C’EST QUOI, ÊTRE FRANÇAIS ? [1]

Publié le par alain laurent-faucon




 

De l'« invention » de l'identité nationale, à ce que l'on pourrait appeler l'« identité narrative de la nation », pour en arriver à cette « mise à nu » consécutive à la prise de parole des « Noirs de France » et des Français issus de l'immigration. L'identité nationale a une histoire, c'est une construction politique, culturelle et sociale. Comme une identité personnelle, la vôtre, la mienne (Paul Ricoeur), l'identité nationale est d'abord une « identité narrative ». Une première approche, essentielle, à travers l'excellent dossier de Télérama - cf. Télérama

 




DOSSIER DE PRESSE





Télérama n° 2948 - 15 Juillet 2006



A


Une incertaine idée de la France

 

Nos ancêtres les gaulois, Vercingétorix ou Jeanne d'Arc ... Construite autour de grands mythes écrits pour fédérer un pays mosaïque, l'identité française, celle-là même que l'on célèbre le 14 juillet, n'a cessé d'évoluer au fil des siècles, cimentée par les guerres, renforcée par la Révolution.

 

 

Ambitieuse ou exsangue, revendiquée ou ignorée, à la fois indiscernable, car enfouie dans la nuit des temps, et repérable par les constructions dont elle a fait l’objet, l’identité française est un grand roman national. Les auteurs en sont multiples, car son histoire est liée à celle des régimes qui l’ont façonnée, ensevelie ou ressuscitée. C’est une histoire qui remonte à … A quand déjà ? Au VIIe siècle, peut-être, avec les moines de Fleury puis ceux de Saint-Denis. Dans les annales, puis dans les Grandes Chroniques de France, ces « moines-historiens », de sacrés bons scénaristes, veulent une histoire romancée avec combats mythiques, événements providentiels et, surtout, un personnage inaugural : Clovis, premier roi chrétien baptisé à Reims en 498. Premier arrangement avec l’histoire : ce roi des Francs, peuple « barbare » venu de l’autre côté du Rhin, est si peu « français » que les scribes de Saint-Denis vont le nationaliser en le fusionnant avec nos ancêtres les Gaulois, au demeurant bien peu représentatifs d’une France unie. Il s’agit d’associer une dynastie, les Mérovingiens, et une religion désormais d’Etat, le catholicisme. « Ainsi, explique l’historienne Suzanne Citron, auteur du Mythe national, fut ficelée l’ancienne robe de France, au prix de quelques rapetassages, coutures et surjets. »

Sous le décorum pointe une réalité bien différente : celle d’un pays qui, jusqu’à la Révolution, se construit et se déconstruit par étapes et soubresauts. C’est, écrit Fernand Braudel dans L’Identité de la France, « une série de France successives, différentes et semblables, tour à tour étroites ou larges, unies ou désunies, heureuses ou tourmentées », mais que la fabrique de l’histoire décrit en majesté comme une suite de sketchs où dominent les descendants des Gaulois et des Francs. Dans cette chaîne de légendes écrites pour un public choisi – l’élite du royaume –, il manque le maillon fort : le peuple, bien peu conscient de former une nation. « Il ne faut jamais oublier, quand nous évoquons les entités géopolitiques des temps mérovingiens et carolingiens, précise Suzanne Citron, qu’elles n’eurent jamais pour leurs contemporains, qui ne disposaient d’aucune représentation cartographique, la précision linéaire des reconstructions à travers lesquelles nous les voyons aujourd’hui. »

Quand la Révolution éclate, rappelle le sociologue Patrick Weil, « le mot même de nationalité n’existe pas. On emploie le terme de “qualité de Français”. C’est seulement au début du XIXe siècle que “la nationalité” va définir le lien qui relie par le droit un Etat et sa population ». Population qu’on ne recense que tardivement : « Jusque très tard, explique le démographe Hervé Le Bras, la population ne représentera qu’une base matérielle de la richesse de l’Etat. On ne se préoccupe pas des manants. Il faudra attendre 1791 et Lavoisier pour que vienne l’idée de les compter. » Dans cette France multiple, chez ce peuple « informe », le « sentiment » national n’est pas forcément absent. Mais il concerne des minorités – celles qui savent lire. Pour Olivier Chaline, auteur du Règne de Louis XIV, l’historien moderniste rechigne à utiliser le terme d’« identité » nationale et préfère parler d’« attachement à la France ». « Reste à savoir, souligne-t-il, comment définir ce qu’on pourrait appeler “patriotisme” ou “sentiment national”. En général, on fait bloc avec le roi, sans trop savoir ce qu’on est mais avec la conscience d’être différent des étrangers. » La Révolution change la donne : elle assure le transfert de souveraineté. L’historienne Anne-Marie Thiesse (1) rappelle que « c’est la prouesse de la Révolution que d’arriver à donner à cette abstraction qu’est la nation un contenu, des contours symboliques et matériels qui n’existaient pas. Le coup de force idéologique est d’asseoir une culture et une identité communes, étape essentielle pour fonder le nouveau lien politique ».

La IIIe République va déployer ensuite propagande, efforts et talents pour unifier la mosaïque. Elle lance ses « hussards noirs », pour alphabétiser le pays et lui inculquer la « conscience nationale ». Elle exhume des ancêtres soigneusement choisis, comme Vercingétorix, remis à l’honneur en 1830, et réintroduit Jeanne d’Arc dans le giron laïc. Elle se charge aussi d’unifier la langue et de faire fructifier le patrimoine commun. On redécouvre les vertus esthétiques et politiques de la pierre médiévale et des misérables masures paysannes où sommeille le génie français que Michelet invoque avec ferveur. On recense, on collectionne l’héritage culturel : musiques, manuscrits, folklore, tout y passe. Et les manuels scolaires de célébrer l’histoire de la nation plutôt que de l’analyser. « Vercingétorix est mort pour avoir défendu son pays contre l’ennemi, pouvait-on lire dans un manuel du cours moyen à la fin du XIXe siècle. Il a été vaincu ; mais il a combattu tant qu’il a pu […]. Tous les enfants de la France doivent se souvenir de Vercingétorix et l’aimer. » Poser le principe d’une solidarité entre tous les membres de la nation articulée autour des droits et des devoirs, avec justice commune, égalité des droits fondamentaux, redistribution de la richesse et impôt du sang : la tâche est d’autant plus ardue que différentes conceptions de la nation ne vont cesser de s’affronter au XIXe siècle. Royaume contre empire, royaume et empire contre république, république « sociale » contre république bourgeoise.

Tiraillée entre un patriotisme plutôt de gauche, hérité de 1789, et un nationalisme de droite, resté attaché à la souveraineté monarchique, la « conscience nationale » va toutefois se renforcer de Waterloo à Verdun. Car l’ennemi est un bon ciment de l’identité nationale. « A partir du moment où 1789 a effectué le transfert brutal de la souveraineté monarchique à la souveraineté populaire, explique l’historien Emmanuel de Waresquiel, on a eu besoin, pour faire tenir ce concept impalpable, d’arguments forts. Le premier d’entre eux a été de faire exister un ennemi. […] L’identité française s’est souvent nourrie d’hostilité, ses grands moments de cristallisation ont été des moments d’affrontement contre l’extérieur. »

L’extérieur parle d’abord allemand. L’historien Fustel de Coulanges est furieux quand il répond en 1870 à Mommsen, son collègue d’outre-Rhin qui avait justifié l’annexion de l’Alsace avec des arguments ethniques et linguistiques. « Ce qui distingue les nations, fulmine Fustel, ce n’est ni la race ni la langue. Les hommes sentent dans leur cœur qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérances. Voilà ce qui fait la patrie. Voilà pourquoi les hommes veulent marcher ensemble, ensemble travailler, ensemble combattre, vivre et mourir les uns pour les autres. La patrie, c’est ce qu’on aime. » Et Ernest Renan de surenchérir, en 1882, dans son célèbre Qu’est-ce qu’une nation ? : « Une nation est une âme, un principe spirituel, […] une grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. » Marc Bloch, peu avant d’être exécuté, en 1944, écrira, dans L’Étrange Défaite, ce que représente à ses yeux la patrie : « J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. » Verdun est l’acmé de ce sentiment national soudé envers et contre tous, notamment l’agresseur allemand. Verdun, grande bataille, grande victoire, grande tuerie. Et annonce d’un revirement, quand on découvrira le nombre des morts et le « bourrage de crâne » de la propagande : le sentiment national alors sera assailli par un doute antipatriotique.

Toutefois, si les divisions politiques modifient l’approche de l’identité nationale, celle-ci ne s’efface pas. « Malgré les tensions, le sentiment général, dans le mouvement ouvrier français, reste l’appartenance à la République, estime Claude Pennetier (2). On veut la transformer mais aussi la protéger. » Après la guerre, des familles entières, fuyant la misère, viennent chercher la sécurité en région parisienne : « C’est le cœur de la République, il symbolise l’école, la langue française, les dispensaires et la possibilité de trouver du travail, explique Pennetier. Les banlieues “rouges”, socialistes et communistes, deviennent alors le lieu d’un patriotisme de clocher à base de classes. Mais le Front populaire, le discours antifasciste et les menaces extérieures vont nourrir ce qu’on pourrait appeler le sentiment de France. On le retrouvera pendant la Seconde Guerre mondiale dans une organisation de résistance comme le MOI (Main-d’œuvre immigrée). »

Cette identité nationale, bâtie, comme disait de Gaulle, sur « quinze siècles d’histoire », est aujourd’hui une construction fragile. « La France est vraiment un pays étonnant, s’amuse l’historien italien Luigi Mascilli Migliorini, spécialiste de la France napoléonienne. Pour nous, son identité a été bâtie par Richelieu, la Sorbonne, la Comédie-Française, les grands XVIIe et XVIIIe siècles, et les institutions monarchiques d’hier se retrouvent dans les institutions républicaines. Mitterrand a sans doute été le dernier grand roi de France ! Mais comme votre politique est en crise, votre identité l’est aussi. » « Le mot “identité” (nationale) est récent, rappelle Anne-Marie Thiesse. Il s’impose dans les années 80 et se substitue à des termes antérieurs comme “génie”, “âme”, “culture”, aujourd’hui disqualifiés. Sur les décombres de l’énorme travail d’identification des pratiques populaires, on réethnicise la question sociale et on fait revenir en force l’identité nationale. »

Le fait de considérer cette dernière comme menacée, et donc à protéger, traduit une profonde difficulté à assimiler les changements en cours, dans un espace supranational – l’Union européenne – bien armé sur les plans juridique, économique, financier, policier, monétaire, mais manquant de patrimoine symbolique. Peut-on faire avancer les peuples sans mythologie collective ? « C’est une idée en passe de devenir banale, a écrit Maurice Agulhon, que de dénoncer comme artificielle la construction du sentiment national français. La France a été fabriquée. Soit. Mais qu’est-ce qui est naturel en histoire ? Existe-t-il d’autres naturels que des artificiels qui ont duré ? » La question mérite débat. Mais qui pourrait ignorer aujourd’hui que ce qui a été volontairement refoulé commence à remonter à la surface ? La mémoire grince et les oubliés de l’histoire – qu’ils soient descendants d’esclaves, d’immigrés et de colonisés – ruent dans les brancards. Demain l’identité, qu’elle soit française ou européenne, devra se faire avec tous. Ou elle ne se fera pas.

Gilles Heuré et Olivier Pascal-Moussellard

NOTES

(1)
La Création des identités nationales, Europe XVIIIe-XXe siècle (éd. du Seuil, coll. Points).

(2) Maître d’œuvre, avec Jean Maitron, du Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social (éd. de l’Atelier).


B

Papiers sensibles

De l’Algérie coloniale aux lois Méhaignerie,
l’épineux accès à la nationalité française


Comment un étranger devient-il Français ? Comment fonctionne notre machine à fabriquer des citoyens dans un pays où un quart des habitants compte au moins un grand-parent venu d’ailleurs? A quels critères ont dû répondre, au fil des siècles, les étrangers pour avoir le droit de devenir des nationaux ?

Prenez la ville de Roubaix sous le second Empire. Cette cité ouvrière compte autant d’étrangers – des Belges, notamment – que de Français. Qui s’en soucie ? La question de savoir qui doit devenir Français n’a pas été, de tout temps, un problème majeur. « A cette époque, on ne regarde pas les étrangers, explique Gérard Noiriel, historien de l’immigration et auteur du Creuset français. Dans cette France-là, élites et classes populaires sont si séparées que l’Etat ne va même pas voir ce qui se passe dans les couches inférieures. » Poussons le paradoxe : il était parfois plus avantageux d’être étranger, par exemple pour ne pas avoir à s’acquitter du service militaire. Quant aux bureaux de bienfaisance, ils ne faisaient pas la différence entre les Français et les autres.

Le terme même de « nationalité » est une invention moderne : Gérard Noiriel note son emploi pour la première fois en 1807… dans un roman de Mme de Staël. Quant aux étrangers vivant en France, ils ne seront enregistrés qu’à partir de 1893. La population étrangère grandit et la France commence à devenir un pays d’immigration. Choix volontaire ? Assurément, puisque les élites ont pris conscience du déclin de la population française : alors que le nombre de morts excède celui des naissances, la nationalité française devient un instrument de la politique démographique. Cette hantise du recul de la France se développe bien sûr dans un climat de revanche vis-à-vis de l’Allemagne.

La loi fondatrice de 1889, premier grand texte sur la nationalité, dispose en vertu du droit du sol (lire ci-dessous) que les enfants nés en France sont Français. Elle permet plus facilement la naturalisation, mais prend garde de priver ces nouveaux Français de certains droits : ils ne sont pas éligibles pendant dix ans. « Cette suspicion à l’égard des citoyens de fraîche date repose sur une idée simple : ils sont censés véhiculer un sentiment d’appartenance à leur ancienne patrie, dit Gérard Noiriel. Appartenir au peuple français, sous la IIIe République, c’est être un citoyen prêt à faire la guerre. Le critère d’appartenance n’est pas ethnique, c’est plus l’idée de loyauté qui prévaut. » Voilà qui explique pourquoi les Allemands sont suspects. Plus tard, ils seront rejoints, au rang d’ennemis de l’intérieur, par les « anarchistes italiens », puis les « bolcheviques ».

Un « bon » Français est aussi, surtout, quelqu’un d’assimilé, qui dépose sa langue et sa culture comme on dépose ses bagages. En conséquence, on suspectera toujours le Français de fraîche date de ne pas vouloir entrer dans le rang. Hier, les juifs et les « levantins » ont été accusés de ne pas vouloir s’intégrer ; on a dit des Polonais du nord de la France qu’ils mettraient trois ou quatre générations à s’assimiler… « Le discours sur l’inassimilabilité dépasse largement l’extrême droite », dit Gérard Noiriel.

Le droit de la nationalité va donc être un droit éminemment politique, variable en fonction des peurs, des crispations identitaires et du racisme propres à chaque époque. Trois exemples : l’Algérie coloniale, Vichy et, plus surprenant, la loi Méhaignerie de 1993. A l’heure de l’Algérie coloniale, la République se place en contradiction avec elle-même puisqu’elle crée des Français de seconde zone. Formellement, les « musulmans d’Algérie » sont Français mais, pratiquement, ils sont soumis à un Code de l’indigénat limitant drastiquement leurs droits. « Jamais ailleurs qu’en Algérie la distance n’a été aussi grande entre les mots du discours républicain et sa pratique », écrit le chercheur Patrick Weil (1).

Deuxième exemple, où le droit de la nationalité vire au racisme : Vichy et les lois antijuives. Dans les années 30, la droite nationale fustige les « Français de papiers ». Pétain ira plus loin en procédant à 15 000 dénaturalisations de juifs, sans compter la déchéance de la nationalité française pour les résistants. Qu’est-ce qu’être français ? Le gouvernement de la France libre se pose la question, à Alger, dès 1943. Patrick Weil raconte que l’abrogation des dénaturalisations prononcées par Vichy n’était pas une évidence pour tous les partisans de De Gaulle. François de Menthon, futur ministre de la Justice à la Libération, estimait même que « les naturalisations d’éléments israélites douteux, trop nombreuses dans les années qui ont précédé la guerre, ont donné prétexte à un antisémitisme qui peut poser au jour du retour un certain problème » !

Des « Français de papiers »… Depuis plus de trente ans, le Front national dénonce la « trop grande facilité » avec laquelle des étrangers deviennent des nationaux. Ce serpent de mer resurgit au début des années 90 sous le gouvernement d’Edouard Balladur. Rompant avec cent ans de tradition du droit français, la loi Méhaignerie de 1993 a remis en cause l’accès automatique à la nationalité française, instituant l’obligation pour les enfants nés en France de parents étrangers de « manifester leur volonté d’être Français ». Cinq ans plus tard, avec le retour des socialistes au pouvoir, la loi Guigou est revenue sur cette exception.

Ainsi, depuis un siècle, l’étranger qui demande la nationalité française a toujours été, peu ou prou, traité comme un suspect potentiel, menaçant de diluer insidieusement l’identité nationale ou de « manger le pain des Français ». On a appelé des bras et « fabriqué » des Français pour faire tourner l’économie, repeupler le pays et se défendre face à l’ennemi. Mais chaque crise économique (celle de 1880, puis au XXe siècle celles des années 30 et des années 80) a été l’occasion d’un durcissement du droit de la nationalité.

En 2003, selon l’Insee, 144 640 personnes ont acquis la nationalité française. Elles l’ont obtenue principalement par naturalisation, ou par déclaration, notamment quand il s’agit d’étrangers mariés avec un conjoint français. Mais même une fois la nationalité acquise, les Français d’origine immigrée – surtout les plus modestes – restent suspects. Une partie de nos élites verse même carrément dans le racisme : on l’a vu pendant la crise des banlieues avec les déclarations d’Alain Finkielkraut ou d’Hélène Carrère d’Encausse, accusant Noirs et Arabes d’être de mauvais citoyens. Quant à l’ancien député socialiste Max Gallo, au nom de la République, il redonne vigueur au slogan « Fier d’être Français » (titre de son dernier essai). Les « Français de préférence » qu’appelle de ses vœux le polémiste riment dangereusement avec la « préférence » nationale, chère à Jean-Marie Le Pen. Dans ce pamphlet nationaliste et nostalgique, l’auteur fustige les enfants d’immigrés, ces Français « qui veulent bien être de ce pays à condition qu’il ne ressemble qu’à eux ». Max Gallo décrète qui est bon Français et qui ne l’est pas. Comme si le sentiment d’appartenance nationale, qu’il confond souvent avec le patriotisme belliqueux, pouvait se codifier ou se décréter…

Les Français d’origine immigrée se sentent-ils moins Français que les autres ? Dans Liberté, égalité, carte d’identité (éd. La Découverte), la sociologue Evelyne Ribert a longuement interrogé des jeunes issus de l’immigration. Elle démontre que le débat sur l’identité nationale n’a plus le même sens pour les jeunes générations. Elle constate une « mise en cause du modèle d’appartenance nationale », certes plus forte chez les jeunes issus de l’immigration, mais présente aussi chez l’ensemble des jeunes Français, qui manifesteraient, globalement, un moindre attachement à l’« identité nationale » que les générations précédentes (2). Pour autant, l’attachement à la France, à son école, à son Etat de droit est très fort chez les enfants d’immigrés. Et la « haine de la France », souvent évoquée dans les médias, n’est pas du tout une tendance lourde chez ces jeunes, constate la sociologue. « Ils sont peu nombreux à se sentir Français, mais ils se considèrent intégrés, dit-elle. Tous disent qu’ils se sentent d’ici. » Se sentir « d’ici », du quartier, d’une ville, du « 93 », de l’Europe (quand on est en vacances à l’autre bout du monde)… Ces identités multiples, et à géométrie variable, semblent mieux correspondre aux jeunes Français quand on leur demande de se définir.

Finalement, qu’est-ce qu’être Français ? Au terme des 640 pages fort érudites de son histoire politique de la nationalité, le sociologue Patrick Weil, conscient des chausse-trapes d’un débat sans cesse idéologisé, préfère s’en tenir à une définition qui a le mérite de la simplicité : « Est Français celui dont l’Etat dit qu’il est Français. » 640 pages pour en arriver là ! Mais y a-t-il, au fond, une seule autre définition, plus juste et moins excluante ?

Thierry Leclère

NOTES

(1) Auteur de Qu’est-ce qu’un Français ? (éd. Gallimard, coll. Folio histoire).

(2) L’enquête Eurobaromètre de 1997, reprise par Evelyne Ribert, indique que les Français sont parmi les moins nombreux, avec les Italiens, à se définir en fonction du seul critère de leur nationalité.



C

Droit du sol, droit du sang et “contrat d’intégration”

Le droit français a toujours combiné, en proportion variable, droit du sol (la nationalité découle du lieu de naissance) et droit du sang (la nationalité se transmet par filiation). Mais chaque époque a dosé différemment ce subtil cocktail. Au Moyen Age, le droit du sol l’emporte. L’« aubain », c’est-à-dire l’étranger, est d’abord celui qui est né ailleurs … dans une autre seigneurie. Mais sous l’influence du droit romain, le droit du sang vient peu à peu concurrencer le droit du sol : ainsi l’enfant né dans un pays étranger d’un père français est considéré comme Français « s’il a conservé l’esprit de retour et revient dans le royaume avec l’intention de s’y fixer durablement ».

Avec la Révolution française, le droit du sol revient en force. Normal, puisque la conception révolutionnaire fait de l’appartenance à la nation le résultat d’un acte volontaire. La démonstration extrême en est donnée avec la Constitution girondine de 1793, qui accorde la qualité de citoyen français à la seule condition d’avoir résidé un an sur le territoire français ! Le Code civil de 1804 reviendra à la transmission de la qualité de Français par la filiation ; il instaure le droit de la nationalité comme droit de la personne, mais ce droit est réservé à l’homme : « Il se construit au détriment de la femme, qui jusqu’en 1927, prend la nationalité de son époux », note le sociologue Patrick Weil, qui, après huit années de recherches patientes pour reconstruire l’histoire politique de la nationalité française, conclut : « La politique de la nationalité française a été l’objet de constants affrontements politiques et juridiques. […] Depuis la Révolution, la France a changé son droit comme aucune autre nation. » Et ce n’est pas fini, le feuilleton de la nationalité ne cessant de rebondir à l’approche des échéances électorales, avec des formulations différentes : à quelles conditions un étranger peut-il rester en France ? Comment scinder en différents critères les droits et les devoirs de l’immigré ? Le dernier projet de loi Sarkozy, durci ou assoupli lors des différentes navettes parlementaires, insère dans le débat deux notions dont l’intitulé est à haut risque : immigration choisie et intégration réussie. La France se réserve donc de faire le choix de ses immigrés « en fonction de ses besoins et de ses possibilités », selon le ministre, restreignant les conditions du regroupement familial avec une série de critères cumulatifs, dont le contrat d’intégration. Dans ce dernier est envisagée l’interdiction faite aux enfants de parler leur langue maternelle. Le critère de la langue pour définir l’identité française, toujours écarté depuis plus d’un siècle, revient donc en force. Judicieuse initiative pour l’enrichissement culturel de la France, de l’Europe…

FIN DOSSIER TÉLÉRAMA


A lire absolument


WEIL Patrick, La République et sa diversité – Immigration, intégration, discrimination, éd. La République des Idées / Seuil, Paris, 2004. - Cet auteur est vraiment l'un des meilleurs spécialistes de l'histoire française de la nationalité.

GUÉNIF-SOUILAMAS Nacira, sous la direction de, La république mise à nu par son immigration, La fabrique éditions, Paris, 2006.

 

Publié dans IDENTITÉ NATIONALE

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Francis Faucon 26/01/2010 11:46


Bien le bonjour de Francis Faucon. Je vis dans le sud ouest de la France à Labastide Saint Pierre.
Belle journée à vous.


Michel Renard 02/10/2008 19:12

Bonjour,

Annonce d'une parution à venir :

- Faut-il avoir honte de l'identité nationale ? Daniel Lefeuvre et Michel Renard, aux éditions Larousse, sortie le 22 octobre 2008

http://identitenational.canalblog.com/

Merci.

Michel Renard
professeur d'histoire