pensée méditante, celle qui entend chercher son chemin par elle-même. Et, sur ce point, la culture générale n'est qu'une soupe écoeurante ... à des années-lumière (c'est le cas de le dire) du « Ose penser par toi-même » !

Souvenez-vous des propos introductifs de Kant dans Qu'est-ce que les Lumières ? Les voici pour mémoire et pour ne jamais oublier ce que devrait être le primum mobile de toute culture générale :

« Les Lumières, c'est la sortie de l'homme de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable.L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l'entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s'en servir sans la conduite d'un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » [1]

Mais revenons à l'histoire.

Depuis le premier matin grec, parents et éducateurs se plaignent de l’insolence des jeunes, de leur paresse, de leur refus d’imiter les ainés, de leur peu d’appétence pour l’acquisition de valeurs sûres et autres savoirs convenables et convenus. Et, depuis le premier matin grec, les innovations, qui bousculent les traditions comme les modes d’être et de penser, font l’objet de critiques parfois virulentes, tant l’être humain reste fasciné par le même et le retour à l’identique. Et il en va ainsi dans tout l’Occident - pour rester dans notre sphère culturelle – face aux diverses révolutions scientifiques et techniques qui ont engendré et engendrent des révolutions industrielles et économiques, les deux étant étroitement imbriquées.

Toutes ces critiques – même les plus obtuses, je pense notamment à celles, émises parfois par de grands penseurs, concernant l’invention de la locomotive à vapeur et des chemins de fer - sont dignes du plus grand intérêt. Et ce, pour deux raisons ! D’abord, il est toujours très important de savoir ce que voilent et dévoilent ces critiques ; ensuite, il faut bien se rendre compte qu'avec une mutation technologique majeure, c’est une « page qui se tourne », un nouveau paradigme qui émerge, une autre vision du monde qui se profile, d’où ces peurs en partie justifiées :  rien ne sera plus comme avant !

Dans l'article introductif à l'excellent dossier - « Internet rend-il encore plus bête ? » - proposé par le magazine Books, juillet/août 2009, sont rappelés les propos tenus en 1969 par le philosophe Marshall McLuhan, dans un entretien accordé à Playboy.  

Pour McLuhan, [...] les médias, produits du cerveau humain, sont une « extension [du corps] de l’homme, qui induit des changements profonds et durables chez lui et transforme son environnement ». Il repérait trois étapes : l’invention de l’écriture phonétique, celle de l’imprimerie et celle des médias « électriques ». Cette dernière entraînant une mutation beaucoup plus rapide et plus radicale encore que les précédentes : « les médias électriques représentent une transformation totale et presque instantanée de la culture, des valeurs et des attitudes. »

McLuhan ne pouvait prévoir, mais pressentait [...] la révolution Internet, annonçant l’avènement du « village global ». Il attirait aussi l’attention sur un phénomène qui éclaire notre réflexion de façon paradoxale : « Le présent est invisible ». En effet, la substitution d’un environnement à un autre déclenche de puissants réflexes de résistance, qui relèvent largement de l’inconscient. Chaque fois que se produit une innovation importante dans le domaine des médias (une nouvelle « extension » de l’homme), « le système nerveux central produit une anesthésie autoprotectrice », qui le prémunit contre la « pleine conscience » de ce qui lui arrive.

[...] la réalité des mutations qui nous affectent n’est pas accessible au moment où elles se produisent. Nous ne pouvons réellement comprendre ce qui se passe qu’après coup. Le nouvel environnement créé par une innovation « ne devient pleinement visible qu’après son remplacement par un nouvel environnement : nous avons toujours un temps de retard dans notre vision du monde ». [2]

Relire Marshall McLuhan serait peut-être une excellente initiative ! En tout cas, je vous invite à réfléchir sur sa remarque essentielle : « Le présent est invisible ». On ne sait jamais, en effet, ce qui se passe – ne dit-on pas d'ailleurs : « on ne sait pas où l'on va mais on y va » -, ce qui explique la déroute de tous nos experts en quoi que ce soit, d'abord et surtout en  ... économie ! D'où l'importance aussi de ces expressions populaires qui passent aux yeux des intellectuels pour être totalement idiotes mais qui sont, en réalité, d'authentiques philosophèmes de la vie ordinaire. Citons par exemple : la page qui se tourne, rien ne sera plus comme avant, on ne sait pas où l'on va mais on y va ...

A propos de la page qui se tourne ou qui est en train de se tourner, l'historien et épistémologue Paul Veyne notait :

« […] une situation bascule parce qu’un beau matin, devant la conviction de l’inéluctable, chacun a le sentiment, à travers les on-dit, les mass media et ses propres penchants ou anticipations, que tous les autres lui forcent la main, car il ne peut et ne doit rien faire sans eux ; on se dit alors "une page est tournée", et c’est là en même temps une résolution d’avenir, moment aussi peu délibéré que celui où, au théâtre, les applaudissements reprennent, isolés puis unanimes, après un instant de flottement. » [3]

Ainsi, quand un problème se révèle, il a déjà déployé ses effets. Et il y a « crise » ou « rupture » au moment où l’on prend conscience que c’est déjà trop tard, que les jeux sont faits – que la page est tournée. Dit autrement : « on ne sait pas où l’on va, mais on y va ». Ainsi en est-il de toutes les « crises » ou « ruptures » liées aux inventions technologiques, de la machine à vapeur à l'électricité, des nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC) aux nouvelles techniques bio-médicales concernant par exemple la procréation. Pris entre le pâtir et l’agir, celles et ceux qui vivent ces changements irréversibles - « rien ne sera plus comme avant » - évoquent très souvent, à travers le dire, la « perte des repères » alors que ces repères ont tout simplement changé, se sont déplacés.

Internet ne tue pas l'écrit, c'est même un océan de mots dans lequel on se noie parfois, mais il modifie peut-être les rapports à la lecture et au savoir – académique ? Facebook, Twitter, etc., ne déconstruisent pas le « lien social » (sic), ils le recomposent autrement et là-encore dans un torrent de mots où l'anecdotique voire l'insignifiance devraient « faire sens » pour l'historien, le philosophe ou le sociologue. Nous avons là des philosophèmes de la vie ordinaire proches des philosophèmes de la rue évoqués par Avital Ronell.

Le polar, la science fiction, la BD, jadis tant décriés, n'ont pas axphyxié le roman – cette « bonne littérature » des profs de lettres ! - mais ont renouvelé le genre, apporté une réelle bouffée d'oxygène, ouvert l'écrit sur d'autres horizons. Ce que font peut-être ces jeunes japonaises qui inventent l'autofiction en épisodes, qu'elles rédigent sur leurs portables, les keitai shousetsu [4]. Sans oublier celles et ceux qui tiennent, sur leur blog, un journal intime ou qui font le récit de leur vie professionnelle ou qui écrivent poèmes, nouvelles et romans. Peut-être que le Net, dans ce qu'il produit de meilleur, est-il en train de devenir ces addenda et autres notes en bas de page chargés d'expliciter nos dire, agir et pâtir, ou de prendre le relais des feuilletons insérés jadis au bas d'un journal.

Que les réseaux sociaux pratiquent l'entre-soi n'est pas nouveau, cette façon d'agir a toujours existé. Que des notoriétés purement factuelles et sans réelle consistance intellectuelle se fassent et défassent sur la Toile grâce à toutes les ruses, astuces et artifices du référencement et autres techniques informatiques – je te cite et tu me cites, je te suis et tu me suis, etc. - en désespèrent plus d'un est compréhensible, mais cela a également toujours eu lieu. Qui se souvient, par exemple, de la plupart de ces fausses gloires des décennies précédentes pour ne rien dire des siècles précédents qui occupaient l'espace public ? Pire que ça, quel est l'étudiant qui n'a pas été obligé de consulter un certain nombre d'ouvrages d'auteurs « à la mode » et qui, intellectuellement, ne valaient pas grand chose ? Mais qu'il fallait pourtant citer pour réussir ! Sur tous ces points : « plus ça change et moins ça change » !

Alors, de grâce, que celles et ceux qui gémissent sans cesse – « tout fout le camp ! » - tournent sept fois leur langue dans la bouche de leurs voisins-voisines avant de parler. C'est un sage et agréable conseil que professait jadis l'écrivain Léon Bloy, ce « gueulard » devant l'Eternel.

 

NOTES :

[1] KANT Emmanuel, Qu'est-ce que les Lumières ?, GF Flammarion, Paris, 1991, n° 573. Sont également regroupés d'autres textes : Vers la paix perpétuelle et Que signifie s'orienter dans la pensée ?

[2] Article introductif non signé, « Internet rend-il encore plus bête ? », page 13, in Books, juillet-août 2009.

[3] VEYNE Paul, article « L’histoire conceptualisante », in Faire de l’histoire, tome 1 : Nouveaux problèmes, sous la direction de Jacques Le Goff et de Pierre Nora, Gallimard, 1974, coll. « folio histoire », 1999, page 104.

[4] Cf. GOODYEAR Dana, « Téléphone-moi un roman », article paru dans le numéro spécial, juillet-août 2009, de Books, pages 40-44. « C'est de la folie ! Deep Love, "Le ciel d'amour", "Le fil rouge" et bien d'autres romans du genre se sont vendus à des millions d'exemplaires au Japon. Le genre ? Les keita shousetsu, les romans écrits sur portable. Depuis quelques années, dans une société nippone très corsetée, les jeunes femmes se ruent sur leurs téléphones mobiles ultramodernes pour exprimer et partager leurs états d'âme. Immédiatement postés sur des sites Internet consacrés à cette nouvelle forme d'écriture, leurs romans rencontrent un succès phénoménal, tant les jeunes japonaises se reconnaissent dans ces héroïnes qui leur ressemblent. »

 

 

INTERNET ET SOCRATE 2.0

 

 

Books – numéro spécial - juillet/août 2009

http://www.booksmag.fr/magazine/g/socrate-20-1.html

 

Socrate 2.0 / Par Joaquín Rodríguez - Sociologue, Joaquín Rodríguez est l’auteur d’une trilogie sur l’avenir de l’édition à l’ère numérique. Ouverte avec Los futuros del libro (L’avenir du livre, Melusina, 2007), elle se poursuit avec Socrate dans l’hyperespace. Enseignant à l’université de Salamanque, il anime un blog consacré à l’actualité éditoriale : Los futuros del libro.

 

Alerte ! l'écriture se répand... La mémoire et le savoir sont menacés. C'était du temps de Socrate. La crainte que le progrès technique attente à la culture ne date pas d'hier.

Dans un dialogue célèbre, Platon met en scène l'inquiétude de Socrate devant le développement de l'écrit. Cette innovation radicale, dopée par l'invention de l'alphabet, ne risquait-elle pas de porter atteinte aux acquis de la culture ? L'écrit allait il rendre les gens idiots parce qu'ils « cesseraient d'exercer leur mémoire » ? Le savoir allait cesser d'être transmis par la parole. Ne serait-il donc plus qu'un « semblant » de savoir ? Fin connaisseur de l'histoire du livre et de l'édition, le sociologue espagnol Joaquín Rodríguez Marco dresse dans son dernier livre un parallèle entre l'inquiétude du philosophe grec et celles d'un père confronté à l'obsession de son fils pour le monde du Web et du "tchat". Books en présente un extrait dans son numéro 7, de juillet-août 2009.

« Imaginons la scène : Phèdre, l'adolescent grec, interlocuteur de Socrate dans l'œuvre éponyme de Platon, parcourt nonchalamment le texte d'un papyrus tandis que le philosophe disserte sur les inconvénients et les dangers de l'écriture. Socrate est obsédé par les dommages et les préjudices que cette nouvelle invention - l'écriture alphabétique (probablement dérivée de l'écriture syllabique phénicienne) - causera à la transmission des connaissances, la pérennité des règles qui organisent la vie en société et perpétuent la mémoire. Il s'inquiète de la transformation que son usage entraînera dans la nature même du jugement et de la compréhension qui, jusque là, se forgeaient dans le dialogue entre deux interlocuteurs.

Tandis que Socrate déplore amèrement le défigurement de la connaissance et de la culture au contact de l'écriture, j'imagine Phèdre acquiesçant distraitement aux déclarations intransigeantes de son interlocuteur, tout en consultant d'un air indolent un texte écrit. Véhément, exalté, convaincu de la justesse de ses vues, Socrate dirait, par exemple, invoquant tous les maux dont l'écriture allait frapper la préservation de la mémoire et des traditions :

« Eh bien ! j'ai entendu dire que, du côté de Naucratis, en Égypte, il y a une des vieilles divinités de là-bas [dont] le nom est Theuth. C'est lui qui, le premier, découvrit le nombre et le calcul et la géométrie et l'astronomie, et encore le trictrac, et enfin et surtout les lettres de l'écriture. Or en ce temps-là, régnait sur l'Égypte entière Thamous [...]. Theuth étant venu le trouver, lui fit une démonstration de ces arts et lui dit qu'il fallait les communiquer aux autres Égyptiens. Mais Thamous lui demanda quelle pouvait être l'utilité de chacun de ces arts ; et, alors que Theuth donnait des explications, Thamous, selon qu'il les jugeait bien ou mal fondées, prononçait tantôt le blâme tantôt l'éloge. [...] Mais, quand on en fut à l'écriture : "Voici, ô roi, dit Theuth, le savoir qui fournira aux Égyptiens plus de savoir, plus de science et plus de mémoire ; de la science et de la mémoire le remède a été trouvé". Mais Thamous répliqua : "Ô Theuth, le plus grand maître ès arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre celui qui peut juger quel est le lot de dommage et d'utilité pour ceux qui doivent s'en servir. Et voilà maintenant que toi, qui est le père de l'écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu'elle possède. En effet, cet art produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'auront appris, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l'écrit, c'est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes, qu'il feront acte de remémoration ; ce n'est donc pas de la mémoire, mais de la remémoration, que tu as trouvé le remède. Quant au savoir, c'en est la semblance que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses, sans avoir reçu d'enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que, dans la plupart des cas, ils n'auront aucune science ; de plus, ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu'ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d'être des savants" » [1].

Mirages et chimères de l'écriture

J'imagine Phèdre endurant le sourire aux lèvres cette tirade sur la perte de la mémoire et la méconnaissance, sur le prétendu analphabétisme induit par le nouveau dispositif de transcription des principes de la culture grecque.

Mais, loin de se calmer, Socrate s'enflamme davantage, soulignant les anomalies créées par l'écriture dans la transmission de la connaissance :

« Ce qu'il y a de terrible, Phèdre, c'est la ressemblance qu'entretient l'écriture avec la peinture. De fait, les êtres qu'engendrent la peinture se tiennent debout comme s'ils étaient vivants ; mais qu'on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Et il en va de même pour les discours. On pourrait croire qu'ils parlent pour exprimer quelque réflexion ; mais si on les interroge parce qu'on souhaite comprendre ce qu'ils disent, c'est une seule chose qu'ils se contentent de signifier, toujours la même. Autre chose : quand, une fois pour toutes, il a été écrit, chaque discours va rouler de droite et de gauche et passe indifféremment auprès de ceux qui s'y connaissent, comme auprès de ceux dont ce n'est point l'affaire ; de plus, il ne sait pas quels sont ceux à qui il doit ou non s'adresser. Que, par ailleurs, s'élèvent à son sujet des voix discordantes et qu'il soit injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n'est capable ni de se défendre ni de se tirer d'affaire tout seul ».

Enhardi par les acquiescements courtois de Phèdre - lequel est plongé dans la lecture d'un texte de Platon, coupable, à ce propos, de la plus sublime des trahisons : avoir utilisé sans état d'âme l'écriture pour transcrire des connaissances qui auraient dû s'évaporer dans l'éther de l'oralité, ainsi que le souhaitait Socrate -, le philosophe conclut en dénonçant les mirages et les chimères que la culture écrite porte en elle, semblant de connaissance véritable, tromperie consentie.

« Le vraisemblable vient à s'imposer au grand nombre précisément parce qu'il ressemble à la vérité ; en ce qui concerne les ressemblances, [...] c'est partout celui qui connaît la vérité qui sait le mieux les découvrir. [...] Celui qui se figure avoir laissé derrière lui, en des caractères écrits, les règles d'un art et celui qui, de son côté, recueille ces règles en croyant que, de caractères d'écriture, sortira du certain et du solide, ces gens-là sont tout remplis de naïveté. Comme [ceux qui croient] que les discours écrits sont quelque chose de plus qu'un moyen de rappeler, à celui qui les connaît déjà, les choses traitées dans cet écrit ».

Le philosophe et le père ronchon

Phèdre, tolérant, persuadé de l'innocuité du discours de Socrate, le laisserait discourir, écrivant de son côté sur une tablette ou un papyrus à quelque ami de son âge pour lui raconter l'extravagance et l'ennui de ce bonhomme offusqué par une invention qui lui est étrangère, presque incompréhensible, contrairement aux jeunes gens de l'époque, pour qui l'écriture est le véhicule normal des relations.

J'imagine, quelques siècles plus tard, un professeur ronchon ou un père peu au fait des nouvelles technologies critiquant l'usage immodéré du Web et de tous les outils de communication, des pages qui offrent d'un clic un gigantesque flot d'informations pas forcément équilibrées, des applications qui permettent à quiconque de publier facilement, simplement et gratuitement toutes sortes de contenus. « S'il te plaît, laisse ton ordinateur et concentre-toi sur les livres », ou bien « Si je te reprends à tchater (ou, variante, à envoyer des SMS), tu seras privé d'ordinateur », ou encore « Tu crois qu'en copiant simplement ce que tu trouves, tu vas apprendre quelque chose ? »

Je peux voir, presque entendre, que ce professeur ou ce père parle au fond - sans être nécessairement conscient des parallèles historiques - de la perte de la mémoire, absorbée presque entière par le Web comme par une énorme prothèse virtuelle ; de la raréfaction des livres et de l'écriture traditionnelle comme moyen de transmission et de conservation du savoir ; du détournement des critères de reconnaissance de l'autorité (traditionnellement associés au livre) par des sites Web reliés les uns aux autres en un inextricable écheveau de références croisées ; de la sensation de connaissance complète mais chimérique que la toile procure en offrant un fatras indigeste d'informations qui ne se transforment pas forcément en savoir ; de la substitution d'une culture de l'immédiateté et de l'emprunt (plus ou moins avoué, plus ou moins masqué) à cette culture de la réflexion et de l'effort que le livre favorise (exige).

Enfin, j'imagine nos Phèdre, ces adolescents nés numériques, guettant du coin de l'œil leurs vieux censeurs tout en consultant les résultats de leur dernière recherche sur l'écran de leur portable, opinant nonchalamment, persuadés du caractère absolument inoffensif des commentaires de leurs parents, lointains camarades de Socrate.

Ce n'est pas que Socrate ou nous autres, adultes d'aujourd'hui, n'ayons pas un peu raison. En août 2008, le magazine allemand Der Spiegel faisait sa couverture avec cette question parfaitement légitime et justifiée : « Internet nous rend-il idiots ? » Et la revue américaine The Atlantic posait la même question dans un numéro du même été 2008, en pointant l'un des principaux responsables apparents : « Google nous rend-il stupides ? » [2]. Peu avant, en septembre 2007, Wired, revue de référence sur les nouvelles technologies en venait à prédire l'avènement d'une future génération de cyborgs dont la mémoire ne serait rien d'autre qu'une excroissance de silicium, sous la forme de périphériques connectés au cerveau du grand organisme cybernétique.

En réalité, les trois grands arguments qui se déploient aujourd'hui dans tout article ou livre sérieux sont les mêmes que ceux brandis par Socrate : la mémoire ; la transmission de la connaissance ; la nature du savoir. Comme Socrate était rétif au texte écrit, nous sommes rétifs à l'émergence du cyberespace et à son usage de masse. Et, comme Socrate, nous serons sûrement trahis dans un avenir proche par nos propres Platon qui, du haut de leurs chaires virtuelles, raconteront la disparition de l'écriture traditionnelle et d'une bonne partie de l'imprimé.

Du cerveau analogique au cerveau numérique

Mais, tels des Socrate dans le cyberespace, nous n'avons pas le recul suffisant pour comprendre parfaitement l'évolution en cours. Le grand philosophe n'a su ou pu comprendre la supériorité de l'écrit sur l'oral ni, moins encore, anticiper les considérables changements cognitifs que l'invention de l'alphabet grec allait apporter ; nous n'avons que des questions qui expriment nos soupçons et nos spéculations. Il est plus que possible, par exemple, que nos cerveaux soient en train de connaître très exactement une transformation aussi considérable que celle qu'ils ont connue dans l'antiquité ; nos pauvres cerveaux analogiques sont peut-être en train de se convertir en cerveaux numériques, bien qu'aucun neuro-linguiste ne s'aventure à nous dire ce que nous gagnons et perdons au change.

Pis encore, nous savons que nos cerveaux sont des organes dont la configuration actuelle tient notamment à ce qu'ils ont appris à se transformer, en l'absence de détermination génétique, pour être capables de lire. Nos capacités cognitives actuelles les plus fines - la prévision, la planification, la déduction, l'abstraction, la pondération et la formation du jugement - sont donc nées dans une large mesure du développement historique de cerveaux lecteurs, et de l'accumulation de procédés et de traditions liées à la pratique de la lecture (la concentration, la méditation, le développement d'une argumentation). Quand tout, dans l'univers virtuel, vise à une rupture drastique avec les formes habituelles de la lecture et de l'écriture, il n'est pas étrange que nombre d'entre nous invoquent Socrate et se demandent avec lui si ce changement, outre ses innombrables avantages, ne signifiera pas la perte irréparable de bien d'autres facultés, et s'il ne vaudrait pas mieux être prudemment conservateur en cette période de transition.

Nous savons par ailleurs que nos Phèdre ne cesseront pas d'utiliser les supports numériques. Nés numériques, plongés dès la première heure dans les nouveaux univers virtuels, irrespectueux des critères de reconnaissance institutionnalisés, porte-drapeaux de la démocratisation de la création et de l'accès à la culture, propagateurs de nouveaux et innombrables contenus, enfants de l'emprunt et du mixage, utilisateurs de nouveaux types de licences qui permettent la diffusion et l'usage libres de leurs propres créations, rien ne les arrêtera, pas même les menaces des services juridiques des multinationales qui bataillent pour conserver le veau d'or de l'exploitation exclusive des droits de propriété intellectuelle.

Mon blog n'est pas mon livre

L'histoire des médias numériques est récente, aussi sommes-nous encore sous le choc et essayons-nous de comprendre ce qui se passe, tels des Socrate modernes cassant les pieds de nos Phèdre, sans saisir que la connaissance en réseau n'est pas simplement une forme embrouillée de production de nouveaux contenus, mais aussi une modalité de conception collaborative qui remet en question les notions traditionnelles d'auteur, de création, de sens, de propriété, de reconnaissance, de circulation, etc. L'industrie éditoriale ne sortira pas indemne de cette profonde transformation, car les manières de créer, de diffuser, d'apprécier et de commenter ne sont plus les mêmes.

Notre rôle d'adultes est d'essayer de réguler et d'organiser l'usage des moyens numériques de création et de distribution, en le complétant par l'enseignement et la pratique de la lecture traditionnelle, afin que les cerveaux de nos enfants ne soient pas unipolaires, mais bi-textuels, capables d'évoluer avec la même aisance sur les deux supports, et de jouir des avantages de chacun. Le rôle des professionnels de l'édition et de la culture écrite est de comprendre avec la plus grande précision et profondeur possibles la nature et l'ampleur du changement en cours.

Ce livre est et n'est pas la décantation des contenus que je mets régulièrement à la disposition du public sur mon blog Los futuros del libro. Car, bien qu'une partie des textes soient les mêmes, la simple utilisation d'un autre support de publication induit une lecture totalement différente. La plupart du temps, un blog est nourri de l'actualité et s'efforce d'élargir la réflexion grâce aux liens qui invitent le lecteur à parcourir le Web, et favorise ainsi une lecture arborescente. Le livre de papier suppose une lecture linéaire, chaque page ou nouveau chapitre étant le maillon d'une chaîne qui invite à une réflexion progressive et cumulative.

Un blog n'invite pas à la relecture, aux allers et retours que le livre facilite, car le blog est un support par nature ouvert et inachevé. Il prétend fonder son éventuelle autorité sur des principes étrangers au champ académique traditionnel, ou aux médias dominants. Son influence et son crédit dépendent de la communauté des lecteurs, aux liens de qualité provenant d'autres sites qui le signalent comme digne d'attention et de reconnaissance. Un blog permet et recherche le dialogue avec le lecteur pour que, de la discussion et des désaccords, surgissent de nouvelles idées qui l'enrichiront. Le livre, lui, incite au même exercice, mais en différé : le dialogue est d'abord silencieux et anonyme, et toute contestation emprunte d'autres canaux, bien définis (un article, un courrier).

En publiant sur papier ce qui était numérique, je voudrais profiter et faire profiter de ce que ces deux mondes complémentaires offrent. »

NOTES :

[1] Cette citation et les suivantes sont tirées du Phèdre de Platon (traduction par Claudio Moreschini, Les Belles Lettres, 1985).

[2] En fait, le Spiegel s'inspirait de l'article retentissant de Nicholas Carr dans The Atlantic, paru en juillet 2008.

SOURCES :

Ce texte, traduit par François Gaudry, est extrait de Edición 2.0 : Sócrates en el hiperespacio - Edition 2.0 : Socrate dans l'hyperespace, Melusina, 2008.

 

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