CHERCHE - QUESTIONNE - BRACONNE

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

 

 

 

Surtout, surtout N’ÉCOUTEZ PAS celles et ceux qui vivent de la culture générale et de son épreuve redoutable qu’est la dissertation. Surtout, surtout N’ÉCOUTEZ JAMAIS celles et ceux qui vous disent qu’il faut apprendre des fiches de lecture par cœur, car, s’ils osent vous dire ce genre d’inepties, c’est soit par totale incompétence et c’est souvent le cas – hélas ! -, soit pour vendre leurs livres ou leurs formations toujours très, très chères et rarement efficaces.

Surtout, surtout FUYEZ les pédantes et les pédants, celles et ceux qui étalent leurs savoirs comme de la confiture dans leurs livres ou dans leurs cours, alors que déjà, il y a des siècles et des siècles de cela, un vieux, très vieux philosophe [rires] ayant pour nom Héraclite, dénonçait la polymathie, cette cuistrerie et cette outrecuidance pseudo-intellectuelle - dirions-nous - qui consistent à croire et à faire croire que l’on pense quand s’étalent les connaissances.

Malheureusement pour ces pédantes et ces pédants qui nous font bailler d'ennui, ils ont oublié que penser c’est poser des questions, toujours, et sans cesse poser des questions en sachant qu’aucune réponse n’épuisera la question – et ne l'épuisera jamais : vive la complexité chère à Edgar Morin -, et c’est cette prise de conscience-là, cette lucidité intellectuelle qui est demandée par le jury : essayer de penser par soi-même, même si cela est difficile, montrer que l’on est capable d’analyser un sujet, sans « catéchisme » récité, sans dogmatisme, sans présupposés, sans murailles épistémiques, sans ces fermetures et autres dogmatismes qui interdisent de penser et de comprendre – même mal – le problème qui est posé.

Quel que soit le concours préparé, aucun correcteur ou membre du jury ne supporte « l’imbécile qui a réponse à tout » (Voltaire), cette bêtise, véritable catégorie philosophique, qui nous dit urbi et orbi : « c’est comme ça et pas autrement ». A l’heure des robots et du big data, ce qui est recherché ce sont des candidates et des candidats capables de penser et non de réciter. 

 

OUI : PENSER ! VOUS AVEZ BIEN LU : PENSER.

 

Mais aussi : lisez peu mais lisez bien, nous l'avons dit à maintes et maintes reprises, ad nauseum, tant cela est important, capital, fondamental. Lisez peu mais lisez bien, c’est-à-dire lisez en vous posant des questions, en réfléchissant à ce qui est dit et non en apprenant par cœur.

LA FICHE DE LECTURE RASSURE CELLES ET CEUX QUI SONT CONVAINCUS QUE PENSER C’EST RABÂCHER COMME A LA TÉLÉ LES PONCIFS QUI SONT DANS L’AIR DU TEMPS.

Mais ce n’est pas cela qui vous est demandé. Les robots seront toujours meilleurs que vous et le jury dans l'accumulation et la gestion des connaissances et la facilité avec laquelle ils pourront en temps réel (sic) les réactualiser. BIG DATA est déjà là, alors plus que jamais il est demandé à celles et ceux qui se présentent à des concours, afin d'exercer des responsabilités, d'être capables de penser par eux-mêmes.

Penser par soi-même est cette capacité d'effectuer un "pas de côté", un "écart à l'équilibre" afin de savoir raison garder, de ne point prendre pour argent comptant tout ce qui se dit et s'écrit.

Tout ceci reprend et explicite le courriel de l'un d'entre vous, dont je préserverai l'anonymat cela va de soi, et qui écrit  : « […] J'étais dans le faux à vouloir absolument me gaver de chiffres, de citations, de plans préconçus sur les principaux sujets. J'ai à ma disposition plusieurs ouvrages de révision consacrés à ce concours et tous ont le même discours pré-formaté sur la "meilleure" méthode de révision (emmagasiner des articles à n'en plus finir), sans mettre l'accent sur la priorité absolue qu'est la compréhension du sujet. Je voulais moi-même me rassurer en confectionnant des plans (avec arguments) pour chacun des principaux sujets et je me rends compte aujourd'hui que je suis dans le faux […]. - PS : Vous conseillez de lire moins mais mieux. Auriez-vous quelques pistes de lecture à transmettre ? »

RÉPONSE : les connaissances vous les avez déjà plus ou moins, y compris par votre existence - ce dire, cet agir et ce pâtir fort bien mis en avant par le philosophe Paul Ricœur - et ce ne sont pas les connaissances qui importent en tant que telles même s'il faut en avoir un minimum, mais votre façon de questionner le sujet, les mots du sujet, de vous demander pourquoi un tel sujet a été proposé, à quoi il correspond compte tenu de l'état actuel de la société, qu'attendent les examinateurs dans la mesure où le sujet soumis à votre sagacité est, en lui-même, déjà une réponse aux questions que se sont posées celles et ceux qui ont concocté le sujet.

 

LA RÉPONSE EST DÉJA DANS LE SUJET. L'ORDRE DU DISCOURS EST DÉJA DANS LE QUESTIONNEMENT.

 

Je vous invite à lire tout ce que je propose à propos du sujet, des mots du sujet, des pauvres de la grammaire, etc.

Quant aux lectures conseillées : LE MINIMUM !

Mais ATTENTION : il s'agit de questionner ce minimum, c'est-à-dire : lisez et relisez tel article ou tel livre - LISEZ PEU CAR LIRE C'EST RELIRE ET RELIRE C'EST LIRE ET DÉ-LIRE. Une ou deux ou trois revues de bonne tenue sont à conseiller, pas plus :

- Sciences Humaines - véritablement dans l'esprit de la culture générale, à condition que les articles et les dossiers soient lus puis médités pour se faire une opinion ouverte et personnelle ;

- Alternatives Économiques pour appréhender tous les aspects de la vie économique et sociale - un mensuel qui fait bien la part des choses et ouvre des perspectives (ce qui est important) ;

- Philosophie magazine, tant certains articles ou thèmes couvrent le vaste champ de la culture générale.

- Le Monde diplomatique, mensuel fort intéressant, dont les analyses échappent à la pensée paresseuse.

Accessoirement et uniquement deux numéros dans la semaine :

- Le Monde du mardi pour l'économie et celui du vendredi pour la littérature. Mais cela n'est pas aussi important que les quatre mensuels proposés - puisqu'il s'agit de faire des choix et compte tenu des impératifs de temps.

 

JE PENSE, DONC JE BRACONNE !

 

 

Michel de Certeau avait de fort belles expressions, de pertinentes images, et il fut l’un des premiers – peut-être le premier – à parler de l’invention du quotidien par les gens de peu, les gens « ordinaires », quand les sociologues s’imaginaient que ces gens-là subissaient le diktat des mass-médias et de la raison technicienne [1].


Faut parfois se garder des sociologues qui sont devenus, avec les économistes, les vrais-faux experts de nos sociétés. Bien sûr, tous ne sont pas critiquables, certains proposent d’excellents travaux, mais les meilleurs sont souvent, de surcroît, des philosophes, des historiens, tant l’analyse et la perception des phénomènes sociaux exigent une grande envergure intellectuelle. Impossible de se complaire dans les chapelles, les querelles d’écoles, de se cantonner dans son petit pré carré. C’est la raison pour laquelle je préfère, à la canonique formule « faits sociaux », celle de « phénomènes sociaux » - un changement de perspective et, peut-être, de paradigme.

 

 

braconnage intellectuel

 

 

 

 

Jésuite, psychanalyste, historien, Michel de Certeau possédait cette capacité conceptuelle qui permet d’échapper aux conformismes, qui autorise l’audace et les chemins de traverse, lesquels sont propices à ce qu’il appellait, si joliment, le « braconnage ».

 

Faute de temps, par manque de curiosité, mais aussi par paresse et conformisme, nous passons très souvent, trop souvent, à côté de ces pensées qui font mouche, mais qu’il faut débusquer tant elles restent confidentielles puisqu’elles ne sont pas émises par nos « Intellocrates » [2]. Pas facile d'être publié dans les rubriques « nobles » des quotidiens - débats, opinions, etc. - pour exister, être perçu, éventuellement être lu.

 

La magie du verbe, l’émotion, la désinvolture, l’humour, l’insolence, le non-conformisme se retrouvent dans les commentaires et les sautes d’humeur, les coups de cœur et les coups de gueule, les éclats de rire et les pleurs d’auteurs anonymes qui parviennent à s’immiscer dans les marges de la presse écrite, comme sur la Toile. D’où l’intérêt d’Internet, vaste champ de possibles. Nouvelle place publique.

 

Il y aurait un prodigieux travail à faire – positivement titanesque ! – pour débusquer cette profusion de pensées en miettes qui braconnent et qui éclairent, ré-enchantent le monde des idées. Mine de rien. Comme ça. « Le temps d’un peu saluer à la ronde », comme dirait Supervielle.

 

 

liberté buissonnière

 

 

Les pleureurs professionnels de notre paysage audiovisuel, ceux qui nous font la grâce de penser pour nous, gémissent sur notre misère intellectuelle – tout fout le camp, le savoir, la lecture, l’autorité, et j’en passe –, se gardent bien d'aller voir ailleurs, préférant leur entre-soi et oubliant que ce sont eux qui rabâchent, pataugent dans le même, vont d’une citation à l’autre pour combler le vide. Leur vide.

 

Pourtant, dès que l’on ouvre portes et fenêtres, souffle un vent nouveau, surgissent d’autres formes de pensée ou d’expressions artistiques, - suffit d’observer ce fantastique mouvement culturel et artistique issu du Bronx et revu par les cités : le hip-hop et ses diverses expressions, rap, slam, graff', breakdance, etc.

 

 

philosophèmes de la vie ordinaire

 

 

Allons plus loin encore dans le braconnage ! A côté des philosophèmes de la vie, ceux qui intéressent l’un des courants actuels de la « vraie » philosophie, celle qui pense la vie, il y a tous ces philosophèmes de la vie ordinaire, ces expressions du langage populaire – vulgaire ? – que l’on a une évidente propension à négliger quand on ne les qualifie pas d’absolument stupides, ridicules, sans intérêt. Comme vous avez pu le noter, il m’arrive de parsemer billets et dossiers de ces expressions tant méprisées. Il ne faut jamais prendre pour argent comptant ce qu’on nous dit. De toute façon, plus ça change et moins ça change. La page est tournée. Etc.

 

Évoquant les prothèses électroniques et numériques qui participent à nos modes d’être, la philosophe américaine, Avital Ronell, a même osé parler de « philosophèmes de la rue » [3]. Intéressante perspective. Et ce, d'autant plus que naissent d'autres formes d'écritures liées aux blogs mais aussi au micro blogging et aux textos avec l'invention d'un nouveau genre littéraire : l'autofiction en petits épisodes, que rédigent de jeunes Japonaises sur leurs portables [4].

 

Alors, je ne sais si Internet « rend encore plus bête », en tout cas je sais qu'il ouvre des perspectives – ces transformations silencieuses que nous ne sommes pas capables de prévoir, encore moins les experts dont le rôle est peut-être uniquement celui d'être des bouffons. Et nous avons besoin de bouffons, tant nous aimons prendre des vessies pour des lanternes, tant nous aimons être rassurés, et ils nous disent ce que nous adorons entendre : plus rien ne sera comme avant, tout fout le camp ...

 

Tout ce qui fait bouger les lignes du savoir, tout ce qui bouscule l'ordre établi, est un vrai bain de jouvence, même si le meilleur côtoie le pire, ou grâce à cela justement ! C'est fou ce que nous pouvons devenir très vite vieux dans nos têtes – la fascination des chemins balisés sans risques ni frissons – et c'est fou combien j'ai pu voir de cervelles de vieillards chez certains de mes étudiant(e)s, pourtant si jeunes et si flamboyants physiquement. La vieillesse, surtout dans la vie intellectuelle, est toujours en excès. Mais voilà, la pensée académique déteste les « chiens fous ». Et l'administration encore plus ! « Tais-toi », écrivait Paul Morand. Pense comme nous, pourrait ajouter tout membre de jury, tu vas être l'un des nôtres, alors prouve-le ... C'est ce que répétait une grande responsable des prépas' concours à la direction des hôpitaux. Et elle avait raison. Et elle a encore raison. Et elle aura, je le crains, toujours raison.

 

Que faire ? Sinon le savoir et utiliser le braconnage intellectuel pour avoir des idées plus originales, quitte ensuite à les rendre bien « propres sur elles » en les intégrant dans un discours universitaire – c'est l'esprit « sciences po » qui fait fureur à l'ENA : ce je-ne-sais-quoi qui étonne sans décoiffer ! Tout un art ! Voilà ce qu'est un « bel esprit » - petit vieux mais sans excès.

 

Ce que je vous invite à devenir, même si j'ai honte  de le dire ...  pourtant c'est la seule façon de réussir. Mais, au moins, vous le savez. Et les plus sages parmi vous auront compris qu'il faut se constituer un jardin secret où penser c'est braconner. Pour préserver sa dignité et rester libre.

 
NOTES :

[1] CERTEAU Michel de, L'invention du quotidien, tome 1 : arts de faire, nouvelle édition établie et présentée par Luce Giard, Gallimard, 1990, rééd. « folio essais », 2004. Pour vous donner une idée de la pensée de cet auteur, je vous propose de lire la quatrième de couverture :

« La Raison technicienne croit savoir comment organiser au mieux les choses et les gens, assignant à chacun une place, un rôle, des produits à consommer. Mais l'homme ordinaire se soustrait en silence à cette conformation. Il invente le quotidien grâce aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquels il détourne les objets et les codes, se réapproprie l'espace et l'usage à sa façon. Tours et traverses, manière de faire des coups, astuces de chasseurs, mobilités, mises en récit et trouvailles de mots, mille pratiques inventives prouvent, à qui sait les voir, que la foule sans qualité n'est pas obéissante et passive, mais pratique l'écart dans l'usage des produits imposés, dans une liberté buissonnière par laquelle chacun tâche de vivre au mieux l'ordre social et la violence des choses. »

« Michel de Certeau, le premier, restitua, voilà dix ans, les ruses anonymes des arts de faire, cet art de vivre de la société de consommation. Vite devenues classiques, ses analyses pionnières ont inspiré historiens, philosophes et sociologues. »

A CONSULTER sur Internet le texte de Pierre MACHEREY, mis en ligne par l'université Lille 3, intitulé : MICHEL DE CERTEAU ET LA PASSION DU QUOTIDIEN.

 

[2] HAMON Hervé, ROTHMAN Patrick, Les intellocrates. Expédition en haute intelligentsia, éd. Ramsay, Paris, 1981. En exergue à cette enquête qui, en son temps, avait provoqué pas mal de remous, cette citation tirée de l'évangile selon Matthieu, XXIII 25 :

« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui purifiez l'extérieur de la coupe et de l'écuelle, quand l'intérieur en est rempli par rapine et intempérance ! »

 

[3] Cf. IDÉES : JUDITH BUTLER ET AVITAL RONELL

 

[4] Cf. l'article mis en ligne - Téléphone-moi un roman ! - par le magazine Books, dont je vous recommande la lecture. Numéro spécial juillet/août 2009 : « Internet rend-il encore plus bête ? ». Cet excellent dossier est d'ailleurs en accès libre sur le site du magazine, et j'ai déjà eu l'occasion d'en parler :

 

- Books : http://www.booksmag.fr/magazine/books-juillet-aout-2009-numero-7.html

- et sur mon blog : BOOKS, INTERNET ET SOCRATE 2.0

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