LA LUNE PLEURE BARBE ROUSSE ... [RÉCIT - ANDÉOL]

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

 

Je laisse une nouvelle fois la parole à Andéol dont j'ai déjà mis en ligne un court récit intitulé Un banc tout moche sur la côte, et avec qui nous avons écrit RMI, les mots des maux. Bien sûr, Andéol pourrait créer son propre blog, afin d'avoir une autre audience, car mon blog est dédié à la culture générale et ce qu'il peut écrire ne sert à rien pour réussir un concours ! Mais c'est son choix, il n'entend pas être lu par beaucoup de gens, l'écriture est inutile et vaine – même si, pour lui, elle est un cri. Alors, deux ou trois lecteurs ou lectrices lui suffisent.

 

Une amie particulièrement chère m'a fait savoir qu'il ne fallait pas que je mélange les genres, cela pouvait nuire à mon blog ... Pensez : du sexe et des larmes ! Et des propos qui dérangent ! Cela peut me disqualifier auprès de mes chers collègues et de mes pairs, à l'université, mais je ne fréquente pas mes collègues et je ne me reconnais aucun pair, je n'ai que quelques maîtres, et cela pourrait aussi me disqualifier auprès des étudiant(e)s et des candidat(e)s qui viennent consulter mon blog, mais, s'ils sont coincés de la fesse et du bulbe, c'est leur problème, et non le mien. Du coup, cette amie était même prête à créer, pour Andéol, son propre blog, car elle est fort douée en informatique. Un blog rien qu'à lui. Uniquement pour lui. Mais il n'en veut pas. Du moins pour l'instant. Quant à moi, en un mot comme en cent, je me contrefiche du regard des autres et de la façon dont mon blog peut être perçu. Encore et toujours je reviens à cette fulgurante réflexion du rabbi Nahman de Braslav :

 


« Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît
car tu ne pourras pas t'égarer ... »

 

 

De toute façon, pour moi, Andéol est un « frère de sang » rencontré dans un poste de la Légion étrangère, un « frère bossoir » comme le disaient jadis les Noirs des Ziles là-haut, ceux de l'archipel des Chagos, Marie Pirogue, Baba Coquille. Mais cela est une très vieille histoire. Car les Chagos - notamment l'atoll de Diego Garcia - sont devenus la chasse gardée du Pentagone et une base ultra secrète. Un jour je parlerai de ces Noirs des Iles, je les ai longuement fréquentés quand je faisais ma thèse d'histoire sur l'océan Indien. Un jour ... Peut-être ... Secrète fêlure.




La lune pleure Barbe-Rousse

 

nouvelle

 

 

 

1

 

 

 

Deux pieds qui glissent et traînent sur le pavé mouillé. Deux pieds qui semblent fatigués d’avoir trop marcher. Deux pieds brusquement éclairés par les phares d’une voiture. Deux pieds d’homme qui disparaissent dans la pénombre.

 

Il va de bar en bar, cherchant au fond d’un verre une étincelle… Qui se souvient de lui, clown au rictus fardé, faisant rire les gosses sous le chapiteau d’un cirque à présent oublié ? Il n’est plus que « Barbe Rousse ». A cause de sa barbe de vieux moine. De sa barbe aux reflets roux.

 

Parfois, il est là, au bord du trottoir, riant d’un drôle de rire. Parfois, il est là, inutile.

 

Quand il marche dans la rue, on ne le voit pas, on ne le voit plus. Il n'a pas d'existence dans le regard des autres. Il est transparent.

 

Seuls les murs de sa chambre partagent sa vie. Seul le miroir de la cuisine connaît son visage. Seuls ses rires et ses larmes savent qu’il a encore une âme, qu’il est encore en vie.

 

Les jours glissent et s’enlisent. Les jours passent et l’exilent.

 

Deux verres, dans un bar. Il est seul, mais commande toujours deux verres. Un pour elle, l'autre pour lui.

 

 

 

2

 

 

 

Tout a commencé par un cri : je t'aime à la folie et s’est terminé par un soupir : je crois que tout est fini ... Que s'est-il donc passé ? Rien, presque rien, ce qui se passe toujours en pareil cas : le malentendu, qu'est l'amour, s'est dissipé.   

 

Seuls les commencements sont bons, disait le Prince de Ligne, cette brusque envie fusionnelle, ce désir d’exister dans un regard, d’être transfiguré – mais la figure, la vraie, revient très vite, dès les premiers émois disparus.

 

Et l’on s’ennuie. Et l’on fait semblant. Et l’on se dit : je ne l’aime plus. Comme ça. Mine de rien.

 

La page est tournée.

 

Faudrait faire une thèse sur la page qui se tourne, car, dans la vie, sans cesse les pages se tournent. Mais ça ne ferait pas sérieux. Faudrait tout inventer, sortir des chemins balisés, fuir la pensée molle et paresseuse.

 

Il ne lui reste que l’absence. Le silence. Mais ça fait longtemps que ça dure. Trop longtemps. Et ça durera encore : avec les ans, il est devenu transparent, totalement transparent.

 

C'est peut-être le seul mot qu'il a enfin compris : transparent. Un mot qui fait partie des philosophèmes de la vie ordinaire, de celles et ceux qui n'ont plus aucune existence, ni reconnaissance, ni consistance. Un mot qu'oublient celles et ceux qui parlent de la vieillesse, des marginaux, des solitaires. A quelques exceptions – pour l'extrême déchéance, Patrick Declerck par exemple.

 

De toute façon, il exècre tous ces intellectuels mondains, à l'égo boursouflé, ces experts qui instruisent enquêtes et rapports sur les pauvres ou les vieux ou les disqualifiés et qui en vivent bien. En fait, ils sont obscènes, carrément obscènes.

 

L'obscénité, ce n'est pas le sexe, même le plus hard. L'obscénité, c'est tous ces gens-là, toutes celles et ceux qui parlent des gens de peu. Des voyeurs. L'air grave et la bouche en cul-de-poule. Qui les jugent, causent pour eux, les causent. Il déteste être causé.

 

Oui, c'est vrai, il hait la pensée académique, lui qui ne vit que pour les livres, grâce aux livres, ses « amis écrits » pour parler comme André Fraigneau. Mais qui connaît cet écrivain ? Les étonnements de Guillaume Francœur ?

 

 

 

3

 

 

 

Que peut-il espérer à son âge et surtout sans argent ? Toutes ces belles nuits qui passent soupirait Musset, ces belles femmes qui ne sont plus pour lui. Et qui ne le regardent même pas. Trop vieux, bien sûr. Mais trop pauvre, également. Car il en voit des hommes de son âge aux bras de jolies filles. Mais ils possèdent ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’a plus, ce qu’il n’a - en vérité - jamais eu, les garanties de l'existence : fortune et position sociale.

 

Pourtant sa tête fonctionne bien, et son corps est resté tonique : la faim ! Et le fait de toujours se battre pour survivre, d'accepter tous les petits boulots : porter des caisses au marché-gare, laver des wagons de la SNCF, être surveillant de nuit dans des foyers de jeunes. Tout en étant chargé de cours !

 

Quand des caricatures galonnées – ces clercs qui savent tout, disent tout, pensent tout -, laissent entendre que la catégorie des « intellos précaires » ne correspond à rien de scientifique, il a brusquement envie de leur en foutre deux dans la gueule.

 

De l'assassinat considéré comme l'un des beaux-arts ... écrivait de Quincey !

 

 

 

4

 

 

 

 

Parfois il consulte les petites annonces des gratuits, à la page « rencontres », et il ne découvre que des femmes de son âge qui ne veulent que des hommes de « haut niveau socioculturel ».

 

Et il se marre.

 

« On n'épouse pas un problème », lui avait dit un jour l'une de ses amies, à l'époque où il était encore quelqu'un – cette expression aussi est importante : être quelqu'un ! Et, pour elle, c'était clair : un homme qui n'a pas d'argent est un problème.

 

Et il est un « problème ». Quand elle lui disait cela, il commençait à être un problème. Maintenant, il n'est plus qu'un problème.

 

Un problème qui n’a que ses livres qui bruissent et bruissent dans sa tête. L’habitent. Vivent avec lui.

 

Un problème qui n'a plus que des mots. Des mots qui ne sont que des cris inutiles et impudiques, injustes et rageurs. Maladifs.

 

Dans la nuit.

Sa nuit.

 

 

 

5

 

 

 

Deux pieds qui vont et viennent, comme ça, dans la rue, des heures durant, deux pieds qui le transportent très loin du monde, deux pieds qui lui permettent de marcher dans sa tête.

 

Parfois, il aperçoit un beau visage, une poitrine qui semble vivre sous le corsage ... mais elles sont la jeunesse et il est arrivé à cet âge où l’on n’est plus désiré, regardé, séduit.

 

C'est vrai, Louis-Ferdinand Céline l’a dit au détour d’une phrase : « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » … Mais il est à cet âge où l'on a encore et toujours envie d'aimer et d'être aimé, il est à cet âge où l'on espère encore faire wouah-wouah !

 

Même si ... au-delà de cette limite, le ticket n'est plus valable.

 

Alors, vivre vieux pour quoi ? Economiser sa vie pour quoi ? Ne pas faire d'excès pour quoi ? Pour finir ainsi – car nous finissons tous ainsi et il ne croit pas aux regards énamourés des belles et jeunes femmes pour des hommes de son âge. Pour le confort matériel peut-être, mais elles rêvent, dans leurs étreintes, à tous ces beaux garçons aperçus sur la plage.

 

Quand il était jeune et moniteur de voile, il en a dragué plus d'une, qui lui disaient : faut pas que le vieux nous voit. Un vieux qui bombait le torse devant lui, se prenant pour un dieu, comme tous les cocus.

 

Les étreintes sont pathétiques. Entre le je et le tu, il y a souvent un il ou un elle qui hante les cœurs.

 

Surtout quand on vieillit.

 

 

 

6

 

 

 

Loin, très loin, dans un pays où le soleil se couche, un petit garçon regardait, toutes les nuits, la lune briller. Les premiers temps, il n’avait pas osé lui parler, puis il avait osé et ils étaient devenus amis.

 

Dès que la lune arrivait, il se sentait heureux, tellement heureux qu’il aurait voulu vivre tout le temps avec elle.

 

Après avoir réfléchi et encore réfléchi, beaucoup réfléchi, il s’était enfin décidé. Avec ses économies, il avait acheté une feuille de papier, une très grande feuille de papier, et il avait dessiné un filet, un immense filet, puis, à la nuit tombée, quand son amie s’était approchée, il l’avait capturée et enfermée dans sa chambre.

 

Au début, la lune et le petit garçon avaient été contents, très contents. Puis la lune était devenue triste. Très triste. Elle ne riait plus, elle ne parlait plus. Il lui avait demandé ce qui lui arrivait.

 

Après avoir longtemps hésité, la lune lui avait répondu qu’elle avait besoin d’espace et de liberté, puis avait ajouté qu’elle songeait à tous les enfants qui ne pouvaient plus la voir briller dans le ciel : « eux-aussi sont malheureux », lui avait-elle murmuré.

 

Il l’avait donc libérée. Et il avait beaucoup pleuré. La lune aussi.

 

Ses larmes sont les étoiles que nous apercevons aujourd’hui dans le ciel quand il fait nuit.

 

Il y a longtemps, trop longtemps, toute une vie en fait, qu'il n'est plus ce petit garçon, mais il sait que la lune pleure encore.

 

Elle pleure Barbe Rousse, le vieux clown, celui que les gens du quartier appellent le « mangeur de rats ».

 

 

 

7

 

 

 

Un soir d'hiver, pour échapper au froid et à la solitude, il lisait l'Ethique dans une laverie automatique, quand un gosse était entré et avait crié : « hou ! le mangeur de rats ! ».

 

Il s'en était d'abord amusé, puis avait compris que c'était des adultes qui parlaient par la bouche de ce gosse.

 

Que faire ?

 

La bêtise des « braves gens » est aussi écœurante que la « charité chrétienne » de ces bigotes et bigots qui se pavanent, le dimanche, sur le parvis de l'église.

 

Le mépris est aussi abject que la pitié. Ou la charité. C'est toujours après les tendresses que l'on fait les pires saloperies, écrivait Céline.

 

Diogène, aujourd'hui, serait dénoncé à la police par les « bonnes âmes » du quartier. Il serait peut-être bouclé dans un asile de fous, lui qui méprisait les puissants et disait à Alexandre le Grand, ôte-toi de mon soleil !

 

De nos jours, tout le monde recherche l'ombre qui protège et rassure. La courbette et la flagornerie sont des modes d'être. Suffit de voir les intellos.

 

De la servitude volontaire ... s'étonnait déjà La Boétie. Le larbin est aussi vieux que le monde. Et pour devenir quelqu'un, faut d'abord avoir été servile. Puis le rester, tout en écrasant les plus faibles. Casse-toi, pauvre con !

 

Mais c'est le pauvre con qui est fort.

Comme Diogène.

Il ne s'est pas couché.

 

 

 

 

8

 

 

 

 

Adolescent, il rêvait de mourir plusieurs fois à vingt ans pour se brûler, chaque fois, à des feux différents. Adulte, il a voyagé dans les livres, autour de sa chambre, sous la couette, dans les bars de nuit, à l’autre bout du monde.

 

Il a vécu dans le luxe et les beaux quartiers, ou dans un squatt et les banlieues pourries.

 

Des chemins l’ont conduit dans le « vrai » monde – universitaire, journaliste, gérant de sociétés -, d’autres l’ont laissé dans les marges, là où il n’est plus possible de séduire une jolie fille en disant son métier : éboueur, manœuvre, gardien de cimetière, etc.

 

Il a même été clown dans un petit cirque, en Allemagne. Il était payé pour recevoir des coups de pieds aux fesses, des pots de peinture sur la tête, ça faisait rire les gosses – salauds de gosses !

 

Et il avait une mascotte qu'il promenait sur scène : c'était un rat. Il s'appelait Jules.

 

Devenu un cloporte du village planétaire tout en étant un cancrelat des archives et même parfois un caniche, il a fini par comprendre qu’il fallait savoir désespérer jusqu’au bout, car la vie ressemble toujours au dernier verre que l’on boit dans un bar.

 

Mais est-ce le verre de trop ?

Ou un verre encore ?

 

Voilà bien les vraies questions philosophiques, celles auxquelles aurait dû répondre Kant quand il se demandait « qui suis-je » et « que puis-je espérer ».

 

A présent, il n'est plus que Barbe-Rousse.

Le mangeur de rats.

.

 

 

9

 

 

 

 

C’est une souffrance qui n’en finit pas. Bien sûr, elle est ridicule par rapport à ce qui se passe dans le monde. Totalement ridicule. Elle est la souffrance d’un petit-bourgeois précaire, d’un homme qui a eu le temps ou les moyens intellectuels de se contempler le nombril.

 

Mais elle est là qui le taraude et il ne parvient pas à l’effacer de son cœur, de son âme - même s'il sait qu'autour de lui existent des douleurs bien plus cruelles et dramatiques.

 

Il lui faudrait parler pour la rendre plus anecdotique ; il lui faudrait parler pour l’exorciser, la chosifier, et s'en moquer ; pour échapper à l'aigreur et au ressentiment.

 

Pour éclater de rire ! 

 

Mais avec qui parler et surtout rire ? Tous les mots, même les plus simples, sont des blessures ou peuvent le devenir tant la distance est grande entre ce que l'on ressent et ce que les autres sont capables d’entendre.

 

Nous sommes verrouillés par nos habitudes, nos préjugés, nos réponses déjà toute faites.

 

Il n’a nulle part où aller, nul endroit pour se fixer, nulle certitude, c’est pour cela qu'il vit comme un nomade, dans les marges, en exil. Seul avec ses livres.

 

De toute façon, sans monnaie il n'y a pas d'issue possible. Faut de l'argent pour avoir des relations, sortir, faire la java. Parfois il a tellement faim qu'il n'arrive plus à penser, à lire, à écrire. Alors, il sort dans la rue et regarde les filles, assis sur un banc. Comme les chibani du quartier.

 

Et il se met à délirer dans sa tête, se dit que l’érotisme, c’est d’abord une pulsion, une montée d’adrénaline, puis, tout de suite après, une frustration ... 

 

Faire wouah-wouah comme un caniche.

 

Mais la fée Carabosse n'existe pas, sinon elle le transformerait en caniche. Et il ferait wouah-wouah !

 

Au fond d'un verre.

Le dernier.

Dans un bar.

 

 

 

 

10

 

 

 

 

Mettre un pied devant l’autre. Puis recommencer. Et faire ainsi le tour de la ville. En oubliant tout ce qui l’entoure. Et pourtant, dès qu’une belle fille est dans les parages, il sent que quelque chose se passe. Des têtes qui se tournent. Des pieds qui s'arrêtent. Une vibration.

 

S’est toujours demandé ce qu’elle pouvait éprouver. Peut-être une lassitude ou un profond dégoût. Tous ces regards qui glissent sur elle comme des limaces.

 

Jusqu’au jour où elle deviendra transparente ... et regrettera le temps où elle était désirable et désirée.

 

Mais est-ce vrai ?

Il n’est qu’un mâle avec une vision de mâle - vision étriquée.

 

Une de ses amies de cœur lui avait avoué que c’était plutôt le fait d’être matée par des hommes laids, tordus, ou vieux comme lui aujourd’hui, qui l'agaçait. « Ce sont toujours des types moches, mal foutus, vicieux, qui reluquent », lui avait-elle fait remarquer.

 

La seule façon de rester digne serait alors l'indifférence minérale.

 

Ce qu’il tente de faire.

Comme elle - mais pas pour la même épreuve !

 

 

 

 

11

 

 

 

Il ferme les yeux et songe que là-haut, tout là-haut dans le ciel, non loin du Soleil, vit l’oiseau aromate, le Phénix, dont le plumage étincelant est couleur or, ou bien : rouge pourpre.

 

Quand cet oiseau légendaire, mille fois supérieur à l’aigle par sa force et sa beauté, sent que son heure est proche, il se construit un nid de myrrhe et d’encens, puis se consume et renaît de ses cendres.

 

Il voudrait ressembler à cet oiseau aromate, car un parfum qui enivre, c’est comme si Peau d’Âne était conté.

 

Assis au fond du bar, il ouvre un instant les yeux. Deux verres sont disposés sur la table. L’un pour elle, l’autre pour lui.

 

Il imagine des serpents ailés qui virevoltent autour des arbres à encens ; il voit des animaux, ressemblant à des chauves-souris, et il entend leurs cris effrayants ; sur ses lèvres surgit un mot dont les sonorités sont autant de fragrances.

 

אישה - Isha.

 

Il perçoit le chant de la huppe dont l’écho semble lui répéter, comme jadis au roi Salomon, « je connais quelque chose que tu ne connais pas » : les sortilèges d’une femme énigmatique et fière.

 

Une vierge guerrière. Qui lui dirait comme dans la Tentation de Saint Antoine :

 

« Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de feu dans tes veines. »

 

אישה - Isha.

 

Il regarde les verres.

L’un est vide, l’autre plein.

 

 

 

 

12

 

 

 

Il était une fois ...

Un regard. Une voix. Eh puis un banc sur lequel ils étaient assis. En plein soleil. C'était l'une des premières journée du printemps.

 

L'existence n'était plus qu'une seconde élastique entre leurs doigts enlacés. Ils oubliaient que les jeux sont toujours déjà faits. Dès les premières étreintes, se faufile le mot « fin ». La passion a la fulgurance de cette seconde élastique qui, brutalement, se rompt. On n'y peut rien. C'est inscrit dans nos vies, l'éphémère.

 

Mais ce qui le console, c'est que les dieux aussi perdent la tête pour une belle et simple mortelle.

 

Il était une fois ...

 

Pour soustraire sa fille à la passion de Soleil, un père de sang royal avait ordonné de l’enterrer vivante. Quand Soleil tenta de la délivrer, il était trop tard.

 

Désespéré, Soleil décida de la faire monter au ciel en versant sur son corps un breuvage divin. L’aimée fut métamorphosée en un arbrisseau dont les larmes se consument encore en une poignante amertume.

 

Il était une fois ...

Un regard. Une voix. Eh puis un banc sur lequel ils étaient assis. En plein soleil. C'était l'une des premières journée du printemps.

 

Aujourd'hui encore, son parfum flotte où qu’il aille, un parfum aussi cristallin qu’un rire, aussi poignant que le mot fin.

 

Un parfum qui se renouvelle dans les méandres d'un passé sans cesse réenchanté, - tel un palimpseste qui n'en finit pas de se régénérer.

 

אישה - Isha.

 

« Tu es l'homme que j'aurais voulu être », lui avait-elle avoué bien longtemps après qu'ils se soient quittés. Elle savait qu'il était déjà Barbe Rousse, le mangeur de rats. Mais elle savait également qu'il avait toujours été un homme libre – et qu'il le resterait.

 

Il commande deux verres.

L'un pour elle, l'autre pour lui.

 

 

Cette fois, il commande un Viognier de l'Ardèche, ce vin blanc qu'elle aimait boire en mangeant des tielles sétoises, le soir chez lui.

 

Etait-ce hier ou aujourd'hui ?

 

L'existence n'est qu'une seconde élastique tendue entre ses rêves. Ou entre leurs doigts jadis enlacés.

 

 

 

ANDÉOL