PFUIT ET PETITS RIENS ... [ANDÉOL]

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

 

 

TRÈS BRÈVES CHRONIQUES DE LA VIE ORDINAIRE

PAR ANDÉOL JOURNALISTE INDÉPENDANT

 

 

 

Pfuit et petits riens

 

 

 

1

 

La rue. A nouveau. Surpris, il laisse tomber son sac, vacille un instant puis s’accote contre le mur d’enceinte de la prison. Que va-t-il faire à présent ?

 

La préventive n’efface jamais rien. « A la prochaine », lui avait dit, en ricanant, le maton des cages à poules. Et dire qu’en taule, la veille encore, il s’était promis une belle virée une fois dehors.

 

Et maintenant, maintenant qu’il est là, dans la rue, libre, il a presque peur. Peur des voitures, peur du vacarme, peur de la ville, peur de l’avenir.

 

Il n’y arrivera jamais ! Même son sac plastique, avec son nom marqué au feutre noir, trahit sa condition : il sort de prison et ... il ne sera plus qu’un éventuel coupable, un éternel complice, un futur condamné. Comme le répétait le brigadier de l’étage : qui a bu boira, pas de fumée sans feu, à la prochaine fois.

 

Impossible, dans ces conditions, d’oublier la mise en garde de ce compagnon de cellule, un récidiviste : « Ils veulent te vider, te vider, c’est ça leur justice … Alors, pour t'en sortir, t'es ben obligé de replonger ... tu verras, la vie c'est un cul-de-sac ! ».

 

Entre la préventive et la condamnation finale, que peut-il faire ? Travailler, avoir des fiches de paye, s’exclame le contrôleur judiciaire.

 

- Pas de bavures, hein ? Au boulot ! Tout de suite ! N’importe quoi, mais il faut bosser. Et attention ! Après vingt heures, à la maison. Pas de blagues, c’pas ?

- Oui monsieur.

- Alors au travail ! Je veux des fiches de paye et vite ! Sinon le juge et moi … Vous me comprenez ?

- Oui monsieur.

 

Cioran avait vu juste : « Nous n’avons le choix qu’entre des vérités irrespirables et des supercheries salutaires ». Mais les dés sont toujours pipés du même côté, à lui les vérités irrespirables ; à son contrôleur judiciaire, les supercheries salutaires. 

 

2

 

Toute expérience est une ébauche imprécise et confuse, où le « temps se retourne, infatigable, sur lui-même ». Entre un passé qui s'estompe et un présent sans promesses, Pascale attend. Seule. Assise dans la pénombre. A l’écart du monde.

 

L’appartement est son refuge mais, aussi, sa blessure. « Depuis deux mois, je ne vois plus mon mari et ses enfants refusent de me dire où il est ».

 

Leurs dix années de vie commune ne sont plus, aujourd’hui, que des instants ravis à une présence incertaine. « Il est en train de mourir, loin de moi ».

 

Pourtant, tout avait si bien commencé ! Do, ré, mi, le cœur chavire. Deux, trois notes, à l’infini. Je, tu, nous ... Puis, soudain, la maladie s’installe, anéantit le corps, détruit l’âme, et le temps, constatait Gay-Lussac, « ne se heurte plus aux choses, il les transperce comme un naufrage ».

 

Nul n’est alors capable de dire l’exacte vérité. Le doute s’insinue. C’est le jeu des masques. Avec peut-être, coincé entre les pages du « Who’s Who », un pierrot lunaire secouant ses poches aux cris de « Money, money ! » comme dans le film Cabaret.

 

A la troisième attaque cérébrale de son mari, Pascale craque. Dépression nerveuse. Béquilles chimiques. Gélules pour oublier. Gélules pour dormir. L'heure de la curée approche. Car, maintenant que la mort rôde, Pascale est un danger pour la succession.

 

« Mes beaux enfants en ont profité pour changer leur père de service hospitalier et le convaincre de se séparer de moi. Ils ont même dépêché un huissier dans l'appartement conjugal, afin qu'il dresse un inventaire des meubles et des tableaux. Et, pire que tout, ils ont décidé de faire euthanasier le chat, notre chat ».

 

Enfermée chaque seconde un peu plus dans la solitude et le désarroi, Pascale reste cependant une énigme. Son univers est trop feutré pour qu'il n'y est pas, entre les mots, d'autres mots étouffés. Une sorte d'appel inquiet ? Une usure ? Un vertige ? Des mensonges ? Nous sommes dans l'univers du « Who’s Who » et des sordides tripatouillages dès qu'il s'agit d'argent.

 

Ou bien : cherche-t-elle simplement à se souvenir d'un endroit, d'un temps, où elle vivait différemment - toi et moi pour la vie, sans pourquoi ni comment ?

 

« On ne sait jamais les raisons ni l'enveloppe intérieure de l'âme », soupirait déjà Cocteau.

 

3

 

Il pleuvait à verse sur le boulevard de ceinture et la pluie, en tombant, semblait inlassablement répéter : la souffrance est sans fin. Sans fin. Sans fin ... Une douleur à devenir fou. Et une seule issue : sortir. A bord d'une voiture. A rouler jusqu'à l'aube. Jusqu'à l'extrême fatigue. Jusqu'au total oubli de soi.

 

Il peuvait à verse sur la ville et un couple de photographes indépendants était en panne sur le boulevard de ceinture. Garés sur le bas côté, Françoise et Georges se désespéraient. Ils n'arriveraient jamais à temps pour livrer leurs photos. Leur gagne-pain.

 

Soudain une voiture stoppe. Une « BX » blanche. Un jeune homme descend et s'approche du couple.

 

- Des ennuis ?

- Oui ... nos essuie-glaces ... ils ne fonctionnent plus ! On ne voit rien !

- Attendez ! Mon cousin est un peu mécano. Il va venir vous aider ».

 

Il pleuvait à verse sur le boulevard de ceinture et, à travers l'écran de pluie, un être tout frêle, muni de béquilles, s'avance cahin-caha.

 

« C'est mon cousin ... Il a eu un grave accident du travail, il y a six ans. Maintenant, il est infirme pour la vie ... Il souffre le martyre. Impossible de fermer l'oeil ! Alors, la nuit, seul ou avec moi, il sillonne la ville. Et, quand il aperçoit quelqu'un en difficulté, il lui porte assistance ».

 

Il pleuvait toujours à verse sur le boulevard de ceinture et, penché sur une voiture, un  inconnu, pour réparer des essuie-glaces, effectuait une soudure à froid.

 

« Puis, brusquement, nous avons crié : "ça marche !" Un sourire a illuminé son visage. Un sourire que nous n'oublierons jamais. Un sourire d'ange ... Un ange de la nuit ! »

 

C'est par le cousin que Françoise et Georges ont pu apprendre deux ou trois choses sur leur bienfaiteur. Car il est timide. Modeste. Veut rester anonyme. Refuse le moindre cadeau. Simplement, quand il bricole une voiture, il oublie son mal et se sent heureux.

 

Il n'est plus inutile.

 

Il pleuvait à verse sur le boulevard de ceinture, quand Françoise et Georges comprirent que c'est au fond des yeux que les arcs-en-ciel prennent naissance.

 

4

 

Elle était le vent. Il était « Dust », la poussière. Elle était sa vie, « son bébé puce chérie ». Il était son ennui. Elle l'avait quitté. Il l'aimait encore. « Je l'aime bien. Non ! Je l'aime ».

 

Au bord du zinc, entre deux eaux, entre deux verres, le regard vide, déjà mort, il parlait d'elle ou murmurait son nom, en tirant sur sa cigarette. C'est fou ce que ça peut être triste un bar, quand on est seul avec soi-même, la plus mauvaise des compagnies !

 

Ces derniers temps, il ne parlait pas, il ne parlait plus. Il émettait de simples bruits, des « hum ! hum ! » désabusés. Ses paupières semblaient trop lourdes pour lui permettre d'ouvrir les yeux. Il était « Dust », la poussière, et il savait qu'elle serait toujours le vent.

 

Il avait la quarantaine et des allures d'enfant perdu. Avec son feutre « années folles » et son mégot au coin des lèvres, il aurait pu être Boris Vian, lui, l'ancien situationniste. Mais il était « Dust », la poussière, et ce n'était pas la première fois qu'elle le quittait. « Elle est partie sans rien dire. Avec les enfants ».

 

Une image le hantait depuis son départ : celle de son voisin qui s'était pendu et dont il avait découvert le cadavre au bout d'une corde. « Quelle horreur ! Quel courage ! Quelle folie ! », disait-il. Puis il hochait la tête et fermait les yeux. En faisant la moue. Ou en tiraillant sa moustache. « Des pendus, du ciel entendus, appellent des pendus encore ».

 

5

 

Vêtu d'un complet gris-perle et les chaussures bien cirées, un homme boit un demi, accoudé au zinc d'un bar du centre-ville. A ses pieds : un attaché-case.

 

Un verre, deux verres, trois verres : l'après-midi s'effiloche lentement et l'homme a, de plus en plus, envie de parler. Ses épaules légèrement voûtées et son regard un peu humide trahissent, maintenant, une réelle lassitude, une secrète fêlure. Non loin de lui, près du comptoir, quelques habitués parlent de tout et de rien, quand l'un deux cite Gainsbarre la provoc, l'auteur du sulfureux : « Otto est une tatateutonne/Pleine de tics et de totos ... ».

 

L'homme éclate de rire. Les calembours en cascade de Gainsbourg, il connaît, des rimes en « ex » pas très chastes à celles vraiment osées qui se terminent en « it ». La discussion devient générale et tout le monde met sa tournée.

 

Il sait très bien que son épouse ne supportera pas sa déchéance. « Un homme sans travail est un mari sans qualité ». Une situation qu'il a déjà vévue voici quelques années, lorsqu'il a été licencié pour raisons économiques. Avec, en guise de huis clos, l'enfer des petites phrases assassines.

 

Voilà pourquoi il n'a encore rien dit. Pourquoi il se comporte comme s'il avait toujours son emploi. Pourquoi il espère une main tendue, un geste d'amitié. Avant de rentrer chez lui. Comme s'il rentrait du travail.

 

6

 

Loin, très loin de Mirelingue, dans le vertige du crépuscule, quand les îles basculent à l'horizon, surgit parfois la Dame Blanche dont le vent du large apporte, sur le rivage, les douces mélopées. Les hommes battent alors les tambours, tandis qu'une femme annonce la nouvelle : quelqu'un va mourir, la Dame Blanche est arrivée.

 

Pour le veiller.

 

Né dans le vent et les embruns, l'homme qui se meurt a du sang de matelot. Son père et les pères de ses pères, à tour de rôle, ont « briqué » tous les océans du monde. Et c'est ainsi qu'il a entendu parler de la Dame Blanche. Il y croit un peu, beaucoup, tant sa femme et lui, tant sa famille, victimes d'un mauvais sort jeté par un sorcier, sont dans la mort.

 

Tous ont perdu un de leurs enfants et lui en a perdu deux : l'un a été écrasé par un camion, à quatorze ans ; l'autre a péri dans un accident de moto, à vingt ans.

 

A l'aube, les tambours se sont tus, la Dame Blanche s'en est allée. Une étoile filante, ces vaisseaux d'âmes en peine, est venue le chercher.

 

7

 

« Wou-ouh-ouh ... poum ! ». Jean-Michel vient de faire tourner Mohammed et de le projeter dans les airs. Pour s'aider mutuellement dans les mouvements de saisie et de chute, ils émettent des sons.

 

« Où es-tu ? », demande Mohammed après s'être relevé. « Je suis là », répond Jean-Michel.

 

Et, à nouveau, « Wou-ouh-ouh ... poum ! ».

 

Jean-Michel, le grand barbu acupuncteur et ostéopathe, Mohammed, le petit costaud, standardiste dans une compagnie d'assurance, sont dans la fleur de l'âge et non-voyants. Depuis deux ans, tous les mardis, ils suivent des cours d'aïkido avec les « valides ». Jean-Michel a perdu la vue dans une bagarre de rue, à quatorze ans. Mohammed est aveugle de naissance.

 

« Wou-ouh-ouh ... poum ! ». Jean-Michel vient de faire tourner Mohammed et de le projeter dans les airs.

 

Sur le tatami, ils sont comme ces héros de la tragédie antique : ils ont su se moquer du destin et des dieux.

 

8

 

La trentaine à peine entamée, Olivier, un Ardéchois venu à Lyon pour effectuer ses études et s'y installer, sait de quoi il parle lorsqu'il affirme que certaines épouses sont rudes en affaires et carnassières.

 

« A l'époque, je bossais dans un studio d'enregistrement d'oeuvres musicales comme free-lance. C'était le style Biribi, marche ou crève ! Ma femme, issue de la bourgeoisie lyonnaise enrichie dans le commerce, supportait mal le parcours en dents de scie de mon compte en banque et de ma carrière. Pour elle et sa famille, un mari c'était d'abord la sécurité financière ... »

 

Au moment des faits, Lyon avait été sacrée « capitale du rock ». Un titre totalement dérisoire, inventé à des fins mercantiles et médiatiques, et qui (bien sür !) ne correspondait pas à la réalité.

 

Malheureusement, bon nombre de groupes et de directeurs artistiques, pris dans l'engrenage, avaient attrapé la « grosse tête ». C'était à qui s'imaginait producteur, à qui se voyait déjà sous les feux de la rampe. Tout le monde rêvait, s'endettait, spéculait, avec en point de mire ce contrat mirifique qu'aurait signé telle multinationale du disque. Olivier, comme les autres, attendait la gloire. Il vit arriver les huissiers !

 

Le studio dut fermer ses portes et Olivier se retrouva sans le sou et sans travail. « J'étais brusquement devenu, pour ma femme et ma belle famille, un minable, un parasite. C'est alors que ma tendre moitié décida d'ouvrir un cahier pour noter ce que je lui coûtais ...

 

Le petit déjeuner était gratuit. Le déjeuner et le dîner m'étaient comptabilisés sur la base de 12 F par repas. Le tarif ne variait pas, même s'il y avait des invités. Eux mangeaient à l'oeil, moi je payais ! ... Pour l'eau chaude de la salle de bains et l'utilisation de la machine à laver le linge, le forfait était de 100 F par mois ».

 

Afin de régler sa "dette" - comme si les époux ne se devaient pas mutuelle assistance -, Olivier empruntait à ses parents, à ses amis, ou mettait au mont-de-piété ses affaires personnelles. Jusqu'au jour où il partit.

 

Définitivement.

 

Il y a de cela près de trente ans. Du temps où Lyon était capitale du rock et où l'on parlait encore en francs.

 

9

 

Parfois, il pleuvait, pleuvait, pleuvait, et la pluie, qui tombait sans arrêt, interrompait l'activité des hommes, étendait sur les récifs un voile épais, bouchait l'horizon, transformait les venelles de terre battue en torrent de boue, interdisait aux patrons de pirogue la moindre sortie en mer.

 

Cela durait des jours et des jours, puis l'air retrouvait son immobile moiteur, le ciel prenait des teintes saumonées et les îles dansaient sur l'océan vaporeux. Alors, au milieu des appels et des rires, du grincement des charrettes, des aboiements des chiens, du braiment des bourriquets, retentissaient à nouveau le choc des machettes sur les noix de coco et le chant des lavandières dont les complaintes toujours recommencées s'effilochaient à la manière « créole », comme on étouffe un sanglot.

 

Mais c'est fini, fini ! D'ailleurs, Céline, l'écrivain maudit, l'a écrit: « Ils seront bien traqués aussi, les rêves, un jour ou l'autre ».

 

Marie a tout perdu !

 

Car elle est née et a passé son enfance dans ces îles lointaines, cet archipel des Chagos situé au coeur de l'océan Indien, au sud des Maldives. Jusqu'au jour où elle en a été expulsée et fut rapatriée sur l'île Maurice, parce que les Chagos – et surtout l'atoll de Diégo Garcia – allaient devenir la chasse gardée du Pentagone.

 

A cause de ce « fait du prince », durant des années, Marie et les siens vont connaître l'enfer de Roche-Bois, le bidonville de Port-Louis. Elle y serait encore si des rabatteurs peu scrupuleux ne lui avaient proposé un mari français, au fin fond de l'Auvergne.

 

A l'époque, ce genre de « business », version contemporaine de la traite des nègres, était florissant. Il passait par la Belgique, véritable plaque tournante, et se terminait dans les coins les plus reculés de l'hexagone. Les épouses ainsi vendues étaient, la plupart du temps, des esclaves légales.

 

Heureusement que le curé du village s'est inquiété du sort de Marie, lui a appris à lire et à écrire, l'a aidée à divorcer (eh oui) et a fini par lui trouver un emploi sur Lyon. Ce qui fait que Marie serait presque heureuse dans son extrême vieillesse, si elle parvenait à oublier « ses » îles, dont le souvenir lui « tracasse la tête ».

 

« Aster ki nou a fer ? » - « Que faire maintenant ? », murmure-t-elle, sinon conter son histoire, échouée à l'ombre de ses rêves.

 

10

 

Pas facile de supporter la mort en face. Mais plus difficile est d'accepter sa totale déchéance. De réduire le cours de ses pensées à l'instant présent. D'évacuer le futur. D'oublier le passé.

 

Emeline s'est défenestrée.

 

Ultimes traces mémorielles d'une Emeline à jamais disparue, les photos sur papier glacé révèlent sa beauté troublante, étoilée de paillettes, et donnent l'envoûtante impression qu'elle est là, bien réelle, bien charnelle. Et qu'elle nous sourie, qu'elle va nous parler.

 

Il y a un an qu'elle est morte, quasiment jour pour jour, et sa meilleure amie n'a pas oublié le long calvaire d'Emeline, atteinte par cette terrible maladie qu'est la sclérose en plaques.

 

« Lorsqu'elle a su qu'elle était condamnée, elle a tout quitté, le monde du spectacle, les grands cabarets, la capitale, elle avait même été top-model, pour revenir à Lyon, sa ville natale, et s'occuper de sa petite fille ... Très vite, son ami l'a plaquée, et elle s'est retrouvée toute seule pour vivre avec sa déchéance ».

 

Tous les matins, dans le quartier, l'on pouvait l'apercevoir conduisant son enfant à l'école. Elle n'avait même pas trente ans, et, déjà, son corps était rongé par le mal. L'un de ses bras pendait, inerte, et l'une de ses jambes était raide.

 

« J'habitais non loin de chez elle et il m'arrivait de la croiser dans la rue. Sa souffrance était presque palpable. Bien sûr, elle était encore très belle, sculpturale, altière, mais il y avait dans son visage, dans ses yeux, une telle détresse que j'osais à peine la regarder en face ».

 

Tantôt Emeline connaissait des instants de répit ; tantôt elle subissait une nouvelle attaque de la maladie, plus redoutable que la précédente. Lors d'une rechute, elle devint totalement grabataire. Il fallut l'envoyer chez ses parents, installés à Saint-Etienne pour des raisons professionnelles.

 

Quelques mois plus tard, comme cela peut se produire avec la sclérose en plaques, Emeline émerge à nouveau et retrouve partiellement l'usage de ses membres. Elle peut marcher dans sa chambre, en s'accrochant aux meubles. Un pas. Deux pas. Trois pas. Sa décision est prise. La fenêtre est ouverte. Un signe du destin.

 

Le saut de l'ange. 

 

Un an après, sa meilleure amie a voulu témoigner, parce qu'elle est toujours hantée par la mort d'Emeline. Une si belle femme qui faisait tourner toutes les têtes dans les plus grands cabarets.

 

11

 

C'est vrai que Damien est un drôle de paroissien ! Les coups tordus, il connaît. Il en a commis plus d'un, ce qui lui vaut d'être encore sous les verrous. Selon sa mère, il aurait même aggravé sa peine en parvenant à se faire la belle. Mais voilà, il a été repris et il paye, le prix fort, ses rêves d'évadé.

 

Damien est père d'une fille âgée de dix-huit ans et demi : Amandine. Depuis son divorce – consécutif à ses premiers exploits dans la rubrique des « faits divers » - il ne l'a jamais revue. Et elle lui manque, vraiment ! Au point de vouloir lui écrire et lui dire : Amandine, ton père a besoin de toi, il te cherche, il attend un geste, un petit signe, une lettre. Il sait que tu sais qu'il a mal tourné, qu'il est au « trou » à cause du passé. Pourtant, il aimerait que tu lui pardonnes. « Si tu es en colère contre moi, je suis capable de comprendre ».

 

Damien, le détenu, a toute sa famille dans la région. Ses parents, ses soeurs, Amandine bien sûr ! Cette grande fille que les coups durs de la vie ont éloigné de lui. « Je suis incarcéré et je ne voudrais pas qu'elle s'imagine que je l'ai oubliée. Elle a grandi sans moi, elle a peut-être un autre père, mais je ne baisserai pas les bras. Je continuerai à la rechercher, car son silence, son absence, me font trop souffrir ».

 

Derrière les barreaux, Damien a le temps de ressasser son existence, jusqu'à l'écoeurement. Et sa nuit intérieure serait totale, s'il ne lui restait pas le vague espoir d'être enfin entendu par sa fille. Un espoir partagé par la mère de Damien, une mère durement éprouvée. Non seulement son fils est en « taule », mais elle a de graves problèmes de santé. Quant à sa petite-fille, Amandine, elle non plus ne l'a pas embrassée depuis des années.

 

Pourquoi Amandine s'est-elle coupée d'une partie de ses racines familiales ? Parce qu'elle a peur ? Parce qu'elle a honte ? Là est son mystère et peut-être sa souffrance. Sans la brusquer, son père et sa grand-mère voudraient qu'elle sache qu'elle est tout pour eux et qu'ils sont malheureux.

 

Te souviens-tu, Amandine, tu avais six ans à peine et tu avais longuement joué avec un monsieur ? Eh bien, vois-tu Amandine, ce monsieur, c'était ton papa.

 

12

 

Par-delà les strass et les paillettes, les "je t'aime" et les "pouêt-pouêt", l'univers de la galette, du sillon et de la pub audiovisuelle ressemble à une sorte de marigot, dans lequel pataugent requins et piranhas.

 

Au gré des contrats signés au coup par coup, arrachés au "finish" en cassant les tarifs, quelques margoulins se disent producteurs - « c'est bon Coco ! ». Parfois, leur business dure plusieurs lustres ; parfois, au bout de six mois, ils sont déjà aux abois. Mais, dans tous les cas de figure, ceux qui trinquent sont les petits, les obscurs, les sans-grade, ceux qui « courent le cacheton » : arrangeurs, musiciens, concepteurs-rédacteurs, comédiens.

 

L'une de ces boîtes à la raison sociale bâtarde – mi-société de production, mi-agence de pub, mi-agence artistique -, n'utilisant que des "free-lance" payés au cachet ou en honoraire, vient de déposer son bilan après avoir fait bosser plein de gens sur un film vidéo vantant les mérites de la pêche au gros.

 

Certainement né sous une mauvaise étoile, Antoine – qui avait conçu tous les textes d'accompagnement lus par un comédien – est le dindon de la farce. Il devait être réglé "cash" à la fin de la séance d'enregistrement en studio. Mais, comme par hasard, ce jour-là, le gérant n'était pas là. Il avait envoyé sa femme pour assister à la prise de son de la voix "off" et, éventuellement, demander à Antoine quelques petites modifications  : changer un mot, trouver une autre expression, etc. Car il importe que "la mayonnaise prenne" et, pour cela, il faut un subtil dosage entre le fond musical, les images qui défilent et l'intonation du comédien revisitant le texte.

 

Le produit fini, la vidéo s'est bien vendue et Antoine n'a jamais rien perçu. Au début, il a relancé tant et plus la boîte de production mais, à chaque fois, « les gus m'ont répondu : désolés, Coco, pour nous aussi c'est la galère ... Alors, te bile pas, on pense à toi ! ».

 

Aujourd'hui, tout le monde est "planté" – Antoine, les musicos, le comédien -, car ils ont fait faillite. Sans véritables contrats, les "cachetonneurs" passent après les salariés, l'Urssaf, les impôts, les fournisseurs. Et, en attendant, la cassette audiovisuelle part comme des petits pains ... La martingale idéale pour les producteurs ripoux et leurs commanditaires.

 

C'était du temps où les ringards du showbiz s'appelaient "Cocos" et où il y avait des microsillons. Mais, à l'heure du CD et d'Internet, certains intermittents du spectacle connaissent encore ce genre de galères ou sont victimes des mêmes mic-mac. Rien ne change, quand tout change.

 

13

 

Ulysse, lassé d'un long voyage, rêvait de retrouver son village natal pour vivre, parmi les siens, le reste de son âge. Plein d'usage et raison, il savait – pourtant – qu'il est difficile d'être bien chez soi, si l'on n'accepte pas de se soumettre, d'entrée de jeu, aux règles non écrites du consensus ambiant.

 

Un rien et tout peut chavirer, comme dans le film « La peau du serpent » interprété par Brando, le « beau gosse ». Et ce n'est pas Gérard – ou sa femme Anne-Marie – qui dira le contraire ! La « douce France » de Trénet, la « terre des pères » de Barrès, peut se transformer en huis clos au bout du chemin.

 

Cela se passe dans la Dombe profonde, immobile et secrète, humide et voilée. Un samedi soir, à 20 heures, après une journée à la campagne. Les heures s'écoulent lentement dans ce petit village alangui au bord d'une rivière.

 

Brusquement, une voiture surgit d'un chemin rural, ne respecte pas le stop, et coupe la route départementale. C'est le choc ! Gérard n'a rien pu faire. Les véhicules sont en piteux état, mais il n'y a pas de blessés. Seul Jean-Philippe, le jeune garçon du couple, saigne un peu du nez.

 

Prudente, Anne-Marie préfère cependant aller chercher du secours. Elle se présente devant la maison la plus proche et demande si elle peut téléphoner. L'occupant, peu aimable, lui répond : « Madame, débrouillez-vous ! Il y a une cabine sur la place ». Anne-Marie s'éloigne et trouve, enfin, de bons samaritains qui appellent aussitôt les gendarmes.

 

De retour sur les lieux de l'accident, elle revoit l'homme de la première maison, entouré maintenant de quelques villageois. L'individu est en train d'apostropher Gérard : « Vous n'allez tout de même pas faire une histoire pour un simple accident ! Qui n'a pas, dans son existence, grillé un stop ou brûlé un feu ? ».

 

Les gendarmes arrivent heureusement avant que la discussion ne s'envenime vraiment. Ils font souffler les deux conducteurs dans le ballon et constatent que celui qui ne s'est pas arrêté au stop, a plus d'un gramme d'alcool dans le sang. C'est un enfant du pays ou presque, puisqu'il vit maritalement avec une fille du village dont il a deux enfants. Quant à l'homme qui a refusé de rendre service à Anne-Marie et qui, surtout, a tenté d'imposer sa propre conception de la loi et de l'intérêt général, il est ... officier de police judiciaire en sa qualité de maire.

 

14

 

Quand on a le coeur sur les lèvres et les lèvres au bord des larmes ; quand, dès le matin, la vie semble un long calvaire ; quand la souffrance intérieure est telle qu'une seule issue demeure : dormir, dormir, jusqu'à la fin du monde, alors il arrive que la feuille blanche soit la meilleure des confidentes et que jeter, sur du papier d'écolier, des mots sanglots ou des bouts de phrases nerveuses, chaotiques, désespérées, soit l'unique voie possible.

 

Nicole, dont la douleur est souvent « inhumaine » – elle l'envahit complètement, l'enferme dans ses tourments, la ronge comme un cancer, le pire, celui de l'âme – a justement besoin de remplir des pages et des pages, de son écriture « pattes de mouche », pour tenter de retrouver le calme, un peu d'harmonie.

 

« Je trouve très sympathique que les gens qui ont besoin de dire, de crier tout haut des choses de leur vie, aient une petite place bien à eux ... ».

 

Ce petit mot de Nicole, suivi d'une longue, très longue lettre, ressemble – à s'y méprendre – à un ultime appel à l'aide. C'est vrai que certains spécialistes de l'âme manquent, parfois, d'humanité.

 

« Avec ce qui me reste de mots appris à l'école primaire, je me permets de crier ma révolte contre cette « psy », qui m'avait demandé puis a détruit, lorsque je n'ai plus voulu la voir, mes écrits, ces pensées notées de 18 à 44 ans, mes émotions, mes larmes, mes angoisses, mon anéantissement ... ».

 

Pourquoi cette psychanalyste a-t-elle agi ainsi ? Le pouvoir que l'on a sur les autres ne donne pas tous les droits. Surtout si l'on sait que, pour celles et ceux qui vivent dans une prison intérieure, s'exprimer à travers l'écriture ou la peinture est un acte essentiel, vital.

 

« Ne m'avait-elle pas ouvert sa porte ? ».

 

Bien sûr, quand on souffre, tout nous est dû. Bien sûr, quand on pleure, le monde entier nous en veut. Mais si certains « psy » ne savent pas cela, ils n'ont qu'à changer de job. Ce n'est pas aux malades à assumer les manques et les défaillances coupables de gens pas assez solides pour exercer une telle profession. Et qui oublient cette mise en garde de Montaigne : science sans conscience n'est que ruine de l'âme.

 

« Et maintenant, je vais au gré du vent, loin de moi ».

 

15

 

Salauds de pauvres ! disait Coluche. Salauds de vieux ! pourrait-on ajouter. Même s'ils sont de plus en plus nombreux. Ou peut-être parce qu'ils sont de plus en plus nombreux. Comme les pauvres d'ailleurs. Et les chômeurs.

 

L'histoire de Lucienne, pour pitoyable qu'elle soit, n'est donc pas une exception. Elle est même très banale. Trop banale.

 

« Je suis veuve et je vis au milieu de l'indifférence totale des voisins. Pas un seul, jamais, ne m'a tendu la main ». Alors, pour rompre sa solitude, Lucienne a trouvé à la SPA un fidèle compagnon, un petit chien plein d'affection pour elle. Malheureusement, jouxtant sa maison, se trouve une résidence habitée par de jeunes couples avec des enfants. La solitude de Lucienne va progressivement se transformer en calvaire.

 

« Je suis la vieille ! Je suis la folle ! ».

 

Les gosses se moquent d'elle, s'amusent à jeter des cailloux dans son jardin, excite son chien en le menaçant avec un bâton. Elle a voulu se plaindre auprès des parents et « l'un des pères m'a rétorqué : vous n'êtes qu'une folle ! ».

 

Lucienne a donc été obligée de porter plainte auprès de la police. Apprenant la nouvelle, les parents se sont montrés encore plus hostiles et ont laissé leurs enfants continuer à lui faire des misères. « Ils ont détérioré ma clôture et s'amusent à jeter des pétards, ce qui affole complètement mon petit chien ».

 

Vivant désormais dans la crainte, se sentant totalement abandonnée, Lucienne est en train de craquer nerveusement. « Je ne sais comment tout cela finira, mais il faudra bien que cela finisse ... Cette malveillance, je la subis depuis trois ans. Chaque jour est une nouvelle angoisse, car je me demande toujours ce qu'ils vont inventer pour me nuire davantage ».

 

Bien sûr, il est possible de se demander si, dans sa détresse et sa solitude, Lucienne n'a pas tendance à exagérer les méfaits des gosses. Mais il est également possible de s'étonner de l'attitude des parents. Ont-ils le droit d'insulter une personne âgée sans défense ? Est-il normal qu'ils laissent leurs enfants s'amuser au détriment d'une vieille dame ? La vie, contrairement au titre d'un film, est rarement un long fleuve tranquille.

 

Pour avoir la paix, il vaut mieux être costaud des épaules.