MOTS DES MAUX [2] - ALF/ANDÉOL

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

 

 

Les chiffres, froids comme l'acier – l'acier d'un flingue posé, un jour, sur ma tempe dans une vie antérieure. Les chiffres que l'on fait si souvent mentir, en les trafiquant, les biaisant. Et pourtant : les chiffres dans leur nudité. D'après les calculs des services sociaux qui gèrent celles et ceux qui sont dans le dispositif du RMI, nous avons 150 euros pour vivre par mois, une fois mis de côté l'argent nécessaire pour régler l'eau, l'électricité, le gaz et le téléphone. Le loyer est pris en charge par la CAF et les soins médicaux relèvent de la CMU. Donc, par mois, un Rmiste a 150 euros pour manger, se vêtir, et faire de vraies folies dépensières comme s'acheter une savonnette, du dentifrice, ou des rasoirs jetables ... Soit : 5 euros par jour ! Oui : 5 euros par jour ! Et mon référent RMI m'a dit récemment : avec ça on peut vivre !

 

Enfoiré !

 

Comme je suis précaire – c'est une position sociale ! - je dois accepter tous les boulots, même les plus dégueulasses. Comme je suis précaire je dois faire, à la fac, tout ce que les autres profs ne veulent pas faire, accepter les cours les plus merdiques, car c'est fou le nombre de cours bidons ou sans intérêts que les étudiant(e)s doivent se coltiner et qui sont programmés pour des questions de gros sous ou de magouilles internes. Les premiers cycles sont d'immenses dépotoirs où viennent s'entasser les bachelier(e)s. Des hangars. Des salles d'attente. Il existe bon nombre de filières qui ne servent absolument à rien, si ce n'est à fabriquer les chômeurs de demain, mais qui permettent aux mandarins et à leurs larbins de faire carrière. J'ai bossé dans l'une d'elles : aucun étudiant(e) n'était là pour la filière en tant que telle, mais simplement parce qu'on lui avait dit qu'elle pouvait le préparer aux métiers d'orthophoniste, professeur des écoles, et j'en passe.

 

Un responsable universitaire m'a déclaré un jour : je te donnerais bien des heures de cours et de travaux dirigés, mais tu n'acceptes pas n'importe quoi. C'est dingue, archi-dingue, ce genre de réflexion. Parce que je suis pauvre, parce que je suis précaire, parce que je suis vacataire, je devrais accepter aussi de faire des pipes ? Ou de me faire enfiler ? Ça cache quoi au juste ce genre de réflexion ? Un retour du refoulé ? Comme s'il me reprochait d'avoir refusé ce qu'il a toujours accepté : la « servitude volontaire », cette servitude qui désespérait tant La Boétie, l'ami de Montaigne.

Dans une réunion de profs, j'ai plus de diplômes à moi tout seul qu'eux tous ou presque, et je continue, encore et maintenant, à passer des examens, histoire de ne pas finir « vieux con », de ne pas devenir un de ces ramollis du bulbe qui ne connaît plus que l'onanisme cérébral comme moteur de recherche. Mais, comme je suis vacataire, je suis juste bon à être le chiotte de service. On me balance toutes les merdes. C'est peut-être une sorte de vengeance. Je me souviendrai toujours de la boutade un peu cynique de ce doyen qui, avec moi ne pouvant faire illusion, m'avait dit : « Tu vois Andéol ! Tous tes diplômes ne servent à rien ... Moi, je n'ai qu'une thèse et je suis ton doyen ! »

 

 

J'ai dit à mon référent RMI que j'avais en ce moment de graves problèmes d'argent parce que j'avais dû acheter des livres pour assurer mes cours à la fac. Des livres ? Il m'a regardé, bouche bée, l'air ahuri, outré ... c'est quoi ça ! il s'achète des livres ... alors qu'il est au RMI ... on va l'assister pour qu'il lise ? J'ai vu le moment où il allait me rayer (c'est le mot !) du dispositif. Des livres ?! Alors, j'ai ramé, j'ai essayé d'expliquer que, parfois, je sautais des repas, afin de pouvoir acheter un livre, car j'avais besoin de me tenir au courant. « Voilà ce que je fais : j'achète, je lis, je revends. » Et je n'y suis pour rien si les universités, les instituts de formation trouvent leur compte à faire bosser des vacataires. C'est tout bénéf : pas de congés payés, pas de cotisations sociales, pas de points retraites, pas droit au chômage, rien de rien. Et c'est : marche ou crève, tu veux ou tu veux pas, de toute façon le système t'écrase, te piétine, te chie dessus. Employons les mots, les vrais : on chie sur les vacataires comme on chie sur les RMIstes, tout le monde nous chie dessus, les profs, l'administration, les syndicalistes, les politiques, et tous les braves citoyens.

 

Être cause de soi ! Dès le premier matin grec, cette question a tourmenté les philosophes, tant leur statut d'homme libre semblait aléatoire. Une guerre malheureuse contre une autre Cité et la population était passée au fil de l'épée ou réduite en esclavage.

Être cause de soi ! C'est-à-dire pouvoir gérer sa vie, pouvoir se déterminer soi-même, ne pas être « causé » par les autres. Or, que se passe-t-il ? On me « cause » sans cesse, en ne me laissant pas maître de mon existence, en me mettant dans une situation de dépendance totale, en m'indiquant ce que je dois faire, en me refusant toute reconnaissance, toute dignité, et on me « cause » en disant ce que je suis, qui je suis : un assisté.

Être cause de soi ! Quand on connaît des difficultés et que l'on « tombe » dans le dispositif RMI, tout bascule : du jour au lendemain, nous ne sommes rien - plus rien ! Le référent nous traite comme si nous étions un débile, un demeuré, un cloporte. Il m'a même dit, d'un air entendu : « je peux vous apprendre à faire un CV », alors que je venais juste de lui expliquer que j'avais travaillé dans la pub comme concepteur-rédacteur, que j'avais donné des cours, à l'IAE, en stratégies d'entreprise, stratégies mercatiques et stratégies de communication, et que je préparais toujours les étudiant(e)s aux épreuves écrites et orales des concours de la fonction publique ! Mais non, pour lui, je n'étais plus rien – sinon je ne serais pas dans ce dispositif.

J'ai alors compris que le Rmiste était « causé », définitivement « causé ». Qu'il ne s'appartenait plus. Qu'il était à l'image de ces pauvres qui, jadis, le dimanche à la sortie de la messe, étaient obligés d'arborer le pull tricoté par ces bonnes bourgeoises, pieuses et charitables.

Je hais la charité !
Je hais les bonnes consciences !
Surtout quand elles se disent
de gauche !
Je hais les donneurs de leçon
La bouche en cul de poule
Et la main sur le coeur !

 

 

Remarque : je voudrais revenir sur ce qu'a dit Andéol à propos de la reconnaissance et de la « cause de soi » - cette fameuse causa sui qui a tant fait couler d'encre du premier matin grec à la grande époque de la scolastique, et qu'il reprend à son compte pour en faire un concept philosophique relevant du vivant et de l'être humain en particulier. Mais procédons par étapes.

 

D'abord, si nous déconstruisons le vocable « reconnaissance » ou, plutôt, si nous le « lisons aux éclats » - pour emprunter au philosophe et rabbin Marc-Alain Ouaknin son heureuse formule concernant l'une des pratiques de l'herméneutique juive [1] -, il y a dans reconnaissance, les mots naissance, re-naissance et la notion de renaissance avec . Toute reconnaissance est donc une autre naissance, une re-naissance qui s'opère dans le regard des autres, avec les autres, grâce aux autres, une re-naissance qui s'effectue au sein de la société elle-même et des milieux d'appartenance – tous ces habitus dont parle Bernard Lahire qui a re-lu Bourdieu. Christophe Dejours, dans un court texte mis en ligne sur mon blog, a fort bien montré cela - sans parler, ici, des analyses des philosophes Paul Ricoeur [2] et Axel Honneth [3], sur lesquelles j'aurai l'occasion de revenir ultérieurement [4].


Être la cause de soi
 

Concernant cette notion de « cause de soi » évoquée par Andéol et qui me semble absolument essentielle pour définir justement ce qu'est la liberté humaine, au sens le plus fondamental du terme, je ferai appel aux lumineuses analyses du philosophe Pierre Gire qui parsèment et traversent son mémorable cours sur Plotin comme autant de fulgurances. Ce spécialiste de Maître Eckhart et de la pensée grecque déborde constamment les cadres trop étroits et convenus du cours traditionnel pour ouvrir notre pensée sur un vaste champ de possibles et de questionnements. Voici un court extrait d'une de ses réflexions notées par mes soins. J'espère ne point trop le trahir ou ne pas falsifier sa pensée !
« Comme l'a fort bien écrit Michel Henry, un enfant qui vient dans la vie ouvre un monde, et l'on peut dire que chacun d'entre nous porte, en lui-même, un monde, son monde ... Exister, c'est donc porter un monde, son monde ... Mais si chacun d'entre nous porte son monde, il n'est pas, pour autant, réductible à ce monde ... Aucun de nous n'est réductible aux trois ordres d'expression qui constituent son monde : ses activités, ses relations et ses sentiments. » [5]


Or que se passe-t-il avec les personnes qui sont dans le dispositif du RMI ? Elles ne sont plus regardées pour elles-mêmes, y compris par celles et ceux qui s'occupent d'elles ! Elles sont réduites à un seul élément de leur monde, pire que ça, elles sont réduites à un jugement moral qui nomme et qualifie une seule des multiples activités d'un des trois ordres d'expression de leur monde : ellles sont définies comme étant des assistées.

Nommer c'est réduire l'autre à un même. Nommer c'est le maîtriser. Nommer c'est le posséder. Nommer c'est le contrôler, l'enfermer dans une case, une appellation, un registre, un dossier que l'on traite – comme l'on traite les rebus, les déchets, les inutiles, les en surnombre [6]. Voilà pourquoi, dans les trois religions abrahamiques, la juive, la chrétienne, la musulmane, Dieu n'est jamais nommé ! Il n'a pas de nom. Car il est le Nom.

En disant que le Rmiste relève de l'assistance, en le nommant de façon péremptoire et péjorative, en le qualifiant même de parasite, de fainéant, en laissant entendre que c'est quelqu'un qui n'est pas capable de se lever tôt – comme s'il suffisait de se lever tôt pour avoir un emploi ! -, les responsables politiques, les journalistes, les services sociaux et la société dans son ensemble, le « causent » dans tous les sens du terme. Et Andéol a parfaitement raison – surtout qu'il vit cette opprobe, cette dépossession, cette réduction de son être à une éthique du résultat, de l'intérieur. Il s'agit là d'une double blessure narcissique : je suis causé, donc je ne m'appartiens plus, « on » me dit ce que je dois faire, et je suis également causé dans la mesure où l'on cause sur moi en disant, à ma place, qui je suis, ce que je suis.

Où est la liberté humaine dans ce double processus de négation de l'autre ? Je dirai même que les droits de l'homme sont totalement bafoués, si ces droits sont là pour défendre et sauvegarder la dignité humaine, pour veiller à ce que l'être humain ne soit pas réductible à toute définition a priori, et partant pour le protéger contre une trop évidente chosification [7]. Il suffit d'écouter ce qui se laisse entendre sur le compte du Rmiste pour découvrir combien le mépris qui l'enveloppe et le submerge est profond, radical. Et cette radicalité est l'une des hontes majeures de cette pensée paresseuse qui habite notre « douce France ». Que l'on ne s'étonne pas, ensuite, de tous ces glissements liberticides qui font, en ce moment, la « une » des quotidiens. Et je vous renvoie, à ce sujet, au blog de la philosophe Catherine Kintzler - Mezetulle - qui devient une véritable revue en ligne.

L'homme n'est jamais un « quelque chose ». Il est, comme l'écrit fort bien Marc-Alain Ouaknin, un « Quoi ? », c'est-à-dire, en hébreu, un mah. Mais voici un court extrait de cet auteur :

 

« Est-il possible de définir l'homme ?

L'homme n'est-il pas justement cet être tout à fait singulier qui échappe à toute possibilité de définition ? L'homme n'est-il pas l'existant dont la définition est de ne pas avoir de définition ?

L'essence de l'homme n'est-elle pas de ne pas avoir d'essence ?

Paradoxe que la langue hébraïque énonce parfaitement. L'essence des choses et de l'homme se dit mahout, de la racine mah signifiant « QUOI ». L'essence est la « quoibilité », néologisme que nous créons pour dire cette essence questionnante de l'homme, cette questionnabilité qui maintient l'être ouvert à la possibilité de ses possibles et de son futur.

L'homme est une question, un « quoi », un « qu'est-ce ? », en hébreu un mah. » [8]

 

L'homme n'est donc jamais une réponse, il est une question. On ne peut, on ne doit jamais l'enfermer dans une définition, le clôturer dans un discours. Il est « l'ouvert » par excellence. Et il ne peut être que la « cause de soi ». A trop l'oublier, nos hommes politiques et toutes celles et ceux qui s'occupent du « social » commettent une grave erreur. C'est d'ailleurs positivement incroyable que le « social » soit ainsi pris en charge par des personnes dont les réflexions philosophiques et éthiques relèvent trop souvent du degré zéro de la pensée. C'est sûrement là le paradoxe de nos sociétés et l'une des raisons de leurs échecs à « gérer le social » - que l'on gère comme une chose. Il faudrait faire appel aux meilleurs et l'on a, en face de soi, que des exécutants qui appliquent des consignes, cochent des cases, remplissent des fiches, répondent à des questions. Or, poursuit Marc-Alain Ouaknin, « la réponse est le malheur de la question ». Et l'homme est question. Et « l'essence de la question est d'ouvrir et de laisser ouvertes des possibilités ... » Jamais de réduire ces possibilités à un déjà là, à des réponses déjà programmées, à tous ces préjugés qui parasitent les questions et réduisent l'autre, le Rmiste, à un on sait ce qu'il est.


ALF
 

NOTES :


[1] Marc-Alain Ouaknin, Lire aux éclats - Éloge de la caresse, coll. « points/essais », éd. Seuil, Paris, 1994.

[2] Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance, trois études, coll. « les essais », éd. Stock, Paris, 2004.

[3] Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, coll. « Passages », éd. Cerf, Paris, 2002, pour la traduction française.

[4] La « jeunesse » du blog explique, hélas, toutes les lacunes concernant encore les questions d'actualité. Or la reconnaissance, notamment dans le travail, est une notion essentielle qui peut faire l'objet d'un sujet de dissertation de culture générale.

[5] Pierre Gire, cours sur Plotin dispensé à l'Université catholique de Lyon.

[6] Zygmunt Bauman, Vies perdues – La modernité et ses exclus, coll. « Manuels Payot », éd. Payot & Rivages, Paris, 2006, pour la traduction française.

[7] Axel Honneth, La réification – Petit traité de Théorie critique, coll. « essais », Gallimard, Paris, 2007, pour la traduction française.

Mais aussi du même auteur : La société du mépris – Vers une nouvelle Théorie critique, éd. La Découverte, Pris, 2006, pour la traduction française.

[8] Marc-Alain Ouaknin, C'est pour cela qu'on aime les libellules, coll. « points/essais », éd. Calman-Lévy, Paris, 2001.
 


REVUE DE PRESSE



Concernant cette bêtise humaine qui faisait dire à Voltaire, « l'imbécile a réponse à tout », concernant cette suffisance des clercs qui prennent leur nombril pour le centre de l'univers, concernant tous ces gens qui travaillent dans le social et qui se permettent de juger et de donner des leçons, l'essai du philosophe Alain Roger, Bréviaire de la bêtise, surgit comme une réflexion salutaire. Une bouffée d'air frais.

Alain Roger en arrive au même constat que Marc-Alain Ouaknin : tout désir de conclure est un symptôme de bêtise. Et ce constat a ceci d'amusant qu'il est aporétique – mais l'aporie n'est-elle pas le propre de toute pensée questionnante ? Platon déjà, par ses dialogues, l'avait suggéré. Et
Friedrich Schlegel, le grand herméneute du romantisme allemand, avait su relire les dialogues de Platon et les dégager du platonisme ambiant qui avait totalement occulté cet aspect là.
 

 
Aux sources de la bêtise

L'inlassable exploration du « seul absolu contraire à l'absolu »
LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 07.03.08.
 

A propos du livre d'Alain ROGER, Bréviaire de la bêtise, « Bibliothèque des idées », Gallimard, Paris, 2008
 

Pas plus que le soleil, on ne peut regarder la bêtise en face. Mais c'est moins l'éblouissement qui menace ici que le vertige. Car aucune frontière dûment dessinée ne sépare du vide : sans le savoir, nous sommes déjà en train de tomber. Certes, avant de subir le vertige, on peut s'éloigner du gouffre, se retourner, s'accrocher à un solide rocher... Soi-même par exemple. Mais voilà, la conviction de sa propre valeur, l'autoaffirmation péremptoire de sa propre intelligence, la capacité à juger de tout du haut de soi-même sont précisément les signes indubitables de la bêtise la plus ostentatoire. Celle à laquelle Baudelaire donnait un "front de taureau". Celle qui est d'autant plus triomphante et glorieuse qu'elle s'ignore.

"Se prendre pour soi-même rétrécit l'âme des mondes à l'impossible dimension d'un personnage de nature morte", notait superbement l'écrivain Manz'ie. Sur un mode mineur et comique, mais non moins convaincant, il y a aussi cette géniale réplique de Laurel à Hardy : "Je ne suis pas aussi bête que tu en as l'air." Et justement, le principe d'identité, ce "roc de la bêtise", est l'un des axes du livre que publie Alain Roger.


Vivre et (mourir) idiot
 

Pourquoi "bréviaire" ? Ce n'est pas la signification religieuse de ce mot que l'auteur a retenue. Aucune faiblesse de ce côté-là : Dieu et "toute cette bonne vieille transcendance", comme la philosophie de l'être, comme la croyance en l'amour ou la foi en la vérité, sont les plus sûrs chemins pour vivre (et mourir) idiot pense Alain Roger. "La vérité, sous la forme essentielle du principe d'identité, est fondamentalement bête", conclut-il, en contradiction de l'idée qu'il défend par ailleurs selon laquelle tout désir de conclure est un symptôme de bêtise, d'ailleurs parfaitement signifié par la formule "un point c'est tout". Principe d'identité, tautologie ou "logique du même" et obsession de conclure sont donc bien les trois mamelles de la bêtise.

Le terme de "bréviaire" est donc pris ici dans le sens d'inventaire de toutes les formes - mais le sujet est inépuisable - de bêtise, ou de manuel destiné à nous prévenir contre les assauts perpétuels de celle-ci. Il n'empêche : la bêtise est un démon qui veille au plus intime de nous-même. Nos pensées, émotions, affections, nos comportements et réactions ne lui sont jamais totalement étrangers. Ce n'est pas une instance parmi d'autres, c'est un absolu, et même, selon Kierkegaard, "le seul absolu contraire à l'absolu".

Peut-on déterminer une origine à la bêtise et à partir d'elle retracer son histoire, qui mènerait jusqu'à un avenir radieux où elle serait éradiquée ? C'est plus que douteux. Le mal est profond, métaphysique. Avec l'appui des philosophes, d'Aristote et Descartes à Foucault ou Deleuze, Alain Roger, foncièrement pessimiste, penche pour la théorie d'un "fond abyssal" : ce n'est pas de "l'histoire de la pensée" que relèverait la bêtise, mais de "sa préhistoire", affirmait Michel Adam dans son Essai sur la bêtise (PUF, 1975) cité ici.

Mais, plus que philosophique, ce "bréviaire" est littéraire. Si le piège menace de se refermer sur toute pensée qui ambitionne de se rendre maîtresse du sujet, la littérature, elle, en mimant la bêtise, en l'analysant in vivo, a le pouvoir de la révéler, comme on le dit d'une photographie. Et si Nietzsche assignait au philosophe la tâche de "nuire à la bêtise", il n'est pas impossible que l'écrivain - pas le poète, qui entretient des accointances suspectes avec le sujet... - soit le mieux à même de remplir ce programme. D'ailleurs, il n'y a pas que le roman... Portée sur scène, la bêtise fait merveille. Aristophane, Molière, Anouilh, Giraudoux ou Labiche - qui donnent lieu à de fines analyses - le prouvent.

Il est de notoriété publique que la bêtise, dans sa version "enflée, pansue, arrogante, satisfaite" (J.-L. Nancy), est l'une des grandes découvertes - ou révélations - du XIXe siècle et que Flaubert en est l'explorateur le plus conscient : comme Baudelaire, l'auteur de Bouvard et Pécuchet avait pour la bêtise un "goût diaboliquement passionné". Surtout, il ne la considérait pas comme un agent étranger et savait en repérer les symptômes en lui-même. Léon Bloy, souverain exégète des sottises bourgeoises et des lieux communs, n'en vint pas à bout, tant l'épidémie était avancée. "Je ne suis pas plus bête qu'un autre" étant le truisme qui lui semblait le plus "écrasant".

La bêtise fera encore des progrès au siècle suivant. Proust donnera au "bébête et au cucul" (et au snobisme) leurs lettres de noblesse - ou de sottise. Paul Valéry, en plaçant au début de Monsieur Teste la célèbre formule : "La bêtise n'est pas mon fort", mettra définitivement la question en abyme. Quant à Sartre, grand lecteur de Flaubert, il vouera Roquentin (dans La Nausée) "à la bêtise obscène des choses". "Il est sûr que la tautologie idiote concerne le rapport existentiel du sujet à l'univers qui l'environne", note encore Alain Roger, cohérent dans ses détestations.

On n'en finirait pas de citer les figures qui sont ici analysées. La bêtise n'est pas un sujet facile. Il n'est pas non plus pittoresque ou (bêtement) rigolo. Si c'est réellement un absolu, il mérite sinon des égards, du moins la plus grande, la plus sérieuse attention.

Patrick Kéchichian
 

BRÉVIAIRE DE LA BÊTISE d'Alain Roger. Gallimard, "Bibliothèque des idées", 292 p., 19 €.

 


Attendre ! Il faut toujours attendre ! Et c'est laminant. Usant. Nerveusement éprouvant. Surtout que, pendant ce temps, les échéances courent et les créanciers s'énervent. Déjà il faut attendre au minimum un mois, voire davantage, avant d'obtenir un rendez-vous avec une assistante sociale. Puis il faut attendre encore trois à quatre semaines, sinon plus, avant de savoir ce qu'il en est du dossier. Et encore un mois, dans les circonstances les plus favorables, avant que l'aide – si le dossier est accepté – n'arrive. Et c'est ainsi que l'on se retrouve dans des situations de plus en plus inextricables et que l'on risque de finir vraiment dans la rue.

 

Cette attente participe – même si elle ne relève pas d'une stratégie - de cette négation de soi, de cette chosification qui met le Rmiste, l'assisté, dans un état de totale servitude : il est là, la main tendue, et il attend, il attend le bon vouloir de tous ces gens qui, eux, ont justement le temps, un salaire, pas de craintes urgentes ou immédiates. En fait, tous ces gens s'en foutent. Toi, moi, lui, nous ne sommes qu'un dossier parmi tant d'autres ... Mais un de plus ou un de moins, pour tous ces gens qui vivent grâce à notre précarité – sans nous ils seraient au chômage, faudrait pas qu'ils l'oublient ! - un de plus ou un de moins ne change pas leur propre condition sociale qui fait d'eux des aigris, des petits, des sans grades, détestés par les Rmistes et méprisés plus ou moins ouvertement par leur hiérarchie, les politiques, les classes moyennes et supérieures

 

Il y a toujours eu un profond mépris pour tout ce qui relève du social, du socio-culturel – les « socios culs » ! Et il ne faut jamais oublier cette règle essentielle que j'ai déjà évoquée : le Pouvoir s'appuie toujours sur les gens de peu, les petits, les prolétaires, pour écraser les mouvements de révolte, contrôler la société, maintenir les citoyens dans un état de servitude. C'est l'éternelle histoire du flic de base et du CRS qui chargent celles et ceux dont ils sont si proches, consubstantiellement si proches. Et c'est aussi pourquoi tous les discours officiels tendent à nous faire oublier la lutte des classes, à ranger ce concept marxien dans le placard des ringardises, afin que notre servitude devienne plus totale, plus volontaire

 

Il suffit de rencontrer les personnes qui sont dans le social pour découvrir combien elles paraissent ternes ou tristes ou pas franchement bien dans leur peau ... Physiquement, elles n'ont vraiment rien de très palpitant, de lumineux, de bien sympathique ... ou alors c'est l'exception ... Et souvent les locaux, dans lesquels elles travaillent, sont comme elles, gris, ternes, sans âme.

Positivement, ce monde est déprimant, franchement déprimant, et j'imagine que, parmi ces personnes, beaucoup frôlent la précarité, ou, du moins, sont proches, très proches des
« travailleurs pauvres » pour reprendre un terme à la mode. Ce sont des « petits Blancs » en quelque sorte, qui craignent en permanence le déclassement et qui souffrent, comme nous, d'un manque évident de reconnaissance. Ce qui pourrait expliquer, justifier la « haine » - sans exagérer ! ou, pour atténuer la dureté du propos, l'agressivité - que je perçois chez mon référent RMI chaque fois que je le rencontre pour faire le point. Il déteste tout ce que je suis.

Une fois la tension était telle et j'ai tellement senti que, si je ne mettais pas les points sur les « i », il allait me rayer du dispositif, de rage et de dépit, que j'ai été obligé de lui rappeler que je m'étais payé
« mes » études, toutes mes études, et que j'avais effectué tous les boulots possibles, éboueur, gardien de cimetière, manoeuvre, pion, etc. Et que je ne devais rien à personne. Et que, si j'étais actuellement dans le dispositif du RMI, c'est parce que j'avais eu, au même moment, des revers successifs : des contrats de vacations qui n'ont pas été honorés, des piges comme concepteur-rédacteur qui n'ont pas été réglées, divers travaux et projets pour le compte d'un Institut, fort connu en France, qui ont été annulés faute de crédits. Et que je suis toujours payé au cachet, ce fameux cacheton qui rend dingues, complètement dingues, les indépendants, les pigistes, les vacataires et les intermittents du spectacle. Ce putain de cacheton qui fait que l'on peut très vite basculer de l'autre côté, là où l'on n'est plus rien, RIEN, qu'un rebut, qu'un déchet humain, qu'un ... Rmiste !

Mais il y a toujours des cons qui disent : les Rmistes sont des assistés, des fainéants, des parasites, des profiteurs ... Mais ce sont ces mêmes cons qui parlent de la femme, comme si la femme existait. Bien sûr, ils n'ont pas lu Lacan. D'ailleurs, ils ne lisent pas. Ils ne peuvent donc pas savoir que la généralisation est le point culminant de la bêtise.

 

Je vais finir par croire que c'est lorsque nous avons un pouvoir, du pouvoir, que les gens sont, avec nous, les plus sincères ou les plus fidèles. Car, à nous mentir, ils auraient trop à perdre. Mais dès que nous dégringolons dans les abîmes de l'anonymat, de la précarité, mentir ou simplement faire de fausses promesses devient, pour eux, sans risque : que pouvons-nous leur faire, nous ne sommes plus rien.

Il faut posséder une réelle et évidente capacité de nuisance pour avoir de « bonnes relations ». Et une salutaire dose de cynisme pour ne pas se faire abuser par toutes ces « bonnes paroles », les « mon cher Andéol » par-ci, les « mon cher Andéol » par-là. Oui ! il ne faut jamais oublier cette évidence obscène qui résume bien les rapports humains et ce, depuis que le monde est monde – et cela n'a rien à voir avec l'individualisme, ce concept mou de toute pensée paresseuse et de tous ces sociologues bas de gamme qui n'ont rien à dire mais le font savoir - : dès que le vent tourne, nos « bonnes relations » tanguent et disparaissent.

Et dévoilent leur vrai visage, ce qu'elles ont toujours été et ce qu'elle seront toujours : un simple malentendu.

 

 

 

Remarque : c'est la généralisation qui est la « mère » de toutes les dérives, de tous les abus, de tous les mépris, de tous les populismes, de tous les racismes, de toutes les exclusions. Et c'est un point qu'il ne faudrait jamais perdre de vue.

Jamais.

En refusant de voir en chaque Rmiste un être singulier, un cas humain particulier, on le rejette définitivement dans un anonymat qu'autorise la généralisation. Ce qui rassure le sens commun et évite de penser. Il n'est plus qu'un assisté. D'où l'échec des mesures prises et les incohérences du dispositif. On ne peut pas traiter de la même façon, avec les mêmes grilles d'analyse, les mêmes présupposés, tous les dossiers.

Déjà, le mot « dossier » est exécrable, car ce n'est pas un dossier que l'on « traite » ! Il exite - eh oui ! - un être humain dont le nom et les coordonnées figurent dans ce dossier, un être humain dont il faudrait peut-être comprendre l'itinéraire afin de savoir pourquoi il se retrouve dans le dispositif, un être humain avec qui il faudrait réellement discuter pour tenter de trouver avec lui ce qui serait nécessaire et utile pour qu'il puisse s'en sortir.

Or il n'en n'est rien.

Le référent RMI a ses cases à remplir, ses objectifs et ses réponses. Et il dit, à la fin du premier entretien, l'entretien le plus important, celui qui pourrait mettre en confiance, qui pourrait permettre au Rmiste de se sentir accepté, écouté, compris, reconnu dans sa dignité même, il dit : signez ici ! En fait, le seul souci du référent, c'est le contrôle, car le Rmiste est, par essence, un margoulin, un resquilleur, un profiteur, et, quand il ne fait pas du trafic de drogue, il travaille au noir. « Tout le monde le sait mais ne dit rien ». N'est-ce pas ? Vous-même l'avez dit un jour ou l'autre.

Encore une fois, nous voyons à l'oeuvre les méfaits de la généralisation ... et le retour du refoulé : ce racisme latent qui ne dit pas son nom et qui vise les gens des quartiers défavorisés et les pauvres en général. Tout cela est abject, positivement aberrant. Et il serait temps de faire sienne, cette remarque du philosophe Gaston Bachelard :

 

« Les idées générales sont assez floues pour qu'on trouve toujours le moyen de les vérifier. Les idées générales sont des raisons d'immobilité. C'est pourquoi elles passent pour fondamentales. » [1]

 

Plus je m'efforce de comprendre comment fonctionnent nos systèmes économiques et sociaux, et plus je me demande si toutes les sociétés humaines et, plus précisément, si les économies et sociétés de marché n'ont pas besoin de « déchets humains » [2], d'un sous-prolétariat, d'un précariat [3] de plus en plus important, pour se maintenir grâce à une peur coercitive et souterraine : la peur d'être à son tour déclassé, la peur de se retrouver dans la case des assistés. Des historiens et des sociologues se sont posé la même question à propos des villes et des ghettos urbains. Dit autrement et très crûment : le précariat n'est-il pas aussi nécessaire que les ghettos urbains [4] – même si « le rebut est le secret sombre et honteux de toute production » [5], de toute société, de tout développement urbain.

Cela dit, il faut encore et toujours se garder de toutes les généralisations ... comme des conclusions, qui sont des fermetures, des simplications, des « un point c'est tout ». Dans C'est pour cela qu'on aime les libellules [6], le philosophe Marc-Alain Ouaknin a fort bien noté que « la réponse est le malheur de la question ». Car, explique-t-il, « l'essence de la question est d'ouvrir et de laisser ouvertes des possibilités ... » Ce que dit, d'une autre façon, le philosophe Alain Roger, dans Bréviaire de la bêtise, quand il constate que la capacité à juger de tout à partir de soi-même, la propension à prendre son point de vue pour une vérité qui s'impose à tous et l'obsession de conclure sont précisément les signes indubitables de la bêtise la plus ostentatoire [7].

Alors, ayons au moins une fois cette lucidité désespérée, cette honnêteté décapante, et demandons-nous, urbi et orbi, si tous autant que nous sommes, et l'auteur de ces lignes en premier lieu, nous ne vivons pas de déséquilibres, en frôlant en permanence la plus crasse des bêtises.

 

ALF
 

NOTES :

 

[1] Gaston Bachelard, L'activité rationaliste de la physique contemporaine, PUF, Paris, 1951, p. 12.

[2] C'est l'hypothèse du philosophe Zygmunt Bauman, in Vies perdues – La modernité et ses exclus, coll. « Manuels Payot », éd. Payot et Rivages, Paris, 2006, pour la traduction française.

[3] Cf. les analyses du sociologue Robert Castel à ce sujet.

[4] Cf. les analyses de Mike Davis, Le pire des mondes possibles – De l'explosion urbaine au bidonville global, éd. La Découverte, Paris, 2006, pour la traduction française.

[5] Zygmunt Bauman, op. cit.

[6] Marc-Alain Ouaknin, C'est pour cela qu'on aime les libellules, coll. « points/essais », éd. Calman-Lévy, Paris, 2001.

[7] Alain Roger, Bréviaire de la bêtise, coll. « Bibliothèque des idées », éd. Gallimard, Paris, 2008.

 


A LIRE


RMI, l'état des lieux – 1988-2008

Michème Lelièvre et Emmanuelle Nauze-Fichet (dir.)


éd. La Découverte, Paris, 2008, 286 p., 28 €.

Compte-rendu de l'ouvrage par Denis Clerc,
in Alternatives Économiques, n° 267, mars 2008

http://www.alternatives-economiques.fr/

Vingt ans après, qu'est devenu et qu'a produit le RMI ? On pensait que les familles nombreuses en seraient les principales bénéficiaires, ce furent surtout des adultes isolés. On pensait que cela concernerait 500 000 personnes, le million a été allégrement franchi. On espérait beaucoup de l'insertion, elle est loin d'avoir produit les effets attendus et même, dans un cas sur deux, le contrat prévu n'est pas signé. Alors, le RMI est-il un échec ?

Loin s'en faut, nous disent les auteurs de ce très intéressant état des lieux. Car le RMI doit beaucoup de ses difficultés à la situation dégradée de l'emploi et aux réformes à contre-courant de l'indemnisation du chômage, au point qu'il est devenu le mode d'indemnisation de près de 600 000 demandeurs d'emploi non pris en charge par ailleurs, nous explique Jean-Luc Outin. Et si, de temps à autre, les médias se font l'écho complaisant de cas de fraudes, la réalité que nous décrit Anne Pla, enquêtes à l'appui, est bien différente : « Logement stable et décent, emploi, confiance en soi, santé correcte apparaissent liés les uns aux autres. » La pauvreté abîme les hommes qui en souffrent.

Quant à la trappe à inactivité que le RMI représenterait, c'est, là aussi, largement une vue de l'esprit quand on mesure les efforts que les allocataires font, en grande majorité, pour revenir à l'emploi, nous disent Thomas Deroyon, Marie Hennion, Gautier Maigne et Layla Ricroch. On trouvera aussi dans ce livre les premières analyses des conséquences de la décentralisation, un livre que tous les contempteurs de l'aide sociale – et les autres – seraient bien inspirer de méditer, tant sa lecture est instructive.

Denis Clerc

 

 

Je n'ai pas un rond et souvent je saute des repas et, quand je mange, midi et soir ce sont des pâtes, mais je suis libre – la vraie liberté, celle de l'esprit. Je ne me suis jamais couché devant le moindre pouvoir, y compris quand j'étais journaliste free-lance, et je n'ai jamais été un de ces clebs attendant sa gamelle, comme le sont la plupart de mes semblables. Même mon RMI je le chie à la gueule des donneurs de leçon et des nantis, car c'est, pour moi, un dû : il n'y a pas que les patrons qui sont, parfois, des « patrons voyous » (sic), il y a d'abord et surtout l'État, l'éducation nationale, les universités qui profitent de vacataires comme moi, archi diplomés, souvent plus diplômés que les présidents et les doyens d'université réunis, et qui sont payés à coup de lance-pierre, sans que leur soit versée la moindre cotisation sociale et sans que leur soit ouvert le moindre droit aux indemnités chômage liées à la fin d'un contrat ou à la perte d'un emploi. Alors, la seule issue quand tout foire, c'est le dispositif du RMI. Mais allez faire comprendre cela à celles et ceux qui gèrent ce dispositif ! Ce sont des « petits blancs » qui ont peur de la déqualification.

 

De toute façon, ce qui agace tout le monde, c'est que je ne me suis jamais compromis avec quiconque, pas plus avec les politiques que j'ai côtoyés en tant que journaliste qu'avec les clercs à la fac, dit autrement : je n'ai jamais été un porte-plume ou un porteur de cartable – et ça, ça emmerde tous ceux qui sont arrivés là où ils sont parce qu'ils ont été des larbins. Le pouvoir aime les larbins, car ils sont aux ordres. Ne dit-on pas que pour être un bon chef, il faut avoir appris à obéir ?

 

La liberté de l'esprit se paye très cher, je le sais, j'en paye le prix fort, mais je préfère les loups et les tigres noirs, même s'ils sont en voie de complète disparition, aux clébards repus et gras du bide. Jadis, au temps du premier matin grec, des Socrate et des Diogène étaient des modèles et des maîtres, aujourd'hui ce ne serait plus que de pauvres types, des clochards, des moins que rien. De nos jours, la vertu c'est le compte en banque ; les honneurs et la gloire, la position sociale.

 

En fait, nous vivons dans une société d'esclaves. Même notre libido et nos modes d'être sont façonnés par cette pensée unique, celle qui est totalement phagocytée par la société de marché. Même la baise, chez mes étudiant(e)s, est conditionnée par les images de la pub et les films de cul. Une nana doit avoir le pubis rasé, sinon c'est une pétasse, une baba cool, une toquarde. Et le mec vise les positions multiples, comme les hardeurs, croyant que c'est ainsi qu'il pourra faire jouir sa partenaire et qu'il sera un mâle. J'ai tenu, dans une vie antérieure – mais j'ai tellement eu de vies antérieures ! -, une boîte échangiste et je sais de quoi je parle : c'est la misère sexuelle dans la gesticulation des corps. Mais c'est également un raccourci de notre sexualité actuelle. Plus que jamais l'orgasme devient une « petite mort » et la vie conjugale un malentendu. Plus que jamais on baise position sociale. Et si tu n'a pas d'argent, dégage ! Alors, vive la branlette ! L'onanisme finirait par être le dernier refuge des rêves improbables : l'espoir d'aimé et d'être aimé sans avoir à justifier sa position sociale, sans avoir le moindre sou en poche. Rêves improbables ? Bien sûr !

 

On me dit : la liberté passe par l'argent. C'est vrai ! Je suis le premier à préférer la grande cuisine à mes pâtes, et une bouteille d'Aloxe Corton à un Viognier de l'Ardèche que je m'offre exceptionnellement. On me dit : tu aurais dû être fonctionnaire. C'est vrai ! C'est la garantie de l'emploi et la retraite assurée. Mais j'ai toujours exécré les chemins tout tracés et la mentalité des gens bien placés – même si ma gamelle c'est justement de préparer les étudiant(e)s aux concours de la fonction publique ! Les motifs ne sont pas conparables, pourtant je dirai, comme Hugo, l'un des héros des Mains sales de Jean-Paul Sartre : « irrécupérable ! »

 

Je suis irrécupérable, car, pour moi, la liberté ne passe pas par l'argent. J'ai eu, parfois dans ma vie, beaucoup d'argent et je me suis fait chier, à sortir tout le temps, à baiser à tout va, à flamber, à jouer les grands ducs. Et alors ? Que reste-t-il de tout cela ? Un corps de plus ? Un restau de plus ? Une bringue de plus ?

 

Mes meilleurs souvenirs, de ma jeunesse à la cinquantaine passée, date de mes derniers grands voyages, sont tous ces périples, y compris en Afrique, réalisés avec très peu d'argent, sac au dos, vivant au jour le jour, empruntant les transports en commun des pays traversés, mangeant dans des « bouis-bouis » ou des « maquis par terre » où aucun Blanc n'allait, et dormant là où aucun Blanc n'aurait osé dormir.

 

Et les voyages qui m'ont laissé du vague à l'âme et un ennui existentiel plutôt poisseux furent ceux que j'ai réalisés quand j'avais une « bonne situation » (sic) et que je voyageais en première classe et que je descendais dans les grands hôtels ou, même, les palaces. L'ennui haut de gamme parmi des Blancs repus et sans charme qui n'étaient là que pour épater la galerie et leurs amis une fois revenus au pays. C'est sûrement à l'île Maurice que j'ai frôlé le dégoût le plus vertigineux. Heureusement que je n'ai pas été riche longtemps ! Et, du coup, je n'ai pas connu les autres « lieux idylliques » aussi catastrophiques ... Évidemment, ma compagne de l'époque m'a plaqué dès que j'ai connu des revers financiers ! Car, au risque de passer pour quelqu'un de complètement gâteux, on baise toujours et toujours position sociale. C'est un truisme, mais il ne faut surtout pas le dire. Non seulement, en le répétant sans cesse, je passe pour un gâteux mais aussi pour un aigri, un mal baisé, un pauvre type, un has been. Et un goujat ! Mais j'accepte d'être tout cela à la fois.

 

Alors qu'est-ce que la liberté ? Un gros mot ... et une insulte au sens commun, à la pensée paresseuse, à notre condition de prolétaire. Car, par-delà notre condition sociale, nous sommes tous devenus des prolétaires. Et le prolétaire des temps actuels c'est celui qui s'est vu confisquer sa libido, c'est-à-dire tous ses désirs, ses modes d'être, par les stratégies mercatiques et publicitaires. Je dois être mince, sans belles rondeurs, parce qu'une certaine vision du corps s'impose à moi – et Marilyn Monroe passe désormais pour une grosse pouffe. Je dois sortir pour sortir, parce que les images véhiculées me disent que, pour être branchés, il faut sortir pour sortir. Et je ne peux pas réellement aimer un mec qui ne me sort pas comme tout le monde. Et je ne peux pas durablement l'aimer s'il n'a pas de voiture. Continuons encore un peu dans les poncifs et les « c'est comme ça » du moment : je dois avoir un soutien-gorge qui me remontent les nichons parce que la pub me fait comprendre que c'est là un critère de la « vraie » féminité – au point que certains jeunes femmes n'osent plus se montrer seins nus devant leur jules, de crainte de ne pas correspondre aux canons imposés, même si leur poitrine est superbe et voluptueuse. Et charnelle. Et arrogante. Une vraie damnation ! Et un somptueux frisson !

 

La liberté, la vraie, celle qui est la plus insupportable, c'est la liberté de l'esprit, celle qui refuse cette « raison suffisante » et cette « bêtise identitaire » fort bien décrites par le philosophe Alain Roger (in Bréviaire de la bêtise, éd. Gallimard, 2008) – même si je trouve parfois ses analyses un peu courtes, voire approximatives, mais c'est là un autre débat qui relève de la philosophie, de l'herméneutique comme de l'exégèse biblique.

 

Oui ! La liberté c'est ce questionnement permanent qui refuse les « un point c'est tout », les « c'est comme ça », les « c'est évident », les « il va sans dire » ... Et cette liberté-là, personne ne peut me l'ôter. Et cette liberté-là n'a rien à voir avec la position sociale, l'état de mon compte en banque ... Et cette liberté-là, je la partage avec mes « amis écrits », ceux de Guillaume Francoeur, le héros d'André Fraigneau. Mais qui lit de nos jours André Fraigneau ? Et qui le connaît ? Et cette liberté-là, même si je suis tricard et que je mange des pâtes midi et soir, personne ne peut me l'enlever. Lire une pensée de Marc Aurèle, même le ventre creux, est le luxe, un luxe absolu. Comme lire Parménide ou Héraclite ou Spinoza ou Whitehead ... ou Joyces ou Maurice Blanchot ou Marc-Alain Ouaknin ou Edmond Jabès ou Derrida ou Michel Foucault ... ou suivre les cours du philosophe Pierre Gire sur Plotin et Maître Eckhart ...

 

Parfois, des amis fortunés m'invitent dans de très bons restaurants, c'est agréable, c'est plaisant, et je leur en suis reconnaissant, mais j'avoue que j'éprouve encore plus de plaisir quand je mange mes pâtes en compagnie d'un grand penseur, d'un poète, d'un écrivain.

 

Cette liberté-là ne se négocie pas. C'est, de tous les biens immatériels, le plus précieux. Surtout quand on arrive au seuil de la vie et qu'on a pu, de façon imprécise et maladroite, en faire un peu le tour. Je viens d'avoir soixante ans, c'est l'âge le plus catastrophique, l'avant-veille de toutes les déchéances, et c'est l'âge le plus merveilleux : celui de l'épure au sens plotinien du terme – si l'on ne sombre pas trop vite dans la bêtise et le ressentiment du petit vieux ...

 

Alors ?

Irrécupérable !