UN BANC TOUT MOCHE ... [ANDÉOL]

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

Il s'agit d'un récit, celui d'Andéol, qui a jadis tenu une boîte de nuit et que je connais depuis de longues années. Nous nous sommes rencontrés à la Légion, dans un poste de la Légion, caserne Sergent Blandan. Il y a de cela longtemps, très longtemps. Ensemble, nous avons couru le monde, un peu, passionnément ... l'Afrique, l'océan Indien ... et nous avons fini « vieux cons », à la fac, dans cet univers de jeunes ou vieilles chochottes où souffle tout ce que vous voudrez, les rancoeurs, les aigreurs, les jalousies, les ragots ... tout sauf l'esprit. Le monde des clercs a ceci de particulier qu'il est une sorte de bulle dans laquelle l'on pratique l'onanisme cérébral et le copinage, et dans lequel l'universel est toujours un nombril particulier. Mais il faut bien vivre, dit-on. Disons plutôt que nous avons très mal vieilli, Andéol et moi.

 

J'ai commencé à mettre en ligne ses réflexions sur le RMI - LES MOTS DES MAUX - mais, entre temps, il a écrit un court récit, et je lui ai proposé de le publier ici. Bien sûr, cela n'a rien à voir avec la culture générale ... diront les aigris, mais, pour moi, la culture gé finirait par être sombrement ennuyeuse si elle n'ouvrait sur les chemins de traverse, y compris ceux qui ne sont fréquentés que par les poètes, les écrivains, les peintres, les photographes et les musiciens.

 

J'espère bien ouvrir ce blog à toutes les formes d'expression, parce que je crois vraiment que la culture gé relève de la vie dans tous les sens du terme, qu'elle se nourrit de la vie, qu'elle est la vie. Bien sûr, il faut savoir questionner le sujet, mais, pour bien le questionner, il faut savoir oser : oser sortir des sentiers balisés, oser puiser dans l'existence des autres des pistes de recherche, oser s'aventurer dans d'autres textes que les cours des profs et les manuels scolaires.
 

ALF

 

 



Un banc tout moche sur la côte

 

« Le temps ne se heurte plus aux choses.
Eclair, il les transperce comme un naufrage »

Bruno Gay-Lussac, L'heure.

 



A Khoâh-Khoâh, ma « soeur bossoir »
 

 

ET POUR TOI

אישה

 

ma demeure, ma Terre Promise, mon « sans pourquoi »

 





PROLOGUE


 

« La vie est une belle enfoirée »
A-t-il entendu dans un film.
Oui ! La vie est une belle enfoirée !



Il a 40 ans et il est seul.

D'accord ! Il a toujours été un homme seul. Mais cette fois – depuis qu'il l'a quittée juste avant son anniversaire, depuis qu'il l'a quittée sans lui dire « adieu » -, sa solitude est infernale tant elle est totale.

A qui parler ?
A qui, même, téléphoner ?
Il a beau chercher. Il n'a pas d'amis. Même un dimanche après-midi.

 


Il l'a quittée parce qu'il n'avait plus d'avenir. Plus de métier. Plus de position sociale en somme. Il l'a quittée pour travailler sur la Côte. Dans un cercle échangiste, - une « boutique-le-cul » comme diraient, dans leur parler créole, les Noirs des îles. Ceux de l'Archipel des Chagos. Marie Pirogue. Baba Coquille. Et peut-être aussi la Dame Blanche de Salomon. Sa Dame Blanche. Elle justement !

Aimée. Son Aimée.

 





PREMIÈRE PARTIE
 

De vague en vague sur l'onde amère




30 JUIN

 

Larmes et cendres.
Les rêves, aussi, sont naufrage.

Et, quinze ans plus tard, l'on s'approche, s'éloigne, au gré des urgences physiques, des envies de jouir. L'on se dénude, se mêle, s'abandonne, pour un orgasme encore frénétique, toujours désiré, avant de repartir dans son monde, de s'enfermer dans sa solitude, de se perdre dans son mutisme.

Les corps fatigués. Rassasiés.
Le regard vide. Déjà ailleurs. Presque hostile. Plein de rancoeur.

 


Puis, stade ultime de la détresse intime, nous faisons chambre à part. Ou nous nous endormons dans le même lit, en nous tournant le dos. Sans nous adresser le moindre mot.

 


L'existence devient alors si moche que nous avons envie de tout arrêter. De tout laisser tomber. Estimant que ça ne vaut plus le coup d'essayer de lutter.

 


Quelle tristesse
De ne plus aimer
De ne plus s'aimer
De ne plus être aimé !

De s'entendre dire, quinze ans après
« Tu n'es rien.
PLUS RIEN ! »

 


Pourtant !

Pourtant Olivier voudrait lui parler encore. Il voudrait qu'Aimée soit là. Près de lui. Sur le banc.

- SON BANC

Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche.

Il voudrait lui murmurer des « je t'aime »
Il voudrait ...

« Oh Aimée ! Faudrait pouvoir écrire notre vie au brouillon, avant de la recommencer au propre. Mais serions-nous plus sages ? »

 


Désemparé, Olivier regarde son cahier à spirales, son cahier d'écolier sur lequel il écrit des bouts de phrase, des mots sanglots – immobile rumeur – pour espérer, espérer encore, et rester tout près d'elle, blotti dans leur mémoire, entre les lignes, entre les maux. Puis il se lève, quitte le banc, SON BANC – son ami, son confident depuis qu'il est perdu, ici, sur la Côte et dans boutique-le-cul -, et s'en va vers le petit port de pêche, avant de pousser la porte de la chapelle.

 


L'odeur de cire et d'encens, les ex-votos des familles de marins, le silence voilé des âmes en peine, courbées par le malheur ou la prière, paradoxalement le libèrent de ses journées sans promesses où la souffrance brouille l'instant, de ses nuits sans sommeil où les orgies sexuelles, les chassés-croisés entre couples, remplacent les rêves et la séduction, - celle des illusions.

Olivier hésite, cherche un endroit loin des regards, et se remet à discuter avec Aimée.

 


« C'est vrai qu'à vingt-ans nous avons le temps pour nous, - et nos premiers émois se jouent des marguerites : je t'aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Même le pas du tout n'est pas catégorique ! Car, de pas de danse en salut à la ronde, nous nous amusons de l'existence en nous moquant de son alphabet. »

 


Eh puis, sans trop savoir pourquoi ni comment, nous découvrons brusquement que nos illusions de gosse roulent, tanguent, sombrent et disparaissent comme le « Voltigeur Hollandais ».

Et nous nous retrouvons seuls.
Nus. Etonnés.
Entre nulle part et ailleurs.
Cherchant avec avidité une oreille attentive. Une main tendue. Un geste d'amitié.

Contorsion des mots. La vie se transforme en guerre civile. Les songes en mensonges. Et nous nous inventons des masques pour cacher notre mal d'être.

Il nous faut bouger. Parler à haute voix. Parler et parler encore. Dire n'importe quoi. Pour remonter à la surface. Eviter l'enlisement. Danse macabre d'une vie sans chimère ni fiancée d'Orient. D'une vie qui a, soudain, trop vieilli. Où il n'y a plus d'arcs-en-ciel.

Désormais, il nous faut savoir désespérer jusqu'au bout. Et souffrir comme on saigne.

 



4 JUILLET

 

 

Sous les coups de langues, des dizaines de langues, Olivier voit ce corps ample et généreux, aux formes pleines et arrondies, aux seins lourds et voluptueux, aux tétons fermes, rouge-écarlate, au mont de Vénus à peine marqué par un triangle de poils blonds, Olivier voit ce corps totalement offert se raidir puis se détendre, se retenir puis s'ouvrir.

Il tremble. Ondule. Se cambre.
Et gémit.
D'abord doucement.
Un murmure imperceptible.
Ensuite plus distinctement.
Une sorte de râle. Sourd. Profond.
Qui le crispe, lui fait saillir les tétons, lui creuse le ventre, lui bascule les reins dans une invite brutale, pour s'offrir. S'offrir davantage à ces langues qui le possèdent.
Ces langues qui vont et viennent. L'effleurent. L'affolent.
Olivier voit ce corps aux yeux bandés dire encore oui.
Encore plus.
Il voit ce corps devenir l'esclave de ces sexes mâles, gorgés de sang, gorgés d'envie, qui forcent ses sanctuaires. Il voit ce corps qui les désire, les cherche, les attend. Ce corps qui vibre. Qui s'écrie plus fort. Encore plus fort. Plus vite. Encore plus vite. Je suis à vous. Vous êtes à moi. Ce corps qui s'arc-boute. Qui hurle sans retenue. Et il voit le mari.

Seul. Cassé. Voûté.
A la dérive.

Le mari qui regarde.
Inutile.

Le mari qui fait semblant de ne pas pleurer.

 



7 JUILLET

 

Assis sur le banc – son banc
Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche

Olivier contemple la mer encore voilée de brume. Il vient juste de terminer son service dans boutique-le-cul. Une nuit particulièrement agitée où il a dû, à maintes reprises, jouer le taxi-boy. Car, dans un cercle échangiste, le barman n'est pas uniquement celui qui sert le champagne. Il est un peu l'homme-orchestre. Le meneur de revue. Pour des « folies bergères » vraiment particulières. Avec cette règle essentielle : la discrétion, - le grand silence du monde de la nuit !

 

Olivier secoue la tête. Soupire. Cherche dans la poche de son blouson une cigarette et l'allume.

A cette heure matinale, l'horizon vaporeux s'amuse des perspectives. Le ciel, la mer, tout est liquide. Immuable. Impalpable. Même le cri des mouettes et les premiers appels des pêcheurs armant leur barque augmentent cet instant fugitif où tout paraït possible. Eternel.

Jeux d'ombres et de lumière, de lignes et de courbes, la vie prend des allures somnambules. Hier. Aujourd'hui. Demain. Rien n'est essentiel. Car le temps virevolte comme la brise marine. Comme un chuchotement proche des caresses.

Ou d'un aveu.

 


Saisi par la magie de l'instant, Olivier ferme les yeux et vagabonde. Aimée est là. Assise près de lui. Sur le banc. Son banc. Leur banc ?

Il lui parle.
Doucement.

Il lui parle de leurs étreintes folles. De leurs promenades, main dans la main, en Corse ou dans la Dombes. De ce petit restaurant de Sète où ils ont été si heureux. De ce pub de Bandol où ils rêvaient leur vie. Aimée lui murmurait : « Je t'aime ! Embrasse-moi ! »

Il lui parle des « Ziles là-haut ». - Cet Archipel des Chagos découvert par hasard, un soir de bringue au Petit Zinc.

Leur bar secret.

 


« Te souviens-tu Aimée de notre belle aventure ? Inventée au fil du temps. Parmi les grimoires et les livres. Entre deux cartes maritimes. »

« Te souviens-tu Aimée du trois-mâts barque Diégo ? Le dernier voilier ayant cinglé vers ces îles perdues au coeur de l'océan Indien. Où vivaient jadis des Noirs descendants d'esclaves. Appelés là-bas Créoles ou Laboureurs. Aux noms si cocasses : Marie Pirogue, Baba Coquille. »

« Te souviens-tu Aimée de la Dame Blanche de Salomon ? Ma Dame Blanche. Toi ! »

« Toi, aux cheveux d'étoiles argentés. Toi, dont le vent du large apportait, sur le rivage, tes douces mélopées me berçant de je t'aime enflammés. »

 


Ému par tant de souvenirs, Olivier se laisse envahir par les images du passé. Ses images. Le banc n'est plus son banc. Il est une île. Il est sa vie.

 

Avec Aimée il est à présent dans les Chagos. Au milieu des cases. Parmi les Laboureurs. Tous réunis autour d'un feu de palme.

 


Tou'outoup – Tou'coutoup – Toutou'coum
 

 

Le battement des tambours ! Les ravanes !
Le rythme, d'abord lent, s'accélère. Devient de plus en plus présent.

 


TOU'OUTOUP – TOU'COUTOUP – TOUTOU'COUM
 

 

Tandis que s'enfle progressivement dans le registre des aigus avec, entre chaque mot, une sorte d'halètement sensuel et douloureux – comme une étreinte passionnée -, tandis que s'enfle progressivement la voix âpre et sauvage de Marie Pirogue invitant les joueurs à augmenter la cadence.

 


Fer tansyon misyé misyé
Bat' ou tambour la
Fer tansyon misyé misyé
Bat' ou tambour la
Pa la pô ou mama
Ki lor la misyé misyé

 


Prends garde l'ami !
Bats la peau du tambour
Pas celle de belle-maman !

 

 

Et soudain, dans ses veines brûlées de fatigue et de veilles, Olivier sent les vibrations des tambours, - cet enchaînement du corps et de la terre. Du corps et de la ravane. Et il sait que, dans les paumes et les doigts des batteurs, coule le sang de la Vieille Afrique. Le sang de la Patrie Noire. Le sang de la Gran' Ter.

 


TOU'OUTOUP – TOU'COUTOUP – TOUTOU'COUM
 

 

Autour du feu de palme s'agitent, à présent, des corps en transe, des femmes à la peau plus satinée que le noir de leurs prunelles, aux jambes plus fermes que le tronc d'un cocotier, aux seins plus lourds que des katia-katia, plus nus que la nudité elle-même, plus offerts que leur ventre bombé et leurs aisselles moites.

 


TOU'OUTOUP – TOU'COUTOUP – TOUTOU'COUM
 

 

Les hommes s'approchent d'elles, s'éloignent, les encerclent, pour les provoquer, les inciter à l'orgasme, sans jamais les toucher. Les hommes cherchent ces femmes aux lèvres humides et entrouvertes, au regard déjà voilé. Les hommes entendent leurs voix se faire plus pressantes et s'achever en longues plaintes. Pulsions barbares. Vertige des sens. Violents corps à corps.

 


Aiah cahtah mooloo – mooloo cahtah
 

 

Assis sur le banc – son banc
Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche

Olivier a brusquement l'impression que sa vie bascule, elle-aussi, avec ces gorges renversées, et le crépitement des feuilles sèches en train de brûler augmente cette ambiance tellurique, - lui rappelant que la pulsation du monde c'est :

 


L'AMOUR !
 

 

« Notre amour ? »
« Toi et moi pour toujours ! »
« La Gran' Ter nous l'a dit. »

 

Voilà peut-être pourquoi, depuis qu'ils ne sont plus unis, Olivier cherche en vain l'âme-soeur, tracassé comme disent les Créoles, tracassé jour et nuit.

 


Aiah cahtah mooloo – mooloo cahtah
 

 

Olivier pleure à présent. Il pleure en écrivant. Il pleure comme avant. Quand il était enfant.

Car, de grains de rêve en grains de geste, il ne parvient pas à oublier Aimée dans son passé recomposé.

Elle est sa vie.
Au-delà des mots.
De l'éphémère.
Même s'il reste désormais seul.

 




10 JUILLET


 

 

Tension extrême. Presque palpable.

Dans ce huis clos qu'est boutique-le-cul, le temps d'une nuit sans tabous ni limites, d'une nuit exclusivement consacrée au triolisme, loin surtout des rumeurs de la ville et des qu'en-dira-t-on, cet homme, ce mari aime regarder sa femme s'offrir à la convoitise des mâles. De tous les mâles. Ou d'un seul.

 

Jeux-frissons, complexes, ambigus – où l'excitation se mêle parfois à une pointe de souffrance -, il aime la voir mi-soumise mi-fatale, parce qu'ensuite il la prendra sans fin. Encore et toujours excité par le visage de ces hommes, par toutes ces érections. Encore et toujours excité par les mouvements de sa bouche qui les a tant comblés. Encore et toujours excité par ses gémissements saccadés quand elle s'offrait à un autre. A tous les autres.

 

Mais, après la tourmente, après le gang-bang, cet homme, ce mari ne voit jamais son épouse, le regard halluciné, répétant et répétant d'une voix brisée, en regardant Olivier :

« Crois-tu que mon âme puisse être sauvée ? »
« Dis, le crois-tu ? »

 

 



20 JUILLET

 

 

Ces derniers temps, avant qu'Olivier ne se retrouve sur la Côte, perdu ici, dans boutique-le-cul, ses nuits solitaires loin d'Aimée, de son corps, de sa chaleur, ses nuits solitaires étaient sans cesse troublées par le même cauchemar.

 

Des paquets d'eau fuyaient par les rigoles, tourmentaient les bosquets, transformaient les feux de position des voitures en arabesques rouge et miel, tandis que le sol glissant se dérobait sous lui, montait à la verticale, oscillait un instant, puis retombait lourdement au ras des arbres, avant de recommencer son mouvement de bascule en sens inverse.

 

Décidé à regagner un banc, le banc – SON BANC ? -, il rampait en s'aidant de tout son corps. Il n'avait que quelques mètres à parcourir, mais sa vision, face contre terre, exagérait les distances. Brouillait les perspectives.

 

Un coude, puis l'autre
Puis le buste, les genoux
Cinquante centimètres en moins !

Un coude, puis l'autre
Puis le buste, les genoux
Un mètre en moins !

 

Un coude, puis l'autre, puis ses mains loin devant, comme deux grenouilles fuyant par petits bonds.

 

Un coude, puis l'autre, puis les voyelles et les consonnes de ce mot symbolisant tous ses efforts - B.A.N.C. - se mettaient à danser sur l'écran de ses paupières closes, s'enchevêtraient en de savantes combinaisons, retombaient en pleins et déliés, se ramifiaient dans les airs, formaient une voûte céleste.

 


Bbb – Aaa – Nnn – Ccc
 

 

Au fur et à mesure qu'il rampait, les voyelles et les consonnes se tordaient, s'élevaient, bourgeonnaient, se rapprochaient, s'accouplaient en longues lianes au corps de femme assise, debout, accroupie, cambrée, désarticulée, lui rappelant Aimée. Son Aimée.

 

Le banc, ce banc, - son banc ?
Était maintenant là
Tout proche
A porté de la main.

 

Une dernière reptation, une ultime contraction, et il se réveillait.
Il se réveillait au moment où il posait sa tête sur le banc.
Uniquement sa tête.

 

Étonné, vaguement inquiet, il éprouvait soudain l'envie de sentir une présence affectueuse à ses côtés. Mais la femme qu'il aimait, n'était pas allongée près de lui, et il comprenait que DÉSORMAIS SON CORPS SERAIT ORPHELIN.

Et qu'un jour peut-être
Un jour sûrement
- Signes pémonitoires -
Il s'en irait au gré du vent
Pour se retrouver seul
Abandonné
Oublié
Sur un banc
Ce banc
SON BANC ?

 

Un banc tout moche
Sur la Côte.

 

 






DEUXIÈME PARTIE

 

 

Comme un cadavre jeté aux mers

 

 




15 SEPTEMBRE
 

 

...

Clic !

...

Un bruit sourd. Métallique. Puis : rien – plus rien ! Que le silence. Comme une sentence. Que le silence qui décroche le coeur. Tétanise. Que le silence qui fait hurler dans la tête et transforme le corps en brouillard de larmes.

...

Clic !

...

Olivier n'aurait jamais dû téléphoner à Aimée. Et, pourtant, il le voulait.
Plusieurs fois il l'a appelée. En vain ... chaque fois ! « C'est le Destin ! C'est mieux ainsi ! », se disait-il fataliste. Et pour se rassurer aussi.

 

Maintes fois il a hésité. Se répétant à haute voix : « J'ai peur de ses réactions ». Avant de se demander, dans le secret de son coeur, si Aimée, son Aimée, pensait encore à lui ... De temps en temps.

 

Eh puis il a osé. Une nouvelle fois !
Il a osé recomposer le numéro d'Aimée.
Il ne sait pas pourquoi. Peut-être parce qu'il n'en pouvait plus de ne pas entendre sa voix.

 

Aimée lui a répondu.
Il était content.
Il n'aurait pas dû l'être.
Car Aimée n'a pas compris qu'il l'appelle.

La voix d'Aimée était dure. Lointaine. Cassante. Il la dérangeait. Elle n'avait pas le temps. Il bafouillait. Il était perdu. Il voulait lui dire ... Bof ! A quoi bon ? Aimée avait déjà raccroché.

 

- Que veux-tu ?
- Rien ... Je ...
- Pas question que tu reviennes !
- C'est pas ça ... Je voulais simplement te dire ...
- Je t'ai oublié, j'ai tout oublié ...

 

...

Clic !

...

Jamais il n'aurait cru souffrir ainsi ! Jamais ! Tous ces morceaux de vie sans elle ... Tous ces morceaux de vie sans le moindre espoir et la moindre embellie ... Dans l'indifférence et l'oubli !

...

Clic !

...

Sale impression, cette sueur glacée qui lui pique les yeux, lui coule dans le dos, le fait frissonner. Il voudrait comprendre l'indifférence minérale d'Aimée. Sa voix sans larmes. Son rejet brutal.
Comment fait-elle pour protéger ses arrières ? Préserver ses repères ? Un sourire, un nouvel épiderme, et tout est fini ?
Comment fait-elle pour ne plus avoir de mémoire ? Car Aimée n'a plus de mémoire. Elle l'a dit ! Elle n'aura plus jamais de mémoire.

Cruelle vengeance. La pire de toutes.
Celle qui fusille. Tue debout.
Qui renvoie à la page blanche.
Au non-sens.
Qui détruit l'âme.

 

Finalement ils ont raison ceux qui pensent que l'amour est violence.

 

...

Clic !

...

 

Le banc, à présent – son banc -
Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche.

Olivier s'affaisse lentement, avec un mouvement d'humanité lasse, comme si quelque chose s'était brisé en lui et le rendait subitement vieux. Très vieux.
Trop vieux.
Replié sur lui-même, il dodeline de la tête, les yeux mi-clos, et murmure : « Tu as fermé la porte ... Toutes les portes ... Et tu t'es fermée aussi ... »
Puis, soudain, une sourde angoisse : arrivera-t-il à remonter la pente ? « Aimée ! Oh ! Mon Aimée ! Pourquoi m'as-tu dit ça ? Pourquoi ? »

Désemparé, Olivier redresse la tête et, le visage déformé par la souffrance, il écrit sur son cahier à spirales, sur son cahier d'écolier, en gros caractères, nerveux, difformes :

 

« Une dernière fois, Aimée, une dernière fois je voudrais que tu me parles en rêve, que tu me dises des mots tendres, chauds comme tes lèvres ... Car je n'ai que toi, Aimée ! Je n'ai que toi dans la vie ! Je n'ai que toi dans MA vie ! »

 

Mais il entend aussitôt le « clic ! » qui résonne dans sa tête. Mais il entend aussitôt le « clic ! » qui se moque de lui : « Elle t'a oublié, elle a tout oublié ... »

 

 

...

Clic !

...

L'amour fini, pourraient rester les souvenirs. Une amitié complice ... Mais non ! C'est le massacre. Rien ne doit subsister. Pas même une larme furtive.

« Dis-moi, Aimée, dis-moi : comment peut-on changer SA mémoire en changeant d'existence ? »

Olivier écrit de façon chaotique – cahotique ? Olivier écrit, les yeux chaviré de larmes. Olivier écrit à celle qu'il aime ... Mais il entend toujours le « clic ! » qui résonne dans sa tête. Mais il entend toujours le « clic ! » qui le harcèle : « Elle t'a oublié, elle a tout oublié ... »

...

Clic !

...

La souffrance est sans fin, c'est la folie.
Et il s'enlise dans la folie.

 

Mais il écrit encore.
Mais il écrit toujours.
Parce qu'il a besoin d'écrire.
Parce qu'il a besoin d'amour.

 

« Aimée, oh ! Mon Aimée ! Comment peut-on en arriver là ? ... A tout laisser se dégrader, - sans réagir ! Sans essayer de retrouver nos émotions premières ! Notre vibrato intime ! ... Pourtant, nous le sentons, nous le voyons que tout s'en va ... Alors pourquoi finissons-nous par accepter cette lassitude . Et ce silence ? Et cet ennui. POURQUOI ? »

Olivier hurle. Il hurle dans le petit matin blême. Il hurle, face au large. Accroché à son banc. Il hurle – hurle pour couvrir le « clic ! » qui ne le quitte pas, le « clic ! » qui ne le quitte plus.

« Le premier pas ! Faire le premier pas ! Mais ni toi ni moi ne l'avons fait. Par fatigue ou par orgueil ... »

Olivier s'arrête, regarde l'horizon qui commence à se farder comme un bonbon acidulé, puis écrit d'une main tremblante :

« Pourquoi, mais pourquoi Aimée, en sommes-nous arrivés là ? A nous détruire. Tout détruire. A partir sans un adieu. Pourquoi ? Mais pourquoi ? »

 

Et il entend le « clic ! » qui lui répond : « Elle t'a oublié, elle a tout oublié ... »

 

...

Clic !

...

 

Olivier se met soudain à réciter le nom d'Aimée – intense prière – puis ferme les yeux et les garde obstinément clos. Entre ses rêves et la réalité se glisse l'absence. La morsure d'absence. Pourtant il continue à psalmodier le nom d'Aimée, - jusqu'au moment où une ombre passe dans sa mémoire embrouillée. C'est elle !

Aimée ! Son Aimée !

 

Olivier se souvient. Il se souvient très bien. Comme si c'était hier. Ou ce matin. Il se souvient très bien de ses longs cheveux blonds lui effleurant le visage, de la chaleur de ses mains dans ses mains, de son regard clair et changeant. Ils avaient dansé toute la nuit. Et s'étaient murmuré des aveux. Toi et moi pour la vie.

 

Do, ré, mi, le coeur chavire.
Deux, trois notes à l'infini.
Je, tu, nous.
Les rêves fous.
Les cris d'amour.
Sans pudeur.
Sans retenue.

 

« Ma toute belle, ma toute douce, garde-moi longtemps ! Garde-moi toujours ! »

 

Olivier se souvient. Dès leur première rencontre il avait senti chez elle quelque chose de différent.

 

Un je-ne-sais-quoi !

 

Ce je-ne-sais-quoi qu'il est impossible de définir, encore moins d'expliquer. Ce je-ne-sais-quoi qui s'évade du coeur, - douce langueur. Ce je-ne-sais-quoi qui fait dire : « C'est elle que j'attendais ! »

Ce je-ne-sais-quoi qui fixe des vertiges, l'âme vagabonde. Ce je-ne-sais-quoi qui devient pleurs, quand le merveilleux chavire. Ce je-ne-sais-quoi qui fait la « Une » des magazines, l'été. Ce je-ne-sais-quoi qui terrifie les cartomanciennes, lorsqu'elles tirent le « Neuf de Coeur ». Ce je-ne-sais-quoi qui flirte avec le Diable à la rubrique des faits divers.

Ce je-ne-sais-quoi toujours pathétique, dérisoire, ou mortel, quand on finit par reconnaître : « Je ne suis rien, plus rien ! ». Et qu'on finit par s'écrier : « Qu'est-ce que je vais faire ? Mais qu'est-ce que je vais faire sans elle ? »

 

...

Clic !

...

 

D'un geste nerveux Olivier prend une cigarette, l'examine, l'allume, puis en tire une longue bouffée, avant de la jeter. Elle a un mauvais goût dans la bouche. Le goût du malheur.

 

...

Clic !

...

 

« Aimée ! Je crève ... Je crève ! Parce que je sais, maintenant, je sais que l'absence est cruelle. Plus cruelle que la solitude ... Que l'absence use le temps. Ronge l'âme. Rend vulnérable. »

 

Les mots ne sont plus que des leurres. La vie, que des pointillés. Et le jour qui commence, qu'une nouvelle souffrance.

 

« Aimée ! Je crève ... Je crève ! Parce que je sais, maintenant, je sais que je n'ai plus que des fragments de rêves pour te faire l'amour – seul avec moi-même. »

 

Larmes et sperme.
Le sort des hommes qui n'ont plus de nom. Plus de vie. Que l'exil. Qu'une chambre en forme de malle. Jusqu'à la dernière. En sapin.


 

20 SEPTEMBRE
 

 

Tous ces sexes durs
Dressés.
Tous ces hommes
Le visage lourd, décomposé, fermé.

Et cette femme !
Cette femme qui les veut tous autour d'elle.
Violence subite. Intolérable.
Prendre. Laisser. Prendre.

De son être, des cris montent.
Menaçants. Embrouillés.
Puis elle s'effondre et murmure :
« Olivier, aide-moi ! »
« Aide-moi ! »

 



23 SEPTEMBRE
 

 

Olivier se lève.
Ramasse son cahier d'écolier, son cahier à spirales.
Et fonce dans la nuit.


Il a brusquement envie de frapper.
Parce qu'il se déteste.
Il a brusquement envie de frapper.
Parce qu'il est malheureux.

 

Olivier marche le long de la grève.
D'un pas nerveux.
Les poings crispés.
Olivier marche le long de la grève.
Cherchant l'étincelle.

Parce qu'il n'en peut plus de se répéter :
« Te laisse pas aller ... »
« Faut lutter ... »
« Te laisse pas aller ... »
« Faut lutter ! »

 



30 SEPTEMBRE

 

...

Un corps de plus.

...

Lentement, Olivier se dégage de la mêlée et récupère ses vêtements. Tout près, deux jeunes femmes, enlacées, vacillent – longues plaintes charnelles. L'une est plutôt opulente avec ses hanches pleines, l'autre plutôt féline.

Il les regarde.
Elles lui sourient.
Puis l'emprisonnent.
Et il s'abandonne à nouveau, - douce hébétude.

...

Et il songe à cette fiancée d'Orient, à cette belle Orientale aux paupières lourdes et au grand sourire voilé qui, un jour sûrement, le guérira de ses tourments, le sauvera d'Aimée, de cet amour qui le détruit.

Elle ne dira rien, ne demandera rien, sera sans calcul.
Elle le prendra par la main, et lui offrira son corps, son âme.
Et leur amour sera comme la rose : « SANS POURQUOI ».

Isha !

C'est la seule femme qui dans boutique-le-cul - comme d'ailleurs dans sa vie - c'est la seule femme qui a su lui offrir ce qu'il n'a jamais eu : un geste d'amour fou totalement gratuit. Pour lui. Rien que pour lui.

...

Rares sont les femmes qui donnent
Rares
Très rares
Elles prennent
Et baisent position sociale.

Aimée comme les autres.

Ne lui a-t-elle pas brutalement déclaré, quand il lui a dit qu'il aurait des ennuis d'argent parce qu'il venait de perdre son emploi : « alors ! pas question que tu restes à la maison, pas question que je t'aide.»
«
Tu n'es rien
PLUS RIEN.
»




15 OCTOBRE

 

Aiah cahtah mooloo – mooloo cahtah
 

... Olivier frissonne
De la tête aux pieds
...

Olivier frissonne et regarde devant.
Derrière.
A droite.
A gauche.
Sur les côtés.

...

Tout est calme dans le cercle. Que des habitués. Des couples qu'il connaît.

...

Olivier frissonne
Une nouvelle fois.
Puis ferme les yeux.

Il n'est plus dans boutique-le-cul.

Il est avec ses morts. Ses secrets. Son grand-père qui est là. Qui lui parle. Son grand-père cap'tain, disparu en mer – après avoir arrondi plus de vingt fois le célèbre Cap Dur. Le Cap Horn.

 

« Tu sais, gamin ! On croit toujours naviguer dans les beaux temps, vent sous vergue et perroquets hauts ... Puis, quelques heures plus tard, ou quelques jours plus tard, ou quelques semaines plus tard, arrivent d'épais nuages aux couleurs violacées poussés par des vents tournants qui soufflent en tempête – tandis que viennent se fracasser, en un chaos de gouffres et de murailles, des vagues déferlantes. »

 

« Et c'est, parfois, le drame ... LE NAUFRAGE ! »

 

« Tu entends alors, des entrailles du voilier – ruine flottante, crevée, tordue, affouillée par les lames et les flots tourbillonnants – monter une plainte aux accents nostalgiques. C'est la mélopée des marins disparus, que fredonnent les matelots un peu ivres, en croisant l'index et le majeur, pour conjurer les maléfices du Voltigeur Hollandais, - ce vaisseau gréé de brume et de larmes, que tu rencontres sur toutes les mers du globe, quand la Camarde vient te chercher. »

 


Und sie riefen : jetzt ist's vorbei

 

Olivier sursaute. Ouvre les yeux.
Mais il entend toujours, dans ses oreilles bourdonnantes, la mélopée du Voltigeur Hollandais, la mélopée du Vaisseau Fantôme.

Son tocsin au coeur des ténèbres.
Son chant de perdition.
Et peut-être sa rédemption.

 

 

Et ils crient : maintenant c'est fini

 




18 OCTOBRE


 

Il est là, devant lui, ce couple qui a tiré la mauvaise carte, ce couple qui a tiré le « Neuf de Coeur » - et Olivier les observe tous les deux.

 

Ils ne s'aiment pas, ils s'entretuent.
Elle ne jouit pas, elle se détruit.
Ils ne s'évadent pas, ils se replient.

 

Pourtant ils restent ensemble.
Comme le maître et son esclave.
L'esclave et son maître.
Dans la torture.
L'humiliation.

 

Avec, au bout, la perdition.

 

Troublante relation qui se termine, invariablement, par de nouveaux bleus à l'âme. Parfois des coups. Mais pas dans boutique-le-cul. Olivier veille, le coeur meurtri par tant de haine.

 



24 OCTOBRE


 

C'est toujours la même sensation de chute au creux de l'estomac, les mêmes picotements d'angoisse, la même solitude odieuse et moite, le même désarroi qui laisse près des pleurs.

A bout de nerf, à bout d'espoir, Olivier éprouve de plus en plus l'envie de se laisser couler, d'être aspiré sans se débattre.

Il se sent fatigué. Si fatigué ! Il en a assez. Tellement assez !

D'ailleurs, il le sait : l'échéance est proche. Il lui faudra partir une nouvelle fois. A nouveau tout quitter. Mais quitter quoi ? Ici, il n'a plus de vie. Il n'aura jamais de vie ! Car, vu de son côté, de l'autre côté, celui du bar, boutique-le-cul est une prison.

Un échec.
Une déraison.
Sans issue.
Sans rédemption.

Pourtant Olivier hésite encore à s'en aller ... Par lâcheté ... Parce qu'il a peur, vraiment peur ...Trop peur de se retrouver plus nu qu'avant son arrivée ... Ici ... Sur la Côte ... Assis sur un banc tout moche ... Perdu dans boutique-le-cul.

Peur. Trop peur.
De la rue.
Du froid.
De la faim.
De la crasse.

La dégringolade est si rapide !
Si fulgurante !

Olivier le sait ... Il connaît ... Il a déjà donné ... « Plus jamais ça ! », hurlait-il ... « Plus jamais ça ! » ...

Oui ! Olivier se souvient du temps où il vivait dans un squatt sordide, aux murs délabrés, aux planchers défoncés, remplis de souris et de blattes.

Sans chauffage.
Sans eau chaude.
Sans toilettes.

Oui ! Olivier se souvient et il sait !

Il sait, par expérience, que la misère engendre plus de misère encore – vêtements élimés, chaussures percées.

Qu'elle vampirise.
Devient une obsession.

S'attaque d'abord à l'âme ... - c'est quoi, au juste, la vie humaine quand on a manque de tout ? - puis au corps ... Et que l'on se met à boire dès que l'on a trois sous en poche.

Du mauvais vin. Mais du vin.

Du vin qui réchauffe l'âme et le corps. Qui coupe la faim ... Cette faim qui ronge le ventre, serre les tempes, vrille les yeux ... Du vin qui permet d'oublier qu'on n'est plus qu'un rat puant.

Car le vin, - c'est l'oubli.
Et l'oubli, - c'est la survie.
Car le vin brouille, un instant, la misère. Et son odeur.

L'odeur de la misère !
Une odeur de rance et de goyave collée à la peau.
Une odeur d'égout et de gruyère collée aux dents.

Eh puis il y a le froid ! Ce froid qui tue le moindre désir, la moindre volonté.

On veut faire beaucoup de choses.
On veut essayer de s'en sortir.
Eh puis il y a le froid, ce froid qui prend, lacère, détruit les neurones, tétanise les muscles.

Alors, on ne souhaite qu'un endroit sombre, fermé, où l'on puisse se recroqueviller en tas, dans une position quasi-foetale, pour donner moins de prise à son étreinte fatale. 

Voilà pourquoi il reste encore.
Pourquoi il s'accroche.
Même s'il sait que l'échéance est proche. »