DISSERTATION - LE SUJET

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

Rappel : la dissertation, nous l'avons dit, est d'abord une technique.

Dans les concours administratifs de catégorie A et dans les concours d'entrée aux grandes écoles, la dissertation de culture générale est, à la fois, une épreuve majeure et redoutable, d'abord parce qu'elle est dotée d'un fort coefficient, ensuite parce qu'elle est souvent très mal préparée par les étudiant(e)s et les candidat(e)s, certains estimant que la culture générale c'est du baratin et qu'il suffit d'appliquer un plan passe-partout, style problèmes/solutions, pour que le tour soit joué.

 

A la décharge des étudiant(e)s et candidat(e)s, il faut reconnaître que, dans la plupart des cas, notamment à l'université, celles et ceux qui sont chargés d'enseigner cette matière sont rarement compétents. Pour deux raisons : puisque ce n'est pas une discipline académique, la culture générale est une voie de garage ; puisqu'elle est inutile, voire invalidante, dans un cursus universitaire digne de ce nom, elle est donnée, en guise de gagne-pain, aux jeunes doctorant(e)s et aux autres vacataires qui ont besoin de faire des heures pour boucler leurs fins de mois.

 

Compte tenu de ce qui vient d'être dit, il n'est donc pas étonnant que les notes soient si mauvaises. Beaucoup échouent l'écrit – et parfois l'oral – à cause de la culture générale.

 

Le plus terrible, c'est que vous êtes nombreux à chercher quel pourrait être le thème dans l'air du temps susceptible de faire l'objet d'un sujet, mais vous êtes une minorité à vous demander si vous connaissez le b.a.-ba de cette technique très particulière qu'est la dissertation.

 

Qui dit « technique », dit contraintes, règles et normes, procédures à respecter, etc. On ne fait pas n'importe quoi, n'importe comment. D'où cette double nécessité :

 

 

1°) bien maîtriser la technique de la dissertation, puisque la dissertation est d'abord une technique, un savoir-faire imposé, académique – ce qui exige un apprentissage, un véritable travail pour acquérir les mécanismes de la dissertation ;

2°) savoir questionner le sujet et les mots du sujet, ce qui permet d'éviter le hors-sujet très pénalisant, et de concevoir un plan personnel.

 

 

J’ai consacré, sur mon blog, un bon nombre d’articles et de dossiers sur la dissertation et la façon de questionner le sujet, les mots du sujet y compris les « pauvres de la grammaire » que sont les connecteurs : et, ou, etc.

D'ores et déjà, vous devez retenir ces deux points fondamentaux :

 

 

1°) l’ordre du questionnement devient l’ordre du discours (plan)

2°) et l’ordre du questionnement est donné par le sujet lui-même

 

 

Deux types de plan sont possibles : en deux parties ou en trois parties. A vous de choisir selon votre questionnement du sujet. Généralement le plan en deux parties est le plus efficace et le plus prudent, dans la mesure où le temps, le jour du concours, vous est compté, et dans la mesure où il est difficile d'avoir suffisamment de connaissances pour un développement en trois parties. C'est d'ailleurs pour cela que le plan en deux parties est autant prisé, il permet de resserrer votre démonstration tout en permettant de masquer ou d’atténuer vos éventuelles faiblesses du côté des connaissances.

 

Pourquoi ai-je pris cette fois-ci, pour exemple, deux corrigés des sujets du bac philo 2009 ? D’abord parce qu’au niveau du bac, la philo relève plus de la culture gé que de la philo elle-même. Ensuite, parce que les techniques de questionnement du philosophe s’appliquent à tous les sujets de culture générale.

 

Ces techniques de questionnement permettent de « faire parler le texte » et d’éviter les hors-sujet et les plans non « dialectiques » - il faut montrer une pensée en train de se faire, de se développer, montrer que vous savez réfléchir.

 

D'où le cheminement de la pensée selon trois étapes successives, dont l'ordre de priorité et de succession doit être absolument respecté :

 

 

1°) questionner le sujet et les mots du sujet ;

2°) construire son plan-démonstration à partir de ce questionnement ;

3°) faire monter les connaissances qui peuvent servir à la démonstration.

 

 

Comme vous le constatez, vous ne faites pas venir vos connaissances avant d'avoir réalisé les deux étapes précédentes. Or, que font la plupart des candidat(e)s ? Dès la lecture du sujet effectuée, ils jettent vite, sur une feuille de papier, leurs connaissances qui pourraient éventuellement « coller » avec le sujet ! Ce qui est aberrant et contreproductif ...

 

QUESTIONNER LE SUJET [1]

 

LES PAUVRES DE LA GRAMMAIRE
 

« Je me permets, à ce propos, de faire droit aux pauvres de la grammaire », écrit le philosophe Stanislas Breton dans Causalité et projet (PUF, 2000). Et ces "pauvres", ces "tout-petits" qui, dans les catégories grammaticales, ont « l'apparence du menu fretin ou de la petite monnaie » sont le sel de notre langue. « Pour rendre hommage à leur dignité, poursuit Stanislas Breton, il faudrait ajouter qu'ils ont plus de souffle que de corps ; ils sont, eût dit Spinoza, comme les voyelles invocatives eu égard aux solides consonnes. »

Ce sont eux qui, dans la phrase ou le sujet de dissertation de culture générale, apportent, mine de rien, des informations essentielles, ouvrant le champ de l'interprétation, bousculant le sens immédiat dû à une lecture trop hâtive. Et toute lecture est toujours trop hâtive. Ignorer ces « pauvres de la grammaire », c'est souvent passer à côté du texte, commettre des erreurs, voire des contresens, avec le risque constant de se fourvoyer dans des commentaires hâtifs. Ou approximatifs.

Parmi ces « pauvres de la grammaire », Stanislas Breton cite le cas « des prépositions, des adverbes, des locutions prépositionnelles ou adverbiales, autant d'éléments du langage quotidien, par exemple : dans, vers, avant, après, à gauche, à droite, en haut, en bas ». Mais il y a aussi le cas, même si Stanislas Breton n'en parle pas vraiment, de tous ces petits riens que sont les or, mais, ou, et, donc, ni, car. Sans oublier ces ponctuations si souvent dédaignées que sont la virgule et le point virgule, ou encore le tiret. C'est vrai que ces « petites » ponctuations font pâle figure face aux « grands » : le point (impérial), le point d'interrogation, le point d'exclamation, et pourtant !

« J'aime Caroline. Elle est rousse » n'a pas du tout, mais vraiment pas du tout le même sens que « J'aime Caroline ; elle est rousse ». Le point virgule sous-entend un parce que – j'aime Caroline parce qu'elle est rousse. Alors que le point disjoint les deux phrases : j'aime Caroline. POINT. Et, en plus, de surcroît, elle est rousse. Mais ce n'est pas pour cela que je l'aime. Je pourrais l'aimer, même si elle était brune ou blonde ou ... Ce qui ne veut pas dire pour autant que le fait qu'elle soit rousse ne soit pas un plus en ce qui me concerne, ou ... un moins que j'ai dû surmonter ! parce que j'avais, au départ, un a priori plutôt favorable à l'égard des brunes ou  ... ou ...

C'est le philosophe Pierre Gire, fin connaisseur des mystiques rhénans et notamment de Maître Eckhart, qui m'a fait découvrir l'un de ses professeurs et maîtres, le philosophe Stanislas Breton. Celui-ci a enseigné à l'Université catholique de Lyon et à l'École normale supérieure, rue d'Ulm. Il est bon et juste de toujours citer celles et ceux qui nous permettent de progresser dans le domaine de la pensée et Pierre Gire, en ce qui me concerne, est l'un de ces maîtres.

Ces tout-petits, ces « presque rien », ces « je-ne-sais-quoi » comme dirait Jankélévitch vont nous - et vous - occuper durant toute l'année et au fil des dissertations de culture générale. Avec, également, une longue réflexion, initiée (en ce qui me concerne) par Pierre Gire à propos des Pensées de Blaise Pascal et des pré-socratiques, notamment Héraclite, sur le fragment et le paradoxe. Car tout sujet de dissertation de culture générale est un fragment, un sujet-fragment et, parfois, un sujet-paradoxe. Ou les deux : un fragment-paradoxe.

Dans un premier temps nous allons nous arrêter sur le et, cette conjonction de coordination qui ouvre tout un champ de possible à la pensée et qui n'est jamais neutre, anecdotique, futile. Et inutile. Ce tout petit et peut totalement changer le sens d'un sujet-fragment. Lisez bien : totalement.

C'est la philosophe Catherine Kinzler qui, dans son blog que je vous invite à consulter, a relevé une note de service apparemment anodine, inscrite sur un panneau de la Bibliothèque Nationale, et dans laquelle il y a justement ce petit et qui change tout. Ou du moins qui dépasse - ou perturbe - les propos de la personne qui l'a rédigée. Et, même, contredise sa pensée ou ce qu'elle voulait exprimer : une interdiction totale de manger ou de boire ou de faire les deux. Et là, remarquez l'emploi du ou. Comme quoi, les pauvres de la grammaire sont lourds de sens et de ... non dit. Qui est un dit entre les mots. Et qui se dit - ou se laisse entendre - avec les tout-petits de la grammaire.


Le « et » épinglé par la philosophe Catherine Kintzler
 

Bloc-notes – Vu à la BnF

 

La Bibliothèque nationale ? depuis le roman de Jacques Roubaud La Belle Hortense, on sait que s'en moquer c'est aussi avouer qu'on l'aime. Mezetulle, qui ne pourrait pas s'en passer, qui y court sous le moindre prétexte et qui ne cesse bien entendu de la critiquer, n'échappe pas à cette relation passionnelle et maniaque d'amour-haine.

Cette fois, c'est un panneau d'interdiction  qui me laisse vraiment perplexe :
 

"Merci de ne pas consommer boisson et nourriture à l'extérieur des clubs et des cafés destinés à cet usage et de respecter le silence"


 

 

BnFBoissonNourritureRedim2.jpg

 



Cela signifie, en toute rigueur, qu'il est interdit de consommer  conjointement nourriture et boisson.  Et donc qu'il est permis de consommer  SOIT de la nourriture,  SOIT de la boisson....

Est-ce bien ce que les auteurs de ce texte digne de passer à la postérité ont voulu dire ?

Pour le savoir il faudrait essayer ... Je ne m'y risquerai pas, ne voulant pas perdre mon précieux passeport magnétique rouge (j'en ferais une maladie). Je préfère m'en tenir à une hypothèse plus raisonnable : la BnF manque de rédacteurs juridiques qui auraient plutôt écrit, en bon français et sans équivoque :

"Merci de ne consommer NI nourriture NI boisson"

Mais après tout, la BnF n'est pas l'Académie française.. !
 

Remarque : puisque « la mère » de l'enseignement est la répétition, je me permets d'ajouter un commentaire aux propos de la philosophe Catherine Kintzler. Dans le cas de cette injonction, de cette interdiction, le et est inclusif. C'est comme au restaurant : fromage et dessert signifie que le client a droit au fromage et au dessert, et ce, pour le même prix. Pas de supplément à régler ! Le et tient ensemble les deux propositions du maître d'hôtel ... ou les deux possibilités qu'offre la carte du menu choisi.

Dans le cas de l'interdiction affichée à la BN, ce et veut dire qu'on ne peut pas à la fois boire et manger. Ce et tient ensemble le boire et le manger. Comme pour l'exemple du fromage et dessert. Or, en droit pénal - et cela est vrai aussi pour toutes dispositions réglementaires - ce qui n'est pas expressément interdit est permis. En conséquence de quoi, ce et implique que l'on ne tombe pas sous le coup de la loi ou du règlement de la BN si l'on ne fait que manger ou que boire. En revanche, si l'on mange et si l'on boit, on contrevient aux dispositions réglementaires affichées dans l'entrée. Toutefois, dans ce cas d'espèce, il faut que les responsables de la BN puissent prouver que le contrevenant mangeait et buvait en même temps, au moment des faits !

Du coup, la bonne formulation est bien celle de la philosophe Catherine Kintzler : « Merci de ne consommer ni nourriture ni boisson ». Et vous constatez que, là-encore, c'est un petit rien, un « pauvre de la grammaire » qui donne au texte sa pleine mesure coercitive.

La « morale » de l'histoire est bien : ce sont les « tout-petits » qui font sens, qui donnent la pleine mesure de l'interdiction. Celles et ceux qui, parmi vous, sont juristes – et il y en a beaucoup – savent combien l'herméneutique jurisprudentielle est attentive à ces « petits riens », y compris une virgule « mal placée ». Les exégètes des textes sacrés le savent aussi, qui se disputent à l'infini sur le sens d'une phrase à cause d'une simple virgule ! Comme le disent les herméneutes juifs – je vous renvoie notamment aux ouvrages du philosophe et rabbin Marc-Alain Ouaknin -, Dieu parle dans les blancs et les noirs du texte, c'est-à-dire dans ce qui est écrit (les noirs) et les espaces blancs situés entre les phrases et les mots, y compris dans ces petits signes typographiques que sont, justement, les virgules. Ou les points de suspension.

 

QUESTIONNER LE SUJET [2]

 

Avant de parler du sujet comme d'une énigme à « déplier », dans la mesure où c'est un fragment avec toutes les conséquences heuristiques que cela implique, arrêtons-nous encore sur ces tout-petits de la grammaire, ce « et » déjà évoqué précédemment mais aussi l'article indéfini : un, une, et les préfixes, ces « ridicules » particules qui se placent au commencement d'un mot et qui en dynamitent le sens.

Partons, cette fois-ci, du thème d'un débat proposé par Libération, lors des journées de Grenoble des 13, 14 et 15 septembre 2007.


« Ordre et désordre, une crise de l'autorité ? »
 

Point n'est besoin de vous dire que les conférenciers n'ont absolument pas respecté l'énoncé du sujet et que le débat fut consternant, à tel point que, dans l'amphi, certains participant(e)s ont laissé percer leur mécontentement. Impossible, en effet, de garder quoi que ce soit de ce débat qui, finalement, a tourné autour de l'insécurité et de la notion d'ordre, au sens de maintien de l'ordre. Voilà comment un sujet a été massacré et s'est transformé, pour l'un des intervenants en parade égotiste, ponctuée par quelques protestations fort courtoises et mesurées de la part du public qui ne supportait pas ces poses de « petit marquis » - mais c'est trop souvent le défaut congénital de « l'intellectuel français » ! et de l'universitaire ... L'un de mes anciens profs de Sciences Po, aujourd'hui disparu, Jean-Marie Auzias, disait : « chez eux, c'est la fonction qui crée l'orgasme ».
 

« Ordre et désordre, une crise de l'autorité ? »

 

Il est vrai que ce sujet n'est vraiment pas évident à traiter et que l'on peut se demander qui a bien pu rédiger un tel texte. Car écrit de cette façon, il ne peut pas se ramener à une affaire de simple maintien de l'ordre ou à une éventuelle crise de l'autorité.

Or la quasi totalité des étudiantes et des étudiants ont traité ce sujet comme s'il s'agissait d'une simple question sur la « crise de l'autorité ». Évacuant sans le moindre remords toute la première partie du sujet-fragment : « ordre et désordre ». C'est d'ailleurs pour cela que j'ai donné cette phrase bancale à commenter, pour vous obliger à réfléchir, penser, questionner le sujet, et non pour que vous vous lanciez dans un laïus ennuyeux au possible sur la crise de l'autorité. Le plan le plus souvent proposé étant - hélas ! - :

 

L'autorité, c'est l'ordre ...
et la crise, le désordre.

 

Alors relisons, encore une fois, ensemble, le sujet et dites-moi si un tel plan est confome à la problématique posée :


« Ordre et désordre, une crise de l'autorité ? »
 

Un étudiant a même cité la phrase de Sartre dans l'intro : « l'enfer c'est les autres », en faisant, en plus, une grave faute d'orthographe dans le titre de l'ouvrage dont elle est tirée. Un autre a parlé, tout à trac, de la mémoire collective analysée par Maurice Halbwachs, de la civilisation des moeurs de Norbert Elias, et d'un tas de trucs empilés pêle-mêle qui m'ont rappelé que trop souvent l'on confond connaissance et confiture que l'on étale sur une tartine. Ça coule et ça colle de partout et la copie devient un parcours du combattant. On ne part plus sauver le soldat Ryan, mais l'on se dit : où est donc la pensée dans ce fatras de citations inutiles et de bouts de phrases tricotées une maille à l'endroit, une maille à l'envers, comme chez certains journaliste qui n'ont aucun talent de plume. Jadis, quand j'étais dans la presse, j'ai entendu un rédac-chef dire d'un tel : « c'est un naze, il est juste bon à tricoter ses mots ».


« Ordre et désordre, une crise de l'autorité ? »
 

D'entrée de jeu et avant même d'entreprendre quoi que ce soit, l'on sent bien que ça coince au niveau du libellé du sujet. Qu'est-ce que ça veut dire ce truc-là ? se dit-on, sans même réfléchir. Puis c'est l'angoisse : comment se sortir d'un texte aussi "foireux" – employons le mot : "foireux". Peut-être que l'auteur du sujet a voulu simplement évoqué la « crise de l'autorité », mais sa façon de formuler la phrase interdit de s'arrêter à cette première impression. En effet : pourquoi ce et qui lie deux termes antagonistes : ordre et désordre ?

Ces questions, surgissant dès la lecture du sujet, peuvent – et doivent – être intégrées dans votre dissertation, et entrent parfaitement dans l'introduction. N'oubliez pas ce que je vous ai déjà dit : l'ordre du discours c'est le discours même ; le meilleur plan c'est celui qui épouse la démonstration, c'est-à-dire la logique du questionnement. Bien sûr, évitez simplement d'employer le mot « foireux » ; préférez lui des mots comme « délicat », « ambigu » ! - si j'ai employé un tel mot, c'est juste pour vous faire comprendre quel peut être mon état d'esprit face à un tel sujet. En découvrant ce texte, l'étonnement et la panique – ça veut dire quoi tout ça ! - sont inévitables et salutaires. Car ils permettent de comprendre que le premier problème à résoudre réside dans le début de la phrase : « ordre et désordre ».

Même s'il est possible d'avancer que l'auteur du texte pensait certainement à une éventuelle « crise de l'autorité » sur lequel aurait porté le débat organisé par Libération, il n'en demeure pas moins vrai que le paradoxe mis en avant au début de la phrase perturbe cette interprétation réductrice. Et vous devez le dire dans votre démonstration. Relisons encore et encore le sujet :


« Ordre et désordre, une crise de l'autorité ? »
 

C'est le et, ce tout-petit de la grammaire, ce presque rien, qui brouille tout. Car cette conjonction de coordination, comme sa fonction l'indique, lie deux mots antagonistes. Elle tient en tension les deux termes et, en même temps, montre qu'il y a un écart entre eux, sinon il n'y aurait pas besoin du et.

Du coup, vous ne pouvez pas ne pas vous posez les questions suivantes - j'en vois au moins trois :
 

1°) le fait de vouloir tenir ensemble ordre et désordre – l'harmonie des contraires, dirait Héraclite – peut-il engendrer une crise de l'autorité ?

2°) le fait de refuser de vouloir tenir ensemble ordre et désordre – le choix du ou ... ou ..., du dualisme et non de la dualité – peut-il engendrer une crise de l'autorité ?

3°) le fait de vouloir tenir ensemble ordre et désordre sans avoir compris combien il importe de maintenir la dualité tout en préservant l'harmonie – sinon c'est à la fois l'ordre et le désordre et, par là-même, l'ordre n'a plus de sens – peut-il engendrer une crise de l'autorité ?
 

Pour ce troisième cas de figure, je me permets de citer une phrase de Roland Barthes :

« ...et j'ai mis ces noms (ces fragments) dans l'ordre alphabétique - qui est, comme chacun le sait, tout à la fois un ordre et un désordre, un ordre privé de sens, le degré zéro de l'ordre » - Roland Barthes, Le Bruissement de la langue, Seuil, Paris, 1984, p.271.

Face à ces trois possibilités, l'on peut imaginer que le rédacteur du sujet, qui devait faire l'objet d'un débat public lors des journées de Grenoble, pensait : c'est la pagaille, on confond ordre et désordre, d'où une crise de l'autorité. Ou dit de façon différente : du fait que l'ordre n'a plus de sens, puisqu'il est à la fois ordre et désordre, n'assiste-t-on pas à une crise de l'autorité ?

Voilà quelques questions que l'on pouvait se poser, mais encore fallait-il être très attentif à tous les mots du sujet et à ces « pauvres de la grammaire », à commencer par ce tout petit
et !

Sans oublier une crise, qui laisse entendre, par son imprécision – article indéfini – que c'est peut-être du côté des rapports entre ordre et désordre qu'il faut chercher les raisons d'une crise de l'autorité. Sans qu'aucune de ces raisons soit la condition sine qua non de LA crise de l'autorité.

Enfin, le préfixe dans le mot dés–ordre montre bien que tout désordre peut être perçu comme un nouvel ordre, ou un passage nécessaire entre deux ordres, ou ... Et seul l'un d'entre vous, Nicolas, a entrevu les enjeux de ce préfixe.

C'est d'ailleurs sa dissertation, de loin la meilleure, que je mets en ligne avec son accord. Je mets également des extraits des deux autres bonnes copies, celles de Marion et de Laetitia – et je les en remercie.

 

« Ordre et désordre, une crise de l'autorité ? »
 

 

Voici d'abord le plan, vraiment excellent, proposé par Nicolas :


 

1. La crise de l'autorité : conséquence d'un choix entre ordre et désordre

a) le désordre : un fait inévitable avec ou sans autorité

b) surabondance d'ordre : cause du désordre comme de la crise autoritaire
 

2. La reconnaissance d'un équilibre entre ordre et désordre, condition du maintien de l'autorité

a') ordre sans désordre n'est pas ordre

b') l'enchevêtrement ordre et désordre,

 

 

Marion et Laetitia ont trouvé, quant à elles, un modus operandi un peu différent et moins convaincant, même si cette façon de résoudre le problème est recevable. Finalement, toutes les deux ont opté pour une voie moyenne faute d'avoir suffisamment questionné le sujet, en construisant ainsi leur plan – je m'inspire des deux copies :



1. Il existe peut-être une crise de l'autorité qu'il s'agit d'identifier

a) changement de valeurs et de repères ...

b) ... et perte du lien social
 

2. Une crise qui semble être due aux rapports entre ordre et désordre

a') des tensions entre ordre et désordre ...

b') ... à la nécessité d'un juste équilibre entre les deux

 

La différence essentielle entre les deux dissertations réside dans la mise en forme de la démonstration. Marion a opté pour le plan comme il est présenté ci-dessus ; et Laeticia a inversé les parties, parlant d'abord d'une crise qui serait due aux rapports entre ordre et désordre. Le choix fait par Marion me paraît toutefois plus judicieux, car il semble plus logique.
 



LA DISSERTATION DE NICOLAS
 

 

La crise des banlieues survenue en octobre 2005 a profondément marqué les esprits et a fait surgir des débats dont celui de l'autorité prise à la fois « en tenaille » entre ordre et désordre. D'où, peut-être, cette interrogation : « Ordre et désordre, une crise de l'autorité ? »

Il est, par exemple, possible de se demander si cette crise relève d'une incompréhension de ce que doit être l'ordre et de ce pourquoi le désordre existe. En d'autres termes, est-ce la délicate perception des idées d'ordre et de désordre qui conduit à une crise de l'autorité ? Avant même de répondre, il convient de saisir le sens des mots, ici, employés. Qu'entend-on, en effet, par ordre ? Un voeu pieu, un fait existant, un idéal ? Et comment le définir ? Par une situation sans aucun soubresaut, ou par un contexte ? Ou bien encore : est-il ce qui est juste, normal ? Quant au désordre, le préfixe du mot invite à considérer qu'il se trouve aux antipodes de l'ordre. Est-il alors la « pagaille », le chaos, ou, plus simplement, ce que l'autorité redoute ? Et l'autorité ? Est-elle une instance qui créé de l'ordre et qui cherche ensuite à le préserver ? Enfin, la crise – si crise il y a – est-elle une faillite, un échec, un laisser-aller, ou un état entre deux états, un passage ?

Entendons l'ordre comme ce que l'autorité veut mettre en place et le désordre comme ce qu'elle redoute et ce contre quoi elle lutte. Admettons également qu'il y ait crise de l'autorité. Alors, quelle en est la raison ? Et comment y mettre fin ? Par exemple, la prise en compte par l'autorité d'une interconnexion entre ordre et désordre permettrait-elle de résoudre cette crise ?

Nous allons tenter de répondre à toutes ces questions en montrant que si la crise de l'autorité n'est que la conséquence d'un choix entre ordre et désordre (1), alors seul un juste équilibre entre ces deux termes peut y mettre fin (2).



La crise de l'autorité : conséquence d'un choix entre ordre et désordre ?

 

En préférant opter pour l'ordre, ce qui justifie d'ailleurs sa propre existence, l'autorité, quelle qu'elle soit, créé un fort déséquilibre. Alors que le désordre semble pouvoir exister avec ou sans elle (A), l'autorité, dans sa volonté excessive de maintenir l'ordre, conduit certains à préférer les chemins de la marginalité et donc du désordre (B).
 

A) Le désordre : un fait inévitable avec ou sans autorité
 

D'abord, face à l'autorité, le désordre – qui existe - apparaît comme un contre-pouvoir vis-à-vis de l'ordre établi. Il relève, en quelque sorte, de la désobéissance civile. Et il est, sans être nécessairement un refuge, une issue permettant de se détacher d'un certain asservissement moral et/ou physique.

Mais, s'il n'y a pas d'autorité pour maintenir l'ordre, que penser du désordre ? Existe-t-il ou non ? Il faut répondre par l'affirmative, car, dans un contexte sans lois, sans préceptes ni morale, le désordre a toute sa place.

Si le désordre semble donc inéluctable, quel que soit le cas de figure envisagé, il faut alors bien admettre qu'il n'est pas la cause majeure d'une remise en question de l'autorité. Tout porte à croire que l'autorité, par ses agissements, est responsable de sa propre faiblesse.
 

B) La surabondance d'ordre : cause du désordre comme de la crise autoritaire
 

L'établissement de tout ordre implique que soient posés des interdits, des mesures, des règles qui le structurent et le délimitent. Cette idée laisse à penser que l'ordre n'est finalement que rarement « naturel » au sein d'une société. Il apparaît plutôt comme un idéal « artificiel », un objectif que l'autorité se fixe et ce pour quoi elle existe. L'ordre est une situation de fait, un état dont on ne sait pas vraiment ce qu'il doit être, mais dont on sait ce que l'autorité veut qu'il soit.

Ce que l'on constate c'est que trop d'ordre conduit au désordre. C'est, en effet, le sentiment de ne jouir que de libertés encadrées, définies et strictement délimitées, qui pousse une frange de la population à s'en détourner et à chercher de nouveaux champs de possibles, passant ainsi de l'ordre établi à un nouvel ordre dont elle est l'instigatrice mais qui, pour l'autorité, apparaît comme un désordre.

Finalement, c'est parce qu'il y a des interdits qu'il y a des transgressions ! Et ce constat n'est pas nouveau. Qui plus est, ce rejet d'une autorité surabondante peut s'observer à tous les niveaux. Prenons, par exemple, celui de l'autorité parentale. Quel est l'adolescent qui n'a jamais défié son père ou sa mère, contesté cette mise en forme – ce « formatage » - qu'est l'éducation ?

 

Trop d'ordre peut donc conduire à vouloir franchir les limites, enfreindre les règles. Et l'autorité, qui a mis en place cet ordre, est, de ce fait, source de désordre. D'où la nécessité, pour toute autorité, de prendre conscience de l'importance du juste équilibre entre ordre et désordre, pour se maintenir.

 



La reconnaissance d'un nécessaire équilibre entre ordre et désordre, une condition au maintien de l'autorité

 

Il n'y a pas d'ordre sans désordre, de même qu'il ne peut y avoir de désordre si l'ordre ne lui préexiste pas. (A'). Forte de cette constatation, l'autorité ne peut se maintenir qu'en acceptant la réelle corrélation qui unit ces deux états : ordre et désordre (B').


A') Ordre sans désordre n'est pas ordre
 

Il est vrai que la décadence fait peur ainsi que l'instabilité. En société, ce sont la régularité, la stabilité et l'encadrement qui rassurent. L'ordre désiré, apparaît, de ce fait, comme ce qui doit être logiquement mis en oeuvre, comme ce qui est « normal ».

Mais qu'est-ce que le « normal », et la « normalité », si ce n'est ce « je-ne-sais-quoi », ce « quelque chose » que le pathologique révèle, met en avant ? C'est, en effet, le mal-être, le mal-à-l'aise (malaise), ou dit autrement, le pathologique qui est ce à partir de quoi le « normal » est défini.

Or, si l'ordre est la normalité, il est évident que le pathologique n'est autre que le dés-ordre. L'ordre sans désordre n'est donc pas ; en effet, sans désordre, l'autorité n'aurait pas à définir, établir, rétablir l'ordre, ni même à exister en tant qu'autorité.

De la même manière, le désordre ne peut exister que si l'ordre le précède. De fait, comment pourrait-on qualifier le désordre, si l'on ne se référait pas à un « modèle » d'ordre, à une « idée » de l'ordre, ou, en d'autres termes : à une « idéologie », c'est-à-dire à un « discours » sur l'ordre ? L'on ne peut, en effet, analyser telle situation comme relevant d'un désordre, que si l'on « sait » ce qu'est une « situation ordonnée » !

Parce qu'ordre et désordre sont liés, toute autorité, pour se maintenir, doit reconnaître leur interconnexion et trouver, entre ces deux états, un juste équilibre.


B') L'enchevêtrement ordre et désordre, condition essentielle au maintien de l'autorité
 

En vérité, l'ordre devrait être à la fois un certain état où tout serait à sa place, sans heurts, sans violences, et un état où serait également toléré un certain dés-ordre si nécessaire à l'équilibre – car trop d'ordre étouffe les libertés et fait violence. Mais, pour tenir ensemble ces deux aspirations contradictoires, pour maintenir un équilibre toujours fragile, l'on a besoin d'une autorité qui sache faire la part des choses.

L'ordre est un artifice. Il doit donc s'entretenir, se maintenir, pour permettre à l'autorité qui l'établit de se maintenir aussi. Et dans ce jeu subtil entre ordre/désordre/autorité, les trois pôles de la triangulation sont tributaires les uns des autres.

Par ailleurs, l'ordre, par sa propension au « formatage », à l'encadrement, à la fermeture, appelle son contraire, l'ouverture, le mouvement, le changement. Quant au désordre, après avoir contesté, bousculé l'ordre établi, il recherche le calme, la stabilité, la durée. Bref : la paix dans la tranquillité. Ce que vise aussi toute autorité juste, c'est-à-dire toute autorité qui sait maintenir un difficile équilibre entre ordre et désordre.

 

S'il y a une crise de l'autorité, c'est peut-être parce que celle-ci n'a pas su saisir l'enjeu de cette tension entre ordre et désordre, et qu'elle n'a pas compris que, pour être acceptée, elle doit veiller à ce fragile équilibre entre deux états opposés qu'on ne peut dissocier.

Ne pas opter pour « l'harmonie des contraires », même s'il s'agit-là d'un exercice délicat, c'est, pour l'autorité, pencher d'un côté ou de l'autre. En général, comme elle penche plutôt du côté de l'ordre, elle finit par faire de celui-ci un « trop d'ordre » qui, du coup, la fragilise. Car, nous l'avons vu, le « trop d'ordre » est source de violence et engendre, par effet retour, un plus grand désordre. D'où une crise de l'autorité.


Remarque : La preuve par l'exemple ! La dissertation de Nicolas est la preuve même de ce qui vous est demandé le jour du concours. Interroger le sujet ! Mais pour ce faire, il faut lire et relire tous les documents concernant la dissertation, les mots du sujet, les pauvres de la grammaire, etc. Et il faut également se dire, d'une façon définitive, que la pensée ne relève pas du « c'est mon choix », du « café philo » ! Un de vos camarades a même osé dire pour justifier sa mauvaise note : j'ai été trop philosophe ! Sous-entendu : et cela vous a dépassé ... Je ne sais ! En tout cas, ce que je sais c'est qu'il a confondu le discours de bistrot avec le λογος, simplement parce, pour bon nombre de gens, la philo c'est du baratin, du n'importe quoi, pourvu que ce soit abscons, tiré par les cheveux.

Observez bien la dissertation de Nicolas et dites-moi où et à quel endroit sont étalés des tas de citations hors contextes et des titres d'ouvrages jamais lus ? Où ? Où ? Il n'y a même aucune citation !

Penser, ce n'est pas étaler ses connaissances. Penser, c'est développer et défendre un point de vue après avoir longuement questionné le sujet – et tous les mots du sujet, y compris et surtout, les tout-petits de la grammaire.

 

Les dissertations de Marion et de Laetitia
résumé

 

Dans leur introduction, Marion et Laetitia ont, elles-aussi, questionné la « conjonction de coordination "et" qui marque à la fois l'écart, la tension et la jonction entre deux termes antinomiques » (Marion).

Elles se sont d'ailleurs demandé si « l'on ne devrait pas se méfier d'une vision trop manichéenne des choses, d'une opposition systématique du bien et du mal, du fait de la difficulté même de la définition de l'ordre
et du désordre » (Laetitia).

Toutes deux s'accordent à reconnaître qu'il convient « d'abord de faire un travail sur les mots » avant de « s'interroger sur le sens de la question posée par le sujet » (Laetitia).

Puis ce premier questionnement effectué, toutes deux notent que « la confrontation entre l'ordre et le désordre arbitrée par l'autorité semble nécessaire et doit permettre d'éviter une crise de l'autorité due à une utilisation abusive de l'ordre, conséquence d'une rupture d'équilibre entre ordre
et désordre » (Marion).

 

QUESTIONNER LE SUJET [3]

 

Parlons des minuscules. Leur petite taille les condamne à l'indifférence, alors que ces lettres peuvent exprimer tout un tas de choses. Mais voilà, on n'a d'yeux que pour les majuscules et leur prestance : face aux minuscules perdues dans la foule des phrases et des mots, les majuscules sont là et s'imposent. En majesté. Comme Dieu. Ou l'Absolu. Ou la Transcendance. En grands principes également, principes parmi les principes, concepts parmi les concepts. Ainsi en est-il de l'Un, du Multiple, du Progrès, de la Liberté, de la Vérité, etc.

Mais voyons aussi, parmi les tout-petits de la grammaire, les adverbes. Un « même », par exemple, qui peut devenir, dans certains cas, un adjectif exprimant l'identité ou la parité, et qui peut se transformer en locutions adverbiales : à même de, de même, tout de même, ou en locution conjonctive : de même que.

Et réfléchissons également à l'usage de ces petits crochets doubles qui se mettent au commencement et à la fin d'une citation - les guillemets -, sans oublier, pour autant, le point d'exclamation, qui exprime, de façon graphique, gestuelle, toutes sortes d'émotions, et qui relève, de ce fait, du langage des sentiments.

Toute citation, tout fragment, tout bout de phrase étant « en situation » même s'ils sont placés, mis « hors contexte », il faut donc aller voir alentour pour affiner la perception et découvrir d'autres sens – c'est l'usage pourvu de sens (sinnvoller Gebrauch) qui indique, en effet, les interprétations possibles, et il faut se souvenir qu'un acte de langage - « même pas mal ! » - s'inscrit dans des formes de vie – le monde des enfants, la cour de récréation ... Mais nous y reviendrons.


« même pas mal ! »
 

Plein de réflexions et de remarques viennent aussitôt à l'esprit, et toutes participent du questionnement du sujet. Peu importe l'ordre dans lequel elles arrivent, pourvu que toutes soient retranscrites - ou, du moins, les plus importantes – et qu'elles soient, ensuite, triées, ordonnées. Ce n'est qu'une fois ce premier travail effectué que votre démonstration va se mettre en place et que sa logique interne deviendra le plan de la dissertation. Au risque de radoter, mais c'est le propre de l'enseignement et de l'âge : l'ordre du discours, c'est le discours lui-même. Et sa logique démonstrative est le meilleur des plans.

Je sais qu'en écrivant tout cela, je vais à l'encontre de celles et de ceux qui apprennent à leurs étudiant(e)s des types de plan – il y a pléthore de livres à ce sujet ! - et qui leur font croire qu'il existe des recettes, du prêt à penser en somme. Et le résultat de ce « formatage » reste, dans la majorité des cas, catastrophique. Aussi bien à l'écrit qu'à l'oral. Voilà pourquoi la correction des copies est un tel cauchemar ! On lit mille et une fois le même baratin ficelé dans le même type de plan, et il n'y a rien – mais vraiment RIEN - de personnel. Aucune lueur. Aucune vivacité. Le mortel ennui ... Et l'on a envie de hurler : étonnez-moi !


« même pas mal ! »
 

Ce bout de phrase flanqué d'une minuscule, un petit « m », nous indique quelle peut être sa place dans un contexte qu'il nous faut reconstituer par la pensée. De toute évidence ce n'est pas un début de phrase, sinon le « m » serait majuscule ; il en va ainsi dans nos codes grammaticaux. Il s'agit d'une fin de phrase ou d'un bout de phrase rapporté, d'une citation (les guillemets le laissent imaginer) qui conclut des faits et gestes, une discussion.

Ce bout de phrase, ce fragment, se termine par un point d'exclamation. Le mot est dit : se termine – car le point clôt une phrase, même s'il ne clôt pas la pensée en train de se faire, la discussion en train de se déployer. Il marque simplement une étape, une respiration, un intervalle, un écart entre deux phrases, deux idées, deux approches possibles. Le point ferme et ouvre à la fois. Avec des nuances plus ou moins grandes selon le type de point.

Ainsi, nous avons un bout de phrase qui est une fin de phrase - « même pas mal ! » - et qui arrive, au terme d'une série d'événements, en conclusion de ce qui vient de se passer et/ou de se dire. Mais ce n'est pas tout. Si ce bout de phrase ferme, résume, conclut quelque chose qui vient de se passer, il ouvre, en même temps, un vaste champ de possibles. Et là, le tout-petit de la grammaire, le « même », joue un rôle essentiel.


« même pas mal! »
 

Le petit « même » laisse entendre qu'il s'est effectivement passé quelque chose qui aurait pu affecter la personne qui vient de subir cette chose, mais qu'en fait, en réalité (?), pour dire vrai (?), elle n'a « même pas mal ! » ou, du moins, elle veut dire, ou laisser entendre, ou faire croire, qu'elle n'a « même pas mal ! ».

Dit de façon plus prosaïque : oui, tu pourrais penser que tu m'as fait mal en agissant ainsi, eh bien non, tu te trompes, j'ai même pas mal ! Le « même » renforce le « pas mal ! » dans la mesure où il est une réponse implicite au « tu voulais, tu cherchais à me faire mal », mais c'est raté : « j'ai même pas mal ! ». Ce « même » suppose une intention, sous-entend une volonté, celle de faire mal, et donne la réponse imprévue, le résultat paradoxal : contre toute attente, contre toute évidence, j'ai « même pas mal ! ». Mais est-ce bien vrai ?


« même pas mal! »
 

Aussitôt, d'autres questions surgissent. Non seulement : est-ce vrai ? Mais également : que cache ce « même pas mal ! » : une vérité, un mensonge, un coup de bluff, une bravade ? Ou encore : est-ce un déni, un refus de dire la vérité, d'avouer combien cela me fait mal ou m'a fait mal ? Une façon de nier la douleur en niant sa réalité. Ou bien, est-ce une manière de faire face, de s'opposer à l'autre, à celui qui m'a fait mal, en changeant de registre : en jouant sur son mental, en cherchant à le déstabiliser dans ses certitudes, en le provoquant psychologiquement. Il faut alors se demander pourquoi celui ou celle, qui dit « même pas mal ! », agit ainsi.

Ce qui nous conduit à poser une série de questions : où, quand, comment, pourquoi, ce genre de phrase se prononce, et qui la prononce, et en face de qui ?


« même pas mal! »
 

Tout le monde le sait : c'est dans une cour de récréation, entre gosses, que cette exclamation surgit. Elle termine quelque chose, un geste, des mots, et résume les sentiments réels ou inventés de l'enfant qui a subi quelque chose : une insulte, un coup. Comme l'a fort bien dit Julia dans son intro – le premier paragraphe, celui de la mise en perspective :
 

La scène se déroule dans une cour de récréation : un « grand » de CM1 veut prendre ses billes à un « petit » de CP. Gagnée à force de parties victorieuses, le « petit » se refuse courageusement à céder sa fortune. Décidé à se faire respecter, le « grand » décoche un violent coup de pied au « petit » et attend l'air goguenard sa capitulation. Tel un David défiant Goliath, le « petit », une larme perlant sur sa joue, lance au CM1 « même pas mal ! » : il a l'intention de garder ses billes et ne cédera pas ... »
 

Julia a très bien imaginé l'une des scènes possibles, et, surtout, a dévoilé l'essentiel. Il y a d'abord une relation asymétrique entre les protagonistes, le grand, le petit, le costaud, le faible, etc. Et cette exclamation, « même pas mal ! », doit se penser dans un tel rapport de force. Si le « petit » du CP pouvait casser la figure des plus grands que lui, le « grand » n'aurait pas osé le frapper, et s'il l'avait fait, le petit, au lieu de dire « même pas mal ! », lui aurait aussitôt flanqué une belle raclée !

Il y a ensuite dans ce « même pas mal ! » tout un ensemble de sentiments contradictoires – ne pas avouer, résister, préserver son honneur, rester fier, etc. - et trouver un autre moyen que la force physique ou la violence verbale pour s'en sortir dignement, sans perdre la face. D'où cette exclamation qui est une fin de non recevoir, une mise à distance, un déni ou une pirouette pour masquer sa souffrance, une provocation et une bravade parfois, dans la mesure où ce peut être un refus d'accepter, de se plier au diktat de l'autre, ou, au contraire, une technique d'évitement. Tout est possible, car tout est dans les gestes, la façon dont ce « même pas mal ! » est dit, etc. Le Dit transforme la réalité ; il relève du langage performatif (cf. John Austin). Et il renvoie aussi aux analyses de Wittgenstein sur les « actes de langage » et les « formes de vie ».


« même pas mal ! »
 

En effet, les enjeux de cette exclamation sont très importants. Même si celui ou celle qui dit « même pas mal ! », ne maîtrise pas ce qui se passe, il/elle retourne la situation en sa faveur. Le « même pas mal ! » déplace les lignes et les repères, déforme la réalité, la réinvente. Le « même pas mal ! » agit sur le réel et le transforme par sa simple énonciation. Et c'est en cela qu'il est une locution performative. Car il entend modifier le réel, en proposer une autre approche.

Ce « même pas mal » met en avant la puissance des mots, comme l'a bien vu Aude dans sa dissertation : les mots contre les gestes ou d'autres mots. Et, derrière ces trois mots - « même pas mal ! » - se jouent, écrit-elle, un vrai drame, une dramaturgie, une mise en scène comme dans un duel.


« même pas mal! »
 

Nous l'avons déjà dit ou plutôt suggéré : les guillemets indiquent que nous sommes dans un dialogue, ou qu'il s'agit d'une phrase rapportée, d'une citation. Sont donc ici reproduits les propos, l'exclamation, d'une personne. Et la minuscule indique qu'il s'agit d'un extrait, d'une exclamation qui termine soit d'autres propos, soit une action. Pour mémoire, les guillements peuvent également signaler que l'on rapporte une expression familière qu'un style soutenu ne saurait reproduire sans marquer sa distance. 

Concernant le « même pas mal ! », il est possible de se demander s'il a été réellement prononcé ou simplement pensé. Une question que s'est posée l'un d'entre vous, Nicolas.

A priori, le fait que ce « même pas mal ! » soit formulé, prouve, comme eût dit Monsieur de la Palice, qu'il n'est pas un silence même si sa formulation voile plus qu'elle ne dévoile. Cela dit, cette exclamation cherche à installer un silence ou une mise à distance ou les deux à la fois.

Le « même pas mal ! » est toujours en situation. Impossible de le saisir sans l'imagner dans l'un de ses contextes qui font sens. C'est le ton sur lequel il est dit, la posture crispée ou désinvolte, qui vont expliciter les silences et les non-dits qui se profilent derrière cette boutade : « même pas mal ! ». Et cela, vous pouvez, vous devez l'évoquer. Et Nicolas a raison de se demander si ce « même pas mal ! » est proféré ou simplement suggéré, pensé très fort.


« même pas mal! »
 

Quand nous questionnons un sujet de dissertation de culture générale, il ne faut jamais oublier ce qu'a dit Wittgenstein à propos de la philosophie : nous questionnons un sujet - ou nous philosophons - dans « le » langage, dans « un » langage et dans un « jeu » de langage.


« Lorsque les philosophes utilisent un mot -  savoir, être, objet, moi, proposition, nom - et cherchent à saisir l'essence de la chose, se demander : ce mot est-il effectivement employé ainsi dans la langue dans laquelle il a sa patrie ? »
 

Il suffit, explique Jocelyn Benoist [1], de « reconduire les mots à leur emploi, à la langue qui est la leur, au fond à ce qu'ils sont – nos mots ».

Et il suffit également de replacer ces mêmes mots dans leur contexte, les « formes de vie » dans lesquelles les « actes de langage » s'inscrivent : là où ils sont dits, par qui ils sont dits, pourquoi ils sont dits, quand ils sont dits, comment ils sont dits et comment ils sont compris, il suffit donc de replacer ces mots dans leur contexte pour découvrir les usages pourvus de sens. Et évitez bien des contresens !



[1] Jocelyn Benoist, « Sur quelques sens possibles d'une formule de Wittgenstein », in Wittgenstein, métaphysique et jeux de langage, ouvrage collectif, coordonné par Sandra Laugier, PUF, Paris, 2001.





LA DISSERTATION D'ANISSA

 

 

A l'origine, c'est une formule enfantine ! Que ce soit dans un contexte scolaire ou familial, les enfants utilisent l'expression « même pas mal ! » pour diverses raisons. D'abord, pour montrer à celui ou à ceux qui ont voulu leur faire mal, et éventuellement les faire pleurer, qu'ils n'y sont pas parvenus ; ensuite qu'ils sont capables de surmonter la douleur, de se montrer plus forts qu'eux ; enfin, pour prouver à la famille et aux copains, qu'ils sont devenus des « grands », c'est-à-dire qu'ils ne pleurent plus au moindre coup, à la moindre blessure, à la moindre contrariété.

D'apparence anodine, « même pas mal ! » signifie, en fait, plein de choses. Tout d'abord, les guillemets peuvent laisser entendre qu'il s'agit d'une expression plus largement employée dans le langage parlé qu'à l'écrit. Ils peuvent aussi indiquer que c'est une citation, un propos rapporté. Quant au point d'exclamation, il montre qu'il y a, dans « même pas mal ! », de l'émotion : le ton n'est pas neutre. Ce que le « même » semble d'ailleurs confirmer, tout en donnant du sens à cette exclamation plutôt ambiguë.

Ce « même » n'exprimerait-il pas, en effet, une certaine arrogance, ou ne chercherait-il pas, au contraire, à exprimer la volonté d'atténuer et surtout de prendre de la distance vis-à-vis du mal qui vient d'être fait ? Un mal tout à la fois présent – sinon : pourquoi une telle exclamation ? - et nié par le « même pas » ; un mal physique ou psychologique ou les deux ; et un mal que je pourrais m'infliger pour me surpasser, ou, à l'inverse, un mal qui me serait infligé par autrui pour me nuire.

Finalement, et d'une façon plus générale puisque les adultes aussi utilisent cette formule, ce « même pas mal ! » peut être une expression que l'on se dit à soi-même pour tenter de surmonter sa douleur (I) ; elle peut être également une mise à distance à l'encontre de celui ou de ceux qui ont voulu me faire mal (II). Nous quittons ainsi la cour de récréation et le monde des enfants pour une réflexion plus générale sur ce « même pas mal ! ».
 

 

Tout d'abord, l'expression « même pas mal ! » a une connotation psychologique. Elle peut servir, en effet, à s'auto-persuader que la douleur que l'on ressent ne fait pas mal ou pas trop mal.

 


I. - Le « même pas mal ! » : ce qu'on se dit pour surmonter la douleur
 

Quelles que soient les épreuves subies, quelle que soit l'intensité de la douleur ressentie, le mental peut chercher à avoir le dessus. Dans ce cas, et si la souffrance est vraiment très forte, celui qui parvient à la maîtriser passe pour quelqu'un de courageux – voire d'héroïque.


A) La toute puissance du mental
 

De prime abord, celles et ceux qui s'infligent des souffrances sont considérés comme des gens plutôt « bizarres ». Or, dans les pratiques sportives, notamment celles dites de haut niveau, l'athlète s'impose un entraînement physique d'où la douleur n'est pas exclue.

Si le sportif s'arrêtait à la moindre douleur, il ne pourrait atteindre ses objectifs. La douleur fait partie de la réussite, elle est nécessaire pour façonner, à la fois, le corps et l'esprit. Par exemple, une gymnaste doit refaire des milliers de fois ses enchaînements pour espérer remporter la moindre médaille.

Mais il arrive que cette volonté obstinée d'endurer toujours plus, encore plus, que ce « même pas mal ! » poussé à l'extrême engendre des situations particulièrement dramatiques.


B) Du contrôle de soi à l'héroïsme et au drame
 

Celui qui fait preuve d'une résistance telle qu'il est capable d'endurer des souffrances considérées, par la plupart des gens, comme étant « inhumaines », devient un héros. Ainsi en est-il de Jean Moulin. Malgré l'horreur des violences subies, il a su résister et garder le silence. Une telle maîtrise dans le « même pas mal ! » force l'admiration.

Il est toutefois des cas, historiquement moins tragiques, où vouloir à tout prix surmonter sa douleur peut engendrer de vrais drames. Par exemple, pour en revenir au monde des enfants, le « jeu du foulard » - ou « jeu de la tomate » car on devient tout rouge. Ce jeu du « même pas mal ! », qui consiste à s'étrangler avec un foulard, provoque la mort de certains jeunes.
 

 

En somme, on peut se dire à soi-même « même pas mal ! » pour mieux supporter les épreuves ; mais ce peut être aussi un message que l'on souhaite faire passer aux autres.

 

 

II. - Le « même pas mal ! » : un message envers le monde extérieur
 

Le « même pas mal ! » peut être une sorte de "carapace" pour, d'une part, faire comme si la douleur ne nous atteignait pas, et, d'autre part, donner à ceux qui nous ont fait du mal l'impression qu'ils n'y sont pas arrivés.


A) Une carapace « sociale »
 

Pierre Bourdieu, dans La Distinction, remarque que la douleur et la souffrance ne se vivent pas de la même façon selon le milieu dans lequel on vit. Par exemple, dans la bourgeoisie, notamment la haute bourgeoisie, les apparences importent beaucoup. En toutes circonstances il faut éviter de montrer aux autres que l'on souffre, car la douleur relève de l'intime, c'est quelque chose que l'on garde pour soi et que l'on ne montre pas aux autres.

A travers cet exemple, l'on s'aperçoit que le « même pas mal ! » est une façon de garder le contrôle de soi, afin de renvoyer aux autres une image « forte ».

Une image qu'il est également important de renvoyer à ceux qui nous font du mal, pour leur montrer - ou leur faire croire - qu'ils n'y sont pas parvenus.


B) Une mise à distance
 

Le « même pas mal ! » est une exclamation qui peut être formulée de manière explicite ou implicite. Ou les deux à la fois. Mais dans tous les cas, elle est une expression qui entend montrer que la « victime » a surmonté sa souffrance, et que, par conséquent, les « auteurs » du mal ont échoué.

Un exemple ? Celui de Florence Aubenas, journaliste à Libération, qui, après avoir été durant de longs mois otage en Irak, a raconté, avec une étonnante décontraction, ses conditions de détention. Malgré la dureté de l'épreuve, elle a voulu montrer qu'elle était restée forte et que ses geoliers n'avaient pas eu raison d'elle.

Il y a donc une distance entre ce que l'on ressent réellement et ce que l'on montre. L'apparence de ne pas avoir mal peut être une façon de se défendre, un « bouclier » contre le monde extérieur.

 

 


Ce « même pas mal ! », cette exclamation d'abord enfantine que l'on entend à l'école ou à la maison, dévoile et masque à la fois, aussi bien chez les jeunes que chez les adultes qui l'utilisent à leur tour, des sens plus ou moins avoués ou avouables.  Car ce « même pas mal ! » est non seulement une façon de se surpasser, en refusant de reconnaître, vis-à-vis de soi-même comme vis-à-vis d'autrui, la vérité, le « j'ai mal » ; mais elle est aussi une façon de se protéger des autres, de tous ceux qui font mal, en leur faisant croire qu'ils n'y sont pas vraiment arrivés. Et qu'ils n'y arriveront pas.


Anissa

 

QUESTIONNER LE SUJET [4]

LIRE, C'EST QUESTIONNER


Il est dans la vie d'un prof quelques instants de grâce – rares, trop rares - et j'ai connu l'un de ces instants lors d'une conférence de méthode. Il n'y avait, ce jour-là, que des étudiantes ou presque, car il y avait aussi un étudiant, un seul. Donc il a été obligé de suivre le mouvement, qui était à la franche et libre discussion [1] et aux diverses interrogations que l'on est en droit de se poser quand surgit une autre vision de la dissertation de culture générale, cette éternelle et désastreuse vision consistant à dire qu'il suffit de posséder des plans types – du style : problèmes, solutions ; ou encore : aujourd'hui, hier, demain – pour réussir l'épreuve de culture gé. Etant bien entendu qu'à ces plans pré-formatés, il suffit d'ajouter des fiches de lecture pré-calibrées. [2]

A tel sujet, tel type de plan, et hop on fait monter la fiche ad hoc apprise par coeur. On ne pense pas, on ne questionne pas le sujet de la dissertation, on utilise à la diable des astuces, des trucs et des ficelles et le tour est joué. Et on peut réussir. Ce qui est vrai.

Mais encore faut-il avoir une belle écriture, je veux dire une belle plume, un style agréable et enlevé pour séduire les correcteurs qui, en découvrant ce type de plan convenu et ces connaissances archi-ressassées, risquent de mortellement s'ennuyer. Encore faut-il aussi faire appel à quelques lectures personnelles pour échapper à la grisaille de la pensée paresseuse qui sévit dans les copies.

Et déjà l'on s'aperçoit qu'il faut des « si » et des « mais » pour sortir la copie du lot.

Des « si » : un style vivant, clair, subtil, plaisant à lire – et cela demande un réel travail. Pour savoir écrire, il convient d'apprendre à écrire, c'est-à-dire : il faut travailler la forme, acquérir les différentes techniques de l'écrit - sans oublier le travail de présentation formelle : espaces, blancs du texte, phrases de liaison, etc. [3]

Des « mais » : aux fiches convenables et convenues, il importe d'apporter sa touche personnelle par quelques lectures intelligentes et bien comprises, c'est-à-dire qu'il faut savoir lire un texte, un livre, non pas pour redire en moins bien ce qu'a dit l'auteur, mais pour faire vôtres ses pensées et ses remarques, - d'où la nécessité de se poser des questions, de réfléchir, afin que l'examinateur puisse conclure : ce candidat(e) est à même de penser, d'avoir des idées personnelles nourries au contact des grands textes. Et là-aussi c'est un véritable travail et cela exige de réels efforts : apprendre à lire et à poser des questions pour se forger sa propre opinion.

Alors, quelle que soit la voie que vous empruntiez, la voie courte, celle du formatage initial, ou la voie royale, celle du questionnement tel que je vous l'enseigne, le résultat est tout autant douloureux : il faut travailler et oublier qu'il est possible de réussir en faisant appel à quelques kits de la pensée toute faite. Comme dirait Marc-Alain Ouaknin [4], on ne vous demande pas une « parole parlée », déjà parlée, mais une « parole parlante » ; on ne vous demande pas une « pensée pensée », déjà pensée, mais une « pensée pensante ». Et il en va des candidat(e)s comme de la plupart d'entre nous :


 

« ils ne pensent plus, d'autres pensent pour eux ; ils sont pensés. Ils n'agissent plus : ils sont agis. En un mot, ils suivent ».


 

Alors, cherchez les concours où l'on demande aux candidat(e)s de ne pas penser mais d'être pensés, de ne pas agir, mais d'être agis. J'espère, j'ose espérer que ces concours-là n'existent pas, sinon il en est fini de la fonction publique, il en est fini de la liberté humaine, du propre de l'homme qui est justement cette puissance d'écart face au dit et au déjà-dit.

Mais de tels concours existent peut-être, il y a tellement de petits chefs qui ne désirent que des exécutants qui adhèrent à leur propre horizon de sens et à l'esprit de corps.

En tout cas, ces concours je ne les connais pas, car, dans la haute fonction publique, il est recherché des gens qui sachent penser par eux-mêmes, qui soient capables de prendre des décisions, parfois en urgence. Je vois mal un directeur d'hôpital, un commissaire de police être tout bonnement un « agi » invertébré et intellectuellement un mollusque. Surtout avec la volonté actuelle de vouloir réformer l'État et d'insuffler la dynamique du privé au sein de la fonction publique, pour d'avantage d'efficacité, de réactivité. Ce qui, il est vrai, suscite bien des interrogations. Mais ce n'est pas l'objet du présent propos.

Vous êtes donc « condamnés » à lire ! Mais il ne vous est pas demandé de beaucoup lire – penser n'a rien à voir avec le gavage des oies. Il vous est recommandé de choisir des textes ou des auteurs essentiels et de pratiquer à leur contact la maïeutique : accoucher d'une pensée personnelle grâce à la médiation des plus grands ou des plus pertinents, de ces chercheurs qui développent une pensée originale, riche en questionnements, ouverte sur un vaste champ de possibles.

Toute lecture est ouverture sur l'horizon des sens et des significations. Lire c'est toujours re-lire, lire c'est toujours dé-lire. Puis re-lire et lire encore.


 

Remarque : Je vous ai conseillé de lire le hors-série de la revue Sciences humaines, intitulé : « Les grandes questions de notre temps », HS n° 34, septembre 2001. Et je pense à celles et ceux qui se présentent au concours de la magistrature, notamment à Marion. Ce numéro est fort bien fait, intelligent, complet. Mais il y a deux façons de lire et travailler : soit vous apprenez par coeur l'essentiel des articles de synthèse, soit vous passez du temps sur chaque dossier pour non seulement comprendre la problématique générale mais pour forger votre propre point de vue, aidé par les propres analyses des auteurs.

Si vous optez pour la seconde solution, votre lecture sera alors fort enrichissante et, par les questions que vous allez vous poser, par les réflexions que cela va engendrer, vous serez en plein dans la pensée pensante – et vous vous apercevrez que vous n'aurez pas besoin de lire mille et une fiches stéréotypées. Avec ce remarquable hors-série, vous pouvez vous construire une vision d'ensemble et personnelle sur quasiment tous les sujets « dans l'air du temps ». Mais encore faut-il avoir l'audace d'oser penser par soi-même, à partir de la pensée des autres, et avoir l'audace de questionner les textes du hors-série.


Toute lecture purement scolaire est clôture.
 

Alors, osez écrire, à partir de ces textes, vos propres remarques. Osez composer, à partir de ces textes, vos propres fiches de lecture – car nous avons tous besoin d'écrire pour affiner, améliorer nos popres analyses et réflexions. Les plus grands penseurs l'ont fait. Pourquoi pas vous ? C'est en écrivant, à partir du texte des autres, qu'on apprend à penser. Si vous cherchez des recettes, vous en avez une, - mais celle-ci est grandiose, elle est celle que nous ont léguée les plus grands depuis le premier matin grec.


NOTES :


[1] L'écrivain Jacques Chardonne – mais il n'est pas le seul – disait que c'était avec les femmes qu'il avait toujours eu les discussions les plus fines, subtiles, agréables. Et j'avoue qu'il en est souvent ainsi avec les étudiantes. Les hommes ont généralement un ego surdimensionné, il faut qu'ils la ramènent, qu'ils se la jouent, et ils acceptent difficilement la contradiction. Cela dit, j'ai également rencontré ce même état de grâce avec quelques penseurs masculins, écrivains, philosophes, historiens et juristes, car ils n'étaient pas dans l'image, la représentation, mais dans la pensée en train de se faire. Et c'est tellement agréable ! Et si rare !

[2] Si vous voulez des fiches, d'ailleurs très bien faites, allez sur le site de la Documentation française.

[3] Je vous renvoie à tout ce que j'ai déjà dit sur ce blog.

[4] Marc-Alain Ouaknin,
Lire aux éclats – Éloge de la caresse, coll. Points/Essais, éd. Seuil, Paris, 1994.

 

 

 

DES SUJETS DANS "L'AIR DU TEMPS"

 

Les sujets de culture générale sont généralement inspirés par des thèmes, ou des thématiques, qui sont, selon la formule consacrée, « dans l'air du temps ». Il est des thèmes qui sont récurrents, revenant ainsi d'une année sur l'autre, d'un concours sur l'autre, car ils traversent et agitent encore et toujours la société ; et il est des thèmes qui surgissent au gré de l'actualité nationale ou internationale. Parmi les thèmes récurrents, l'on peut citer le chômage, les violences urbaines, les rapports homme/femme, etc. Et, parmi les thèmes plus actuels, ceux qui touchent au droit d'expression, à l'identité nationale, au climat, etc.

Tout sujet est, déjà et d'abord, une réponse à une série de questions que se sont posée celles et ceux qui l'ont conçu. Par exemple, concernant les vives réactions provoquées par les caricatures du Prophète Muhammad, certains ont pu se demander si l'on pouvait tout dire ou rire de tout. Et il y a eu des sujets qui ont repris cette question-réponse. Ainsi : un sujet sur « la liberté d'expression » ; un autre sur « le rire » ; un autre encore qui était ainsi libellé : « peut-on tout dire ? »

Bien que les sujets et les thèmes qui sont « dans l'air du temps » puissent être classés par « grandes catégories » universitaires, ils doivent être abordés et traités « façon culture générale », c'est-à-dire dans un esprit d'ouverture sur toutes les disciplines, tous les champs du possible, tous les savoirs. Lors des épreuves relevant de la culture générale, aussi bien à l'écrit - dissertation - qu'à l'oral, les sujets doivent être appréhendés sous divers aspects : historique, politique, juridique, économique, philosophique, social, éthique, etc. Il ne s'agit pas d'avoir une position monomaniaque : approche uniquement philosophique, ou uniquement sociale ou politique ou économique ou morale ou juridique ... ou ... ou ... Il faut donc faire preuve d'inter ou de trans-disciplinarité, en convoquant ou en entrecroisant les diverses disciplines afin de présenter une vision globale, holiste de la question à traiter. Jadis l'on aurait dit que c'était là une vision d'honnête homme ; de nos jours, qu'elle est celle de quelqu'un qui a appris à penser - ou qui sait penser. On ne vous demande pas, en effet, d'être dogmatique ou idéologue – la force d'une idée jusqu'à l'obsession -, mais de savoir prendre de la hauteur et d'ouvrir votre réflexion/démonstration sur cette complexité si bien analysée par Edgar Morin.

Voilà pourquoi, pour réussir la dissertation de culture générale, il faut d'abord oublier les fiches de lecture, oublier les savoirs qui sont autant de fermeture. Voilà pourquoi il faut ouvrir la réflexion sur tous les champs du possible en questionnement le sujet, tous les mots du sujet, même et surtout les plus petits. Voilà enfin pourquoi ce n'est qu'au moment de la construction du plan que l'on fait « monter » les connaissances qui sont alors autant d'arguments ou d'exemples venant étayer, conforter, la démonstration.

Puisque la répétition est « la mère des études », je vais rappeler et rappeler encore ce que disent les rapports des jurys à propos de l'épreuve de culture générale :

 

1°) « tester la réflexion des candidats » ;

2°) « le jury apprécie toujours les candidats qui savent s’évader des fiches stéréotypées délivrées lors des préparations et qui acceptent, fût-ce au prix de maladresses aisément pardonnables, de réfléchir en direct ».

 

Lisez et lisez encore et relisez une nouvelle fois, et encore une fois, et une nouvelle fois encore, et encore, et encore une fois, ces recommandations essentielles : s'évader des fiches stéréotypées et réfléchir en direct. Après cela, vous ne pourrez plus jamais dire que vous ne saviez pas que tous les jurys demandent à grands cris un peu d'originalité, c'est-à-dire une réflexion personnelle. Si vous pouviez un tant soit peu imaginer combien il est fastidieux, ennuyeux, désespérant de lire sans cesse la même chose d'une copie à l'autre, vous seriez définitivement convaincus de la nécessité de prouver votre capacité à penser par vous-même - en questionnant le sujet !

Un sujet sur la démocratie ? Et hop ! C'est parti, tout le monde va dire n'importe quoi sur la démocratie athénienne et, pour le correcteur, l'enfer commence !

Une sujet sur la crise de la famille ou des valeurs ? Et là, d'un coup, d'un seul, se déversent à la pelle tous les poncifs qui alimentent les discussions de bistrot !

Inutile de continuer, j'espère ! Alors n'oubliez jamais que l’épreuve de culture générale, la dissertation, est d’abord et surtout une pensée en train de se faire à travers une démonstration progressive et logique. D'où l'absolue nécessité de questionner le sujet – et ce questionnement s'apprend.

 

 

LES MOTS SONT DES HISTOIRES

 

Gustave Flaubert l’a dit et répété, les phrases sont des aventures, et nous pourrions aussitôt ajouter : les mots, quant à eux, sont des histoires qui s’inscrivent dans l’espace et le temps. Certains surgissent pour exprimer les soubresauts d’une époque, son épaisseur tragique, ses espoirs et ses vertiges. D’autres marquent des évolutions et des ruptures, ou bien renvoient à l’air du temps, à l’opinion du moment : ces vérités que les générations suivantes appellent parfois des préjugés.

Dans la vie des hommes comme dans celle des sociétés, chaque époque a ses saisons qui la fractionnent en autant d’épisodes. Mais par delà cette histoire plutôt turbulente et souvent éphémère, se profile une autre histoire, ultime palier en profondeur, dont les coordonnées secrètes et les sens cachés se lovent entre les mots ou les événements. Voilà pourquoi la chose écrite ressemble à un palimpseste [1] : sous les mots se profilent les centres de gravité ou les opinions d’une époque et les signes avant-coureurs des évolutions futures. Comme le fait remarquer l’historien Louis Chevalier [2] dans sa remarquable étude sur les classes populaires : « Il est des mots qui meurent, avec des situations qui ont cessé d’être, avec des croyances évanouies, ou parce qu’ils ne correspondent plus aux croyances et aux situations nouvelles. La vie et la mort des mots résument de lentes évolutions et ne sont pas moins significatives de ces évolutions que les plus minutieuses descriptions et les efforts les plus précis de mesure. »

Les mots sont beaucoup plus que des mots, ce sont à la fois des lieux de mémoire et des points d’ancrage pour les cultures et les pensées, les anciennes comme les nouvelles. A l’image de la langue dont ils sont l’instrument et le produit, ils sont par ailleurs des faits sociaux [3]. Ils sont également des miroirs qui nous renvoient l’histoire des hommes et de leurs représentations [4]. Voilà pourquoi certains d'entre eux changent de sens quand ils ne meurent pas. Voilà également pourquoi ils sont une série de problèmes emboîtés.

Enfin ne l’oublions pas, il est des mots dont il faut se méfier, des mots qui présentent comme évident ou objectif ce qui est. Des mots qui épousent le consensus ambiant, l’opinion dominante ; des mots qui sont conformes aux croyances ou vérités véhiculées par nos cercles d’appartenance. Des mots qui ne posent jamais la bonne question, c’est-à-dire la question qui dérange, oblige à réfléchir et surtout à douter, à rechercher les intentions cachées, à se heurter à l’épreuve des faits, à décrypter les non-dits et les silences.

Sans vouloir faire le bel esprit et manier le paradoxe, je dirai que tout n’est finalement qu’une affaire de mots ! Ce que vous découvrirez tout au long de la prochaine année universitaire, quand vous allez préparer les concours ... En effet, qu’est-ce qu’une dissertation de culture générale si ce n’est une définition de mots suivie d’une interprétation – une herméneutique - des faits et des événements à travers ces mots ?

 

NOTES :

 

[1] Parchemin manuscrit effacé sur lequel on a réécrit. « L'immense et compliqué palimpseste de la mémoire », dira Baudelaire de façon imagée.

[2] Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIX siècle, éd. Plon, 1958, réédition Perrin, 2002.

[3] Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, ouvrage publié par C. Bally et A. Séchehaye en 1916, à partir de notes prises par ses élèves entre 1906 et 1911.

[4] Claude Hagège, Halte à la mort des langues, éd. Odile Jacob, Paris, 2000.