MOTS DES MAUX [3] - ALF/ANDÉOL

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

 

Étrange, très étrange, pendant des mois j'ai été dans une sorte de trou noir, un rat pris au piège, acculé de tous côtés, réduit à la mendicité la plus abjecte, observé avec condescendance par tous ces faux amis qui encombrent ma vie, soumis aux regards négatifs et moralisateurs des référents RMI qui ne se présentent jamais à moi es-qualités quand j'ai des rendez-vous avec eux.

 

Du coup, je me demande à qui je dois rendre des comptes, car, dans le dispositif RMI, il faut toujours se justifier. Dois-je rendre des comptes à des flics déguisés en dames patronnesses des services sociaux, à des « balances » du Département envoyées en service commandé pour traquer les escrocs - puisque tout le monde l'affirme et le répète : les RMistes sont des parasites, des fainéants et des voleurs à 380 euros par mois ! -, ou bien dois-je rendre des comptes à de vraies assistantes sociales, à de vrais travailleurs sociaux ?

 

Impossible de savoir et de répondre. Sont là, et m'observent comme si j'étais un délinquant, un menteur, un embrouilleur de première. Sont là pour juger, jauger, renifler, suspecter même si leur mission devrait être de m'aider à m'en sortir - tout en me respectant ?!

 

Respect ?! Ce mot n'existe vraiment plus, dès que l'on franchit la porte des services sociaux. L'on n'est qu'un numéro, qu'un cas, qu'une case à cocher, qu'un ennui en perspective. Jamais un être humain. On nous parle mal. On pratique la « langue de bois ». On nous fait comprendre que nous ne sommes plus rien. Et ce genre de comportement n'est pas l'exception qui confirme la règle. Tous les RMistes ou presque – car nous parlons entre nous et, dans mon quartier, ils sont nombreux les RMistes, y compris dans mon immeuble – tous ou presque se plaignent de ce manque de respect, de cette absence totale de reconnaissance.

 

C'est vrai que je me sens constamment méprisé, nié, et c'est vrai que tous ces référents RMI, quel que soit leur statut exact, ne me parleraient pas comme ça si j'était encore journaliste et si je faisais une enquête ! Seraient alors de vrais larbins, craintifs, obséquieux, attentifs et tremblant à la moindre question que je leur poserais. 

 

Donc, comme je l'écrivais au tout début de ce papier, pendant des mois et des mois j'ai été dans une sorte de trou noir, comme un rat pris au piège, acculé de toutes parts, et si ce n'avait pas été mon ami, mon frère, Alain Laurent-Faucon, qui m'avait donné un espace de liberté sur son blog – il m'a même permis de mettre en ligne un court récit que j'ai écrit : ÉROS - LE ROMAN DE JULES -, j'aurais connu la plus terrible et la plus abjecte des solitudes. Lui-seul m'a encouragé à écrire, à jeter mes cris sur des feuilles de papier, à réagir pour ne pas définitivement sombrer. Et j'ai découvert combien l'écriture sauve, combien le fait de noter ses souffrances, ses angoisses, ses résistances, ses doutes, ses espoirs, ses refus libèrent, combien les mots passent les mots de la même façon que « l'homme passe l'homme » selon la belle réflexion de Pascal.

 

Bien sûr, durant des mois – mais je n'ai pas rédigé beaucoup de billets, taraudé par l'éternel « à quoi bon ?» même si je sais que l'écriture sauve et me sauve ! – durant des mois personne n'a jamais réagi à ce que je pouvais dire ici-même, sur ce blog, sauf Isha, mon amie de coeur. Puis, brusquement, presque en même temps, je reçois deux commentaires très contrastés.

 

L'un, d'un(e) certain(e) "Vivie", est visiblement douteux, très douteux, il pue la lettre anonyme, la vengeance malsaine, la veulerie, et il rappelle les sombres jours de la Collaboration quand nos compatriotes écrivaient à la Gestapo pour dénoncer leurs voisins. Mais ce commentaire est tellement représentatif de la pensée dominante et de ce que pense bon nombre de référents RMI que je me suis permis de ne pas le détruire et même de le reproduire ici !

 

L'autre est d'une RMiste, Élyzabeth, qui a connu les mêmes déboires que la plupart des RMistes et dont les propos renvoient à ce que j'ai moi-même vécu et ressenti.

 

Voici les deux commentaires en question et mes réponses :

 

1°) un commentaire vient d'être posté par Vivie sur votre blog alain.laurent-faucon

Extrait du commentaire :

il faut souhaiter que votre bile ainsi déversée, sans parler des insultes à l'égard de celui que vous nommez "votre" référent RMI ... vous fasse le plus grand bien !

Vous le savez sûrement : le RMI n'est pas obligatoire par contre l'injonction du législateur à savoir ce que vous faites pour sortir de cette insupportable situation s'impose aussi audit référent qui N'A PAS le pouvoir de décider de la suspension de votre allocation !!! et qui doit justifier du travail qu'il fait avec vous. Aussi, si vous avez à faire à un "enfoiré, un con....", changez-en autant que vous voulez, le suivant n'aura pas plus de moyens mais peut-être plus de considération à votre égard. Et souvenez vous qu'il n'est pas responsable de votre situation. Adressez votre colère à qui de droit.

NB, le montant du RMI indiqué dans tous les articles (à plus de 400 euros) pour une personne seule concerne celui qui est SDF. C'est simple.

 

Oui, il faut lire à plusieurs reprises ce commentaire tant il est ahurissant de mépris à peine dissimulé. Déjà, la personne ne dit pas qui elle est. Cette non présentation et la façon de parler pourraient laisser supposer qu'elle travaille dans le social et qu'elle est peut-être un référent RMI. En tout cas, elle en présente tous les signes extérieurs ! Mais ce peut être aussi la lettre anonyme d'un prof de fac, un juriste vu le style, qui se dit être bon catho et qui a un goût fort prononcé pour les lettres anonymes et la délation. 

 

Ensuite, ce commentaire semble construit comme une sorte d'attaque personnelle, alors que mes billets d'humeur ne s'adressent à personne en particulier et ne disent pas exactement cela. Du coup, et tout lecteur s'en aperçoit aussitôt, ce commentaire oblige à se justifier – et c'est bien là le mode d'être des référents RMI, forcer les gens à se justifier, ce qui les met dans une situation de dépendance, d'infériorité. II n'y a rien de plus sordide que la justification. Ce qui explique cette agressivité des RMistes en général et de moi en particulier dès qu'il s'agit de se justifier. C'est l'une des formes les plus absolues du mépris, du non respect d'autrui, de sa non reconnaissance – et il serait bon qu'on enseigne cela à celles et ceux qui travaillent dans le social ... ou à la fac !

 

Autre mot qui tue et que tout RMiste entend jusqu'à l'écoeurement : « le RMI n'est pas obligatoire », ce qui veut dire, pour qui sait lire et percevoir les non dits, que le RMI ça se mérite, qu'il faut dire merci pour une telle aumône ... Bien sûr, ce genre de laïus que tout RMiste a entendu au moins une fois - « le RMI n'est pas obligatoire » - fait oublier que chaque RMiste est un cas particulier, qu'il y a des gens qui « tombent » dans ce dispositif sans passer par la case Assédic, etc.

 

Par ailleurs, trop souvent le référent RMI joue les démiurges, se la pète pour formuler cela de façon plus triviale, et ses comportements sont tels qu'on a positivement envie de lui en foutre une dans la gueule, et là, je voudrais bien connaître le RMiste qui n'a jamais éprouvé cette envie-là ! Quand on est dans ce putain de dispositif, tout ce que l'on dit peut en permanence se retourner contre nous, alors contester le savoir-faire ou le savoir-être d'un référent peut engendrer de graves ennuis. D'abord, à qui écrire ?! A qui ? Eh puis, dans l'administration, tout le monde serre les rangs dès que se profile une « attaque » extérieure. Et qui va écouter un moins que rien qui oublie que « le RMI n'est pas obligatoire ». Lisez bien cela, c'est une mise en garde, un couperet, un avertissement : fais gaffe, « le RMI n'est pas obligatoire ». Alors si tu l'ouvres ...

 

Quant à la possibilité même de contester son référent, je pourrais gloser à l'infini pour montrer la légèreté d'une telle remarque. Simplement ceci : en tant qu'universitaire, Alain Laurent-Faucon a cherché à savoir, à poser des questions, et il s'est toujours heurté au plus épais des silences, une vraie omerta – tant ce dispositif est bancal, foireux, un vrai cul-de-sac dont il est extrêmement difficile de sortir, et, quand on y arrive à force de courage, c'est rarement avec l'aide de son référent.

 

Que le référent n'ait pas de moyens, c'est un fait, et pas plus moi que mes frères et soeurs en précarité nous en voulons au référent en ce qui concerne notre chute dans ce dispositif qui est une MORT SOCIALE. Non, ce qui est reproché aux référents, c'est leur manque de respect, de bienveillance, et, en ce qui me concerne, leur manque de connaissances et de compétences.

 

Jamais l'un de mes référents n'a pu me répondre à la moindre question un peu délicate que je lui posais et n'a pu m'indiquer les coordonnées d'un organisme capable de me donner les informations demandées.

 

Jamais je n'ai eu le moindre conseil avisé, le moindre encouragement, le moindre geste de bienveillance – et pourtant, je n'ai pas toujours eu le même référent ! Mais aucun n'a fait preuve de la moindre compétence et aucun ne semblait au courant du fonctionnement du marché du travail.

 

Bien sûr, le référent n'est pas responsable de ma propre situation, de cette mort sociale qui me détruit physiquement et moralement, mais il est responsable de la façon dont il me parle, dont il s'occupe de moi. 

 

Et je n'ai pas à me JUSTIFIER.
Et je n'ai pas à négocier ma DIGNITÉ.

 

Enfin, la remarque qui me ferait totalement rougir de honte si j'avais osé écrire une chose pareille est dans le Nota Bene : « le montant du RMI indiqué dans tous les articles (à plus de 400 euros) pour une personne seule concerne celui qui est SDF. C'est simple. »

 

Admirez le « c'est simple », dégustez-le, savourez-le – si je vous avais dit qu'un référent RMI m'avait déclaré ce genre de truc, vous ne m'auriez jamais crû. Alors lisez bien et relisez encore : pour avoir le taux plein, « c'est simple », faut être SDF. Est-ce une prime pour les SDF ? Mais est-elle alors vraiment juste ? Car, eux-aussi, sont logés gratuitement : leur demeure c'est, en effet, les bouts de trottoirs, les ruelles, les bancs publics, les portes cochères ...

 

Donc, finalement, le « c'est simple » n'est pas si simple que ça ! Outre son côté objectivement poisseux, écoeurant, franchouillard, il renvoie à l'une des caractéristiques essentielles de la bêtise si bien décrites par le philosophe Alain Roger dans Bréviaire de la bêtise (Gallimard, 2008). La bêtise relève de cette « raison suffisante » dont les expressions les plus courantes sont : « un point c'est tout », « il va sans dire », « c'est simple », etc.

 

Venons en au second commentaire pour lequel, vous l'imaginerez sans peine quand vous l'aurez lu, j'ai à la fois beaucoup d'empathie et une très grande sympathie - entre précaires et galériens on se comprend :

 

2°) un commentaire vient d'être posté par Elyzabeth, sur votre blog alain.laurent-faucon

Extrait du commentaire:

Bonjour Andéol.

Respect pour votre bataille. Je suis de la partie. Une guerrière insoumise qui ne se laisse pas guider par d'autres, qui croient pouvoir détenir les rênes de notre vie. R.M.I ? Ce n'est pas une mince affaire. Dans mon dernier entretien avec ma référente et l'assistance sociale qui était là pour bien enfoncer le clou de mon insoumission, et face à leurs menaces, je les ai regardées, j'ai souri de façon cynique et j'ai répondu : " Nous allons nous arrêter ici. Je n'ai rien à faire de votre R.M.I, de vos pressions, de vos implications d'incompétentes. Moi je m'arrête ici, vous pouvez me supprimer tout ce que vous voulez, je m'en "tape" complètement.

Elles s'attendaient à tout sauf à cette réponse et j'ai cru qu'elles allaient tomber de leur chaise ! Hé oui, prenez les au mots ! Je refuse qu'on piétine ma LIBERTÉ pour 401 euros par mois ! Alors qu'elles se les gardent ! Je saurai me démerder. Je ne tolère pas qu'on vienne me dire ce que je dois faire à mon âge et je préfère dormir sous les ponts plutôt que de devoir quoi que ce soit à ces idiotes écervelées. Je suis en pleine création de mon futur cabinet de Consultante Mentaliste/ Psychanalyste (j'ai ai les compétences), et ces dames, alors que je suis en plein dans mon projet, me demandent d'aller travailler le temps de mon istallation. Comme si j'avais le don d'ubiquité... C'est vraiment hallucinant !!! On me demande de me couper en deux, afin dans un premier temps d'être disponible pour m'occuper de mes démarches administratives (urssaf et tralala), et gentiment, sortir du dispositif R.M.I en travaillant, le temps que mon installation se fasse. Il est vrai que j'ai des juristes et des secrétaires qui iront s'occuper de tout à ma place pendant que je réduis les chiffres du chômage... Aberrant ! J'ai envie de les découper comme des confettttiiisss !!! En attendant, je les emmerde et je poursuis ma voie, quitte à tout perdre, je perdrais, mais elles, elles n'auront pas mon âme, ni ma liberté !

 

Il y a quand même un problème, un vrai problème ! Comment se fait-il que celles et ceux qui passent entre les pattes des référents RMI aient une telle rage, une telle haine ensuite ? Alain Laurent-Faucon m'a dit à maintes reprises qu'il avait accompagné des personnes de son quartier qui étaient RMistes et que toutes avaient « la niaque » et il m'a toujours dit : faut voir les comportements et on comprend. Et ça commence dès la porte franchie. On a l'impression d'être des chiens. Sans parler des locaux qui ressemblent plus à des chiottes qu'à des lieux d'écoute et d'accueil.

 

Étrange qu'Élyzabeth que je ne connais absolument pas – il n'y a donc aucune connivence ! - éprouve les mêmes sentiments de violence et de dégoût que les personnes qu'accompagne Alain Laurent-Faucon ou que moi-même. 

 

Au lieu de pratiquer le déni, l'anonyme du commentaire signé Vivie (?!), ferait bien de se poser quelques questions, de suspendre son jugement avant de déclarer, les fesses bien serrées, « vous le savez sûrement : le RMI n'est pas obligatoire » - sous-entendu : si tu n'es pas content va te faire foutre. Cela est tellement peu sous-entendu dans la réalité qu'on sent très vite monter en soi une extrême violence.

 

D'où la réaction prévisible d'Élyzabeth – une réaction saine, normale, justifiée, qui prouve qu'elle a une colonne vertébrale qui lui permet de rester droite, digne, non soumise. D'ailleurs, que nous dit-elle si ce n'est ce que tous les RMistes ont envie de hurler : « Je refuse qu'on piétine ma LIBERTÉ pour 401 euros par mois ! ». Ou bien : « Je ne tolère pas qu'on vienne me dire ce que je dois faire à mon âge ».

 

Et c'est là le problème avec les référents : pour eux, inconsciemment ou non, peu importe, le RMiste est un assisté, un raté, un déchet, doublé souvent d'un menteur, d'un escroc, d'un profiteur ... Et pour le bon peuple de France, il en va également ainsi puisque tout le monde le dit et le redit.

 

C'est le sens commun.
L'opinion dominante.

 

Résultat : le RMiste est non seulement un parasite et un pauvre type mais, en plus, un ingrat. Quoi ? Il ou elle se plaint ? Mais « vous le savez sûrement : le RMI n'est pas obligatoire » ! On fait l'aumône à ces gens-là, et ils ne sont pas contents ! C'est incroyable ! Et admirez au passage le « sûrement » de suffisance de la personne qui sait, elle, et qui voudrait me faire passer pour un sombre crétin. 

 

Enfin, quand on lit et relit le mot et les maux d'Élyzabeth, on en arrive à la conclusion suivante : il faut toujours se taire, garder un profil bas, ne jamais dire ce que l'on veut faire, comment on va essayer de s'en sortir. Il faut écouter le référent, dire oui-oui quand il vous demande si vous acceptez de faire n'importe quel boulot alors que vous êtes comédien ou assistant réalisateur ou consultant ou ... Car, de toute façon, il ne vous proposera jamais rien, il est complètement hors circuit, il n'a aucun contact avec le monde du travail, il n'a même pas de liens privilégiés avec l'ANPE ... D'ailleurs, c'est catastrophique parce que vous ne pouvez pas compter sur lui pour quoi que ce soit, si ce n'est pour vous nuire ... éventuellement ! D'où la nécessité de savoir se taire et se taire et encore se taire. Mais comme Élyzabeth, je n'arrive pas toujours à me taire, hélas !

 

L'erreur d'Élyzabeth – et que j'ai faite aussi et que je fais encore ! - est d'avoir osé rêver son avenir à haute voix. Or, quand on entre dans ce dispositif, on est lessivé, liquidé. On est un moins que rien. Et Élyzabeth se présente en parlant carrément de ses projets : monter un cabinet de Consultante Mentaliste/ Psychanalyste !

 

De toute façon, les référents ne sont pas formés pour gérer tous ces cas particuliers, qui ne sont pas si particuliers que ça. Toutes les études montrent que le dispositif intègre plein de gens qui, pour mille et une raisons, ne bénéficient pas de l'assurance chômage traditionnelle. Des gérants de société, des travailleurs indépendants, des intermittents du spectacle qui n'ont pas le nombre d'heures exigé, etc.

 

Non seulement, les référents RMI ne savent pas comment se comporter avec ces cas particuliers, mais ils ne savent pas vraiment se comporter avec les gens des quartiers « défavorisés » dont ils ne connaissent pas la culture et envers lesquels ils ont plein de préjugés et de stéréotypes.

 

Le RMI est une MORT SOCIALE qui pourrit tout, y compris les rapports humains. Et celles et ceux qui sont en charge de s'occuper des RMistes n'ont pas l'ouverture d'esprit ni les qualités requises pour comprendre cela. Mais ce n'est pas de leur faute – puisqu'avec eux il faut être dans la justification. Ce sont les formations dispensées qui sont déficientes ou inadéquates. D'ailleurs ce n'est un secret pour personne : il n'y a rien de plus redoutable que le milieu des formateurs. Ils savent toujours tout, « un point c'est tout » !

 

Feraient bien de lire le Bréviaire de la bêtise !

En attendant, je souhaite bon courage à Élyzabeth. Elle s'en sortira. Mais toute seule.

 

Le RMI est la MORT SOCIALE.

 

On est seul
définitivement seul.

 

Et pour s'en sortir il faut avoir la haine
et refuser de négocier sa dignité.

 

Et il faut savoir se taire
et mener sa barque en solitaire
en disant merde à toutes - ou à tous - les "Vivie" du monde !

 

De Quincey a parfaitement raison, avec certains donneurs de leçon qui portent très haut la bêtise, il faudrait considérer « l'assassinat comme l'un des beaux arts ». 

 

 

Remarque : Je crois que tous les mots employés par Andéol importent si l'on veut comprendre un tant soit peu ce monde en creux qu'est l'univers des précaires et des RMistes. En fait, pour saisir cette souffrance et cette rage, il faut être passé par cette mort sociale. Sinon, ce ne sont que de vagues discours écoeurants de sociologues patentés ou d'universitaires, juristes par exemple, qui vous expliquent les textes, alors que la réalité est toujours dans un en-deça ou un au-delà des textes ! D'ailleurs, cette méconnaissance du terrain est telle qu'en ce moment l'on porte quasiment aux nues un jeune doctorant, Nocolas Jounin, « qui a décidé de travailler incognito plusieurs mois comme ouvrier du bâtiment » ! Alors que cette immersion dans le monde que l'on entend étudier devrait être la condition sine qua non de toute enquête sociologique ... Mais voilà, nous sommes en France et non dans une université américaine !

Ci-joint un article du journal le Monde qui recoupe les propos d'Andéol et des RMistes, à commencer par cette absence totale de visibilité de la personne en tant que telle, dans tous ces modes d'être, qui participe de cette mort sociale dont les corollaires sont : non respect, non reconnaissance, jugements a priori, infantilisation, humiliation et négation de celui ou de celle qui n'est plus qu'un « individu par défaut » selon l'expression même du philosophe et sociologue Robert Castel.

ALF

 

 

Être visible pour exister

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 15.06.08.

 

Fabienne Jouvet, 47 ans, est une mère de famille de cinq enfants, dont trois à la maison, qui se bat contre la pauvreté. Ancienne secrétaire commerciale, reconnue invalide à 100 % à la suite d'un accident de travail, elle a créé, il y a quelques années, un "réseau de résistance contre la misère" : les Sans-Rien. "Car quand on n'a plus de travail, dit-elle (dans La Croix du 9 juin), on n'existe plus socialement."

Les Sans-Rien, façon sans-culottes, ont entamé, lundi 9 juin à Bordeaux, un "tour de France" d'une douzaine de grandes villes pour sensibiliser à une chose simple : leur existence. Qui sont-ils ? Qui veulent-ils représenter ? Des précaires, des malades, des handicapés, des retraités. Des hommes ou des femmes seuls, qui ne joignent plus les deux bouts. Des individus "par défaut", dirait le sociologue Robert Castel, à qui il manque les outils pour accéder à un minimum d'indépendance, d'autonomie, de reconnaissance sociale - les attributs positifs que l'on reconnaît généralement aux individus dans les sociétés contemporaines.

Ils sont donc une "tribu", énonce leur site Internet (www.sansrien.net) où s'accrochent une rage certaine et leurs revendications : être reconnu comme citoyen, respecté dans sa dignité, refuser d'être infantilisés et humiliés. Ce qui signifie concrètement de pouvoir bien se nourrir, avoir des vêtements corrects et "le smic pour toute personne qui ne serait pas en état de travailler".

Les Sans-Rien ont encore trouvé un autre nom pour l'occasion : "les invisibles en marche". Et dans la recherche de ce qui pouvait les caractériser, ils se sont naturellement mis en quête de l'une des toutes premières clés de l'insertion sociale : la visibilité.

C'est une notion bien moderne, la visibilité. Un passe pour exister. Pas une réflexion ou une action menée qui ne s'accompagne du souci de la nécessité d'être rendu visible. Pas un politique qui ne s'en soucie jusqu'à l'obsession. Pas une pratique sociale qui échappe aux exigences de l'hypermédiatisation permanente.

Organisé, entre autres, sous les auspices de l'Association internationale de sociologie, autour de Nicole Aubert, un récent colloque, à Paris, en a dressé le constat. Les sociétés contemporaines se déploient sous le sceau d'une injonction permanente à la visibilité. En tout domaine, que ce soit dans les sphères publique ou privée. Au XIXe siècle, il fallait taire l'intime. Aujourd'hui, il faut l'exposer pour exister sous peine d'être relégué à l'invisible - ce trou noir qui, sous les coups de butoir du visible, se voit disqualifié, tenu pour négligeable, tout juste bon, si l'on peut dire, à signifier l'insignifiant, l'inexistant.

Depuis les années 1990, les technologies de communication poussent à une production et une diffusion continue de soi. C'est frappant, bien sûr, sur le Net. La teneur de cette visibilité a cependant sensiblement changé. Elle ne renvoie plus tant à ce que l'individu fait, mais à ce qu'il montre de lui, ce qui le réduit peu à peu à ses seules apparences. Et c'est toute la transformation d'un monde autrefois vécu et décrypté par les mots, la parole, les textes - un monde plus "lisible" que visible -, qui plonge dans le voir, l'être vu, souvent surabondant, ce qui peut lui faire perdre d'ailleurs, parfois, toute signification.

"Il faut qu'on nous voie", énonce donc Fabienne Jouvet, espérant accéder à ce monde du visible. Pour pouvoir témoigner que certains sans-rien luttent et ne baissent pas les bras. Qu'ils sont des briseurs de fatalité. Cela passe logiquement par l'image : "Nous avons besoin de témoignages pour donner une autre image de nous, une image de gens combatifs et courageux."

Jean-Michel Dumay

 
Remarque : Jean-Michel Dumay parle du colloque qui s'est tenu à Paris, les 29, 30 et 31 mai 2008, sous les auspices de l’Association Internationale de Sociologie (Comités de Recherche 46 et 17), de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française (Comités de Recherche 19 et 22) et du réseau thématique « Sociologie Clinique » de l’Association Française de Sociologie. Ce colloque s'intitulait : « Voir, être vu – L'injonction à la visibilité dans les sociétés contemporaines ». 

Concernant cette visibilité revendiquée par les précaires et les laissés pour compte, il s'agit d'abord et surtout de ne pas être nié, infantilisé, ramené à un seul élément de son mode d'être : la position sociale. La démarche diffère de celle des participant(e)s à des émissions de télé réalité : être célèbres ... au moins cinq minutes !

C'est justement cette visibilité apparente, c'est-à-dire : cette image de soi renvoyée par autrui, composée uniquement de clichés, cette façon qu'on a de les réduire à ce qu'ils sont de façon évidente aux yeux de la société - des RMistes, donc des assistés - qui aliène leur personnalité. Leur moi projeté dans la société, ou dit autrement : leur soi, est réduit à une somme de stéréotypes – et c'est cela, et cela d'abord, qui les aliène, détruit leur moi profond. « Le rétrécissement de l’espace intérieur, voire son annulation », est, ici, la conséquence d'une visibilité tronquée, blessée, caricaturée.

Et c'est cette visibilité pervertie qui engendre cette « négation de l'intériorité ». Il est des gens visibles qui, de nos jours, sont totalement insignifiants, voire inexistants dans leur mode d'être au monde. Visibles ils sont, mais ils le sont comme rebuts, déchets, moins que rien. Jamais comme des êtres humains à part entière.

Il faut qu'on nous voie disent les précaires qui sont déjà trop visibles tant ils sont montrés du doigt, mais il faut qu'on nous voie autrement. Et c'est ce petit adverbe qui fait toute la différence et bouscule les discours convenus sur la visibilité, fille légitime de la société de communication.

Dernier point enfin, c'est parfois une soudaine ou trop grande visibilité qui est la cause de rejet, d'exclusion, de racisme : hier les Juifs, aujourd'hui les citoyens d'origine arabe ou africaine, sans parler des immigrés.

ALF